Primož Vitez Université de Ljubljana* UDK 81-051i165i17.034.2 LE PARADOXE DU LINGUISTE Si chacun détient la connaissance de la structure de la langue, si celle-ci est bien un « système grammatical existant virtuellement dans chaque cerveau », on devrait pouvoir s'appuyer sur le témoignage du premier venu, soi-même y compris. Mais, d'autre part, les faits de parole ne peuvent s'observer qu'en examinant le comportement des individus au moment où ils emploient la langue. D'où le paradoxe saussurien : l'aspect social de la langue s'étudie sur n'importe quel individu, mais l'aspect individuel ne s'observe que dans le contexte social. (Labov 1972 : 185-186, trad. Alain Kihm) Dans ce passage souvent repris, Labov entame plusieurs questions concernant le statut épistémologique de la linguistique, ses sujets et ses méthodologies. Il met naturellement en valeur le mérite général du Cours de linguistique générale (CLG), mais se prononce suspicieux quant à l'utilisation du terme social chez Saussure. La fonction sociale de la langue, conclut Labov, dans la terminologie saussurienne ne traduit rien qui rende compte des implications sociologiques de l'activité langagière ; elle signifie tout simplement que la langue, outre son rôle dans la formation de l'individu parlant, est aussi un fait pluri-individuel. Cette interprétation a certainement raison de relever le problème, surtout quand elle est proférée par un sociologue, mais pour un linguiste, la chose a une portée presque énigmatique. Le paradoxe1 saussurien nous donne accès à une vérité qui n'est pas seulement révélatrice de la réalité scientifique de la linguistique en tant que domaine de connaissance, mais permet en même temps d'entrevoir la nature même du rapport entre le locuteur et sa capacité de se servir d'une langue. En d'autres termes : la formation de l'individu se fait à travers son utilisation de la langue, mais la langue elle-même est sujette aux altérations, provoquées par la pratique langagière qu'exercent les individus. Ou encore : l'homme se transforme par la langue, la langue est transformée par l'homme. Il en va de même pour le rapport entre la langue et la société. L'intérêt sinon le plaisir de faire de la linguistique réside dans l'idée de cet incontournable « cercle vicieux », rejoignant un serpent qui se mord la queue, à savoir le * Adresse de l'auteur : Filozofska fakulteta, Oddelek za romanske jezike in književnosti, Aškerčeva 2, 1000 Ljubljana, Slovénie. Mel : primoz.vitez@guest.arnes.si 1 On rappellera ici le sens présumé du terme paradoxe : c'est ce qui est contraire à l'opinion générale, mais, dans une extension critique, ce qui se situe à côté de la doxe (ou même derrière elle), la notion de doxe étant peu ou prou adéquate à celle de la doctrine. On pourrait conclure que le paradoxe est nécessairement le produit collatéral d'une volonté doctrinaire quand elle se met à expliquer une réalité. fait que la langue ne dispose que d'un seul instrument qui puisse la décrire : la langue elle-même.2 C'est de là que, dans le progrès historique des analyses linguistiques, on a tiré le concept de métalangue, la langue qui vise sa propre existence, se réfléchit et se raconte. La langue n'ayant que soi-même pour s'analyser, les individus n'ont que la langue pour se poser des questions sur son fonctionnement. Cela ne définit pas seulement la réflexion du linguiste qui - dans des textes métalinguistiques, tels que grammaires, dictionnaires, articles scientifiques, manuels méthodiques d'apprentissage etc. - se sert de la langue pour en parler ; la fonction métalinguistique est au même titre appliquée par n'importe quel locuteur, par n'importe quel utilisateur quotidien de la langue qui, sans réfléchir consciemment ses actions communicatives, mais examinant sans cesse l'acceptabilité de ce qui est dit, se pose du jour au jour des questions sur la langue3 et sur son propre exercice de la parole. L'absence de solutions schématiques, l'enchevêtrement et simultanéité des fonctions que la langue exerce dans le processus communicatif, l'auto-référence par laquelle la langue fait constamment appel à soi-même, l'impossibilité, pour un locuteur, d'agir en dehors de la langue, tout cela nous amène à soupçonner qu'il doit en résulter une certaine complexité concernant la condition de ceux qui s'avisent d'observer la langue et ses pratiques, c'est-à-dire les professionnels de la langue et parmi eux, le linguiste. Si Labov, interprète perspicace des dichotomies du CLG, a pu en déduire une formulation aussi évocatrice que ce célèbre paradoxe saussurien ; si ce paradoxe engendre des conséquences statutaires pour la langue, pour la parole et pour le locuteur en général ; si le locuteur ne peut se réaliser que par la langue, et si la langue n'a de sens qu'à travers ses locuteurs ; si, enfin, le linguiste est, sans nul doute, à compter dans l'ensemble des locuteurs d'une langue, on peut constater que l'enceinte impénétrable du cercle vicieux empêche le linguiste (comme tout autre usager d'une langue) de s'y soustraire. Dans son ouvrage sur le rapport entre le langage et la connaissance, Schaff (1969 : 39) essaie d'expliquer comment la réalité est (trans)for-mée par la langue, mais finit par dire la même chose : que le locuteur, en tant que sujet parlant et responsable d'une connaissance, habite dans l'univers linguistique que sa communauté avait construit à long terme. 2 D'ailleurs, l'engagement linguistique détermine tous les domaines de connaissance : celle-ci ne saurait se formuler ni se transférer autrement que par la langue. C'est par le recours exclusif à la langue que se transmettent les traditions et les doctrines, les idées et les idéologies. 3 Cf. Saussure (1949 : 21) « Quelle est enfin l'utilité de la linguistique ? Bien peu de gens ont là-dessus des idées claires ; ce n'est pas le lieu de les fixer. Mais il est évident, par exemple, que les questions linguistiques intéressent tous ceux, historiens, philologues, etc., qui ont à manier des textes. Plus évidente encore est son importance pour la culture générale : dans la vie des individus et des sociétés, le langage est un facteur plus important qu'aucun autre. Il serait inadmissible que son étude restât l'affaire de quelques spécialistes ; en fait, tout le monde s'en occupe peu ou prou ; mais - conséquence paradoxale de l'intérêt qui s'y attache - il n'y a pas de domaine où aient germé plus d'idées absurdes, de préjugés, de mirages, de fictions. Au point de vue psychologique, ces erreurs ne sont pas négligeables ; mais la tâche du linguiste est avant tout de les dénoncer, et de les dissiper aussi complètement que possible. » La conception de la « transformation du monde par la langue » peut être interprétée de deux manières : 1. Le facteur subjectif a son rôle à jouer dans la connaissance ; le système défini d'une langue influence le processus de la connaissance et assume dans celui-ci une fonction spécifique ; 2. Le système défini d'une langue crée une image du monde (hors de laquelle rien ne peut cependant être donné dans la connaissance). Le linguiste, dans sa volonté explicite de s'imposer comme sujet scientifique et de décrire objectivement la langue comme un objet qui lui est extérieur, est paradoxal, parce que, du fait même qu'il est habité de sa langue, il se trouve nécessairement dans l'impossibilité de remplir la tâche qu'il se propose. Le paradoxe du linguiste consiste donc en cela que, si on se permet de paraphraser l'observation de Labov, « les faits de la langue s'étudient selon la vision de tel ou tel linguiste individuel, alors que le linguiste n'existe que par son expérience personnelle des faits linguistiques ». Cela veut dire que le linguiste, en tant que descripteur d'une langue, n'est opératif qu'à l'intérieur de son objet d'analyse. Autrement dit : quand l'analyste, incapable d'en sortir, prétend décrire sa langue, il y laisse nécessairement, ne serait-ce que par l'interprétation des paroles d'autrui, la trace de sa propre individualité linguistique, c'est-à-dire d'une sensibilité intime qu'il ne saurait esquiver - et il ne lui reste que l'effort de la dissimuler. Quand on parle de sa langue, on parle de soi-même. Quelles en sont les conséquences pour le travail du linguiste ? Empreint irrévocablement d'une susceptibilité linguistique qu'il a développée tout au long de son activité communicative, le linguiste se donne néanmoins la tâche de raisonner sur la langue en tant qu'objet de son analyse. Or, en observant la langue, le linguiste essaie de synthétiser ses observations, de formuler des conclusions, bref, il finit par avancer un certain jugement sur ce qu'il a observé. Il n'est pas difficile d'en dégager le problème métalinguistique : cette métalangue, qui se destine à porter un jugement sur la langue, peut bien être réalisée dans l'intention d'objectiviser la formulation scientifique ; mais elle n'en est pas moins le fruit d'une stylisation personnelle du linguiste. Car le linguiste est l'auteur de ses propos sur la langue, lui4 et pas un autre. Il exploite, souvent à son insu, mais d'une façon déterminante, son individualité linguistique afin d'en faire un jugement d'auteur. Dans le cadre d'une ambition objectivisante du linguiste, cette stylisation est valorisée, parce qu'elle peut représenter une certaine efficacité persuasive de son discours. Mais il existe une autre implication de cette inévitable intimité linguistique, qui s'impose plus fatalement dans le travail du linguiste : c'est celle de concevoir personnellement un sujet qu'il exposera à l'analyse. Là aussi, le linguiste est sans aucun doute l'auteur de son travail : il peut très bien adopter une méthodologie existante (ce qui, faute de mieux, se fait souvent), mail il lui reste de délimiter et de choisir le fragment de la réalité linguistique qui l'intéresse. Choisir selon son intérêt, voilà qui s'appelle une œuvre d'auteur. Car enfin, quelle est la nature de cet intérêt ? C'est un mot foncièrement polysémique, mais on retiendra ici deux significations qui témoigneront assez de sa com- 4 Le masculin ici, bien entendu, est générique. plexité. Premièrement, il y a le sens d'engagement personnel pour un certain sujet, une certaine affection (intellectuelle et/ou émotive) qu'on lui porte et qui résulte de l'expérience professionnelle et personnelle du linguiste en tant qu'analyste et locuteur d'une langue. Le deuxième sens est, en principe, moins subjectif, et concerne la validité du choix dans un contexte plus général : là, la notion d'intérêt se réfère à la pertinence pour l'ensemble des expériences individuelles qui forment un champ de connaissance, linguistique dans notre cas. Comptant sur la deuxième, l'intérêt de notre texte suggère de nous intéresser plutôt à la première acception du terme. L'intérêt « d'affinité » que porte le linguiste à son sujet provient probablement de son expérience intellectuelle, c'est-à-dire qu'il est enfanté par une raison analytique et souvent accompagné de ce que l'on pourrait désigner comme enthousiasme synthétisant. Mais il existe pour le linguiste un autre motif d'agir, fréquent surtout chez ceux qui visent à normativiser l'usage - c'est une éventuelle révolte contre une pratique langagière, et cela pour deux raisons principalement : ou bien le linguiste juge cette pratique en désaccord avec ses convictions professionnelles et/ou personnelles, ou bien son action s'oppose à un usage repéré qui, selon son jugement, s'exerce contre l'intérêt présumé de la communauté linguistique.5 Dans les deux cas, celui de l'affinité et celui de la contrariété, le linguiste éprouve un certain intérêt vis-à-vis de la réalité linguistique. Dire qu'une chose nous intéresse, c'est dire qu'on se promet d'y avoir une part. L'intérêt pour un fait linguistique, disons un texte ou un type de discours, résulte en tel ou tel type de lecture - et qui dit lecture dit interprétation. Reprenons le début du fragment (Labov 1972 : 185) qui sert d'ouverture à notre réflexion sur « l'épistémologie du linguiste ». (...) si [la langue] est bien un « système grammatical existant virtuellement dans chaque cerveau », on devrait pouvoir s'appuyer sur le témoignage du premier venu, soi-même y compris. Voici justement l'empreinte de l'embarras qui se fait ressentir derrière la condition paradoxale du linguiste voyant dans la langue l'instrument méthodologique et le sujet de son effort descriptif. Labov ironise sur le fait que le linguiste pourrait très bien s'analyser soi-même6 en qualité de locuteur représentatif, comme il pourrait le faire avec n'importe quel autre locuteur. Du point de vue de l'ambition empiriste, proférée et pratiquée par la plupart des linguistes de la parole, l'ironie est justifiable, parce que le linguiste est censé décrire la langue telle qu'elle est et non pas telle qu'elle devrait 5 On négligera le cas impensable où le linguiste critiquerait une pratique langagière tout simplement parce que c'est une pratique à laquelle il ne s'identifie pas. 6 Cf. Benveniste (1966 : 258) « Si le langage est, comme on dit, instrument de communication, à quoi doit-il cette propriété ? La question peut surprendre, comme tout ce qui a l'air de mettre en question l'évidence, mais il est parfois utile de demander à l'évidence de se justifier. Deux raisons viennent alors successivement à l'esprit. L'une serait que le langage se trouve en fait ainsi employé, sans doute parce que les hommes n'ont pas trouvé de moyen meilleur ni même d'aussi efficace pour communiquer. Cela revient à constater ce qu'on voudrait comprendre. » être selon son intention éventuellement normativisante ou, parfois, selon son goût personnel. Mais d'un autre point de vue, celui de l'irréfutable individualité du linguiste en tant que locuteur avisé, la chose, par son évidence, se dérobe à tout traitement ironique. Non seulement le linguiste peut se porter témoin de ses propres investigations linguistiques, il se trouve dans l'impossibilité de ne pas le faire. Dès qu'il se met à observer un fait linguistique, à l'analyser, rassembler des faits contextuels et cotextuels, proposer des conclusions - c'est-à-dire qu'il essaie de comprendre son objet observé - il devient pour lui impossible de ne pas l'interpréter. Le processus de compréhension sous-entend un investissement individuel, un travail d'auteur, ce qui signifie généralement que deux personnes regardant le même objet peuvent très bien en avoir deux visions différentes ; qui plus est, ces deux prises de vue sont nécessairement dissemblables s'il existe des différences entre les observateurs. Du moment donc où il y a compréhension d'un fait observé, ou du moins une volonté de comprendre, il y a interprétation qui permet de présenter des observations, mais enlève à cette présentation la généralité7 acceptive que l'analyste et son public sont souvent tentés de lui attribuer. Autrement dit : l'objectivité de l'observation interprétative en linguistique, comme dans tous les champs de connaissance, est exclue du processus analytique au moment où il y a intervention compréhensive de l'analyste. Si on pousse cette réflexion jusqu'au bout, on conclura que la linguistique a le droit à sa renommée de science objective, mais à condition que les linguistes décrivent des langues et des pratiques langagières qu'ils ne comprennent pas. Une telle conclusion est satisfaisante dans le cadre de théorisation du problème, mais quelque peu contraire à la réalité où les professionnels de la langue pratiquent quotidiennement leurs activités communicatives afin d'expliquer des systèmes ainsi que les usages linguistiques. Si l'on veut véritablement prendre conscience du manque d'objectivité analytique, inhérent à la linguistique, ce manque doit être admis comme total. Mais il faut en même temps accepter une autre évidence : il y a toujours eu de la linguistique ; il y a toujours eu des linguistes qui exercent depuis des siècles leur activité professionnelle, quelquefois - il est vrai - sans savoir exactement quelles en sont les ressources et les conséquences. Voici un troisième serpent qui se mord la queue : le rapport insoluble entre la chose impossible et son impossibilité de s'annuler. Par principe, un système communicatif quelconque ne peut s'interpréter sans être touché ; un structuraliste, par exemple, qui propose une réinterprétation du système phonologique d'une langue donnée, propose non seulement des modifications quant à la structure de ce système, mais suggère par là une redéfinition des règles qui régissent son actualisation. Ce principe de participation analytique au fonctionnement d'une langue s'avère particulièrement sévère quand le linguiste, désireux d'émettre des observations factuelles, entreprend une analyse des pratiques communicatives. 7 Cf. Chiss/Puech (1997 : 214) « La généralité est ici moins la caractéristique de premiers principes que le résultat d'une généralisation tendancielle dont on voit mal ce qui pourrait en constituer la limite. Son destin se confond sans doute avec celui d'une anthropologie générale en devenir et progrès perpétuel. » Là, l'analyste est directement confronté aux usages qui peuvent très bien ne pas être les siens, mais il n'est pas difficile de comprendre que les usages observés se trouvent nécessairement comparables à ceux que le linguiste s'est approprié au cours de sa longue activité linguistique professionnelle et personnelle. L'entrave théorique à l'ob-jectivisation de leurs analyses n'empêche pas pour autant les linguistes de se servir du discours scientifique pour parler de ce qui les intéresse.8 Mais le discours scientifique, bien entendu, n'est pas le seul moyen de formuler et de faire passer des connaissances (méta)linguistiques : les enseignants de langues (maternelles et étrangères) ne sont pas considérés automatiquement comme des linguistes, mais ils représentent un groupe important de locuteurs professionnels qui utilisent la métalangue pour instruire leurs élèves. Un professeur de langue doit posséder un certain savoir sur la pédagogie de cette instruction, mais il se doit aussi d'avoir une compétence linguistique qui lui permettra d'établir une relation didactique avec les apprenants. Le cas est particulièrement intéressant quand il concerne l'enseignement d'une langue étrangère ; il est très fréquent que la langue enseignée soit étrangère pour tous les participants à la communication pédagogique. Cela implique un fait important qui détermine le comportement linguistique des apprenants, mais aussi celui de l'enseignant : leur compétence en langue enseignée est nécessairement limitée. Il va sans dire que les apprenants sont plus ou moins débutants dans la construction de leur compétence ; mais même si l'enseignant a bien intériorisé le système et bien extériorisé l'usage, sa compétence est acquise en tant que connaissance d'une langue étrangère, par un processus d'apprentissage scolaire, donc intellectuel. Son propos professionnel, normalement, c'est de transférer aux élèves le code de la langue enseignée, de les instruire en grammaire, en lexique et, éventuellement, en pragmatique de l'usage. L'enseignant est donc nécessairement contraint par les spécificités de sa compétence ; s'il est capable de reconnaître ses limites, il est mieux placé de s'orienter dans son travail, c'est-à-dire de détecter les difficultés que les apprenants pourraient rencontrer à long terme dans l'acquisition de la langue étrangère. Si, après tant d'années d'expérience en cette langue apprise, il lui arrive toujours d'être incertain quant à la distribution, mettons, des articles définis et indéfinis en français (pour ne pas parler de la prononciation), il est probable que ses élèves seront susceptibles d'affronter le même obstacle grammatical. La subjectivité linguistique de l'enseignant peut se trouver ainsi au service de son travail pédagogique : en réfléchissant sa propre réalité linguistique, le pédagogue saura reconnaître les points dans l'enseignement qu'il faudrait élaborer avec une attention particulière pour apporter aux apprenants une efficacité optimale de leur effort acquisitif. 8 On observe chez les meilleurs auteurs en sciences humaines et sociales une certaine tendance vers la littérarisation de leur énonciation scientifique. La volonté d'organiser leur écriture sur les principes narratifs, de rédiger leur raisonnement sous forme de récit, ce n'est pas seulement un trait de leur originalité discursive et de leur force argumentative ; c'est surtout une approche qui reflète l'individualité de ces auteurs : s'il est impossible de l'effacer, autant la mettre en valeur quand elle a du mérite discursif. Ainsi, le linguiste qui a développé la capacité de reconnaître la spécificité de son propre usage linguistique, et de particulariser ses attitudes métalinguistiques, saura aussi définir les usages que personnellement il ne partage pas avec les autres locuteurs. La position analytique du linguiste est singulière : il se trouve constamment entouré par l'objet de ses observations scientifiques. Son intérêt pour la langue n'est donc pas une chose qu'il réserve uniquement pour les heures passées à faire des enquêtes ou à rédiger ses propos ; il est, qu'il le veuille ou pas, sans cesse aux aguets de la réalité linguistique avec laquelle il est perpétuellement en contact. Cette réalité linguistique constitue sa vraie tour d'ivoire - on reproche parfois aux gens de la science de s'enfermer dans des sphères inaccessibles - mais c'est une tour qui définit sa condition en effaçant pour lui la distinction, pour ainsi dire, entre vie et œuvre. Le fait d'être consommé par son objet, de ne pas pouvoir en sortir et de se trouver constamment à l'emprise avec ce qui l'intéresse, tout cela contribue à une certaine réputation du linguiste, à savoir celle d'être le possesseur privilégié de la connaissance linguistique : le linguiste est quelqu'un qui fait attention à ce qui, au quotidien, n'occupe pas les autres. Il investit sa conscience à réfléchir les activités linguistiques que les locuteurs, en général, se contentent d'exercer plus ou moins inconsciemment. En effet, c'est l'accumulation du savoir général sur la langue et les usages qui permet au linguiste de mieux discerner sa propre envergure linguistique9 et de mieux délimiter -dans l'esprit de la maxime de Wittgenstein - la portée de son univers analytique. En même temps, le linguiste apprend, en construisant sa connaissance, à accepter parmi les usages linguistiques ceux qu'il ne pratique pas ; à accepter critiquement et non pas refuser d'une façon irréfléchie la valeur du comportement linguistique d'autrui. Il est censé devenir capable de ne pas considérer sa propre sensibilité linguistique comme une généralité, octroyable à l'ensemble des réalités observables. Cela n'enlève rien, évidemment, à son statut d'auteur par rapport à ses énoncia-tions métalinguistiques. Être auteur signifie non seulement s'exprimer selon ses convictions, son savoir et ses intentions, mais aussi se conformer à la finitude de sa création. Chaque texte, issu d'une réflexion linguistique, qu'il soit descriptif ou normatif, chaque manuel d'orthographe, chaque grammaire ou dictionnaire, n'importe quelle œuvre qui formule des observations ou des conclusions concernant la langue - tous ces travaux portent une signature. Ils ont tous en commun d'avoir en tête un nom d'auteur. Il en découle que les textes qui constatent des réalités linguistiques, 9 Vaugelas, dans le paragraphe XIV de ses Remarques sur la langue française (1647), s'explique sur l'appui méthodologique de ses analyses : « Mais pour revenir aux Auteurs que ces Remarques reprennent, le Lecteur se souviendra, s'il lui plaît, de ce que je suis contraint de répéter plusieurs fois : 1. que ce n'est point de mon chef que je prends la liberté de reprendre ces excellents hommes, mais je rapporte simplement le bon Usage, où je ne contribue rien, si ce n'est de faire voir qu'un bon Auteur y a manqué, et qu'il ne le faut pas suivre. » Il introduit cette remarque par le constat « qu'il ne fait que rapporter la censure générale », c'est-à-dire qu'il se réfère à l'opinion publique ayant énoncé un jugement favorable sur les usages en question. Voici une décision bien personnelle d'un homme critique, celle de porter confiance à ceux que le grand public avait consacré pour leur acceptabilité linguistique, mais aussi, paraît-il, idéologique. en les présentant comme des faits, se forgent la crédibilité par l'emploi d'une méthodologie élaborée ou d'un discours convaincant - et parfois même par la seule renommée de l'auteur. Mais ces formulations ne peuvent guère dissimuler un certain arbitraire qui provient du fait même qu'elles ont été rédigées par quelqu'un qui s'est mis en position d'interpréter - plus ou moins bien - la valeur des réalités décrites. De plus, il provient de cette « autorité de l'auteur » un pouvoir qui ne fonctionne pas seulement par l'établissement du linguiste en tant que diseur d'une vérité, mais aussi par le simple fait qu'il y ait écriture, inventée pour légitimer le scripteur et consacrer ce qu'il a conçu. La position de puissance,10 aussi générale soit-elle, ne devrait surtout pas produire d'abus : l'autorité scientifique se destine à permettre la connaissance plutôt qu'à l'imposer. Le linguiste ne peut donc surtout pas se contenter d'employer sa personnalité linguistique et d'y faire référence encryptée ou ouverte dans son travail analytique. L'effort scientifique, méthodologiquement parlant, ne doit pas dépendre de la seule intimité linguistique de l'analyste. Pourtant, comme nous l'avons déjà souligné à plusieurs reprises dans les contextes précédents, la personnalité du linguiste est formée selon son expérience individuelle.11 Autrement dit, l'individualité spécifique du linguiste n'est pas seulement la base de ses capacités langagières en général ; elle fonde sa compétence en matière de la linguistique en tant que science. Le fondement de toute réflexion en linguistique qui se réclame d'une certaine valeur générale repose sur l'attitude que prend le linguiste, non pas seulement vis-à-vis de son objet, mais surtout vis-à-vis de sa propre condition linguistique et de son travail. S'il a pris conscience du fait que sa propre personnalité linguistique est constituante de sa réflexion scientifique et sous-ja-cente à toute son activité linguistique, il pourra en tirer profit afin de revendiquer pour sa science une part d'objectivité, tout simplement parce qu'il a appris par là à accepter le langage d'autrui. Ce geste de l'humanisme - car la linguistique est aussi une science humaine - ne saurait produire d'effet s'il n'est accompagné d'une autre disposition, orientée vers la vérité, vers le bien d'autrui et de la communauté : la disposition éthique. On considérera ici l'éthique comme l'ensemble de tendances mentales et comportementales qui régit les interactions dans une société. « L'éthique procéderait ainsi de l'existence même du fait social » (Changeux/Connes 1992 : 242). Selon la prise de conscience sur la complexité paradoxale de sa condition, le linguiste peut établir un bien-fondé de soi pour se légitimer dans l'analyse critique du langage d'autrui. Si donc après tout, le linguiste ne peut pas ne pas se porter témoin de ses propres investigations linguistiques, cela constitue le dernier paradoxe concernant sa condition ontologique. Il puise la connaissance de son propre univers linguistique, mais se trouve, pour ainsi dire, sous l'interdiction de le dire. La prise de conscience sur soi linguistique, 10 Cf. Barthes (1978 : 12) « ... un idiome se définit moins par ce qu'il permet de dire, que par ce qu'il oblige à dire. » 11 Cf. Parain (1966 : 56) « Je postule que mes paroles sont l'expression exacte de mes sensations, alors qu'il n'en est rien, peut-être. Et j'aurai tort de m'étonner ensuite que ce postulat se révèle finalement très dangereux, car il réduit la science à la sensation et détruit, par conséquent, ainsi que l'a montré Platon, tout espoir de vérité objective. » justement, écarte pour lui la possibilité, dans le discours scientifique, de dire je quand il fait passer une interprétation dont il est pourtant l'auteur. Le sujet de l'énonciation, qui est censé prendre sa part de la responsabilité sociale, est obligé de passer par un biais grammatical qui exclut la déixis et à travers lequel le texte et son auteur construisent une illusion dépersonnalisée. La première personne du singulier est strictement bannie du discours métalinguistique interprétatif : on la remplace soit par nous, un pluriel dont on a parfois du mal à dire s'il est (consciencieusement) modeste ou (inconsciemment) majestueux, soit par on, une troisième personne qui se destine à généraliser les opinions et à les transformer, apparemment du moins, en constats. Certains linguistes, par prudence, optent pour la formule impersonnelle il semble que, ce qui est très intelligent, parce que ce préambule énonciatif relativise aux yeux du lecteur le constat tout en éliminant d'éventuels reproches concernant sa prétendue objectivité. Car enfin, il semble qu'il semble que, constatif flexible de surface, recèle sous sa signature un il me semble que, performatif de profondeur qui renvoie immanquablement à la première personne du singulier. La proscription du je ne garantit que son omniprésence. Bibliographie Bachelard, Gaston (1938) Formation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective. Paris : Vrin. Barthes, Roland (1978) Leçon. Paris : Seuil. Benveniste, Émile (1966) Problèmes de linguistique générale. Paris : Gallimard. Changeux, Jean-Pierre/Alain Connes (1992) Matière à pensée. Paris : Odile Jacob. Chiss, Jean-Louis/Christian PUECH (1997) Fondations de la linguistique. Paris : Duculot. Labov, William (1972) Sociolinguisticpatterns. Philadephia : University of Pennsylvania Press. Parain, Brice (1966) Recherches sur la nature et les fonctions du langage. Paris : Gallimard. Saussure, Ferdinand de (1949) Cours de linguistique générale. Paris : Payot. Schaff, Adam (1969) Langage et connaissance. Trad. Claire Brendel. Paris : Anthropos. Vaugelas, Claude Favre de (1647) Remarques sur la langue françoise, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire. Paris : Chez la veuve Jean Camusat. Vitez, Primož (1999) « Od idealnih jezikovnih struktur k strategiji realnega govora. » Slavistična revija 1, 23-48. Résumé LE PARADOXE DU LINGUISTE Le linguiste, dans sa volonté explicite de s'imposer comme sujet scientifique et de décrire objectivement la langue comme un objet qui lui est extérieur, est paradoxal, parce que, du fait même qu'il est habité de sa langue, il se trouve nécessairement dans l'impossibilité de remplir la tâche qu'il se propose. Le paradoxe du linguiste consiste donc en cela que, si on se permet de paraphraser l'observation de Labov, « les faits de la langue s'étudient selon la vision de tel ou tel linguiste individuel, alors que le linguiste n'existe que par son expérience personnelle des faits linguistiques ». Cela signifie très simplement que le linguiste, en tant que descripteur d'une langue, n'est opératif qu'à l'intérieur de son objet d'analyse. La crédibilité de l'analyste dépend entièrement de la position éthique qu'il prendra vis-à-vis de sa recherche. Mots clés : linguiste, épistémologie linguistique, objectivité, paradoxe saussurien, éthique de la science. Povzetek PARADOKS JEZIKOSLOVCA V izrecni volji, da se vzpostavi kot znanstveni subjekt in skuša objektivno opisati jezik kot raziskovalni predmet, ki je zunaj njega samega, je jezikoslovec paradoksen, ker nujno prebiva znotraj (svojega) jezika, zato svoje znanstvene naloge nikakor ne more izpolniti tako, kot si jo je načeloma zadal. Paradoks jezikoslovca, če smemo parafrazirati opažanje Williama Labova, je naslednji: »jezikovna dejstva lahko jezikoslovec interpretira samo kot jezikovni posameznik, pri čemer jezikoslovec sam obstaja le, kolikor obstaja njegova osebna izkušnja jezikovnih dejstev«. To preprosteje rečeno pomeni, da jezikoslovec kot opazovalec in opisovalec jezika lahko deluje samo znotraj svojega predmeta analize. Njegova verodostojnost je v celoti odvisna od etične drže, ki jo bo zavzel v odnosu do svojega raziskovalnega dela. Ključne besede: jezikoslovec, epistemologija jezikoslovja, objektivnost, saussurjanski paradoks, znanstvena etika.