HISTOIRE DE LA RUSSIE ANCIENNE. TOME SECOND. I J ri ./\ HISTOIRE PHYSIQUE, MORALE, CIVILE ET POLITIQUE DELA RUSSIE ANCIENNE. PAR M. LE CLERC, Êcuyer> Chevalier de l'Ordre du Roi, SC Membre de plufieurs Académies. Soyez juftes pour erre puiflans, foyez juftes pour être libres, foyez juftes pour être heureux! TOME SECOND. Chez FROULLÏi, Libraire, Pont Notre-Dame, vis-à-vis le Quai de Gcvresj A VERSAILLES, Chez BLA1ZOT, Libraire du Roi & de la Famille Royale, rue Satory. M. D C C. L X X X I I I. AVEC APPROBATION, ET PRIVILÈGE DU ROI. j!. RÉFLEXIONS SUR CET OUVRAGE. Lorsque nous osâmes former 5c exécuter le plan de cet Ouvrage, nous ignorions qu'un Ecrivain fameux avoit prédit que les efprits fe tourneroient inccflamment du coté d'une Hiftoire qui embraiTeroit tous les objets que celle-ci renferme. Nous n'avons eu connoiiTance de cette prédiction que dans le mois d'Avril dernier; Se c'eft M. de Lagrt^e* Secrétaire des Enfans de France, qui nous a fait appercevoir la conformité de notre plan avec celui que Guillaume-Thomas Raynal paroît délirer. » Nous avons commencé, dit-il, par avoir des Érudits ; » après les Érudits, des Poètes, des Orateurs; après ceux-» ci, des Métaphyficiens qui ont fait place aux Géomètres, » qui ont fait place aux Phyficiens, qui ont fait place aux » Naturaliftes. Le goût de PHiftoire naturelle eft fur fon *> déclin; nous fommes tout entiers aux queflions de Gou-» vernemenr, de Légiflation, de Morale, de Politique, de m Commerce. S'il m'étoit permis de hafarder une prédic-m rion, j'annoncerois qu'inceffamment les efprits tourneront *> du côté de rHiftoire, carrière immenfe où la Philofophie » n'a pas encore mis le pied, » En effet, fi de cette multitude infinie de Volumes, on Tome II. a ij RÉFLEXIONS » arrachoit les pages accordées aux grands aiTaiTîns, qu'on *> appelle Conquéians, 6c qu'on les réduisit aux petits « nombres de pages qui méritent qu'on les lïfe , qu'en w refteroit-il? Qui eft-ce qui nous a parlé du climat, du *> fol, des productions, des quadrupèdes , des oifeaux, » des poilfons, des plantes, des f uits, des minéraux, des » ufages, des mœurs, des fuperftitions, des préjugés, des » Sciences, des Arts, du Commerce, du Gouvernement Se » des Loix ? Leurs Annales ne nous inftmifent jamais de » ce qu'il nous importe le plus de connoitre, fur la vraie » gloire d'un Souverain, fur la vraie bafe de la force des » Nations, fur la félicité des Peuples, fur la durée des » Empires. Que ces beaux difcours d'un General à fes » foldats, au moment d'une action, fervent de modèle *> d'éloquence au Rhéteur, j'y confens; mais quand je les 35 faurois par Coeur% je n'en deviendrons ni plus équitable, *> ni plus ferme , ni plus inftruit, ni meilleur. Le moment » approche où la raifon, la juftice Se la vérité vont arracher 53 des mains de l'ignorance Se" de la flatterie, une plume *> qu'elles n'ont tenue que trop long-tems «. Notre plan embrafTe exactement les vues de l'Auteur: mais il nous faudroit un efprit aiuTr étendu que le fien, c'eft-4-dire, plus de talens 6c de lumières que nous n'en avons, pour remplir dignement cette tâche; 6c fi nous nous fommes hafardé le premier dans une carrière fi vafte, c'efl dans l'efpérance qu'un autre la parcourra avec plus de fuccès; 6c loin d'en être jaloux, nous lui applaudirons des premiers. S'il arrivoit, en attendant, que cet Ouvrage parvînt à une féconde édition, le fuccès décidé de la première ne nous éblouiroit pas j il ne feroit qu'un motif de SUR CET OUVRAGE. iîjj plus pour tâcher de nous afïurer à jamais le fuffrage des, perfonnes éclairées, en profitant de toutes les obfervations que des Cenfeurs judicieux auront faites fur les défauts de cet Ouvrage; 6k nous ne négligerions rien pour le rendre également inftruétif & intéreffant : nous difons également, & non pas généralement; l'expérience nous a appris que le goût d'un Peuple délicat n'eft pas toujours celui de tous les Peuples : le premier entend à demi-mots, & la plupart des autres veulent des dérails qui ne leur laiffent rien a; deviner. Sparte ne penfoit pas comme Athènes; le goût des Carthaginois n'étoit pas celui des Romains. En rendant compte au Public de la manière dont nous nous fommes procuré les matériaux de cette Hiftoire, nous avons déclaré avec la plus douce fatisfaélion, que nous étions redevables de nos connoilTances fur cet Empire à des hommes vrais & inltruits, & particulièrement au Prince Scherbatof, Hiftorien de la Nation. Ce premier hommage en exige un fécond plus détaillé : la bonté avec laquelle nos deux premiers volumes ont été accueillis de ceux qui aiment le vrai, l'idée avantageufe qu'en ont déjà donnée les Cenfeurs mêmes qui en ont fait la critique, impotent un nouveau tribut à notre reconnoiffance, celui de faire mieux connoître les fources où nous avons puifé, oc les Rufles qui nous ont fourni les moyens d'écrire leur Hiftoire, M. Mikael Grégoriévitz Sabakin, Confeiller-Privé du Département des Affaires étrangères, cft le premier à qui je m*adrëflai, en 1759, pour avoir des renleignemens fur l'Hiftoire ancienne de Rufïie. Ce Seigneur obligeant loua mon zèle, Se ne négligea rien pour le féconder. C'eft à lui k a ij if RÉFLEXIONS qui je dois les extraits volumineux des Chroniques, ceux de plufieurs manuferits du Cabinet des Archives, de l'ancienne Bibliothèque Patriarchale fk des Livres Généalogiques. Pendant que M. Sabakin fe livroit à ce travail long 6c pénible, conjointement avec deux Secrétaires de fon Département, je partis de Moskou pour l'Ukraine, avec le Herman des Kofaques 6c fa famille. C'eft dans cette belle Province, l'une des plus fécondes de la terre, 6c parmi les Kofaques mêmes, où j'ai recueilli beaucoup de faits intérefians , 6c particulièrement ceux qui font con-fignés dans l'Hiftoire des Kofaques. Après un affez long féjour en Ukraine, je revins à Moskou. M. Sabakin me remit une partie des extraits qu'il avoit eu la bonté de traduire du RufFe en François. A cette époque, je pariois pafTablement la Langue RuiTe, 6c je la comprenois mieux que je ne la pariois. M. Sabakin fut mon maître, mon guide, mon interprète, dans les chofes difficiles à ^entendre 6c à bien exprimer. Ces premières richeiles m'en firent délirer d'autres, 6c fucceffivement d'autres encore : on m'en procura. On les tira des Annales de Ruiïie, depuis la première Dynaflie de fes Princes, jufqu'au règne d'Ivan Vafiliévitz II, par le Prince Fédor Kemski, & de plufieurs autres Ouvrages. J'en érois là, lorfque j'accompagnai le Herman des Kofaques dans fes voyages en Europe. J'étois à bonne école : ce Seigneur, beaucoup plus inflruir qu'il ne veut le pa-roître, a un bon efprit, un jugement fain, un grand amour de la vérité 6c une Bibliothèque choifie. Je fus appelle une féconde fois en Rufiie, en J760, 6c je m'y rendis avec l'agrément de Mgr. le Duc d'Orléans, SUR CET OUVRAGE. v à qui j'avois l'honneur d'être attaché. Ce fut dans ce fécond voyage, 6c pendant un féjour de cinq ans, que je me procurai les connoiiTances ultérieures dont j'avois befoin, pour remplir le but que je m'étois propofé en 1759. H ne me fuffifoit plus alors d'avoir des matériaux par furabondance ; je voulois les preuves authentiques des faits, 6c c'etoit le point le plus difficile à obtenir. Je m'adreflai avec confiance au Prince Scherbatof qui m'honore de fon amitié 6c de fon eftime. Il prit la peine de me faire un précis exacF de l'Hiftoire de fa Nation, depuis Rourik jufqu'au règne de Fédor I Ivanovitz. Ce précis, qui cft écrit de fa main, ne diffère qu'en quelques points feulement des extraits de M. Sabakin. Je dois encore au Prince Scherbatof les matériaux qui m'ont fervi à l'Hiftoire de la Noblcffe, à celle des Arts ; 6c que ne lui dois-je pas en ce genre ? D'autres perfonnages chargés des détails de l'Adminiftration, voulurent bien difliper mes doutes fur les points qui me paroiftoient obfcurs 6c fufceptibles d'erreurs. Enfin, mes liaifons avec des Académiciens, mes confrères, avec les Lettrés de la Nation; les Ouvrages du favant Muller; les Obfervations des Académiciens voyageurs; tout a concouru à me procurer des connoiiTances certaines fur l'Empire de RufTie (1). Mes matériaux font fi nombreux, que j'aurois pu doubler Ci) MM. Hcrnandès, père & fils, attachés au Département des Affaires étrangères, en qualité d'Interprètes des Langues, & qui entendent très-bien la Langue Ruffe, nous ont communiqué quelques Ouvrages qui nous manquoient, &c fe font fait un pla;.fir de nous aider dans la traduction de plufieurs morceaux difficiles- à entendre & à rendre fidèlement en François : leur zèle officieux exigeoit de nous la juftice que nous leur rendons dans cette note. vj RÉFLEXIONS le nombre de mes volumes avec les rognures de cette Hiftoire : ce ne fera jamais mon intention. Avec un plan moins vafte, elle eût été plus circonfcrite; mais elle défend la caufe de la vérité, de la raifon, de l'humanité; 6c cette caufe augufte exigeoit les détails dans lefquels je fuis entré, pour me rendre intelligible aux hommes de tous les pays. De retour en France au mois d'Avril 1775, mon dcfir le plus vif fut de préfenter au Roi tout ce que j'avois pu me procurer d'utile, de rare, de curieux, pendant le cours de mes voyages, 6c pendant dix années de féjour en RufFie : mon defir fut fatisfait. Je m'adrciTai à un Miniftre citoyen qui honore fa place ; 6c fur le rapport qu'il en fit au Roi, Sa Majefté accueillit favorablement l'hommage de mon zèle. Tout ce que j'avois pu raîTembler de précieux, Livres, Manufcrits, Cartes, Médailles, Monnoies, Idoles, morceaux d'Hiftoire naturelle; tout a fcrvi à enrichir le dépôt des Affaires étrangères, la Bibliothèque Royale, 6c les difFérens Cabinets deftinés à l'inftruclion publique. C'eft ainfi que, dans tous les tems, j'ai cherché à me rendre utile aux Sciences, aux Arts, à ma Patrie. Les Ouvrages remis à la Bibliothèque du Roi font les fuivans. Hiftoire des Peuples anciens qui habitoient la Ruflie, traduite de l'Allemand en RuiTe par Jean Volinski, 1 vol. in-&°t Péterfbourg, 1772. Annales des Tzars de Ruffie, depuis 7042 jufqu'en 706*1, 2 vol. Anecdotes fur les Princes de RuiTie, Annales des Tzars, depuis 1114 jufqu'en 1472, 2 voîf /7z-4°. : c'eft un bon extrait des anciennes Chroniques, def-tiné à l'ufage du Tzar Alexis Mikaçlovitz, SUR CET OUVRAGE. vij Hiftoire de Ruiïie , comprenant les règnes de tous les Tzars, depuis l'origine de cet État, par Fédor Emnin. Les Ouvrages de l'Archevêque Théophane, avec l'Hiftoire de Pierre I, depuis fa nai(Tance, jufqu'à la bataille de Pulrava. Hiftoire de Pierre I, avec un abrège de la Géographie de l'Empire, 2 vol. in-^r, Hiftoire de Ruflie , par le Prince Scherbatof» Journal de Pierre I, par le même, 2 vol. i/z-4n. Les Douze Impofteurs, par le même, 1 vol. m-8\ Ancienne Hydrographie de Ruflie, par Navikof, 1 vol, Généalogie de la NoblefTe RiuTe, depuis le commencement du XV" fiècle, 2 vol. zVz-40. Dictionnaire hiftorique des Auteurs Runes, par Na* vikof. Ancienne Bibliothèque RuiTe, 10 vol. i/2-80* Six Manufcrits Chinois. Dépoi, Philofophe Chinois, traduit en RuiTe par Alexis léontiof, 1 vol, i/z-8°. Penfées Chinoifes, traduites de la Langue Mantchcoure, par le même, 1 vol. Z/z-8°. Hiftoire de la Chine, traduite en RuiTe par Tells , 2 vol, L'Enfant Prodigue, Comédie RuiTe, compofee fous le règne du Tzar Alexis Mikaélovitz. Ancien Alphabet, compofé en 1692, cSc imprimé en 1605, par Karion ÎJlomln „ Moine &. Poète, Chanfons RufTes, 1 vol. Philofophie d'Ariftote, à l'ufage de la Noblçffe RuiTe. viij RÉFLEXIONS Nouveau- Teftament traduit en Langues Hollandoife Se Ruffe, édition fuperbe, i vol. in-fol. Cet Ouvrage infiniment rare, fait époque dans l'Hiftoire de Pierre I. Voyez la page 292 du premier vol. de l'Hiftoire Ancienne. Les Inllitutions Patriotiques de Catherine II, 4 vol. irt-40. (1). Les Ordonnances Se Règlemens de cette Souveraine, 2 vol. i/z-40. Calendrier des Samoïedes Se des Oftiaks, gravé fur bois, ckc. C'eft par refpect pour l'opinion publique que nous fommes entré dans ces détails : ils étoient néceffaires pour prouver que dix ans avant qu'il ne prît fantaifie à M. Levefque de renoncer à la gravure, Se de faire folliciter une place d1'Outchitel ou de Précepteur au corps des Cadets, la Langue RuiTe nous étoit familière, Se nous avions en porte-feuilles tous les matériaux de cet Ouvrage. Les commifllons dont nous avons été chargé par le Gouvernement , depuis notre retour en France, ne nous ont pas permis de les rédiger plutôt; mais leur rédaction a été annoncée dans les papiers publics, en même-tems que (1) Nous avons donné en 1774 une traduction de ces Plans, Règlemens 8c Statuts ; & c'eft M. Diderot qui en a été l'Éditeur pendant l'on féjour en Hollande. Marc-Michel Rty en fit deux éditions à-la-fois, l'une m-40. avec figures, & l'autre in-i%. Cette précaution n'a pas arrêté les nombreufes comrefactions de cet Ouvrage que nous croyons utile à tous les Peuples : il renferme l'éducation phyfique & morale de tous les ordres.de la fociété. Si le nombre de nos Soufcripteurs va à 500, nous leur ferons hommage de ce volume /«-40. Notre efpérance à cet égard cft d'autant mieux fondée, que le nombre actuel des Soufcripteurs pafle 300. l'Ouvrage SUR CET OUVRAGE. ix l'Ouvrage de M. Levefque ; Se depuis cette annonce, la publication du nôtre n'a éprouvé d'autres retards que ceux qui étoient indifpenfables pour les cenfures littéraire Se politique, pour l'imprelTion, la gravure, Sec. Tous ces faits font connus ; Se cependant, à en croire M. Levefque, il eil le feul qui pofsède exclufivement la Langue RuiTe, Se par conféquent le feul en état d'écrire l'Hiftoire de Rufïie. Il a cru que c'étoit avoir conquis la Toifon d'Or, Se vaincu fes Contemporains, que d'avoir dépouillé des Chroniques, ck s'être emparé d'une place que perfonne n'avoit intérêt à garder. Cette illufion a été courte; M, Levefque a trouvé des Juges qui lui ont reproché « d'avoir » donné des extraits qui font encore à faire;.....d'avoir » traduit en profe avec la profe même des Auteurs qu'il » attaque «. Ceux qui ont pris leur défenfe, ont ajouté: » Que le flyle Se les réflexions de M. Levefque plairont » certainement aux Philofophes &: aux gens du monde qui » ont du goût, aufli-tôt qu'ils fe lafferont de lire Tacite, » Se VEJfai far VEfprit & les Mœurs des Nations ; qu'on » devoit lui adjuger la même couronne que l'Empereur * Galien envoya à un Gladiadeur pour prix de fa mal- * adreffe «, Quoi qu'il en foit de ces reproches, M. Levefque, qui ne veut ni cenfeurs, ni émules, ni rivaux, Se qui fe proflerne devant fes ouvrages, comme Pygmalion devant fa ftatue, a pris de l'humeur contre fes Juges, Se contre nous qui avons pris la liberté de démontrer fes écarts toutes les fois qu'il eil tombé en défaut. D'après fa confiance en fon infaillibilité, il nous a dit : » Et c'eft avec moi * que vous prenez le ton méprifant de la raillerie !...... Tome //, b x RÉFLEXIONS » Toutes les fois que vous citerez Neflor, Nikon, les Chroni-» ques, 6cc., ce fera une parade d'érudition, 6c les Lecteurs » doivent entendre que c'eft; moi feul que vous citez «. C'eft ainfi que l'orgueil remplace le vuide : tant il eil vrai que depuis Yoifcau mouche jufqu'au garçon bel efprits au Philofophe d'un jour, tous les pygmees font colériques 6c rancuneux ! C'eft une obfcrvation d'Hiftoire naturelle, 6c M. Levefque ne les aime pas. 11 défapprouve celles que nous avons données fur les remèdes fimples 6c les moyens qu'emploient les Peuples de RuiFie pour- leur guérifon. M. Levefque ignore fans doute que l'expérience cft le bâton que la Nature nous a donné, à nous autres aveugles, pour nous conduire ; que les grands Médecins favent douter ; que leurs lumières pratiques font les réfultats purs des obfervations de tous les climats 6c de tous les Peuples, 6c qu'ils n'ont pas, comme lui, le talent de guérir d'une maladie par une autre, de l'infomnie par l'ennui, 6cc, M. Levefque ignore encore que ces obfervations nous ont été demandées avec inftance par des hommes célèbres dont la modeftie couronne les talens. Le lecteur jugera de l'utilité de leurs vues, par la note qu'ils nous ont adreffée de Paris en Ruflie, en 1774. Le reproche que fait M. Levefque à un Obfervateur par état eft d'autant plus déplacé, que nous n'avons pas trouvé mauvais qu'il ait gravé les Cartes de fon Hiftoire, dans le goût qu'il grava jadis le Caton que M. de Sauvigny n'a pas ofé mettre en tête de fa Tragédie. Mais les prétentions de M. Levefque ne fe bornent pas là. » Vous vous » êtes écarté, dit-il, de la route tracée par les Thucydide, » les Tite-Live, les Tacite, dont les Modernes n'ont fait SUR CET OUVRAGE. X) * que fuivre fervilement les pas «......Puis il ajoute : * Ce que j'ai fait, c'en: ce qu'a fait Tite-Live «. M. Levefque nous permettra de lui dire, qui/ eji modcfte & qu'il prend bien le bon parti dans cette affaire. Serviteur au Tite-Live moderne ! Après cet aveu modefle, M. Levefque, qui fe fent op-preffé du poids de la vérité , fait un retour momentané fur lui-même : » Je favois , dit-il, que des Runes inftruits vous » avoient donne des notes fur des points de leur Hiftoire; » je favois que vous en aviez fait vous-même, lorfque les » conventions étoient tombées, en votre préfence, fur *> quelques ufages ou quelques évènemens remarquables; je » favois auffi qu'on vous avoit traduit des pièces affez inté-» reliantes; enfin, je n'ignorois pas que vous étiez en état » de donner des eflais curieux, des recherches importantes *> fur la Ruffie ; mais tout cela ne forme pas un corps » d'Hifloire, 6c je ne comprenois pas comment vous par-*> viendriez à fuivre la chaîne nos évènemens, depuis les * premiers tems de la domination Rulfe, jufqu'au règne * de Pierre I, ou du moins de fon Aïeul. H eft vrai nue *> nous avons une traduction de ITliftoire anneienne de * Lomonozof, mais elle fe termine au règne de Jaroflaf > » mort en 1054; 6c la partie hiftorique que vous venez de » publier, nous conduit jufqu'à l'année 1233 : comment » vous êtes-vous tiré de cette difficulté qui fembloit » invincible * ? Voila les doutes du Tite-Live du fiècle : voici fes preuves de plagiat. Nous avons rapporté une Lettre d'Urbain 11» un Précis de Règlement de Volodimir I, une Lettre de Grégoire VU; nous avons parlé de la Trirna, cérémnnie xij RÉFLEXPONS funéraire en ufage chez les Slaves -7 de celle des RinTes d'aujourd'hui3 des ouragans, des inondations, des famines, des pertes <3c des éclipfes, dont perfonne autre que M. Levefcjue ne pouvoit avoir connoiffance, attendu que ces Lettres, ce Règlement, ces cérémonies funéraires, ces calamités publiques, ces phénomènes célertes, font des fecrets enfevelis dans des Archives, dont M. Levefque feul a la clef. Nous avons promis dans le Profpectus de cet Ouvrage, de donner l'Hiilorique des différens Peuples de l'Empire deRuiFie; de fure connoître leurs coftumes, leurs ufages, leurs loix, leurs mœurs oc leurs cultes divers, M. Levefque, qui n'y avoit jamais penfé avant nous, a cru devoir nous gagner de vîteiTe, pour acquérir le droit de perpétuer le reproche de plagiat : nous n'aurons pas de peine à diffiper fon illurton. Voici comment il s'exprime à cet égard. « J'avois raiTemblé les matériaux de ce Livre, en tra-» vaillant à l'Hiftoire de Ruffie, mais je n'ai pas dû fondre *> enfemble ces deux Ouvrages : ils font liés entr'etix ; mais 33 ils ne forment pas plus un même corps, que l'Hiftoire » des Sauvages de Cayenne ne fait partie de l'Hiftoire de » France Qui pourroit fe refufer à la juftefle de la comparaifon ? C'eft un trait de lumière qui éclaire l'ignorance des bonnes gens, 6c la nôtre en particulier. Nous ignorions jufqu'à ce jour que les Sujets d'un État n'étoient pas les parties conflituantes d'un Etat, & que le corps de l'Etat devoit reflembler à un tronc ifolé de fes branches. Eft-ce ainfi que l'on raifonne, après avoir dit qu'on a été appelle par une grande Impératrice pour porter la lumière philofophique SUR CET OUVRAGE* xiij dans les forêts du Nord ? Cette jaclance rappelle le mot d'une Dame célèbre fur le même fujet : Ah J je ne m'étonne plus, dit-elle, qu'on nous en rapporte tant de fagots ! M. Levefque feroit-il devenu defpote en rédigeant des règnes defpotiques ? Il nous donne lieu de le croire : le defpote eft le feul qui fépare les Sujets du Prince; 6c c'eft ce qu'a fait M. Levefque. Les deux volumes qu'il vient de publier, ont pour titre : Hiftoire des différens Peuples fournis à la domination des Ruffes. Le même Ouvrage, traduit de l'Allemand en François, a été imprimé à Péterfbourg en 1776, au Corps des Cadets du Génie 6c de l'Artillerie , chez J. C. Schnoor, 6c aux dépens de Charles-Guillaume Millier, fous ce titre : Defcription de toutes les Nations de l'Empire de Ruffie, où l'on expofe leurs mœurs, Religions, ufages, habitations, habillemens, & autres particularités remarquables. Cette defcription eft de M. Georgi, qui l'a faite d'après fes obfervations 6c celles des autres 'Académiciens voyageurs : voici comment le Copifte rend juftice à l'Auteur original» » Son Ouvrage, dit-il, m'a fervi lorfque les autres Mé-» moires me manquoient ; 6c toutes les fois que j'ai pu » confulter les Mémoires originaux, ils m'ont rendu tc-» moignage de fa fidélité «. Si M. Levefque a vérifié les Mémoires originaux, c'eft la feule peine qu'il ait eu à enfanter; mais nous fommes fondés à lui dire que cette prétendue vérification n'efl qu'une parade d'érudition : la preuve eft que ces Mémoires parlent d'un grand nombre de Peuples dont il ne dit mot. Mais la Rufiie ne doit pas le trouver mauvais : M. Levefque lui a donné dans fa Carte une grande portion de l'Amérique; 6c quand un xiv RÉFLEXIONS Auteur fe permet l'addition, on peut bien lui palTer la fouflraction. Après avoir conçu à Paris & mis au monde un enfant âgé de fix ans 6c demi à Péterfbourg, M. Levefque paroît jaloux de la fortune qu'il va faire dans la Littérature, Ôc de l'utilité dont il fera à fes Contemporains. » Les faits » que j'ai réunis, dit-il, fourniront peut-être à de vrais » Philofophes des réfultats importans : l'honneur fera pour ^ eux; je n'aurai que le mérite obfcur de les avoir fervis. Le journalier laborieux qui conduit les marbres au bâti- >, ment, ne partage pas la gloire de F Architecte....... « Mais la gloire eft la récompenfe du beau 6c non pas du *» difficile *$ M. Levefque s'étoit plaint ailleurs, d'avoir dévoré les Cailloux de la Littérature : ici, M. Georgi les a digérés pour lui : le journalier laborieux n'a donc pas eu beaucoup de peine à conduire les marbres au bâtiment; une plume lui a fervi de levier, 6c une de nos pages d'introduction. Nous avons dit à la page 448, Sect. V, Tome I, Hift. Ane. w que les Nations encore dans l'enfance ont *> les goûts, les fantaifies, les caprices, l'inconftance des » enfans, qui oublient le paffé, ne s'occupent jamais de » l'avenir, 6c chez qui le phyfique actuel 6c les jouifïances *> du moment abforbent toute autre fenfation; que les uns 6c les autres ne font, pour ainfi dire, hommes que par * l'extérieur, 6c jugent de tout par les furfaces ». Nous avons ajouté : » Rien n'eft plus volontaire que l'enfant » 6c l'homme près de la Nature. Egalement ennemis de 10 l'ordre, ils brifent le frein qu'on veut leur impofer : le » premier emploi de leurs forces eft deftiné à fubjuguer SUR CET OUVRAGE. kv m ceux qu'ils croient plus foibles qu'eux; ils font, tour-» à-tour, téméraires & poltrons, orgueilleux, fupplians » 6c fournis : avides de tout ce qui brille, de tout ce qui » eft coloré, ils s'amufent de tous les hochets de la folie; » ils rient & pleurent, boudent 6c s'appaifent, fe brouillent » 6c fe raccommodent prefqu'au même inftant, 6cc. «. Ces réflexions puifées dans la connoiftance de l'homme, ne font pas des faits hiftoriques qu'il faille rendre tels qu'ils font rapportés. Cependant M. Levefque les a délayées dans fon Introduction à l'Hiftoire des différens Peuples fournis à la domination des Ruffes, 6c nous ne lui en favons pas mauvais gré ; c'eft une preuve qu'il les a trouvées juftes. Mais palTons à une difciuTion plus importante. Nous avons dit dans le Profpeâus de cette Hiftoire, « qu'elle feroit prouvée par les Annales, par les Monu-» mens, les Médailles, les Monnoies de la Nation, 6c par » l'Hiftoire de tous les Peuples qui auront eu des intérêts ** à démêler avec elle ; que les Médailles peuvent avoir été » frappées dans des tems poftérieurs aux évènemens; mais *> que les doutes qu'on pourrait former à cet égard, feront « levés par les rapports des Médailles avec les Annales, « 6c par la comparaifon des unes 6c des autres, avec la * collection fuivie des Monnoies réellement frappées fous » chaque règne, depuis l'introduction des efpèces d'or 6c » d'argent en Ruffie <*. Tous les Peuples de l'Europe ont lu cette déclaration formelle, 6c cependant M. Levefque a la mauvaife foi de dire : « Que lignifie cette Hiftoire » Numifmatique de Ruffie, dont vous parlez avec tant » d'emphafe ? Votre Hiftoire, dites-vous, eft appuyée xvj RÉFLEXIONS » fur les Médailles : le perfuaderez-vous aux Ruffes ? le » perfuaderez-vous à nos Savans ? Ne fait-on pas que les » Médailles Ruffes font très- modernes, Se qu'elles ont befoin » de l'appui des anciens Monumens écrits, loin de pouvoir *> leur en prêter? Eft-il de la dignité d'un homme de lettres de » chercher à en impofer à l'ignorance, fans craindre les récla-» mations des gens inftruits « ? Comme la paffion aveugle ! M. Levefque met en queftion un fait reconnu, pour nous faire un crime de notre propre aveu. Si l'Hiftoire Numismatique de Ruffie eft conforme aux anciens Monumens écrits, que fignifie cette déclaration? Or, elle y eft conforme en tous points; elle prouve donc tout ce qu'il eft pofFible de prouver, à moins que M. Levefque ne prétende que les Monumens écrits font faux. Mais il y a plus : l'Hiftoire des anciennes Monnoies, dont M. Levefque n'a pas même la plus légère notion, eft accompagnée d'un Précis hiftorique parfaitement d'accord avec les Annales, fur tout ce qui concerne les règnes, les dates, les pages, &c. Indépendamment de ces preuves irrévocables, nous poffé-dons un Manufcrit RuiTe, ôc c'eft peut-être le feul, où l'on trouve les Portraits defTinés des Grands-Princes, des Tzars, des Patriarches, ainfî que ceux de plufieurs Princes contemporains , depuis Rourik jufqu'à Fédor Alexiévitz, avec des notes inftruétives. C'eft toujours par des faits que nous combattons les impoftures de M. Levefque, qui fe permet tout. Quels que foient fes torts à notre égard, nous les oublions. Nous défirons même que fon fié de Se la Poftérité lui pardonnent ceux dont il eft coupable envers Pierre-le-Grand. Il a ofé dire : » On a loué Pierre I comme io un Légiflateur ; on a célébré fon Code, Se il n'a point fait SUR CET OUVRAGE. xvij * fait de Code : il a promulgué des Loix ; il a laiiTé ful> * fifter d'anciennes Loix qu'il auroit du abroger j il en a » donné de nouvelles qui ont été abrogées, ou le feront » par fes S ucce fleurs...... Et il eft probable que fi Pierre I « n'avoit pas régné, les Ruffes feroient aujourd'hui ce » qu'ils font, Se peut-être mieux qu'ils ne font, à moins » que des obftacles imprévus ne les euiTent arrêtés «. Voyez les pages 532 & 545, Tome IV. Le Lecteur, économe de fon tems, cherche la vérité, Se ne veut pas juger un procès entre deux Ecrivains $ il a raifon : mais s'il prend un vif intérêt a la difcuffion des grandes caufes, quelle caufe fut jamais plus intéreffante que celle d'un Prince qui réunit prefque toutes les parties qui font le Héros, le Politique, le Légiflateur? d'un Prince qui, fe livrant à l'avenir avec une confiance qu'on ne trouve que dans les hommes d'un génie fupérieur, portoit toutes fes vues fur la civilifation qui régénère les Peuples, Se finie commerce qui eft la fource de l'opulence du Maître Se des Sujets ? d'un Prince qui faifit avec une fagacité admirable l'accord du defpotifme, auquel il ne vouloit pas renoncer , avec des établiftements dont la liberté eft la bafe chez les autres Nations ? d'un Prince qui réduifit fon vainqueur à la défenfive, Se qui fit craindre aux Suédois d'avoir bientôt à fe défendre de le recevoir pour Maître ? d'un Prince enfin, qui, après tant de travaux glorieux, croyant n'être encore qu'au milieu de la route qui conduit à l'immortalité, voulut joindre aux titres de Conquérant Se de Reftaurateur, celui de Légiflateur ? Tout fe réunit ici pour convaincre de faux le détracteur de Pierre-le-Grand, Ce n'eft plus abufer fimplement du Tome II. c xviij RÉFLEXIONS langage pour en impofer à l'ignorance ; l'affertion eft po-fitive 'attentat médite. C'eft pour donner un démenti formel à tous les Écrivains qui ont parlé de ce Héros comme d'un Légiflateur, que M. Levefque lui refufe ce titre. Mais n'eft-ce pas auffi renoncer à toute pudeur, que de joindre à la honte d'un menfonge bas, celle d'une flatterie révoltante ? Dire aux hommes, la vérité vous trompe, c'eft annoncer que l'on n'ambitionne pas même l'honneur d'être cru. Pour ne pas rifquer le fort de fes États, Pierre attendoit du tems, l'occafion de faire la régénération civile 6c politique qu'il défiroit. Il eft un tems de maturité qu'il faut attendre pour les Nations comme pour les hommes, avant de les foumettre à des Loix; 6c la maturité d'un Peuple n'eft pas toujours facile à connoître : fî on la prévient, l'ouvrage eft manqué. Ajoutons ici ce que dit à ce fujet le judicieux Auteur du Dictionnaire univerfel des Sciences morale, économique , politique, &c. ; ajoutons, que les Peuples, ainfi que les hommes, ne font dociles que dans leur jeunefTe, 6c qu'ils deviennent incorrigibles en vieillifTant : quand une fois les coutumes font établies 6c les préjugés enracinés, c'eft une entreprife dangereufe 6c vaine de vouloir les réformer. Le Peuple, femblable à ces malades ftupides 6c fans courage, qui frémiffent à i'afpecli du Médecin, ne peut pas même fouffrir qu'on touche à fes maux pour les guérir. Telle étoit la pofition de Pierre I. Comme avant d'élever un grand édiRcc, l'Architecte obferve 6c fonde le fol, pour voir s'il en peut foutenir le poids; de même Pierre, avant de rédiger un corps de SUR CET OUVRAGE. xix loix, examina fi le Peuple auquel il les deflinoic, étoit propre à les recevoir. Ce ne fut donc qu'en 1714 qu'on vit paraître des Loix convenables au tems Se aux cir-conftances, fur toutes les parties du Gouvernement. Parmi ces Loix il y en a plufieurs qui font bonnes , 6k que Pierre I a lui-même écrites ou dictées. L'Ordonnance qu'il fit publier le 24 Décembre de la même année , contre la corruption des Juges, eft une de celles qui méritent le plus d'attention. Mais ce n'eft pas ici le lieu d'entrer dans déplus grands détails fur cet objet j nous le difeute- rons ailleurs, Se de manière à convaincre l'Apologifte même de M. Levefque, à qui l'on ne croit guères, ni en bien, ni en mal, par la raifon que tout Cenfeur doit être jufte, Se qu'il perd fes droits à la confiance publique, au moment où il cette de l'être. En attendant le jour des preuves, nous affirmons à la face de l'Europe, que Pierre-le-Grand a fait un Code civil Se militaire ; que ce Code a été imprimé trois fois; Se nous ajoutons que ce Légiflateur, ayant d'abord égard à YOulagénlé Se aux Conftitutions faites depuis, voulut qu'on difposât le tout par articles, en marge de chacun defquels on marqueroit ce que les Loix de Suède Se de Danemarck preferiroient en matières civile Se criminelle fur les mêmes fujets, Se ce que ftatuoient celles de Livonie Se dIEftonie concernant les Fiefs. Mais Pierre I ne borna pas là fes foins Se fes recherches pour donner de bonnes Loix à la Ruffie. Nous prouverons que, dès le commencement de fon règne, ce Prince s'étoit formé un plan dont jamais il ne s'écarta ; c'étoit la Légijlatioii : toutes fes Ordonnances préliminaires tendoient à cette fin unique. e ij \ xx RÉFLEXIONS En Suivant fes démarches pendant le cours entier de fon règne, on le voit s'avancer à pas réglés Se marcher régulièrement vers ce but. Son plan de réforme renfermoit tout ce qui pouvoit convenir au caractère, aux mœurs de fa Nation, au véritable bien de fon Empire ; Se le bien public entroit dans toutes fes Ordonnances, non comme un mot, mais comme une chofe utile même au Defpote. D'après ces vérités inconteftables, il Pierre-le-Grand n'efl pas digne d'être mis au rang des Légiilateurs, les Princes à qui on a donné ce titre, jouiiTent tous d'une réputation ufurpée. Mais les calomnies du moderne Arétin font impui{Tantes contre le grand homme qui a rempli l'Univers de fa gloire : Telumquc imbelle fine iâu conjecit. Si les objets perdent de leur grandeur à proportion de leur éloignement, celle du plus grand Légiflateur qu'ait eu la RulTie, ne fera jamais comprife dans cette Loi générale; quoique de fi grandes qualités ne fuffent pas en lui fans défauts. M. Levefque s'étoit d'abord montré plus équitable envers la Nation, qu'envers celui dont elle a reçu fon exiftence. Voici ce qu'il dit à l'égard de la Nation, ôk des Hommes de Lettres qui fe font enrichis de toutes les Sciences que Pierre I a fait naître dans fon Empire. « C'eft le défaut de l'homme de rapporter tout à foi. *> Des Anglois, des Italiens, des François, des Allemands *> vont en Ruflie : ils voient que les RufTes ne reffemblent » pas à leur Nation, & ils les condamnent.,,... Le RuiTe *> flupide ! Et ne font-ce pas des RufTes que ces Nobles fi » Semblables aux François ? Le RuiTe eft adroit Se intel-*> ligent; 6k ces deux qualités mènent à tout,,,,,» Us ont SUR CET OUVRAGE, xxj * du moins montre des talens, s'ils n'ont pas étonné par *> leur génie...... Du génie ? les RufTes n'en ont point : * voilà ce qu'ont témérairement avancé des Ecrivains qui » n'avoient pas même de l'efprit. La Ruffie a des Poètes » épiques, des Peintres, des Sculpteurs, des Architectes, » des Hiftoriens, ckc, «, Voyez pages 533 & Suivantes > Tome IV, Mais depuis que nous avons fait connoître la Littérature Ruffe, M. Levefque a chanté la palinodie. » Vous avez » employé, dit-il, près de cent pages à donner une idée » de la Littérature Ruffe : j'ai confacré au même fujet » vingt pages în-12 , & c'étoit peut-être encore trop. » A quoi bon apprendre aux François les noms d'une » centaines d'Auteurs que les RufTes ne nomment jamais * eux-mêmes « ? La queflion cft indécente, 6c la fuppofition gratuite. N'efl-ce pas trop hafarder que d'infulter à-la-fois une centaine d'Auteurs, 6c d'appeller en garantie d'un mensonge, une Nation chez laquelle on a battu le ban 6c l'arrière-ban pour recruter 119 Soufcripteurs? Il eft vrai que la moiffon étoit faite lorfque M. Levefque s'eft permis cette honnêteté littéraire. . Après un engourdifTement de dix fiècles, le nombre des Auteurs RufTes paroît étonnant à tout autre qu'à celui qui les déprife; 6c s'il eft vrai que ces talens qui germent en tous genres, ne Soient encore pour la Ruilie que l'aurore d'un beau jour, elle en fera jouir, fans doute, les races futures ; 6c pour la génération préfente, cette perf pective riante doit être une confolation. C'eft par l'amour de la vérité qu'on mérite une confiance xxij RÉFLEXIONS générale î alors les lumières de l'Hiflorien préviennent en fa faveur; il nous apprend à retrouver en nous-mêmes ces fentimens de noblefie, de grandeur, de liberté, qu'une mauvaife éducation Se le dérèglement des mœurs peuvent avoir étouffés, mais qui nous font fi naturels, que nous en retrouvons le germe en nous, toutes les fois que l'homme habile fait intéreffer notre cœur. Cette réflexion eft d'un Sage moderne : il étoit à propos de la citer à M. Levefque, puifque celles des Moraliftes anciens n'ont rien opéré fur lui. SUR CET OUVRAGE. xxiij N O T Qui nous a été adrejfée de Paris en Ruffie, en 1774. M. Le Clerc rendra un fervice effentiel à fes Compatriotes , s'il veut bien leur communiquer fes obfervations fur les objets confignés dans cette Note. i°. Naiffances 6c rapports des femelles aux mâles, 2°. Les enfans : leur pente 6c leurs difpofitions naturelles. Les adultes pour les deux fexes. Les vieillards, 30. Le caractère national, les palTions, le génie, les talens divers, 4°. Les Établiffemens, Univerfités, Facultés, 6cc, 5°. La Phyfique expérimentale 6c l'Hiftoire naturelle, 6°, L'état de la Médecine, de la Chirurgie, de la Pharmacie, de la Chymie. Des Hôpitaux, 6c de leur adminiflration. 7°« F)es maladies communes 6c fîngulières, populaires & cpidémiques. Pratique nationale. Traitement empirique. Remèdes indigènes, familiers, 6c ceux qu'on regarde comme des fpécifiques, 8°. Petite-Vérole naturelle : fes dangers. Inoculation : fes fuccès. o°. Maladies vénériennes : leurs fuites dans un climat rigoureux. io° Qu'eft-ce qu'un mercure écailleux préparé par les Tatars ? fon indication , fes propriétés, la manière de s'en iervir. xxiv RÉFLEXIONS 11°. La manière dont on fait le beurre parmi les Tatars, Diftillation de l'efprit de lait. i 2, Y a-t-il des Livres qui traitent de aère, lacis & aquis Ruffiœ ? j 30, Des Bibliothèques. Des Manufcrits Mantfoures, Chinois, Grecs, Arabes, Perfans, &c. Quel butin, en ce genre, les RufTes ont-ils fait fur les Turcs, tant fur terre que fur mer ? *> Pompée dans les dépouilles de Mithridate ne chercha *> que les Livres d'Agriculture ôc de Médecine, il les re-» garda comme le fruit de fon triomphe, les fit traduire » à fon arrivée à Rome, & les dépofa dans le Temple x de la Paix. Le vafle Empire où l'amour des connoiiTances » vous a conduit, Monfieur, peut fournir à la France des *> richefTes plus précieufes encore que les dépouilles de » Mithridate *, » HISTOIRE HISTOIRE PHYSIQUE, MORALE, CIVILE ET POLITIQUE DE LA RUSSIE ANCIENNE. LIVRE CINQUIÈME, PRÉCIS HISTORIQUE DES TATARS. Section première. Si rHiftorien recevoir la plume des mains de la rcconnoiiTancc, les évènemens pafles n'offriroient au fouvenir des hommes que le bon s l'utile &: le grand. Avec quels fentimens d'amour & de vénération ne parcourroit-on pas une galerie de tableaux qui w?« prefenteroient les mœurs, les arts, les jotiiflanccs, les triomphes paifibles de l'humanité > Tome II. A. 599119944991 Après avoir examiné avec une euflofité fatisfaite , les pivots des Sociétés heureufes fous l'empirede l'ordre, quels magnifiques détails a embrafler dans les fcicnccs qui ont éclairé le monde, &c dans les légidations qui en auroient rendu la félicité durable ! Il fufïïroit enfuitc de jetter un coup-d'oeil fur les ornemens & les décorations de l'édifice focial, pour voir comment les befoins ont follicité l'inftinct & développé rinduftric j comment le génie s'empare de toutes les facultés de l'amc; combien l'imagination appartient au climat5 comment, enfin, le caractère national &: les mœurs de chaque ilècle impriment leur teinte aux ouvrages d'cfprit, aux Belles-Lettres, aux Beaux-Arts, &c. Au lieu de ces tableaux confolans, ceux que nous allons .mettre fous les yeux du Lecteur font peints a la manière noire, &c le crêpe qui les couvre, annonce le deuil de l'humanité. En effet, depuis les élémens, depuis les plus petits infectes juf-qu'aux animaux, Se de ceux-ci jufqu'à l'homme, confidéré comme le Roi de la nature, tout eft armé , tout fe combat, tout cherche à s'entre - détruire j &: l'homme, en proie à fes partions, a furpafle, en ce genre, tous les êtres qui lui font fournis. 11 n'y anroit pas fur la terre d'habitans plus heureux, s'ils fa-voient l'être, que ceux de la plupart des Iflcs de la mer du Sud : la nature leur fournit dans la plus grande profiifion tout ce qui leur cft néceftairc, & même plufieurs chofes de luxe. Cependant les Chefs de ces contrées fertiles font tourmentés par l'ambition : ils fe font entfeux des guerres cruelles pour s'arracher quelques Iflcs privées des avantages qu'ils trouvent chez eux. L'homme cft donc par-tout le plus dangereux ennemi de l'homme ; «Se la plume de l'Hiftoire fera toujours fouillée de fang. Vérités terribles ! Tout cft, tout doit être révolution dans une politique orageufe 3 c'eft un théâtre fur lequel chaque Puiilancc vient HISTOIRE DE RUSSIE. 3 fucceiïivcmcnt étaler le fpcctaclc de fes triomphes & de fon humiliation : tour-a-tour redoutables & languiflans, fiers &: abattus, téméraires & circonfpcds, ambitieux &c modérés, on voit tous les peuples naître, s'étendre , émigrer, palier &: revenir fans celle des fuccès aux défaflrcs, des fers à la liberté, de la honte à la gloire, jufqu a ce qu'enfin l'anarchie les précipite dans les gouffres de l'oubli. Cette politique, qui change fi fouvent les fcènes du monde, cft cependant foumife a des loix confiantes, jufque dans fes révolutions les plus étranges : des exemples frappans l'attellent pai% tout ; mais les faites de la Ruffie ancienne & moderne prefentent cette vérité dans un jour qui exclut toute incertitude a cet égard* Section II. , Jufqu'ici le titre de Grand-Prince s'eft arrêté fucccffivcmcnt fur plufieurs têtes, fans pouvoir fe bien affermir fur aucune : on a vu la couronne toujours chancelante fur le front de ceux qui s'efforçoient de la fixer; & fi quelques-uns de ces Princes ont donné du luftre à la Ruflic, par quelques vertus dignes du Trône, ou par le fuccès des armes, ce luftre a été fouillé par l'opprobre j & comme la peine fuit toujours le crime enhardi par l'cfpoir de l'impunité, la Ruffie va defeendre au dernier degré de l'infortune ; a d'anciennes calamités fuccéderont des fléaux encore plus terribles : une tempête formée dans l'Afic Va fondre fur elle j fes Princes, fans réunion, feront réduits à S'humilier devant des ennemis implacables, & n'en obtiendront que des outrages : des inveftiturcs précaires & des traités honteux retraceront l'opprobre, les fautes & les malheurs de ceux qui les obtiennent : la défolation de la chofe publique, l'efclavagc des Grands & du Peuple , les trahifons les plus noires, des moyens exécrables, des tragédies monftrueufès , des hommes A i) traites comme des troupeaux de bêtes ôc égorges de même, feront les fuites de la conquête, a laquelle rinjufticc, les trou* bles, les révoltes ont donné lieu. Quel exemple pour les Etats t Quel vafte champ de réflexions pour les hommes qui aiment leurs femblablesî Section III. rius on remonte dans l'Hiftoire, &: plus il eft évident que les anciens Empires doivent tous leur fondation a des hommes qui fembloient nés pour faire le malheur des autres. Ces hommes, difons mieux, ces monftrcs humains, armés par une nature fauvage, ont tous commencé par fe déchirer entr'eux, ôc fini par dépecer les autres. La Grèce a vu fes Etats fondés par des brigands, avant que la Rulïïc n'eût les Cens. Rome, cimentée7 dit-on, des débris échappés aux flammes de Troyc, ne fut, dans fon principe, qu'une réunion de cavernes habitées par les bandits de la Grèce & de l'Italie. Mais de cette éeume du genre humain fortit un peuple de conquérons} & rien ne rclfemblc mieux aux Tchinguis-Kan, aux Tamcrlan , aux Batou-Sagin, dont nous allons rapporter les exploits. La force a donc été par-tout le fléau du droit naturel : cette force faifant toujours la loi aux plus foiblcs, & la faim ou le hafard ayant ouvert les portes du Midi aux peuples du Nord , ils préférèrent ce beau climat a leurs déferts glacés. De nouveaux émigrans fuivirent les premiers i il y eut un flux &: un reflux continuels de peuplades qui produifirent deux effets néceflaircs : les noms propres des peuples changèrent, & leuts loix primitives ne purent fe fixer nulle part : elles errèrent ça & la, avec les connoitfanecs acquifes, ôc les Arts plus ou moins perfectionnés, S'il neft pas encore démontré que les Sciences &c les Arts fugitifs du Nord, pafsèrcnt dans TAfic, il çft certain qu'ils ont patie 'de la Grèce dans l'Italie, par la Méditerranée, qui ftifôit commercer l'Afic avec l'Europe ; & que les Huns, Tous le nom de Goths, ne tardèrent pas a les chafler de Rome a Conftantîhople, d'où les Scythes, fous le nom de Turcs, les repoufsèrent a Rome, où leurs chefs-d'eeuvres étoient cnfevclis fous des ruines. Les faits qui fuivent , répandront peut-être un nouveau jour fut CCS émigrations des hommes, des Sciences 6c des Arts. Section IV. Aucune Nation connue ne s'eft occupée de la Généalogie 8c des Annales de fon Hiftoire, avec autant de foin que les Chinois 6c les Tatars. La Chronologie de ceux-ci date depuis Adam, auquel elle donne le nom de Saphi-Joula. Selon cette Chronologie, Noiic (Noë) difpcria fes trois fils. Ham (Cham) habita les Indes, 8c Sam ( Sem) le pays d'Iran. Il faut entendre par ce pays tous les Etats qui font fitués au fud de la rivière d'Amù, entre le fleuve Indus, le golfe Perfiquc 6c l'Euphratc ; ce qui comprend à-peu-près tout le Royaume de Perle. Japhis ( Japhet ) occupa le pays de Kouttoup-Schamak & les autres terres voifincs, c'eft-a-dire, les pays fitués au nord èc au nord-oueft de la mer Cafpicnnc, 8c au nord-eft des Indes; ce qui comprend aujourd'hui la Chine, la grande Tatarie, la Sibérie &: tout ce qui en dépend, ainfi que la Ruific, la Pologne, la Suède & la Norvège. Japhis s'établit aux environs du fleuve Atcll (le Volga), 6c du Jaïgik (Jaïk). 11 laifla huit fils, favoir : Tourk, Chars, Sakklap, Rous, Maninak, Zvin, Kamari, Tarik. Tourk étoit doué d'un efprit fupérieur : on lui doit l'invention d'un grand nombre de chofes utiles aux commodités de la vie : il fit des tentes, 6c fixa fa réfidenec dans un lieu appelle IfakkoL Japhis le défigna pour fon fucceffeur au commandement en chef de fa famille, 8c lui donna le furnom de Japhis-Oglanù Tourk eut quatre fils, Taunak, Zakal, Ccrzafar, Amlak Taunak, qui ùiccéda a Ton père, en avoit l'cfprit, l'habileté 6c rinvention. On lui attribue la connoiifancc de rufage du Tel. » 11 arriva un jour que Taunak, ayant tué beaucoup de gibier, » s'en fit rôtir une pièce ; mais lorfqu il fut ailis pour en manger, >s jl en laiffa tomber un morceau a terre : l'ayant ramafté 6c porté »a la bouche, il le trouva délicieux, parce qu'il avoit pris un » petit goût de fel. Cette fenfation nouvelle lui fit connoître »î que cette terre étoit filée ; il s'appliqua a cultiver cette de-» couverte, &c fe rendit le premier inventeur de l'uiage du fel, >î perfonne avant nu n'ayant connu le fel, ni fon utilité pour »> ailaifonncr les viandes «c Hifl. généalog. des Tatars, par Aboulgafi-Bayadour-Kan. 0p Tous les Tatars qui fe piquent de l'origine la plus ancienne, prétendent être ifius de Tourk, fils ainé de Japhis - Oglani \ 6c comme ils fuppofent que celui-ci déligna l'autre fouverain-chef de la famihc? ils fe regardent comme étant d'une extraction plus noble que celle des defeendans des autres fils de Japhis. Taunak laiila la fouverainc puifïance a fon fils Jelfa-Kan; il eft fuecédé par Dibbakoui-Kan , &c celui-ci par Kajouk-Ivm. Alanfa remplaça ce dernier ; & c'eft fous fon règne que les Tatars placent l'origine de l'idolâtrie parmi eux. »Nos ancêtres, » dit l'Hiftoricn cité ci-dcfliis, fe fervoient du proverbe fuivant : >î Lorfqu on nourrit trop bien un chien , on le rend à la fin Jî pétulant, qu'il » mord fon propre maître. C'eft ce qui arriva aux Sujets d'Alanfa-Kan, » qui, fe voyant trop à leur aife, abandonnèrent le vrai Dieu «pour adorer les idoles : ils poufsèrent l'extravagance fi loin, «que, lorfque quelqu'un avoit perdu un père, un mari , une « femme, un enfant, ou enfin quelqu'autre objet qui lui étoit «cher, il s'en forgeoit fur-le-champ une divinité, à l'image de » laquelle il adrcflbit fes offrandes : il eft vrai qu'au commence- «ment cela ne fe iaifoit qu'en cachette-, mais infcnfiblcnvnt $ cet ufage prévalut, & on ne fit plus aucune façon de s'y livrer »publiquement «f, On avoit cru jufqua pïéfent que l'amour & la tcndrelfe avoient donné naiflancc au deifin &C a la peinture j mais aucun Auteur , que je fiche, n'a donné à 1 idolâtrie 1 origine que Bayadour lui donne ici. Alanfa-Kan eut deux fils jumeaux, l'un appelle Tatar, l'autre Moung'l ou Mogoull > chacun d'eux a donné fon nom a une grande Tribu. Depuis cette époque jufqu à celle où Tchinguis-Kan fe rendit maître du nord de l'Aiic, le nom générique de toutes les Tribus Tatarcs, étoit le nom de Tourk, auquel on ajoutoit celui de leurs Chefs. Ainfi c'eft de Tatar-Kan quC la Tribu des Tatars a pris fon nom, &c non pas de la rivière appcllée Tara, comme plufieurs Hiftoriens l'ont prétendu mal-à-propos , puifqu'il n'y a point de rivière de ce nom dans tout le nord de l'Afie. 11 en cft de même de la Tribu de Mogoull. Moung'l veut dire un homme trifte j l'humeur fombre du fécond fils d'Alanfa-Kan lui fit donner ce furnom. La Tribu des Moung'l, appcllée depuis Mogouls, Moungals, & Mogols par les Européens, fournit toutes les autres Tribus. Le Grand-Mogol des Indes fe fait une gloire de porter encore aujourd'hui le nom de Mogoul, parce que, defeendant de Tamerlan, il prétend être iflu de cette Tribu. Tatar-Kan eut fept générations, Se Mogoul-Kan neuf : celui-ci laifla quatre fils. Kara-Kan, leur aîné, fut un Prince puiOant. Il eut un fils nommé Augous-Kan , & furnommé le Miraculeux : il rétablit, dit-on, le culte du vrai Dieu} mais cet Apotrc ctoit! un conquérant qui fit la guerre pendant foixante-douze ans, rangea tous fes voifins fous fon obéiftanec , conquit le Kitaï, (la Chine), le Kara-Kitaï, le royaume de Tangout, &c. Aboul-gaû dit » que ce Prince, parlant plus loin derrière le Kitaï, >î trouva fur le rivage de la mer , entre les montagnes, des » peuples guerriers qui avoient un Chef appelle Itbourak «. Ce Chef étoit Roi fans doute du Tonquin ou de la Cochinchine. >j Ce Prince vint au-devant d'Ogous-Kan avec une armée, & fe « préfenta avec tant de bravoure, que le Conquérant fut obligé n de revenir fut fes pas «. >s Ogous-Kan &: fes premiers Officiers menoient leurs femmes ♦3 avec eux. Il arriva qu'un de fes Généraux, tué dans le combat, » avoit lailfé fa femme gtoffe : cette femme, à rapproche de » fon terme , ne trouvant d'autre retraite qu'un vieux arbre »3 creux, s'y glifla lorfque les douleurs de l'enfantement la fur-» prirent, & y accoucha d'un fils. Ogous-Kan informé de cette » aventure, fe chargea du foin de faire élever l'enfant, en con-» fidération des fervices de fon père, &: lui donna le furnom »s de Kiptchakj qui veut dire, envieux langage Turc , arbre vu idt. » Dès que cet enfant fut parvenu a un âge convenable pour «commander, Ogous-Kan lui donna une armée confidérable «pour faire la guerre aux OurouiT( Rufles), aux Oulaks, (aux „ Bafchkirs ), qui habitoient fur les bords des rivières de Tin , » d'Atell &c de Jaïgik <*. Le Tin eft le Tanaïs des anciens, le Don des Ruffes. Ce jeune guerrier fut alfez heureux pour ranger ces peuples fous fon obéiffanec, & régna trente ans fur eux. C'eft de lui que tous les Kiptchaks font iifus ; &c depuis le règne d'Ogous-Kan jufqu'à celui de Tchinguis-Kan, aucune autre nation n'a habité entre ces trois rivières, que les fujets des Princes defeendans de la poftérité de Kiptchak. Les Tatars appellent encore ce pays, du nom de fon conquérant, Dachté-Kïptchak : il eft compris aujourd'hui entre le Volga, le Jaïk &: le Don \ mais anciennement il s'étendoit du nord ôc du nord-eft de la mer Cafpicnnc , jufqu'à l'ancien Iaxartc , que les Turcs ÔC les Tatars appellent Sir, &; les Arabes Sihon, Sinon. Les Polowt i qui habitoient cette contrée, fc nommoient cnti'eux Kiptchaki. Section V. Dix-fcpt ans après la conquête de la Chine, Ogous-Kan atta-qua le même Itbourak, Roi du Tounquin. Cette expédition fut heureufe; Itbourak fut entièrement défait, il périt fur le champ de bataille, Se Ogous s'empara de tous fes Etats. Après cette Conquête , il rit un mouvement rétrograde , Se fc rabattit fur les frontières des Indes, en tirant vers Talask, Saïram, Tafchc- kant, Samarkant 6c la Boukaric : il prit à abord les villes de Sairam Se de Tafchekant j c'eft de-là qu'il détacha fon hls Kioun-Kan avec un corps de troupes, pour fc rendre maître des villes deTourkeftan Se d'Andidfan, Se il les fournit. Voyrx la note (a). Section VI, On s'étonne de ce que les Chinois ne commercent pas avec les Mongouls, Se l'on a cru que l'antipathie mutuelle de ces peuples en étoit caufe : l'expédition d'Ogous nous fournit foc-cation de détruire ce préjugé. Pour aller de la grande Tatarie par le royaume de Tangout a ceux du Tounquin , du Pégu, Se aux autres Etats voifms des Indes, il faut côtoyer, ou les frontières de la Chine, ou celles des Etats du Grand-Mogol : il cft impof-fiblc de palfcr par le milieu du pays, a caufe des vaftes déferts fiblonncux qui occupent l'intérieur de ce Royaume, Se qui s étendent depuis Ava vers le nord, Se au-dela des frontières du royaume de Tangout. Dc-là vient que les fujets du Grand-Mogol n'ont prefque aucun commerce avec les Chinois, les uns &: les autres étant obligés défaire un grand détour au fud, Se de palfcr, avec des fatigues incroyables, par les montagnes du royaume d'Ava, pour pouvoir commercer cnfemble. Rien ne prouve Tome If. B . io HISTOIRE DE RUSSIE. mieux cette vérité que le fait fuivant. Il y a environ foixanre ans qu'un des Ombras ( Miniftrcs) de la Cour du Mogol tomba dans la difgraec, Se entreprit de fe iauver a la Chine, a travers les déferts dont nous venons de parler, avec une fuite de trente perfonnes. Il n'en arriva que trois avec lui. Le refte de fes gens périt en chemin de foif Se de fatigues. L'Omhras Se un autre moururent aulïi par les mêmes caufes, prcfqu'en arrivant dans la Province de Xienfi. Mais fi les Chinois peuvent fe maintenir dans la poileilion dès Provinces de Chamill Se de Tourfan, qu'ils ont conquilès fur le Grand-Kan des Kalmouks, ils pourront entretenir des liaifons plus faciles, Se un commerce avantageux avec les Etats du Mogol. Section VII. Ogous-Kan marche enfuite vers Samarkant, la force h fc rendre, Se s'empare de la grande Boukarie. La fureur des conquêtes l'entraîne; il porte fes pas vers la ville de Balk, Se la prend. Cette ville, fituée à l'extrémité de la grande Boukarie, vers les frontières de la Pcrfe, convenoit beaucoup a fes projets. La prife de Khor fuivit celle de Balk ; il fut s'en emparer au milieu d'un hiver rigoureux, Se a travers des neiges qui empêchèrent un grand nombre de foldats de le fuivre. Ces traîne lus ne purent le rejoindre qu'au printems fuivant. Pour conferver la mémoire de cet événement, Ogous-Kan leur donna le nom de Karlik) qui figniiic neige \ Se c'eft de-la que la Tribu des Karliks tire fon origine, Section VIII. La conquête de trois villes fameufes du nord des Indes tente Ogous-Kan : ces villes étoient Kaboull, Gafmicn Se Cachemire. Celle-ci étoit fous îobéiifance d'un Prince puiflant, appelle HISTOIRE DE RUSSIE. il Jagma; Se ce Prince fe montra digne de reftime du conquérant Mongoul. Cependant Ogous, après un an d'obitaclcs, le défit, conquit fon Royaume, Se revint dans fes Etats par les villes de Bagadaskan Se de Samarkant. Voye\ là note (b). Section IX. Une pareille conquête auroit fiiffi pour combler les vecux d'uri Prince ami du repos : Ogous étoit ambitieux; Se ce ffeft pas pour fc repofer un jour que l'ambition agit. Ogous-Kan palfe l'Oxus, va mettre le fiégc devant la ville de Koraflan ; elle fc rend, Se il tourne fes pas vers le pays d'Irak. Ce pays fc trouvoit alors fans maître. Kajoumars, le dernier Kan, étoit mort avant que fon fils fut en âge de prendre les rênes du Gouvernement; Se les Principaux de la nation , abufant de la minorité du Prince, fc faifoient la guerre les uns aux autres. Cette divifion facilita a Ogous-Kan la prife de Koraflan Se de plufieurs autres villes. Ce Prince féjourna quelques années dans ce pays, traitant avec douceur ceux qui fc rangeoient fous l'obéiflanec, Se ne faifant; aucun quartier à ceux qui ofoient lui réfifter. Section X. Quelque robufte que fût Ogous-Kan , la force Se la vigueur ont un terme, Se il y touchoit. On n'eft pas jeune après 71 ans de fatigues Se de guerres prcfque continuelles ; Se la vicillciTc cft elle-même une maladie incurable. Dès que ce Prince s'en apper-çut, il prit la réfolution de partager fes Etats entre fes fils : voici la manière dont il s'y prit. » Ogous fc trouvant dans la ville de Scham, ordonna un "jour a un de fes plus afndés fervitcurs , d'aller dans la "forêt voifinc, Se d'y enterrer en fecret, quelque part vers » l'Orient, lm arc d'or qu'il lui remit, mais de manière qu'on B ij ♦5 n'en pût voir qu'une extrémité. Le confident ayant exécuté » cet ordre, Ogous-Kan lui donna trois flèches d'or, pour les >3 enterrer de même manière, mais du côté de l'Occident. "Quelque tems après, il appella trois des plus âgés de fes fils, >s Kioun ou le folcil, /^'oula lune, Jouldous ou l'étoile, Se il leur dit: » Vous fave^j mes enfans , que nous fommes dans un pays étranger, où je h fuis tellement accablé d'affaires , qu'il ne me refie pas de tems pour aller » à la chaffe ; je veux que vous y alliez pour moi, & cela du côté de l'Orient, » & ne manque^ pas de m'apporter tout ce que vous pourrez prendre, & il y jj a beaucoup de gibier dans le lieu que je vous indique......Il nommi >î des gens pour les accompa^iK-r 3 &: des qu'ils furent partis, il ,5 appella fes trois autres fils,- Se leur commanda de même d'aller » a la chaflè du coté de l'Occident. Ceux-ci fc nommoient Kouk » ou le ciel, Tag ou la montagne, Tchinguis ou la mer «. Section XI. si Les aînés apportèrent à Ogous une grande quantité de gibier; » Se l'arc d'or qu'ils avoient trouvé. Les cadets revinrent peu de 33 tems après \ leur chaffe avoit été heureufe, ils l'offrirent a "leur >s père avec les flèches d'or dont ils avoient fait la découverte» » Alors le Kan donna des ordres pour préparer un grand feftin " en réjouiffanec de l'heureufe découverte de l'arc & des flèches. » Il ordonna aux trois aînés de partager l'arc entr'eux, Se voulut » que les cadets gardaifent chacun une flèche. Il mit enfuite une >3 forte garnifon dans les villes de défenfes, &C ramena le refte de » fon armée dans fes Etats. A fon retour, il fit drefler une tente, " ornée de pommes d'or enrichies de pierreries \ Se ayant fait wtuer 900 chevaux Se 900 brebis, Se fait faire provision de 99 «outres de boiffon, dont 9 étoient remplies d'eau-dc-vic, Se j qu'il avoit rendus. Comme ce Prince avoit eu fes vues en faiiant » enterrer dans la forêt de Scham, l'arc & les flèches, il fe fervit. »î de cette occafion pont donner à fes trois fils aînés le furnom de » Bouffak, qui veut dire rompu, par allulion a Tare qu'ils avoient » trouve &: partagé. Il donna aux trois autres le furnom d'Out^ok » qui flgnific trois flèches; &C leur dit : Ce nef point parhafard, mais >s par la volonté du Dieu vivant, que vous ave\ trouvé cet arc & ces flèches ; » & attendu que nos ancêtres ont toujours cru que l'arc deftgno'u le Princey » & que les flèches marquoient les Amhajjadeurs , parce qu'il faut que la. » flèche aille du côté qu'elle efl dirigée par l'arc , & que mon fils aîné Kioun » a trouvé l'arc , il régnera après ma mort, & fes defeendans après lui, tant » qu'il y aura de la poflérite des Boujfaksj & ceux de la poftérkc d'Out^-ok » leur feront fujets à jamais c<...... Section XII. Ogous-Kan mourut peu de tems après, âgé de 116 ans. Son fils Kioun-Kan lui fuccède. Un vieux Confcillcr de fon père, qui avoit la réputation d'un homme de beaucoup d'efprit, lui repré- la plupart des Nations ont eu la même fupcrftttion. Les Romains & les Grecs, les Germains & les Gaulois y ont fait beaucoup d'attention dans leurs cérémonies religieufes : les Cabaliftcs prétendent encore y trouver des myflères ; mais ce font des taupes qui fc donnent pour des Lynxs, & qui prétendent découvrir des myftèrcs dans les chofes que l'homme fenfc regarde comme des puérilités. Toutes les cérémonies d'appareil chez les Tatars font accompagnées de feftins, qlfl durent quelquefois pendant quarante jours. Ils ne mangent communément que de U chair de chc^l & de brebis. fcnta qu Ogous-Kan avoit enduré beaucoup de fatigues, uniquement dans la vue de conquérir un grand nombre de villes Se de provinces, afin de laiffcr a fa poflérité un nom honorable Se de puiiïans Etats ; qu'il poQedcroit tout cela aulfi long-tems qifil vivroit en bonne intelligence avec fes frères \ mais qu'au moment où la difeorde régneroit entr'eux, ils perdroient un fi bel héritage avec la vie Se l'honneur. La repréfentation étoit fage; elle rappelle l'apologue du fetours mutuel : Le plus puiflant cède, s'il a'cft pas fécondé} Mais il faut qu'il aide , s'il veut être aide. Il cft probable que le Confeillcr de Kioun-Kan avoit un autre but que celui de la concorde, puifqu'après avoir préparé Kioun-Kan à l'entendre, il lui tint ce difeours : «Vous êtes fix frères, «dont chacun a quatre fils, Se je te confcillc de partager entre » tes frères &c leurs enfuis, une partie de ce grand nombre de « villes que ton père t'a laiifées en mourant j c'eft le moyen de « prévenir la jalouiic qui pourroit fe gliifer entre vous, dans le « cas où un feul auroit tout, Se les autres rien. En conféqucncc, » il cft néceffaire que tu faiïes apprêter un grand feftin, auquel » on conviera tout le monde indifféremment \ Se c'eft en cette » occaiion que tu pourras partager ton Empire avec tes frères Se «leurs enfans, en préfence de tous tes fujets «. «Kioun-Kan ayant goûté ce confeil, fit dreifet la magnifique « tente dont il avoit hérité , Se fix autres tentes blanches de » chaque côté ; après quoi il fît planter auprès de ces tentes deux » arbres de quarante braffes de hauteur, Se placer une poule d'or «au fommet de celui qui étoit a droite, Se une poule d'argent « au fommet de l'autre. Il ordonna que tous ceux qui portoient î5 le nom de Bouffait s'exerceroient à tirer après la poule d'or en »j courant a toute bride, Se que tous les Outz-oks tircroient de » la même manière après la poule d'argent ; ce qui fut exécuté «. Kioun-Kan diftribua des prix aux plus adroits de Tune 6c l'autre Tribu : le feftin qui fuivit, rcffcmbloit a celui dont nous avons parlé dans la ScCtion précédente j il dura dix jours & dix nuits fans interruption. Ce fut au milieu de cette longue orgie, que Kioun-Kan partagea publiquement l'héritage de fon père , non-feulement avec fes frères 6c leurs vingt-quatre fais, mais encore avec leurs autres enfans, nés de leurs concubines. Section XIII. Le partage des Etats d'Ogous-Kan va produire parmi les Princes Tatars, les mêmes effets que le partage de la fuccciTîon de Volodimir produifit en Ruffie, 6c l'ordre de fucceffion changera de même j c'eft une nouvelle preuve de la vérité des principes que nous avons établis a cet égard. Kioun-Kan meurt après avoir régné foixante-dix ans : la longueur des règnes des anciens Princes Tatars rappelle la durée de ceux des Patriarches. Kioun-Kan avoit laiffé quatre fils, dont Kagi étoit l'aîné : il devoit régner, 6c cependant il ne régna pas. Ce fut Aï-Kan qui fuccéda a fon frère Kioun. Aï-Kan mourut, biffant quatre fils 6c quatre frères. Aucun d'eux ne le remplaça fur le Trône. Ce fut Jouldous-Kan, leur allié, qui tint les rênes du Gouvernement avec beaucoup de conduite 6c de prudence. Son règne fut court : fon fils Mengli-Kan lui fuccéda, régna avec dignité, vécut 6c mourut en paix dans un âge fort avancé, 6c lailfa l'Empire a fon fils Tinjis-Kan, qui, dans fa vieillcffe, abdiqua en faveur de fon fils, pour employer le refte de fes jours au recueillement 6c aux exercices de dévotion. Ce fils étoit 111-Kan, qui régna long-tems fur les Mongouls» Section XIV. Nous touchons à l'époque de la deftruttion de l'Empire des Mongouls, a laquelle le partage d'Ogous-Kan a donné lieu. 111-Kan, ilTu de la poftérité de Mongoul-Kan, Se Siountz-Kan, defeendant de Tatar-Kan, régnent a la même époque : ces deux Princes fe font des guerres continuelles, Se Ill-Kan remporte toujours la viefoirc. Le vaincu, qui veut réparer tés pertes, envoie des Ambailadcurs, avec de magnifiques préfens, au Kan des Kcrgis , ( Kirguis ) Prince puiifant'„ & le prie de venir à fon fecours. Tandis qu'il négocioit cette alliance, il travailloit à rendre fufpcctc aux Princes fes voifins, la trop grande puiffance d'Ill-Kan, & il y réullit. Le Kan des Kcrgis s'unit a ces Princes pour accabler le vainqueur. Dès que celui-ci eut avis de cette confédération, il alla fc camper dans un lieu avantageux, Se s'y retrancha fi bien, que, malgré, les attaques renaitfantes des Princes alliés, il Icu* fut impofïible de le forcer dans fon camp. Ce qu'ils ne pouvoient de force, ils l'entreprirent par la rufe : ils réfolurcnc une attaque pour le lendemain, Se ordonnèrent aux troupes de jetter leurs armes Se leurs bagages après de légères efearmouches, Se de fuir vers un endroit défigné , où ils avoient mis en embuf-cade des troupes d'élite. Ce ftratagême réuiîit a fourrait : l'armée d'Ill-Kan pourfuivit les fuyards, Se fe trouva enveloppée de tous côtés. Les troupes confédérées ne firent point de quartier. Se celles d'111-Kan furent paffées au fil de l'épée. Après cette expédition barbare, on emporta aifement les rc-tianchcmens des Mongouls, Se tous ceux qui les défendoient furent faits prifonniers. L'infortuné Ill-Kan avoit plufieurs cn~ fans, qui tous, a l'exception du cadet, appelle Kajan, perdirent ja vie avec leur père dans cette fatale journée. Section Section XV. Kajan Se fon coufin Nagos, qui étoient a-pcu-près du même âge, Se qui venoient de fe marier, étoient du nombre des prifon-niers qui avoient défendu les retranchemens. Siountz-Kan, après fon expédition, s'en retournoit dans fes Etats avec fes troupes, Se amenoit avec lui les prifonniers. Les Princes étoient fans doute plutôt obfcrvés que gardés, car, après dix jours de captivité, ils prirent la fuite avec leurs femmes, & s'en retournèrent dans leur pays. Ils s'approprièrent les débris des troupeaux échappés a l'avidité des ennemis j Se ne jugeant pas qu'il fût sûr pour eux de s'établir dans les Etats d'Ill-Kan, ils chargèrent leurs chameaux Se leurs chevaux des dépouilles reftées fur le champ de bataille, Se fe retirèrent de montagne en montagne, jufqu'à ce qu'étant arrivés au pied de la plus élevée de toutes, ils ne trouvèrent qu'un fentier étroit Se efearpé, tracé par des chèvres fâuvages Se des goulus carnaciers Se médians, qui fc trouvent en quantité dans les montagnes qui féparent la Sibérie de la grande Tatarie. Ce fut par ce fentier qu'Us pafsèrent un à un, au rifquc prcfquc inévitable de périr, au moindre faux-pas : mais la crainte donne des ailes. Parvenus, avec beaucoup de peines, au fommet de la montagne, ils la defeendirent de la même manière. Us découvrirent, avec une joie inexprimable, un vallon agréable , entrecoupé de ruiffeaux, de prairies, d'une multitude d'arbres fruitiers; Se comme cette retraite étoit entourée de toutes parts de montagnes inacccfliblcs, ils fe crurent a l'abri des pourfuites de leurs ennemis. C'eft toujours après la tempête que l'on goûte mieux la douceur du calme. Ce vallon délicieux leur fournilfoit des fruits Se des pâturages pendant l'été, Se ils vivoient de laitage Se de fruits. Leurs troupeaux les nourriilbient pendant l'hiver, Se les peaux des animaux Tome II, g leur fervoient à plufieurs ufages, Ils appelièrent cette contrée Irgana-Kon, par aLlufion a la fîtuation. ïrgana lignifie vallon, Kon une hauteur efearpéc. La poftérité de ces Princes devint nombreufe, Se fur-tout celle de Kajan : celui-ci donna à la tienne le nom de Kajatt. Kajan avoit reçu le nom qu'il portoit, de fon père, parce qu'il étoit robuflc Se vigoureux. Kajan lignifie un torrent qui fe précipite duhaut d'un rocher. Nagos appella une partie de fes defeendans Nagoflcr, Se l'autre Dourlagan. C'eft ainil que les furnoms anciens, pris des qualités, bonnes ou mauvaifes, Se des attributs phyfiqucs, ont donné naiffance, prcfquc par-tout, aux noms propres des peuples modernes. Section XVI. La poftérité des deux Princes habita pendant 400 ans la contrée d'Irgana-kon 5 mais s'y trouvant a la fin trop a l'étroit, Se ayant appris de fes ancêtres que le pays au-dcla des montagnes d'où Siountz-Kan les avoit chaffés, étoit bon Se très-étendu, les trois Tribus s'aflcmblèrent Se tinrent confeil. Il fut réfolu de foriir de l'enceinte : comment, Se par où? 13Un maréchal, dit l'Hiftorien îîTatar, avoit obfervé que, dans un certain endroit, la mon-» tagne avoit des cavités Se peu d'épaiifeur, Se qu'en cet endroit V clic étoit prcfquc toute compofée de minerai de fer , il pro-« pofa de fondre cette partie de montagne pat le feu. Ce confeil « ayant été approuvé de tous, chacun y porta du bois Se du » charbon. Après avoir placé un lit de bois &c de charbon , on » y mit le feu, a l'aide de foixante-dix foufflets de cuir. Ce feu « vif Se continu fondit la montagne en cet endroit, Se procuta » une ilfue affez large pour faciliter le palfagc d'un chameau » chargé. Ce fut par ce chemin que les Tribus émigrèrent «. Ce récit femblc calqué fur celui où Annibal calcine les Alpes Se les diflbut avec du vinaigre. Quoi qu'il en foit, fui vous l'Hiftorien. « Pour perpétuer la mémoire de cette miraculcufe fortic, les » Mongouls eu célèbrent annuellement le jour avec les folcm-» nités fuivantes. On allume ce jour-la un grand feu dans lequel « on met un morceau de fer. On l'en retire lorfqu il cft rouge, « Se le Kan cft le premier qui le frappe d'un coup de marteau : »î la même cérémonie fe fait fucceilîvcment par les Chefs des «Tribus, par les Officiers de diftinttion, chacun deux félon «leur rang, Se enfin par le peuple. Cet ufage cft univerfel dans %y la vafte etenduc de l'Empire Mongoul et. Section XVII. La Tribu de Kajatt avoit alors un Chef appelle Bcrtézana, qui envoya, aulïi-tôt après fa fortie d'Irgana-Kon, des Députés a tous les Peuples voifins, pour leur annoncer qu'il offroit fa protection à tous ceux qui, ayant été autrefois fournis aux Princes de la poftérité de Mongoul-Kan, fc rangeroient fous fon obéiftanec, mais qu'il pourfuivroit par le fer Se par le feu tous ceux qui refuferoient de.le reconnoître. Quelques-uns de ces peuples fe mirent volontairement fous fa domination. Les defeendans de Tatar-Kan qui régnoient' alors, ayant appris cette nouvelle, comme d'un autre monde, coururent aux armes, Se allèrent chercher Bcrtézana -y ils trouvèrent un maître : Bcrtézana remporta fur eux une victoire complettc, Se le carnage fut grand. Le vainqueur ne fit quartier qu'a la jeunefle , qui fut répartie entre les Mongouls. Les Aïmaks ou Tribus voiiines, engagées par la victoire que le nouveau Kan vénoit de remporter % fe mirent fous fa protection, Se augmentèrent confidérablcmenc fes forces. Section XVIII. Ici l'Hitlérien Tatar revient fur fes pas, pour faite connaître C ij io HISTOIRE DE RUSSIE. les cinq Tribus qui tirent leurs noms d'Ogous-Kan. La feule de ces Tribus qui cil ifthe de la poftérité de Mongoul-Kan, eft celle des Igours : ce mot déligne celui qui vient au fecours d'un autre > 6c c'eft le nom qu'Ogons donna a fes coufins lorfqu'ils réunirent leurs forces aux ficnncs. Les quatre autres Tribus dont parle Aboulgafi, font celles des- Kankiitz, des Kiptchaks, des Karliks 6c des Kall-atz. Tout offre des anecdotes dans les noms des Peuples Tatars. Voici l'événement qui donna lieu a Ogous-Kan de donner le nom de Kall-atz a l'un de fes Sujets, dont les defeendans ont formé une Tribu. Lorfque ce Prince eut réfolu de s'emparer du pays d'Iran, ( Scct. VIII & IX ), il fit publier que tout le monde eût à fe pourvoir de vivres, parce qu'on auroit une longue marche à faire : ceux de fon armée qui étoient reliés en arrière, le joignirent auprès de la ville de Talask. Le Prince ayant demandé a l'un des traîneurs pourquoi ils avoient tardé fi long-tems, il lui répondit : «Nos chevaux étoient las, Se en « mon particulier j'étois fort cmbarralfé. Ma femme accoucha »j fur la route, 6e fc trouva fi exténuée par la faim, qu'elle n'avoit >3 plus de lait pour nourrir fon enfant. Dans cette extrémité, j'ai » été obligé chaque jour d'aller à la chaffe pour lui procurer la » fubfiftance ; ce que j'ai continué de faire jufqu'à ce qu'un de «vos Officiers, commandé pour raffcmbler les traîneurs, m'ait « prcfle de me rendre au campt*. Après ce récit touchant, Ogous lui fit donner des vivres Se un bon cheval, 6e lui permit de fe retirer chez lui pour avoir foin de fa femme 6c de fon enfant. Il lui donna le nom de Kall-atz, en mémoire de cette aventure. Kall en Langue Tatarc lignifie reflc, 6c at\ veut dire ayant faim. La Tribu des Kall atzs habitoit, au tems d'Aboulgafi, parmi les Tourkmans, dans le pays de Ma-ourenner 6c la Province de Koraflan, & conjointement avec les Kankiitz; mais lorfquc les Tourkmans prirent la réfolution d'aller s'établir dans les villes > les Kanklitz vinrent habiter aux environs des rivières de Té-Kous Se dTU, qui ont leurs fourecs dans les landes du lac Saïûan, Se s'y fixèrent pendant un grand nombre d'années. Section XIX. Vigisk, Kan d'Ourgens, époufa une femme de la Tribu des Kanklitz. Ses ancêtres s'étoient élevés fucccifivcmcnt de l'état d'cfclavcs, au Gouvernement de Karafs'm, Se du Gouvernement à la fouverainetc. Ce Prince prenoit le nom de Sehak de Karafs'm, quoiqu'il potfédât toute la Pcrfc , la grande Boukarie , &: une partie des Arménics Se de la Syrie. Sa puitïancc s'accrut de tous les débris de la grandeur des Sultans Sclgioukidcs, dont il fit mourir le dernier, quoique fes ancêtres &. lui duffent leur fortune aux Princes de cette Maifon. La femme Kanklitz, que Vigisk avoit épouféc, portoit le nom de Tourkan : il en eut un fils qui fut appelle, dans la fuite, Sultan Mahamct, Sehak de Karafs'm. Sa réfidence ordinaire étoit la ville d'Ourgens, Se il réduifit tous les pays voifins fous fon obéilfance. Du coté de l'Orient, les Indes Se la Boukarie : du côté du Nord, le Tour-keftan &: l'Andidfan : du côté du Sud , le pays d'Arabiftan, ( Arabie) Voyc{ la note ( c): Se du côté de l'Occident, le pays de Rouhm. Ici fe préfente une obfervation. Les Tatars Se la plupart des autres nations de l'Orient ne connoilfent l'Empereur Turc que fous le nom de Sultan de Rouhm, parce que les Romains poffudoient autrefois en Afic les mêmes Etats qui appartiennent aux Turcs aujourd'hui, &; qu'après le partage de l'Empire Romain , la ville de Conftantinople garda toujours dans les Provinces le nom. de nouvelle Rome qu'elle eut d'abord. C'eft au m* par abus que nous appelions Turcs les fujets de la Porte Ottomane : Tourk ou Turc cft le nom originaire de toutes les Nations comprifes fous le nom de Tatars, Se qui n'ont aucune connexion avec les Turcs modernes. Ceux-ci font une aggrégation de Sar-tafins, d'Arabes, de Grecs, de Slaves, & d'autres peuples d'une origine indéterminée. En vain prétend-on qu'ils defeendent des premiers Turcs qui envahirent l'Aile dans le neuvième fièclc : cette Race n'exiftoit plus long-tcms avant l'invafion de Tchinguis-Kan dans l'Afie méridionale, &c par conféquent plus de deux ficelés avant 1 etabliifcment de la Monarchie Ottomane. Section XX. Le Kan d'Ourgens, qui chériilbit fa mère, prit dans une affection particulière la Tribu dont elle fortoit : il mit a la tête de fon Confeil Chamar, fon oncle maternel ; il donna la ville de Tour-keftan en propriété, &c le titre de Gagir-Kan à un de fes confins de race Kanklitz ; il confia le Gouvernement de la grande Boukarie à un homme de réputation nommé Kouk, Kanklitz d'origine, que la renommée de ce Prince avoit attiré auprès de lui ; mais il leur fit embrafler a tous le culte Mahométan. Il y eut plus de foixante mille hommes Kanklitz qui pafsèrcnt volontairement fous l'obéif-£mcc du Sultan Mahamct, Sehak de Karafs'm ; il n'en relia qu'environ dix mille fur les bords des rivières de Tékous &: d'ila, que Tchinguis-Kan fit paffer au fil de lepée, dans fon expédition contre le Sultan Mahamct, Section XXI. La Tribu des Karliks habitoit de tout tems dans les montagnes du pays des Mongouls; &: ce peuple fe nourriflbit du produit de fes terres & de fes troupeaux : il choifilfoit fes Kans dans & Tribu même , qui n'étoit compoféc que de deux mille familles, Tchinguis-Kan parvenu à l'Empire, & ayant conquis plufieurs Provinces voifincs des Karliks, leur envoya Barlas^Koplaï-Noyan pour les engager a le icconnoîttc pour leur Souverain. Arias- Kan, qui étoit alors leur Chef, n'hcfita pas à fe mettre fous fa protection : il alla lui offrir une très-belle fille qu'il avoit, Se des préfens magnifiques. Tchinguis-Kan fatisfait de cette démarche , lui donna une de fes coufincs en mariage. Arias étoit fans doute un homme fimple, que les Tatars défignent par le mot Tadjik : il n'eut pas plutôt pris congé de Tchinguis, que ce Prince dit que c'étoit trop de l'appcllcr Arias-Kan, Se que le nom de Sirak lui convenoit mieux. Sirak figninc pauvre d'efpnt; Zi\en , Un homme éloquent. Section XXII. La Tribu des Igours habitoit autrefois entre trois chaînes de montagnes fituées dans les Etats des Mongouls : les deux premières fort élevées, s'étendent de l'Orient a l'Occident, Se forment les deux principales branches du mont Caucafe ; la troifièmc n'en cft qu'un rameau; elle porte aujourd'hui le nom de Chaltaï. On trouve dans ce pays dix rivières d'un côté, Se neuf de l'autre. Oun9 en vieux langage Turc, lignifie dix, Se tokos, neuf. Les Igours prirent les noms du nombre des rivières de cette contrée : ceux qui habitoient fur les bords des neuf rivières, furent appelles Tokos-Igours, Se les autres Oun-Igours. Ces deux Tribus puif-fantes furent long-tems alliées Se paifiblcs, poffédant un grand nombre de villes, de bourgs Se de villages, Se fc gouvernant par elles-mêmes. A la fin la diffention fe mit entre elles, Se il fut réfolu d'élire deux Kans, dont l'un régneroit fur les Oun-Igours, Se l'autre fur les Tokos-Igours. Chaque Tribu choifit fon Chef. Mangatati, furnommé Il-itar, fut celui des premiers, Se Il-irgin régna fur les féconds. , Ces Princes Se leurs defeendans régnèrent fous les mêmes noms pendant un fiècle ; après, quoi les deux Tribus fe réunirent, Se n'eurent pius qu«Un çm\ & même Kan, a qui elles donnèrent le nom diftingué d'Idi-Kôut. Idi veut dire envoyé3 Se Kout défigne Vefpr'u ou l'ume. En langue Usbckc, Idi-Kout lignifie un homme libre, qui n'eft fujetà perfonne ; mais cette lignification, quoique différente, rentre ici dans l'unité : le Prince Souverain n'eit fujet de perfonne. L'Hiftorien Tatar dit que ces deux peuples habitèrent cnfemble dans ces montagnes, Se vécurent en paix pendant près de 200 ans, après lefqucls une nouvelle diifcntion les fépara entièrement. Une partie d'entre eux refta , &: l'autre qui émigra fut habiter les bords de flrtich. Ceux-ci fe divisèrent en trois branches : la première habita la ville de Bifchébalik, vers les fourecs de l'Irtich, Se cette ville n'exifte plus. La féconde, difpcrfJc dans le vôifinagc, fc nourrilfoit de fon bétail. La troifièmc erroit fur les bords de cette rivière , vivant de la pèche Se de la chaffe des zibelines, des caftors, des écureuils, Se d'autres animaux dont ils rnangeoient la chair, Se employoient les peaux pour s'en faire des habits. De tout tems ils étoient accoutumés a fc vêtir de pelleteries. Ce peuple errant portoit une fi grande haine aux Igours fedentaircs, que leur plus grande malédiction étoit de fouhaiter à un homme, qu'il fût réduit à vivre parmi ceux qui nourriffent des bef-tiaux , qui en mangent la viande cuite 3 qui changent d'habits , & qui cultivent la terre. Bancrzik Idi-Kout, qui étoit leur Chef du tems de Tchinguis-Kan, fe fournit a ce Prince, pour fc mettre a couvert des attaques de Kavar-Kan, maître duTourkeftan, Se lui envoya chaque année des préfens en tributs : il fut le joindre comme allié , avec un grand nombre de fes Sujets, lorfquc ce Conquérant alla attaquer le Sultan Mahamct, Sehak de Karafs'm : il y avoit parmi ces Igours un grand nombre d'hommes très-favans dans la langue Turkc, qui joignoient a l'intelligence beaucoup d'habileté dans récriture : Tchinguis-Kan en forma une cfpèce de Chancellerie, Se s'en fervit * vrtilçaicnt dans toutes fes expéditions, en qualité d'Ecrivains. Les Princes, HISTOIRE DE RUSSIE. if, Princes, fes defeendans , les employèrent aux mêmes ufages \ SC lorfquc Ougadaï-Kan fuccéda a fon père, &c devint Empereur des Mongouls , il confia le Gouvernement des Provinces de Ko-raifin , de Mazandcran &c de Ghilan, à un homme de cette Tribu, appelle Vigour-Kourgour, qui lui rendoit compte de tous les revenus des villes de fon Gouvernement. Section XXIII. Laitfons les branches pour embrafler le tronc de ce grand arbre, qui couvrira bientôt l'Afie feptcntrionale & méridionale. La Tribu des Tatars cil: une des plus anciennes &c des plus fameufes de la Nation Turkc. Elle étoit autrefois compofée de plus de foixante-dix mille familles qui obéiifoient à un feul Chef. La principale branche des Tatars alla s'établir vers les fronrières du Kitaï, ( la Chine ) mais clic fut foumife par le Souverain de cette contrée. Les Tatars fc révoltèrent peu de tems après , &: ce ne fut pas fans peine que l'Empereur vint à bout de les foumettre une féconde fois. Une autre branche de cette Tribu fe fixa fur les bords de l'Ikran-Mouran. Cette rivière cft le Jéniféi, qui a fes fourecs directement au fud de celles de la Sélinga , vers le 45e degré de latitude. Cette rivière palfe fur les frontières des Kirguis, reçoit les eaux de plufieurs autres, s'élargit confidérablement, & fe jette, après un long cours, dans la mer Glaciale, que lcsTatars appellent A^ok-lchinguis, ou Mer amers. Ce terme d c ligne, en général, toutes les mers dont les eaux font falées \ & c'eft pour cette raifon que les Kalmouks donnent ce nom a la mer Glaciale , à la mer Cafpicnnc & a celle du Japon, qui iont les trois mers dont ils ont connoiifance. Ce n'eft pas ici le lieu de fuivre la filiation des Tatars qui peuplent aujourd'hui l'Afie feptcntrionale : il nous fuffit de connoître leurs ancêtres, qui nous ferviront Jçme II, D comme de fanaux, dans la Defcription hiftonque des Provinces de l'Empire de Ruilîc. Section XXIV. Nous croyons devoir épargner aux Lecteurs les détails peu intereflans, dans lefquels entre Aboulgafi, au fujet de vingt Tribus Mongoulcs, qui dcfccndcnt de la poftérité de Kajan 6c de Nagos, depuis leur retour d'Irgana-Kon. Le genult de ces Tribus Mongoulcs, 6c l'ordre généalogique des Chefs qui les ont gouvernées, prouvent l'exactitude de l'Hiftorien, 6c les recherches pénibles qu'il a faites à cet égard. Cependant, en lui rendant jufticc, on ne peut s'empêcher de lui faire un reproche de fa crédulité, fur des évènemens très-naturels, qu'il regarde comme miraculeux. >î Une femme , dit-il, de la Tribu de Kajan &ç de la poftérité de >3 KourkalT, accoucha de trois enfans a-la-fois, fans avoir eu com->3 merce avec aucun homme : de ces trois enfans fortit une Tribu >j nombreufe, qui prit le furnom de Nirékar, qui veut dire en & Langue Mongoulc, une famille pure et. On doit mettre cette firblc au rang de celle de la veuve de Jouldoulf-Kan, » qui refufe conf-» tamment de fc remarier, 6c qui voit au lever de l'aurore , qucl-» que chofe d'aufïi brillant que le foleil, tomber dans fa chambre » par l'ouverture du toit, s'approcher d'elle fous la figure d'un » homme de couleur orangée, avec des yeux d'une beauté ravif-»s faute. Ces beaux yeux n'empêchèrent pas la jeune veuve d'avoir » peur ; elle voulut appeller fes gens , 6c la voix lui manqua : « alors elle etfaya de fe lever, 6c n'en eut pas la force. Comme » elle ne perdit point connoiffanec, elle remarqua que l'cfprit «galant fc coucha fans façon avec elle , &C difparut quelques d heures après, &cc. Cette vifitc ne fut point ftérilc. Alankou >3 ayant atteint le terme de fa grofleffc , accoucha heureufement « de trois fils, dont le cadet régna furies Mongouls: il fut nommé » Boudendfir-Mogak : c'eft de lui que la famille de Tchinguis-Kan » cft iftuc «. Elle en cft la neuvième génération. Quoi qu'il en foit ce ce conte Tatar, il n'eft pas plus étrange que celui de la naiflance dYJexandre : il ne manquoit a Alankou , pour être crue , que l'âge des Sybilles ; fes fils cuifent appartenu au Soleil, comme le Héros Macédonien a Jupiter Ammon. Mais venons a Tchinguis-Kan , qui fonda un Empire plus grand que celui d'Alexandre. Section XXV. Les Tatars Mahométans datent les années de deux manières ; de l'Egire &: de l'Almanach des Mongouls , qui a été de tout tems particulier a la NationTurke, & qui cft encore aujourd'hui le feul Calendrier des Kalmouks 6c des Mongals j il cft de douze années lunaires, qui ont chacune leur nom particulier dans l'ordre qui luit, i, la fouris *, i, la vache j 3, le tigre ; 4, le lièvre; 5 , le crocodile ,6,1c ferpent ; 7 , le cheval ; S , la brebis ; ou Van de grâce 1164. Les Mongouls appellent cette année T011-gous ou le Pore. JelTougi-Bayadour, fon père, lui donna le non» D ij de Tamouzin. Jcfîougi étoit Souverain d'un petit Etat, qui cofi-tenoit environ quarante mille familles, toutes iiTues d'une même fouchc. Il cft d'ufage chez les Mongouls, que tout fujet doit donner annuellement à fon Prince la dixme de fes biens Se de tous les beftiaux qu'il pofsèdc , &: cette dixme s'étend parmi les Tatars Mahométans, jufquc fur les cfclavcs Se fur les acquifitions qu'ils peuvent foire , foit par les armes , foit par rindufhïc &: le commerce : il arrive cependant que leurs Kans fe contentent de la dixme des grains, des beftiaux Se des cfclavcs ; Se comme les Kalmouks Se les Mongouls de l'oueft n'ont pas l'ufagc de cultiver les terres, la dixme qu'ils paient fe réduit à celle des troupeaux & du butin qu'ils peuvent faire fur l'ennemi en tems de guerre. Mais ici cette dixme cft double : après que le Kan a prélevé la fienne, le Mourza de la Tribu décime à fon tour. Cette double dixme relfemblc a celle que les payfms de la plus grande partie de l'Europe doivent payer à l'Eglife Se aux Curés, avec cette différence que les Tatars en font quittes pour ce tribut annuel, &; que les autres, en le payant, ne font que commencer le rôle des contributions, des impôts, Se des charges auxquelles ils font aifujettis. C'eft encore une loi parmi les Tatars, que le fils aîné fuccède de droit à fon père, quoiqu'il laiffe un grand nombre d'enfans mâles : les frères du fuccelTcur lui doivent foi, hommage, fer-vices Se tributs, comme le refte de fes fujets. Mais le tribut fe borne a une tête de chaque cfpèce de bétail ; Se cette exemption ne s'étend pas plus loin qu'a leurs perfonnes : leurs enfans Se les defeendans de ceux-ci paient la dixme en entier comme les autres fujets. Cette loi a eu pour objet de régler l'état des Princes frères Se des parens du Kan : elle affure en quelque manière la forme conftitutive de ce Gouvernement, par l'impuiifance où clic met HISTOIRE" DE RUSSIE. 19 les Princes de former des brigues, 6c d'entretenir des factions contre le Prince régnant. Elle affilie d'autre part la vie &; les biens des Princes qui ne régnent pas, contre les jaloufîcs 6c les entreprifes des Kans. Voilà pourquoi jufqu'à Jcfiougi-Bayadour, &c même long-tems après le règne de Tchinguis-Kan, l'Hiftoire des Tatars ne fait aucune mention de ces actions dune politique barbare , qui font il ordinaires dans les autres Cours de l'Orient, où un Prince n'eft pas plutôt monté fur le Trône, qu'il commence inhumainement par facrificr les Princes de fon fang à la sûreté de fa perfonne 6c de fon règne. Mais comme il n'y" a point parmi les hommes civilifés ou barbares, de loi ou de coutume fi fainte qui tienne conftamment contre la violence & l'ambition de régner, l'Hiftoire moderne des Tatars offre auili des exemples, de frères qui précipitent leurs frères du Trône dans le tombeau, 6c d'enfans mêmes qui violent les devoirs les plus facrés pour occuper le Trône de leurs pères. Section XXVII. Tamouzin n'étoit âgé que de treize ans, 6c fes frères étoient encore plus jeunes que lui, lorfque Jeifougi-Bayadour mourut (i). Indépendamment des quarante mille familles foumifes à fon obéiffanec , les chefs de plufieurs Tribus voiilnes étoient fes vaf-faux, 6c lui payoient une tedevance annuelle. Comme Tamouzin étoit fort jeune, 6c que parmi les Tatars un Prince ne prend les rênes du Gouvernement qu'à trente ans révolus, ces familles 6c ces Tribus crurent pouvoir abufer de la jeunclfe de Tamou- (i) KabouH-Kan, bifaïcul de Tchinguis-Kan, eut fix fils, tous guerriers diftingués, ce qui leur mérita le furnom de Kajatt. L'aîné de ces enfans, qui s'appelloit Bortan, eut un fils nommé Jeflougi-Bayadour, qui .apporta en naifïanr un bord rouge placé entre lc blanc & le noir des yeux. Cette cfpècc d'anneau colore* fit donner aux defeendans de Jeflbugi-BayadoHi: le furnom de Borzougaii-K.ajatt, zin, refusèrent de lui obéir, de lui payer la dixme , 6c "fc retirèrent hors de fa domination. La Tribu de Taïzéouts, la plus riche 6c la plus confidérablc de toutes , fut la première à fc féparcr de Tamouzin ; elle entraîna les fix autres, qui fe fournirent avec elle a un chef nommé Courganaï-Kariltouk : un tiers feulement des fujets de Tamouzin lui relia fidèle. Section XXVIII. Le. courage de Tamouzin devançoit fes forces ; il annonça de bonne heure ce qu'il lerpit un four. Jeifougi-Bayadour avoit eu la politique de Philippe, Roi de Macédoine : Tamouzin reflem-bloit à Alexandre. Les amufemens de la jcunclîe de ces deux Princes furent des jeux héroïques ; fi l'un dompta Bucéphale, l'autre réduifoit des chevaux regardés comme indomptables, ôc il pouvoit dire comme celui-là : » Qu'on me donne des » Rois pour antagoniftes, 6c je difputerai le prix aux jeux Olynv «piques». Alexandre gémiffoit des victoires de fon père, 6c fc plaignoir qu'il prenait tout, & ne lui lai(fou rien à faire. 11 n'avoit que vingt ans lorfqu il commença fes conquêtes par la Thracc 6c rilliric. Tamouzin commence les ficnnes à l'âge de quatorze ans. Juftcmcnt indigné de la révolte de fes fujets, il fc met à-la tête de ceux qui lui étoient fidèles, en attendant qu'il puiffe ramener au devoir les Tribus qui fe font fouftraites de fa dépendance. 11 joint les rebelles : le combat fut très-vif, 6c la victoire relia indécife. Tamouzin ayant perdu beaucoup de foldats dans cette a&ion , s'en retourna avec le refte de fon armée. Sa mère, femme prudente , lui confeilla de refter tranquille, 6c d'attendre une occa-fion favorable pour fe venger plus efficacement. H temporifa juf, qu'à l'année Bars, qui lignifie tigre : cetoit la quarantième de fon âge. C'eft peut-être le feul exemple que PHiiloirc fjourniflè. de la valeur impétueufe , fourni fe pendant ving-fix ans au régime de la modération. La mère de Tamouzin s'appclloit Ouloun j on lui avoit donné le furnom d'Jga, qui veut dire grande : on y ajouta celui de Bai* bi\a, (i) qui fignific Gouvernante en langue Usbckc. Elle étoit ifluc de la Tribu des Alaknouts, Se avoit infiniment d'cfprit. Elle époufa en fécondes noces Mcnglik-Izka, de la Tribu des Kou-nakmars \ &c comme il avoit la réputation d'un homme fage Se vertueux , on lui donna le furnom d'Izka : l\ka veut dire un homme dévot. Il jouiffoit de beaucoup de crédit dans fa Nation , & il fit rentrer fa Tribu fous TobéilTancc de Tamouzin. Section XXIX. Aunak-Kan , Prince des Karaïtz , ( ce mot fignific bafanné ) envoya un homme de confiance a Mcnglik-Izka, Se lui fit dire : »> Tu es comme chef de ta Tribu , & rien ne t'empêche de » régner que le fils de ta femme : j'irai te voir, Se nous tâcherons » de trouver cnfcmblc le moyen de faire mourir Tamouzin fans » bruit, après quoi nous partagerons entre nous fes fujets Se fon » bien ce. Mcnglik n'étoit pas homme à adopter ce complot infâme \ mais il crut devoir prudemment fc taire. Son refus détermina Aunak-Kan à recourir à un autre moyen: il avoit été l'ami intime du père de Tamouzin, qui l'avoit remis en poifeilion de fon pays, Se qui avoit pofé les fondemens des richeffes Se de la puif- (j) On trouve un grand nombre de mots dans la Langue Ru ne , qui ont été pris dans la Langue Tatarc. Les RufTes appellent Baba une femme, Babifché une très-vieille femme ; & ton voit que ces mots dérivent de Baïbiza. les RuiTes donnent au pain le nom de Kalatl, & les Tatars déllgnent par ce mot ceux qui ont faim, &c, &c. Il y a anfli des mots Arabes dans la Langue RuiTe. Les Arabes appellent les grandes rivières y*idî, & les RufTes appciierit pcau yoilXi & w g fance a laquelle Aunak parvint dans la fuite. Il invita Tamouzin à venir chez lui, pour traiter d'avance du mariage de Zouzi, fils aîné de ce Prince, avec fa fille. Tamouzin étoit loin de peu-fer que cette invitation fût le prétexte de la plus noire trahifon. Déjà il s'étoit mis en marche , avec une fuite peu nombreufe, lorfqu'il rencontra fon beau-père, qui lui révéla les dclfeins du perfide Aunak. Tamouzin revint fur fes pas, Se depuis cet aver-tiffement falutaire , il conferva pour Menglik-Izka la piété filiale la plus afTcciucufe ; Se leur amitié fut portée û* loin, qu'ils ne pou* voient plus vivre l'un fans l'autre. Section XXX. La longue modération de Tamouzin parut crainte ou foibleffc aux différentes Tribus qui s'étoient révoltées contre lui ; elles fe réunirent pour l'attaquer inopinément. Un rebelle, qui éprou-voit des remords, vint lui donner avis que les Taï-Zéouts Se les Nirons s'étoient joints aux Baï-Zouts, aux Mar-Kats Se aux Tatars pour le furprendre. Sur cet avis, Tamouzin, qui avoit augmenté fes forces pendant vingt-fix ans, Se difeipliné fes troupes pendant la paix pour les préparer à la guerre, donna un rendez-vous général aux treize Tribus foumifes à fa domination , Se s'y rendit le premier. A mefurc qu'elles arrivoient, il affignoit à chacune d'elles le polie qu'elle devoit occuper. Après ces difpofi-tions , il -fit ranger les bagages Se le bétail au milieu du camp j il fe mit a la tête des troupes, Se attendit de pied ferme l'ennemi dans cette pofition. A fon approche, il rangea fes trente mille hommes, de manière qu'en combattant, ils couvroient de toutes parts les bagages &; le bétail. Dès que les armées furent en pré-fenec, Tamouzin donna le lignai pour en venir aux mains ; l'action fut fanglaiitc , Se il remporta une victoire comp eue. Il relia, dit l'Hiftoricri, cinq à fix mille hommes des rebelles fur le champ de bataille , outre une multitude de prifonniers qui tombèrent entre les mains du vainqueur. Ici Aboulgazi effraye même Tes lcclcurs : le fer, le feu ; Veau bouillante , tous les genres de deftmetion fervirent la vengeance de Tchinguis contre les Tribus rebelles : les enfans des principaux d'cntr'cllcs furent condamnés à l'efeiavage , &c il" diftribua les autres parmi fes troupes pour leur fervir de recrues. Section XXXI. Tamouzin , fi cruel envers les vaincus, avoit d'abord ufé de la plus grande modération pour les rappeller au devoir : ce fut l'inutilité de ce moyen qui le détermina à employer la force pour les foumettre. Le même motif l'engagea à s'armer contre Aunak-Kan. La fortune & la victoire fe déclarèrent encore pour lui. Aunak tk fon fils Soungoun prirent la fuite , abandonnèrent leurs Etats , &c laifsèrent à la diferétion du vainqueur tous ceux de leurs fujets qui cultivoicnt les terres, & fc nourrilfoient de leurs produits. Le fugitif Aunak avoit pris le parti d'aller demander un afyle au Prince dcsNaïmans ; mais en y allant, il tomba entre les mains de deux Mourzas, qui lui tranchèrent la tête , & qui furent la préfenter à leur Kan. Quoique celui-ci ne vécût point en bonne intelligence avec Aunak, il blâma fort cette adion criminelle, Se dit aux Mourzas » qu'ils auroient mieux » fait de fervir d'efeorte a un grand Prince, & d'un âge rcfpcc-»> table, que de fc rendre fes bourreaux «. Son fils Soungoun, caché quelque tems parmi fes fujets , fe retira dans la Tribu des Kall-Atzs, qui habitoit la petite Boukarie. Le Chef, au lieu de le prendre fous fa protection , le fit mourir, &c envoya la téte , avec fa femme, fes enfans ? & les richclfcs qu'il avoit appor* fées avec lui, a Tamouzin. Tome II. E Section XXXII. Il cft dans Tordre naturel que les plus foibles recherchent l'appui du plus fort, Se c'eft ce qui arriva aux petites Tribus voiiincs des Etats de Tamouzin ; elles fc rangèrent fous fes drapeaux. Celles qui fc croyoient allez puilfantes pour lui réfifter, blâmèrent les autres, Se ne voulurent point entendre parler de foumilïîon. A cette époque Tamouzin habitoit le pays de Nau-mankoura , 8c ce fut là que fe réunirent toutes les Tribus qui étoient fous fon obéilfancc , Se quelles le reconnurent folcm-ncllcment pour leur Chef fupreme : Tamouzin donna à cette occafion un grand feftin à fes fujets. Ce qu'il y eut de particulier dans cette folcmnité, c'eft que pendant l'allégrcifc commune, Kokza, fils de Menglik-Izka , qui fe difoit infpiré , 8c qui étoit furnommé l'image de Dieu , vint trouver Tamouzin , 8c lui déclara: » Qu'il venoit de la part de Dieu lui dire de changer de nom, «de prendre celui deTchinguis, Se d'ordonner à tous fes fujets «de l'appellerTchinguis-Kan, Se que tous ceux de ù\ poftérité >i feroient Kans de génération en génération «. Le mot Tchin, en langue Mongoulc, veut dire grande Se la termi-naifon guis, qui fait le fuperlatif, défigne le plus grand de tous. C'eft d'après la même étymologie que les Kalmouks, qui parlent la véritable langue des Mongouls, donnent le nom de Tchinguis à la mer , comme pour défigner une étendue d'une grandeur extraordinaire. Section XXXIII. Le courage de Tchinguis-Kan, fecondé par la prudence Se la fortune, fubjugua les Naïmans, les Markats, Se fournit le vafte pays de Tangout, fitué au nord-cft des Indes. De retour de cette expédition , il envoya deux Ambaffadcurs vers les Kirguis, pour les fommer de fc mettre fous fa protection. Ourouff-Inall, leur Kan, (i) ne fe croyant pas en état de refufer la propofition d'un Prince fi puilfant, dépêcha quelques-uns de fes principaux Officiers auprès de Tchinguis , pour l'alfurer de fa fidélité , 6c pour lui offrir entr'autres préfens de chofes rares, un oifeau que les Turcs appellent Schoungour , d'une beauté particulière. Il rciTcmblc beaucoup aux Hérons , mais tout fon corps a la blancheur du Cygne y fa tête, fon bec, fes yeux 6c fes pieds font d'un rouge couleur de feu. J'en ai vu un qui étoit encore très-beau , quoiqu'il eût été mal empaillé &z mal confervé. On en trouve quelques-uns dans les vaites plaines de la grande Tatarie, ainfi que plufieurs autres oifeaux d'une beauté rare, ôc qui nous font inconnus. Section XXXIV. Les Igours, qui ont été de tout tems célèbres dans la Tatarie, par la culture des Sciences &: des Arts, &: qui ont donné à tous les autres Tatars leurs lettres 6c leur alphabet, vivoient alors fous la protection deKavar, Prince du Tourkcftan, 6c lui envoyoient chaque année en hommage des préfens magnifiques , quoiqu'ils euffent un Kan particulier appelle Idikout. Mais Kavar s'étant avifé d'envoyer chez eux un des Seigneurs de fa Cour, avec le caractère de Darouga, (Intendant de Police), pour prendre des informations exactes de l'état du pays j les Igours trouvèrent que cette démarche hardie avoit un but fecret, 6c qu'en ne la regardant même que comme une fantaifie du moment, elle tiroit encore a. conféquence ; 6c comme ce Prépofé ufoit de fon pouvoir avec violence > ils réfolurent unanimement de fecouer le joug de Kavar. Ils favoient que Tchinguis étoit très-redoutable, (0 Ce Kan devoit être d'orioinc Rude, ou Slave ; car les Tatars ne donnoient le l'Ouroufs qu-a ccux jc ccs pCUplcs qui habicoient la Ruflic. Eij mais que ce Prince recevoir gracieufement tous ceux qui fc rangeoient d'eux-mêmes fous fon obéiflanecj ils engagèrent Idi-Kout à faire tuer le Darouga qui abufoit de fa commillion pour les vexer. Il fut mis à mort, & Idi-Kout envoya des Ambaffadcura à Tchinguis, chargés de lui dire : » Qu'ayant entendu parler des » grandes qualités de fa perfonne, &z des merveilles de fon Gouvernement, il lui offroit de fe mettre avec tous fes fujets fous >3 fa protection, pourvu qu'il pût être en fûreté contre les entre->5 prifes de Kavar-Kan et. Tchinguis reçut ces propofirions avec une joie extrême , Se envoya fur-le-champ un des premiers Officiers de fa Cour a Idi-Kout, pour I'affurcr de fon amitié Se de fa protection contre fon ennemi. Idi-Kout, pleinement fatisfait de fa démarche, fut en perfonne trouver Tchinguis-Kan. Il fut accueilli avec tant de marques de bonté Se de diftinction, qu'il fupplia ce Prince de le recevoir au nombre de fes fils. Tchinguis acquicfça à fa demande, lui donna fa fille en mariage , Se conferva toujours beaucoup d'amitié pour lui. Si toutes les conquêtes de Tchinguis-Kan ref-fembloient à celle-ci, ce Héros eût paffé pour un Dieu. Section XXXV. Après avoir entièrement fournis la nation des Mongouls, Tchinguis-Kan prit la ré fol ut ion de fe venger de tous les fujets de plainte qu'Altan, Souverain duKitaï, (laChine), avoit donnés en plufieurs occafions à fes ancêtres, a fon père Se a lui-même j il propofa cette grande entreprife a tous les Chefs de fes différentes Tribus. 11 fut délibéré dans ce Confeil national, que Tchinguis enverroit d'abord un Ambaffideur a la Cour d'Altan j Se le choix tomba fur un brave Officier, nommé Zachi-Rcdfa. Ce Miniftre étant arrivé a fa deftination, dit au Kan : » Dieu » ayant rendu Tchinguis-Kan maître d'un vaux Empire, il te fut » fommet par moi, de te mettre fous fon obéiifancc, & de le » reconnoïtre pour ton fouverain Seigneur. J'ai ordre de te dc-» mander là-dclfus une réponfe précife, & de te dire, qu'en cas » de refus, tu dois te préparer a la guerre ». Altan, furieux de la propofition cV de la menace , répondit a l'Ambaffadeur: » Ton Maître fe trompe, s'il croit avoir affaire » ici a quelqu'une de ces petites Tribus Turques qu'il a fournîtes. » mais s'il a le ferme propos d'en venir aux mains avec Alran , »pars, dis-lui qu'il vienne en découdre, Note D ) qui avoit été fortifiée par fon père. Cette ville avoit une triple enceinte de murailles, dont la dernière avoit quarante lieues de tour : elle étoit bâtie fur le bord d'une grande rivière , Se fon étendue étoit fi vafte , que pour aller dans un bateau à rames d'un bout de la ville à l'autre, il ne falloit pas moins d'un jour entier. Section XXXVI. Les actes de févérité qu'Altan exerça envers quelques Seigneurs, qu'il fit décapiter pour des fautes légères , aliénèrent les efprits ; Se peu de tems après fon départ pour Nam-Kin, les principaux habitans du Kara-Kitaï, ( Royaume d'Ava ) enlevèrent ce qu'ils purent en effets Se en troupeaux de la province de Chambalik, & fc retirèrent fur les terres de la dépendance de Tchinguis-Kan ; d'autres fuivirent leur exemple , & furent bien accueillis par ce Prince. Des factions fe forment dans les provinces du Nord de cet Empire : Tchinguis en profite, Se envoie deux Généraux habiles avec une armée nombreufe , pour fe rendre maîtres de Chambalik. Cette armée battit celle d'Altan , ôc la reddition de la Capitale couronna cette victoire. Le tréfor du Kan fut tranf* porté dans la réfidence de Tchinguis. Ce fut vers l'an 1106 que ce Conquérant fit la première irruption dans la Chine , & en 1110 qu'il prit la ville de Pékin : il s'empara enfuite de toute la Chine feptentrionale. Ce fut vers l'an 1168, que Koplaï-Kan , fon petit-fils, acheva la conquête de cet Empire, où fes defeendans régnèrent après lui pendant près d'un fiècle. Section XXXVII. La polygamie cft en ufage parmi tous les Tatars ; les Payens fondent cet ufage fur l'inftinct Se fur la raifon naturelle, Se les Mahométans fur les principes de leur religion. Tchinguis -Kan avoit un ft granu n0mbre de femmes Se de concubines, q"'on en comptoir plus de cinq cents. Ses femmes légitimes étoient toutes tilles de Princes : cinq d'entre elles étoient plus chéries que les autres , Ôc la première, appcllée Borta-Kouiïn, lui donna quatre fils , favoir : Zouzi, qui veut dire un Hôte, Zagataï, Ou-gadaï Ôc Taulaï. Chacun d'eux avoit fon emploi particulier j Zouzi gouvernoit l'économie de la Cour; Zagataï écoutoit toutes les plaintes des fujets, ôc adminiftroit la Jufticc ; Ougadaï avoit le maniement des Finances, ôc examinoit foigneufement les comptes des Intcndans de Provinces \ Taulaï étoit chargé de tout ce qui concerne la guerre. Tchinguis diftribua les principaux Gouvcrncmcns du Kitaï k cinq des fils de fes autres femmes, ôc partagea entre fes quatre fils aînés la fouveraincté de fes Etats héréditaires, ôc de tous les Pays de conquête, en les exhortant à vivre toujours cnfemblc avec la concorde qui doit régner entre des frères. Ce fut en cette occafîon qu'il leur préfenta un faifecau de flèches, leur ordonnant de le rompre. Aucun d'eux n'ayant pu exécuter l'ordre , il leur préfenta les flèches une à une , ôc ils n'eurent pas de peine à les rompre. Alors il leur dit : » Mes enfuis 1 ces flèches font votre îî emblème : tant que vous ferez unis , aucune puiffanec voifinc « n'ofera vous attaquer ; mais au moment où la défunion naîtra >3 parmi vous , on viendra aifément a bout de vous terraffer, l'un jî après l'autre. Cependant un Etat exige un Chef qui ait l'autorité » iuprême fur tous les autres, fans que pour cela chacun de vous » ceïfe d'être le maître dans fon apanage. Je veux donc que vous » choififïicz, de mon vivant, un d'entre vous pour fuccéder a » l'Empire lorfqiie je ne ferai plus ». Section XXXVIII. Tchinguis-Kan, après avoir établi là tranquillité dans fes'Etats, Se achevé de réduire fous fon obéilfance toutes les Tribus de la nation HISTOIRE DE RUSSIE. 4* tion Turque, envoya un Ambafladeur au Sultan Mahamct, Sehak de Karafs'm, pour lui dire, » que s'étant rendu maître de tous les »> Etats voifins, depuis l'Orient jufqu'aux frontières de fon Em-»» pire, il fouhaitoit ardemment qu'irvoulut le reconnoître pour » fon père, ôc que lui l'aimeroit & le confidéreroit comme fon » fils ; qu'il étoit également avantageux à l'un ôc à l'autre , que » la bonne intelligence qui régnoit actuellement entre les deux » Empires , fût cimentée ôc maintenue a l'avenir , comme elle »3 l'avoit été par le paffé î norc comme mon père, ôc veut bien me traiter comme fon fis j » a-t-il donc tant d'armées fur pied " ? L'Ambaffadeur, voyant que le Sultan prenoit feu, fc garda bien de l'exciter en mortifiant fon orgueil : il le flatta pour fap-privoifer. Les Ambaftadcurs épargneroient de grands malheurs au monde, s'ils avoient la prudence , la modération ôc l'habileté de Makimout-Jalauzi , envoyé par Tchinguis. » Je fais , dit-il au » Sultan ; que tu es plus puiifant que mon Maître, qui l'eft cc-»î pendant beaucoup, ôc qu'il y a entre vous deux autant de dif-w férence qu'il peut y en avoir entre le foleil &c une parélic; mais » tu fais auffi qu'il cft mon Maître, &c que je dois exécuter poncif tuellemcnt fes ordres : quoi qu'il en foit, je puis t'affurcr que ♦a fes intentions à ton égard font très-bonnes ». Cette flatterie adroite produifit l'effet défiré ; l'orgueil même confent à tout dès qu'il a fon compte. Les proportions de Tchinguis furent acceptées, & ce Prince témoigna fa jufte fatisfaction à l'habile Négociateur : il y eut , dit l'Hiftorien , une fi grande Tome IL E harmonie entre les deux Empires , que fi quelqu'un eût porré ouvertement de l'or &c de l'argent dans Tes mains, de Tune des frontières des deux Etats a l'autre , il auroit pu le faire en toute fûreté. Cette union dura jùfqu'a l'événement qui fuit. Section XXXIX. Les fecouts réciproques font les réfultats ordinaires de la bonne intelligence qui règne entre deux ou plufieurs Nations , Ôc ces fecours établirent entre elles un commerce également avantageux à toutes. On a vu, fca. XIX ôc XX , que Vigisk , père du Sultan Mahamct , avoit époufé une femme de la Tribu des Kanklitz -, que celui-ci avoit mis à la tête de fon Confeil Chamar, fon oncle maternel, Ôc donné a un de fes confins le titre de Gagir-Kan ; c'eft ce coufin qui fut la première caufe des malheurs que nous allons décrire. Le bon ordre que Tchinguis avoit établi dans toutes les provinces de fi domination , garantiftoit la fûreté des Voyageurs ôc des Marchands qui parcouroient fes Etats, &: ces derniers y vc-noient de toutes parts : la pente naturelle du commerce eft toujours vers les richeifes. Comme les fujets du Sultan Mahamct, ôc particulièrement ceux du pays 3e Ma-Ourenner étoient en pof-fcftlon des principales branches de commerce , ils voulurent faire la loi /a Tchinguis, ôc mettre leurs marchandifes à un prix exorbitant. Mais ce Prince, "qui connoillbit très-bien la valeur des chofes, réfolut de punir ceux qui avoient eu l'effronterie de les lui furfairc du double au moins. En conféqucncc, il envoya des Ambaffadeurs au Sultan , avec quatre cents cinquante Marchands de les fujets , pour négocier dans les Etats de ce Prince, Ôc y acheter de la première main les denrées ôc les marchandifes nécef-faircs à la confommation des Mongouls: il écrivit même en cette HISTOIRE DE RUSSIE. 45 occafion une lettre très-amicale & très-obligeante a ce Sultan ; la voici : » J'ai fi bien traité vos Marchands pendant leur féjour » dans mes Etats , qu'il m'eft permis de croire que vous agirez » de même envers ceux de mes fujets qui vont trafiquer dans » votre Empire : je vous donne ma parole d'agir toujours en bon » père envers vous ; &c je compte , avec railbn , que vous continuerez à être un bon fils: en obfervant religiculèment CCS » conventions de part & d'autre, nous contribuerons puifiam-» ment à la richeife de nos Empires , &c à l'augmentation de leur » gloire commune ». Les Ambaifadcurs étant arrivés a la ville d'Otrar, furent faluer Gagir-Kan, qui en étoit Gouverneur. Les Marchands lui préfciv tèrent enfuite leurs hommages Se quelques préfens. Il fc trouva parmi eux un homme qui avoit été autrefois l'ami de Gagir-Kan, avant qu'il eût changé de nom j &: il l'appclla Inal-Zik, fins def-fein de l'orfenfer, puifquc c 'étoit fon premier nom. La vanité cft toujours le partage des parvenus; l'homme en place , qui s'enorgueillit de fon pofte, eft un homme qui a exadement autant de petiteile qu'il lui manque de bon fens ; &c lorfque fa vanité prend la force de l'orgueil, ce n'eft plus qu'un épilcptiquc dont les forces augmentent dans l'accès, &c qui retombe enfuite dans fa première foiblefte. La preuve que Gagir n'étoit pas digne du rang oii la fortune feule lavoit placé, c'eft qu'il fe crut grièvement offenfé d'une familiarité innocente. Il porta l'infolcncc au point de faire arrêter & les Ambaifadcurs & les Marchands. Après quoi il dépêcha un Courier au Sultan pour l'informer » qu'il étoit » arrivé à Otrar des étrangers, dont les uns fc difoient Ambalfa-» deurs 6C les autres Marchands ; mais qu'ayant de fortes raifons » pour les foupçonner de quelques mauvais delfcins, il les avoit " fait arrêter en attendant fes ordres....» C'eft ainfi que les dépo-fitaircs de la confiance des Princes en abufent, déguifent la vérité, Fij ôc donnent aux chofes les plus fimplcs des tournures équivoques qui les changent du blanc au noir. Le Sultan, fans prendre de plus amples informations dans une affaire de cette importance, ordonna qu'on les mît à mort. Gagir-Kan fit exécuter cet ordre, & confifqua tous les effets des viéli-mes que fon orgueil venoit d'immoler. Ce trait prouve, de la manière la plus forte, que le trop &: le trop peu de défiance dans un Prince, font deux écucils également dangereux. La fuite de cet attentat nous fera voir que, portei au miniftère des hommes dont les mœurs, la fidélité ôc les lumières ne font pas connues, c'eft courir après la perte de l'Etat, la haine ÔC le reffentiment des fujets. Section XL, Un feul Mongol eut le bonheur de fe fauver de ce malfacre, Ôc il alla en informer Tchinguis-Kan. Une nouvelle 11 étrange jetta ce Prince dans une fureur extrême , Ôc partant de la colère à l'indignation, il donne les ordres néccilàircs pour ralfembler fes troupes avec le plus de célérité pofllble, ôc envoie déclarer au Sultan : » Qu'après l'attentat qu'il venoit de commettre envers fes » Anibaffadeurs & fes autres fujets , une action 11 odieufe avoit »s rompu pour jamais tous les cngagcmeiis qui étoient entr'eux ; » qu'il fe déclaroit dès-a-préfent, ôc pour toujours, fon ennemi » mortel, ôc qu'il alloit lui faire la guerre à toute rigueur ». Dès que les troupes furent raffemblées, il détacha fon fils Zouzi avec un corps nombreux , vers les frontières du Tourkeftan. Mahamct ayant entendu cette terrible déclaration de guerre, comprit la néccffité indifpenfablc de réunir toutes fes forces pour les oppofer a ce redoutable conquérant : il marche droit à Samarkant, ôc dc-là a Chodlàn. C'eft dans cette dernière ville qu'il apprit que le fils aîné de Tchinguis portoit fes pas dans le Tourkeftan. Il change alors de deifein, & prend la même route avec fon-armée , cfpérant de couper la retraite a Zouzi. Il arriva trop tard : Zouzi avoit fait l'expédition dont fon père Y avoit chargé , & rctournoit fur fes pas. Le Sultan prend la réfolution de le pourfuivre, Ôc fait tant de diligence qu'il l'atteint. A fon approche, Zouzi confultc fes Généraux fur ce qu'il doit faite ; ils furent d'avis qu'il falloit fe retirer en bon ordre , attendu que Tchinguis-Kan ne les avoit pas détachés pour fe battre contre toute l'armée de Mahamet, & que d'ailleurs ils n'étoient pas alfez fotts pour entreprendre une action de cette conféquence, fans s'expofer à un péril évident. Zouzi fut le feul qui fc trouva d'une opinion contraire, ôc il dit aux Chefs : » Que penferoient » de moi mon père &: mes frères, s'ils me voyoient revenir après » avoir fui à la vue de l'ennemi > Il cft plus sûr & plus glorieux » pour nous de faire bonne contenance, &c de nous battre en "braves, que de nous faire tuer en fuyant. Vous avez fait votre » devoir en m'avemifant du péril qui nous menace > 3c vais faire » le mien, en tachant de nous en tirer avec honneur «. A la journée de Fontaine-Frxncoife, Henri IV , dans une pofition auftî critique que celle de Zouzi, difoit à fes braves : » Combattons, » il y a plus de péril a la fuite qu'à la chaffe", Le ferme propos de Zouzi fut fuivi de l'exécution ; il range fes troupes en ordre de bataille, & les mène gaiement à la charge. Dans le fort de la mêlée il perça plufieurs fois les rangs de l'cn-»Wi, & ayant rencontré le Sultan, il lui porta plufieurs coups c^ fabre qu'il eut le bonheur de parer de fon bouclier. Les Mon-Sols, à fon exemple, firent des prodiges de valeur ; &z malgré fa Supériorité, l'armée du Sultan alloit prendre la fuite , fi ce Prince nc fc fût avifé de crier : «Tenez ferme, du moins pour quelques "momens : la nuit qui s'approche, fera finir le combat «. Cet expédient lui épargna la honte de voir fuir -une armée formidable devant un détachement de Tchinguis. La nuit ayant féparé les combattans, Zouzi , fatisfait de l'honneur qu'il avoit acquis dans cette journée, fit allumer de grands feux en plufieurs endroits de fon camp, Se fe retira fans bruit. La relation de ce combat fit répandre à Tchinguis des larmes de joie Se de tendreife ; il combla fon fils de louanges ôc de préfens Section X LI. Le Sultan, qui venoit de recevoir une grande leçon, ne jugea pas a propos d'aller plus loin : il diftribua fes troupes dans les garnifons , difant : » Si Tchinguis-Kan a envie de me faire la » guerre, il n'a qu'a, venir me chercher**: Il ne tarda pas. Ayant appris que Mahamct lui cédoit la campagne , ôc qu'il avoit dif-tribué fon armée dans les places fortes, il détacha fes fils Ouga-daï Se Zogataï pour aller mettre le fiégc devant Otrar , tandis que Zouzi marcheroit vers la ville de Nadlàn , ôc que deux de fes Généraux , k la tête de cinquante mille hommes, iroient attaquer les villes de Pharnakam Ôc de Chodfm. Dès que Tchinguis eut arrêté ce plan d'opérarions, il fe mit en marche avec fon fils Taulaï Se le gros de fon armée, Se fe rendit dans la grande Boukarie. Il débuta par la prife des villes de Sarnouk Se de Nour, Se arriva le premier du mois de Rcbbi-Achir, de fan 616 (1119), devant Boukara. Le Sultan Mahamct avoit lailfé dans cette Capitale une garnifon de plus de vingt mille hommes, fous le commandement de trois Officiers-Généraux, qui, a l'approche de l'armée de Tchinguis , firent, pendant la nuit, une fortic fur les Mogols. Ils furent rcpoulfés avec perte , Se leur imprudence fut fuivie du découragement. Ils rentrèrent en détordre dans la ville, rallèmblèrent à la hâte leurs familles Se leurs effets, Se en fortirent par la porte oppofée aux ennemis , pour fe retirer dans les villes de la Principauté de Karafs'm. Tchinguis-Kan ayant découvert leur marche, les fit fuivre Se harceler par un corps nombreux de cavalerie, qui les atteignit fur la rivière d'Amu, & les tailla prcfquc tous en pièces. Les habitans de Boukara, abandonnés a la diferétion des Mongols , prirent le parti le plus fige , celui qui étoit le plus propre à déformer la vengeance de Tchinguis : » Dès le lendemain au » matin, les Moulhas, les llmans & tous les Lettrés fortirent « de la ville, accompagnés des plus confidérables d'entre les » habitans, & vinrent préfenter les clefs à Tchinguis-Kan». Ce paûage d'Aboulgafi cft digne d'être remarqué; il fervira; ftinfî que plufieurs autres, a prouver un fait qui cft encore en queftion-, favoir : que la grande Tatarie & une grande partie de l'Afie fcptcntrionale ont été autrefois habitées par des peuples plus inftruits, plus induftrieux & plus civilifés, que les Turks, ou les Tatars & les Mongols a l'époque dont il s'agit ici. Indépendamment des preuves & des monumens qui conftatent cette vérité hiftorique, le nom feul de la grande Boukarie fuffiroit pour le faire conjecturer avec fondement. » Boukar fignific dans l'an-* tienne Langue Mongoulc, un homme/avant; &c tous ceux qui "vouloient sinftruire dans les Langues & dans les Sciences, » alloicnt en Boukarie «. Mais ce n'eft pas ici le lieu d'entrer dans de p\us grands dctails a cct égard : nous allons fuivre à grands pas Tchinguis-Kan dans fes conquêtes, jufqu'aux époques qui nous ramèneront en Ruine avec fes defeendans. Section XLIl. Année 6x6, de J. C. 1**9* Le Sultan Mahamct avoit làiffé Gagir-Kan avec cinquante mille ^mmes près de la ville d'Otrar, pour s'oppofer à Tchinguis-Kan > s'il dirigeoit fa marche de ce coté. Dès qu'il apprit que ce Prince avoit détaché deux de fes fils pour réduire cette ville, il y envoya uni renfort de dix mille hommes. Gagir-Kan ayant reçu ce fecours, fe renferma dans Orrar avec foixante mille hommes, Se fit tous les préparatifs néceffaircs à la plus vigoureufe défenfè. Après cinq mois de fiége, Karaza-Hadfip, celui des Généraux du Sultan qui avoit amené les dix mille hommes de renfort, ne voyant aucun cfpoir de rebuter les.Mongols, dit à Gagir-Kan, » que , dans l'état où la ville étoit réduite , il étoit tems de >3penfer a une capitulation} Se que, fi l'on attendoit plus long-» teins à fe rendre, les ennemis ne voudraient plus fe prêter à »> des conditions fworables, Se qu'alors la ville Se fes habitans » périroient infailliblement par le fer se les flammes «. Gagir-Kan, qui étoit la caufe unique de cette malheureufe guerre, comprit qu'en tout état de caufe, il feroit la première viefime immolée a la vengeance des Mongols ; Se, loin d'acceptet une propofition raifonnablc, il perfifta dans la réfoluiion de fc défendre jufqu'à la dernière extrémité. Cette réfolution n'étoit pas du courage} c'étoit le ferme propos d'un coupable qui cherche à éviter le fupplicc. KarazaHadfip, voyant qu'il s'étoit rendu fufpcct parect avis a un homme dangereux, fit ouvrir, pendant la nuit, la porte dont la garde lui étoit confiée, Se fe rendit, avec les dix mille hommes qu'il comma.ndoit, dans le camp des Princes Mongols. Ces Princes punirent les transfuges qui trahif-foient leur maîtte naturel, Se entrèrent enfuite dans la ville par la porte de la trahifon. Gagir-Kan, voyant la ville prife, fe retira avec vingt mille hommes dans le château, Se le refte de la garnifon chaffée hors de la ville, fut fabré. Gagir-Kan, qui fc trouvoit trop à l'étroit dans le château, avec tant de monde, s'en défaifoit avec avantage, par des fortics continuelles qui incommodoient beaucoup les Mongols ■■> mais les Princes, redoublant d'efforts a mefurc que la défenfe des afliégés devenoit plus opiniâtre, emportèrent enfin le château le fabre a la main, Se ne firent point de quartier. Alors HISTOIRE DE RUSSIE. 49 Alors Gagir s'enferma dans un appartement avec deux hommes, & s'y défendit en défefpéré, avec des flèches Se de grottes piètres que fa femme lui apportoit. Son appartement fut bientôt forcé, on fe faifit de fa perfonne, on l'amena devant 1rs Princes, qui le firent charger de chaînes, Se l'envoyèrent dans une étroite prifon, en attendant que Tchinguis-Kan eût ordonné de fon fort. Quelques jours après cette expédition, les Princes reçurent la nouvelle que leur père s'étoit emparé de Boukara Se de toutes les autres villes de cette Province : ils fc mirent en marche pour aller le joindre. Ils étoient arrivés à Kouk-Sérai, lorfqu'un courte* de Tchinguis leur apporta l'ordre de faire mourir Gagir-Kan. La ville d'Otrar, qui n'eft pas confidérablc aujourd'hui, l'étoit beaucoup autrefois. Elle cft fituée au 41e degré yo minutes de latitude, vers les frontières des Kalmouks, fur les bords d'une petite rivière qui va fe jetter dans le fleuve d'Amu, vers le 99e degré de longitude. Il eft a remarquer que le fameux Timour-Bck mourut dans cette ville en 1404. Section XLIII. Le fils aîné de Tchinguis-Kan &: les deux Généraux que ce conquérant avoit chargés de plufieurs expéditions, s'en acquittèrent heureufement, Se vinrent fe rejoindre au corps d'armée, qui marchoit alors vers Samarkant. Le Sultan Mahamct, ayant eu avis de cette marche, envoya au fecoursde cette ville une armée de cent dix mille hommes, avec un grand nombre d'éléphans, fous le commandement de trente Généraux. A fon arrivée, on pratiqua a l'entour de la ville un large folfé que l'on fit cteufer jufqu'à 1 eau, Se l'on fit camper les troupes derrière ce foffé qui leur fervoit de retranchement. Tchinguis-Kan en fut inftruit; mais ni les forces, ni les rctranchcmcns ne rallcntircnt fa marche. Tome II, G Dès que les deux armées furent en préfence, celle du Sultan fondit fur les Mongols : l'action fut fanglantc ; les aggreueurs furent vigourcufcnicnt rcpoulfés dans la ville, Se Tchinguis-Kan fe campa fous fes murailles. Le lendemain il fit donner un affaut général, qui dura depuis le matin jufqu'au foir, fans qu'il pût gagner un pouce de terrein fur les afïïégés. Dans la nuit fuivahtc, le Chef de la loi {'Voye^ la note E ) 6c le Cadi de la ville , brouillés avec les Commandans des troupes, vinrent fe rendre a Tchinguis-Kan. Le bon accueil qu'il leur fit, les engagea a lui ouvrir une porte de la ville, qui ne s'ouvroit que dans les jours de fêtes folemnclles \ ils étoient les dépoiîtaires des clefs de cette porte confiée à leur garde. Les Mongols entrent dansSamarkant, s'emparent des autres portes, les forcent, 6c font entrer toute leur armée. Le malfacrc fut horrible : Aloub-Kan fut le feul des Généraux qui fe fauva avec environ un millier d'hommes. Après cet événement, Tchinguis livra la ville au pillage, 6c fit préfent à fes Généraux de trois cents mille habitans avec leurs femmes Se leurs enfans. Le même ufage a encore lieu en Ruffie, Se les nouvelles publiques en fournilfcnt des preuves nombreufes. Ces diffributions faites, le vainqueur pardonna au rcflc des habitans, Se leur permit de demeurer dans la ville Se d'y jouir de leurs biens comme auparavant, moyennant un tribut annuel de trois cents mille dinars d'or. La ville de Samarkant cft fituée dans la Province de Ma-Ou-renner, à 41 degrés 10 minutes de latitude, Sz a 95 degrés de longitude, à fept journées au nord de la ville de Boukara. Il s'en faut bien qu'elle ne foit aujourd'hui aufîi florîifante qu'elle fa été dans les fièclcs palfés ; cependant elle cft encore d'une allez grande étendue Se fort peuplée : la population eft par-tout en raifon des fubfiftanccs Se du commerce. ( Voyc\ la note F ), HISTOIRE DE RUSSIE. If Section XLIV. 1110. Après la conquête de la Boukarie, Tchinguis-Kan envoya fes trois fils avec une armée redoutable pour s'emparer de la ville d'Ourgens, capitale du Karafs'm, où s'étoient retirés quatre des principaux Seigneurs de la Cour du Sultan Mahamct. Chamar, oncle du Sultan, avoir le commandement en chef) & comme la garni fon étoit forte, il cipéroit de vendre chèrement la ville aux ennemis, en cas qu'ils vinûent l'attaquer. Cette cfpérancc étoit le fonge d'un brave homme éveillé. Chamar, qui ri'avoit aucune nouvelle pofitive de la marche des Mongols, les croyant encore éloignés de fa réfidenec, avoit permis aux habitans de faire paître leurs troupeaux dans les prairies voifmes de la ville. L'avant-garde des ennemis arrive, fe en enlève la plus grande partie. Les habitans courent aux armes, 6c font une fortie avec dix mille hommes de cavalerie & d'infanterie. Ils atteignirent cette avant-garde, qui fe retiroit a petit pas auprès d'un grand jardin, 6c la prefsèrent vivement. Les Mongols avoient mis de bonnes troupes en embufeade des deux cotés de ce jardin j Se lorfque leurs ennemis furent engagés allez pour ne pouvoir plus reculer, les Mongols firent bonne contenance, les chargèrent fi brufqucmcnt en tête èc en queue, qu'a peine cent hommes leur échappèrent : ils pénétrèrent même jufqu'aux fauxbourgs de la ville, 6c les faccagèrent. Le corps d'armée, qui fuivit de près l'avant-garde, vint camper devant la ville. Les trois fils de Thinguis-Kan firent propofer aux habitans de fc rendre a des conditions avantageufes ; mais Chamar 6c les aurres Chefs, loin d accéder à cette propofition , la rejettèrent avec hauteur. Le fiége fut long, la réfiftance vigoureufe : les afliégeans s'apper-curent moins de la durée du tems que les afliégés. L'Oxus ou Gij Amu baignoit alors les murailles de la ville d'Ourgens : il abonde en toutes fortes de poilfons, ôc les bords en font ebarmans. ( Voye% la note G ). Après fept mois de llége, les Mongols détachèrent trois mille hommes pour détourner le cours de ce fleuve, afin de couper l'eau aux habitans : ceux-ci envoyèrent pendant la nuit un corps de troupes, qui fit main-baffe fur les Mongols employés à ce travail. La durée du iTége dépendoit bien plus de la divifion furvenuc entre les fils de Tchinguis-Kan, que de la réfiftance de la part des afliégés; l'opinion de l'un contrarioit celle de l'autre : dès qu'il n'y a point d'enfembîe dans un projet d'attaque ou de défenfe, les defleins fe contrecarrent 3 les moyens fc combattent, & la befogne refte découfue : c'eft une vérité pratique que l'expérience ne confirme que trop fouvent; c'eft ce qui fait échouer la plupart des grandes entreprifes. Tchinguis-Kan, inftruitdc cette méfin-tclligcnce, ordonna qu'a l'avenir Ougadaï auroit le commandement en chef du fiégc. Celui-ci, pour juftificr la confiance de fon père, fit donner un affaut général, emporta la ville Ôc la livra aux flammes. Plus de cent mille hommes furent palfés au fil de Pépéc , dans le premier accès de fureur des Mongols, Ougadaï fit ceffer cette boucherie, condamna-tous les habitans à l'cfclavage, Ôc les diftribua a tes troupes. Il falloit que le nombre en fût prodigieux, puifquc chaque foldat eut vingt-quatre hommes en partage. Section XLV. Tandis que les Princes Mongols faifoient le fiégc d'Ourgens, leur infatigable père réduifoit les villes de Nafchap, de Terrais, Se dc-là il fe mit en marche vers la ville de Balkj ville immenfc, où Ton comptoit douze cents grandes mofquécs ôc trois cents HISTOIRE DE RUSSIE. n bains publics, a lu&gç des marchands du pays & des étrangers. Balk, encore célèbre aujourd'hui, cft fituéc a l'extrémité de la grande Boukarie, vers les frontières de la Pcrfc, au 37e degré 10 minutes de latitude, & au r-' degré 20 minutes de longitude (1). A l'approche de Tchinguis-Kan, les habitans de cette ville lui demandèrent une capitulation : ce Prince ne voulut pas en entendre parler, & donna pour raifon que, tandis que le Sultan Mahamct feroit en vie , on ne pouiroit jamais compter iur la fidélité des habitans de cette ville. Il préféra donc de la prendre par la force, pour pouvoir difpofcr a fon gré d'un peuple nombreux. Il l'emporta dallant, &c en fit abattre les murailles jusqu'aux fondemens. D'après cet acte de violence, il cft facile de juger du fort qu'éprouvèrent les habitans. Section XLVI Tchinguis-Kan, après la prife de Samarkant, avoit détaché trois de fes Généraux, Zéna-Noyan, Soudai-Bayadour &c Togazar-Kantarct, chacun avec un corps de dix mille hommes, à la pourfuite du Sultan Mahamct, fur l'avis qu'il avoit reçu que ce Prince avoit paffé le fleuve Amu, pour fe retirer plus avant dans la Perfe. En expédiant ces trois Généraux, il leur enjoignit de traiter avec douceur ôc modération toutes les villes qui leur ouvriroient leurs portes, & de faccager fans ménagement toutes celles qui feroient réfiftance, & d'emmener leurs habitans prisonniers. Togazar fut tué devant la ville de Hérat : les troupes qu'il avoit fous fes ordres, allèrent joindre les deux autres Généraux. (0 Voyt2. lc san_pau ^ j£ajra0uks & dcs Chinois. Bifi. anc. de Ruffie, pag. u9. lio. Tom, J. Le Sultan Mahamct, informé que Tchinguis-Kan avoit détaché trente mille hommes pour le pourfuivre, réfolut, de l'avis des Seigneurs de fon Confeil, de fe rendre avec peu de monde dans la province d'Irak , ôc d'envoyer la Sultane fon époufe , avec fon fils, dans la ville de Karander, A fon départ deNefchabour, il LiiiTa le gouvernement de cette ville ôc des provinces voiiincs, fous les ordres de quatre des premiers Seigneurs. Zéna-Noyan ÔC Soudaï-Bayadour ne tardèrent pas à arriver fous les murs de Nefchabour : ils firent fommer ceux qui comman-doient, de leur rendre la ville. Les quatre Seigneurs leur firent dire, qu'ils navoient qu'à pourfuivre vivement le Sultan Mahamct , Se qu'au moment où ils feroient maîtres de fa perfonne, ils leur remettroient la ville. Il faut convenir que ce Sultan étoit auiîi malheureux dans le choix des perfonnes auxquelles ildonnoit fa confiance, qu'il l'étoit en fe défendant contre les Mongols j c'eft une grande leçon pour les Princes faciles ôc crédules. La réponfc des Mufulmans étoit accompagnée de préfens magnifiques , ôc les deux Généraux voulurent bien s'en contenter, pour le moment j mais avant de fe rendre dans la province d'Irak, ils curent foin d'envoyer aux habitans de Nefchabour, la copie des ordres qu'ils avoient reçus de Tchinguis-Kan, fur le fort des villes qui leur feroient réfiftance. S e c t i o n XLVII. Zéna-Noyan Se Soudaï-Bayadour fivoicnt que le Sultan s'étoit retiré dans la ville de Kafvin, dont fon fils Rouknou-Din avoit le commandement, ôc que la garnifon de cette ville étoit de trente mille hommes. La ville d'ilan étoit fur leur paûage : la mère du Sultan s'y étoit renfermée avec les plus jeunes enfans de ce Prince : mais comme cette place étoit très-forte, ôc par fa fituation, ôc par le nombre des troupes, les Mongols ne voulu- HISTOIRE DE RUSSIE. 51 rcnt pas en entreprendre le fiége, qui auroit exigé beaucoup de tems. La ville de Roudin nen fut pas quitte à d bon compte : clic fc défendit ; clic fut prifelivrée aux flammes, ôc tous fes habitans périrent. Sur la nouvelle de l'approche des Mongols, le Sultan abandonna Kafvin, pour fc retirer a Karandcr. Rencontre dans la route par un parti ennemi, peu s'en Fallut qu'il ne fût fait pri-fonnier j il eut fon cheval tué fous lui -, Ôc s'il fut heureux une fois dans fa vie, ce fut d'arriver contre toute efpérancc dans la ville de Karandcr. "Les Mongols viennent l'y chercher, Ôc il fuit dans le pays de Ghilan, a Iftidoura, & perd dans la route fon tréfor & tout fon équipage. D'il!idoura il alla s'embarquer fur le Koulfoum, ( c'eft le nom que les Pcrfans donnent encore a la mer Cafpicnnc ) Ôc gagna enfin le pays d'Abaskoum-Kafoura. Ce pays cft celui des A balles qui habitent encore les montagnes du Caucafc, du côté de la mer Noire, vers le 45e degré de latitude. Les Mongols, voyant que le Sultan étoit échappé a l'activité de leurs pourfuites , retournèrent fur leurs pas , de furent aftiéger Karandcr, Cette ville fubit le fort des autres j elle fut emportée, malgré la réfiftance la plus belle tk les plus grands efforts de courage. La Sultane , époufe de Mahamct, Ôc fon fils, tombèrent entre les mains des vainqueurs. Le fiégc d Ilan fuivit la prife de Karandcr. Ilan étoit fituée dans une contrée fi pluvieufe , que nonobftant qu'il nsy eût ni puits dans fon enceinte, ni rivières dans fon voifinage, elle n'avoit cependant jamais manqué d'eau jufqu'à cette époque ; les pluies fréquenres en fournifloient toujours en abondance. Une féchcrcflc qui dura pendant quarante jours , rédui'it ics habitans a la plus cruelle pofition j &: cet accident extraordinaire lent paroiflant un ligne vifiblc de la colère du Ciel fur la famille duSulran Mahamct, ils forcèrent Nazour-din, leur Commandant , de fe rendre fans délai au camp des Mongols pour faire une capitulation. La frayeur ramène toujours k la fupcrftition, relfource ordinaire des ames foibles. Au lieu de s'occuper des moyens de fc défendre , on impute les malheurs phyfiqucs a une caufe furnaturellc : le hafard donna au préjugé des habitans d'Ilan, l'apparence de la vérité même : a peine la capitulation étoit-clle lignée, qu'il plut fi abondamment, que toutes les rues de la ville furent inondées. C'eft ainfi que par-tout les évènemens heureux ou malheureux dans des circonftances particulières, ont fait naître une multitude de préjugés parmi les hommes, qui ont plus d'empire fur eux que la raifon qui les combat, que le bon fens qui en fait connaître les funeftes con-féquenecs, ôc que les loix mêmes qui voudraient les détruire. Tant il eft vrai que le pouvoir de Terreur eft abfolu , & que celui de la vérité n'eft, pour ainil dire, que précaire fur le commun des hommes! Section XLVIIL Les Mongols, devenus maîtres d'Ilan, s'emparèrent de la mère Ôc des enfans du Sultan , ôc les envoyèrent fous une efeorte à Tchinguis, avec une quantité prodigienfc de bijoux ôc d'autres effets précieux qui étoient dépofés dans cette ville. Tchinguis-Kan fut inexorable envers la famille de Mahamct : il condamna à mort ces innocentes victimes. Au moment où le Sultan apprit cette nouvelle cataftrophe, il en fut fi fait! qu'il tomba mort. De toutes les richeifes qu'il avoit polfédées, il ne lui en refta pas alfez pour fes funérailles ; il fallut l'enterrer avec les habits qu'il avoit fur le corps. Cet événement arriva l'an 617 de l'Hégire, ou 1120. Cette année cft appcllée gitan ou le ferpent. Quelle leçon pour les ambi* ticux, fi les revers pourvoient les faire rentrer en eux-mêmes ! Zéna-Noyan ôc Soudaï-Bayadour portèrent enfuite leurs armes vers les provinces d'Aran ôc d'Adir-Bendfan, s'emparèrent de toutes HISTOIRE DE RUSSIE. <7 toutes les villes , tournèrent vers Schamakié ; ôc c'cft-là qu'il* prirent les guides dont nous avons parlé ( Tome l , règne de George II, SccVion XVII ), pour les mener pat le plus court chc* min à Dcrbcnt, qu'ils prirent. ( Vàye\ la note H ). Section XLIX. Après avoir fournis à fon obéiflanec tous les pays d'Iran Se de Touran , Tchinguis-Kan eut avis que les habitans du Kitaï fe difpofoicnt h la révolte : il tint confeil avec fes fils ôc les plus affidés de fes Généraux, fur le parti a prendre avant de retourner dans fes Etats héréditaires. Il fut décidé , i°, que Zagataï marcherait avec une armée du côté du Ghilan, pour y chercher le Sultan Dfaladoudin, fur le bruit qui s'étoit répandu que ce Prince étoit revenu depuis peu dans la Perfe. i°. Qu'Ougadaï, troifième fils deTchinguis, fc rendrait avec un corps d'armée vcrsGafmien, pour s'oppofer aux entreprifes de Soubouk-Tagin , principal Seigneur de la Cour du défunt Sultan Mahamct, Se pour punir les habitans de Gafmien, qui entretenoient des intelligences avec lui, ôc le favorifoient fous main. 30. Que Tchinguis-Kan irait, accompagné de fon fils Taulaï, dans le pays de Touran, pour y être plus a portée d'obfcrvcr ce qui fe parferait dans le Kitaï feptcntrional. Le Lecteur s'attendoit fans doute a voir ici Zouzi, fils aîné de Tchinguis-Kan , jouer le principal rôle parmi fes frères : ce Prince , mortifié de ce que fon père avoit ordonné qu'Ougadaï auroit le commandement en chef du fameux fiégc d'Ourgens, ( Scét. XLIV ), s'étoit retiré dans le pays d'Afchté-Kiptchak, où il mourut du vivant de fon père , après y avoir régné quelque tems. Cette explication en demande une autre au fujet des pays d'Iran ÔC de Touran. H fcut entendre par le pays d'Iran, toute l'Hyrcanic des anciens , fi bien décrite par Quinte-Curcc, toutes ces belles contrées Temc II* H çjui font au fud de l'Oxus ou du fleuve Amu, entre l'Indus, le golfe Pciilquc ôc l'Euphratc ; ce qui comprend à-peu-près tout le Royaume de Perfe, dans l'état oii il étoit avant les troubles qui font déchire depuis un llècle. Le pays de Touran comprend cette vafte étendue au nord de PAmu , entre la mer Glaciale , la rivière de Jéniiféi &c les monts Caucafes ; ôc c'eft précifément ce qu'on appelle aujourd'hui la Sibérie. Section L. Ce fut au printems de l'an 610 (1213 ) que Tchinguis-Kan fe mit en marche pour le pays de Touran , après avoir établi des Intenclans pour avoir foin de tout ce qui concernoit la police ôc . 'adminiftration des finances, & mis de bonnes garnifons Ôc des Commandans d'une fidélité connue dans les Provinces conquifes, ôc dans toutes les villes de défenfe du pays d'Iran. Peu de tems après fon arrivée dans la grande Boukarie, il fut joint par fes deux fil , qui avoient fini les expéditions dont ils étoient chargés. Pendant le féjour de Tchinguis-Kan en Boukarie, il délira d'avoir des conférences avec quelques Savans de ce pays, & il s'entretint avec eux fur plufieurs matières importantes, ôc entre autres fur les dirférens cultes. Ceux de ces Savans qui tenoient le premier rang, étoient le Cadi Afchraf ôc Voa-Sis.Tchinguis leur demanda la fignification du nom de Mahométans qu'ils prenoient, ôc en quoi confiftoit cftcnticllement leur culte ? Ces Lettrés lui répondirent : « Nous ranimes Mufulmans, c'eft-a-dire, ferviteurs » d'un Dieu tout-puilfant, éternel ôc indivisible, à qui rien n'eft » comparable, ôc qui ne communique fon cifencc à perfonne 7 » comme il cft feul Créateur, tout le refte cft fes créatures. Nous » honorons les Prophètes que Dieu nous a envoyés pour, nous » enfeigner le bien, ôc pour nous défendre le mal....... ** Sut HISTOIRE DE RUSSIE. J9 quoi Tchinguis répliqua : Je conviens avec vous que rien n'eft comparable à Dieu. »Nous fommcs obligés, reprirent les Docteurs, de » donner annuellement aux pauvres le 40e denier de notre revenu, » Se de tout ce que nous pouvons gagner d'ailleurs par les talcns, » l'induftrie Se le commerce......«. J'approuve fort cette pratique j répondit Tchinguis. Afchraf Se Voa-Sis voulant lui faire mieux connoître encore leur doctrine , ajoutèrent : " Il nous cft com->j mandé de la part de Dieu , de lui adreffer cinq fois par jour •j nos prières, &c nous obcifïbns exactement à. cet ordre «, Je trouve cela très-bon, dit le Conquérant. » Il nous cft permis de manger »î pendant onze lunes de l'année tout ce que nous voulons, Se à »3 telle heure qu'il nous plaît ; mais pendant la douzième, nous « fommes obligés de jeûner, Se de manière que pendant toute » cette lune, nous ne pouvons rien manger avant le coucher du » foleil Pourquoi cela , demanda Tchinguis? » En mémoire » de ce que pendant cette lune, le Koran, qui cft notre loi, fut » dicté par le Ciel à Mahomet «. Tchinguis ne défapprouva ni la lune , ni le Ramazan, » 11 eft auili ordonné , lui dirent ces » Docteurs, a ceux a qui la faute le permet, de faire au moins " unc fois, pendant leur vie, le voyage de Mechka, ( la Mecque ), » pour y prier Dieu dans la maifon du Prophète «. Ce dernier article ne fut point du goût de Tchinguis-Kan , qui leur dit : >* Perfuadé, comme vous, que Dieu cft préfent par-tout, Se que "l'Univers lui appartient, je foutiens que tout endroit cft égale-» ment propre pour lui adrclfer des prières Se des vœux , Se je m trouve ridicule de croire qu'un lieu foit plus propre qu'un autre » pour adorer Dieu.....«. * Après plufieurs entretiens fur des objets d'adminiftration, Tchinguis-Kan, également fatisfait Se du Docteur de, la loi Se du Cadi, les remercia Se les congédia. Les Boukarski mirent a profit cette occafion favorable 7 ils demandèrent Se obtinrent deTchia- Hij guis des Lettres-Patentes, qui portoient : » qu'on ne pourroit à » l'avenir les charger d'aucun impôt, que d'après un ordre parti->î culier figné du Kan «. Section LI. De la grande Boukarie, Tchinguis-Kan fc rendit à Samarkant. Ce fut dc-là qu'il envoya un député a fon fils Zouzi-Kan , qui faifoit fon féjour au Dafchté-Kiptchak, pour lui dire : qu'ayant appris qu'il y avoit un grand nombre de bêtes fauves vers les contrées du Tourkeftan &c du Kiptchak, il fouhaitoit qu'il voulût les faire chafler par fes fujets vers l'intérieur du Tourkeftan , afin qu'il pût fe délaffer quelquefois de fes fatigues guerrières, par l'amufement de la chaffe. Dès que Zouzi eut entendu le meffager de fon père , il oublia le mécontentement qu'il en avoit reçu , ôc ordonna fur-le champ autant de monde qu'il en falloit pour t donner la chaffe aux bêtes fauves, ôc les pouffer dans le Tourkeftan. Comme il avoit appris qu'après tant d'expéditions la cavalerie de fon père étoit fort délabrée, il lui envoya en préfent cent mille chevaux, favoir \ vingt mille gtis-pommelés, vingt mille bais-bruns, vingt mille noirs , vingt mille tigrés, ôc d'autres propres a différens ufages: il joignit à cet envoi des préfens de toutes cfpèces, deftinés pour fes frères. Ce Prince étoit adoré de fes fujets y fa renommée l'avoit devancé dans le Kiptchak, ôc lorf-quil s'y rendit, il fut reçu à bras ouverts par les habitans du pays, qui , après avoir reconnu fon mérite Ôc fa grande douceur, fc mirent volontairement fous fon obéilîance. Après avoir renvoyé le député, il fc rendit lui-même auprès de fon père, qui l'accueillit avec beaucoup de tendrefle. Tandis que Tchinguis-Kan prenoit, avec fes fils, le délaffcmcnt de la chaife, il apprit que le Gouverneur du pays de Tangout S'étoit révolté contre lui ; a cette nouvelle, il marche auffi-tô.t Vers le rébelle , qui eut la témérité de venir au-devant de fon maître, avec une armée prefquc auûi forte que la tienne : il fut battu à platte-couture, Se fe réfugia dans la Capitale. Tchinguis-Kan , qui le fuit, prend la ville, met tout a feu Se à fang, ôc s'en retourne dans fes Etats avec un grand nombre de captifs. Section LIE Zouzi mourut peu de tems après la vifite qu'il avoit rendue a fon père, &c celui-ci ne lui furvécut pas de beaucoup. 11 fut attaqué d'une maladie dont les accidens augmentoient de jour en jour. Les progrès du mal lui firent juget que fa fin approchoif, il le fentit en grand homme, fans defirer la mort ni la craindre. 11 fit appellcr fes fils Se ceux de Zouzi, ainfi que les premiers Officiers de fa Cour. Après avoir fortement exhorté fes enfans à. vivre enfcmble Se avec leursparens dans l'union la plus intime, il leur préfenta Ougadaï pour fon fucceffeur, ordonnant a tous les Mongols de le reconnoître, 6c de lui obéir au moment même où il cefferoit de vivre. Après ces dernières difpofitions, il les embraffa tous, les congédia, 6c mourut quelques heures après, Tchinguis-Kan avoit défigné pendant fa vie le lieu de fa fépuU turc : ce Prince étant un jour a la chaffe, fe repofa fous un arbre extrêmement haut 6c droit, 6c en quittant cet abri, c'eft ici, dit-il, que je veux être enterré. Ses fils ayant exécuté fon ordre avec la pompe la plus folemnellc, » on vit croître, difent les Iliftoricns, »avec le tems, une multitude de beaux arbres à fentour de ce «tombeau, 6c en fi grand nombre, qu'une flèche décochée » auroit eu peine à y palfer «. Le récit de cette fécondité fe rapproche de celui du laurier renaiffant, qui couvre le tombeau de Virgile a peu de diftance de Naplcs. Quoi qu'il en foit, de ce récit, les Mongols ont donné au lieu défigné par Tchinguis, le nom de Cour Kan-Kaldin > Se tous les. Princes de la poftérité Il FÎISTOIRE DE RUSSIE, qui habitèrent cette contrée j ont été enterrés au même endroit. Tchinguis-Kan naquît l'an ^ (1164) appelle Tongous ou le Porc, fut proclamé Kan dans Tannée qui porte le même nom, mourut en Tan 624 appelle Tauch ou la Poule, âgé de 65 ans, après en avoir régné 25 comme Kan. Ses fils pleurèrent fa mort pendant tiois mois, ôc tous les Princes fes alliés Ôc fes voifins vinrent leur témoigner la paît qu'Us prenoient à une fî grande pette. L'Hiftoire fournit beaucoup d'exemples de Souverains qui ont fu mourir Ôc non régner : ne feroit-cc pas parce que la mort d'un Prince n'eft qu'un point, ôc que la durée de fon règne peut être confidérée comme une ligne > Tchinguis-Kan, toujours fem-blable a lui-même, fut régner ôc mourir. Section LUI. Le Sultan Dfaladoudin, qui s'étoit réfugié aux Indes après la dernière bataille qu'il avoit perdue contre les Mongols, ayant appris la mort de Tchinguis-Kan, étoit revenu dans le pays d'Iran, ôc s'étoit emparé des villes que ce conquérant avoit rangées fous fon obéiffanec. Ougadaï-Kan envoya contre lui deux de fes Généraux avec trente mille hommes d'élite, qui défirent Tarméé nom-breufe du Sultan, & le contraignirent d'aller chercher un afyle dans la Méfopotamie ôc la Syrie des anciens. Les habitans de ce pays le dépouillèrent ôc le tuèrent avec tous fes gens : la famille du Sultan Mahamct Sehak de Karafs'm s'éteignit en lui. Section LIV. Deux ans après la mort de Tchinguis-Kan, fes fils Zagataï ôc Taulaï', ceux de Zouzi-Kan ôc tous les grands Officiers de l'Empire, s'affemblèrent. Deux des principaux Seigneurs rirent dans cette aifembléc folcmnellc la lecture des dernières difpofitions de Tchinguis-Kan, & requirent enfuite Ougadaï d'accepter la fouverainc puiifancc. Il s'en exeufa, & dit qu'ayant encore un oncle paternel 6c deux frères, il fouhaitoit de tout fon cœur que l'un d'eux voulût bien fe charger des rênes du Gouvernement, 6c qu'il n'auroit garde de lui envier cet honneur. L'aifemblée dura quarante jours, fans qu'on pût venir à bout de la réfiftance d'Ougadaï : fes frères alors, voulant exécuter les intentions de Tchinguis-Kan, prennent fon fuceelfeur, l'un par le bras droit, l'autre par le bras gauche, le placent malgré lui iiir le Trône, 6c le couronnent du diadème de leur pète. Ougadaï cède au vœu de fa famille, aux cmprclTcmens de la nation j ci pour juftilict le choix qu'on venoit de faire, il commence fon règne par rétablir l'ordre interverti dans fes Etats pendant les deux années d'interrègne. Dès qu'il eut remédié aux défordres intérieurs, il réfolut de réprimer ceux auxquels l'éloignement de Tchinguis-Kan avoit donné lieu dans le Kitaï. 11 s'y rendit avec une armée, en 617, (12.30) époque de fon avènement au Trône. Cette expédition fut heureufe : tandis que, d'un côté, il empottoit les villes qui lui oppofoient de la réfiftance, de 1 autre, fon frère Taulaï-Kan battoit les meilleurs Généraux d'Altan-Kan. Celui-ci, réduit au défefpoir, fe précipita , dit-on, dans un grand feu qu'il fit allumer exprès. La fin tragique d'Altan accéléra les conquêtes des deux Princes; elles furent l'ouvrage de quelques années. Taulaï-Kan mourut de maladie au Kitaï, &: cette perte engagea Ougadaï à. retourner dans fes Etats. Avant fon départ, il établit Machmout. Dlauzi Gouverneur-Général des Provinces qu'il venoit de fou-mettre a fa domination. S je c t i o n LV. 634> de J- C. 1237. Ougadaï-Kan envoya fon fils Kajouk, avec Batou, fils de fon frère aîné, Mangou, fils de Tolaï, Se Baïdar, fils de Zagataï, avec des forces confidérables vers les pays des Ouroufs, des Zirkafs, des Boulgars, de Toura Se des Baskirs. Ougadaï, après avoir donné au monde un rare exemple de défintéreffement, en voulant céder le fouverain pouvoir à fes frères, étoit bien loin de penfer que le courage fût le titre qui fait les Rois : auiTi généreux que brave, voulant vivre en paix dans fes Etats, il forma le projet de jouir, Se de rendre les autres heureux. En conféquence, il fit bâtir a Karakoum, lieu de fa réfidenec, un magnifique palais. Il fit venir de la Pcrfc Se de la Chine des Artiftcs Se des Peintres habiles, pour y ajouter les ornemens convenables. Il enjoignit en même-tems à tous les Princes de fa Maifon de bâtir de beaux édifices a l'cntour de ce palais. Il y fit élever une belle fontaine, ornée dïm tigre d'argent de grandeur naturelle, qui lançoit au loin une colonne d'eau. A quelque diftanec de ce palais, il conftruifit un parc de fix journées de tour, qu'il remplit de toutes fortes de bêtes fauves Se autres gibiers, Se qu'il fit fermer d'une double pali(fade de douze pieds de hauteur. C'cft-là que, pour fc délaffer des affaires de l'Etat, il prenoit quelquefois le plaifit innocent de la chaffe avec les compagnons de fes travaux. Après une abfcnce de fept ans, fon fils Kajouk Se fes neveux revinrent de leur expédition couverts de gloire : les fuccès de cette entreprife déterminèrent Ougadaï à donner une fête, dont jufques-la les Mongols n'avoient pas d'idée ; Se pour la rendre plus folemnellc, il fit affemblcr tous les chefs de famille, leur donna des feftins d'une magnificence extraordinaire, Se diftribua des préfens dignes d'un grand Prince, a tous ceux qui avoient eu part HISTOIRE DE RUSSIE. tff part a fes triomphes. On alture que le nombre de ceux qui partagèrent cette allégreife publique étoit fi grand, qu'il fut impoiTible de les compter. Peu de tems après, Ougadaï fut attaqué d'une maladie violente qui l'enleva en peu de jours 7 ôc il fut regretté généralement de tous fes Sujets. Ce Prince ne régna que huit ans. Section LVI. Nous partons fous filence les règnes fucccilifs des fais d'Ougadaï, pour revenir aux époques qui ont un rapport direct a l'Hiftoire de Ruffie. Le Lcdcur a vu que Zouzi-Kan, fils aîné de Tchinguis-Kan , mourut avant fon père, &c qu'il en fut extrêmement affligé. Ce Prince envoya Belgataï dans le pays des Kipzaks, pour y faire recevoir Batou, fils de Zouzi, en qualité de Kan, ôc le mettre en polfeiïion de la fucceflion de fon père. Son inftallation fe fît avec les marques dallégreife Ôc les réjouiffances accoutumées. Mais à peine ces folemnités fimffoient, qu'on reçut la nouvelle de la mort de Tchinguis-Kan. Belgataï Se Batou-Sagin partirent incontinent pour Karakoum, ôc le nouveau Kan confia la régence de fes Etats à fon frère cadet, Togaï-Timour. A leur arrivée, ces Princes, félon l'ufage, pafsèrcnt plufieurs jours a pleurer avec leur famille, la perte qu'ils venoient de faire. Après s être acquittés des devoirs de la piété filiale, ils convoquèrent l'Alfcmblée générale de tous les Princes de la Nation, dont nous avons parlé Sect. LIV. Batou-Sagin ôc les cinq frères qu'il avoit amenés avec lui, accompagnèrent Ougadaï-Kan dans fon expédition de la Chine. Ce furent la prudence ôc la bravoure de Batou-Sagin qui déterminèrent le Souverain des Mongols à lui conficr fon fils chéri, fes neveux &: une armée nombreufe, pour aller foumettre les Rudes, les Bulgares, &c. Batou ayant pris la route de fes Etats, fon frère Togaï-Timour vint le recevoir fur les Tome II, I frontières avec toute la magnificence d'alors. Il le régala pendant trois jours, avec les Princes qui l'accompagnoicnt. Batou-Sagin fut magnifique a fon tour ; il fignala fon arrivée par des fêtes qui durèrent quarante jours. Ce fut à l'iffue de ces réjonifianecs, que ce Prince fondit fur la Ruffie comme un torrent, 6c fit la terrible expédition que nous avons rapportée, Tome I, règne de George II, Vfévolodovitz, Scét. XXIV. Section LVII. C'eft a la Cour de Batou-Sagin que le Moine Ruhruquîs fut envoyé par faint Louis, Roi de France. La defcription qu'il a faite de ce pays, depuis le Boriflhènc jufqu'au Jaïk, eft très-cxa&e ; mais fon voyage depuis le Jaik jufqu'à h Cour de Moungou-Kan, ne s'accorde pas toujours avec les connoiflances certaines que nous avons aujourd'hui. Cependant il faut convenir que Rubruquis cft le feul Ecrivain ancien qui nous ait donné une relation fidèle des Tatars , des pays qu'ils habitoient alors, Se qu'ils habitent encore aujourd'hui. Ce qu'il rapporte de leur extérieur, de leurs moeurs, de leur nourriture, de leur habille- • ment, eft conforme aux relations modernes des Kalmouks-, Tatars païens, qui forment la plus confidérabie des trois branches de la nation Turque, qui occupent àt préfent la[grande Tatarie. ( Foyei la noce I.) Les Kalmouks font les feuls qui confervent encore la Langue Mongoule ou Turque dans toute fa pureté. Ils habitent encore les mêmes contrées que Tchinguis-Kan habita après la conquête de la plus grande partie de l'Afie. Comme ils ont confervé les ufages, les coutumes, les moeurs 6c le culte que tous les Hiftoriens attribuent à leurs ancêtres, on peut en conclure avec certitude que les Kalmouks font les vrais defeen-dans des Mongols, 6c leurs Kans les fucceitcurs de Tchinguis-Kan. Des trois branches de la poftérité des Mongols qui occupent a préfent la grande Tatarie , les Tatars Mahométans habitent k Toucft vers la mer Cafpiennc, les Kalmouks au milieu , ôc les Mongols à l'eft vers la mer Orientale. Voila le précis fidèle des principaux évènemens que IcsHiftoriens Tatars nous ont tranfmis, avec un ordre chronologique, qui ne permet pas de les révoquer en doute. Ces évènemens font fi nombreux , ôc accompagnés de tant de circonftanccs , que, malgré le ferme propos d'être concis , il a fallu que 1 Kiftoricn s'étendît peut-être au-delà des bornes qu'il s'étoit preferites. Mais il a pris le milieu entre la prolixité qui ennuie les Lecteurs, Se le laco-nifmc qui leur fait défircr des connoiiTances de détail, D'ailleurs, pourquoi chcrchcroit-on à refaire ce qui eft bienfait? L'Hiftoire des Huns ne laiffc rien à défirer à cet égard : il falloit à M. de Guvues autant de courage que de lumières pour débrouiller ce chaos hiftorique, ôc dévorer l'ennui d'un travail fi épineux. Section LV1II. Le caractère Ôc le règne de Tchinguis-Kan , méritent de fixer un inftant l'attention de ceux qui aiment à connoître les hommes qui ont joué un grand rôle fur le théâtre du monde , ôc les caufcs des évènemens qui le boulcvcrfent ôc le pacifient tourna-tour, TchinguU-Kan étoit né Général comme le Grand-Condé : il avoit du génie , une conception facile, Ôç un grand amour pour l'ordre civil ôc la difeiplinç militaire, La modération lui étoit naturelle j mais la révolte de fes fujets, après la mort de fon père , l'indigna ; les complots formés contre fa perfonne Se fes états, le forcèrent à prendre les armes contre des Tribus rébelles ; l'aigreur prit la place de la modération ; Se les victoires fignalées qu'il remporta fur fcs ennemis 3 lui firent naître l'idée de ne lailfec X ij rien derrière lui ou contre lui. La preuve que ce Prince étoit né Général, c'eft fon adrefle a fe fervir admirablement bien de la difeipline contre le nombre. Il divifa fes troupes en plufieurs corps de dix mille hommes. Chaque corps avoit fon Commandant , appelle Touman-Agaft ; Âga défigné un Chef, ôc Touman dix mille. Ces corps étoient fubdivifés en bataillons de mille hommes , qui avoient à leur tête un Mini-Agafi , ou Commandant de mille. Ces bataillons formoient dix compagnies de cent hommes chacune, avec un Gous-Agafl, ou Commandant de cent. Les compagnies , a leur tour, étoient partagées en dix pelotons de dix hommes, ayant chacun un Officier appelle Oun-Agafi, Commandant de dix. Toutes ces divifions étoient fubordonnées les unes aux autres, & recevoient les ordres de Commandant en chef. Thinguis-Kan fit plus encore : il établit une loi dans fon armée, qui devoit faire des Héios de fes foldats, ôc de fes foldats autant d'amis entre eux : il ordonna que chaque corps d'armée fc regar-deroit comme ne formant qu'une feule Tribu d'Igours avec le* autres, c'eft-a-dire , comme auxiliaires, &c que tous ceux qui ne volcroient pas au fecours de leurs camarades lorfqu'ils les ver-roient en danger, feroient punis de mort. Ce Prince ne laiffa jamais une belle action fans récompenfe, Ôc il aimoit a louer la vertu. Mais aufïi il puniffoit rigoureufe-ment l'infubordination , le vice Ôc le crime : il ne fc contentait pas de choifir des hommes robuftes pour la guerre , il falloit encore qu'il leur remarquât une forte de génie. Capable de tous les détails , c'étoit lui feul qui choififfoit parmi les plus braves fes Officiers , qui les chargeoit des expéditions dont il les croyoit capables ; auili les fuccès juftifioient ils toujours la bonté d'un choix , fait d'après une grande connoiffanec des hommes. Quand il s*agiffoit d'entrer en campagne, chacun de fes fujets favoit pré- cifémcnt ce qu'il deyoit fournir à l'équipage de l'armée. Défendre fa patrie éroit la taxe du foldat ; le butin étoit fa paie. Après la vidoirc,Tchinguis divifoit les prifonniers, ôc deftinoit les meilleurs piétons à la garde des chevaux : les plus lourds d'entre les captifs étoient employés a celle des troupeaux. Un petit nombre de règlemens fages, lui donnèrent une grande facilité à fou-mettre les Etats voiilns, ou il n'y avoit aucune difpofition fem-blablc. Tchinguis-Kan mérita le furnom de Poliorcète ou de Preneur devil/cs, qui avoit été donné a Démctrius, l'homme, fans contredit, le plus célèbre de l'Antiquité pour l'attaque des places, ôc pour fon habileté dans la Tactique. Les réjoui(fanccs qu'occafionnoit le retour des armées chargées des riches dépouilles de l'ennemi, firent naître, parmi les Mongols, la cérémonie du triomphe ; mais la nature de ce triomphe étoit un aiguillon plus puilfant encore que celui des Romains pour leurs Généraux. Les feftins ÔC les réjouiffances que donnoitTchinguis,avoient un but moral : il ne manquoit jamais d'alTembler, une fois chaque année, fes Officiers, tant militaires que civils, pour s'affurer , de plus en plus, s'ds avoient la capacité nécelfairc a leurs emplois. C'étoit dans ces affemblées folcmnellcs qu'il avoit coutume de faire des promotions , qu'il diftribuoit les éloges, les honneurs, les récompenfes à ceux qui s'étoient le plus diftingués dans l'exercice de leurs fondions. Tels étoient les hommes que les Ruffes, les Polonois àc les Siléficns auront bientôt a combattte. Tchinguis-Kan étoit, comme Alexandre, auffi habile à confer-ver fes conquêtes qu'à les faire : dans la rapidité de leurs adions, dans le fort de leurs pallions mêmes, ces deux Conquérans, qui ont tant de rapports fcmblables , avoient une faillie de raifon qui les conduifoit également. Si Tchinguis ne conferva pas la modération d'Alexandre envers fes ennemis , il n'en eut pas les défauts. Alexandre étoit colère ; le vin ôc l'orgueil le dominèrent fur la fin de fes jours ; le meurtre de Clitus, des vices grofïicrs, & la manie de vouloir paffer pour le fils d-un Dieu , font des taches à fa grande réputation. Tchinguis fut toujours fobre Se modéfte i il eut des amis tendres , qui ne faifoient que des actions louables ôc courageufes. Quel dommage qu'il ne dût pas fon élévation à dés vertus douces ! Mais, après tout , s'il cft odieux aux ames fcnfiblcs, c'eft comme tous les Conquérans, qui immolent les hommes à leur ambition. .La difeiplinc que Tchinguis-Kan établit parmi fes troupes-, le commerce des fecours réciproques entre chaque foldat; l'efpric de corps parmi les hommes de différentes Tribus qui combattoient fous dirférens Chefs j la divifion de fes troupes en différens corps de dix mille hommes chacun j Se les avantages conftans que ces corps détachés remportèrent fur les armées formidables du Sultan Mahamct , de l'Empereur de la Chine , cV: des Princes Ruffes confédérés ; tant d'avantages réunis, prouvent l'erreur du fyftême établi en Europe depuis un fiècle. On s'eft imaginé fauffement que la fupériorité dépend du nombre, fans faire attention qu'il cft au moins très-difficile, fi même il n'eft pas impoiEble de faire fubiifter des armées prodigieufes , ôc de trouver des terreins qui conviennent pour déployer leurs forces. Le parti le plus fage Se le feul peut-être que puiffe prendre lç Général qui commande une telle armée, c'eft de la divifer en plufieurs petits corps, qu'il cft forcé d'éloigner les uns des autres j Se alors, au lieu de deux cents mille hommes, il ifa pas plus de forces que fi on ne lui en avoit donné d'abord que quarante mille , fuppofé que ce foit tout ce qu'il en ait pu garder. Or, cette armée prodigieufe , diviféc en plufieurs corps , doit néceffairenient être battue en détail, Se diilipée , pour peu qu'elle ait affaire à un ennemi intelligent, qui aura formé fes troupes d'après le plan du vainqueur de la Pcrfc ôc de la Chine L'expérience univcrfcllc Se conftante de la ruine HISTOIRE D E RUSSIE. 71 de ces entreprifes, pour le fuccès defqucllcs on ne compte que fur la multitude , n'a pu jufqu'ici faire revenir de ce préjugé , dont Terreur cft également démontrée par le raifonnement ôc par les faits. TïmoUon y avec cinq mille hommes, épouvanta Magon , au point de lui faire abandonner lectas, fon allié. Les Carthaginois, honteux d'une fuite fi lâche , envoyèrent en Sicile une armec de foixante-dix mille hommes de pied , avec une flotte de deux cents vailfeaux, ôc de mille bâtimens de tranfport, fous les ordres d'Afdrubal ÔC eVAmïlcar > les deux meilleurs Généraux qu'ils enflent alors. Carthage y avoit envoyé des armées plus nombreufes, mais non pas de mieux compofées. Timoléon , avec fix mille com-battans, marche à eux , leur tue dix mille hommes, ôc fait quinze mille prifonniers. Ce fut Annibal qui, dans une autre circonftancc, combattit contre Rome , ôc non pas Carthage. En effet, cette République n'eut , pour ainfi dire, d'autre part dans cette grande guerre, que d'avoir permis a un de fes Citoyens d'emmener vingt mille hommes d'infanterie avec lui, ôc fix mille de cavalerie , avec lcfqucls il avoit projette de dompter l'Italie, Ôc de détruire le nom Romain. Ses fuccès font fi connus , qu'il feroit inutile de s'y arrêter. On fait qu'il fût venu a bout de fon deifein, s'il eût été fecouru, ôc qu'il fut obligé de retourner a Carthage, lorfqu'il ne lui reftoit plus qu'à frapper les derniers coups. Mais pourquoi remonter à l'Hiftoire ancienne? ( Vpyt\ la note K). Nous deviendrions prolixe, fi nous rapportions tous les exemples des malheurs inféparablcs des armées nombreufes : bornons-nous à un feul, ÔC puifons-lc dans l'Hiftoire moderne de Ruffie. Demandez aux Ruffes ce que devint cette grande armée aux ordres du Feld-Maréchal Apraxin , lorfque l'Impératrice Elifabcth eut déclare la guerre au Roi de Prufte \ Ils vous répondront, malgré le mot de Frédéric, que Us Rujfcs font plus difficiles à tuer qu'à vaincre , ils vous repondront, dis-je , que cette grande armée éprouva le fort de fes pareilles : plus de la moitié des troupes périt fans coup férir, par les marches, les fatigues , les befoins, le mal-être , les maladies , ÔC la contagion. Concluons-en que les grandes armées préfentent une perfpect-ive effrayante dans le lointain ; mais qu'à mefurc qu'on s'en approche , les chimères difparoiffent, ôc l'on découvre la foibleffe réelle de ces grands corps. Section LIX. Après avoir donné aux Lecteurs le Précis de l'Hiftoire ancienne des Tatars , nous allons le comparer avec les renfeigne-niens modernes que nous nous fommes procurés, ôc dont nous fommes redevables à deux Princes ôc à quelques Mourzas de cette nation. i°. Que l'origine des Tatars, rapportée par plufieurs Hiftoriens de cette nation, &: patticulièrement par le Kan Aboulgafi-Bayadour, eft très-exacfc. 2.°. Que leur origine ôc celle de leurs ancêtres les plus éloignés, font les mêmes que celle des anciens Turks. Jufqu'à l'époque où Tchinguis-Kan fe rendit maître de tout le nord de l'Afie, le nom Turk étoit le nom générique de tous les peuples connus fous celui de Tatats. Que le nom Tatar n'appartient à aucune nation particulière, mais qu'il défigné fimplcmcnt le maître ou le poffelfcur d'une terre. 3°. Que depuis les conquêtes de Tchinguis-Kan, les nations voifincs des anciens Turks ne les ont plus défignés que fous le nom de Tatars, quoiqu'ils prennent toujours entr'eux le nom de Turks, &: prétendent même qu'eux fculs fur la terre ont le droit de le porter. 4°. Qu'ils ont une origine commune avec les Scythes. 5°, Que tous les Tatars, de quelque pays ou religion qu'ils puiffent Histoire t> e Russie. 75 puilTcnt être , ont une exade connoiflanec des Atmaks ou Tribus dont ils font fortis, Se en confervent foigneufement la mémoire de générations en générations : Se quoique, dans la fuite des tems, une Tribu confidérable vienne à fc partager en plufieurs Branches, on ne laiife pas de les compter toujours pour être de cette Tribu, malgré les divers noms fous lcfqucls on les défigné ; de forte qu'on ne trouvera jamais aucun Tatar, quelque grollicr qu'il foit d'ailleurs, qui ne lâche dire de quelle Tribu il cft ilfu. 6°. Que chaque Tribu a fon Kan, &o chaque Branche un Chef particulier qui porte le nom de Mourza : ce titre eft proprement une cfpècc de Majorât qui palfc régulièrement d'aîné en aîné dans la poftérité du premier Fondateur d'une telle Branche ou Tribu , à moins que quelque caufe étrangère Se violente ne trouble cet ordre naturel de fuccellion. Chaque Mourza doit prélever annuellement la dixme fur les troupeaux des familles de fa Tribu, & celle du butin qu'elle fait pendant la guerre. Toutes les familles d'une Tribu campent ordinairement cnfemblc, Se ne s'éloignent pas du gros de la horde fuis en faire part au Chef, afin qu'il puiife fiivoir où les prendre, lorfqu'il juge a propos de les rappellcr. Les Mourzas font conftdérés des Kans à proportion que leurs Tribus font nombreufes. La raifon en cft palpable : les Kans ne font redoutables à leurs voifins, qu'autant qu'ils ont fous leur obéilfancc beaucoup de Tribus compofées d'un grand nombre de familles. C'eft en cela que connltent la puiflanec, la richefie, la grandeur d'un Kan Tatar. 70. Que l'on donne mal-à-propos le nom de Borda à une Tribu : ce mot n'eft en ufage parmi les Tatars, que pour défigner une Tribu alïcmbléc, foit pour marcher contre l'ennemi, foit pour d'autres raifons politiques. 8* Que la coutume d'adopter le nom d'un Prince pour lui Tome II. K. marquer l'affcct-ion de Tes Sujets, a été de tout tems en ufage parmi les Tatars. Ousbck-Kan, qui régna avec beaucoup de prudence èv de fermeté, ôc qui introduifit le culte Mahometan dans toutes les Provinces de fa domination, gagna tellement l'affection de fes Sujets, que, pour lui en donner une marque publique, ils prirent tous le nom d'Ousbek, qu'ils ont gardé conftamment. Avant fon règne, ils n'ont jamais été connus fous ce nom, qui cft encore celui des Tatars de la grande Boukarie ôc du pays de Karafs'm. Nous en avons rapporté des preuves plus anciennes, à l'article de Mogoull-Kan Ôc de Tatar-Kan. Cette coutume eft encore en ufifgc parmi leurs defeendans. Le nom de Manfouéours que portent les Moungalcs de l'Eft, a été pris de Manfouéou-Kan, trifaïeul de l'Empereur de la Chine. Dans ce fièclc même, les Kalmouks Soongarcs, Sujets duKontaïsk, ou Grand-Kan de cette nombreufe Tribu , ont pris le nom de Kontaïski , pour donner à ce Prince une marque fignalée de leur inviolable attachement. Une coutume fi refpcétablc, Ôc fi propre à perpétuer le bonbeur que les bons Princes procurent à leurs Sujets, feroit honneur aux peuples les plus civilifés. L'adoption d'un nom vraiment augufte, feroit le gage de l'immortalité du Prince, ÔC celui de l'amour, de la rcconnoiffancc des peuples envers les bienfaiteurs des hommes. Quel aiguillon puiffant pour leurs fucccffcutS 1 Le nom de Henri-Francs > ou de Francs-Louis j feroit encore plus cher aux cœurs patriotiques que celui de François. 9°. Qu'indépendamment de leur Hiftoire, les Tatars ont un moyen pour ne jamais prendre le change fur la Tribu dont ils dcfccndcnt j ôc le voici. Chaque Tribu a fon Enfcignc particulière , cxclufivc. Elles confiftent ordinairement dans un morceau de Kitàika3 de toile Chinoife, ou de quelque autre étoffe de couleur , d'une aune en quarré, qu'on arbore au haut d'une lance de douze pieds de longueur. C'eft la coutume des Tatars païens. Les Tatars Mahométans ne mettent communément fur leurs Enfcigncs que le nom de Dieu, en Langue Arabe, Se plus bas, le nom des Tribus a l'iifigc dcfquclies elles font deftinées. Les Kalmouks Se les Mongols y mettent la figure de quelque animal, tel qu'un chameau, une vache , un cheval, Sec. j Se au-delfous de cette figure , le* nom de la Tribu : Se comme toutes les Branches d'une Tribu confervent toujours la figure repréfentéc fur les Enfcigncs de la Tribu d'où elles tirent leur origine, en y ajoutant fimplcmcnt le nom particulier de la Branche a Tufagc de laquelle elle eft, ces Enfeignes leur tiennent lieu d'Arbres généalogiques. Lorfqu'unc Horde cft en marche, celui qui porte TEnfeigne doit marcher à la tête de tout le corps, immédiatement après le Chef de la Horde ; &: dans les haltes il fc place a fa gauche : ce côté eft la place d'honneur parmi tous les Mahométans. io°. Que le nord de l'Afie, qui forme aujourd'hui la partie Afiatiquc du nord de l'Empire de Ruflie, a été conquis par Tchinguis-Kan; que le vafte pays desKiptzaks, que les Turcs appellent Kapzak, a appartenu à Zouzi-Kan fon fils, à Batou-Sagin fon petit -fils, frère de Koplaï-Kan qui conquit la Chine, & devint le Fondateur de la Dynaftie d'I-Vcn. Que les fuccelfeurs de Batou-Sagin font, i°. Bourga, fon frère j i°. Mcngou-Timour, frère de Bourgai 30. Touda-Mangou, fils de Batou-Sagin, Prince injufte qui perdit le feeptre avec la vie *, 40. Tok-Tagou qui fut élevé au Trône de celui-ci, Se fuccédé par fon fils Ousbck-Kan; 50. enfin tous les Princes defeendans de Togaï-Timour, fils cadet de Zouzi-Kan. n°. Que ce fut Batou-Sagin qui s'empara de la Ruflie méridionale , Se la peupla de Colonies Tatarcs que l'on confond aujourd'hui avcc ics Rufïcs. Que les Jakoutskï, les Oftiaks, Se d'autres plus reculés encore, ne font point Tatars d'origine, Se Kij que leur manière d'être ôc de vivre cft totalement oppofée à celle des vrais Tatars. Section LX. Il faut croire à ces Princes ôc à ces Mourzas, mieux inftruits que nous de leur origine ôc de leurs faites nationaux. Ils prétendent inconteftablcmcnt defeendre des Scythes, ôc cette prétention eft un afpcét fous lequel ce grand peuple mérite d'être confédéré. Ce que nous connoiffons des ufages ôc des moeurs Scythes,, appuie fortement l'afTcrtion des Tatars. i°. Les Scythes ne cultivoicnt pas la terre; ils fe nourriffoient de troupeaux, Ôc buvoient le lait de leurs jumens. i°. Ils étoient vêtus de peaux d'animaux tués à la chaffe : ils étoient aufîi adroits que les Tatars à tirer de l'arc; ils fe fervoient de flèches empoifonnées, paftbient les rivières fur des fies remplis de liége , ôc n'avoient d'autres loix que 1'inftincr, ôc le fenti-jnent des lumières naturelles. Les anciens Tatars étoient pki3 inftruits : les circonftanccs changent le moral de l'homme; ôc il cft encore aujourd'hui un grand nombre de Tatars païens qui n'en favent pas plus que les Scythes, mais qui font bien plus humains. 3°. Les Scythes immoloient à leurs idoles les prifonniers faits à la guerre : les anciens Tatars les employoient a des ufages utiles; ôc l'intérêt a appris aux Tatars modernes qui profeffent le culte Mahométan , a les conferver pour les vendre à des maîtres peut-ttre aufTi durs que les Scythes. 4°. Lorfquc ces derniers fe juroient une amitié inviolable , l'un d'eux fe faifoit une incifion au bras. en recevoit le fana dans un vafe où chacun trempoit la pointe de fon javelot, Ôc le fuçoit avec joie. Les Tatars trempent encore la pointe de leur fabie HISTOIRE DE RUSSIE. 77 àahé l'eau, ôc l'avalent dans la même circonftance. Cet ufage m'en rappelle un autre. Tacite j en parlant des Parthcs, de Mithridate ôc deRhadamiftc, dit : » C'eft la coutume de ces Rois, clans >5 toutes leurs alliances, après s'être donné la main droite, de » fe faire nouer cnfemble les deux pouces : on y fait une légère » piquurc ; fi-tôt que le fang s'eft porté aux extrémités, ils le » fucent mutuellement. Cette union cft pour eux la plus intime, » comme fcellée du fang des Parties contractantes «. 5°. Les Scythes étoient vagabonds, guerriers Ôc brigands : la vie nomade Ôc les exploits des Tatars font aifez connus. Voila des rapports frappans entte ces deux peuples, &: voici ceux des Naoudcffioux avec les Tatars. Parmi les nations qui habitent au midi de la Baie d'Hudfon, on en trouve une dont la manière de vivre rclfcmblc exactement à celle des Tatars modernes : ce peuple forme la plus nombreufe nation du Canada, connue fous le nom de Naoudcilioux, à qui les François n'ont donné que les deux dernières fyllabes de leur nom. Ils habitent de grandes prairies, fous des tentes de peaux fort bien travaillées, ôc dans le goût de celles des Tatars ; ils vivent du lait de leurs troupeaux, de folle avoine qui croît en abondance dans leurs marais, ôc de la chaffe, fur-tout de celle d'une efpèce de bœufs couverts de laine qui fe raffemblent pat milliers dans les terres. Les Naoudcilioux voyagent en troupes, ôc ne s'arrêtent qu'autant que l'abondance des vivres les retient. Une Tribu qui eft cette année fur le bord du Miiîïfïïpi, fera l'année fuivante fur ce qu'on nomme la Rivière orientale; ÔC ceux qu'on a vus dans un tems fur la Rivière de Saint-Pierre, fe trouvent enfuite loin ac-là dans une prairie. Cette nation n'eft pas mieux aguerrie que la plupart des Tribus Tatarcs d'aujourd'hui, qui fe piquent de peu de bravoure, qui ne combattent que pour piller, qui lâchent le pied devant des troupes difeiplinées , 6c qui fuient avec la même rapidité qu'elles attaquent. En perdant l'efprit de conquête , elles n'ont confervé que l'efprit de rapine. Séparées les unes des autres par des diflanccs confidérablcs, divifées d'intérêrs, elles font fubjuguées par les Empereurs de la Chine 6c de la Ruffie, 6c languiÛcnt fous des Kans, qui, peut-être, voudroient bien entreprendre contre leurs Suzerains, mais qui relient tranquilles par néecilité : c'eit le parti le plus fage. L'Empereur Kang-hi, qui ne difoit jamais rien que de juilc , comme il ne faifoit rien que de grand, peignoit le caractère des Tatars en deux mots. » Les Tatars font bons foldats, lorfqu'ils « en ont de mauvais à combattre ; mais ils font mauvais dès qu'ils »> ont affaire à de bonnes troupes «. L'attaque des Tatars cil la même que celle des Turcs, auili dégénérés qu'eux : elle cil vive 6c fière : ils pondent brufquemcnt l'ennemi lorfqu'ils l'ont forcé a plier; mais ils font incapables d'un long effort, fur-tout pour fe défendre, s'ils font attaqués eux-mêmes avec autant d'ordre que de vigueur. Mais les Turcs font cependant encore plus dangereux dans l'attaque que les Tatars : ceux-là forment un triangle ferré, qui ne préfente qu'un angle obtus à l'ennemi. Si cet angle enfonce les premières lignes, l'ennemi cil perdu. La cavalerie profite de l'ouverture, 6c frit un carnage terrible ; mais fi l'angle eil vigoureufement repoulfé, alors le triangle ne préfente plus qu'une bafe facile à renverfer, &: l'ennemi a beau jeu. Rien n'eft plus brave que le Turc Européen, 6c rien de plus lâche que le Turc Afiatiquc. Attachés à leurs anciens ufages, 6c méprifant tous ceux des nations civilifées 6c aguerries, ils font idolâtres de la vieille Tactique qui les rendit autrefois fi redoutables. La forme de cette Tactique paroît être la même que celle des Germains & des Gaulois. Dans les batailles, les gens de pied J HISTOIRE DE RUSSIE. 75> formoient de longs triangles, appelles coins, la pointe tournée vers l'ennemi. La cavalerie diviièc par petits pelotons, dits turmes, de 31 chevaux , le plaçoit un peu en avant, comme enfans perdus. Toute cette ordonnance étoit clofe Se remparée derrière par les charriots. Les Germains Se les Gaulois, couverts du bouclier dans un choc rude, Se marchant a pas de tortue, réfilToicnt comme un mur. Us portoient pour Enfcigncs des figures d'animaux féroces, ou d'autres chofes tirées de leurs bois facrés. Outre des efpèccs de clairons a la louange de leurs Preux, ils s'animoient par un cliquetis d'armes, en frappant contre leurs boucliers qu'ils éle-voient fur leurs têtes -, ils les plaçaient enfuite contre la bouche, Se élevant peu-a-peu la voix , ils pouflbient un mugiffement comme celui des vagues de la mer qui fe brifent. La force Se rallégrcife de ces cris étoient un préjugé pour la victoire. Dans la pourfuitc de l'ennemi, l'infanterie fc mêloit à la cavalerie, Se la fuivoit même au galop, fe tenant aux crins des chevaux. Elle fervoit à relever les cavaliers abattus, a tuer les chevaux des ennemis, Se à tirer les blclfés Se les morts du combat. Les chevaux n'étoient dretfés qu'à aller en avant, fans fe rompre, Se à tourner fi preftement, qu'un efeadron fembloit fe mouvoir tout d'une pièce. Cette malle animée enfonçoit prcfque toujours les premiers rangs de l'ennemi, pénétroit jufqu'au centre des combattans, Se les mettoit en déroute. C'étoit ainfi que les Germains Se les Gaulois forcoient la fortune à leur céder la Victoire. Les foldats font toujours des prodiges de valeur, quand ils font conduits par des Chefs qui combattent eux-mêmes en foldats. Mais tout dégénère dans le phyûque Se le moral des hommes comme dans la nature : tout n'a, tout ne doit avoir qu'un état ftationaire. On ne doit donc pas être frappé de l'cfpcce de fatalité qui tranfportc fans celte les fuccès, la prééminence Ôc la gloire des armes d'une contrée à une autre, & fait paffer chaque peuple, à fon tour, par tous les degrés marqués fur le cercle des révolutions phyfiqucs ôc des vicillitudcs morales Ôc politiques. Ces Chinois, fans ambition, ifolés des peuples conquérans, comptoient quarante fièclcs de bonheur, ôç fe croyoient à fabri des tempêtes que l'ambition excite. Mais de la fécurité trom-peufe quinfpire une longue profpérité, ils paffent fous le joug des Tatars. Quel peuple olcra déformais fe repofer fur les lauriers de fes Pères? Lorfquc le brave Ottoman pofoit, comme Tchinguis, les foil-demens de fon Empire, dans une Province de l'Aiie mineure, on étoit loin de prévoir qu'un jour les defeendans de ce foldat heureux, foulant les cendres des Conilantin ôc des Théodofc , etendroient leur domination dans les trois parties du monde •alors connu ; qu'ils verroient flotter leurs étendards des bords du Dnèprc jufqu'à l'embouchure de l'Euphratc j qu'ils rendroient toutes les Iflcs de l'Archipel tributaires de leur Puiflancc, ôc qu'ils réuniroient fous un feul feeptre plus de trente peuples différens. Que devient cette Puiflancc Ottomane, autrefois fi vafle, fi ma-jeilucufe , il redoutée? Jamais Empire fut-il menacé d'une révolution plus prochaine, plus inévitable, fi fa conilitution politique ôc militaire ne change pas bientôt? Mais ce changement n'cll peut-être pas aufïï éloigné qu'on le croit. Les Turcs, de l'aveu même de leurs ennemis, ont pour eux la bravoure, l'adrclfc perfonncllc, ôc le nombre. Nous prouverons, dans la fuite, qu'Ibrahim Effcndi a ofé démontrer à fa nation le vice radical de fes principes, les règles ôc la méthode à fuivre pour rectifier fon ancienne Tactique , ôc régénérer fa conilitution militaire. Ces détails intérefferont les Lecteurs, NOTES. NOTES. Note A, page 9. La ville de Tourkeftan cft fituée au 45e degré 30 minutes de latitude, &: au 89e degré de longitude, fur la rive droite dune petite rivière qui vient du nord-cft fe jetter dans la rivière de Sir. Cette ville cft la réfidenec d'un Kan des Tatars ; elle cft bâtie de briques, mais elle n'offre rien d'agréable que fa finition. Le pays qui porte le nom de cette Capitale, cft borné au nord par la rivière de Jcmba Se les montagnes des Aigles; à l'eit, par les Etats du Kontaïsk, Grand-Kan des Kalmouks; au fud, par le pays de Karafs'm Se la grande Boukarie ; Se â l'oucft , par la mer Caf-pienne. Il a aujourd'hui environ 70 lieues d'Allemagne dans fà plus grande longueur, Se à-peu-près autant en largeur. 11 cft partagé entre deux Kans Tatars, dont l'un, qui réfide àTafchkant, occupe la partie orientale. Tafchkant cft fituéc fur la rive droite du Sir, au 4yc degré de latitude, Se au 91e degré 40 minutes de longitude. Le Kan qui l'habite eft Chef de la Kafatskia-Orda. L'autre Kan , qui fait fa réfidenec dans la ville de Tourkeftan , occupe la partie occidentale de ce pays : il porte le nom de Kan des Kara-Kalpaks, ou Tatars à bonnets noirs. Ces Chefs de brigands font Mahomé-tans, ainfi que leurs Sujets. Le premier a plus de pouvoir que le fécond. Les Kara-Kalpaks forment une Tribu particulière, qui campe d'ordinaire entre la rivière de Sir &: la mer Cafpicnne; & les Tatars ne font rien moins que difpofes a l'obéilïance : ils font allez forts pour faire tetc à leurs Chefs, &: ils ont des Mourzas intérclfés à diminuer l'autorité du Kan, qui les ont accoutumés a n'obéir à fes ordres qu'autant qu'ils le jugent à propos. Les Kara-Kalpaks, brigands par état, ne vivent absolument que de ce qu'ils volent aux Kalmouks Se aux Sujets de la Ruflie : ce font de vrais Arabes du Défert. Ils s'affocient Couvent aux Tatars de la Kafatskia-Orda, paffent enfcmble les montagnes des Aigles, font des cxcurfions fur le Tobol, l'Iffct, l'Ifchim, Tome II. L ôc inquiètent beaucoup les Rulfcs, qu'ils dépouillent, ôcc. Les rélidenccs dont nous parlons ne fervent que pendant l'hiver. Tous les Princes Tatars Mahométans vont camper, pendant la belle faifon, vers les bords de la mer Cafpienne, Sceaux environs de l'embouchure de la rivière de Sir dans le lac Aral. Note B, page 11. Le Lecteur fc rappelle que le Royaume de Cachemire eft: iîtué à l'extrémité de Tlndoftan, au nord de Lahor, ôc enclavé dans le fond des montagnes du Caucafc, entre celles du grand Ôc du petit Thibct, ÔC celle de Rajn-Garnon. La defcription de ce Paradis terreftre nous paroît digne d'être rapportée. Les premières montagnes qui bornent Cachemire ôc qui touchent à la plaine, font comme les premiers degrés d'un magnifique amphithéâtre \ elles font revêtues d'arbres ôc de pâturages qui nourrilfent de nombreux troupeaux de toutes cfpèccs. Ces montagnes abondent en gibier, en lièvres, en perdrix, en gazelles, en animaux qui portent le mufe. Les abeilles y font en grand nombre. Mais ce qui cft très-rare dans les Indes, on n'y trouve prcfquc jamais de ferpens, de tigres, d'ours, ni de lions. Auili Bernier nomme-1-il ces montagnes, des montagnes innocentes & lic^oulanus de lait & de miel. Au-delà des premières, il s'en élève fucccllivemcnt d'autres beaucoup plus hautes, dont le fommet cft toujours couvert dc.rîcigc, ôc nC celle jamais d'être tranquille ôc lumineux, au-dcllus de la région des nuages ôc des brouillards. Une infinité de fources Ôc de ruilfcaux en fortenr de toutes parts, ôc les habitans induftrieux les diil ribuent avec art dans leurs champs de riz, Ôc les conduifent par de grandes levées de terre fur leurs petites collines. Ces belles eaux, après avoir formé une multitude d'autres ruifléaux ôc d'agréables cafeades, fe raflcmblent ôc forment une grande rivière, qui tourne doucement autour du Royaume , traverfe la Capitale , Ôc va trouver fa fortie à Baramoulé , entre deux rochers efearpés , pour s'emboucher delà dans divers précipices, ôc fc rendre enfin vers Arek dans le fleuve Indus. HISTOIRE DE RUSSIE. Les champs, dïmc fertilité admirable, y reffemblcnt à un grand jardin mêlé de bourgs 6c de villes, dont on découvre un grand nombre entre les arbres, &: varié par de petites prairies, Par des pièces de riz, de froment, de chanvre, de fafran, & diverfes fortes de légumes, entre lefquels on voit ferpenter des canaux de formes différentes. Ce climat fortuné réunit aux productions de rindc, les plantes, les fleurs, les arbres, les arbuftes, les vignes de notre climat, d'excellens melons de toutes cfpèccs, & la plupart de nos herbes potagères. La Ville capitale cft fans murailles aujourd'hui ; elle a trois quarts de lieue de long Se une demi-lieue de large. Elle eft à deux lieues des montagnes qui forment un demi-cercle autour d'elle , &: fur le bord d'un lac d'eau douce , d'environ cinq lieues de tour. Ce lac, qui cft le réfervoir des fourecs vives 6c des ruilfcaux qui defeendent des montagnes , fc dégorge dans la rivière par un canal navigable. Les maifons qui font fur la rivière, ont prcfquc toutes un jardin ; ce qui offre une perfpcctivc charmante : plufieurs ont un petit canal qui répond au lac, avec-Un petit bateau pour la promenade. Un côté de la ville regarde une montagne détachée des autres, 6c d'une vue très-agréable ; clic offre fur fa pente plufieurs belles maifons avec leurs jardins : °n découvre au" fommet une mofquée accompagnée d'un her-mitage, 6c de quantité de beaux arbres verds qui lui fervent comme de couronne. A l'oppofite, on en découvre une autre, fur laquelle on voit aufïi une mofquée avec fon jardin, 6c un très-ancien bâtiment, qui doit avoir été un temple d'idoles, quoiqu'il porte le nom de Trône de Salomon, La beauté du lac eft augmentée par un grand nombre de petites iflcs qui forment autant de jardins toujours verds, parce qu'ils font remplis d'arbres fruitiers, 6c bordés de trembles a larges feuilles, dont les plus gros peuvent être embraffés , mais tous droits, tous d'une hauteur extraordinaire, avec un feul bouquet de branches au fommet, comme le palmier. Au-delà du lac, fur le penchant des montagnes, on ne découvre que des maifons de plaifancc. L'air y eft toujours pur, 6c l'on y a de toutes parts la VjUc du lac, des iflcs 6c de la ville, L ij Le plus délicieux de tous ces jardins cft celui qui porte le nom de Chalimar, ou Jardin du Roi. On y entre par un grand canal borde de gazons, qui s'étend l'cfpacc de cinq cents pas, entre deux belles allée» de peupliers. Il conduit a un cabinet qui cft au milieu du jardin ; Se la commence un autre canal beaucoup plus magnifique, qui va jufqu'à l'extrémité de l'enceinte. Ce fécond canal eft pavé de grandes pierres de taille : fes bords font en talus , de la même pierre ; Se dans le milieu on voit régner , de quinze en quinze pas, une longue file de jets-d'eau, fans en compter un grand nombre d'autres qui s'élèvent d'cfpacc en cfpacc, de diverfes pièces d'eau arrondies, dont il cft bordé comme d'autant de réfervoirs. Il fe termine au pied d'un fécond cabinet, élevé en dôme &c bâti dans 1 eau même, entre les deux grandes allées de peupliers. Ces cabinets ont une galerie qui règne à l'cntoivr, Se quatre portes oppofées l'une à l'autre; deux desquelles regardent les allées , Se les deux autres donnent fur lej canaux oppofes. Chaque cabinet eft compote d'un grand fallon , au milieu de quatre chambres qui font les quatre coins. Tout cft peint ou doré dans l'intérieur, Se parferné de Sentences en gros caractères Pcrfàns. Les quatre portes font très-riches, Se foutenucs par des colonnes tirées des anciens temples d'id.oles que Schak-Jehan fit ruiner. Ces colonnes font plus belles &: plus riches que le marbre Se le porphyre. Ce n'eft pas fins raifon que les Mongols donnent à ce Royaume le nom de Paradis tcrreftvc des Indes. Si ce n'eft pas là le plu3 beau des. jardins du monde, j'avoue que je ne m'y connois pas. Il a fans doute fervi à Milton pour la defcription du jardin d'Eden , comme les jardins Chinois ont fervi de modèle à ceux d'Angleterre, que l'on s'efforce d'imiter/lors même que la nature du terrein s'y refufe. Les habitans de Cachemire font très fpiritucls, très-fins, in-duftricux Se amis du travail. Le frng y eft beau. Cachemire renferme plufieurs.cutiofîtes- naturelles très-piquantes, Se entr'autres des grottes de cryftaux purs Se de couleurs diverfes; une fontaine nommée Scnd-brari, qui, pendant le mois de Mai, coule Se S'arrête régulièrement trois fois le jour, au lever du folcil*. ^ le midi ôc fur le foir : Ton flux cft ordinairement d'environ tr°is quarts d'heure. Outre cette fontaine intermittente, la ruaifon de plaifance des anciens Rois de Cachemire offre une autre fingularité : Achiavel cft entourée d'une fource d'eau vive qui jaillit du fond d'un puits, avec une violence, un bouillonnement ôc une abondance fi extraordinaires, qu'elle mériteroit le nom de rivière plus que celui de fontaine. L'eau, d'une pureté fingulière, eft fi froide, qu'a peine y peut-on tenir.la main. Elle forme dans les belles allées du jardin une quantité de jets-d'eau qui ne fe rclfemblent point ; des réfervoirs pleins de poiflbns , ôc particulièrement une cafeade fort haute, formant une grande nappe de trente a quarante pieds de longueur, dont l'effet eft encore plus admirable pendant la nuit, lorfqu'on a mis par-dcflbus la nappe une infinité de lampions ajuftés dans les petites niches du mur. Cette illumination curieufe préfente les effets-nuances des pierres précieufes que l'on expofe à la lumière du foleil. {Voye\ l'Abrégé de FHiJl. Gén. des Voyages, Tome F,pag. 637 & fuiv. ) Note C, page ir. Aboulgafi entend par le pays d'Arabiftan, ce que nous nommions l'Arabie , qui n'eft plus contiguë à la Pcrfe que par une petite étendue de terrein aux environs de Baftora : elle l'étoit davantage avant que les eaux du golfe Perfîque euflent couvert cette vafte étendue de pays, qui marquoit autrefois la frontière entre l'Arabie ôc la Pcrfe. Marco-Polo, qui revint de ces voyages, en 12.3 e, rapporte que de fon tems la ville de Baftora, qui n'eft maintenant éloignée que de quinze lieues de l'embouchure de l'Euphratc, étoit il tuée à moitié chemin, entre Bagdat ôc une Ville appcllée Chili, près de rembouchurc de cette rivière. Les eaux mêmes du golfe Perfîque, qui font par-tout très-baffes à Poiieft du Détroit d'Ormus, prouvent affez que ce golfe ne peut être que l'effet de quelque grande inondation permanente de la mer des Indes. Les Hiftoires anciennes offrent par-tout des traces de ces révolutions, dont M. le Comte de Buffon a fi bien découvert les caufcs ôc déterminé les effets néecifaires. C'eft en confé- qucncc de ces effets que le continent de TA fie n'eft plus contigu à celui de l'Amérique ; l'arfaiflement des terres par tant de caufcs naturelles, les inondations permanentes, le reflux fur les terreins bas, font les féparations des continens voifins. L'envahiflemcnt des terres orientales par les eaux, n'eft arrivé que par les bou-leverfcmcns multipliés de l'Océan Indien , qui font encore fenfibles dans les mers méridionales., Mais tandis que ces mers engloutiifcnt les terres , des fédimens vafeux , après la retraite des eaux, forment des Iflcs &; de nouvelles Contrées a l'embouchure des grands fleuves. C'eft ainfi que le Delta d'Egypte, doi.t l'étendue ne lailfe pas d'être très-confidérablc, n'eft qu'un atté-rilfement produit par les eaux du Nil, de même que la grande Ifle a l'entrée du fleuve Amour dans la Mer orientale de la Tatarie Chinoife, la Louifiane près du Mifliflïpi, ÔC la partie orientale iituée a l'embouchure de la rivière des Amazones, font des terres nouvellement formées par des dépôts femblablcs. Mais on ne peut choifir un exemple plus frappant d'une contrée récente, que celui des vaftes terres de la Guyane : leur afpcét rappelle l'idée de la nature brute, ôc préfente le tableau nuancé de la formation fucceflive d'une terre nouvelle. ( Voye^ M. de Buffon, Epoques de la Nature jP^ vo & fuîv.) Note D, page 39. La ville de Nam-Kin étoit autrefois la réfidenec des Empereurs de la Chine; elle cft fituée au 31e degré de latitude, a fix ly de la rive méridionale de la grande rivière de Kiang. Cette ville a été autrefois d'une étendue prodigieufe ; mais elle a beaucoup perdu de fon premier luftre, depuis que la Réfidenec Impériale a été tranfportée à Pékin. Cependant, d'après les relations regardées comme les plus exact es, ôc les calculs des Académiciens ôc des Géographes François, Nam-Kin cft encore plus vafte que Pékin avec fes douze grands fauxbourgs, d'une demi-lieue ou de trois quarts de lieue de longueur chacun. Le circuit des murailles de celle-ci eft d'environ 17,4°° toi fes, ôc l'enceinte de celle-là a 16,8 go toifes de pourtour. Si, d'après les Auteurs, on cftime les douze ■ fruxbourgs de Pékin, chacun d'environ trentearpens, l'enfemblc tQtal eft de 11,680 arpens -, ôc il Nam-Kin cft quarrée , fa furface eft de 13,95:0 arpens. Nous entendons parler ici d'arpens royaux , °u des Eaux ôc Forêts de France, c'cft-à-dire, chacun de 71,344 $ toifes quarrées, ou de 22.0 pieds de côté. Voyez l'Eftài d'une Table Poléométrique fur les grandeurs de quelques villes, par un Anonyme, qui doit moins à la naiflànce qu'au mérite perfonncl & à des connoiiTances utiles, le rang diftingué qu'il occupe dans le Corps du Génie. Aucune ville connue ne préfente un fpcctaclc auiTi magnifique que Nam-Kin : fon enceinte renferme plufieurs millions d'habi-tans ; Ôc , félon moi, c'eft un grand mal politique. Tontes fes rues tirées au cordeau, font pavées de grands carreaux bleus : elles font larges par-tout, Ôc ornées en plufieurs endroits d'arcs de triomphe en marbre blanc ; de cent toifes en cent toifes, elles °nt des portes que l'on ferme pendant la nuit contre les voleurs. Les maifons qui bordent les rues n'ont toutes qu'un feul étage ; & l'uniformité, qui ennuie à la longue, produit ici un effet agréable. La ville de Nam-Kin cft bâtie en quatre , comme le font prcfquc toutes les villes Chinoifes : quoiqu'elle foit un peu Soignée de la rivière de Kiang, on y a pratiqué des canaux, par le moyen defquels les bâtimens viennent jufques dans la ville. Le Vice-Roi des Provinces méridionales fait fi réfidenec en cette ville,, ôc l'on y entretient en tout tems un corps nombreux de Tatars. C'eft à Nam-Kin où l'on voit cette fimeufe tour de porcelaine, dont on trouve la defcription dans les Itinéraires de la China, Note E , page yo. Le Sultan Mahamct avoit fait dépofer le Calife de Bagdat. Ce Calife, en qualité de fuccefleur de Mahomet, auroit dù pofféder feul la fuprême puiflancc temporelle ôc fpiritucllc fur les Muful-nians. Le Sultan s'étoit emparé de toute la puiflancc temporelle, & ne lailfoit au Calife que l'ombre de la fupériorité : il porta les prétentions fi loin, qu'après avoir envahi toute la Pcrfe ôc plufieurs autres Provinces confidérablcs, il envoya une garnifon a Bagdat, ôc fit favoir.au Calife Na/îr, qu'il avoit le droit d'y ré- fidcr toutes les fois qu'il lui plairoit ; ôc fur le refus qu'on lui oppofa, il obtint par la force ce qu'on n'avoit pas voulu lui accorder de gré; ce qui obligea Nafir à s'adreffer a Tchinguis-Kan, pour l'engager à déclarer la guerre au Sultan Mahamct, Tchinguis étant alors le feul Prince de l'Afie qui ne redoutât point la puif-fance du Sehak de Karafs'm. Mais à l'époque dont il s'agit, le Sultan vivoit en bonne intelligence avec Tchinguis, ôc celui-ci rejetta la propofition du Calife : l'autre, qui en fut inftruit, le dépolà. La haine des Chefs de la Loi n'en devint que plus forte contre le Sultan ; Ôc la trahifon qui livra Samarkant aux Mongols en fut la fuite. Parmi les Mahométans, chaque Gouvernement a un Chef particulier de la Loi, qui décide fouVcrainement de tout ce qui intéreife la confciencc ôc la religion : tous les partilans de ce culte obéiffent à fes ordres ; les Cadis mêmes ou Juges doivent recevoir leurs inftrucfions de lui, pour l'aclmimftration de la Juilicc : il a en outre la difpoiition abfoluc des biens légués aux Mofquécs, aux Hôpitaux, ôc à tous les ufages pieux ; Ôc comme ces legs font fréquens ôc ces biens confidérables, tous les riches Mufulmans fe faifant un devoir de confacrer, en mourant, une partie de leurs biens à des ufages charitables, ce Chef de la Loi jouit d'un crédit univerfel : fon pouvoir cft fi grand, que, quand il a envie d'exciter des troubles, routes les précautions du Prince ne peuvent empêcher l'Etat de tomber dans lesdefordres les plus étranges. Le nom de Mou/ci eft particulièrement affecté au Chef de la Loi de l'Empire Ottoman, Ôc le nom de Sedre à celui de la Pcrfe. Le Cadi cft le Juge ordinaire dans les villes habitées par les Mahométans : il rend la jufticc fur-le^champ, d'après les dépofitions des témoins & fur les pièces authentiques que les Parties peuvent produire, ôc cela fans aucunes formalités Ôc fans frais; mais ce qu'en appelle le tour du bâton lui rapporte plus que les frais ne lui rendroient. Dans les cas graves ôc douteux, il doit prendre l'avis des Moulhas ou Docteurs de la Loi; &c s'il s'agit de quelque crime qui mérite la mort, il ne peut faire exécuter le criminel, qu'après avoir donné connoiffanec du délit au Gouvernement. Ce Juge doit néccftaircmcnt avoir bien étudié le Koran, qui eft Je .code, la règle & le fondement de la Juftice Turque, Note Note F, page yo. Samarkant cft fortifiée de remparts de terre gazonnéc. Les tarifons y font bâties de bois ôc de briques : celles des perfonnes riches font de pierres, dont on trouve quelques carrières dans le Voiiînage. Les habitans font induftrieux. On prétend que ce font eux qui préparent le plus beau papier de foie qui fc fafle dans r Afie, ôc que fa qualité fupérieurc le fait rechercher de tous les Etats de l'Orient. On aura peine a croire que cette ville avoit dans fon fein une Académie qui étoit fameufe, il y a environ izo ans : c'eft un fait attefté par des Hiftoriens, Ôc confîgné dans les Remarques fur l'Hiftoire Généalogique des Tatars. Tous ceux qui défiroient s'inftruirc dans les Belles-Lettres, s'y rendoient des Etats voiiîns, pour y faire leurs études. Le château deftiné a la réfidenec des Kans exifte encore; il eft très-fpacicux : mais, comme la Province de Ma-Ourcnncr îi'a point aujourd'hui de ■Kan particulier, cet édifice eft tombé en ruine. Lorfquc le Kan ue la grande Boukarie vient paifer quelques mois à Samarkant, c'eft dans l'été; ôc il préfère, félon ï'ufage, de camper fous des tentes, dans les prairies voifines de la ville. Ses environs produisent des poires , des pommes, des raifins Se des melons d'un goût fi exquis, qu'ils en fourhilfent l'Empire du Mogol Se une partie de la Perfc. J'ai rapporté de mes voyages une ample collection de toutes les efpèces de melons de l'Aile, Se ils n'ont pas dégénéré en France. Tous les gourmets qui en ont mangé, conviennent que ceux de la Boukarie l'emportent fur les autres ; ils ont le goût de l'ananas, de la pêche, de la framboife, &cc. J'ai trouve Part d'empêcher leur dégéneration , ôc cet art eft fort fimple. La petite rivière qui palfe par Samarkant, &c qui va fe jetter dans la rivière d'Amu, vers le 92e degré de longitude, feroit d'une grande commodité pour la communication avec les Etats voifins, fi les habitans avoient l'induftrie de la rendre navigable. Il ne manque rien à cette ville pour faire un commerce confide» rable, que d'autres Maîtres, Se d'autres voifins que les Tatars Mahométans, qui font au#I frippons que les Tatars païens font amis de la bonne foi. Tome IL M Note G y page ci, C'eft fur les rives du fleuve Amu, l'Oxus des Anciens, que croilTcnt ces cxccllcns melons, ôc tous ces autres fruits délicieux qui font fi recherchés des Perfans ôc des Indiens, ôc que Ton tranfporte même jufqu'en Ruflie. Ce qui cft arrivé a ce grand fleuve il y a un fiècle , peut in té reflet les Hiftoricns de la nature, ÔC c'eft pour cela même que nous allons le rapporter. L'Amu a fa fourec au nord-cft du Royaume de Cachemire, vers les frontières de la petite Boukarie, dans les hautes montagnes qui féparent les Etats du Grand-Mogol de la grande Tatarie. Ce fleuve traverfe la grande Boukarie en courant de 1 cft a foueft ; Ôc dirigeant fon cours fur la même ligne, il (e partage en deux bras dans le pays de Karafs'm, a 40 lieues de fon embouchure : le bras gauche coule vers l'oueft, ôc fe décharge dans la mer Caf-pienne, à 38 degrés 10 minutes de latitude; tandis que le bras droit, après avoir paite devant la ville d'Ourgens, alloit fc rendre dans la même mer, à 12 lieues au nord du premier. Il y a plus d'un fiècle que le bras droit de l'Amu quitta tout-à-coup fon ancien lit, a fix lieues de l'endroit où il fc féparoit de l'autre, fans qu'aucun phénomène connu eût donné lieu a ce changement. Ses eaux ont pris leur direction vers le nord-oueft, ôc vont fe jetter dans la rivière de Kéfcll, a l'oppofite de la ville de Touk ; de forte qu'aujourd'hui fon ancien lit devant la ville d'Ourgens n'offre plus qu'un vafte canal qui cft à fec. Cette révolution a été caufe de la dépopulation de la ville ôc de fes environs, qui man-quoient d'eau pour arrofer les terres, ôc qui, malgré leur fécondité , ne rapportent rien, dès que l'eau vient a manquer. Note H , page 57. Dcrbcnt eft fituée fur le bord occidental de la mer Cafpicnnc, au 41e degré 50 minutes de latitude. Cette ville cft maintenant la clef de la Pcrfe, du côté de la Géorgie ôc du Dagheftan. Les hautes montagnes du Caucafc, qui régnent entre la mer Noire ôc la mer Cafpicnnc, viennent aboutir en cet endroit a cette dernière mer, & ne laiifcnt qu'une ouverture d'environ une petite lieue cntrsclles. C'eft dans cet efpacc que la ville de Dcrbent eft bâtie : elle eft "ivilee en trois parties. La ville fupéricure cft bâtie fur la croupe de la montagne ; c'eft une cfpècc de citadelle où le Gouverneur & la garnilbn font logés. La moyenne eft au pied de la montagne, & c'eft la ville proprement dite. La baife ville, qui cft la plus grande, s'étend jufqu'au rivage de la mer; elle ne contient pas Un grand nombre de maifons. Cette.ville n'a qu'une rade qui cft très-dangereufe : toute cette cote n'eft qu'une feule roche qui s'étend en avant dans la mer jufqu'à deux lieues, 6c dc-là l'im-poiîïbilité de faire tenir aucune ancre. On prétend que les Anciens ont donné le nom de Porta CafpU, ou Portes Cafpicnnes, a la ville de Dcrbent, 6c que c'eft hkander, Alcxandre-le-Grand, qui la fit bâtir. Quoi qu'il en foit, les Perfans donnent encore â cette ville le nom de Schaher-Jouman, qui fignific la Ville des Grecs. Sa longueur, de i'oucft à l'cft, cft d'environ une lieue \ mais ft largeur, du nord au fud, n'eft que de 470 pas. Plie eft fortifiée de bonnes murailles qui entourent la citadelle, 6c vont aboutir a la mer. Le commerce de cette ville cft, comme celui de Guinée, un commerce d'cfclavcs, que les Alains, fous le nom de Dagheftans, y amènent en grand nombre. Ses habitans font Mahométans ou Juifs, 6c ceux-ci fc difent defeendans de la Tribu de Benjamin. Les Ruffes s'emparèrent de Dcrbent en 1711, 6c ils en ont augmenté les fortifications. C'eft a la hauteur de Dcrbent que commence la fameufe muraille que les Perfans difent avoir été élevée par leur Roi Nav~ Schirvan, 6c qui s'étendoit de la mer Cafpicnnc à la mer Noire. De la hauteur de Dcrbent elle fc prolonge de l'oueft-nord-oueft a travers les montagnes de la Géorgie vers la mer Noire. Ce qui refte encore de cette muraille ancienne a par-tout trois pieds d'épaifteur. Sa hauteur actuelle eft très-inégale : en quelques endroits elle cft de fix a fept pieds, en d'autres feulement d'un à deux pieds; elle eft même entièrement abattue en plus d'un lieu. A la première vue on la croit bâtie de pierres ; mais quand on l'examine de près , on trouve qu'elle cft compoféc de terre pétrie de grèves 6c de coquilles, qui forment enfcmblc un corps il folidc, que la dureté même des meilleures pierres de taille ne ♦ l'égale pas. Pierre I, lors de fon expédition en Perfe, eut la cu-riofité de villtcr les débris de cette muraille, & de la fuivre aufïï long-temps que la fituation du pays Se fes propres affaires le lut permettoient. Il ne fc laffoit point d'admirer la ûmplrcité & la iblidité de cette compofition , par-tout il reiiftantc, qu'il fallut employer des forces confidérablcs pour en féparer quelques morceaux. Comme il s'étoit avancé dans les montagnes, il en trouva un pan de quinze pieds de hauteur qui avoit réiiftc à la lime du tems, Sz qui étoit relié dans fon entier. Il eft très-vraifemblable que cette muraille, uniformément bâtie, fubfîfteroit encore fi elle If avoit eu que les ravages du tems a craindre; mais la même main qui élève des monumens les détruit : les ruines font l'ouvrage des hommes. La plupart des villes, des bourgades &z des villages des pays d'alentour, font formés des débris de cette muraille. L'utilité dont fa compofition peut être aux remparts des villes maritimes où la grève &z les coquilles abondent, m'engage d'entrer dans tous ces détails : l'utilité eft le premier but de l'Hiftoire. On peut aulli élever des quais oc des parapets avec des lits de pierres Se d'une moufle particulière , plus adhérente aux pierres Se plus tenace que le mortier & le ciment. J'ai adretfé, en 1771, un Mémoire à ce fujet, avec des échantillons de cette moufle, au Mini lire des Affaires étrangères. Ce moyen cft le feul qui ait été trouvé dans un grand Etat, pour bâtir lblidcment dans l'eau. J'ignore l'ufage qu'on a fait de ce Mémoire, qui eft le réfultat certain de la pratique. Note I, page 66. La grande Tatarie s'étend en longitude depuis le 75* degré jufqu'au 150e, en comptant depuis la rive orientale du Volga, jufqu'aux bords de la mer du Japon au nord de la Corée , ce qui fait une étendue de plus de 700 lieues d'Allemagne, en fuppofant la lieue de 4000 pas. Quoique fa latitude foit inégale en plufieurs endroits, on lui donne d'après un calcul moyen 170 lieues, en calculant du 38e degré jufqu'au yic. Ainfi fes bornes à l'cft font l'Océan oriental : a roucit elle cft bornée par la mer Caf- HISTOIRE DE RUSSIE. 93 tienne , & par les rivières du Jaïk & de Tobol, qui la réparent de k Ruflie : une grande branche des monts Caucafe, qui commence Sut la rive orientale du Volga, vers le Jie degré de latitude , & qui s'ctcnd prefque en ligne directe vers L'cft jufqu'à la mer Orientale, k féparc au nord de la Sibérie; comme clic l'cft au fud par le KaraO/'m , les deux Boukarics, la Chine & la Corée. Elle prend ainfi près de la moitié de l'Aiic. On divirc aujourd'hui cette vafte domination en deux parties ; Savoir, la Tatarie ChinoiSc au fud-eft, la Tatarie indépendante au fud-oueft. La Tatarie Chinoife comprend le pays des Mantchcoux &e celui des Mongols ; ces derniers fc divirent en Mongols noirs &c Mongols jaunes , ou Mongols Kalkas. Les noirs font réparés des jaunes par le grand défert, appelle Chamo par les Chinois, &; Kobi par les Tatars. La Tatarie indépendante renferme le pays des Elouths ou des Kalmouks, les Ousbcks &c le Tourkeftan ; elle s'étend depuis la mer Cafpicnnc &c la rivière du Jaïk, du 71e degré de longitude vers les monts Altaï, ( monts d'Or ) jufqu'au r 10e degré ; & du 40e degré jufqu'au yJ degré de latitude. On lui donne environ 700 heues de longueur de l'oueft à l'cft, Se 500 dans Sa plus grande largeur du nid au nord. Cette portion de la Tatarie , comme l'a très-judicieufement obfcrvé le Rédacteur de l'Abrégé de l'Hiftoire générale des Voyages , a été le théâtre des plus grandes actions que l'Hiftoire attribue aux Tatars de l'orient Se de l'occident. C'cll-Iâ que le grand Empire de Tchinaùis-Kan Se de rcs fucccflcurs, prit naiffanec, Se qu'il eut fon fiégc principal, avant celui des conquérans Mantchcoux qui gouvernent aujourd'hui la Chine. La, pendant plufieurs ficelés, on vit des guerres farinantes , Se des batailles fameulcs, gagnées par de petits corps de troupes bien disciplinées, qui décidèrent du deftin de plufieurs Monarchies détruites aujourd'hui. La, toutes les richeffes de l'Afie méridionale furent plufieurs fois réunies Se diftipées. Enfin , c'eft dans ces déferts, que les arts Ôc les feiences furent long-tcms cultivés avec fuccès, & qu'on vit fleurir quantité de puiflantes Villes, dont on a peine à diftinguer aujourd'hui les traces, & dont les noms mêmes font oubliés. Note K , page 71; En 15-89 , Henri IV, qui n'avoir que cinq à fix mille hommes de troupes, fut attaqué a Arques par le Duc de Mayenne , qui en avoit environ trente mille \ les Ligueurs furent repoulTés de tous cotés , Se enfin battus. On amena au Roi un plafonnier de dirtinction : Henri alla â'fa rencontre, Se l'cmbralfa en fou-riant. 'Celui-ci , qui cherchoit par-tout des yeux une armée, témoignoït au Roi fa furprife de voir fi peu de Soldats autour de lui : Fous ne les voyc~ pas tous, lui dit ce Prince avec la même gjaieté , car vous n'y compte^ pas Dieu & le bon droit qui m'afjiflcnt. Oeil au fortir de cette bataille qu'il écrivit a Grillon cette fameufe lettre : » Pends toi, brave Cri lion \ nous avons combattu a Arques, •s Se tu n'y étois pas «. A la journée de Fontainc-Erançoife, Henri IV, avec un petit corps de cavalerie, mit en fuite les dix-huit mille hommes commandés par Ferdinand de Vclafco Se le Duc de Mavcnnc. Ce Roi des Braves fit par-tout des prodiges de valeur , parce qu'il étoit. chéri des fiens, qui étoient animés du même cfprit, parce qu'il donnoit toujours l'exemple â les foldats, Se qu'il combattoit auiTî (buvent pour la vie que pour la victoire. Il étoit chéri des liens , parce qu'il leur parloit toujours avec cette confiance qui précède les fuccès. «Souvenez-vous« , difoit-il aux Princes de Condé Se de Soiflbns, avant le commencement d'une bataille contre le Duc de Joyeufe , " fouvenez-vous que vous êtes du fang des Bourbons ; « Su vive Dieu, je vous ferai voir que je fuis votre aîné.... Et nous, «lui répondirent-ils, nous vous montrerons que vous avez de » bon cadets". On fait comment ce Prince haranguoit fes foldats dans les périls les plus éminens : » Amis , leur difoit-il , je fuis »3 votre Roi, vous êtes François , voila l'ennemi «. Enfin ce Monarque , qui fut de fes fujets le vainqueur & le père , n'avoit pas quinze mille hommes, lorfqu'cn 1593 il afliégea Paris, qui contenoit alors plus de deux cents mille habitans. 5958 -%A C+/C HISTOIRE physique, morale, CIVILE ET POLITIQUE DE LA RUSSIE ANCIENNE. LIVRE SIXIÈME. REGNE DE JAROSLAF II, VSÉVOLODOVITZ. 113S. Section première. T "*-jEs horreurs qui fuivirent la première victoire que les Mongols ÏCrnportèrent fur les Princes Ruffes confédérés, if étoient que *an-noncc des jours de deuil, de, fervitude ôc d'humiliation qui ^voient fuivre cette fatale époque. Batou-Sagin, pctit-fiîs de Tchinguis-Kan , trouva que la vengeance des Mongols rf étoit pas encore fatisfaitc par les maux qu'ils avoient caufés a la Ruffie j il penfa que les Généraux de fon aïeul ayant pénétré dans les provinces méridionales , c'étoit à lui de la foumettre par la force des armes. Entre les peuples conquérans ôc féroces, il n'y a jamais qu'une raifon décifive, la volonté d'envahir j jointe à la force : la force, fécondée de la fortune, fait la conquête, ôc le droit de conquête établit l'ufurpation. Entre les nations civilifées & polies, on ne va pas il vite en befogne : lorfque les Princes veulent lé brouiller les uns avec les autres, l'urbanité politique veut que de part &c d'autre on obfervc des procédés qui ont acquis force de loi. Les Princes rivaux doivent fc faire un compliment manifefte , dans lequel chacun d'eux cherche a établir fes droits,ou a colorer fes torts; ôc pour cela, on commence toujours par regarder derrière foi pour fixer la vue fur des évènemens qui n'ont pas excité la moindre fenfatïon fur les efprits aux époques où ils fe font pattes. Les Princes les ont vus tranquillement fe préparer dans l'avenir, naître enfuite fous leurs yeux, ôc finir avec la durée qui les emporte,parce qu'alors leurs ames étoient calmes. Mais changent-elles de difpoiltion ? tout change à leur égard : a les entendre, l'avenir les alarme avec raifon j le préfent les irrite ; ôc le paifé, déjà loin d'eux, fe rapproche pour leur préfenter une foule d'injullices qu'ils n'avoient pas apperçues. C'eft ici que commencent les grps niQts. Celui qui a tort dit ordinairement à celui qui a droit ; Si ce ncfl pas toi qui as troublé l'eau, c'ejl donc ton père.....La querelle s'échauffe ; on court aux armes -, Yultima ratio Regum tonne ; on s'entre-détruit, & fouvent pour une grimace que deux Miniftrcs de nvauvaife humeur fc font faite d'une extrémité de l'Europe HISTOIRE DE RUSSIE. 97 a l'autre. C'eft ainfi que les querelles pcrfonncllcs des hommes cn place deviennent fouvent des querelles d'Etat, quand il s'agit dc Satisfaire leurs defirs altiers ou leur animofitc particulière -> Se dans ce cas , ils ne manquent jamais de tranfgrcfler les loix , de violer les traités les plus faints, pour renverfer toutes les «arrières, fe jouer également Se de la confiance de leurs Maîtres, de la liberté, de l'honneur, de la vie de leurs concitoyens. Pfl peut donc mettre en principe, que fi les faits révoltans pro-duifenz quelquefois la rupture entre les Cours, plus fouvent encore c'ejl la rupture j fans motifs prépondérans, qui empoifonne les faits. Ici , la France doit des éloges au Miniftrc modéré Se paifible qui a le département des affaires étrangères (1); ces éloges feront avoués de toutes les Cours de l'Europe. Section II. George II n'eft plus,& les Tatars fc font retirés de la Ruiîic. A peine Jaroflaf eft-il allure de leur retraite, qu'il fait inftallcr a fa place fon fils Alexandre fur le trône de Novogorod, Se va Prendre poifeilion des décombres de Volodimir. Il rappelle dans Cctte ville les habitans difpcrfés, Se diftribuc des apanages ruinés a quelques Princes de fon fang. Des cendres encore fumantes, des villes remplies de cadavres, loin de lui infpircr de l'horreur pour la guerre, femblcnt l'y exciter > la haine cft le fentiment ^ui maitrife fon cœur; il s'arme, Se pourfuit un Prince, dont d croit avoir lieu de fe plaindre, jufques dans la principauté de Galitch j il le fait prifonnicr, ainfi que fon époufe. Section III. Batou-Sagin, en regagnant lcKaptchak, avoit envoyé un corps d'armée au fud-eft de la Ruftie, Se aux ordres de Mangou-Kan. •»»._______ ■ ( 1 ) M. le Comte de Vcrgcnnes. Tome //, N Ce corps s'empara de Péréiasflavle ôc de Tchcrnigof. Celle-ci ayant plus réfîfté que l'autre,fut livrée au fer & au feu. L'Evêque de cette ville tomba entre les mains des vainqueurs, qui le traitèrent avec diftinétion, Ôc lui rendirent la liberté. Ce traitement, qui étoit une fuite des principes de Tchinguis-Kan fur le culte religieux, ÔC du rcfpcd qu'il témoigna toujours a les Minières, s'eft perpétué chez les Mongols. Adorateurs d'un feul Dieu , ils révèrent par-tout les Miniftrcs de la Divinité, fans avoir égard à la différence des dogmes. Telles font les conféquences des idées-vraies, &, pour ainfi dire, innées chez tous les hommes. Le Général Tatar ne devoir pas fc borner a la prife de Péréiaflavlc ôc de Tchcrnigof; fes ordres portoient de marcher vers Kiof, ôc de s'en emparer, s'il étoit pofliblc. Mikaïl, fils de Jaroflaf, jouiffoit de cette principauté ; ôc le Général lui fit dire, que s'il defiroit conferver fa Capitale, il devoit fe foumettre aux Mongols. Mikaïl, en voulant éviter le reproche d'une lâcheté, fe rend coupable d'un crime ; & fait affaiiiner les Députés de Mangou. La crainte accompagne toujours le crime : le Prince de Kiof, redoutant le courroux ôc la vengeance des Tatars, abandonne fa réfidenec, ôc fuit en Hongrie. Ce n'eft pas en fe montrant plus féroce que le vainqueur, qu'on défarme fa colère ; c'eft en lui donnant des exemples d'humanité. Mais les Princes Runes étoient-ils plus humains que les Tatars } Leur hiftoire dépofe contr'eux. Section IV. 1240. Roftiflaf,Prince de Tchcrnigof, profite de la fuite de Mikaïl pour ufurper le trône de Kiof II en cft chaffe par un autre Prince qui, n'ofant pas tenir les rênes du Gouvernement, s'éloigne de -la ville 7 ôc en confie la défenfe à un Boyar, nommé Démitri. Ce Namejirùk > ou Lieutenant du Souverain, étoit plus grand 9*c ion Maître , puifqu'il mérita l'eftime Se radmiration des tatars. Leur Général avoit rendu compte à Baron -Sagin du Meurtre de fes Députés, Se, fur cet avis, ce Prince vint lui-n^ême atTïégcr Kiof Avant de commencer les opérations du uegc,il fit propofer aux habitans de fc rendre a des conditions favorables : il vouloit s'emparer de la ville par la douceur, Se la confcrvcr au lieu de la détruire. Démitri, qui la défendoit, ne leur permit pas d'accéder a aucune proportion ; Se fur le refus, Batou-Sagin en forma le blocus , Se fit battre les murs de tous les côtés avec les machines deftinées à cet ufage. La brèche cft faite, les Tatars montent a PatTaut. Les afïiégés leur oppofent une réfiftance vigoureufe; ils fe défendent fur la brèche pendant le jour, profitent de la nuit pour élever un mur autour de TEglifc de Sainte-Sophie, Se dès le point du jour le combat renouvelle avec une fureur égale. Le brave Démitti, qui étoit lc défenfeur de Kiof &: l'exemple du courage, cft grièvement blcffé Se fes bleifurcs le forcent à fe retirer. Les citoyens au "éfcfpoir abandonnent la brèche, Se fe retirent dans le retranchement de Sainte-Sophie. Une multitude fans Chef rcffemble, en quelque forte, a un corps fans amc : tandis que , d'un côté , les citoyens défendent la nouvelle muraille, de l'autre, les plus timides, c'eft-a-dirc le plus grand nombre fe rend fur les voûtes de l'Eglifc, qui s'écroulent par le poids, écrafent ceux qui s'y étoient réfugiés, Se détruifent, çn partie, lc retranchement. Maîtres de la ville, les Tatars en fureur fe permirent de grandes cruautés. Mais Batou-Sagin les fit cclfer : affez généreux, affez grand pour refpecter les talcns Militaires Se la valeur de Démitri, il le traita moins en captif ^u'en ami ; il pardonna aux habitans qui avoient fait une fi belle défenfe , Se leur permit de refter dans la ville, fous les ordres de fes Lieutenans. N ij Section V. La prife de Kiof annonçoit aux autres villes le fort qu'elles alloicnt fubir. Dans cet état de confternation générale, comment ofer feulement former lc deftein de fe défendre contre un vainqueur devant lequel la défenfe n'avoit, pour ainli dire, que le premier vol ? fc quel moyen de réfifter a-la-fois au courage guidé par 1 expérience, à une difeipline exacte, a un débordement de Tatars dont le butin étoit la paie ; à la violence, aux maifacres y aux déprédations ? Le falut public navoit plus d'afyle; dans cette extrémité, il falloit , ou fuir, ou laiflcr les Tatars conquérir fc régner. C'eft aufti ce que firent les Ruffes. Galitch, Volodimir en Volhynie, fc plufieurs autres villes fc rendirent à Batou-Sagin. Section VL La fureur eft trop violente pour être durable, fc la rage même a des intervalles de calme entre fes accès. Après les premiers tranfports de fureur qu'avoit éprouvés Batou-Sagin, lorfqu'il apprit le meurtre des Députés de Mangou fon Général, ce Prince comprit qu à force de détruire, il ne régneroit plus que fur des déferts : l'ambition de régner fur antre chofe vint au fecours des Ruffes. Les conquêtes fe fuivoient de près ; mais lc vainqueur, plus humain, faifoit diminuer les ravages de jour en jour. Batou-Sagin plus calme , fc rendu à lui-même, avoit du plaifir a s'entretenir avec lc généreux défenfeur de Kiof* Celui-ci, cherchant à éloigner de la Ruflïe un ami fi redoutable, lui parloit fouvent des richeffes de la Pologne fc de la Hongrie; fc ce fut, dit-on, par fes confeils que le Prince Tatar réfolut d'en faire la conquête. Les hommes courageux fe lailfcnt aifément tromper : en leur montrant toujours le point de vue qui les affeéte, il eft facile de les éblouir, fc de les conduire fans qu'ils HISTOIRE DE RUSSIE. 101 s'en appcrçoivcnt. Ce projet de conquête fut prcfqu'aufii - tôt exécuté que formé : les Tatars traverfent la Pologne avec une célérité furprenante, Se s'avancent jufqifaux portes de Cracovic. Bolcflas V étoit nul fur le Trône , Se la Pologne fans Roi. Fils indigne de Lezko, qui fut un Prince jufte, humain j modefte Se paifiblc , Bolcflas n'étoit qu'imbécilement dévot : une plus grande imbécilité encore , c'eft peut-être de lui avoir donné le furnom de Chaftc 3 parce qu'il vécut dans la continence la plus auftère avec une époufe vertueufe, jeune Se belle. Ce Prince, à l'arrivée des Tatars, ofa à peine fortir de fa capitale. Cependant une bataille fanglantc fe livre dans les plaines de Cracovic, Se les Polonois font battus. Bolcflas s'enfuit en Hongrie Se ne s'y croyant pas en sûreté , il va fc cacher dans un monaftère de l'Ordre de Cîteaux , fitué au fond de la Moravie. Lc peuple, abandonné de fon Roi, fe fauve où il peut : ceux qui n'émigrent Pas vont fc cacher dans les marais Se dans les forêts les plus inacceftiblcs. Section VII. Les Tatars font un butin immenfe, Se pourfuivent leur route , emmenant avec eux une multitude d'hommes. Ils pénètrent dans la Siléfie, taillent en pièce un fi grand nombre de troupes à la bataille de Lignitz, qu'ils remplirent, au rapport des Hiftoricns Orientaux, neuf grands facs des oreilles qu'ils avoient coupées. Après cette expédition,ils marchent vers Breflau,qu'ils trouvent encore fumante de l'incendie que fes citoyens mêmes y ont allumé a leur approche, avant de fe retirer dans lc château. Ils en forment le fiégc, Se fe flattent que bientôt la famine les en rendra maîtres. Mais un phénomène , dit-on, paroît tout-à-coup dans le ciel; A'air s'enflamme pendant la nuit ; des arcs &: des traits de feu Paroitfent fe détacher Se fondre fur les afiiégeans : la terreur s'en empare : leurs prétendus forciers donnent une interprétation finiftre à ce phénomène ; les Tatars fuyent avec précipitation , Ôc reviennent fur leurs pas. Les Siléficns attribuent a un miracle cette fuite incfpérée ôc la délivrance de leur viile, ôc rendent à Dieu des actions de grâces folemnellcs. On ne peut certainement qu'approuver ces transports de reconnoifiànce envers le Créateur ôc le Conservateur de toutes chofes : mais les prodiges déshonorent l'Hiftoire, Ôc nous penfons que l'exercice de la Foi ne détruit point ici l'exercice de la Raifon (i). (i) Le Créateur nous a donné en partage deux inftrumcns pour juger fainement les chofes : le bon fens pour toutes celles qui font du reflbrt de l'efprit : le coeur pour toutes celles qui appartiennent au fentiment. Mais ces inftrumcns ont leurs bornes : l'entendement cft fini 3 il ne peut appercevoir que les points intermédiaires de la chaîne immenfe qui embranc le monde & les êtres, & dont les extrémités fc dérobent à fa foibleflc. Lc cœur, de fon côté, renfermé dans une fphere étroite , ne s'élance pas d'abord au-devant des objets : l'un 8c l'autre avoient befoin d'un fecours toujours préfent. Nos fens font auffi les ménagers de l'amc & du cœur, les ponts de communication des objets extérieurs pour arriver à l'un & à l'autre j c'eft par eux fculs que lc cœur étend Ion exiftence hors de lui-même par le fentiment. Ces organes toujours ouverts aux fenfations, les reçoivent l'impreflion, qui en cft l'effet, corrcfpond nécefùircment avec le fens intérieur : cette corrcfpondancc fait naître une idée qui çft la copie de rimpreflion même. C'eft ainfi que lc cerveau & le cœur font les deux centres où aboutifTcnt les réfultats de tous les fens du dehors : c'eft-là que fc forment les images de tous les objets; que l'ame en reçoit toutes les imprc/Tions, comme une glace reçoit celles des objets préfens. Ces effets font certains j l'intelligence & la fenfibilité font les attributs de l'ame. Mais fi les fens extérieurs S: le fentiment interne, qui font correfpondans, fourniffent les matériaux de nos idées, & conféquemment ceux de nos penfées, ne doit-on pas les confidérer comme les premiers rcflbrts de l'intelligence & les mobiles du jugement ? Quand lame voit l'objet préfent dans l'image que lui en offre le fens intérieur, cette vue cft la perception. Si elle reproduit d'elle-même cette image, quand l'objet eft éloigné, cette reproduction cft ce qu'on appelle l'imagination. Quand elle en fait, au befoin, renaître l'idée, ave? la certitude de l'avoir eue, c'eft la mémoire. Elle fc forme enfuite des principes qui lient les rapports de ces objets entr'eux 1 ce lien rend nos réflexions réglées ; & celles-ci profitent les raifonnemens fuivis. Mais nos fens ne font pas infaillibles j les imprcflion* HISTOIRE DE RUSSIE. 103 Il cft permis a nn Hiftoricn, auili éloigne du pyrrhonifmc que «une crédulité ridicule , d'indiquer les caufcs phyfiqucs des phénomènes que les peuples groiiicrs regardent toujours comme des effets furnaturcls. La fupcrftition cft la plus dangercuiè ennemie de la Religion , qui eft la règle de nos mœurs ôc le gage de notre bonheur. Section VIII. Les anciens ont appelle Cali ardores > le phénomène igné que les Siléfiens ôc les Polonois regardèrent comme lc ligne vifiblç d'un miracle en leur faveur. On a obfervé , ôc c'eft une chofe remarquable, qu'avant l'année 1716, les phénomènes de cette nature étoient aufti rares qu'ils font devenus fréquens depuis cette époque. Quelle peut en être la caufe ? Je l'ignore. Quoi qu'il en foit, lc tems de leur apparition commence a la fin de Novembre, Ôc dure jufqu'au mois de Mai ; plus ou s'en-fonce dans le Nord , plus on eft près du Pôle, ÔC plus ces météores font fréquens. Ils ne commencent à paroître que trois ou quatre heures après le coucher du foleil, ôc dans la partie la plus élevée de l'atmofphère, depuis 40 à jo milles de hauteur perpendiculaire. Il faut les avoir vus pour fe former une jufte idée de ce magnifique fpeétaclc, toujours terrible aux peuvent les tromper & 1'cfprit eft fujet aux méprifes des fens. Alors le fentiment interne prcTcnte à l'ame une image infidèle : l'erreur amène toujours le mauvais raifonnement : les déciiions précipitées donnent des probabilités , & quelque chofe de moins encore, pour des faits 5 & c'eft précifément dans les cas pareils où lc doute méthodique eft indiC Penfablcment néceflaire : il eft la bouflolc'dc lame. On ne peut donc d'une (impie apparition inférer une exiftence réelle, parce qu'elle ne peut être qu'arbitraire ou aventurée. *•? raifon eft le rcfultat pur & fimple de nos facultés intellectuelles ; mais le bon fens cft ■1» raifon de l'ame ; 5c ce Juge éclairé ne prononce jamais que d'après l'évidence Se h «Urtc des idées, I4 certitude des faits, & la relation, des caufes Se des effets entr'eux. yeux du vulgaire 7 ôc c'eft pour ceux qui ne l'ont jamais vu, que nous allons lc décrire d'après nature;les Lecteurs inftruits peuvent fc difpenfcr de lire cette defcription : il faut écrire pour tout le monde. On obfcrvc d'abord une zone étendue, d'un noir foncé, qui fert de bafe à des fegmens de cercle, a des arcs doubles, quelquefois triples, qui regardent toujours le nord , ôc qui offrent des variétés infinies. A cette première décoration , fuccède bientôt un tableau mouvant de toutes fortes de figures : on voit fortir de cette zone obfeurc , des jets brilUns de lumière dont les rayons font divergens-, des aigrettes qui forment l'iris, fe çroifent en tout fens , 6c parcourent des directions obliques. Les jets les plus élevés vont fuccclilvcmcnt fe réunir a un centre commun auprès du Zénith, en gliiïant les uns fur les autres de même manière que les fcènes d'un fpectaclc. Ceux de ces jets qui occupent la partie inférieure de la zone, reftent perpendiculaires a l'horifon. Dans la plus grande magnificence du phénomène , on voit fc former une efpèce de couronne lumineufe vers lc Zénith. Les rhylicicns les plus inftruits, afïïgncnt a ce phénomène la caufe fuivante, qui peut-être n'eft pas la véritable. » Lc folcil, difent-ils, cft environné d'une atmofphèrc qui >j nous éclaire, 6c qui s'étend quelquefois jufqu'au-dcla de 30 » millions de lieues. » Lorfque les dernières couches de Eatmofphère folaire ne » font pas éloignées de la terre de plus de 60 mille lieues, elles >j tombent alors vers notre globe, en vertu des loix de la gra->5 vitation mutuelle des corps. La matière lumineufe de l'atmof-v phère folaire fe précipitant en affez grande quantité dans » l'atmofphère terreftre, elle doit néceflairement produire les. >3 effets finguliers que nous venons de rapporter <«. Ce HISTOIRE DE RUSSIE. 105 Ce phénomène, qui attire l'attention des Fhyficicns, Se qui eft digne de leurs recherches, eft , pour les peuples voilais du ■Pôle, un dédommagement de rabfence du foleil : la terre cft horrible dans ces climats, lorfque cet aftre les a quittés. Les fréquentes aurores boréales qu'on y voit y éclairent le Ciel, & préientent aux yeux des feux nuancés de toutes les couleurs, ce qui dépend des difTérens mouvemens Se des différentes formes de la matière lumineufe. Elles rcflcmblent fouvent a des drapeaux de taffetas flambé que l'on feroit voltiger en l'air Quelquefois elles tapilfent certains endroits du Ciel en écarlate , Se c'eft alors que le peuple les prend pour des lignes certains de quelques grands malheurs. Au furplus, ceux qui regardent ces météores avec d'autres yeux que les Fhyficicns, y voient tout ce qu'ils veulent, &: j'en ai été lc témoin. Les uns me difoient : 55 Voyez ces vailfeaux avec leurs voiles, ces châteaux antiques, >s ces tours renverfées. ... Ne voyez-vous pas, difoient d'autres, pendant la guerre de la Ruflîc contre la Porte, m ne voyez-vous pas » ces chars enflammés, ces armées qui combartentu? Ne feroit-cc point les prodiges de cette nature qui ont pu donner aux Poètes l'idée de l'Olympe, comme la vue des nuages groupés peut avoir fait imaginer la defeente des Dieux du haut de l'Empiréc > Chaque peuple retrouve dans les Cieux , par les phantômes de fon imagination , ce que fes yeux ont vu fur la terre. Appliquons cette vérité aux Tatars. Les aurores boréales font infiniment rares dans les contrées de l'Alie, Se les phénomènes céleftes qu'on y oblèrve , ne rcflcmblent point a ceux du Nord. Il faut donc pardonner aux Tatars la terreur panique qui arrêta leurs armes victorieufes devant Brellau. Lailfons-les en bataille devant Lîgnitz,oii ils défirent courageufement les Polonois, les Allemands, les Siléficns Se les Chevaliers Tcutu-niques , tous confédérés pour s'oppofer a leurs incurn*ons. Tome II. ° Section IX. 12,40. Les guerres civiles produifent toujours des calamités de plus, ôc il femble que les revers amènent de nouveaux malheurs. Aucun peuple fur la terre ne fournit autant de preuves de cette vérité que le peuple Ruffe ; & ce n'eft pas fans raifon qu'il a mis cette vérité en proverbe. Au moment où la Ruffie étoit en proie a l'ambition de fes Princes, les Tatars la fubjuguent $ ôc s'ils lui accordent quelque répit, tous fes voifins cherchent à profiter de fes défaftres. Tandis que les Lithuaniens fondent fur Smolcnsko , d'autres peuples attaquent d'autres contrées. Jarodaf rcpouila les premiers \ ôc fon fils Alexandre , Prince de Novogorod, fit tête aux autres. La Livonie ôc l'Eftonie étoient alors fous la domination des Chevaliers Porte-glaives ; ôc cette milice apoftolique avoit été inftituée pour étendre ôc affermir le Chriftianifme dans ces provinces. Ces Chevaliers dévots , fanguinaircs & ufurpateurs, formèrent le projet de tirer parti des malheureufes circonftances où étoit la Ruffie, ôc d'ajouter quelques-unes de fes provinces à celles dont ils s'étoient rendus maîtres par la force des armes. Ils demandèrent des fecours aux Rois de Dancmarck Ôc de Suède. Celui-ci fc mit à la tête d'une armée , la conduifit fur les frontières de la Ruffie, Ôc envoya des Députés aux habitans de Novogorod , pour les engager a fc foumettre à fa domination. La réponfe que leur Prince Alexandre fit aux Députés, fut de marcher a l'ennemi à la tête de fes fujets. Les deux armées en vinrent aux mains fur la rive gauche de la Neva , près de fon embouchure dans lc golfe de Finlande. Alexandre attaqua lc premier ÔC combattit en Héros ; le Roi de Suède fut bleffé de fa main, ôc la victoire qu'il remporta fut complcttc. Ce fut en mémoire de ce triomphe HISTOIRE DE RUSSIE. 107 %rulc-qu'il reçut lc furnom de Nevskij parce qu'il avoit vaincu fur les bords de la Neva ( 1 ). Le vainqueur s'enorgueillit de fes fuccès; ôc comme jufquc-la rien ne lui avoit réfilté, il crut pouvoir impunément porter atteinte aux privilèges dcNovogorod, confirmés par fon père même. Les citoyens alors pafsèrent rapidement de l'amour a la haine, Ôc le Prince fut forcé de fe retirer à Volodimir. Section X. 1141 ôc 124?.. Aprè3 fa retraite, un Prince, dont l'aïeul avoit régné pendant quelque tems a Novogorod, réfolut d'y commander à fon tour, ^c pouvant rien par lui-même, il appelle les Allemands, ravage avec eux cette principauté, &: fe rend maître de Plcskof. Alors fe Novogorodicns implorent le fecours d'Alexandre ; ôc dès qu'il reparoît, la Fortune fe range fous fes étendards. Il bat ks% Allemands, rafe une de leurs villes, reprend Pleskdf, force les Chevaliers Livonicns a lui demander la paix, en reftituant tout le pays dont ils s'étoient rendus maîtres. Section XI. Après trois années d'excurflons, Batou-Sagin retourna dans le Kaptchak; ôc les Ruffes, tranquilles a Volodimir, ôc vainqueurs à Novogorod ,efpéroient d'en être quittes moyennant le facririce de Kiof, qui étoit entre les mains des Lieutenans de Batou-Sagin. Mais ce conquérant tira les Ruifcs de l'illufion ; rdamtèair l'efprit de conquête eji le feul moyen de les confervet. 11 exigea donc que Jaroflaf vînt en perfonne à la horde , pour lui rendre hommage en qualité de vaflal. Jaroflaf s'y rendit avec l'un de fes (0 II eft bien étonnant que Pufendorf ne faite aucune mention de ce fuit rcmarquJ'V, qui s cft paiTé fous le regne d Eric Upfe ou le Bcguc, dont il rapporte les évcncnrtiï*. O ij fils, nommé Conftanrin. Batou-Sagin, &&$fattà& fa foumiffion; k reconnut pour lé principal Souverain de la Ruffie. A l'exemple de Jaroflaf, d'autres Princes vinrent s'humilier devant le Tatar, Se reconnoître fa fuprématic fur eux. L'année fuivante, Volodimir, Prince de Galitch, eut des difputes avec fes neveux au fujet de leurs domaines. Ne pouvant fc concilier, ils choifirent Batou-' Sagin pour arbitre. Celui-ci, voyant le peu d'union qui régnoit entre les Trinccs Ruffes, termina leurs différends, de manière que les partages qu'il fît , les âffcibliffoient tous également. Oetoit pour fc ménager des moyens Se des reffources dans fes projets ambitieux. Le pl?n de la politique des Tatars fera déformais ccT de' Carthage, qui n accordoit h fes alliés que ce dont ils ne pouvoientfc fervircontr'ellc,ou ce qui ne pouvoit contrarier fes vies d'agrandi fTemen t. La Ruffie, épuiféc depuis long-tems jjpar des fictions puiffantes, les vices de fes Princes , qui leur afÊnoient également les cœurs de leurs fujets Se l'efprit de leurs voifins, offroient a Batou-Sagin une occafion favorable pour porter lc dernier coup aux reftes languilTans de cet Empire. A l'époque dont il s'ag;t, lc Souverain des Mongols mourut âgé de y 6 ans. Son fneceffeur devoit , félon l'ufige établi , recevoir l'hommage de tous les Princes vallaux, immédiatement après la cérémonie de fon inltallation. Dès que Batou-Sagin en reçut la nouvelle, il ordonna a Jaroflaf de fe rendre à Karakum , pour rendre foi Se hommage au nouveau Souverain. Il n'y avoit pas à balancer : Jaroflaf obéit, Se après avoir rempli ce terrible devoir, il mourut, a l'âge de 57 ans, en revenant dans fes Etats. La médaille de ce Prince dit : qu'il s'arma contre les Livonicns Se les Allemands, Se qu'après les avoir vaincus, il retourna avec gloire à Volodimir, Se régna fept ans. Section XII. Le Prince Mikaïl ( Seétion III ), qui avoit fui de Kiof, après avoir fait aflaffiner les Députes de Mangou, fc s'étoit retiré en Hongrie, apprit, en 1245 , la retraite des Tatars dans leKaptchak, rcparut en Ruffie, fc fc retira dans la principauté de Tchcrnigof, qui avoit été fon apanage. A peine y étoit-il rentré, que les Lieutenans de Batou-Sagin lui lignifièrent de fc rendre à la horde, en qualité de vaffal, pour y obtenir la permiffion de régner. Mikaïl, raffiné par l'accueil que Batou-Sagin avoit fait a tous les Princes qui l'avoicnt reconnu pour leur Suzerain , fc rendit au Kaptchak. Il n'avoit pas craint d'ordonner un alfaffinat > il va mourir, par la crainte de commettre un crime en fc fou-mettant au cérémonial qu'on lui prêtent. Un ufage facré parmi les Tatars, avoif établi que les étrangers, qui dévoient être préfentés a leurs Princes, paflaffent entre deux feux, fc que leurs préfens fuffent purifiés de même. Après quoi, ils fe proiternoient devant la tente de foie qui appartenoit an Kan. Mikaïl, croyant que cette tente renfermoit des idoles , refufa opiniâtrement de fc foumettre a ce cérémonial. Batou-Sagin , indigné de fes refus , fc rappelle fa conduite envers les Mongols, & regarde fon obftination comme une nouvelle infulte ; en conféquence, il ordonne qu'on le falfe mourir. Le Prince Boris , qui l'accompagnoit, fut plus heureux ; Batou-Sagin le traita bien , Se le renvoya avec honneur. Sarrak, fils du Kan, étoit établi Gouverneur-Général de la Ruffie , fc réfidoit fur les frontières : Boris, avant de rentrer dans fon apanage, fut obligé de fc préfenter à ce Prince > c'étoit à lui a qui dévoient s'adreifer tous ceux qui vouloient fe rendre au Kaptchak, Section XIII. Svîâtoflâf, ayant appris la mort de fon frère, vint prendre polfcilion de la principauté de Volodimir. Mais lc cinquième fils du dernier Souverain , vint furprendre fon oncle, & s empara de fon Tronc. A peine jouiffoit-il de la puiflancc ufurpéc , que les Lithuaniens le forcèrent a marcher contr'eux, &: il perdit la vie dans le combat. Ses frères vengèrent fa mort. Les Lithuaniens battus, furent chalfés de la Ruffie. SviatoQaf remonte fur le trône f mais il ne tardera pas a l'abandonner pour toujours. Section XIV. 1148. Alexandre n'avoit pas fuivi l'exemple que lui avoient donné les Princes de fa famille : Novogorod n'ayant pas été fourni fc aux vainqueurs, il ne penfoit pas devoir fe rendre a la Horde. Mais Batou-Sagin penfoit autrement,& lui lignifia de s'y rendre. Comme un refus l'auroit expofé à une vengeance cruelle, il obéit, &; fc mit en marche avec le Prince André fon frère. Alexandre avoit une taille majcltucufe, de beaux traits, une phylionomie noble &c du courage : ces avantages réunis firent impreffion fur Batou-Sagin, qui témoigna aux Princes Ruffes combien il étoit flatté de faire connoiuance avec eux, &c qui les combla de careffes pendant lc féjour qu'ils firent a fa Cour. Il les envoya enfuite rendre hommage au Souverain des Mongols. Ce Prince confirma, non-feulement la domination d'Alexandre fur la Ruffie fcptcntrionalc , mais il y joignit encore la Ruffie méridionale. Il donna en même-tems au Prince André la fou-veraincté de Volodimir. Quelle politique réfléchie ! a travers le voile féduifant qui la cache, on lit le delTcin formel de mettre cu litige les droits des Princes Ruifes, de les armer les uns contre les autres, Se d arfoiblir également les trois grandes fouverainetés de Novogorod , de Volodimir Se de Kiof. La concefîîon faite a Alexandre ne pouvoit valoir que par la force des armes, 6c ce Prince étoit en état d'entrer en lice avec fon concurrent. André ctoit trop foiblc pour pouvoir défendre l'apanage qu'on venoit de lui donner : les Tatars lui fournilfent des troupes pour s'en mettre en poifciïïon, Se ce fut a l'aide de ce fecours qu'il détrôna fon oncle Sviatoilaf. Section XV. 1149. Nous avons dit ( Section IV ) que les Tatars, maîtres de Kiof, y avoient placé des Lieutcnans de leur nation : ce fait, quoique Vrai, paroît contradictoire avec ceux qui font confignés dans un petit ouvrage fait par un Moine, Se qui a pour titre : Synopjis. Quelques années après la conquête de Kiof, Danilo , fils de Roman, fut en poifeilion de cette principauté j Se comme il ne favoit certainement pas conquife fur les Tatars, il faut en conclure qu'il favoit reçue d'eux a titre de valfclage. Son fils Léon avoit époufé la fille de Cela , Roi de Hongrie. Cette alliance avec ua Prince Catholique, ou peut-être un autre motif, lui fit abandonner le Rit Grec, Se embrafier la Religion Romaine. Lc Prince Scherbatof dit que, pour prix de fa converfion, il reçut du Pape lc titre de Roi de RuJJïc ; ce qui lui attira la haine des Ruifes Se des Tatars. Ce fut dans cette circonflancc qu'André époufa la fille de ce Prince, Se fc lia étroitement avec lui. La haine que les Tatars avoient conçue pour Daniel, fut rcverfiblc fur fon gendre : trois de leurs Princes fondent fur tes principautés de Souzdal Se de Volodimir. Anâftê raifcmblc fes troupes,s'avance vers l'ennemi, cil vaincu, & forcé de fe retirer en Livonie avec fon époufe &C fes principaux Officiers ; il y fut bien accueilli du Grand-Maïtrc des Chevaliers Porte - glaive. Lc revers d'André fit craindre a Danilo d'éprouver bientôt lc même fort que fon gendre ; Se ce fut pour le prévenir , qu'il renonça à fon union avec lc Papc# Mais Alexandre IF s'en vengea par l'anathême qu'il lança contre lui : ce Pontife ordonna aux Evcqucs de Breflau ôc d'Ormus de prêcher une croifade contre ce Prince infidèle. Quelques années après ces évènemens, André fe rendit a la Horde, rentra en grâce, Se fut remis en poifçffion des principautés de Souzdal Se de Volodimir. RÈGNE 010100000111000190000102 069403^43014 REGNE D'ALEXANDRE I, JAROSLAVITZ, Surnomme' NEVSKI. Section première. l a difgrace d'André avoit été avantager! fc a fon frère Alexandre. Les Tatars avoient donné a celui-ci les principautés dont ils avoient dépouillé l'autre. Alexandre avoit établi fa réfidenec à v olodomir , & s'occupoit a raflcmbler les familles difpcrfécs par la crainte , ôc à réparer les villes que les vainqueurs avoient ruinées. Pendant qu'il s'occupoit de ces travaux utiles, fon fils Baille, qui l'avoit remplacé a Novogorod , défendoit courageu-fement fon apanage contre les entreprifes des Lithuaniens ôc des Livoniens. On a yu que les plus dangereux ennemis des Princes Ruffes, étoient eux-mêmes. Jaroflaf, frère d'Alexandre, deyint jaloux de la gloire ôc de la puiflancc de fon ncycu Bafilc. Il fe fit reconnoître des habitans de Plcskof pour leur Souverain, fe fixa dans cette ville , qui lc rapprochoit de Novogorod jôc c'c.l u>la qu'il intriguoit contre Bafilc, par les intelligences qu'il étoit a portée d'entretenir avec les habitans de cette capitale. Il manœuvra fi bien, que Bafilc fut chaffé, &: qu'il fut iiiftaUé h fa place. Alexandre prend les armes pour venger l'outrage fait à fon fils : Jaroflaf fuit cîc Novogorod, ôc ce lâche abandonne les fiens. Tome II. P ii4 HISTOIRE DE RUSSIE. Ceux-ci oppofent à Alexandre une défenfe à laquelle il ne s'attem doit pas : mais, comme cette ville étoit divifée en deux partis, le plus fort dépofa le Poffadnik, premier Magifrat militaire, 6c le calme fuivit cette dépofition : Alexandre fut reçu dans la ville, qui reconnut une féconde fois Bafilc pour fon Souverain. Section II. On a vu (Règne de Jaroflaf II, Section IX ) qu'Alexandre défit les Suédois près des bords de la Néva. Ce Prince, qui n'avoit pas oublié cette agrcfîlon , réfolut de porter fes armes en Suède ; il réunit fes forces a celles de Novogorod, 6c conduit fon armée par des chemins qui, jufquc-là., étoient inconnus aux hommes. Elle arrive chez les Tchoudcs, pénètre dans la Suède, enlève un grand nombre de prifonniers , 6c revient, dit-on, fur fes pas chargé de butin. Les Ruffes n'étant environnés que de peuples dont les befoins alloient a peine jufqu'à fe couvrir pour fe défendre des injures de l'air, quel riche butin a fiiirc fur eux ) quelles richeifes pouvoient fournir alors des contrées fauvages Si-des hommes fans induftrie ; Section III. Batou-Sagin mourut dans cette année, non pas au fîégc de Bude , 6c de la main de Vlasdiflaf, Roi de Hongrie , comme le prétendent plufieurs Hiftoricns. Batou-Sagin mourut de maladie, après plufieurs années d'infirmités. Il fonda plufieurs villes aux environs du Volga, entr'autres Chagari-Saraï, oii il faifoit fa réfidenec. Bourga, fon frère , lui fuccéda^ 6c ce Prince eft le premier Mongol qui embraffa lc Mahométifmc, HISTOIRE DE RUSSIE. ny Section IV. 1258. Des que Bourga eut obtenu l'investiture du Kiptchak , il envoya en Ruflie des Tatrrs, chargés de faire lc dénombrement des principautés de Rézan , de Mourom , de Souzdal , & d'y ln-ipofer des tributs, d'après la connoifianec de ces provinces ôc ucs fortunes de leurs habitans. Cela fait, Bourga envoya un BizskaA ou Collecteur dans chaque principauté, pour percevoir le tribut fixé Se furveillcr les Ruffes. Ces Officiers avoient chacun un corps de Tatars fous leurs ordres. Bourga n'étoit pas homme a fe contenter, comme Batou-Sagin , de la vaifalité des Princes Rudes & de leurs préfens volontaires. Faire des préfens pour Contenir L'ennemi au moment où il vient ravager les provinces, fans fc trouver en état d'arrêter fes courfes a l'avenir, n'eft-cc pas lc rappeller dans ces mêmes provinces? Les préfens, d'ailleurs, dans les mains d'un peuple belliqueux, font des gages des tributs futurs ^ ils ne mettent plus de différence entre l'autorité Ôc la protection j entre le finiplc tribut & la fu jet ion, qui dégénère prcfquc toujours en cfclavagc. Dès que les Pompées, les Lueullus s'enrichirent du fang des malheureux, bientôt on vit des Verres, ôc les provinces écrafées. Bourga envoya des Baskaks a Novogorod , pour y fiirc les mêmes opérations ; ôc les conjonctures forcèrent Alexandre d'efeorter lui-même les Prépofés Tatars qui venoient établir des taxes fur fes fujets. On doit juger par cette démarche fi humiliante pour un Prince edurageux, a quel point les Ruffes, même les plus braves, redoutoient ces conquérans. Une chofe remarquable, c'cfl que Bafilc étoit a la tête des citoyens de Novogorod , qui fe refufoient au dénombrement Ôc aux taxes, tandis quc fon père efeortoit les Prépofés de Bourga. Cette émeute aboutit au maflaerc du Poffadnik ÔC de quelques citoyens, r ij A l'arrivée dY lcxandre, Bafilc fe fan va à lleskof ; Se les hab-tanî de Novogorod traitèrent avec les baskaks, de manière que le dénombrement n'eut pas lieu, Se qu'ils accordèrent, a titre de préfens, les tributs réels qui leur rurent impofés. C'eft ainfi que Jcs Romains accordoient au titre d'Empereur, ce qu'ils refu-foient au titre de Roi. C'eft ici que la grandeur d'Alexandre fe couvre d un voile obfcur. Il fait des recherches exactes fur les auteurs d'une révolte légitime j Se quand il les a découverts, ri invente des fuppîiccs pour les mutiler ou les faire mourir plus doulourcufcmcnt. Il pourfuit fon fils, qu'il auroit dû cftimer, le chaffe de rieskof, Se initalle à Novogorod un autre de fes fils, nommé Démitri. Section V. Les Tatars rciTcmbloient à ces marchands armés, qui , après avoir reconnu un continent, fe l'approprient. Leurs Prépofés reparurent à Novogorod l'année fuivante, avec le ferme propos d'y remplir leur commifiion a la rigueur. Après de longs débats, Se différens moyens employés fans fuccès pour fixer la taxation, Alexandre Se les Baskaks imposèrent eux-mêmes chaque maifon. Ainfi la Ruflie étoit de jour en jour comme un crible d'où l'argent fortoit de toutes parts, Se fes capitales ne furent plus que les comptoirs des vainqueurs. Tel étoit l'état des chofes,. lorfque Pcfpérancc de les voir changer de face vint offrir aux Ruffes une confolation précaire. Nous allons en indiquer la caufe, d'après Abonlgafi-Bayadour. • Kajouk régna fur les Mongols après la mort de fon père, SC mourut un an après lui. Batou-Sagrn vivoit encore alors ; Se, comme fils de l'aîné des enfans de Tchinguis-Kan, il avoit au trône des droits incontcftablcs. Mais ce Prince, qui fentoit approcher fa fin ? rcfufa lc trône qui lui étoit dévolu. Sur fon HISTOIRE DE RUSSIE. 117 ïefus, les Chefs de la nation fe rendirent a Chagari-Saraï, pour le prier ele nommer lui-même le Prince lc plus digne de les gouverner. Il leur défigna Mangou, fils de Touli, qui réuniftoit cn fa faveur les vœux de la nation. Ce nouveau Souverain mourut «'une maladie contagieufe dans lc Tangout en 12.57. L'armée de Koublaï-Kan, frère de Mangou , reconnut ce Prince pour Souverain des Mongols ; Se de fon côté, Artok-Bouga, à qui Mangou avoit confié les rênes du Gouvernement cn fon abfcncc, profita du droit d'aîneife Se de l'autorité qui lui étoit confiée , pour s'emparer du trône. Koublaï lui ordonna d'en defeendre ; mais Artok, pour lui fermer toutes les voies de conciliation, fit mourir le Député de Koublaï. Voila donc deux frères ennemis qui vont en venir aux mains : mais cette grande querelle fe terminera plus généreufement que celles des Princes Ruffes. Artok-Bouga vaincu, Se forcé de fuir, implora Se obtint la clémence de fon vainqueur. Ces évènemens avoient lieu a l'époque où les Prépofés de Bourga exécutoient fes ordres à Novogorod. Outre ces troubles, qui pouvoient avoir une grande influence fur la Rufitc, il y en avoit d'autres qui paroiffoient devoir être plus avantageux aux Ruffes. Un Général Tatar, nommé Nogaï, s'étoit révolté contre fon Souverain, après avoir fournis, par fes ordres, les peuples qui habitoient la côte fcptcntrionalc de la mer Noire. Il s'étoit formé un Etat indépendant. Nogaï fut fou-tenu dans fa révolte par Michel Paléologuc; Se cette alliance fut feelléc par lc mariage du rebelle avec Euphrofinc, fille naturelle de cet Empereur. Cette nouvelle domination prit une forme politique : des Ruffes , des Allemands Se des Colonies d'autres peuples furent s'y établir ; Se à mefure que la puiffance de Nogaï augmentoit, celle du Kan de Kaptchak s'affoibliffoit d'autant de degrés. C'en: pofitivement dans ce choc mutuel des deux Etats Tatars, que les Ruffes crurent qu'ils pouvoient brifer le joue; u3 HISTOIRE DE RUSSIE, des vainqueurs. Les habitans de Volodimir, de Souzdal , de Jarollavc , de Péréiaflavc ôc de plufieurs autres villes, forment, dans le plus grand fecret, une conjuration contre les Tatars, Au moment convenu , les Collecteurs des impôts furent exterminés. Mais ces refies trop tardifs de vigueur n croient plus que fcmblables aux étincelles d'un feu qui s'éteint. Section VI. 12.62. Alexandre, a qui l'on avoit caché lc fecret de la conjuration , cn apprit Lc fuccès avec cfiroi : un Prince qui recevoit de Bfcûgâï les outrages les plus frnglans, fans ofer ni s'en venger, ni s'en plaindre ; qui fembloit accepter d'un barbare, au prix de l'or, lc droit de porter la couronne; qui fe chargeoit de taxer fes propres Sujets, ôc d'efeorter lui-même ceux qui venoient percevoir ces taxes, n'étoit certainement pas difpofé a braver un ennemi fi redoutable. Audi, plus Alexandre r'gocioit, faifoit des offres éV s'humilioit devant lc Prince Tatar, plus fes démarches étoient indignes de la majefté , plus aulli elles montroient fa foibleife \ & les Princes tributaires ou voifins des Ruifes n'en devenoient que plus rebelles ou que plus entreprenans. Les Tributaires de Novogorod ne manquoient pas d'embraffer l'occallon de fe icukrairc a un joug dur, ôc de fe venger d'une cfpèce de République inconftante, avare Ôc cruelle, qui dévoroit ceux qui ne pouvoient lui réfifter. Aulli, dès qu'elle éprouvoit quelques malheurs, les Lithuaniens en profitoient pour les aggraver. Alexandre, au défefpoir de n'avoir pu prévoir ni prévenir lc jualTacrc des Baskaks, s'attendoit a chaque inftant de voir le fer ÔC la flamme réunis pour venger cet attentat. C'eft dans cette perplexité cruelle qu'il reçut Tordre àaflcmblcr & de conduire lui-y;.-/// c à L: l'a Je tonus Us forces de la Rujjic. Ce Prince regarda cet HISTOIRE DE RUSSIE. ji9 ordre comme l'arrêt de mort de l'armée qu'il devoit conduire Se remettre au pouvoir des Tatars, pour leur faciliter les moyens de fatisfidre leur vengeance. Plein de cette idée, Alexandre prend la réfolution de fc rendre feul à la horde, Se de périr infailliblement , s'il ne peut obtenir de l'offenfé le pardon des coupables. Il fe rend auprès de Bourgaï, s'exeufe de n'avoir pu amener avec lui fon armée, cn donnant pour raifon qu'elle fecouroit alors les Lithuaniens attaqués par les Chevaliers Porte-glaives. Bourgaï fc contenta de cette raifon , Se pardonna aux coupables , cn faveur du zèle dont Alexandre lui avoit donné de fi grandes preuves, de la promeffe folemnellc du repentir des Ruifes, de leur exactitude a payer a l'avenir les tributs impofés. Ce Prince ayant pris congé du Kan, tomba malade après quelques jours de marche : le danger dont -cette maladie étoit accompagnée, le détermina a prendre l'habit Religieux, fous le nom d'Alexis, Se a faire des vœux monafliques. 11 mourut cn 1264. L'fglifc Ruffe l'a mis au rang des Saints. Pierre 1 fonda cn fon honneur un Monaftère près de l'endroit où ce Prince avoit vaincu les Suédois, Se y fit tranfporter fes Reliques. Ce Monaftère cft fous l'invocation de St. Alexandre Nevski. Pierre I inftitua encore l'Ordre qui porte ce nom, Se qui fut diflribué, pour la première fois, en 1715-, Se non pas créé, comme on l'a dit, par Catherine I. ■Cet. Ordre eft déligné par une croix rouge , émailléc avec des aigles d'or. Dans fon milieu cft Alexandre a cheval. La légende de l'étoile cft : Sanctus Akxandw. Le cordon cft de couleur pon-ccau, Se il n'y a point de chaîne. L'Impératrice Elilabcth a fait enfermer les oflemens de ce Prince dans un tombeau d'argent très riche, mais, mal exécuté. On trouve ce monument dans TEglife qui porte lc nom du Saint. On ne peut douter que l'Alexandre Ruffe ne fur vaillant, prudent Se même modéré ; mais la Poftérité a plus d'un reproche fondé à lui faire* Comment exeufer fes démarches humiliantes envers les Tatars, Se les fnppliccs qu'il fit fouffrir aux généreux défenfeurs de Novogorod? Quelle rclfource pour un Prince que l'humiliation? quelle baffeife n'indiquc-t-elle pas? Un particulier qui fe déshonore, peut du moins fe dérober a la fociété, Se faire oublier fon opprobre, en fe laiiïant oublier lui-même j mais un Prince qui s'eft rendu méprifabîc , laiffe pour toujours fa mémoire cn butte au mépris. Alexandre auroit pu être lc boulevard de la RuiTIe, comme cet Aëtius, 11 redouté des Barbares, fut celui de l'Empire d'Occident. Celui-ci du moins réparoit par fes talcns Se fa bravoure, les défauts de fon cœur, fi toutefois une qualité brillante , une vertu même , peut réparer des vices. Alexandre, médiocre dans tout autre fiècle, parut un grand homme dans le fien : tant il eft vrai que la grandeur eft, pour ainfi dire, une mefure d'optique! Alexandre, né cn 1220, commença à régner en 1251 , Se mourut en 1264. La légende de fa Médaille porte : 11 vainquit, cn 12.52., les Suédois, les Livonicns Se les Allemands, qui fai-foient des încurfions dans la Principauté de Novogorod. Il fc fie Religieux, après un règne de 12 ans, Se mourut âgé de 44. Ce Prince époufa la fille de Briatchiftaf, Prince de Polotsk. Elle lui donna quatre fils, Vaiïili, Démitri, André & Daniel : celui-ci eft mis au rang des Princes Souverains de Ruflie. Il eut pour fils George, Alexandre, Boris, Ivan, AphanalTi Se Fédor, RÈGNE 72 824776117636 RÈGNE de JAROSLAF III, JAROSLAVITZ. 12,64. Section première. Lorsque rcfprit de révolte & lc dclîr de commander fe font emparé d'une République, elle cil travaillée de convulfions, jufqu'à ce quelle reçoive lc coup mortel; & ce qui peut lui arriver de plus heureux dans cette pofition critique, tant pour la sûreté de l'Etat, que pour la tranquillité des particuliers, c'eft d'avoir bientôt un maître dont l'autorité s'établilfc allez fonde-ment pour détruire les germes des troubles, en étouffant l'cfpoir de ceux qui les font naître. Rourik I cft jufqu'ici lc feul des Princes Ruifes qui ait fenti la vérité de cette réflexion ; Se les citoyens de Novogorod étoient bien éloignés de la faire. Les victoires qu'Alexandre Nevski avoit remportées, la crainte qu il infpiroit aux Novogorodiens, l'acte d'autorité par lequel il plaça fon fils a leur tête, contre leur gré, 6c, au befoin, les fecours • des Tatars i tout lui facilitoit la conquête de Novogorod, tout concouroit a la foumettre à la loi générale des peuples de (a domination. La preuve qu'il s'étoit bien rendu redoutable a Novogorod , 6c qu'il pouvoit venir a bout de ce qu'il auroit entrepris a cet égard, fe trouve dans les actes de cruauté qu'il exerça, en faifant couper le nez, les oreilles, les pieds, les mains, 6c arracher les yeux â ceux des citoyens qui avoient eu le courage de réfifter aux Tatars. Tome II. Q A peine ce Prince eut-il reçu l'ordre de fe rendre au Kaptchak avec les forces de la Ruilie, que les Novogorodicns , cfpérant que les Tatars vengeroient fur lui Je fang de leurs Prépofés, entrèrent en négociation avec Jaroflaf, pour fe débarraifer d'un Prince dont ils n aimoient pas le père. Ils chalïcnt Démitri, tk reconnoiffent Jaroflaf, fon oncle, pour leur Souverain, Il l'on peut donner ce titre a un Prince qui, pour régner, figne la capitulation fui vante. Lettres de Novogorod-Drevniaia Vïvliophika. i° Jaroflaf s'engage de rcfpeétcr &c de conferver tous les droits de la République. 2°. De reflitucr les terres dont fon frère Alexandre s'elf emparé. 3°. De préférer a tous autres les citoyens de la République dans les affaires du Gouvcrnemcnr. 4°. De ne permettre qu'a eux feuls d'acheter des. villages &c des terres dans lc Domaine de Novogorod. 5°. De ne rendre aucun Jugement fans l'afliffanec du Poffadnik. 6°. De ne pas recevoir le témoignage des domeiliques contre leurs maîtres. 7°. De n'entreprendre jamais la guerre que du confentement des citoyens, 8°. De n'employer dans le commerce avec les villes Anféati-ques, que des Sujets de Novogorod. 9°. Enfin, de ne point s'abfcnter pour prendre le plaifir de la chaffe ou de la pêche, dans d'autres tems que ceux qu'on lui a preferits. Voila une capitulation bien étrange fans doute : elle préfente bien plus un acte de tutelle que de fouveraincté. Mais Jaroflaf vouloit jouer le rôle de Prince ; il accepta ces conditions, 6C les confirma par le ferment fut la croix. Elles font lignées de l'Evêque, du Poffadnik, du Tifaitski &z des citoyens du premier ordre. Mais HISTOIRE DE RUSSIE. u3 Jaroflaf ne fut pas long-tems Co-Souverain de Novogorod : 1a mort d'Alexandre lailfe vaquant le principal Trône de Ruffie, ôc il fuçcède à fon frère. Section II. Nous avons parlé des Chevaliers Porte-glaives dans la Livonic ôc l'Eilonie. Les rapports qu'ils ont avec l'Hiftoire de Rullic, exigent quelques détails qui les falîcnt mieux connoître. Les Chevaliers Livouiens furent réunis à l'Ordre Teutonique, qui prit naiflance pendant le ilége d'Acre , dont les Sarradns s'emparèrent cn 1188; échec cruel qui obligea Baudouin, Roi de Jérulalem,d implorer le fecours de tous les Princes Chrétiens. Ce liège meurtrier dura une année, pendant laquelle les maladies firent périr encore plus d'afîiégeans que le fer de l'ennemi. Cinq ciroyens de Brémcn ôc trois de Lubec , touchés des maux des Allemands leurs compatriotes , entreprirent de les foulagcr. Ils enlevèrent les voiles de leurs vaiifeaux , cn formèrent des cfpèccs de tentes , fous lefqucllcs ils reçurent les malades ôc les blcffés de l'armée Chrétienne , auxquels ils donnèrent tous les foins ôc les fecours qui dépendirent d'eux. Cette humanité charitable obtint les juftes éloges qu'elle méritôit, ôc les cncouragcmcns néceftaircs pour fonder des Hôpitaux dans Acre, après la prife de la ville, ÔC enfuite dans Jéruftdem, avec une Eglifc, fous l'invocation de la Vierge. Ce nouvel Ordre , ceux de Malthe, de Saint-Lazare Ôc du Saint-Sépulchrc , prirent naiilanec prefqu'cn même - tems, ÔC furent confirmés d'abord par une Bulle du Pape Ctlejïin III, en 11919 5c fous le titre de Frères Hofpitaliers, de la Vierge. Frédéric II, à qui les Chevaliers Teutons rendirent des fervices •importans, leur accorda de grands privilèges. En 1230,les Prulïicns portèrent le fer Ôc la flamme en Pologne; ils faccagèrent la Province de Culm , brûlèrent, dit-on, plus Qij de 2fo Eglifcs, emmenèrent captifs une multitude d'hommes libres, Ôc étendirent leurs ravages jufquc dans la Mazovie. Le Régent Conrad , a qui il ne reftoit qu'une feule ville, Plesko, appella a fon fecours ces Chevaliers. Varman de Sala, leur Grand-Maître , retiré a Vetitfe avec fes Guerriers, depuis que l'Ordre avoit été forcé d'abandonner la Terre-Sainte, prit des arrangemens avec Conrad Ôc les Chevaliers l'engagèrent a frire une guerre continuelle aux Pruilicns, jufqu'à ce que ces idolâtres enflent emb rafle la Religion Chrétienne. Conrad leur aiîigna , pour établiifement, le Château de d'Obrczin ôc fes dépendances. Satisfait de leurs ferviecs , Ôc dans l'cfpérancc d'en recevoir d'eux de plus confidérables encore, il leur céda lc territoire de Culm, ôc tout le pays fitué entre la Viftulc , la M ocra ôc la Dcrvenza, aux conditions cependant de les lui reftituer lors du partage des conquêtes a faire fur les Pruilicns , ôc avec cette claufe intéreflânte , qu'ils n entreprendroient rien contre la Pologne , ôc qu'ils feroient toujours prêts a la fecourir contre fes ennemis. Les fuites de l'ambition de ces Chevaliers, rappella fouvent, ôc toujours avec défefpoir, l'aveugle facilité de Conrad. Pour combattre ôc vaincre des hommes de cette trempe , il falloit du courage ôc des connoiffanecs militaires; ôc les victoires qu'Alexandre Nevski remporta fur eux , donnent une grande idée de fa bravoure ôc de fon habileté. Les Chevaliers Porte-glaives firent des Chrétiens, Ôc les dépouillèrent de leur liberté Ôc de leurs propriétés. En 1166 u un Prince de Lithuanie, nommé Domant, fe retira a Plcskof avec fa famille pour y recevoir le baptême; ÔC après y avoir reçu ce facrement, les habitans le prièrent de vouloir bien les gouverner, C'eft à cette époque que commença l'influence que les Princes Lithuaniens ont eue fur la Ruflie, ôc particulièrement fur Novogorod, HISTOIRE DE RUSSIE. fi| Section III. Le Lecteur fait que Plcskof étoit une dépendance de Novogorod : Jaroflaf regarda Domant comme un ufurpateur qu'il falloit chaffer, Se ceux qui Pavoicnt élu, comme des rebelles qu'il devoit punir. Ce fut dans ce deflein qu'il fc rendit a Novogorod, qui lui refufa des fecours, parce qu'elle regardoit, difoit-cllc, le nouveau Prince de Plcskof comme un défenfeur aflliré contre les entreprifes des Lithuaniens fur la République. Jaroflaf fut obligé de renoncer à fon entreprife. Section IV. Trois ans après cette époque, les Novogorodicns, toujours ennemis de leur repos, réfolurent de faire la guerre aux Allemands qui habitoient la Livonic. Plufieurs Princes Ruflcs, Se Domant lui-même,entrèrent dans cette querelle. L'armée Ruffe rencontra celle des Chevaliers Porte-glaives a quelques lieues de Rével, Se le combat s'engagea dès que les deux partis furent cn préfenec l'un de l'autre ». L'armée Allemande, difent les Chroniques, avoit a fon » centre un bataillon triangulaire hériffé de lances, Se rcffemblant » à un grouin de pourceau «. On a vu, dans l'Hiftoire des Tatars, que ces triangles mobiles étoient d'ufage parmi les Germains Se les Gaulois, Se que cette difpofition cft encore celle des Turcs Se des Tatars modernes. Ce fut pour rompre ce triangle que les troupes de Novogorod firent, cn pure perte, des prodiges de valeur ; elles furent obligées de fc retirer cn défordre, après avoir perdu le plus grand nombre de leurs Chefs. Les deux ailes Ruflcs attaquèrent les deux ailes Allemandes avec tant de vigueur, que celles-ci plièrent à leur tour, Se prirent la fuite, quoique leur centre ne fût point entamé. Le vrai n'eft pas toujours vraifemblable , Se fur-tout ici : cependant, il faut croire au récit des Hiftoricns, q-iand Us font reloge du courage des ennemis de leur nation: cette c pèce de déroute étoit le moment de l'attaquer en tous lns avec avantage ; les Rudes étoient infiniment fupérieurs en nombre ; mais ou doit croire que la contenance fière de ce bataillon , les efforts inutiles des Novogorodicns, ôc peut-être rapproche de la nuit, leur ôta l'envie d'engager un nouveau combat. Quoi qu'il cn foit, le bataillon profita de 1 obscurité pour fe retirer en bon ordre, ôc emporter avec lui les dépouilles de l'ennemi. Cet événement fïngulier préfente un problême à ré foudre : lequel des deux partis fut le victorieux dans cette jouinée ? Les Chroniques ont confîgné l'apparition d une comète en 12.68. On l'obfcrva, difent-clles , pendant treize nuits. On la voyoit au couchant, ôc la queue étoit dirigée vers lc midi. Section V. 1169. Les Ruflcs avoient porté la guerre cn Livonic; ôc les Chevaliers roitc-glaives, voulant ufer de repréfaillcs l'année fuivante, pénétrèrent en Ruflie, ravagèrent quelques contrées,ôc brûlèrent les fauxbourgs de Plcskof. Novogorod leur oppofa une armée ; les ravages ne furent pas portés plus loin ; une trêve fut conclue fous le nom de paix. Cette trêve indigna également Jaroflaf ÔC les citoyens de Novogorod : le Grand-Prince arme fes fujets, Ôc lc Paskak de la Principauté de Volodimir, à la tête de fes Tatars, fe joignit a l'armée RuiTe. Les Allemands, dit . on, demandèrent la continuation de la paix , aux conditions que Jarollaf voudroit y mettre , dès qu'ils apprirent que les Tatats. îuarchoicnt contr'eux : la paix fut conclue. Section VI. Jaroflaf fc méprit fur l'objet de la crainte ries Livoniens, ôc l'attribua a la terreur que fes armes leur avoient infpirée. Plein de confiance en lui-même, il crut que lc moment d'étendre fon pouvoir étoit arrivé, ôc qu'il pouvoit rcflreindre les bornes de celui de Novogorod, ôc tranfgrcffcr impunément les articles de la capitulation qu'il avoit acceptée , lignée &: juré d'obfcrvcr. Il fe trompoit. Cet attentat excita une violente fédition, qui obligea Jaroflaf a fortir de la ville. Les Novogorodiens lui envoient des Députés, pour lui annoncer » qu'ils ne veulent « plus le reconnoître pour leur Souverain, parce qu'il a commis » des injuflices,dépouillé des citoyens,les uns de leurs maifons, » 6c les autres de leurs richeffes ; qu'il a dreffé un grand nombre » d'oifeaux de proie, 6c privé les habitans des eaux du Volkof » 6c de plufieurs autres rivières, pour s'en réferver la pêche » exclufive «. Le foible peut être téméraire; mais fa témérité cft celle de l'amour-proprc, toujours voifin de l'humiliation. La hauteur de Jaroflaf y aboutir : il fupplia , promit 6c jura de réparer fes torts, 6c ne perfuada perfonne. La réponfe que les citoyens firent a fon fils, chargé de cette négociation, fut un ordre à Jaroflaf, de fortir inceffamment des terres de Novogorod, fans attendre qu'on l'en chafsât par la force des armes. Jaroflaf fc retira. Arrivé a Volodimir, il y médite fa vengeance; &: tandis qu'il raiTcmble des troupes , il implore le fecours de Mangou-Timour, Kan du Kaptchak. Ses Députés lui perfuadèrent que le Grand-Prince ne s'étoit attiré la haine Ôc les outrages des Novogorodiens, ennemis jurés des Tatars, que par fon zèle pour eux. Section VII. Tandis que Jaroflaf jouifloit, par anticipation , des fruits de la vengeance, Baille fon frère, Prince de Koflroma , profitoit de cette grande révolution pour fe placer fur le Trône de Novogorod : il inftruit les citoyens des démarches de Jaroflaf, ôc leur offre tous les fecours qui dépendent de lui. Ces fecours acceptés, Bafilc fe rend à la Horde, Ôc rend compte a Mangou-Timour des juftes motifs qui ont déterminé les Novogorodiens à fe révolter contre Jaroflaf. Lc Kan 1 écoute, voit qu'on l'a trompé, donne contre-ordre a fes troupes , qui marchoient au fecours de Jaroflaf, & abandonne les Princes Ruffes a leurs difeordes. Ce parti croit conforme à la politique des Tatars , qui confilroit â faire naître ou a entretenir des dilfentions parmi ces Princes, ôc à leur donner de la jaloufle les uns contre les autres. Il ne filloit pour cela que leur ambition réciproque, qu'un faux rapport ou qu'une préférence marquée. Alors le prétendu effenfé ou lézé ne fongeoit qu'a s'en venger fur fon rival , en cherchant à l'écrafer. Les querelles inteftincs qui epuifoient leurs forces, retferroient cn même-tems leurs chaînes. Toutes les Principautés Ruffes, affoiblies par les mêmes moyens, avoient paffé par les mêmes degrés de langueur , pour périr de la même manière , ôc tomber, pour ainfi dire , fous les mêmes coups. Section VIII. 1170. Jaroflaf, voyant qu'il n'avoit rien à cfpércr de Mangou-Timour, marche contre Novogorod avec fes fils ôc le Prince de Smolcnsk, fon auxiliaire. Les précautions qu'elle avoit prifes pour fa défenfe, déterminèrent Jaroflaf à recourir encore à une négociation ; HISTOIRE DE RUSSIE. 119 CÎatîon ; ôc au défaut de la force , il employa la rufe pour la faire réuilir. Il gagna lc Métropolite de Kiof, qui avoit une grande autorité fur les efprits; ôc ce Négociateur adroit détermina les citoyens à accepter les proportions du Grand-Prince ; dont le repentir devoit faire oublier le paffé. Les avis paternels du Métropolite produisirent l'effet defîré. Novogorod ouvrit fes portes a Jaroflaf, qui mourut un an après cette réconciliation. Ce Prince railla un fils, nommé Mikaïl. La légende de fa médaille porte , qu'il prit poffellion du Tronc en 12.64 ; qu'il marcha contre les Livoniens 6c les Allemands qu'il dompta, ôc que fon règne fut de fept ans, Tome H, RÈGNE de vasili i, jaroslavitz. Section première. Le Règne de Vafili cft d\ine ftérilité qui nous l'auroit fait paffer fous filcnce, 11 l'exactitude hiftorique ne nous forçoit a. en faire mention. Ce Prince, qui eft le dernier des fils de Jaroflaf II, Vfévolodovitz, ne rencontra aucun obftaclc pour monter fur lc Trône de Volodimir , &c fuccéda a fon frère. Les entreprifes de celui-ci fur Novogorod, & la protection que les Tatars accordoient aux Grands-Princes, avoient rendu les citoyens défi ans ; Se la crainte d'obéir a une Puiflancc abfolue, les détermina a fc fouftrairc de l'obéiflancc des Souverains de Volodimir, ôc a élire un Prince particulier, nommé Démitri, Se neveu de Baille. Section II. Cette préférence fut fuivie de la captivité des Marchands de Novogorod, répandus dans les villes dépendantes ou alliées de la République, de la ruine de Torjok livrée aux flammes, de la dévaluation des campagnes Se de la famine. Le Baskak de Volodimir accompagnoit Vafili dans ces expéditions cruelles : le Prince Démitri , réfolu d'oppofer la force a la force, marchoit au-devau* de fon oncle j mais la jonction 207862 7391 N%+$+$RS HISTOIRE DE RUSSIE. 131 des Tatars a l'armée de Vafili, fit fcntir aux troupes de Novogorod les funeftcs conféqucnces de leurs démarches : ne voulant pas s'cxpofcr a - la - fois à une double vengeance, elles témoignèrent a leur Chef leurs difpofitions à la paix ; ôc celui - ci ; indigné, fe retira dans fon apanage de Péréiaflavle, fur les bords du lac Kléchenin. Vafili fut reconnu pour Souverain de Novogorod, Son triomphe fut court ; il mourut après un règne de cinq ans. Rij ^~==,,=^^^^E^^==.---1- RÈGNE DE DEMITRI I, ALEXANDROVITZ. Section première. Démitri fucccdc a fon oncle Bafilc, &: réunit a la Souveraineté de Volodimir, la Principauté de Novogorod. Mais a cette époque, la Ruffie, s'il eft permis de s'exprimer ainfi, ne fubfiftoit plus pour fes Ptinces ; le Souverain n'en kyvix que le titre, lcsTatars s'étoient arrogé la puilfance abfolue. Maîtres des frontières, occupées par leurs troupes, ils pénétroient à volonté dans lc cœur des Provinces, ôc portoient par-tout la défolation. Ce rf étoit plus qu'à force de prières, d'intrigues ôc de baffeffes, que les Princes tributaires confervoient une ombre de puilfance. Mais peu touchés des baffeffes de ces Princes qui fc dégradoient, les Kans les foumettent fuccellivement à tout ce que la tyrannie peut impofer d'humiliant ; ils les obligent a leur payer des tributs annuels, qu'ils ne leur permettent pas de lever eux-mêmes fur leurs fujets : ils les afferment a des exacteurs qui les perçoivent par des moyens cruels ; ÔC témoins de ces vexations, les Princes n'ofent pas même s'en plaindre. Maîtres de leurs perfonnes, comme de leurs Principautés, les Tatars les oblïgcoicnt de comparoitre devant leur Tribunal, ÔC d*y rendre compte de leur conduite : arbitres fouverains de leurs démêlés particuliers, ils leur cnlcvoicnt leurs apanages, en difpo» foient à leur gré,leur impofoient des amendes,les condamnoient même à la mort, ôc faifoient exécuter leurs arrêts. Ils faifoient ^599 14 5 P+C+6 08342^0101 8MQO 0654 77 3476203260879557 HISTOIRE DE RUSSIE. 15; encore le dénombrement des peuples de Ruffie, 6c forçoient d'entrer à leur fervice ceux qui étoient cn érat de porter les armes, tandis qu'ils établilToicnt des garnifons dans les principales villes, fous lc commandement de leurs Baskaks (1). Section IL Ilftl. Tel étoit l'état de la Ruffie au moment où Démitri cn occupa le premier Trône. André, frère cadet de ce Prince, jaloux de fa puilfance, lui fufeite la haine des Tatars ; 6c après s'être empare de l'efprit de Mangou-Timour, il en obtient la Souveraineté de Volodimir. Démitri -, informé de la trahifon de fon frère, fc prépara à la défenfe, 6c fes préparatifs fournirent un nouveau fujet d'aceufation contre lui. Lc premier foin d'André, à fon retour du Kaptchak , fut d'annoncer aux différens Princes la volonté fuprême de Mangou-Timour, qui leur ordonnoit de joindre leurs armes aux fiennes contre Démitri, 6c les lâches obéirent. A leur approche de Péréiallavlc-Zalcskoi, oh Démitri s'étoit retranché , ce Prince, qui ne pouvoit réfifter a des forces il fupérieures aux fiennes, prit la rome de Novogorod, accompagné feulement de quelques Boyari qui lui étoient dévoués. (1) Le Traducteur des Chroniques dit, pages 83, 84, Tom. II, que les Etrangers fe font plû à exagérer encore l'humiliation des Princes Rulîes ; & après avoir cité un pafTagc de M. de Voltaire qui la confirme, il ajoute : «Je ne crois pas qu'on puilfe trouver de *> preuves de tant d'orgueil de la part des Tatars, Se de tant d'abjection de la part des « RufTes v. C'eft aux Lecteurs à juger de cet orgueil Se de cette abjection par les faits. Si les Tatars arTeaèrent quelques égards pour quelques-uns des Princes qui fe courboient fous leur joug, ils ne les ferment que pour leur propre intérêt, comme on voit quelquefois des fecours pernicieux qui foulagent pour le moment ; mais ces fecours hâtent la mort. Le Prince Scherbatof convient lui-même que le brigandage, la captivité, l'humiliation , le fer & k feu marquaient la préfence des Taurs en Ruiïic, Dès que les Novogorodiens font inftruits de fa marche , ils s'avancent cn armes contre lui jufqu'au bord du lac llmcn, 6c lui déclarent qu'il ne doit attendre de leur part aucun fecours, 6c qu'ils lui accordent, comme une grâce, un palfage dans leur pays , pour fc retirer chez les étrangers. Ils ofent plus encore ; ils demandent des gages qui les garantirent de fa colère : comme il fes deux filles ÔC plufieurs femmes des principaux Boyars qu'ils avoient fait prifonniers, n'euffent pas été des otages fuffifans : cela fait, ils invitent André à fe rendre a Novogorod, qui le reconnoît pour fon Souverain. La perfidie, l'ingratitude Ôc la cruauté des habitans de Novogorod, ne peuvent être comparées qu'au tableau des moeurs de Carthage. Ces deux peuples fans principes, perdoient courage avec autant de facilité ôc aufîi peu de raifon, qu'ils s'enivroient de faillies cfpéranccs j un feul revers les abattoit également. La terreur grofïilToit à leurs yeux les fuites d'un échec reçu, ôc leur faifoit perdre de vue toutes leurs reftources -, ils n'en voyoient que dans la foumiffion. Chez les peuples oîi la confidération n'eft attachée qu'aux richeffes, la vertu cft toujours facrifiée, lorfqu'clle fe trouve cn oppofition avec l'intérêt : c'eft lc premier arriHe du code des frippons, Section III, Après l'inftallation d'André a Novogorod, les Tatars fc rendirent dans lc Kaptchak; 6c leur retraite engagea Démitri à retourner dans fon apanage de Péréiaflavlc, dans l'cfpérance d'y lever des troupes, &: de combattre l'ufurpatcur. Celui-ci court a la Horde , 6c cn revient avec une armée qui commence toujours par ravager les Provinces qu'elle traverfe. Démitri, contraint de céder à la force, prend la réfolution de fe rendre, auprès de Nogaï, qui s'étoit formé une domination a part, après s'être détaché des Kans du Kaptchak; ( Voyez Scd. V, Règne d'Alexandre Nevski. ) HISTOIRE DE RUSSIE. 155-Nogaï accueillit bien un Souverain qui venoit reconnoître fa puiflancc, en implorant fon fecours : il le confirma par des lettres-patentes dans fes Principautés, Se lui donna des fecours pour faire valoir fes droits. A la vue des lettres de Nogaï, André reconnut les droits de fon aîné, abandonna lc Trône de Volodimir, Se demanda la paix. Section IV. 12.83 Se i2.8y. Les paix entre les Princes Ruifes étoient aufïi précaires que leurs règnes. Celle qui venoit d'être conclue entre les deux frères, fut rompue par un adtc de cruauté que Démitri exerça contre un Eoyar, confident d'André; Se cette querelle fe termina par la ccfïïon de Novogorod, que celui-ci fut contraint de faire cn fwcur de Démitri. Lc Prince lézé eut encore recours à la Horde: les Tatars, avides de butin, marchent a fon fecours, &: fc dif-perfent pour trouver des dépouilles. Démitri, fécondé des Tatars Nogaï s, tombe fur ceux du Kaptchak, les bat, les chaffe de la Ruflie. Cet événement remarquable de Tatars contre Tatars, affoupit pour quelque tems la haine des deux frères, Se donna lieu à une alliance qui prouve que les Tatars, malgré leur zèle pour leur culte, n'avoient pas d'éloignement pour le Chriltia-nifme. Fédor, Prince de Smoiensk, époufa la fille de Nogaï. Section V. 12.93. Mangou-Timour meurt : Tok-Tagou lui fuccède. André, accompagné de fix Princes Ruffes, fe rend à la Horde pour féliciter ie nouveau Kan. Ces Princes, qui le rcconnoilfent fes feudataires, profitent de la circonilancc, fe plaignent de Démitri, i}6 HISTOIRE DE R U S S I E. rappellent adroitement fon alliance avec Nogaï, ôc la vi&oirc qui cn avoit été le fruit. Tok-Tagou cède à leurs inltances , envoie une-armée confidérable eu Ruïîic, fous le commandement de fon frère, avec ordre de placer André fur le Trône de Volodimir. 11 étoit vacant a leur arrivée ; Démitri avoit pris la fuite, ôc s'étoit retiré à Plcskof. Les Tatars ne trouvèrent point d'ennemis à combattre ; mais ils ne relièrent pas oififs : quatorze villes furent pillées ôc dévaf-tées; Volodimir éprouva lc même fort, ôc André ne fut mis en rjolfeïïion que des ruines. Section VI. Plcskof, où Démitri s'étoit retiré, dépendoit de Novogorod , ôc les Tatars dirigent leur marche vers cette Capitale. Les citoyens viennent au-devant d'eux, portent des paroles de paix, ôc l'obtiennent par de riches préfens. Les Tatars, chargés de dépouilles, s'en retournèrent a la Horde. L'année fuivante, les frères ennemis firent la paix. André rendit a Démitri Volodimir Ôc tous les domaines qui cn dépendoient, Ôc fe retira dans fon apanage. Celui-ci ne fit que s'alleoir un moment fur le Trône, mourut cn 1294 > ôc laiffa un fils nommé Ivan. On lit fur fa Médaille, qu'il monta fur lc Trône cn 127S, qu'il conquit la Carélic avec lc fecours de Novogorod, Ôc régna cinq ans. RÈGNE 2686^907 49746133628813 HISTOIRE DE RUSSIE. 157 RÈGNE D'ANDRÉ III, ALEXANDROVITZ. J_j a poffcflïon du Trône vacant par la mort de Démitri, va donner à André un air de Prince légitime, &c c'eft tout ce qu'il cn aura. La profpérité ôc l'advcrfité le dégraderont également, l'une en relevant, ôc l'autre cn l'abaiflant trop. Ambitieux fans probité, il n'eut que la duplicité d'un courtifin adroit qui couvre fes deifeins d un voile perfide. Les attentats d'André contre fon frère, des fermens que fon cœur n'avouoit pas &: que fon caractère démentoit bientôt, font des taches que la pourpre n'efface point. Il n'étoit pas digne d'avoir des amis, il n'en avoit pas, ôc il n'en trouvera pas un dans l'Hiftorien. Volodimir, Kiof Ôc Novogorod étoient devenues, pour ainil dire, les trois Capitales de la Ruflie : trois Capitales indiquent naturellement un triple partage- de l'empire ; Ôc ces partages annoncent la foibleffe de l'autorité diviféc. Lc point d'où partent les opérations du Gouvernement n'eft plus au centre de l'Etat, ôc l'Etat n'eft plus un : adminiitré par trois principaux Chefs, dont chacun a un intérêt a part, comment confcrvcroit-il l'ombre même de l'unité? Telle étoit la pofition de la Ruflie, fous le règne d'André ; mais fa conilitution civile Ôc politique étoit pire Tome II. S 1194. Section première. Section II. encore. Novogorod fc croyoit libre, parce qu'elle étoit fa&icufc; elle fe croyoit indépendante , parce qu'elle changeoit de joug à volonté ; elle fc croyoit redoutable, parce qu'elle avoit des richeifes, Se qu'elle marchandoit fur lc prix du fang des mercenaires qu'elle avoit à fa folde, comme fur un effet de commerce. Mais ces mercenaires fans affection fc laiffoient aiiement féduire, pour palier dans les troupes du vainqueur, Se achever d'accabler un peuple dont ils n'eftimoient que l'argent. Les Tributaires, de leur côté, faifilfoicnt toutes les occafions de fe fouflrairc au joug dur de cette République avare. Les citoyens divifés entr'eux, ne délibéroient jamais de fang-froid, Se toujours par cfprit de parti, ou avec cette confufion qui fuit les revers : trouvant moins de rifque à fe rendre qu'a réiifter, ils fc déelaroient toujours pour lc parti lc pins heureux, Se favorifoient ouvertement les entre-prifes fur eux Se les ufurpations fur les autres. Vo!odimir, objet de l'envie de tous les Princes Ruflcs, n'étoit redoutable que loin de fes frontières, Se qu'autant qu'on lui laiffoit le loiflr de ralfemblcr fes forces difpcrfées. Sa puilfance n'étoit donc que précaire, Se dépendoit de la réunion de trep d'objets, pour qu'elle fût a craindre : c'étoit une pcrfpe&ivc eifrayante dans le lointain, pour les peuples timides ; mais à mefurc qu'on s'en approchoit, l'on découvroit fa foiblelfe réelle. Les Tatars du Kaptchak voyoient régner entr'eux cette union parfaite, cet cfprit de corps qui aifurent les fuccès ; tandis que les Ruifes, toujours cn proie a leurs divifions doixtcttiqucs, tournoient les uns contre les autres le peu qui leur reftoit de force : ne foupçonnant pas que leurs protecteurs étoient leurs tyrans, ils imploroicnt lâchement une valeur qu'ils avoient fouvent redoutée y Se les Tatars écoutoient avec plaifir des fupplications qui favorifoient le plan de conquête qu'ils avoient formé : ils pouvoient, a leur gré, exciter des tempêtes politiques, diflipcr ■ àJL E/ XAN 0 R O VI /■t't//i<' n ÂfosAoïcJ ^^$X ou faire crever forage, ôc fuivoient confia m ment le parti ic plus favorable a leurs vues. Ainil chaque diffention ajoutoit a. leur gloire, Ôc aggravoit lc joug des Princes Ruifes. L'intérêt du moment étoit lame de leurs confeils, de leurs réfolutions ôc de leurs entreprifes. Les Tatars n'imaginoient de reflburecs que dans la victoire ; ôc ils la fixèrent : les Princes Ruifes cn virent malhcureu.fcment d-ans l'abjection j ôc ils fe fournirent aux Tatars. Le fort de Kiof n'étoit pas plus heureux : cette Capitale ton-choit, pour ainil dire , aux limites de la domination des Kans. Elle étoit d'autant plus expo fée aux irruptions fréquentes des Tatars, qu'elle n'étoit pas défendue par les Princes, prcfquc toujours occupés de guerres avec la Pologne, laLithuanic, ôcc. Lc Prince de Galitz, qui l'avoit cn partage, finit par l'abandonner; le Métropolite Maxime l'abandonna a fon tour, pour fc retirer a Volodimir; ôc, peu de tems. après, les habitans, au défefpoir, fc difpcrsèrcnt dans les autres Principautés : de forte-que l'ancienne Métropole des Ruffes, abandonnée au premier occupant, ceiîa d'être une portion de l'Etat cn 1520. Ce fut Guédimin qui s'en empara, après s'être rendu maître de toute la Volhinic. Moskou étoit alors la feule Principauté exempte d'orages politiques : elle étoit fous la puilfance de Daniel, frère d'André, ôc le feul des Princes Ruffes, depuis Rourik,. qui ne contribua pas aux malheurs de fa patrie. Paifiblc ôc modéré, il s'occupoit4 uniquement de la tranquillité de fes Sujets, il agrandit Ôc cm* bellit Moskou , qui deviendra bientôt la feule Capitale de l'Etat ôc la réfidenec de fes Souverains. Section III. Le évènemens qui fe pafsèrcnt fous le règne d'André, font; Sij i°. La mort du Tatar Nogaï, qui périt dans un combat contre Tok-Tagou, Kan du Kaptchak. 2°. La fondation de deux Villes par les Suédois, dont l'une eft Vybotirg, ôc l'autre Lands-Kroon, ou Nienchantz, dont on voit encore les ruines au-dciTus de Pétcrsbourg. La première étoit une barrière contre les Ruifes ; ôc la féconde les empéchoit d'entrer dans la mer Baltique, en defeendant la Néva. 3°. La défaite des Novogorodiens qui voulurent s'oppofer à ces travaux. 4°. La deftrudion de Lands-Kroon, après la retraite des Suédois/ Trois corps d'armée fe réunirent pour cette expédition : la ville fut prife &: livrée aux flammes; clic n'étoit défendue que par quinze ou vingt hommes, les fculs qui reftoient des 300 que les Suédois avoient lai fiés pour fit garde : l'humidité du terrein avoit fait périr les autres. j°. Enfin, l'cntrcprifc d'André fur Péréiafiavlc, qui appartenoit à Daniel, Prince de Moskou. La mort d'André, qui arriva heu -teufement a fon retour de la Horde, où il étoit allé mendier des accours, épargna un malheur de plus à la Ruftic. 1 Lc Leéteur approuvera le filenre de l'Hiftoire, qui ne fait aucune mention de fon époufe, ni de fa poftérité. 11 régna en 1193, rendit lc Trône à fon frère Démitri cn 1294, y remonta la même année, ÔC mourut cn 1304. ^^99999999999 7817 ^//$9 4Z RÈGNE de mikaïl ii, jaroslavitz, 1304, Section première. Trois concurrcns fc préfentèrent pour occuper lc Trône de Georges III, qui ne laifioit point de frères après lui : le premier étoit Démitri, Prince de Tver; le fécond, George, Prince de Moskou; & le troifième, Mikaïl, qui réunifient en fii faveur lc vœu de la Nation, Ces émules de la Souveraineté ne commencèrent pas, comme leurs prédécclfcurs, par être des rivaux ennemis les uns des autres : ils convinrent de foumettre leurs prétentions refpeélives au jugement de Tok-Tagou, & de s'en rapporter a fa déciilon. Us fc rendirent tous trois a la Horde. Lc Kan crut devoir préférer celui des Princes qui réunilfoit les fuffrages des Ruifes ; il défigna Mikaïl, & lui donna des troupes pour faire valoir fes droits contre les prétentions que fes concurrcns pourroient former. Mais les cinq premières années du règne de Mikaïl fc pafsèrcnt fans trouble. Section IL 1313. Tok-Tagou mourut cn cette année. Les vertus qu'il pratiqua pendant fon règne, firent oublier lc crime qui l'avoit placé fur le Tronc de Kaptchak. On cft fondé a le croire, puifquil fut l'objet de l'amour de fes peuples. Usbck, Ton fils, lui fuccéda à làge de treize ans. Ce Prince cil le même que celui dont nous avons parlé a la Section LX1X de l'Hiftoire des Tatars. Il gagna fi bien I'arTcclion de fes Sujets, que, pour éternifer fa mémoire, ils prirent lc nom de ce Prince chéri ; nom qui cft encore celui de leurs defeendans. Le premier foin de Mikaïl, après la mort de Tok-ïagou , fut de fe rendre a la Horde, pour féliciter Usbck fur fon avènement an Tronc. Son voyage cft accompagné d'une circonftancc remarquable : il emmena avec lui lc Métropolite Pierre * comme fi la préfenec de ce Prélat eût été capable d'ajouter un prix à. phommage du Souverain de Volodimir. Nous penfons que cette démarche avoit un autre but, Se que le Métropolite avoit un intérêt particulier à accompagner Mikaïl à la Horde. Lc jeune Usbck reçut lc Prince Se lc Prélat avec les plus grandes marques de diltindion-, Se ce qui fuit fcmblc prouver que la puiilance des Chefs de l'Eglife Ruffe égaloit, dans l'efprit des Tatars, celle des Grands-Princes. On trouve dans un ouvrage Ruffe, intitulé, Drevniaia Fivïiophika, la formule des Lettres que donna Usbck au Métropolite Pierre, pour confirmer tous les privilèges attachés a fa dignité, Se pour conferver au Clergé les villes, les villages, les domaines, les forêts, Se généralement tous les biens qui lui appartenoient : il exempte le Chef de l'Eglife & lc Clergé de tout tribut Se de toute contribution pour la guerre ; il forme des voeux pour que le Métropolite jouiffe, fans aucun trouble, de fes prérogatives, Se pafle en paix le tems de cette courte vie, attendu , dit-il, » que le Clergé prie pour nous, qu'il nous pro-» tège, Se qu'il donne la force a nos armées «. Si cet acte apparent de refpcét pour la Religion fut dicté par la politique, il faut convenir qu'a l'âge de quatorze ans Usbck étoit un Politique habile. Section III. Pendant l'abfcncc de Mikaïl, Novogorod éprouva une difette fuivie de la famine. George, Prince de Moskou , tire parti de ce fléau , cn faifant répandre le bruit qu'il falloit attribuer cette calamité à la mauvaife adminiftration de Mikaïl. La calomnie produifit l'effet délire : le perfide George fut élu Prince de Novogorod. La nouvelle en parvint a la Horde. Usbck indigne, dépêcha un couricr â Moskou, chargé d'un ordre qui enjoignoie a George de fc rendre fins délai au Kaptchak. Il engage Mikaïl à retourner dans fes Etats, ôc lui donne des troupes pour forcer les rebelles a rentrer fous fon obéiffance. À fon arrivée, les habitans de Novogorod demandèrent la paix, qui leur fut accordée. Us fe révoltèrent enfuite , ôc rcnouvellèrent un traité qu'ils fe promettoient d'enfreindre encore à la première occafïon : leurs paefes, leurs fermens rfétoient autre chofe que la fol punique. Section IV. Pendant fon féjour au Kaptchak , le Prince de Moskou déguifa fi bien fon caraélère dur ôc faux , que fes manières obligeantes lui gagnèrent le cœur d Usbck, dont il époufa la fecur. Cette Princcffe prit lc nom d'Agathe cn recevant lc baptême. George, vindicatif comme la plupart des hommes foibles, ôc avide comme les Princes Ruifes, ne fut pas plutôt devenu beau-frère d'Usbck, qu'il voulut à-la-fois fatisfaire fi vengeance ôc fon avarice en dépouillant Mikaïl de la fouve-raineté:il demanda ôc obtint le titre de Grand-Prince cn 1317. U revint cn Ruflie avec des Officiers Tatars, chargés de l'inflaller cn cette qualité. Mikaïl, inftruit de toutes les intrigues de fon rival, avoit eu le tems de raifembler fes forces, ôc marcha avec elles à la rencontre de George. Celui-ci, voyant que la partie n'étoit pas égale, diflimula : il envoya des Députés à Mikaïl, pour lui propofer la paix ôc la renonciation à la Principauté de Volodimir. La renonciation fut acceptée, &; la paix conclue entre les deux Princes. Section V. Le Souverain légitime fit une grande école cn acceptant ces propofitions infidieufes : dès que fes troupes furent licenciées, George mit a profit la fécurité de Mikaïl; il intrigua ôc réuflit. L'ambition ôc la haine étoient les pallions des Princes Ruifes j il les brouilla avec Mikaïl, 6V: n'eut pas de peine à foulever contre lui Novogorod , conftamment infidèle a fes traités. Après avoir tramé les intrigues qui pouvoient lui être favorables, il ra(Pénible des troupes, ôc fécondé d\mc armée Ta-tare, il fe joint aux ennemis du Grand - Prince, qui réfidoit alors à Tver. C'eft avoir annoncé lc fort de cette Principauté; que d'avoir parlé de cette barbare confédération. Après l'avoir ravagée, les ennemis aiTiégèrent fa Capitale, Mais elle avoit un défenfeur dans fon Souverain légitime ; les Héros créent d'autres Héros, ou les développent ; le courage ôc l'exemple de Mikaïl, ôc l'amour que fes fujets avoient pour lui, triomphèrent de toutes les forces réunies : l'amour ôc le cœur des fujets font des remparts plus sûrs que des milliers de bras armés. Les Princes confédérés furent forcés de lever lc fiégc. George perdit la plus grande partie de fes troupes ; pourfuivi, atteint par Mikaïl, il eft vaincu, ôc fa femme tombe dans les mains du Vainqueur. Elle fut conduite à Tver , où clic mourut de maladie peu de jours après. Le perfide George répandit qu'elle y avoit été empoifonnée par Mikaïl, ôc cette odieufe imputation a été confignéc comme un fait dans plufieurs Chroniques, Ôc répétée d'après elles par plufieurs Hiftoricns nationaux Ôc étrangers ; tant HISTOIRE DE RUSSIE. 14c tant il eft vrai que les Ecrivains, & même les Héros, honorent rarement la vertu dans leurs ennemis ! c'eft un point décidé dans l'Hiftoire. Mais cette in;ufticc barbare relève la gloire de l'homme vertueux , ôc ternit pour jamais celle de Tes oppreffeurs. Mikaïl étoit né trop généreux, pour qu'il ne le frit pas dans une occafion où il n'y avoit que de l'honneur &• point de danger à l'être. Loin de s'expôfer â une vengeance redoutable , par-un crime inutile, les larmes de ce Prince arrosèrent la tombe d'Agathe. Section VI, George, après fa défaite, fe iauva a Novogorod. Elle lui four;-une armée, avec laquelle il marcha une féconde fois du côté de Tver. Cette armée ne fervit qu'à faire conclure la paix entre les Princes rivaux, qui confentirent à faire juger leurs différends par Usbck. Lc crime fuppofé vrai, Mikaïl auroit-il acquiefeé à une pareille condition ) Non , fins doute. Mais, raffiné par fon innocence , il envoya à la Horde fon fils Conflantin , âgé feulement de quatorze ans. George s'y rendit avec ceux des citovens de Novogorod qui étoient les plus dévoués a fes intérêts. Le Lecteur n'a pas befoin qu'on lui indique ici les coupables moyens auxquels ce Prince eut recours pour provoquer la haine du Kan contre fon rival. D'après les calomnies de George , Usbck envoya un Député â Mikaïl,avec ordre de fe rendre inceffamment auprès de lui ; &: au départ du Député, il fit lever une armée, deftinéc à marcher contre ce Prince , s'il ofoit défobéir. Mikaïl avoit prévenu Tordre d'Usbek ; dé|a il s'étoit rendu de Tver a Volodimir, lorfqu'il rencontra le Député Tatar. Ce Député étoit homme de bien : Mikaïl n'eut pas de peine à fc concilier ion amif'é; une confiance mutuelle s'établit entr'eux, & le Tatar , pçrluadé de l'innocence dû Prince de Volodimir, Pinftruhit chp Tome IL T •14* HISTOIRE DE RUSSIE. mefurcs qu'on avoit prifcs pour salfurcr de fà perfonne, d'après les calomnies qu'ont avoit mis en aval r pourlc perdre. Le récit du Tatar fit frémir les fils Se les amis de Mikaïl: ils eurent recours aux prières &: aiu larmes pour l'empêcher de fe rendre à la Horde, Se tous fe députèrent, à l'cnvi, l'honneur d'y aller à fa place. Mais l'hcnneur ne connoît point de délais quand il cil compromis: Mikaïl réfifta aux prières Se aux larmes, fit un tefiament pour affûter à fes enfans les apanages qu'il leur deftinoie, Se partit pour le Kiptchak. Section VIL Mikaïl arrive à la Horde, Usbek l'accueille , cvr, à fon exemple, les" Courtifans lui font des proteftations d'amitié: c'eft la fàuflc monnoie des 'Cours. Kavgadi, implacable ennemi de Mikaïl, Se qui jouiffoit d'un grand crédit auprès du Kan, fut le premier à lui offrir fes bons offices! Plus de fix femaincs s'écoulèrent fans que rien confirmât au Souverain de Volodimir lc fondement dos Craintes qu'on lui avoit infpirées. Mais fa préfenec .à la Hordch, Se l'accueil qu'Usbck lui avoit fair, redoublèrent les intrigues de George pour le perdre dans l'efprit dti Kan". Des calomnies rcnailfantes, appuyées d'un parti nombreux, firent une impreflion fi forte fut Usbek, qu'enfin il ordonna d'arrêter Mikaïl, Se de le dénoncer a la Jinlicc. L'officieux Kavgadi fe chargea de l'exécution de l'ordre, Se lc plus acharné des accu-fateurs du Prince, devint fon premier Juge. Section VIII. La caufe de l'homme jultc cft ifolec, tandis que les fcélérats font caufe commune; ils travaillent de concert, Se cn fous-œuvre , comme la taupe à la ruine de celui qu'ils veulent perdre. Comment éviter le poignard qui nous frappe dans les ténèbecs? Les p/éfens que George employa pour acheter la bienveillance des perfonnes cn place , ôc celle des femmes d'Usbck ; les liaifons qu'il avoit contractées pendant fon féjour à la Horde, fon parti. nombreux , fes calomnies, fes âbtafcj nations, produiiircnt le fuccès qu'il s'en étoit promis. Milu'rf n'avoit pour lui que fon courage Ôc fa- vertu : mais il ne 11:ilit pas d'avoir de l'honneur; ce n'eft pas allez que le cœur cn foit le dépôt ôc l'innocence la gardienne ; il faut le défendre, cet honneur, contre ceux qui n'en ont point. Il ne fufHfoit donc pas à Mikaïl de prouver fon innocence; c'eft a elle feule que fon accuiateur ôc fes Juges en vouloient , pour profiter de fes dépouilles : comment garantir ces dépouilles des mains de la rapacité ? y.* - ;iji;K r-1 m :rjfjf.xl jiuol K i noqqu 'A ÀîâtfJ i Section IX. C'eft dans la manière de conftater un crime Ôc d'en découvrir l'auteur, que des Juges intègres apportent toutes leurs lumières, toute leur prudence , toute leur impartialité : mais on ne refpccte ainil l'honneur, la vie ôc la liberté de l'homme, que lorfqu'on connoît bien toute la dignité de fon être ; ôc ce,n'eft pas parmi les brigands hardis qui marchent cn troupe, accoutumés a livrer la guerre aux animaux les plus féroces , Ôc qui lc deviennent prefqu'autan.t qu'eux. Mikaïl cft aceufé d'avoir empoifonné Agathe , feeur du Kan, ôc répoufe de George : Kavgadi fc joint a l'aceufatcur, pour cmbarralfcr , pour accabler l'accu fe; ? pour l'intimider par un afpcct févère,&: pour augmenter fon trouble, en lui manifeftant la volonté de lc trouver coupable. Toutes les raifons que Mikaïl fournit pour la juftifkation furent étouffées fous la force împérieufe de rinjufticc : toutes les aceufations de George furent bien accueillies & aggravées dans la rédaction ; cependant, loin d'avoir des preuves contre Mikaïl, il n'y avoit pas même de Tij précomptions contre lui: mais l'interrogatoire étoit a charge 8c non pas à décharge. Les Courtifans, qui veulent perdre l'objet de leur envie ou de leur haine, ont toujours entendu ce qui n'a jamais été dit -, Se vu ce qui ne s'eft jamais fait. Les Juges, iniques Se fanguinaires, déclarèrent à Usbck que le Prince de Volodimir étoit convaincu d'avoir empoifonné Agathe. Section X. Usbek aimoit la jiiftice; lc cœur des Princes cft fon fanctuaîre: avant de prononcer l'arrêt de Mikaïl, il ordonna que l'affaire fût examinée de nouveau avec la plus fcrupulcufc exactitude. Cet ordre fiiit l'éloge de fon humanité, mais cet ordre ne fuffi-foit pas pour fiuwcr l'innocence, Lc perfide Kavgadi, qui faifoit à Usbck lc rapport de l'affaire, loua beaucoup la prudence Se l'équité de fon Maître ; Se ce dangereux ennemi de Mikaïl, feignant les difpofitions les plus favorables envers ce malheureux Prince, promit au Kan de ne rien négliger pour conftater fon innocence dans la révilion du procès. Usbek donna dans le piége; il nomma Kavgadi Chef de la Commiiïion, reffonree ordinaire de l'homme injufte contre l'homme innocent. Ce fut par-là qu'Usbck devint coupable de la mort de Mikaïl, en cherchant même a le fauver. La pitié n'eft une vertu , Se la juftice n'eft équitable que quand elles ne font pas ftérilcs; l'une Se l'autre le furent dans cette caufe majeifre. Usbek devoit fervir d'égide au Prince de Volodimir, qui avoit apporté fa tête fous le glaive de fa juftice : ce Prince n'avoit point de défenfeurs, Se fes adverfaires étoient plus ou moins intéreffés à le perdre. Usbck devoit penfer qu'on ne commet point de crime inutile, quand on cft né, comme Mikaïl,avec un penchant a la douceur, a la modération, à la paix, au milieu même des fuccès de la HISTOIRE DE RUSSIE. 14$ guerre. Il devoit penfer que Mikaïl n'avoit aucun intérêt à empoifonner Agathe ,& qu'au contraire, il cn avoit un très-grand à fc rendre favorable lc Chef Souverain de la Horde. Ce crime d'ailleurs lui lailfoit tout à craindre de la vengeance de George, Se de celle d'un ennemi contre lequel il n'avoit pas la force de fc défendre. Enfin , le fage Usbck devoit croire que fi la confidence de Mikaïl lui eût reproché l'cmpoifonneiiient d'Agathe, il fe fût bien gardé de confentir à ce que fes différends avec George fuflent jugés a la Horde même. D'ailleurs , fi Mikaïl eût été coupable, fc fcroit-il rendu au Kaptchak, d'après la confidence que lui avoit faite le Député d'Usbck ? Non. Il auroit fui la Horde, pour fe fouftraire également à la fureur de George &: à la vengeance d'Usbek. Il y avoit un moyen infaillible de prévenir rinjufticc, 6c de rendre nuls les faux témoignages que George avoit achetés : lc jugement de Mikaïl devoit être précédé de l'information la plus fage, la mieux éclairée 6c la plus convaincante ; 6c cette information auroit dû être faite devant Usbck même , qui auroit protégé Mikaïl contre la fureur oppreffive de fes aceufateurs 6C de fes Juges, & qui auroit proportionné la réparation a l'outrage, 6c le châtiment au crime, de quelque côté que fût le coupable. Son cœur généreux devoit fentir qu'il n'eft déjà que trop affligeant d'être foupçonné, fins aggraver cet état douloureux par des privations humiliantes 6c cruelles, avant que l'accufation eût été clairement prouvée. C'eft alors feulement qu'un grand crime demande un grand exemple. „ Usbek devint donc, fans le vouloir,le complice des aceufateurs 6c des ennemis de Mikaïl, en commençant par ravir l'honneur 6c la liberté à un Prince qui n'étoit encore aceufé q«e d'un crime fans preuves, 6c qui ne pouvoit échapper à fa jufticc. Usbck commit une faute bien plus grave encore, cn chargeant le même Tribunal ôc les mêmes Juges de la révifion de la procédure; tout lui annonçoit que lc fécond jugement confirmeront lc premier. Lorfquc la procédure s'inftruit toujours de même, &c par des hommes juges ôc parties , c'eft alors que l'injuftice triomphe > c'eft alors qu'elle porte fans crainte lc coup mortel, Ôc qu'elle afiafiinc au nom de la Loi. L'infortune Mikaïl, déclaré coupable par lc premier jugement, comparut enchaîné devant fes Juges : on renouvclla toutes les aceufations portées contre lui, 6c on l'interrogea avec plus d'animofité que la première fois. Il répondit fur tous les chefs, cn démontra.le faux, ôc prouva fon innocence d'une manière victorieuilv 11 exifte , fans doute, des fcélérats intrépides, qui, après avoir commis lc crime clans les ténèbres, fe montrent au grand jour avec affurance ; on voit la fécurité fur leur vifage. La contenance de ces coupables, qui fc flattent de l'impunité, eft celle d'un guerrier qui fe prépare au combat, qui va lutter corps, a corps avec un ennemi qu'il ne redoute pas. Cette fécurité du crime fans témoins , n'eft pas celle de l'innocence , qui eft toujours fimplc ôc modefte (r). Telle étoit celle de Mikaïl : mais (l) Voyez, lifez & relifez les Réflexions phi'ofophiques fur la Civilifation ; la Théorie des Loix Criminelles , par M. Briifot de Varvillc ; les Obfervations fur les Loix Criminelles de France> par M. Boucher d'Argis; YEfui fur les Réformes à faire dans notre Légiflation Criminelle, par M. Vermeil, Avocat au Parlement de Paris. Ces Ouvrages, qui ont tous paru en 1781, fiiffiroicnt fculs pour immortalifer le fiècle qui les a vu naître , & l'humanité doit des couronnes civiques à leurs Auteurs. Ces productions fimultanécs prouvent, de la manière la plus forte, que les grandes vérités, telles qu'il importe lc plus à l'homme de connoître, n'ont qu'un centre commun & que te même alphabet : les fentimens qu'elles inf\>irenc à ceux qui les méditent avec fruit, ton: les mêmes, ou ne diffèrent que par la manière de les rendre plus ou moins fcnfïbles & convaincantes. Heureux les Ptiaccs foui le règne dcfqucis naiflent des hommes couç-, ki, un Tribunal de loups aceufoit l'agneau. Furieux de la jufti-fication, Kavgadi leva brufqucmcnt le fiége , &z fe retira , en adreffant à Mikaïl ces terribles paroles : » Tu es indigne de vivre, » &c ton arrêt cft prononce «. Usbck, trompé par le rapport de fon perfide Miniftrc , confirma ce jugement atroce. Erudimhù qui judicaùs terram ! Il faut trembler devant lc Tribunal où l'homme juge l'homme. Section XI. La vengeance a prononcé : une férocité tranquille va fe complaire a prolonger lc fupplicc de Mikaïl : trop élevée, trop forte pour avoir déformais rien a craindre de fon ennemi, elle ne fe hâte plus de lui donner la mort ; elle veut jouir de fes fouf-franecs, raffiner fes tourmens, entendre long tems fes cris, & retarder lc dernier foupir de fa victime j telle cft la jouillance des Tyrans. mentes de l'amour du bien public 1 Plus heureux les Sujets dont le Prince anime le zèle de ces hommes précieux qui fixent de grandes vérités , & qui répandent la lumière autour des Trônes 1 Nous n'avons pas le bonheur de connoltre pcrfonncllement aucun des hommes rfcfi s.:-tables que nous venons de citer ; mais ils n'ont point auurémcnt de plus grands admirateurs que nous, qui ne forçons pas de notre retraite, & qui vivons comme ifolés, au milieu des tourbillons de îa Cour. Heureux de notre obfcurité volontaire, nous nous félicitons de penfer comme ces hommes de bien, & d'avoir configné des réflexions fcmbl.iblcs aux leurs, dans un Ouvrage /V40. publié cn 1769. Nos obfeivarions fur les Loix de Jarbfiàf & d'I.'ïaflaf, celles qui accompagnent les différens Codes annexés à cette Hiftoire, fonc antérieurs à la publication des Ouvrages dont nous recommandons la lecture j lc fentiment feul nous les a dictées : c'eft l'homme fenfiblc & bienveillant qui s'exprime dans les unes, d'après fon coeur; mais ce font, dans les autres, des hommes de génie , des Jurifconfultcs éclairés, des Citoyen? par excellence, qui tonnent fur les abus 8c qui cn indiquent les remèdes. Si ces Ecrivains iîluftres n'avoient pas le bonheur de travailler pour la génération prefente, qu'ils s'en cor.folcnt ; leurs travaux ne font pas perdus pour l'avenir : ils auront fait un plus beau rêve encore que celui qui immortaliia PlaroJ. i yx. HISTOIRE DE RUSSIE, Pour faire fy&fm a Mikaïl mille morts au lieu d'une, Pcxc-eut ion du jugement fut différée ; ôc après avoir fait gémir longtemps l'innocent dans les horreurs de la perplexité, Kavgadi 6c George aggravèrent fur lui les tourmens d'un coupable, Usbck, accompagné de la Horde dorée, partit pour une chaffe fur les bords duTerek. Mikaïl fut traîné à fa fuite, ayant lc cou paffé dans une planche, 6c les bras chargés de chaînes. Un mois s'étoit écoulé dans cet état de fupplicc ôc d'ignominie, lorfquc Kavgadi fit expofer Mikaïl dans un marché, comme un fcélérat dévoue a l'opprobre public. Ce fut la qu'on lui lut la confirmation de fa fentence de mort. La lecture faite , difent les Chroniques, on lui ôta fes fers, on lc çonduifit au bain, on lc revêtit enfuite d'une robe d'étoffe d'or, ÔC, on lui fervit un repas fplendidc. Ces prétendus honneurs avoient été imaginés pour lui rappelle* fon rang , 6c mieux outrager fa dignité. George 6c Kavgadi jouiiToicnt de ce fpecfacic avililfant. Après qu'ils cn furent raiïafiés , le Miniflre Tatar donna ordre aux bourreaux de fe failli" du Prince, ôc de le faire mourir lentement. Après lavoir mutilé de coups, ils le pendirent a un mur par la chaîne qu'il avoit au cou. Lc mur, qui étoit vieux , s'écroula, ôc les bourreaux alloicnt recommencer les tortures , lorfqu'un Ruffe de la fuite de George, termina les tourmens de Mikaïl par un coup de couteau qu'il lui porta dans le flanc. Mais je vois mes Lecteurs frémir i ils entendent les cris de çc Prince infortuné; hâtons-nous de détourner les yeux de ce fpcéraclc épouvantable. Mikaïl n'eft plus 1 il expire , en prenant lc Ciel à témoin de fon innocence, au milieu d'une populace acharnée contre lui. Ce Prince ne ceffa point d'être homme avant de mourir, ôc il mourut vertueux ôc grand comme il avoit vécu. Il auroit pu fe fouilrairc aux calomnies de George, a la fureur de Kavgaçjj > a la vengeance d'Usbck: mais l'ignominie feule cft cruelle â l'homme jufte, Histoire de Russie, ijj juttc, à qui il coûte fi peu de mourir. Kégulus ., retournant a Car* tnaSc? prévint-il par fa mort les tourmens qui l'attcndoient ? George ôc Kavgadi s'avancèrent dans la foule pour contempler de plus près la viéfime de leur fçélératcifc : le Tatar fut ému de pitié, 6V: George parut înfcnfiblc. Le Tatar indigné, lui lança un regard d'horreur ôc de mépris, ôc lui dit : » Tigre ! peux-tu bien regarder d'un œil fatisfait le corps dépouillé de ton « frère «t ? George confus , fit jetter un manteau fur le corps de Mikaïl, ôç demanda la pcrmiiTion de lc faire tranfportcr cn Ruilie, Section xii. Les Tatars s'emparèrent des dépouilles de Mikaïl ; fon fils Conftantiii fut gardé à vue , ôc toutes les perfonnes qui l'avoient accompagné à la Horde , furent traitées comme fi elles cuifent été complices de la mort d'Agathe. Telle fut la fin tragique d\in Prince cftimablc,dont lc caractère doux , modéré , conciliant, promettoit aux Ruifes un règne tranquille après tant d'orages ! Il fut alfailiné juridiquement en 1317, après avoir régné 15 ans. Il avoit époufé Anne > fille du Prince Démitri Boriifovitz. Ses fils furent Démitri, Alexandre! Conftantin ôc Vafili. Tome II. •<*--■• ......-------.--^ SIS "S -- --SSS» RÈGNE de george iii, danilovitz. 1310. Section première. Le fuccès du crime impuni paroit un argument décifif pour les fcélérats , ôc il if y a point de forfaits que l'ambition ne juftiilc par l'exemple qui lui donne la tentation de les commettre : dès que L'efpoir de l'impunité l'emporte fur l'horreur du crime, lc defir de faire le mal s'en arroge le droit. Mais le crime rompt les derniers nœuds qui attachent l'homme au bonheur donr il cft fufccptiblc , dès ce moment fatal4 toutes les jouiffances four troublées par le remord, mille fois plus pefmt a fupporter que les infortunes de la vie; tant il cft vrai qu'il n'y a rien de meilleur, rien de plus avantageux a l'homme que la vertu, ôC qu'il devient malheureux dès qu'il fe rend coupable. George règne. Attendons, l'impunité n'a qu'un terme bien court. Lc fratricide du bon, du jufte Mikaïl fera vengé : les troubles ôc la brièveté du règne de George en feront l'expiation. Section II. Quoique ce Prince, indigne de ce nom , eût obtenu d'Usbck la Principauté de Volodimir, cependant il n'ofa jouir du fruit de fon crime qu'en 1310 , époque de fon retour cn Ruffie. \ 147^76459276 66 999 B./.:.0B HISTOIRE DE RUSSIE, ijy Il ramena avec lui le Prince Constantin, fils de Mikaïl, comme un vainqueur ramène un prifonnier de marque, ôc fous une efeortc. La famille de Mikaïl ne fut inftruite de la mort de fon Chef que par 1 Evêquc de Tver. Section III. Ici, les Chroniques paroiffent être en défaut, ôc faire un ariacro-nifme de vjans, en plaçant fous le règne de George III, en 1311, un événement qui n'eut lieu qu'en 1348, fous lc règne de Siméon Ivanovitz , furnommé le Superbe. Elles difent : » Que George m battit ôc repouffa les Suédois qui étoient entrés dans la Prinei-» pauté de Novogorod, ôc qu'il difïipa une nouvelle armée que » le Roi Magnus avoit envoyée contre lui, &c L'Hiftorien fe tromperoit lui-même , s'il croyoit être cxaéf cn ne rapportant que les faits confignés dans les annales du peuple dont il écrit l'Hiftoire. Ce récit ne fuffit pas ; la raifon veut qu'on lc compare avec celui qu'en ont fait dans le tems les peuples contemporains, qui cn ont été les témoins ou les acteurs; c'eft par cette comparaifon que la laine critique acquiert le droit de prononcer. Les Faites de la Suède prouvent qu'en" 1319 lc cruel Diriger s'étoit retiré de l'Iflc de Gothland cn Danemarck, Ôc que Mathias Ketcl-mundfon convoqua les Etats du Royaume de Suède â Upfal, pour élire un nouveau Roi, fuivant l'ancienne coutume ; la Couronne fut décernée à Magnus, fils du Duc Eric, enfant qui n'étoit alors âgé que de trois ans, ôc qui, peu de tems après fon élcétion, hérita du Royaume de Norvège, par la mort du Roi lîaquin fon aïeul maternel, décédé fins avoir lailfé d'autres héritiers. Mathias Ketclmundfon fut déligné Tuteur du jeune Prince. Mais ces mêmes Faites n'offrent rien qui ait rapport avec lc règne de George 111. Ainfi,fcs prétendues victoires fur U ij l'armée que le Roi Magnus avoit envoyée contre lui, fes ravages ftàtts la Carélic, lc fiégede Vybourg qu'il forma, n'eurent point lieu cn 1321. Section IV. Pour prévenir les entreprifes éloignées des''Suédois Se des Chevaliers Porte-glaives, Ôc mettre une barrière entr'eux ôc la Ruflie , George fit bâtir une ville à l'embouchure du Ladoga; dans l'Iflc Or.kof, qui cn commandoit l'entrée. Cette ville, nommée Orkovetz, fut appcllée enfuite Notenbourg; elle porte aujourd'hui le nom de Schlulfelbourg. Section V, George, après avoir acheté, par le crime, la fouveraineré de Ruine, voulut fc foutenir lur le Tronc cn abandonnant l'Etat à la cupidité des Tatars : des Juifs avoient acheté d'eux lc droit d'y percevoir des tributs. La ville de Kachin fut principalement foumife à leurs extorfions; elle appartenoit au Prince Démitri, fils aîné de l'infortuné Mikaïl. George, n'ayant pu réufîîr â le furprendre fans défenfe, l'accabloit fous lc poids des vexations Démitri lui payoit lc tribut qu'il devoit aux Tatars ; mais ayant appris que George s'approprioit ce tribut, il fc rendit à la Horde, pour prévenir les fuites de cette infidélité, ôc pour faire connoître à Usbek l'injuftice du dépofitaire. Usbek, ayant conçu des foupçons contre George, Se voulant le punir, donna à Démitri la Principauté de Volodimir. Il le renvoya en Ruffie, avec des Lettres-Patentes Se une armée capable de le mettre cn poffcflion de la Souveraineté. La ville de Novogorod CD fut la feule qui refufa d'obéir aux ordres du Kan , Se qui rcfla attachée à George, Section VI. Le parti que George s'étoit formé pendant fon féjour à la. Horde, Tinftruifit de ce qui fc palfoit en fon abfence, 8c il réfolur de s'y rendre pour croifer les mefurcs de Démitri. Déjà il étoit en route, lorfqu'Alexandre, frère du nouveau Souverain, le fur-prit, lui enleva fes équipages, &c lc força de fuir a Plcskof, d'où il ne partit pour la Horde que l'année fuivante. Section VII. L'arrivée de George au Kiptchak, donnant des inquiétudes k Démitri, il fe rendit une féconde fois auprès d'Usbck, & le* bon accueil qu'il en reçut, le raffura contre le manège ôc les intrigues de George. Mais à fa vue, la voix du fang s'éleva dans fon cœur. La Nature outragée l'arma contre un ennemi qui étoit l'aifiiliu de fon père : la mort de George vengea celle de Mikaïl. Section VIII, Mais ce n'eft pas affez pour la juftifkation d'un meurtre, que la voix du fang 8c la Nature outragée arment lc bras d'un fils contre l'affailïn de fon père j l'intervalle entre le premier meurtre 8c le fécond, rend ici lc vengeur coupable d'un double attentat. Eu vengeant fon père,Démitri violoit lc droit d'afylc,6c il oftenfoit Usbek , comme une Suédoifc célèbre oftenfa la Cour de France, en faifant poignarder, a Fontainebleau'£Jtâètaldefchi, fon grand Ecuyer, 8c peut-être fon amant. Des Jurifconfultes compilèrent des partages pour juftifier cet attentat,& l'on a dit d'eux qu'ils méritoient d'être ou les bourreaux ou les victimes de la Princclfe qui l'avoit ordonné. L'attentat de Démitri, bien plus pardonnable, ne trouva point de défenfeurs; malgré l'attachement qu'Usbck avoit pour lui, ff§ H ISOTIRE DE RUSSIE. il lui défendit de s'éloigner. Les Princes Ruifes , loin de faire caufe commune pour lc juftificr, cabalèrent pour le faire périr, dans l'cfpérancc d'arracher quelques lambeaux de fa Souveraineté : le frère de George demanda vengeance, ôc obtint le Trône de Volodimir. Usbck , après avoir différé pendant deux ans la punition du coupable,céda aux prenantes follicitations des Princes, &: devint fevère par importunité. Démitri mourut a Page de 27 ans (1). Il faut lc plaindre cn détenant la mémoire des lâches qui ne follicicèrcnt fa punition que pour fc partager fes dépouilles. Semblables â Tibère , les Princes Ruflcs ne fortoient jamais de leur caracf ère dominant j la diiïimulation étoit l'ame de leur politique : comme lui, ils ne faifoient d'autre prière que celle qu'on lit dans Horace. Da faltère * da fanclum jujlumque yiderl ; Noclem peccatis & fraudibus objlce nubem. (1) Le Traducteur des Chroniques dit à ce fujct : » On ne peut fe faire une idée «favorable d'un Prince de vingt-cinq ans, qui commet de fang-froid un allallinat Jl aceufe un mort 5 & les morts font fans réplique. Mais le Lecteur répondra pour Démitri, 098^65285^733725 Z+$FA 7816 3914684179 X HISTOIRE DE RUSSIE. j5., * — ""^-^---=-~-*» REGNE D'ALEXANDRE II, MIKAILOVITZ. Section première. L'ambition avoit plus de pouvoir fur l'ame d'Alexandre que les malheurs de fa famille , 3c ce Prince qui auroit dû abhorrer la Horde j ne rougit point de rechercher l'amitié des Tatars, pour obtenir la Souveraineté de fon frère. Apres l'avoir vivement follicitéc Ôc obtenue , il revint cn RuiTïc , fe lit recon-noître Souverain de Volodimir ôc de Novogorod, ôc choilit Tver pour le lieu de fa réfidenec. Section II. Les Hifloricns de la Nation aceufent les Tatars d'un complot fi noir, fi atroce, fi périlleux pour les conjurés, ôc qui contrafic fi fort avec lc caractère d'Usbek, qu'il ne nous paroît pas même vraifcmblable. Lorfquc l'on forme un pareil projet, on prend mieux fes mefurcs pour l'exécuter, ÔC les Tatars en avoient tous les moyens. Les Hiftoricns rapportent qu'Usbcclc, ayant conçu lc defièin de placer fur le Trône de Volodimir 3c de Novogorod un Prince de fon Sang, 3c de s'emparer fucccilïvcmcnt des apanages de tous les Princes Ruffes, envoya Sctchel-Kan auprès d'Alexandre avec un cortège nombreux ; que cette députation folcmnelle avoit pour objet ôc pour fin le maffacre d'Alexandre, des Princes apanages, ôc des Boyari qui étoient alors à Tver. * Ils ajoutent qu'Alexandre reçut lc Député avec les plus grandes marques de diftindion , qu'il le logea dans fon Palais, Se lc traita comme fon égal ; mais qu'ayant eu le bonheur de découvrir la conjuration, il crut devoir cn prévenir les fuites, Se faire périr tous les Tatars en une même nuit. Quoi qu'il en foit de ce récit bien fufp< &, les habitans de Tver crurent à cette pté-tendue confpiration. Section III. Apres qu-Alexandre eut échauffé tous les efprits, Se fait paflTei dans lc coeur ç\c fes fujets les fentimens qui dirigeoient le fien , il fit diftribuer fccrctcment des armes a tous les habitans de Tver, pour oppofer, difoit-il , la rufe a la rufe , la force a la force, la vengeance a la cruauté : le mot de Tordre ou la devife du .naOacre général des Tatars, étoit à ta première fête. Elle arriva, Se ce jour fatal étoit celui de l'Aflbmption. Les Tatars furpris avant le jour, entourés Se aflaillis de toutes parts par des ennemis acharnés , fe défendirent avec fureur Se vendirent chèrement leur vie. Ceux qui purent échapper au carnage , fe réfugièrent dans le Palais de Mikaïl. Lc barbare Alexandre y fit mettre le feu : Setchel-Kan y périt avec tous ceux qui favoient accompagné. La rage des habitans de Tver ne fc borna pas-la : tous les Marchands Tatars , Se tous ceux de cette Nation qui fe trouvèrent dans la Principauté, furent égorgés, noyés ou brûlés, Section IV. Ivan, fils de Daniel, Se frère de Georges, avoit hérité de fa haine contre les Princes de Tver. Il inïlruit Usbck de ce maffacre, Se lui demande la Principauté de Volodimir. Lc Kan la lui promet Se lui envoie des troupes fous les ordres de cinq Chefs Tatars. A leur arrivée, Ivan les conduit à Moskou ; c'eft dc-la qu'elles HISTOIRE DE RUSSIE. Ui qu'elles fe répandirent dans la Principauté de Tver qui fut mife â feu & a fang. Alexandre fe fauva , comme il pur, a Plcskof. Pendant que ces fcènes atroces s'exécutok-nt , Ivan prit pefte f-fion de Volodimir, fe fit reconnoître a Novogorod, où il envoya des PofTadniki pour commander en fon nom > 8i partit pour la Horde. Conftantin , fils de Mikaïl , Se frère d'Alexandre, l"y avoit devancé pour demander la Principauté de Tver qu'il obtint ; Se Usbek donna à Ivan des lettres -patentes qui lui alfuroicnt la poffelTion de Volodimir , de Moskou Se de Novogorod. C'eft ainfi que l'envie Se la haine des Princes Ruifes les aveugloient, Se les faifoient tomber tour-a-tour dans lc précipice qu'ils creufoient pour y engloutir indiftinélcmcnt leurs frères, leurs oncles Se leurs neveux ! Section V. Alexandre 11 Mikaïlovitz perdit la Souveraineté cn 1317; il fut puni de mort à la Horde , dix ans après Us matines de Tver, On ignore lc nom de fon époufe. Il eut trois fils : Fédor, Vfévolod Se Mikaïl. Fédor fut exécuté à la Horde cn même-tems que fon père. Il eut aufti deux filles : Maria , époufe de Sémcn Ivanovitz, Grand-Prince de Moskou : Ouliana , époufe d'Olgucrd, Prince de Lithuanic, Nous avons fait connoîtrc dans le premier volume de l'Hiftoire ancienne, page 34 j, la poftérité d'Anne, nommée Agnès au Baptême, fille de Jaroflaf I Volodimirovitz\ Se celle de Sophie, fille de Meftiftaf Volodimirovitz , page 431 : la poftérité d'Ou-liana va préfenter au Lecteur une filiation plus étendue encore. C'eft de cette Princclfe que font ilfus ; i°. Jagellon , nommé au Baptême Uladiflas V i i°. Alexandre , qui époufa Hélène , fille d'Ivan Vaziliévitz I ; 30. Sigifmond I, Sigifmond II Se S'igif. 1 Tome II. X mond III ; 4°. Uladiflas , nommé Tzar de Ruffie dans le tems des troubles ; 50. Ivan II. 6°. C'eft aulli d'Ouliana que defeen-dent Catherine, époufe de Jean, Roi de Suède j Se Anne, époufe d'Etienne Battori, Roi de Pologne. Jagcllon , fils d'Olguerd Se d'Ouliana , fut père de Cafimir IV. Anne, fille de Cafimir , époufa Bogouflaf, Duc de Poméranic; & Sophie, leur fille, Frédéric I, Roi de Danemark. C'eft de ce mariage que naquit Adolphe , qui fut la fouchc des Ducs de Holftcin. C'eft de lui que font iifus : Jean Adolphe, Frédéric III, Chriftian-Albcrt, Frédéric IV, Pierre III, Empereur de Ruffie, &: Paul Pétrovitz. ^^+%/%%+^$/I%$+%%$8 >^-----,----------=£^^^^=1------------------U---------------- R È G N E divan i, dan1lovitz, Surnomme KALITA ou LA BOURSE. 1328. Section première. s qu'Ivan fut confirmé par Usbck dans la poifcllion des Principautés de Volodimir ' de Moskou Se de Novogorod , il partit du Kiptchak pour Moskou où il fixa fa réfidenec. En quittant la Horde , il avoit promis folcmnellemcnt a Usbek de lui livrer le Prince Alexandre , ou d'employer tous les moyens propres a lc faire périr. A peine étoit-il infiallé fur le Tronc , qu'il ordonna à Alexandre de fe rendre ftms délai auprès dii Kan. Sur fon refus, il obligea tous les Princes Ruifes a s'a-rmer contre lui ; &: les frères mêmes d'Alexandre furent aifez dénaturés &: aifez lâches pour fc joindre à fon perfécuteur. Section II. Un événement fufpcndit cette confédération : les Allemands menacent la Principauté de Novogorod , Se lc danger où elle fe trouve , produit la diverfion des forces réunies contre Alexandre, qui n'avoit pour défenfeurs que les habitans de Plcskof, Ce qu'Ivan ne pouvoit faire par la force dans cette circonftancc critique, il l'entreprit par la rufe j il eut recours aux armes de l'Eglife. Un Métropolite adroit entra dans fes vues , X ij i*4 HISTOIRE DE RUSSIE. &: prononça L'anathême contre Alexandre Se contre tons ceux qui étoient de fon parti. Une chofe remarquable, & dont l'Hiftoire ne fournit aucun exemple dans les fièclcs que nous avons parcourus, c'eft que , loin d'être effrayés de l'anathême, d'abandonner Alexandre, ou de le livrer par fcrupule à fes ennemis, les habitans de Plcskof rcnouvcllèrent leur ferment au Prince excommunié. Cette générofité en infpira a Alexandre, qui leur dit : «Votre fidélité me touche jufqu'aux latmcs : je ne veux » pas vous expofer a l'anathême de l'Eglife; je vous rends vos » fermens, ,Se je me retire en Livonie auprès des Chevaliers >5 Porte-glaives «. 11 part : les habitans de Plcskof firent la paix avec Ivan, Se" lc Patriarche leva l'excommunication lancée fur eux. Mais dès que les alliés d'Ivan fc furent féparés de lui, Se que ce Prince fe rendit auprès d'Usbck pour lui faire fes exeufes, iLs rappellerait Alexandre. Section III. Usbek parut fatisfait des exeufes d'Ivan , Se l'engagea même a accorder la paix à Alexandre, dans la crainte que les Livo-niens ne trouvaffent un prétexte pour colorer l'intérêt qu'ils avoient a fecourir un Prince opprimé. Les Lithuaniens, voifins de Novogorod, étoient devenus des ennemis redoutables fous un Chef tel que Guédïmin. Section IV. Alexandre, las de vivre dans la perplexité , voulut favoir a quoi s'en tenir a quelque prix que ce fût ; il prit lc parti d'envoyer fon fils Fédor au Kiptchak , pour fonder les difpo-fitions d'Usbek a fon égard. Lc jeune Prince fut accueilli Se renvoyé à fon père avec un Député. Celui-ci lui apporta l'ordre de venir lui-même fc j unifier du maifacre des Tatars. HISTOIRE DE RUSSIE. iC< Les circonftanccs parurent favorables à Alexandre \ Usbck étoit cn guerre avec la Perfc. Il part, il arrive : fa fourmilion lui gagne les bonnes grâces du Kan , qui le renvoie dans la Principauté de Tver. La faveur d'Usbek Se la prife de pof-fciïion de Tver excitèrent fenvic des autres Princes contre Alexandre, qui manqua de politique, cn n'accordant fa confiance Se fes bienfaits qu'à ceux des habitans de Plcskof qui l'avoicnt Ûlivi dans fes difgraccs. Cette préférence aigrit ceux qui avoient de grandes prétentions\ fans avoir les mêmes droits à la gratitude du Prince. Les mécontens l'abandonnèrent, Se fe retirèrent à Moskou. Section V. L'infidélité fut accueillie par Ivan, qui profita de cette cir-conftanec pour noircir Alexandre dans l'efprit d'Usbck. Lc Prince de Tver envoie une féconde fois fon fils à la Horde ; Ivan le fuit de près, Se réveille par des propos calomnieux, la haine aflbupic du Kan. Section VI. Usbck mande le Prince de Tver a fa Cour \ Se celui-ci s'y rend, quoiqu'il fût inftruit par fon fils des intrigues d'Ivan Se de la colère d'Usbck. Il arrive , il reçoit l'accueil le plus froid ; &: après quelques jours de perplexité , il apprend que la mort cil: réfoluc , [Se que le même Airêt s'étendoit fur fon fils Fédor. L'un Se l'autre eurent la tête tranchée en 1338. Ivan va les fuivre de près au tombeau. Section VII. De retour a Moskou , Ivan fit entourer cette Ville cVunc forte charpente pour foutenir fes remparts de terre Se de pierres. Il aggrandit Se il embellit cette nouvelle réfidenec, Se mourut en i?4r' HISTOIRE DE RUSSIE. Ce Prince étoit à la fois dévot, charitable ôc ambitieux : on lui avoit donné le furnon de Kalita t parce qu'il portoit toujours une boude à là ceinture pour faire l'aumône. Le mélange bilarrc Ôc monftrucux de l'ambition, de la charité, de la dévorion & du meurtre , prouve que chaque fiècle., chaque peuple , chaque homme a fes erreurs, qui font comme l'épidémie de l'efprit humain. La prétendue dévotion d'Ivan nous rappelle ici ce que Brantôme raconte du Baron, depuis Connétable de Montmorcnci, qui étoit fort attaché à la religion de fes pères. » Tous les matins il ne failloit de dire fes patenôtres, foit » qu'il ne bougeât du logis, ou montât a cheval , ôc allât parmi »lcs champs aux armées-, ôc en les difant tout marmotant, il » difoit, lorfquc les occafions fe préfentoient : allc^-moi pendre » un tel ; attache^ celui-lj. à un arlre ; faites paffer celui-ci par les piques »> ou tes arqncbufcs tout a flheure, tout devant moi : taille^ . moi en, » pièces ces marauds , qui ont voulu tenir ce clocher contre le Roi ; brù-»s le^-moi ce village ; bouter-moi le feu par-tout à un quart de lieue à la » ronde ; ôc ainfî tels ou fcmblables mots de Jufticc ou Police «de guerre proféroit-il félon les occurrences, fins fe -débaucher >î nullement de fes Pater, jufqu'à ce qu'il les eût parachevés , upenfant qu'il eût commis une grande faute, s'il les eût remis » a dire à une autre heure : tant il étoit confcicncicux ». La marche de la faine morale cft auflî lente , aulli tardive que celle de la vérité. La Médaille d'Ivan I Danilovitz prouve qu'il régna cn 1528, jufqu'en 1341 , ôc qu'il annexa Roftof à la Principauté de Moskou. Son*époufe , dont on ignore lc nom, prit celui d'Hélène en fe faifant religieufe. U eut d'elle trois fils, Sémcn ou Siméon, Ivan, André, ôl une fille qui époufa Conftantin Vaziliévitz, Prince de Roftof. 30429339348^ ^^56407648 REGNE de simeon ivanovitz, Section première. c e ne furent point les Tatars qui mirent un collier de force aux Princes Ruifes : ce fut la perfidie de ces Princes les uns envers les autres, leurs intrigues criminelles, Se leur dépendance fervile envers le£ Tatats, qui rendirent ceux-ci arbitres du fort des autres. Les vainqueurs s'étoient bornés a impofer des tributs, Se à placer lc croilfant au-deifus de la croix des clochers de Ruflie ; l'ambition des fucccffcurs de Rourik fit tout lc relie : c'eft elle feule qui rendit les Trônes occupatifs Se les règnes précaires. A la mort d'Ivan I Danilovitz , aucun des frères Se des fils de ce Souverain n osa prendre poflelîlon du Trône vacant. Tous les prétendans convinrent de fe rendre à la Horde, Se de s'en rapporter à la décifion d'Usbck. La Souveraineté fut adjugée aux trois fils d'Ivan , Se Usbek les lailfa maîtres de s'arranger entr'eux comme ils le jugeraient à propos. Ivan Se André accordèrent a Siméon l'autorité fou-verainc avec la moitié des revenus. Dès que Siméon fut inftallé Surnomtàl LE SUPERBE. 1340. Section II. i68 HISTOIRE' DE 'RUSSIE. fur lc Tronc de Moskou, il envoya à Torjok un RepréTentant pour commander cn fon nom . Se des Prépofés pour lever les tributs. Ceux-ci vexèrent & malversèrcnt, félon Pillage, Se les habitans portèrent leurs plaintes à Novogorod. On y eut égard, Se les principaux Citoyens envoyèrent aux opprimés des troupes commandées par des Boyari. Les Prcpofcs furent arrêtés Se mis aux fers. Section III. Cette infurrection n'eut aucune fuite funeflc , elle s'appaifa fans clfufion de fang. Les vexations furent prouvées , Se les coupables punis : Novogorod fit la paix avec Siméon, le reconnut pour Souverain , fe fournit a lui payer un tribut, Se reçut les Poffadniki fans aucune difficulté. Section IV. Guédimin , Prince de Lithuanie, mourut en cette année, Se dans une guerre qu'il avoit entreprife contre les Chevaliers Livo-niens : il avoit partagé fes Etats entre fes fept fils, Se ce démembrement les rendoit tous également foibîcs. Dans cet état des chofes, les Livonicns, en paix avec la Hongrie Se la Bohême, n'ayant rien a craindre des fils de Guédimin , ni de Cafimir, Roi de Pologne, réfolurent de faire la guerre aux habitans de Plcskof. Ceux-ci implorèrent le fecours des Novogorodiens. Ces fecours furent promis, Se les troupes auxiliaires fe difpofoient h marcher, lorfqu'cllcs reçurent contre-ordre. Deux partis divi-foient alors Plcskof i l'un reconnoiffoit la domination de Novogorod ; Se l'autre vouloit s'y fouflrairc Se fc donner à Olgucrd, l'un des fils de Guédimin. Lc dernier parti l'emporta. Olgucrd envoya des troupes au fecours de Plcskof ; elles furent battues, Si les Livonicns cn formèrent lc fiégc. Lc Prince de Lithuanie marche HISTOIRE DE RUSSIE, marche cn perfonne, cbfcrvc les afïiégeans, Ôc fait exhorter les affiegés à demeurer étroitement unis, ôc a continuer de fc défendre avec le même courage. Ce confeil étoit fage, & , contre l'ufage, il fut fuivi. Les Livonicns ennuyés du fiégc &défcfpérant d'emporter la ville, fc retirèrent. Le fuccès des confcils d'Olgucrd détermina les afliégés à le choiilr pour leur Prince, a condition qu'il em-bralTcroit la Religion Grecque. Ce Prince rcfufa leurs offres pour lui-même, mais il les accepta pour l'aîné de fes fils, qui reçut au Baptême le nom d'André. Section V. Dans le partage que Guédimin avoit fait de fes Etats, il avoir donné Vilna &: la Principauté de Lithuanie au frère puîné d'Olgucrd. Celui-ci complote avec Kejtouti, fun de fes frères dont l'apanage étoit à proximité de Vilna, de dépouiller Efnouti qui cn étoit poifeffeur. Ils s'en emparent pendant la nuit ôc par un froid cxcefïif. Efnouti, pris d'affaut, faute du Ht, fc fauve pref-que nu, s'échappe, ôc va chercher un afylc à Moskou. Siméon, touché de fon fort, le reçut avec bonté. Le Prince de Lithuanie embraffa le Chriftianifme , ôc prit le nom de Jean. Section VI. Le perfide Olguerd jura une haine irréconciliable au Prince humain qui avoit donné un afyle au malheureux Efnouti : il ran-v çonne, il ravage plufieurs villes de la Principauté de Novogorod j ÔC fa vengeance l'eût porté à d'autres excès , fi les Livo-niens , profitant de fon abfence pour dévafter la Lithuanie j ne l'euffcnt contraint de rétrograder pour défendre fes propres Etats. Tome Jî, Y Section VII. 1348. Nous avons dit ( règne de George III Danilovitz, Se&ion III ) que les Chroniques Ruflcs faifoient un anachronifme de 2,7 ans, cn plaçant fous le règne de ce Prince , en 1311, des évènemens qui n'eurent lieu qu'en 1348. Nous allons rapporter ces évènemens d'après les Annales de la Suède ; c'eft; le moyen de faire connoître l'erreur chronologique, Se l'inexactitude du Rédacteur des Chroniques „ dans la plupart des faits qui concernent la Suède. Les Annales de cette Nation difent «qu'en 1319 Mathias »? Kctclmundfon convoqua les Etats du Royaume à Upfal, pour v> élire un nouveau Roi fuivant l'ancienne coutume , Se qu'on 9 décerna la Couronne a Magnus, fils du Duc Eric , enfant qui »j n'avoit alors que trois ans. Lorfque Magnus eut atteint un » âge compétent, il prit cn mariage Blanche, fille du Comte » de Namur «. , »? Peu de tems après ce mariage, Mathias Kételmundfon étant «venu a mourir, Magnus prit lui-même ladminiftration du » Royaume : il gouverna avec très-peu de gloire, Se mena une « vie fort déréglée, n'ayant aucune confidération pour les per-« fonnes âgées, Se ne faifant cas que des jeunes gens débauchés v Se de fes fcmblablcs. » Enfuite, lorfque Valdcmar III, Roi de Dancmarck , forma » des prétentions fur la Scanie j on tâcha de moyenner un accord « a Hclfimbourg, par la médiation de douze Arbitres choifis de iî part Se d'autre j mais cette négociation fut inutile. Dans cette is circonstance, les deux Rois avec leurs Confcillcrs curent une » entrevue à Varbergue, où lc Roi de Dancmarck perdit fa » caufe, ayant été convaincu par fa lettre du 18 Novembre 1343, HISTOIRE DE RUSSIE. 171 » dans laquelle il déclarent formellement que les habitans de la » Scanie avoient eu raifon de prendre Magnus pour leur Roi. « Il ligna aulli un écrit, par lequel il reconnoilfoit que les Pro-»>vinces Az'Scanie^ de Blékingic, avec YYJfet Se PIfle de Huen^ >î s'étoient données a la Suède j après quoi il céda au Roi w Magnus la Province de Halland pour huit mille marcs d'argent r >î de forte que les frontières de Suède Se de Dancmarck furent » féparées par lc détroit du Smd. Ce Traité fut ratifié Se juré >j folcmnellemcnt de part Se d'autre. » D'un autre côté , Magnus promit à Valdcmar du fecours « contre fes ennemis, Se un commerce libre aux Danois dans »s fes Royaumes de Suède &: de Norvège. 53 Magnus avoit régné pailibrement Pcfpace de douze ans après » la mort de fon Tuteur, lorfque, poulie par une folle ambition , vo il entreprit une expédition inutile contre les Ruifes ; ce qui »s l'obligea de charger fes fujets de beaucoup d'impofitions pour » fubvenir aux frais d'une guerre, dans laquelle il n'avoit point 55 d'autre but que de montrer jufqu'où s'étendoit fa puilfance. «Pour venir à bout de ce dcffein,il prit à fon fervicc beaucoup »s de cavalerie Allemande, que Henri, Comte de Holllein, lui » amena , Se qui fe mit cn campagne avec lui. Au commen->3 cernent de cette expédition, il pénétra fort avant dans lc pays, «s Se fc rendit maître du château de Notenbourg Se de routes les *3 contrées d'alentour. Malgré fes progrès, il fe laiffa furprendre » par les Ruffes , en faifant avec eux une fufpcnflon d'armes »3 pour deux mois. Ceux - ci eurent le tems de fc rcconnqîtrc » Se de fc renforcer de quantité de troupes, qui étoient alors 53 occupées contre les Tatars Se les Lithuaniens j ils fondirent k »3 Pimproviftc fur Magnus, Se le contraignirent d'abandonner « honteufement la Ruffie : les Suédois, qui étoient cn garnifon m dans le château de Notenbourg, furent taillés en pièces i Se toute Y x » la Province de Finlande auroit été défoléc, fi Magnus n'avoit >j cédé aux ennemis cette partie de la Carélic, que les Suédois " reprirent fur eux dans la fuite. « Comme Magnus avoit fait de grandes dépenfes pour les frais » de cette guerre , il mit de nouveau de grandes importions « fur fon peuple pour payer les dettes qu'il avoit faites ; Se en >3 outre, il engagea plufieurs terres de la Couronne, Se entr'autres ii places, la ville de Calmar au Comte Henri, qui la garda fort «long-tems. Lc peuple fe foule va, Se le Pape Clément VI »j excommunia Magnus , parce qu'il avoit employé dans la *3 guerre de Ruflie les deniers de St. Pierre> que le Roi Ola'ùs le » Tributaire avoit accordés au Siège de Rome , Sec.......ce. ( Voye\ Pufendorf, Introd. à l'Hift. Gén. & PoL de l'Univers j Tome V> pag, 106 & fuiv. ) Que l'on compare ce récit exact avec la verfion du Traduétcuy des Chroniques Ruifes, que nous allons donner cn note (1). (1) «J'écarte, dit le Tradu&eur, Tom. II, pag. 185 & fuiv., les difpures fanglanrcs .1 Je difFérens Princes apanages, pour m'occuper d'une guerre avec la Suède, dont le y prétexte fut très-bizarre. » Magnus, Roi de Suède, ne pouvoir renoncer au projet de fe rendre maître du Dane-» mark. Il avoit tenté plufieurs fois, mais inutilement, de fe faire donner par le Pape *> l'invcititurc de ce Royaume. Il imagina que , s'il pouvoit rendre à l'Eglife Romaine p quelque fervice ftgnalc, il obtiendroit, pour fatisfaire fon ambition, le confcntcmuit » du Souverain Pontife, & les fecours de plufieurs PunTanccs Catholiques. Dans cette vue , *> il entreprit de réunir la République de Novogorod au Rit latin, perfuadé que ecc »> exemple feroit bientôt fuivi de toute la Ruffie. « Occupé de ce projet, il envoie à Novogorod des Ambafladeurs charges de faire m confentir l'Archevêque & les principaux Citoyens à entrer cn conférence avec de favans „ Théologiens Catholiques , pour fc foumettre enfuite à celle des deux Ertifes dans * laquelle ils reconnoîtront la vérité. Surpris d'une telle députation, les Citoyens prorcftcr.t v, qu'ils veulent toujours relter fidèles à l'alliance établie par les Traités entre la Suède & HISTOIRE DE RUSSIE, 175 Section VIII. 1552,, La pefte que les Tatars avoient éprouvée en 1343, fc déclare en Ruflie : elle s'annonçoit par un -crachement de fang, ÔC ptefque » la Republique ; mais qu'ils n'entreront dans aucune difpute fur la Religion , contens d^ *» croire tout ce qu'avoient cru leurs pères. Ils ajoutent que , fi le Roi de Suède âvoîl »• quelques raifon<: de défîrer ries conférences Théologiques entre les deux Eglifes , il m pouvoit le fatisfaire en députant des Théologiens au Patriarche de Conirantinopk, de » qui la Ruffie avoit reçu lc tréfor de la foi-, ■ « Peu fatisfait de cette réponfe, lc Roi de Suède mande aux Novogorodiens de choifir ■ entre des conférences Se la guerre. Il reçoit un fecours de cavalerie Allemande, & vient » former le fiègc d'Orékovets. Les troupes de Novogorod furprirent les Suédois qui s'étoient difperfés pour exercer le brigandage, & cn tuèrent uu grand nombre ; mais *»ce fuccès n'empêcha pas la reddition de la ville, où régnoit la difeorde. Magnus força" « un grand nombre d'habitans à cmbrailcr la Religion Catholique, tira des autres de fortes contributions, Ôc leur fit payer chèrement la pcrnnfiion de relter attachés à *• l'Eglife Grecque. *> Poneuturs d'Orékovets , les Suédois pouvoient faire librement des courfes dans le •» Domaine de la République, lui couper la communication avec la Neva, & ruiner, =» ou du moins interrompre fon commerce. Le Grand-Prince refufoit de prendre part à 53 cette querelle, dans laquelle il ne fe croyoit pas intéreilc. Malheureux , abandonnés , • mais non pas abattus, les Citoyens de Novogorod luttèrent avec courage contre la • fortune, & réfolurent de recouvrer eux-mêmes la place importante qu'ils avoient » perdue. Ils demandèrent des fecours aux habitans de Plcskof, & ceux-ci profitèrent «du befoin qu'on avoit de leurs forces, pour fecouer entièrement lc joug & fc faut » déclarer alliés indépendans de la République. » Les Novogorodiens, trahis, abandonnés par le? habitans de Plcskof, après leur *> avoir accordé tout ce qu'ils demandoïent, battirent cependant les Suédois, & reprirent a> Orékovcts, après un ficge de fix mois. Magnus ne put même défendre la Finlande, où m les RufTes fe répandirent, & où il fut obligé de concluic un Traité de paix, par lequel x ïî cédoit à la République une partie de la Carélie. Pour furcroît de malheurs, il fut » excommunié par k Pape, pour avoir dijfipé à cette guerre les deniers de St. Pierre «. tous ceux qui étoient attaqués de ce poifon, mouroient le fécond ou le troifièmc jour. Le Grand-Prince de Moskou en fut atteint, ôc fuccomba a l'âge de 36 ans. Ce fléau s'étoit répandu dans les villes de Saraïjdc Tchaldaïj d'Ornatchal ÔC çVAfiracan^ ÔC de proche cn proche dans les campagnes. Il y fut probablement apporté par les Tatars qui, pour l'éviter, s'étoient retirés fur les bords du Don Ôc du Borifthènes. Cette époque funefte cft celle de leur établilfemcnt à Pérékop. On prétend que cette pefte fut très-favorable aux Monaftèrcs de Rufïic , parce que les mourans leur léguoient leurs richeffes foncières ôc mobiliaires. Si cela cft, la fin du monde a été par-tout avantageufe aux Moines. Section IX. La Médaille de Siméon Ivanovitz porte : » On lui conféra à » la Horde la Souveraineté de Moskou ôc de Volodimir cn 1340, » ôc il régna 13 ans «. Ce Prince eut trois femmes : Auguftc, Princelfe de Lithuanie, connue fous le nom dAnaftafla: Pros-kovia , fille du Prince de Smolcnsk j ôc Maria, fille d'Alexandre, Prince de Tver. Ses fils furent Ivan ôc Siméon, Sa fille époufa un Prince de Tver. C'eft ainfi qu'on dénature les faits. Mais le Lecteur judicieux croira-t-il que Clément VI ,«ût lancé une excommunication contre un Tance qui cherchoit à étendre la domination de l'Eglife Romaine ? Qui pourra fe perfuader que Magnus avoit lc dclfein de fe rendre maître du Dancmarck, & de s'en faire donner l'inveftiturc par lc Pape , lorfqu'il cft prouvé par les faits, que ce Prince imprudent iivra à Valdcmar III tous les papiers & tous les titres en vertu defquels il étoit en pojfejfian de la Scanii , des Provinces de Jiallund 6" de Bleckingie, qu'il avoit achetées de luit 49 7376 9999985 699999999999999 0167 REGNE DIVAN II, IVANOVITZ. Section r k e m i i r e. Usbek 6c Siméon ne font plus : lc Tronc du Kiptchak cft occupé par lc Kan Djanibck (i), 6c les deux frères de Siméon afpirent a s'aifeoir fur lc Trône de Moskou. Lc plus jeune de ces deux Princes meurt 5 6c Conftantin Yaiiliévitz , Prince de Souzdai , remplace le concurrent mort, 6c engage les Novogorodiens a envoyer à la Horde follicitcr en fa faveur. Section ï î Djanibck fc décide cn faveur divan, 6c fon règne fut paifible. ( 1 ) Usbck mourut au retour de la dernière campagne qu'il venoit de faire contre Abouiaït, Souverain du Pays d'Iran, contre lequel il avoit tenté plufieurs fois la fortune, fans jamais rien gagner fur lui. Son fils & fon fuccciTeur Djanibck, vertueux & dévot Mufulman, s'occupa Toujours du bien de fes Sujets. Ce fut lui qui défit l'ufurpateur Malik-Askraf, tyran fcandaleux qui s'étoit emparé du Trône d'Adirbéindfan. II partagea entre fes foldats tous les tréfors de l'ufurpateur i Se ces tréfors dévoient être immenfes, puifque les vainqueurs, au rapport d'Aboulgafi-Bayadour, chargèrent 400 chameaux, en or, en bijoux, & autres effets de prix. Djanibck confia le Gouvernement des Provinces conquifes à fon fils Bcrdibck, revint dans fes Etats, fut attaqué d'une maladie grave, Se mourut eu enjoignant aux Seigneurs de fa Cour de reconnoître fon fils pour leur Souverain. \y& H I S T O I RE DE RUSSIE. Il ne fit ni bien ni mal a la Ruflie ; mais, tout bien confidéré, ne Vaut-il pas mieux être nul que méchant} Ivan mourut en 1358 ; fon règne fut de fix ans. Ce Prince, mort à Page de trente-trois ans, avoit eu deux femmes : la première fut Théodofia, fille de Démitri, Prince de Briansk : la féconde, Alexandra , qui fe fit Rcligicufc fous le nom de Maria. Il eut d'elle Démitri tk Ivan. / RÈGNE 999151^ 33 01421357712315367861^119 C.++.C MQ HISTOIRE DE RUSSIE. 177 ^^z=^~—^ggë^z-----=SS5S=fr RÈGNE DE DÉMITRI III, CONSTANTINOVITZ. Première Epoque de la décadence des Tatars. Section première. On a vu , fous lc règne de Siméon Ivanovitz , Section VIII» que les Tatars, pour échapper a la pefte, avoient abandonné la Horde, ôc s'étoient répandus aux environs du Don Se du Dnieper, dans les villes de Saraï , de Tchaldaï, d'Ornatchaï Se d'Aftrakan: cn cherchant à éviter une contagion, ils fe rapprochoient d'une autre aulli funefte. 11 y a des peftes morales se des peftes politiques, comme il y a des peftes phyfiques : toutes trois naiifent également de principes dégénérés,de fermens putrides &: contagieux, qui excitent de violentes convulfions, des fièvres ardentes,accompagnées de phrénéfics , Se qui font la gangrène &: la mort des Empires ôc des hommes dont elles fc font emparé. Ces pallions toujours ennemies les unes des autres, ces furies qui portent la défolation dans toute la terre, l'envie, la haine Se l'avarice, vont déchirer le cceur des Tatars : l'injuftice , la violence, fe difputeront bientôt la fupériorité ôc s'arracheront des feeptres. La politique des Tatars avoit commencé par s'égarer cn fc proftituant aux pallions des Princes Ruffes i l'exemple des vaincus va corrompre leurs vainqueurs, Tome U. Z i7S H LS;T 0 LR E D E RUSSIE. Section II. L'ambition relPemblc,par fon objet Se par fa fin, à ces befoins artificiels qui causent prcfquc"tous les malheurs des hommes , cn leur procurant par intervalle quelques plaîfirs paffagers dont ils- font Jes. dîmes. La gloire, les ^conquêtes , lc pouvoir abfolu Se rétendue de la puiffanec dc"s Tatars, ne Iaiffoienr rien a defircr à leur ambition ; Se cependant c'eft elle-même qui va morceler Se diffoudre cette Puiffanec formidable : tant il cft vrai que la terre entière n'offre qu'un vafte tableau des erreurs de la politique, Se que, fi elle cft la mrHorine. des Ftate, celle-ci n'a pas moins befoin que l'autre de grandes connoiffanecs Se de méditations 1 L'art de tromper les hommes n'eft point Part de les guérir ni de les rendre heureux. Section III. Des Mordes inconnues J des portions détachées de la grande Horde que forma Batou-Sagin, vont établir de nouvelles domi-nations , Se fournir des Kans au Volga , à Kazan ; a Aftrakan ? à Nartoutchad, au Jaïk, &c. L'indigne fucccflcur d'Usbck, Bcrdibck-Kan, revient de fon expédition de Pcrfe, Se fait mourir fes douze frères pour n'avoir point de rivaux à redouter. Peu de tems après , il cft tué par Azkoup , qui s'empare de fon Tronc ; Se ce parricide ne règne qu'un mois. Narouz \ drfrcndnnr de. Touchi-Kan, le fait mourir avec tous fes enfans, Se monte fur lc Trône. La poftérité de Mangou-Timour-Kan fut éteinte dans ces deux monftres, Se lc Sceptre du Kiptchak paffa aux autres defeendans de Zouzi-Kan. C'eft à cette époque que tous les Prétcndans a la fouveraincté de Ruffie fc rendent a la Horde : mais lc Kan remit a un autre tems la nomination d'un Souverain, Se fon règne fut trop court pour le défigner. HISTOIRE DE RUS S tflB f£ji Section IV. Kidir, Kan du Jaïk, jaloufc la puiffanec de Narouz : inftruit de la haine que fes fujets lui portent, il s'arme contre lui ; il cft vainqueur, il lc ma fiacre avec fon fils, Se règne fur les Tatars du Volga. 11 cherche également a gagner les cœurs de fes fujets Se l'affeétion des Pouffes. Démitri Conftantinovitz follicitc Ôc obtient de lui la fouveraincté de Moskou, fur la renonciation de fon frère André, qui fc borne à la Principauté de Souzdal. Témir Kofi, fils de Kidir, maffacre fon père, ôc ce monftre ne jouit que fept jours du fruit de fon crime : Marnai l'attaque, l'atteint, Se lui donne la mort. La politique de Marnai préféra la gloire de faire des Kans, à celle de régner fur les Tatars j il nomma Avdoul, Kan du Volga, Se palfa avec lui ce fleuve pour combattre un autre Prince Tatar, nommé Kildibek, fils de Djanibek-Kan. De leur côté, les Princes du Diftriét de Saraï fe choififfent pour Chef Amurat, frère de Kidir. Section V. 1361. Avdoul Se Amurat ne tardèrent pas a devenir rivaux : ftS s'attaquèrent fouvent fins pouvoir fc détruire. Avdoul régna fur le Volga, &- Amnraf a Saraï. C'eft à cette époque que Démitri, fils aîné d'Ivan 11 Ivanovitz-Se Démitri, fils de Conftantin , Prince de Souzdal, fournirent a Amurat leurs droits au Trône de Moskou. L'arbitre fut fige: » Lc fils, dit-il, doit pofféder l'héritage de fon père , Se j'adjuge » lc Trône à Démitri, fils divan «. Démitri III régna deux ans. Le nom de fon époufe n'eft pas connu, mais il eut pour filsVazili, Siméon Se Ivan. Sa fille Eudoxia époufa le Grand-Prince Démitri Ivanovitz Donski, qui lui fuccède, Z ij lia H I S T O î R E D E RUSSIE: «<*---—*?gp^----'----------jt. RÈGNE DE DÉMITRI IV, IVANOVITZ. Surnomme' D O N S K I. Section premier, e. D émitki , nomme Grand-Prince a Page de treize ans, fe rend à Moskou avec Volodimir Andréiévitz , Prince de Serpoukof, fon oncle ôc fon tuteur, & fc fait reconnoître Souverain. Il ne s'attendoit pas que, dans la même année, Amurat, fon protecteur, cn nommeroit un autre, Ôc lui préféreront fon rival, 11 ne faut rien recevoir de l'orgueil ni de Pavarice : la vanité de l'un exige l'humiliation pour tribut j l'avidité de l'autre n'eft jamais fatisfaite du retour, quel qu'il foit. Mamaï trouva mauvais qu Amurat eût donné un Grand-Prince à la Ruffie fans fa participation, ôc crut que fa gloire étoit inté-icfféc a envoyer un Député à Démitri, avec des Lettres-Patentes qui cêrifirmoicnt fa nomination. Inftruit de cette démarche, Amurat, jaloux des privilèges exclufifs, fait un autre choix, envoie un Député Ôc des Lettres-Patentes a Démitri Conftan-tinovitz, Prince de Souzdal. Les agitations qui fuivent ce conflit d'autorité, reffemblcnt au bourdonnement d'un combat entre les deux partis d'un effaim d'abeilles qui a deux chefs. Nous nous garderons bien d'entrer dans les détails des évènemens qui eurent lieu fouôle règne de Démitri IV, depuis 1362, jufqu'en 13805 7650 77 795957^0 HISTOIRE DE RUSSIE. iSt c'eft affez que nous ayons eu lc courage de fupporter l'ennui de les lire, fans en aifommer les Lecteurs : certc tâche étoit digne, fans doute, du Rédacteur des Chroniques, qui a employé trente-huit pages a les décrire avec l'exactitude dont il fe pique, ôc le ftyie qui convient a la chofe. Mais il ne faut pas difputcr des goûts y chacun a le ficn ; le nôtre a un but plus humain, plus généreux, plus noble. C'eft bien plus pour l'inftruction Se les avantages des individus, que pour la prétendue gloire d'écrire, qu'il faut comparer les hommes 6c les fiècles. L'appcfantiflcment fur des règnes iauvages 6c barbares, l'admiration ftupide qu'ils peuvent exciter, font deux caractères diftinctifs du pédantifme 6c de l'ignorance dans fart d'écrire l'Hiftoire, Tout ce fatras de faits dégoûtans ou ftériles rcflcmblc à ces molécules de pouftière que lc vent diilipc, 6c qui ne méritent pas de fixer les regards de l'Univers. Il ne faut écrire que pour inftruirc, que pour rendre les hommes meilleurs, Ôc rejet ter, comme la Poftérité, tout ce qui ne tient pas a Putile, au moral ôc au grand. Section IL Pendant lc cours des 18 années dont nous fupprimons le récit r l'hiiloire de Démitri IV ne préfente que le tableau fuivant. De nouvelles calamités fuccèdent a d'anciens fléaux; la Nature cft armée contre elle-même^ le patrimoine du Souverain légitime devient celui des ufurpateurs , tandis que lc patrimoine des fujets cft dévoré par leurs tyrans. A leur exemple, dès que le Souverain recouvre fa puiffance, il ne s'occupe que de l'abaiifemcnt ôc de la ruine des Princes inférieurs qui deviennent tous fes vaifaux. Un d'entr'eux, Mikaïl Alcxandrovitz,Prince de Tver, veut régner fur les ruines de tous : il appelle Olgucrd, Prince de Lithuanie, ôc fon gendre , pour ravager la Ruflie. Des rivaux d'ambition, ôc jamais de gloire, donnent des batailles, forment des fiéges, brûlent des villes Se tuent des hommes. Des paix frauduleufes vendues chèrement ; des traités honteux, déshonorans pour les Princes Se onéreux pour les peuples; une fuite non interrompue de factions, d'honeurs , d'infortunes, de révolutions , les unes fanglantcs, les autres honteufes , Se prcfquc toutes ayant ces deux caractères ; des Princes environnés de fcélérats Se d'ennemis de la patrie, jouiffent de la défolation de la chofe publique. Si quelques crépufcules de raifon paroiffent à travers des mœurs féroces, la fuperftition qui rouille les efprits, l'ignorance qui les replonge dans d'horribles ténèbres, les fcènes tragiques qui accompagnent ces crépufcules , forcent prcfquc a regretter Pavcuglcment qui avoit rendu les hommes des bêtes de charge y mais qui du moins n'en.avoit pas fait des tigres. Tel fut l'état de la Ruflie jufqu'à Pépoque que nous allons déetire : elle n'offrira que des malheurs de plus. Section III. 1380. Pendant que ces fcènes fc paifoient cn Ruflie , Marnai, qui .y jouoit un des principaux rôles, s'étoit rendu tout-puilfant à la Horde: il avoit immolé à fon ambition tous les Princes Tatars, tous les Grands qui pouvoient traverfer fes deifeins, Se finit par détruire lc Kan même qui étoit fon ouvrage. H forme le projet d'attaquer le Grand-Prince de Moskou ; & pour l'accabler fous lc poids de fa puiffanec, il prend a ù\ folde des mercenaires qu il tire de Thrace, d'Arménie, de Circafïïc Se de plufieurs autres contrées; il en forme une armée de fix cents mille hommes, il la commande Se paffe lc Volga. On ne va pas vite cn befogne avec une armée aufïi nombreufe ; Mamaï marche lentement, Se il cft obligé de s'arrêter à l'embouchure de la Voronéje, rivière étroite Se profonde qui reçoit les eaux de POufman , du Koper, de la Mctcha Se de la Sonia, Ôc qui fe jette dans le Don. Section IV. Un Prince de Rézan , nommé Olcg, dont la Principauté avoit été dévaftéc Pannée précédente par Mamaï , alla lui rendre hommage , lui offrir fes fervices , Ôc lui porter des plaintes contre lc Souverain de Moskou, qui avoit pris fur lui la ville de Kolomna. Après s'être lié à l'ennemi de la Ruflie, il cherche à lui en fufeiter un autre: il écrit à Jagellon 3 l'invite à fc joindre à lui dans une entreprife qui lui procurera un accroilfcment de puiffanec par lc partage des Etats du Grand-Prince de Moskou. Jagellon accepta la proportion d'Olcg, se cn fit part a Mamaï : les Députés furent bien reçus ; mais lc Tatar exigea que fes nouveaux alliés fe rendiffent auprès de lui avec toutes leurs forces, pour lui prêter ferment de fidélité. Section V. Cette affociation de brigandage prouve beaucoup d'ambition dans Jagellon , alors Prince de Lithuanie ; ôc cependant il ne fit paroître que de la modération ôc de la jufticc, après qu'il fut élu Roi de Pologne cn 13 87 : nous allons cn donner la preuve. En 1401, Jagellon refufe la Couronne de Bohême qui lui cft offerte, ôc que Vencejlas déshonoroit par fes infâmes débauches. » Votre Roi, dit-il aux Députés, ne relève d'aucune Puiftance ; » ÔC s'il déshonore fon rang par fa conduite, fes fujets ne font » point fes Juges c'eft même un avantage pour eux de ne « l'être pas : ils ne peuvent être heureux qu'autant que la Puif-"fance légiflative réfide uniquement dans la perfonne du Sou-« verain. 11 n'eft point de malheurs pareils à ceux d'un Etat où «l'autorité fe trouve paitagéc avec la multitude. La confufion » que vous voulez introduire dans votre Royaume, y feroit encore w plus funefte que les]vices d'un Maître dont vous abhorrez les « excès : il ne vous refte d'autres armes que la patience ; 6c tout » fenfiblc que je fois à votre eftime , je fuis beaucoup moins " touché de vos hommages, qu'étonné de votre alfurance à me « propofer une injufticc oppofée à mes fentimens «. Le refus généreux de Jagellon n'a rien qui nous étonne : ce Prince étoit idolâtre en 1380, 6c Chrétien cn 1387. La conviction feule lavoit déterminé à embraifer la Religion Chrétienne, 6c non les avantages d'un Trône qu'il occupa avec gloire dans les tems les plus difficiles. La jufticc 6c la charité forment la bafe de la Religion; ces vertus-mères fécondent, pour ainfi dire, tout le terrein qui les environne \ on voit naître autour d'elles toutes les autres vertus particulières qui femblent venir fins femence, 6c n'exiger aucune culture. Mais revenons à Jagellon idolâtre. Section VI. Dès que Mamaï fe fut aifuré de la fidélité 6c des fecours d'Olcg 6c de Jagellon, il marche vers Moskou. A cette nouvelle , Démitri invite tous les Princes à s'armer pour l'intérêt commun , 6c a fe joindre a lui contre l'ennemi de tous. Ils s'arment, fe réunifient ; 6c, fi les Chroniques difent vrai, Démitri paffa le Don à la tête de quatre cents mille hommes. Les deux armées font cn préfence, l'action s'engage 6c devient générale. Le Grand-Prince a deux chevaux tués fous lui, il eft blclfé , &: la victoire paroiifoit décidée pour les Tatars, lorfque des troupes de réferve fortent tout-à-coup d'une forêt voillne, fondent fur les Tatars, raniment les Ruifes, 6c font pencher la victoire de leur côté. Après un combat long 6c cruel, Mamaï fut contraint de fuir avec les débris de fon armée. Les Ruffes le pourfuivent avec l'acharnement de la fureur qui fe venge; »8c l'on v.oyoit, difent les Hiftoricns, fur une étendue de foi- xante » xantc a foixante 6c dix vcritcs, les campagnes couvertes de » cadavres «. Pendant cette boucherie militaire, lc Grand-Prince qui avoit eu beaucoup de peine à fortir de la mêlée après fes blcfTiircs, s'étoit retiré à Pécart, 6c fes troupes ignoroient ce qu'il étoit devenu. On le croyoit enfeveli fous un tas de morts, lorfque deux cavaliers lc trouvèrent dans un bois, étendu fur la terre, prcfquc fans vie. On lui donne des fecours, il revient de fa foi-bleffe : on examine fes blcifurcs , aucune n'étoit mortelle. Dès qu'il eut recouvré fes forces , il fit la revue de fes troupes ; ÔC il auroit pu dire comme Louis XV, après la victoire, de Fon-tenoi : c'eft donc là le fruit de la victoire \ mais le cœur de Démitri ne relfembloit pas a celui du Monarque François. La défaite des Tatars lc confola de la perte de trois cents foixante mille hommes; ôc cette victoire remportée fur les bords du Don, lui fit donner le furnom de Donski. Section VIL Si la guerre purge par intervalle ces humeurs vicieufes des corps politiques, qui, par leur féjour, produifent des fermentations orageufes , la fcène fanglantc où fc décida le fort des deux armées auroit dû guérir pour long-tcms les Ruffes 6c les Tatars des crimes Ôc des meurtres. Mais les trois remèdes violens que l'on nomme les fléaux de la nature , ne rendront pas les deux Nations plus fage s ; &: la guerre, qui cft, fans contredit, celui des trois lc plus univcrfellcmcnt répandu , le plus cruel Ôc le plus horrible, la guerre, qui donne naiffance aux deux autres, loin de finir, va recommencer. / Section VIII. Mamaï penfoit, agiffoit, régnoit comme Richard cœur de lion,, Tome If, A a M HISTOIRE D E R U S S I E. avec un orgueil qui lui faifoit regarder tous les Princes fes égaux, comme fes Sujets, &c fes Sujets comme des efclaves. Brave ÔC féroce, vigilant &: foupçonneux ; entreprenant, mais inquiet; décidé, mais préfomptueux; ferme, mais opiniâtre; paflïonné pour la gloire des armes, mais jaloux : tel étoit Mamaï. Furieux de fi défaite, il ne rcfpirc que la vengeance, ôc jure de périr ou d'abattre fon vainqueur. Pour jouer de fon reite, il épuife fes dernières rciTources. Il alloit fc mettre en marche, lorfqu'il apprit que le Kan d'une Horde orientale venoit l'attaquer. Ce Kan étoit Taktamych, Chef de la Horde bleue. A cette nouvelle, les Princes Ôc les Chefs de l'armée Tatarc tiennent Confeil, ôc délibèrent unanimement d'abandonner Mamaï, ôc de fc mettre fous la protection de Taktamych : ils vont a fa rencontre, Ôc lui prêtent ferment de fidélité. Mamaï, au défefpoir, s'enfuit avec quelques Tatars qui lui étoient dévoués, & va chercher un afylc a Kaffa, ou il eit aifaïliné. Section IX. Taktamych, proclamé Kan de Saraï ôc du Volga, envoie une dépuration aux Princes Ruflcs; il les informe de fon élection, de fes conquêtes, ôc de fes difpofitions à vivre cn bonne intelligence avec eux. Les Députés furent bien accueillis, &: renvoyés avec de riches préfens. Chaque Prince députa vers le nouveau Kan, ôc chacun d'eux chercha a fc concilier fon amitié par des prévenances Se des profufions déplacées. Ce fut dans cette occa-fion que les Princes Ruifes fentirent, pour la première fois, la néceïïité ôc les avantages de vivre cn bonne intelligence entr'eux Ôc avec les Tatars. Ils avoient douté jufquc-la que le plaifir fût préférable a. la douleur, le calme a la tempête, &: la paix aux guerres civiles. HISTOIRE DE RUSSIE. 187 Section X. 1382,. Si lc premier Trône de Ruffie étoit placé fur un volcan, fes frontières étoient le féjour des tempêtes, se la mort d'un Tyran n'étoit pas la fin de la tyrannie. A peine deux ans s'étoient écoulés dans la concorde, que Taktamych fit maffacrer les Ruffes qui commerçoient parmi les Tatars de Kazan : il s'empare des bâri-mens marchands, s'embarque avec des troupes, ôc remonte le Volga, pour aller furprendre la ville de Moskou. L'alarme s'y répand : Démitri implore les fecours des Princes, &: aucun d'eux n'ofe lui en donner; d'ailleurs, la tragique victoire du Don les avoit tous également épuifés. Deux de ces Princes , celui de Souzdal se celui de Rézan , curent la lâcheté Se la perfidie de faciliter la route de Taktamych. Démitri, abandonné de tous, va fe renfermer dans la ville de Koftroma. Section XL Au départ du Grand - Prince , l'anarchie règne a fa place: Moskou eft déchirée par les factions. La violence , le pillage, lc maifacrc, anticipent fur la fureur des Tatars : l'époufe même de Démitri Se lc Métropolite furent outragés ; on ne leur permit de fortir de la ville, qu'après les avoir dépouillés. C'étoit fait de Moskou ôe de fes Habitans, fi lc petit-fils d'Olguerd, Prince de Lithuanie, ne fût volé à leur fecours. Il fe renferme dans la ville, fait les difpofitions que le tems ôe les circonftanccs lui permettent de faire, &: attend l'ennemi avec un fang-froid héroïque. Les Mofcovites n'étoient pas dignes d'un fi grand bienfait : pendant qu'une partie des Habitans exécutoit les ordres d'OJleïj les autres pilloient la ville, brifoient les caves, s'enivroient, ôe alloicnt en-fuite infultcr les Tatars campés fous les murs. A a ij Section XII. L'art des fïéges n'eft pas l'art des peuples Nomades ; mais ils excellent dans l'invafion par furprife 8c dans la dévaftation. La conftanec qu'un fiégc exige les rebute toujours : celui de Moskou dura peu. Les Tatars tentèrent une efealade qui ne leur réunit pas, ôc firent enfuite des propofitions de paix. Le Kan déclara qu'il n'avoit pas intention de faire du mal aux Habitans > qu'il réfervoit fii vengeance contre un Prince affez lâche pour abandonner la Capitale , &: qu'il n'exigeoit des iiliégés que quelques préfens par forme d'hommage. Après ces protestations, garanties par les Princes Ruflcs qui fe trouvoient parmi les altiégcans, Moskou ouvrit fes portes. Les Princes, les Boyari, la NoblclTc, 8c le Clergé accompagné de croix 8c d'images, fuivoient les préfens deftinés à Taktamych. Ce convoi folcmnel défile tranquillement ; mais lorfqu'il fut parvenu au centre de l'armée ? les Tatars en font un carnage horrible. Lc généreux défenfeur de Moskou cft tué des premiers : les Tatars fe précipitent dans la ville ; le fer, le feu, la captivité, 8c tout ce qu'il y a de plus affreux dans la nature, furent mis cn ufage dans cette occafion. Plufieurs villes voifincs, 8c fur-tout la Principauté de Rézan, éprouvèrent les mêmes ravages. Section XIII. Après ces expéditions, Taktamych retourna a la Horde. Le Prince de Tver, qui avoit fu gagner fon amitié, s'y rendit aulli, 8c lui demanda la Souveraineté de Ruffie. Le Kan la lui refufa, en alléguant pour raifon, que s'il avoit eu fujct de fc plaindre de Démitri, il étoit vengé, 8z n'avoit pas lc dtoit de lc dépouiller de fa puiflancc. Comment concilier ici la jufticc avec la perfidie 8c les excès de la férocité? HISTOIRE 'DE'"RUSSIE. ig<> Section XIV- Le départ du Prince de Tver pour 1a Hotde, avoit alarmé Démitri ; ôc fa crainte Pavoit engagé a envoyer fon fils aîné> Vazili, auprès de Taktamych, comme un gage de la fidélité qu'il lui juroit. Le Kan lc retint auprès de lui pendant quelques années; mais le jeune Prince, ennuyé de fervir d otage, difparut dès qu'il cn trouva Poccafîon. Il fe garda bien de fe rendre directement cn Ruflie, où il n'auroit pas été en sûreté ; mais il traverfa la Podolic, Ôc pénétra jufqu'en Livonie, où il fut reconnu Ôc arrêté par un autre transfuge, petit-fils de Guédimin, qui s'y étoit retiré après l'alfaflinat de fon père Kcftouti. Lc Prince transfuge offrit fa fille cn mariage a Vazili, ôc ne lui rendit la liberté qu'a ce prix. Pour la recouvrer, Vazili promit Ôc jura tout ce qu'on exigeoit de lui. Section XV. Depuis l'année 1382, jufqu'en 1389, lc règne de Démitri eft fans intérêt pour le Lecteur : il n'offre que les brigandages des jeunes citoyens de Novogorod \ réunis cn troupes fous des Chefs dignes de les commander ; la punition de ces brigands par Taktamych ; la vengeance du Grand-Prince fur Novogorod ; la ccflion de Ladoga, d'Orkovctz, de la Carélie ôc du diftrief de Koporié, faite par les Novogorodiens, à Narimond, fils de Guédimin. Les Annales rapportent que Démitri Donski fut le premier Prince qui fit bâtir en pierre le quartier des Souverains, appelle Kremlin, mot Tatar qui fignific Fortercflc. Jufquc-là, Moskou n'étoit bâtie qu'en bois. Les mêmes Annales font mention de deux éclipfes de foleil, dont la première eut lieu le 25? Juillet 1375,&; la féconde lc 25 Septembre 1385. Section XVI. La Médaille de Démitri Donski prouve qu'il régna en 1362^ que fon règne fut de 27 ans, ôc qu'il mourut à l'âge de 40 ans, cn l'année 1389. Son époufe fut Euioxïa, fille de Démitri Conf-tantinovitz, Prince de Souzdal, qui avoit occupé le Trône avant lui. Il eut de cette Princeifc fept garçons ôc une fille. Ses fils furent : Danilo, Vazili, Joury, André, Petre, Ivan ôc Conftantin, Sophia époufa Fédor, Prince de Rézan. IA^^ H I S T O IRE DE RUSSIE. 191 RÈGNE de vazili ii, démitriévitz. M** Seconde époque de la décadence des Tatars* Section première. TL aktamych confirme au fils aîné de Démitri Donski la polTef-llon du Trône Mofcovite \ ôc l'année fui vante Vazili époufa la Princeffc Sophie, fille de ce Vitold, Prince Lithuanien, qui lui avoit arraché une promefTe de mariage, pour prix de fa liberté. Les promettes ÔC les fermens font des chofes facrées, fans doute, quand ils ne font pas l'ouvrage de la force injuflc; mais ici Vazili pouvoit être parjure fans devenir coupable : il faut donc croire qu'il aimoit la Princcffe Sophie -, car il ne fut pas aufii fidèle a la juflice, qu'à fa promeffe de mariage. Section II. Lc Kan avoit donné les Principautés de Souzdal ôc de Nijéni-Kovogorod à Boris : Démitri, pour les réunir a fa Souveraineté, fe brouille , fins raifon , avec Boris. Il prend ôc pille Nijéni-Novogorod, ÔC enlève les Princes ôc les Princcfies de la famille de Boris. Après cette expédition, il fc rend au Kiptchak, appuie fa demande injuffe de préfens qu'il diftribue, &: obtient des Tatars tout ce qu'il veut. De retour cn Ruflie avec un Député de Taktamych, il l'envoie bien efeorté à Boris, avec ordre de lui rendre les Principautés qu'il regardent comme des portions de fa Souveraineté. Section III. Boris, inftruit du fort qui le menace, affemble fes Boyarî; leur rappelle le ferment de fidélité qu'ils lui ont prêté, Ôc les conjure de ne lc point abandonne! dans cette circonftance critique. Lc premier, le plus âgé de tous les Boyari, ôc celui qui avoit eu Part de perfuader à Boris qu'il étoit fon ami de cœur, prit la parole, & dit, » qu'il étoit Pinrerprête des fentimens « des Ruffes ; que Boris pouvoit compter fur l'amour ôc la fidé-»> lité de fes Boyari Ôc de fes Sujets -, que les uns ôc les autres n étoient également prêts à mourir pour fa défenfe «. Après ces proteftations, Boris déclara qu'il ne permettroit pas l'entrée de fa Capitale au Député de Taktamych ni aux Officiers de Vazili. Lc favori de Boris, le perfide Roumianctz, lui repré-fenta » qu'il n'avoit rien à craindre des Officiers de Vafili ; mais » que Taktamych prendroit pour une infultc perfonnellc , le >3 refus de l'entrée de la ville à fon Député, Ôc que par-la il allu-» meroit une guerre dont on lui imputeroit tous les malheurs «. La confiance aveugle de Boris cède aux confeils de Roumianctz. Mais cn déférant aux avis d'un traître, n'étoit-cc pas faire triompher fon ambition , lui procurer le fruit de fa méchanceté, ôc l'encourager à cultiver un fonds qui lui promet une moi (Ton abondante. Boris avoit donné des ailes à l'arrogance de fon favori , cn lui prodiguant les honneurs. C'eft ainfi que Gordien pécha contre les règles de la politique , en le nommant pour collègue le plus dangereux de fes ennemis. Gordien ÔC Boris auraient du fe défier également d'un fujet à qui ils ne laiffoient plus rien à efpérer, Philippe ôc Roumianctz n'étoient point attachés à la perfonne de leur Maître ; ils ne Pétoicnt Pétoicnt qu'aux faveurs du Souverain : devenus tout-puiiTans, quoique Sujets, l'un ôc l'autre ôtent tout a celui qui leur a tout donné ; Gordien ôc Boris, quoique Princes, ne font plus rien : tant il cft vrai que par-tout les Cours font la réfidenec de Pin-gratitude, le pays où l'ambition étouffe, avec le fouvenir des bienfaits, la voix du fang ôc de l'amitié , où enfin l'on oublie tout, excepté foi-même &: les ennemis! Section IV. Lc Député Tatar arrive a Nijéni-Novogorod ; les Officiers qui l'accompagnent font former les cloches ôc raffemblent le peuple: l'inftant cft décifif. Boris exhorte les Courtifans a être fidèles a. leurs fermens, mais il cft défabufé : Roumanictz a l'audace de lui dire : Nous fommes les ferviteurs de ton ennemi. Au même inftant ce Prince infortuné cft arrêté par ces mêmes Courtifans qui venoient de lui offrir leur fang pour fa♦dçfenfc. Section V. Vazili fc rend à Nijéni-Novogorod, cn prend polTcffion , fait charger de fers Boris, ôc difpcrfe cn différens lieux fa femme, fes enfans, ôc ceux du fécond ordre de l'Etat qui lui reftoient attachés. Boris ne furvécut qu'un an a fes malheurs, ôc de plus grandes fcènes vont fuivre cette cataftrophe. Section VI. 1393. L'ordre des chofes exige que nous entrions dans quelques détails néceffaircs pour l'intelligence des faits qui vont fuivre : ces détails tiennent également à l'Hiftoire des Ruifes ôc â celle des Conquérans Tatars ; ils répandront un nouveau jour fur l'Hiftoire de ces derniers. Nous prions le Lecteur de remonter Tome IL B b 194 HISTOIRE DE RUSSIE, avec nous, &: pour un moment, aux Princes defeendans de Togaï-Timour, fils cadet de Zouzi-Kan , qui régna le premier fur les Kiptohaks. Ourous-Kan étoit fils de Badakoul-Oglan : Oglan , fils de Kodfa : Kodfi , fils d'Avas-Timour : Timour , fils de Togaï-Timour : Togaï-Timour , fils de Zouzi-Kan : Zouzi-Kan , fils de Tchinguis-Kan. Ourous-Kan s'empara du Sceptre des Kiptchaks , &: régna tranquillement pendant quelques années. Taktamich , fils de Kodfii-Oglan, entreprit de lc chaffer du Trône, mais fes efforts furent inutiles ; obligé dcTuir après fa défaite , il alla demander un afyle a Amir-Timour-Kan , qui régnoit a Samarkant. Ourous-Kan l'y pourfuivit. Amir-Timour envoya Taktamich avec une nombreufe armée a fi rencontre : celle d'Ourous-Kan fut défaite, ôc ce Prince perdit la vie dans un combat fanglant. Taktamich vainqueur, s'empara de fes Etats l'an777,ou 1376. Voici comment les Auteurs Tatars rapportent Phiftoire de Taktamich , lorfqu'il fut obligé de fuir ôc de fe rendre auprès d'Amir-Timour-Kan à Samarkant. « Il y avoit dans lc même tems un homme de diftinétion, de » la Tribu des Ak-Moungals, appelle Koutlouk-Kaba, qui avoit » un fils appelle- Idigi-Mangap , Ôc une fille qu'Amir-Timour-n Kan donna cn mariage a l'un de fes fils. De ce mariage naquit « Timour-Koutlouk. Idigi-Mangap étoit entré au fervicc de »î Taktamich ; ôc lorfque celui-ci fut obligé de fe fauver, après >j avoir été battu pat Ourous-Kan, ôc d'aller chercher un afylc >j auprèsd'Amir-Timour,Idigi-Mangap fc rendit peu de jours après » a Samarkant, &c y apporta la nouvelle qu'Ourous-Kan marchoit m a eux avec toutes fes forces &c à grandes journées. Sur cet avis, „ Amïr-Timour envoya Taktamich avec de nombreufes troupes » au-devant d'Ourous-Kan, ôc les deux armées en étant venues fctâiix mains, celle d'Ourous-Kan fut battue ôc complcttcmcnt » défaite; ôc comme ce Prince y perdit la vie, il ne fut pas difficile »' à Taktamich de s'emparer du Tronc du Kiptchak. ■» Lorfque Timour-Koutlouk eut atteint Page de raifon, il vint » habiter le pays des Kiptchaks, &: Idigi-Mangap fc mit fous fa » protection ; ce qui déplut à Taktamich, ôc lui fit naître des » foupçons contre Timour-Koutlouk : la défiance le conduifit à » la réfoiutioii de fc défaire fans bruit d'un concurrent qui pou-» voit devenir dangereux. Timour-Koutlouk ayant pénétré les » deffeins de Taktamich, abandonna lc pays, Ôc fut fc réfugier n auprès d1 Amir-Timour-Kan fon aïeul, où Idigi-Mangap fc » rendit aulli fix mois après. » Dans ces circonftanccs, Amir-Timour alla faire une expédi->3 tion dans le pays d'Iran avec toutes fes forces. Taktamich pro-» fitant de Ja circonflancc , entra avec une forte armée dans ce »î pays fans défenfe , s empara de Samarkant, fit maffacrer lc plus « grand nombre des habitans, fe chargea de butin, Ôc fc préparoit » a revenir dans fes Etats. Mais Amir-Timour, qui avoit été » informé de la marche dcTakramich, étoit revenu fur fes pas; «il lc fuivit avec tant de célérité , qu'enfin il l'atteignit fur les »s bords de la rivière d'Atell. »j Taktamich, voyant qu'il n'y avoit pas moyen d'éviter une »3 action, livra bataille avec toute la réfolution pofïible ; mais la >3 fortune d'Amir-Timour prévalut fur la bonne conduite de 33 Taktamich , qui fut contraint de fuir après avoir perdu la >3 plus grande partie de fon armée Après cette grande victoire 3» ôc la reprife des dépouilles, lc vainqueur retourna à Samarkant Section VII. Avant de retourner dans fes Etats, Amir-Timour fit trembler la Ruffie, qu'il parut vouloir conquérir. Maître d'Iélctz, ville Bb ij du Gouvernement de" Voronéjc, près de la Sofna , qui fe jette dans le Don, il s'étoit avancé dans la Principauté de Rézan, Se dirigeoit fa marche vers Moskou, lorfque, contre toute cfpé-rance, il retourna fur fes pas. Cette contremarche fut occafionnée par les nouvelles que reçut Amir-Timour des fuccès de Taktamich contre le nouveau Kan du Kiptchak, qui ne pouvoit fe foutenir que par les forces de fon protecteur. Ce fut la la véritable caufe du retour d'Amir-Timour dans fes Etats, & non pas la fablfc confignéc dans les Chroniques Ruffes. Section VIII. Taktamich, quoique très-affoibli, fit paroître lc même courage dès que lc bras de fon vainqueur ne fut plus a portée de l'atteindre: il attaqua & défit fon rival, qui fut forcé de lui abandonner le Tronc du Kiptchak, dont il ne jouit pas long-tcms. Timour-Koutlouk le furprit au moment même où il commençoit a refpirer. Forcé de fuir, il fc réfugia a Kiof, Se fe mit fous la protection de Fitold', devenu Grand-Duc de Lithuanie, lorfque Jagellon fut élu Roi de Pologne, fous le nom de Ulasdïflas V. Timour-Koutlouk redemanda fon ennemi, mais Vitold rcfufa de lc livrer, Se réfolut de lc replacer fur lc Trône. Le vainqueur marche contre le Prince de Lithuanie , l'attaque, lc bat, Se rcflc maître de toute l'artillerie Sz des bagages de Parmée Lithuanienne: U pourfuit Vitold jufqu'à Kiof, exige de cette ville une fomme confidérable pour fe racheter du pillage, Se envoie des troupes ravager la Lithuanie. Timour-Koutlouk ne furvécut pas long-tcms à fes triomphes. Son fuccefleur fut fon fils Kadi-Bek,le même qui défit Se tua Taktamich, qui avoit fui en Sibérie, après la victoire que Timour remporta fur Vitold. HISTOIRE.DE RUSSIE. Section IX. Après avoir indique la féconde caufe de l'affoibliiTcment ôc de la décadence des Tatars, il nous relie à faire mieux connoître fon auteur , Amir-Timour-Kan, qu'il nous a plu de nommer Tamcrlan : il naquit l'an 155-7 dans la Province de l'ancienne Sogdianc : il defeendoit de Tchinguis-Kan par les femmes. Il reifcmbloit , par lc phyfiquc de l'homme, à Richard III , Roi d'Angleterre. Laid comme lui ôc contrefait, il avoit fon regard farouche, Se un tour de vifage auquel il n'étoit pas facile de s'accoutumer. Auffi-tôt qu Amir-Timour celfa d'être enfuit, il commença à agir cn homme fupéricur j il forma des projets de conquêtes, il les fuivif, ôc fon ambition démefurée lui cn fuggéra de très-vaftes. » Quand un Prince , difoit - il, cft né fans état, il doit «avoir toutes les qualités propres a l'ambition». Si ces qualités font un mérite , il le poffédoit éminemment. Cruel Ôc iangui-nairc, il avoit pour maxime : » Qu'un Souverain n'étoit jamais « cn sûreté, fi le pied de fon Trône ne baignoit dans lc fang «. Une pareille maxime étoit digne d'un Tatar : il ne la démentit point dans tout lc cours de fon règne. Une valeur active ÔC féroce, fécondée d'une clifeipline admirable parmi fes troupes, le rendit d'abord la terreur de fes voifms. 11 ne tarda pas à fc montrer aux autres le plus grand des fucccflcurs de Tchinguis-Kan, ôc le fécond Héros des Tatars Mongols. Il fubjugua autant de pays qu'Alexandre,.ôc prcfqu'autant que fon aïeul maternel. Voici le précis de fa prodigieufe fortune , ôc les Auteurs Perfans s'accordent ici avec les Hiftoricns Tatars. Sa première campagne fut celle de BsdBA capitale duKoraffan, fur les frontières de la Pcrfe. De-là, il le rend maître de la Province de Kandaar, il fubjugue toute l'ancienne Pcrfe, retourne i<>3 HISTOIRE DE R U S S I E. fur fes pas pour foumettre les peuples de la Tranfoxane 3 ôc revient prendre Bagdat. Il paffe aux Indes , les foumet, s'empare de Dhéli qui en étoit la capitale. Vainqueur des Indes, il retourne fur fes pas, fe jette fur la Syrie, prend Damas, revoie a Bagdat qui vouloit fecouer fon joug, ôc la livre au pillage ÔC au glaive. On dit qu'il y périt près de huit cents mille habitans. C'eft au milieu de ces terribles exploits que l'Empereur Grec implore lc fecours de ce Tatar. Cinq Princes Mahométans , détrônés par Bajazct, Pimploroient cn même-tems des rives du Pont-Euxin , ôc ce concours d'Ambalfidcurs flatte l'orgueil d1 Amir-Timour ÔC ne le décide pas : il avoit un autre but. Mais fa politique tire parti de cette circonftancc : il députe vers Bajazct, pour lc Commet d'abandonner le fiégc de Conftantinople qu'il formoit alors, & de rendre jufticc aux Princes Mufulmans qu'il avoit dépoifédés. La fierté de Bajazct s'indigne de ces propositions , ôc le mépris qu'il témoigne aux Ambaiïadcurs Tatars, rend Amir furieux. Il eft décidé : il marche contre lui, traverfe l'Arménie, prend la ville d'Arcinguc , fait paifer au fil de l'épée les habitans ôc les foldats, ôc va fommer la gamifon de Sébaftc de fc rendre : clic refufe : il s'en rend maître, ôc l'abandonne à la fureur du foldat. De Sébaftc rafée, il s'avance vers Damas ôc Alep qu'il dépouille , Ôc qu'il fait traiter de la même manière. Il ne reprend haleine que pour demander au Sultan d'Egypte de lui abandonner la Syrie ôc la Palcftinc : fur fon refus, il s'en empare, &: porte fes armes vieborieufes jufqu'à Alkaïr, autrefois Memphis, aujourd'hui le Caire, dont il tira des tréfors immenfes. Après cette expédition, il s'approche de Bajazct ; ôc ces deux hommes étonnans fc rencontrent enfin, cn 1403, dans les plaines d'Ancyrc cn Phrygic. On livre bataille : Bajazct vaincu cft fait prifonnier. On le voit bientôt après piller la Phrygie, l'Ionie, la Bithynie, repalfcr l'Euphrate , ôc retourner à Samarkant, HISTOIRE DE RUSSIE. j99 qu'il regardent comme la capitale de fes Etats. Ce fut dans cette ville qu'il reçut l'hommage de plufieurs Princes de l'Afie , ôe l'ambafladc de plufieurs Souverains , entr'autres , celles de Manuel Paléologuc , Empereur Grec, Se de Henri III, Roi dç Caftiile. 11 donna aux AmbalYadeurs une fête dans le goût Pcrfan. Tous les ordres de l'Etat, tous les artifans pafsèrent en revue, chacun avec les marques de fa profcflion.- Il maria tous fes petits-fils Ôc toutes fes petites-filles le même jour. Abrégeons. 11 mourut dans une extrême vieilleflc , après un règne de 36 ans. Ses fils partagèrent entr'eux fes conquêtes. Tel cil le précis exact de la vie d'un Conquérant qui devint, fans le vouloir, une des principales caufcs du triomphe futur des Ruffes fur tes Tatars, Je crois entendre ici les partifans de la bravoure meurtrière, s'écrier : Ah le grand homme que Tamerlan ! Saladin fut plus grand encore ; il fut plus doux , plus humain , plus jultc. Il conquit la Syrie , l'Arabie , la Pcrfe, la Méfopotamie, le Royaume de Jéru-falem : au bruit de fes victoires, toute l'Europe fut troublée. La France, l'Allemagne, l'Angleterre, un Empereur se deux Rois puiflans ne purenr prévaloir contre ce Sultan. Lui feul a la gloire d'avoir donné a tous les ambitieux la plus grande, la plus utile de toutes les leçons de la Philofophic Se de la Morale. Il tombe malade; il appelle celui qui portoit fa bannière devant lui dans toutes les batailles \ il lui commande d'attacher au bout d'une lance le drap qui devoit I'enfevclir ; Se l'Officier qui tenoit cet étendart de la mort, avoit ordre de crier à haute voix .-«Voilà >î tout ce que Saladin, vainqueur de l'Orient, remporte de fes « conquêtes, de fa gloire Se de fes tréfors «. Il mourut à Damas, admiré même des Chrétiens. Section X. 1398. On a vu Vitold, Prince de Lithuanie, vaincu par Timour-Koutlouk. Ce dangereux voifin des Runes fait répandre le bruit qu'il veut le venger des Tatars, Se marcher contr'eux. Après avoir raffcmblé les'forces, il s'approche de Smolensk , apanage du fils aîné de Sviatollaf, qui avoit été fuc dans une expédition cn Lithuanie. Vitold offre fa médiation aux Princes Ruifes divifés; il les attire dans fon camp ; ôc dès qu'ils s'y font rendus, il leur déclare qu'il cil leur ennemi, les fait arrêrer , entre dans Smolensk, la dépouille, ôc y établit un Lieutenant a fes ordres. La Principauté de Rézan fut traitée de la même manière. Il n'y a point de vertu fuis force: l'homme brave cft toujours franc Ôc vrai, (à langue touche à fon cœur, ôc la dillimulation cft un déshonneur à fes yeux. L'ambitieux, au contraire, cft toujours difïimulé*, fon cœur eft comme enfeveli dans lc fond de fes entrailles ; fes difeours tortueux ont mille iffucs, Ôc pas une d'honnête. George , Prince de Smolensk , n'étoit pas du nombre des Princes captifs : il s'étoit retiré à Rézan auprès d'Oleg, fon beau-père. Ils s'arment ôc vont exercer la même violence fur la Lithuanie. Vitold , inftruit de ces ravages , pleure dans fil joie-, il abandonne précipitamment la Ruflie pour défendre fes Etats : mais il arrive trop tard, la vengeance étoit fatisfaitc; George ôc Olcg s'en étoient retournés chargés de fes dépouilles ôc d'un grand nombre de prifonniers. George recouvre Smolensk: Vitold revient fur fes pas, en forme le fiégc , ÔC après deux mois de tentatives inutiles, il lc lève-, s'en retourne, Se change cn défert toute cette contrée. George, qui ne règne plus que fur des ruines, Se qui apprend que HISTOIRE DE RUSSIE. *oi que Vitold a mis fa tête à prix, abandonne fa Principauté, Se va chercher un afylc à Novogorod. Il intércfïc les citoyens : on l'accueille avec diftin&ion, on lui donne douze villes cn apanage. 11 ifétoit pas digne de ce bienfait; fa conduite va le prouver. Section XI. 1404. La conduite de George annonce un coeur fans courage, Se le chemin du vice c'eft la lâcheté. George avoit à fon fervicc un Prince Viazcmskoï, dont l'époufc étoit d'une rare beauté Se d'une vertu exemplaire. George, oifif, cft épris de fes charmes, laiffc tomber un regard adultère fur lc lit de l'époux, Se cherche à féduirc l'époufc. Les prévenances Se les foins de George font inutiles : irrité par les refus de la fagefte, fon cœur cft ailiégé par le crime ; il n'eft plus rien de facré pour lui, il a recours a la violence : mais la Princcifc fc défend avec lc courage de la vertu , elle lui arrache fon épéc ôe lc blcffc au bras. La pafïïon de George devient fureur; il tue de fa main le Prince Viazcmskoï, fait couper les bras ôe les jambes a la Princcifc, Se la fait jetter dans lc fleuve. C'eft ainli que Poifivcté rendit Egiftc adultère ôe meurtrier, & que Pénélope conferva fa chafteté au milieu des pourfuites de tant de Rois, fes amans. Lc vol a moins de crime que la perfidie qui a l'adultère pour objet : l'empire de la raifon publique les dévoue par-tout a l'exécration. George devient un objet d'horreur; il ne peut fe montrer cn public fans que le doigt de la dérifion ne lc confacre au mépris ; tout le monde l'évite, il cft obligé de fuir chez les Tatars, n'ayant pour efeorte que les remords dont il cft la proie. Après avoir erré long-tems de déferts cn déferts, il fc rendit dans une foli-titude de la Principauté de Rézan : un Abbé charitable lui donna un afylc Se des confeils firlutaircs. George mourut dans cet afylc, Tome IL C c io2, HISTOIRE DE RUSSIE. Ôc la race des Princes de Smolensk s'éteignit avec lui. Sa Principauté paiPa fous la domination des Princes de Lithuanie. Section XII. 1406. La dévaluation des Principautés de Novogorod ôc de Plcskof par Vitold, des rcpréiailles fur la Lithuanie, de nombreufes armées qui ne fe rencontrent que pour faire la paix,des paix enfreintes prcfqu'aufïi-tôt que jurées, ÔC de nouveaux brigandages, font les évènemens qui fuivirent la perte de Smolensk. En 1406 Kadibek fut chaffé de la Horde par Boulat-Sulran , fils de Taktamich. Ce Boulât ne fut que le nianequin de la fouveraincté ; le Tatar Jédiguéi régna fous fon nom. Le Grand-Prince de Moskou implora lc fecours de ce favori contre Vitold fon beau-père. Mais la Horde épuiféc par fjs-pertes, étoit réduite à la politique des foib!cs:la cufjb y avoit piis la place de la force ; elle ne iavoit plus que difïïmuler avec les Princes Ruffes ; ôc tandis qu'elle leur témoïgnoit un grand amour pour la paix, elle faifUfoit toutes les occafions d'allumer la guerre entr'eux. Section XIIL 1409. Le favori de Boulât fit paffer de légers fecours au Prince de Moskou, ôc ces fecours ne lui furent d'aucune utilité. Il fit la paix avec fon beau-père avant d'en venir aux mains, ôc cette paix fut fuïvie de nouvelles plaintes a la Horde contre lc Prince de Lithuanie. Jédiguéi fit aflurcr le Prince de Moskou de fon zèle à le fervir, ôc dépêcha un couricr à Vitold, pour lui faire part des plaintes , des Offres , des projets injuries ôc perfides de fon beau-fils. Après avoir déterminé le beau-père ôc lc gendre à fe faire une guerre fanglante, Jédiguéi fit marcher HISTOIRE DE RUSSIE lc > lentement une armée vers ta Ruine. Cette amu-c drppreiVation devoit choiilr pour ennemi celui des deux Princes qui auroit le défions. Ma^s l'épuifcmcnt mutuel de Vazili Se de Vitold les pre-ferva du piège qu'on leur avoit dreffé. Jédiguéi \ voyant qu'aucun des deux rivaux n'ofoit entrer en campagne , fit marcher fon armée du coté de Moskou. A fon approche, Vazili abandonne fa réfidenec , Se fc retire a Koftroma avec fa famille. A fon exemple, les principaux habitons prennent Ja fuite; une partie de ceux qui relient s'emparent de leurs richeffes, tandis que les autres ne s'occupent que de la défenfe de la ville. Après quelques jours de fiégc , les Tatars, qui manquoient de machines de guerre, proposèrent une capitulation cn argent, Se les Mos-kovites leur payèrent une forte contribution. La Capitale fut épargnée, mais les campagnes furent entièrement ravagées. Cette expédition barbare fut fuivic d'un froid cxccfiif Se d'une difette qui firent périr un grand nombre d'hommes. Section XIV. Moskou, Tver Se plufieurs autres villes feroient devenues ta proie des Tatars, fi Jédiguéi, leur Chef, n'eût été obligé d'abandonner la Ruffie pour voler au fecours de Eoulat-SnIran, vivement attaqué par un Prince Tatar qui vouloit le détrôner. Cette diver-fion Se les troubles de la Horde vont éloigner les Tatars de. la Ruffie pendant 24 ans. Section XV. Le règne des bons Princes cft toujours trop court, Se celui des ineptes ou des médians cft malheureufement trop long. Vafili Démitriévitz régna comme Henri III; il n'avoit pour confeillcrs Se pour amis quc de jeunes Boyari, qui, profitant de fa foiblcffc , achevèrent d'énerver le peu de vigueur que fon ame pouvoit G c ij io4 HISTOIRE DE R U S S I E. avoir. Si le règne de Vafili fut plus tranquille ou moins cruel que celui de Henri III , la licence , lc luxe , la diflolution s'y introduifirent avec la paix : fes favoris, profitant de fon apathie, le couduifoient a leur gré,lui faifoient entreprendre des guerres, contracter Se rompre des alliances, conclure des paix Se enfreindre ces traités fuivant leurs avantages particuliers. SonTréforier étoit celui de tous fes favoris qui avoit fu mieux gagner fa confiance; il opprimoit les peuples fous le nom d'un maître qu'il leur rendoit odieux. Si Vafili n'éprouva point les humiliations, les revers Se la fin tragique de Henri III, la Ruflie éprouva fous fon règne d'autres fléaux non moins terribles : trois fois la pefte ravagea plufieurs Provinces : la Ruflie fouffrit plufieurs fois la famine; de petits Princes Tatars cn ravagèrent plufieurs contrées ; la Nature joignit fes rigueurs aux défallres de ces barbares incur-fions ; des froids cxcciïifs détruifirent les productions Se les hommes : Novogorod, après avoir fourfert plufieurs incendies, vit fes édifices s'écrouler par un tremblement de terre. Quelles leçons pour les Princes Se pour les hommes ! Section XVI. Vafili mourut cn 142 j, âgé de C4 ans, après un règne de 36. Il avoit époufe Sophia, fille de Vitold, Prince de Lithuanie. Il eut d'elle deux fils Se trois filles. Ses fils font Vafili Se Ivan : fes filles font : Anna, mariée à Jean Paléologuc , Empereur de ConO tantinoplc : la féconde époula George , fils de Patrice, Prince de Lithuanie : la troifième fut mariée deux fois a deux Princes de Souzdal, d'abord à Alexandre Ivanovitz, Se enfuite à Alexandre Danilovitz, 1545 7367 73 72 494 H I S T O IRE DE RUSSIE. ioj RÈGNE DE VASILI III, VASILIÉVITZ, Surnommé SLÉPOÏ ou L'AVEUGLE. 1415-. Section première. Vasili II laiffe deux fils mineurs, Se une époufe qui avoit reçu de la Nature les grandes qualités qui manquoient à l'époux. Les vertus ont des points de réuiaion cntr'ellcs, & s'affocient comme les vices : une digne époufe cft; toujours une bonne mère ; Sophie va lc prouver. Sa tcndrclTc éclairée impofe iilencc ■ à des regrets flérilcs ; au lieu de pleurer, elle agit. Vafili n'étoit âgé que de dix ans, Se il falloit lui alTurcr le Trône. George , Prince de Galitch , oncle du jeune Vafili, prétendoit à la fucceiTion de fon frère : il appuyoit fa prétention, ôc fur l'incapacité du mineur, & fur les anciens ufages de la nation. S'il falloit du courage à Sophie pour écarter du Trône un ambitieux qui avoit une armée a fes ordres, il falloit encore toute l'éloquence du coeur pour faire valoir les droits du fang contre des ufages qui avoient force de loi. Les moyens infinuans ôc perfuafifs que Sophie employa en faveur de fon fils furent fins doute irréfiftibles, puifquc, malgré les intrigues de George, Vafili fut reconnu pour Souverain par les Princes ôc les Grands > qui jurèrent de le défendre envers se contre tous. S e c t i o n II. L'ambition de George étoit connue, Se Ton ne doutoit pas qu'il ne vint bientôt aiE.gcr Moskou. Cn délibère dans le Confeil de lui envoyer nu Député pour l'engager a vivre en paix, Le Métropolite cft choifi pour cette négociation difticiie: il le rend à Galitch ; fes exhortations l'ont iinpuiflantes ; il cft oblige de fc retirer fans donner au Prince fa b^iudLjon. Mais la crainte cft fouvent plus efficace fur les hommes que la voix de l'exhortation ; Se dans cette circonftancc, la pefte s'annonce dans la Principauté de Galitch. George croit que cette pefte eft un fléau du Ciel fur fes Etats , pour lc punir du mauvais accueil qu'il a fait au Prélat, Se de fi défobéilfancc envers le Prince élu. Il part de Galitch, court après lc Méttopolitc, l'atteint, tombe a fes genoux, reconnoît les torts, Se promet de renoncer pour toujours h fes prétentions au Trône. Lc repentir qui fait naître ces difpofitions pacifiques durera t-il long-tcms ? Section III. 1431. Ce repentir eft celui du matelot dans le péril ; excité par la crainte, il ne dure qu'autant qu'elle fubfiftc, Se la paix ne régnera que pendant cinq ans entre l'oncle Se lc neveu. Au moment même où George n'a plus rien a redouter d'un fléau deftructeur , fa confcicncc timorée fc raffure ; l'ambition parle a fon cœur : il renouvelle les prétentions qu'il avoit abjurées, raffcmble fes forces, nudité une furprife, Se fi elle ne réuflit pas, il fera guerre ouverte a Vafili. Sophie , inftruitc de ces difpofitions hoftilcs, cherche a étouffer dans ta nailfancc un feu prêt à s'allumer ; elle fait propofer a George de fc rendre à la Horde avec fon fils pour y faire juger leurs différends, Se fa propofition fut acceptée. Les préfens, les promeffes , la foimriffiôn , tous les rcflbrts de l'intrigue furent mis en ufage de part Ôc d'autre pout obtenir la faveur d'Oulou-Mahmet. Vafili l'obtint, Ôc même il fut gagner les bonnes grâces du Kan, au point qu'en lui adjiir geant le Trône, il l'exempta de tout tribut, en lui difant : Je préfère un ami à un vaffal. L'orgueil etc George avoir fans doute déplu à Oulou-Mahmct , puifquc, voulant l'humilier , il -lut ordonna de conduire par la bride le cheval de fon neveu, devenri fon Souverain ; mais Vafili étoit trop modefte pour réduire fdii oncle à cette humiliation. Ce trait nous rappelle Phifcoire ÛAman ÔC de Mardochée. Section IV. Parmi les Boyari qui avoient accompagné le Grand-Prince a la Horde, il y en avoit un plus adroit, plus ambitieux que les autres, qui avoit beaucoup contribué, par fes intrigues, a procurer a fon Maître les bonnes grâces Ôc la faveur d'Olou-Mahmet : ce Boyar étoit Ivan Démkriévit^ qui poffédoit à fond la carte de la Cour, de cette région où il faut montrer beaucoup d'indifférence pour les chofes qu'on délire lc plus, fi on veut les obtenir avec facilité; où, loin d'aller droit au but, il faut au contraire fe mouvoir toujours circulaircment, ôc faire entendre une choie en parlant d'une autre; deux voies alfurées dont le courtifan ne doit point s'éloigner, s'il veut tomber dans lc centre. Telle étoit l'adroite politique d'Ivan Démitriévitz, qui, à force d'avoir oublié ce qu'il étoit, vouloit devenir ce qu'il n'étoit pas. Pcrfuadé que lc Prince lui devoit la couronne, il exagéra fes prétentions, ôc ofa croire que la rcconnoiffancc devoir rendre le Maître tributaire de fon Sujet. Il avoit une fille : fon ambition veut la placer fur lc Trône; il propofe a Vafili de l'époufer. Vafili, indigné, rejette la propoiition ; ôc l'orgueil du favori prend ce refus pour zot H I S T O II E DE HÙSSIE. un outrage. Pour s'en venger, il va offrir fes ferviecs à George; le plus dangereux ennemi du Grand-Prince, dans l'efpérance de pouvoir, comme l'intime confident de Sparfianus9 porter la tête dejîfon Maître à Maxïm'w. Section V. L'ennemi de Vafili devoit être l'ami de George : celui - ci reçut avec diftinclion lc traître qui venoit lui offrir fon bras, ôc les moyens propres à fatisfairc fa jaloufic contre lc Prince de Moskou. Le domeftique qui cfpèrc plus de l'ennemi de fon Maître que de fon maître même, eft fon plus dangereux ennemi : plus il s'en laiftè approcher, plus il doit prendre de précautions. En ouvrant fon coeur à fon favori, Vafili lui avoit ouvert le chemin de la trahifon. Il avoit pris pour vertu fa fidélité apparente; mais, plus occupé de fon intérêt que de la sûreté de fon Prince, lç perfide le livre au plus fort ôc dernier enchériffeur. Section VI. Ï433- La jaloufic ôc la haine ne dorment jamais : George &c Ivan Démitriévitz veillent, raffcmblcnt des troupes, ôc fc difpofent à fondre fur la Principauté de Moskou. Inftruit de ces préparatifs, Vafili fe hâte de demander la paix : fes Députés arrivent ; c'eft le traître qui les reçoit avec mépris, ôc George ne les écoute qu'avec hauteur-, il les renvoie fans daigner leur répondre : il la voit que Vafili n'étoit pas en état de fe défendre, Ôc que lc tems lui iman-quoit pour ralfcmblcr des troupes; il marche à la tête des fiennes. Vafili arme a la hâte le petit nombre d'hommes qui veillent à fv garde ; il va à la rencontre de l'ennemi avec cette troupe fans difeiplinc, &c le joint a vingt-cinq vérités de Moskou. Cette troupe d'hommes ivres fut difperfée fins combat. Vafili prend la la fuite, &: va fe renfermer dans Koftroma. George le poutfuit; la ville eft fans défenfe, on lui cn ouvre les portes, ôc le vaincu devient fon prifonnicr. Lc vainqueur le traita avec diftinction, lui donna un grand feftin , ôc lui défigna pour apanage la ville de Kolomna. Cette générofité déplut beaucoup au perfide Ivan Démitriévitz; mais l'ambition de George étoit fatisfaitc, ÔC il avoit pour favori un homme de bien, nomme Morozof, qui lui confcilla cet acte de modération ôc de jufticc. Section VII. La fortune des particuliers cft attachée aux calamités publiques ; &c les Princes malheureux n'en deviennent que plus chers à leurs Sujets, quand ils font les victimes ÔC non pas les caufes de leur infortune. Vafili, vaincu, abandonné cn apparence, ôc relégué à Kolomna , étoit aimé ôc plaint autant que lc vainqueur étoit haï ôc craint. Lorfque tout le monde eft content, tout le monde fc croit Prince ; mais dans l'affliction tout lc monde cherche un Prince. L'apanage ou l'exil de Vafili devint, pour ainfï dire, la véritable Cour de Ruffie : tous les Grands, tous les Nobles de Moskou fc rendirent à Kolomna. Les fils de George s'indignèrent de cet abandon, ôc d'une préférence qui outrageoit leur père; ils s'en prirent au vertueux Morozof qui lui avoit confeillé de donner un apanage a Vafili. Il cft probable qu'Ivan Démitriévitz faifit ce prétexte pour les engager à le faire mourir. Quoi qu'il en foit, leurs remords fuivirent de près leur crime : craignant la jufte vengeance de leur père, ils prirent le parti de fc retirer a Kolomna. George, abandonné des Grands, des Nobles Ôc de fes fils, maudit fa cruelle fortune, abandonne la Souveraineté, la reftituc à fon neveu, de fe retire dans fa Principauté de Galitz. Tome II. D d Section VIII. 1434- * George, défabufé des grandeurs humaines, voulut être homme une fois avant la mort ; ôc le parti raifonnable qu'il prit, auroit dû unir étroitement ôc â jamais l'oncle ôc le neveu. Il n'en fera rien : vous venez de plaindre Vafili, il va mériter le blâme. Au lieu de jouir tranquillement du Trône qu'il a recouvré, il ne rentre à Moskou que pour s'armer, ôc il en fort pour marcher contre Galitz. George, fans défiance , étoit loin de prévoir la démarche de fon neveu : il fuit, ôc fa Principauté cft livrée à la fureur des foldats. Vafili apportoit en triomphe les dépouilles de George, ôc lc croyoit abattu pour jamais : il fe trompoit. George, dans fon malheur, ttouve des reifourecs : les peuples, indignés de la conduite de Vafili envers fon oncle, s'arment contre lui, le fuivent, l'atteignent près de Roftof, lui livrent bataille, Ôc remportent une victoire complcttc. Vafili, qui eut lc bonheur d'échapper au carnage, fe réfugie à Novogorod. C'eft de-lâ qu'il fe rendit a la Horde pour follicitcr la protection des Tatars. Section IX. George prend polfcflion de Moskou pour la féconde fois, ÔC il efpèrc que la douceur de fon règne lui conciliera les cœurs que fon ambition avoit effrayés ; mais il ne jouira pas de cette, douce fatisfaction. Il tombe malade, ôc meurt peu de jours après fon arrivée a Moskou. Ce Prince laiffa trois fils : Vafili-Kajfoï ou lc Louche, Démitri - Chémiaka, &; Démitri-Krafnoï. L'aîné fuccéda a fon père. Dès que les cadets, qui étoient alors à Volodimir, furent inftruits de cet événement, la jaloufic prit dans leurs cœurs la place des regrets : le cœur de l'envieux eft pétri de fiel Ôc d'amertume, il fert de pâture à la haine, ôc lc fuccès d'autrui lc défefpèrc. Une paillon qui dévore ceux qui cn font atteints, n'épargnera pas celui qui en eft l'objet ; la voix du fang, le droit d'aînclfc , les liens de l'amitié, feront fans force pour des hommes a qui la paix cft étrangère. Les deux Démitri députent vers leur frère, ôc lui font dire : « Dieu n'a pas voulu » que notre père régnât, Ôc nous ne voulons pas que vous régniez Ils tinrent parole. Après le départ du Député, ils fc rendent à Nijéni-Novogorod, où Vafili détrôné fe trouvoit alors : ils lui prêtent ferment de fidélité , ôc le conduifent en triomphe à Moskou. Section X. A fon arrivée, Vafili III trouva le Trône vacant : Kaffoï étoit parti de Moskou pour Novogorod, dans Pefpérancc que cette ville lui donneroit des fecours pour recouvrer lc Trône qu'il n'avoit pas lc courage de défendre. Les Novogorodiens , indignés de fa lâcheté, lui refusèrent l'entrée de la ville : Kaffoï, n'ayant rien â cfpérer de leur part, raffemblc à la hâte quelques troupes, remporte de légers avantages fur celles de Vafili, ÔC obtient la ville de Démitrof pour apanage ; mais il s'y trouve trop a l'étroit, ôc forme lc projet de s'agrandir : fon projet cft découvert y ôc il cft furpris par lc Grand-Prince, qui lc fait pri-fonnicr, ôc qui a la cruauté de lui faire crever les yeux. Section XI. 1438. La cruauté de Vafili III envers fon neveu, fut fuivic de la plus noire ingtatitude envers Oulou-Mahmct, a qui ce Prince devoit le Trône ôc l'exemption des tributs que fes prédéceffeurs avoient payés a la Horde; mais la peine fuivra bientôt le crime. Jédiguéi, Prince Tatar, fort des déferts du Jaïk, vient attaquer Mahmet, Dd ij le défait, & s'empare de Ta domination. Mahmet, obligé de fuir, paife lc Volga, erre de déferts cn déferts, &: fait demander à Vafili la pcrmiffion d'entrer cn Ruffie, Se d'y féjourner jufqu'à ce qu'il ait pu ralfemblcr des troupes pour faire face à fon ennemi. Vafili feint d'être attendri fur fon fort, Se lui permet de camper fur les bords de l'Oka, dans lc diftricr. de Biélef. A peine lc Prince fugitif s'étoit-il rendu dans lc lieu défigné, que Vafili fait marcher contre lui une armée de quarante mille hommes, commandée par les deux frères de Kaffoï. A leur approche, Mahmet reconnut la perfidie : il n'avoit avec lui que quatre mille Tatars, dont le tiers au plus étoit armé; il jura de rcfpccfcr l'afyle qui lui étoit accordé : il fit plus, il offrit fes fils en otage; mais fes propoft-tiens furent rejettées avec hauteur. Réduit au défcfpoir, il dit à fa troupe : » Là mort nous entoure de toutes parts : il faut 5> vaincre ou mourir ; mais ne mourons pas fans vengeance «. Les Ruffes attaquent, Se trouvent une réfiftance à laquelle ils ne s'attendoient pas : Oulou-Mahmet fait une fortie fi impétueufe, que Chémiaka Se Krafhoï prirent la fuite avec cinq Voiévodes Se une partie de l'armée : le refte fut tué ou fait prifonnicr. Telle fut l'expiation de la perfidie de Vafili. Le bonheur feroit-il la récompenfe de la vertu, fi la perfidie Se le crime étoient heureux avec impunité ) SlCTION XII. Oulou-Mahmet repaffa lc Volga Se fe fixa a Kazan abandonnée, après avoir été détruite vers Pan 1376, fous le règne de Démitri Donski. Mahmet cn releva les fondemens, pour oppofer un boulevard aux entreprifes des Ruifes, Se pour être plus a portée d'exécuter les fiennes. Ce fut trois ans après cette époque, que ce Prince brûla Moskou, Se chargea de fers les habitans des cam- pagnes, tandis que fes fais ravageoient la Principauté de Mourom. Les troupes que Vafili fit marcher contre eux, furent entièrement défaites. Si lc Grand-Prince parut plus heureux dans la journée de Souzdal, l'imprudence de fes foldats le priva des fruits de la victoire. Les vaincus, s'appercevant du défordre des vainqueurs, fe rallient, retournent fur leurs pas, attaquent, triomphent, font prifonnicr Vafili avec plufieurs autres Princes. Section XIII. Oulou-Mahmet ne démentit point la noblcfle de fon caractère dans une circonftance qui le rendoit maître d'un ennemi perfide : le malheur de Vafili lui fit pardonner fon ingratitude : le Tatar lc traita avec dignité, le renvoya dans fes Etats, fans exiger autre chofe pour fa rançon, que la promette de s'acquitter envers lui d'une manière conforme à fes moyens. C'eft toujours l'avarice ôc l'ambition, déguifées fous le nom de fauffe gloire, qui portent les hommes a être conquérans. Par quel prodige ces deux pallions, qui ne craignent pas de violer tous les droits humains ôc de verfer des torrens de fang, usèrent-elles ici avec tant de prudence de la victoire, fi capable d'enivrer d'orgueil les hommes les plus modérés? C'eft parce qu'Oulou-Mahmct n'étoit ni orgueilleux, ni avide. Brave fans oftentation, fon amc étoit affez élevée pour être jufte; il ne penfoit pas que, pour jouir de la liberté, il fallût, comme les Tyrans Ruifes, troubler celle de tous les autres : fon naturel franc ôc ouvert haiffoit la fraude ôc la mauvaife foi ; ôc, dédaignant d'aller par des voies obliques pour parvenir a fes fins, il favoit punir ôc pardonner. Mais tel cft le foible des grandeurs humaines, qu'elles ont befoin des malheurs des hommes pour avoir de l'éclat ; Ôc que s'il n'y avoit point de malheureux il n'y auroit point de grandeur ni de fafte : c'eft peut-être la feule comparaifon des contraires qui conftitue le bonheur ôc lc malheur fur la terre. ♦ Section XIV. 1446. Tendant qu'Oulou-Mahmet donnoit un exemple éclatant de générofité a tous les Princes Ruflcs, Chémiaka cherchoit a profiter des défaftres de Vafili ; il n'avoit pu réuffir a le faire retenir captif à la Horde ; il lui avoit inutilement dreffé des embûches fur fa route : il a recours â la corruption 6c à la calomnie pour acheter la plupart de ceux qui avoient la confiance du Prince j 6c pour effrayer lc Prince de Tver qu'il vouloit attirer dans fon. parti, il fit répandre le bruit que Vafili, pour fe racheter, avoit vendu la Nation aux Tatars, \cedé à Mahmet la Principauté de Moskou 6c d'autres apanages. Ce fourbe , dans l'cfpoir de fe rendre maître de Moskou, fit engager Vafili d'aller directcment au Monaftère de la Trinité, pour y rendre grâces a Dieu de fa délivrance. Le Prince s'y rend avec fes fils, 6c Chémiaka furprend Moskou, dont la corruption lui facilite l'entrée. Il arrête les Princcffes, &: les Grands qu'il n'avoit pu féduire. Après cette expédition, un faux ami de Vafili fc charge de l'enlever du Monaftère de la Trinité. Il s'y rend ; Vafili, fans fecours, fans cfpoir, fe retire dans l'Eglife : le Prince de Mojaïsk l'en arrache 6c le conduit â Moskou, 011 Chémiaka lui fait crever les yeux. Après avoir fubi la peine du Talion, ( Scct. X ) il fut envoyé à Ouglitz avec fon époufe. Sa mère, fes amis furent exilés ou renfermés dans des priions. Ses deux fils, Ivan 6c George, avoient eu le tems de fe fauver lorfqu'il fut arrêté : les Princes Riapolofski les avoient conduits à Mourom. Section XV. La retraite des jeunes Princes ajoute aux inquiétudes du crime : Chémiaka députe un Prélat renommé auprès des Princes Riapo- lofski, pour leur porter des paroles de paix. On lui remit' les deux Princes, que Cliémiaka fît conduire dans l'exil de leur père. Les Riapolofski, dupes de leur bonne foi, forment lc complot de délivrer leur Souverain : plufieurs Princes fe joignent a eux. Ch émiaka tente inutilement de diffiper cette confédération : fon armée battue, eft difîipéc. Lc coupable , qui tremble fur fon Trône, affcmblc fcsBoyari Se fes Prélats : on délibère fur le parti à prendre ; toutes les voix furent pour la délivrance de Vafili. Chémiaka fe tranfportc à Ouglitz, rend hommage à fon prifon-nicr, lui déclare qu'il cft libre, &; qu'il lui donne la ville de Vo-logda Se fon diftrift. Section XVI. Pendant que cet événement fe palfoit, les Princes Riapolofski, accompagnés de la plus grande partie de la Noblcffe, s'avaneoient au fecours de Vafili. Ils rencontrèrent des Tatars commandés par-deux fils d'Oulou-Mahmet qui venoient venger Se délivrer lc prifonnier. Armés pour la même caufe, ils fe réunirent pour la défendre. Ils apprirent que Chémiaka n'étoit point a Moskou: ils y envoient des hommes dévoués, conduits par un Chef habile; ils y entrent fans obftacle, arrêtent le Namcftnik Se les partifans de l'ufurpatcur, font prêter ferment de fidélité à Vafili, Se mettent la ville en état de défenfe. Vafili eft inftruit de tout ce qu'on fait pour le rétablir : fon courage renaît avec l'cfpérance, qui cft à Pame ce qu'une rofe fraîche cft à l'odorat; il s'avance avec toutes fes forces contre fon rival : celui-ci ne l'attend pas; la crainte abat le cœur ; fon armée l'abandonne pour fc joindre a celle de Vafili ; il va fe réfugier à Kargapol. Il obtint la paix en 1448, ÔC l'enfreignit l'année fuivante. Vaincu, pourfuivi, dépouillé de tous fes Etats, Novogorod lui donna un afylc. Il y fut empoifonné deux ans après. Novogorod fut punie de la retraite qu'elle lui avoit donnée. Valili ravagea fes domaines, Se la força de lui payer une contribution de dix mille roubles, fomme confidérable alors. La paix régna pendant fix ans entre les Princes Ruifes > Se la fou-miiïion qu'ils dévoient a leur Souverain légitime fut religicufe-ment obfcrvée. Section XVII. Vafili III Vafiliévitz mourut cn 1461. Sa Médaille prouve qu'il occupa le Trône cn 1415 ; qu'il fournit Novogorod, Se força les habitans de lui payer tribut ; qu'il régna 37 ans, Se mourut âgé de 47. Les Chroniques difent qu'il fut pleuré de fes Sujets, dont il avoit été toujours aimé. Nous regrettons que ces mêmes Chroniques fe taifent fur les vertus qui lui concilièrent les cœurs des Ruifes pendant fa vie, Se leurs regrets après fa mort. Ces détails précieux feroient plus confolans pour les Lecteurs, que la cruauté de ce Prince envers Kaffoï, &: que fon ingratitude envers fon bienfaiteur Oulou-Mahmet. Vafili avoit époufe Maria , fille d'un Prince Jaroflaf. Ses fils furent George, Ivan, George, André, Boris & André. Il eut auffi une fille, nommée Marpha, mariée au Prince Ivan Vafilié* vitz Belski. ÉTAT *tij-J--;-----J=TSi*JA;;ggjg jjjfe--------_ ?==~===^te* état politique De la Grèce 3 de l'Afie méridionale SC feptentrionale, ÔC de la Ruffie, a l'époque ou Ivan III9 Fafdiévh^ monte fur le Trône. La découverte du nouveau Monde n'offre point d'évènemens plus étranges que ceux dont la Grèce, l'Afie ôc" l'Europe furent le théâtre, aux époques que nous allons parcourir: c'eft d'elles que datent ces grandes révolutions qui renverfent les fondemens des Empires, qui changent la face des chofes humaines, qui influent puiifamment Se de proche en proche, fur les maximes, les ufages, les moeurs, la politique, l'induftric, le commerce de toutes les Nations, Tous les Arts étoient nés dans la Grèce avec lc luxe de l'Afie : ce climat favorite du ciel, fembloit â l'abri des malheurs dç la terre. La Grèce, entrecoupée de tous côtés par des mers, s'élevant dans un Archipel féparé des grands continens, devoit jouir dans une jufte profpérité du fruit de fçs travaux, Se de la reconnoiflânec des peuples de l'Afie Se de l'Europe, entrç lesquels elle cft placée, comme pour les policcr tour a tour : elle ne devoit ni conquérir, ni êtrç conquife. Mais le commerce trop étendu trouve fa ruine dans fes richefics, comme toute Puiflancc la trouve dans fes conquêtes : les Grecs tarirent eux-mêmes la fource de leur profpérité, par les vices qui minent Se font crouler les Empires. Ces vices datoient de loin, de l'ancienne Rome corrompue &: détruite. Quels que (oient les préjugés en fa Tome II Ec faveur, jcttons les yeux fur les faits. Rome paîfa perpétuellement de l'anarchie au dcfpotifmc, du defpotifme I l'anarchie , & de celle-ci à l'cfclavage, parce qu'elle n'eut jamais qu'un Gouvernement vicieux, ou plutôt parce qu'elle n'en eut aucun Connut-elle jamais cette heureufe balance qui fe maintient par la fixation de chaque ordre, par une combînaifon des pouvoirs, qui fait que les différens corps d'un Etat font forcés l'un par l'autre de concourir au bien général ? Sa conilitution politique fut purement militaire : elle étoit bonne pour la conquête ; elle ne valait rien pour la confervation : fes révolutions dévoient être innombrables ; elles le furent. La violence, l'avarice , la perfidie, tous les crimes, firent, foutinrent, détru'ifirent prefque tous les Empereurs, après les beaux règnes des deux Antonins. Les défor-dres étoient extrêmes lorfque Conflantin tranfporta fa Cour à, Conftantinople : les vices des Romains y pafsèrcnt avec elle. Les vices feroient moins dangereux s'ils étoient itupïdcs : c'clt quand ils fe cachent fous les talcns qu'ils font illufion a tous les efprits, & qu'ils portent des coups mortels. Les vices des Romains etoient raffinés; ôc les Grecs avoient plus de talcns que les Romains. Les vices de ceux-ci furent renforcés par ceux-là : la volupté prit des faces nouvelles, ôc la politique une autre allure Toutes les pallions s'exaltèrent encore par le caractère ôc lc tour d'efprit des Grecs, naturellement vains, légers, voluptueux &: fourbes. Les vices moraux entés fur les vices politiques, prodiiifirent les fcènes les plus infenfées ÔC les plus atroces : la plupart des Empereurs d'Orient, proclamés par des Eunuques, ou par des factions également aveugles &: intéreffées, étoient des hommes fans génie ÔC fans vertu : des Impératrices fans pudeur ô£ fans décence, des favoris fans principes ôc fans honneur, des Miniftres perfidement ambitieux > une Cour liccncieufc, des Grands xc* belles, des peuples opprimés 6c féditicux , une politique qui n'étoit que l'art de tromper, l'Empire dans lc trouble 6c l'avi-lilTement ; voila une foible ébauche de l'état de la Grèce , à l'époque où Conftantin VIII enterra avec lui le Trône des Grecs. le nom des Céfars, 6c la gloire d'un Empire qui avoit fubilfté pendant quinze fièclcs. La deltruétion de l'Empire Grec n'eft pas ici le phénomène le plus frappant : ce qui doit étonner, c'eft qu'il ait pu fubllftcr aulii long-tcms avec tant de vices deftrucfeurs ; 6c c'eft ce phénomène que l'on doit examiner. La iituation de Conftantinoplc eft l'unique rempart qui l'ait ftiuvéc pendant un (i grand nombre de fièclcs. Les Barbares qui détruifirent l'Empire Romain, venoient la plupart des extrémités feptcntrionales de l'Europe. Us pénétrèrent facilement dans les Provinces occidentales par la Pologne &: par l'Allemagne, qui ne leur oppofoient aucune mer à tra-verfer : ils n'eurent donc à combattre que les légions qui furent accablées par leur nombre. Ces Barbares n'avoient aucun vaiifeau, aucune idée de la navigation. Vcnife en fournit la preuve. Cette République fut formée par quelques hommes qui, fuyant les fureurs des Huns, fc retirèrent dans les Ides voifincs. Tranquilles dans cette retraite, ils fondèrent une ville puiffanec, acquirent des richeffes capables de tenter la cupidité des Goths 6c des Lombards, Malgré leur voilinage, on ne voit pas que Vcnife ait été inquiétée. Mais pour attaquer l'Empire d'Orient, il falloit traverfer la Méditerranée ou le Golfe de Vcnife, D'ailleurs, on croyoit alors que la mer Noire 6c les Palus Méotidcs fe prolon-geoient vers l'Occident 6c le Nord, &c formoient une mer im-menfe : de plus, la majeure partie de cet Empire étoit compoféc des Ifles de l'Archipel 6c du Levant. La Capitale elle-même, fituée fur la mer, devenoit imprenable, rant que des flottes ne fermoient pas fon port. 11 n'eft donc pas étonnant que, malgré Ec ij fes vices, l'Empire Grec ait échappé à l'irruption des premiers Barbares, qui étoient abfolument étrangers fur cet élément. Lorfque les Turcs, plus nombreux ôc bien autrement guerriers, s'avancèrent vers l'Occident, les Grecs les bravèrent tant qu'ils ne purent palfer le Bofphore. Mais auffi-tôt que les Génois, par une avarice qui indigna l'Europe, curent loué des vaiifeaux à Amurat I, l'Empire Grec fut perdu. Suivons les Faites, ôc jettons un coup-d'ceil rapide fur les Fondateurs de l'Empire Turc cn Europe. Ottoman devient, par fa valeur, lc Général des armées de fon Sultan, ôc obtient, pour prix de fes ferviecs, une petite ville de Bithynie. Orkan, fon fils, ajoute à cet héritage la Phrygie, la Myrte, la Carie, ôc toutes les Provinces qui s'étendent vers 1 Hellcfpont ôc la mer Noire. Amurat I foumet toute l'Afie mineure, paffe cn Europe, s'empare des pays voifins du Détroit, ôc fixe fon féjour à Andrinoplc, la féconde Place de l'Etat. Bajazct I, furnommé ta Foudre, a caufe de l'activité de fon courage, foumet laTheffalic, la Macédoine, la Bulgarie, la Phocidc, ÔC va mettre le fiégc devant Conftantinoplc : elle alloit tomber fous le joug Ottoman, fans la diverfion que les Chrétiens firent en Hongrie. La croifuie formée contre Bajazct, l'arrache à fa conquête; mais la victoire fignalée qu'il remporte, Ôc les fers qu'il donne a l'élire de la Noblcffe Chrétienne, ouvroient les plus varies champs a fon ambition , lorfque Amir-Timour, forti du Nord de l'Afie, fond fur lc Midi, ÔC attaque les Etats de Bajazct. Ce Sultan vole à leur fecours, Ôc cherche le Tatar qui traîne après lui une multitude effroyable de combattans. Il le trouve dans le centre de la Phrygie ; ôc c'eft dans les plaines d'Angoury qu'une bataille malheureufe pour les Turcs couvre la terre de cinquante mille morts Ôc met Bajazct dans les fers. Ses vaftes Etats deviennent la proie du vainqueur. Les enfuis du vaincu confpircnt eux-mêmes à leur perte, en fe Hîfp itant les foibk-s reftes de fon héritage. Ifa cft tué par fon frère Soliman; celui-ci tombe fous le poignard de Mufa, qui pént lui-même de la main de Mahomet I, dernier fils de Bajazct. La mort d1 Amir-Timour lui donne les moyens de recouvrer les Provinces d'Aile. Amurar II, fon fils, reprend les projets de fon aïeul; il paffe l'Hcllcfponts'empare de Theffaloniquc , Se les troupes qu'il répand dans l'Empire Grec, forcent l'Empereur de Conftantinoplc à les aider dans leurs conquêtes. La valeur d'Uniadc-fufpcnd le cours des fuccès d'Amurat : Ladiflas les favorife enfuite , cn rompant une trêve folemnellcmcnt jurée. Il force par-là fes ennemis à tourner encore leurs armes vers l'Occident. La défaite de l'armée Chrétienne , Se les fuites de cette victoire fixent la grandeur Ottomane. C'eft ce Sultan qui inftitua la fameufe Milice des Janiffaircs, compoféc d'étrangers qui, dès la plus tendre enfance, élevés dans les exercices de la guerre, Se fous les yeux du Prince , ne conuoiffent ni parens, ni patrie, n'ont d'autre foutien que lc Sultan, d'autre objet que fon Trône, d'autre intérêt que firgloire. Iffu de ces Conquérans, Mahomet II les efface tous. II commence fon règne par la prife de Conftantinoplc Se par la def-truclion de l'Empire d'Occident. Trébifonde n'eft plus : douze Royaumes, vingt Iflcs de l'Archipel, deux cents Villes paffent fous fa domination; depuis PEuphratc jufqu'à la mer Afiatique, tout plie fous les armes de ce terrible Conquérant. Rhodes ne doit fon falut qu'aux prodiges de valeur de fes Chevaliers. L'Italie eft ravagée, Se Rome tremble pour le Capitolc. Il ne manqua à cet homme étonnant que de l'humanité Se des vertus, pour être un des plus grands hommes qu'ait jamais vu lc monde. C'eft aux Lecteurs à lc juger. Ses fils fe difputcnt fon héritage : le moins digne l'emporte. Les Janiffaircs élèvent le foiblc Bajazct fur le Trône. Zizim réclame inutilement le # droit d'aîncffc ; il a recours aux armes; mais la fortune aveugle décide fon fort par la perte d une bataille , qui le force' de mendier un afylc ôc de s'humilier devant des Princes allez lâches pour vendre à fon frère les chaînes dans lefquclles ils lc retiennent. Telle cft l'origine de. l'Empire Turc cn Europe. Le terme fatal de la deftrucrion de l'Empire d'Orient, cft la preuve la plus forte que la raifon ôc les mœurs font les feules bafes des Loix confer-vauïccs des Etats ; qu'elles feules appellent ôc fixent dans leur fein la modération, la paix, la bonne foi, le patriotifmc & le bonheur. Si la terre entière n'offre qu'un vafte tableau des erreurs de la Politique, n'eft-il pas tems qu'elle devienne la médecine des Etatsï Pour parvenir à ce but falutairc, cette médecine n'a pas moins befoin que l'autre, de fubftitucr au Charlatanifme l'étude de la nature humaine, la connoiffanec profonde de la conftitu-tion ôc du régime des Peuples, ôc les fpécifiques dont l'expérience de tous les fièclcs a confirmé l'efficacité pour la guérifon des maladies morales. Lc Midi Ôc lc Nord de l'Afie éprouvent les mêmes boulcvcr-femens que la Grèce, aux mêmes époques : les caufcs font les mêmes, les effets font femblablcs ; ôc c'eft une leçon de plus pour les Gouvcrncmcns ambitieux. Les petits-fils de Tchinguis-Kan dominent depuis les extrémités orientales du continent jufqu'au Bofphorc : leur domination prérente lc plus vafte Empire qui ait exifté fur la terre. Bientôt après, les Tu*cs, qui reprennent les Provinces occidentales, repouffent les Tatars vers l'Orient. La Chine fe fouftrait enfuite au joug de ces Conquérans, Ôc replace fur fon Trône les defeendans de fes anciens Maîtres. Alors, Amir-Timour arrive avec de nouvelles Hordes, auffi nombreufes, moins farouches, & plus vaillantes que les premières : fes triomphes raviifeht a celles-ci la Pcrfe ôc le Mogol, Ôc font difparoître jufqu'aux traces des conquêtes de Tchinguis-Kan. Le vainqueur du grand Bajazct fonde un nouvel Empire qui s étend de l'Hellef-pont jufqu'au Gange. Sa Poftérité qui fe partage tant d'Etats, en perd à fon tour la plus grande partie. Les Turcs, devenus plus terribles encore, pouffent les Tatars jufqu'à l'Euphrate, ôc fc rendent maîtres de toute la baffe Afic. Oulfoum-Kalfan , nommé Gouverneur d'Arménie par les Princes Tatars, fc fignale par une révolution mémorable : ce Turkoman fecouc lc joug de fes Princes, ôc les chaffe de la Pcrfe dont il s'empare. Attaqué par Mahomet II, il cft vaincu, Ôc refte inébranlable : fon génie vafte le foutient ; il trouve des reffourecs inépuifablcs, ôc fonde un Trône fur lequel fes defeendans fe font maintenus jufqu'à nos jours, tandis que les Tatars, vainqueurs de la Ruftic, vont devenir les cfclavcs des vaincus, après les avoir fait gémir fous la tyrannie pendant plus de deux fièclcs. Les paillons qui ont rendu les Princes Ruffes les plus dangereux ennemis d'eux-mêmes, ont occafionné les mêmes divilions, les mêmes rivalités, les mêmes crimes parmi les Tatars ; ils doivent s'attendre aux mêmes coups mortels. Leur puilfance formidable, déjà morcelée, va bientôt fe diffoudre, R È G N E d'ivan iii, vasiliévitz, Surnomme LE MENAÇANT. Troijtème Epoque de la décadence des Tatars* Section première. En parcourant les Annales Rudes, PHiftoricn a éprouve juf-qu'ici les fatigues, l'ennui, le dégoût, la lailitude ôc l'abattement d'un voyageur qui, errant de défert cn défert, tantôt à droite, tantôt a gauche, marcheroit toujours dans le fimg, fur des cadavres ôc fur des ruines, fans favoir où il va, ni où finiront ces fcènes d'horreur. En effet, fi les malheurs de la Ruflie ont été lufpcndus par quelques bons Princes, ils ont bientôt repris leur cours avec la violence d'un torrent dont les eaux arrêtées rompent leur digue : des rivaux toujours ambitieux, toujours confpiratcurs fans prévoyance ôc fans politique, toujours divifés ôc fans forces réelles, ne iàvoicnt ni prévenir, ni détourner lc danger, ni fe réunir pour réfifter à propos aux ennemis communs. Chaque Puilfance particulière, fe flattant de fupplécr par des rufes, des intrigues, des révoltes, des pièges , des maffacres, aux forces qui lui manquaient, avoit recours aux moyens infâmes du menfonge, de la fraude ÔC du crime. De-là ces longues négociations qui n'a-boutiffoient à rien, en forçant tous les rclforts du Gouvernement, ces thëmahit 8854013019 25763^0595 84790912 histoire de Russie. us ces confcils abfurdes qui pcrdoicnt lc tems à difcutcr des bagatelles , fur lefquelles ils ne pouvoient rien décider ; ces proportions éternelles de paix par des hommes qui n'en vouloient point, Se qui fc défioient les uns des autres. Cette Timocratie j ou ce Gouvernement des ambitieux, qui avoient des Coutumes grof-fièrcs de des Loix barbares, des préjugés différens avec une ignorance égale , dévoient être les germes d'une longue fuite de guerres, de crimes & de malheurs, toujours produits les uns par les autres : la vie, les mœurs, les guerres des hommes fau-vages, fe rcflcmblent toutes. Ces règnes ftérilcs ou fcandalcux nous ont privé de ces tableaux mtéreflans qui animent &c vivifient l'Hiftoire en élevant l'ame , cn échauffant allez la raifon pour préfenter avec autant de grâces que d'énergie, les évènemens &c les hommes qu'on veut mettre fous les yeux de fes Lecteurs. Nous avons gémi plus d'une fois fous ce fatras d'Annales & de pièces propres à faire reculer d'effroi l'homme fcnlible & l'Hiftorien même lc plus intrépide ; mais en débrouillant ce chaos, fi propre a deffécher l'efprit & à éteindre l'imagination , nous n'avons pas perdu de vue la dignité & les devoirs de l'Hiftorien, &c nous avons fait tous nos efforts pour civilifer une Hiftoire barbare, en gliifant, au lieu d'appuyer fur ces époques de cruauté &c d'injufticc qui marquent {a politique des règnes arbitraires : nous n'avons pas cru qu'il fût nécetfaire de multiplier ces détails pour faire connoître des Tyrans, leur Cour, la honteufe patience des Grands de la Nation , & la lâcheté du Peuple. Lc grand but de l'Hiftoire eft d'inftruirc les hommes par l'exemple, fur leurs devoirs, fur leurs vrais intérêts, fur les maux qui les menacent, fur les moyens de s'y fouftrairc ou de les réparer; de leur apprendre a connoître la vertu, a la profclTcr avec courage , à l'aimer lors même qu'elle les expofe a des calamités toujours moins funeftes que le malheur &c la honte de l'avoir perdue. C'eft par-là Tome IL E f que nous avons tâché de rendre intéreftantes les époques que la médiocrité des perfonnages, le défaut de caractère des peuples, ôc l'incohérence des évènemens abandonnés au bâtard, fembloient devoir rendre infipides. Mais lorfque dans des Faftcs îemolables a ceux que nous parcourons, on trouve un Prince qui n'ait pas été accablé de fa fortune, ôc dont la fagclfe ôc les talcns fufpcndent la ruine de fon Empire, c'eft alors qu'il faut prendre la plume avec ardeur; c'eft un hommage que l'Hiftorien doit a la vérité. Nous partons, comme dit Efchylc, à un autre homme comparé à un autre Etat. Section II. Après tant de monftrcs ou d'imbécillcs qui ont hâté ÔC précipité , par leurs vices ôc leurs inepties, le moment fatal de l'Empire Rutfe, la Nation attendoit, depuis deux fiècles, un Prince qui fut un homme. Le trouvcra-t-cilc dans Ivan III, qui fuccède à fon père ôc monte fur le Trône à Page de vingt-trois ans? Aucun de fes Frédécclfeurs n'avoit joui d'une puilfance aulli étendue : l'extinction de plnilcurs familles, la confifeation du plus grand nombre des apanages, pour crime de rébellion ou d'infidélité, avoient réuni au corps de l'Etat fes membres épars ; ÔC le droit de fucceftion n'étoit plus un problème à réfoudre par la force des armes. C'eft dans des circonftanccs fi favorables a l'unité de pouvoir, de forces ôc de moyens, qu'Ivan prend les rênes du Gouvernement; elles ne flotteront pas au hafird dans fes mains : le caractère qu'il a reçu de la Nature, cft le prefige de fa grandeur. U réunit ce qui attire la confiance, l'amour ôc le rcfpcCt des Peuples ; un coeur élevé, une ame forte, du talent pour la guerre, de la prudence, ôc beaucoup d'intelligence pour les intérêts de la Nation. Le premier de tous étoit de brifer les chaînes dont les Tatars avoient entouré lc Trône de Ruine. Sa vengeance ôc fa gloire lui ordonnoient de s'armer contre eux ; ôc la ruine de Kazan devoit être l'objet ôc le but de fes triomphes. Section III. 1464, A l'âge où lc jeune Scipion battit lc vieux Annibal, Ivan avoit éprouve que le génie fupplée quelquefois à l'expérience : fous le règne de fon père, il avoit battu, fur les bords de l Oka, Scd-Ahmet, Kan de la grande Horde; ôc une victoire remportée a l'âge de vingt ans, fur un ennemi expérimenté, étoit bien capable de faire recouvrer, par l'opinion, la puiflancc que la force injufte avoit ufurpée. Scd-Ahmet n'avoit pas oublié les avantages qu'Ivan avoit remportés fur lui : après avoir long-tems médité fa*vcn-geanec , il fond fur la Ruflie avec toutes fes forces ; ôc déjà il s'étoit avancé fur les rives du Don , lorfqifil fut attaqué par Adzï-Guérei , Kan de Kriméc. Ce combat opiniâtre fut long ÔC fanglant : Scd-Ahmet fut vaincu , ôc fon armée prcfqu'cntièrc-ment détruite. Voilà comment le hafard quelquefois fert mieux les hommes qu'ils ne fc ferviroient eux-mêmes. Après un événement fi favorable à la Ruflie , Ivan crut devoir relter tranquille , ôc commencer les opérations de fon règne par la plus importante de toutes, par le rétabliffemcnt de l'ordre ôc de la difeiplinc, baies naturelles de la sûreté ÔC du bonheur des peuples. Mais cn fe dévouant à ces fonctions augultcs, Ivan n'oublia pas qu'il avoit des voifins ambitieux ôc aguerris, habiles à profiter de toutes les fautes-politiques des Ruffes. Loin d'arfoiblir ôc d'éteindre l'efprit militaire, en jettant les armes, il s'occupa pendant la paix des moyens de faire la guerre avec avantage : l'intérêt de la Nation ôc celui de fi propre gloire lui cn faifoient Un devoir. On eft obligé de fe défendre, puifqu'on peut être Ff ij attaque. La guerre cft néceftairenient forcée pour l'un des deux" partis ; il y cn a toujours un qui a tort, ôc qui attaque fans né-cclTité : l'autre doit-il fc lailfcr écrafer ? Non. Un Prince humain prend les armes fans être enveloppé dans la profeription commune des brigands qui ne fe nourrilTent que de fang ôc de carnage ; ôc il ufc de fon droit cn prévenant, ou cn rendant à Paggrcifeur injufte, lc mal que celui-ci méditoit de lui faire. Une faillie fécurité feroit dans ce cas fc dangereux oubli d'un devoir; elle inviteroit l'ennemi a profiter des circonftanccs, pour commettre de nouveaux attentats. On objectera peut-être que, d'après mes principes', la faine Politique doit toujours être d'accord avec la Morale; que la véritable gloire ne peut réfultcr que des actions de bienfaifance ; que#la guerre cit toujours un mal ; que la Morale proferit la vengeance , les meurtres , les crimes heureux ; &: qu'en légitimant ici les motifs de la guerre, je prête des ailes à l'ambition, à cette frénéfie de dévalter, de conquérir, de dominer.. L'Hiftorien répondra qu'il n'eft point cn contradiction avec les principes établis dans fon Ouvrage : on connoît fon amour pour les vertus pacifiques ôc bienfaifantes, Ôc fa haine pour les vices turbtilens ôc funeftes. Auiîï n'a-t-il point été entraîné par les idées de fon ficelé , Ôc il s'ell rigoureufement abftenu de ces hommages proftitués au crime réputé heureux , & à la fourberie réputée adroite. En ne parlant qu'avec horreur de ces fcènes fanglantcs fur lesquelles fe décident lc fort des Empires, il a prouvé que, quoique la paix foit préférable à la guerre, combattre n'eft pas toujours une folie, ni vaincre une calamité. La guerre cft jufte, elle cft néceffaire contre un aggreifeur injufte ; ÔC c'eft aux con-quérans de cettte cfpèce qu'il a arraché des lauriers funeftes. La partie du genre humain confacréc a l'héroïfme eft très rcfpcctable, puifquMlc cft la force tutélaire des Etats \ fon dévouement, qui mcprife les dangers ôc la mort même, venge la caufe de l'huma-Rite \ mais la partie du genre humain dévouée au brigandage eft, d'après le fentiment de l'Auteur, ce qu'il y a de plus affreux dans la Nature; Ôc c'eft contre cette partie défaftreufe qu'Ivan devoit prendre les armes, pour venger à-la-fois la gloire de fon Trône ôc les injures faites à fa Nation Section IV-1468. Lc rétabliftcmcnt de l'ordre Se* de la difeiplinc, la connoiflfance ôc la réunion de fes forces, déterminèrent lc Tzar à mefurer fes armes avec celles du Tatar Ibrahim > Souverain de Kazan. Il étoit fils de Mamoùak 3 qui avoit ravi lc Trône ôc la vie à Oulou-Mahmtt^ fon père. Mamotiak avoit deux frères cadets, nommés KaJJim ôc Jegoupj qui s'étoient réfugiés cn Ruftic, fous lc règne de Vafili, père d'Ivan, après l'alfaifinat d'Oulou-Mahmet. La haine que ces Princes portoient à Ibrahim, leur neveu, engagea lc Tzar à envoyer Kaflîm à la tête de l'une des deux armées qu'il fit marcher vers Kazan. Celle-ci fut prcfqu'cntièrcment détruite par la rigueur cxccffivc de l'hiver ôc par la famine. La féconde armée n'éprouva pas le même fort ; clic pénétra dans lc pays des Tché-rémiffes, Tributaires de Kazan, après avoir traverfé des forêts regardées jufque-là comme impraticables. Sa cruauté furpaflà celle des bêtes féroces qui habitoient ces repaires affreux. Les Chroniques difent » qu'elle ne laifia derrière clic, ni hommes, » ni femmes, ni enfans, ni animaux , ni cabanes, ni forêts dans »lcs contrées qu'elle parcourut «. De plus longs détails fur ces forfaits fourniroient aux Tyrans ÔC aux rebelles des encourage-niçns Ôc des motifs. H I S O T I R E DE RUSSIE. Section V. 1470. La première campagne ne fut donc remarquable que par des ravages : la féconde fit plus d'honneur aux Ruffes, qui affié-gèrent &: devinrent maîtres de Kazan. André ôc Boris , frères divan, furent chargés de Pexpédition; ils commandoient la cavalerie, qui fit diligence pour foutenir l'infanterie qu'on avoit embarquée fur le Volga. Au moment où l'armée réunie fe préfenta devant la Ville, les Tatars firent une vigoureufe fortic : le combat fut fanglant des deux côtés ; mais Ibrahim fut contraint de rentrer dans Kazan. Les Ruifes Pinvcitircnt de toute part; ôc les afiiégés , privés d'eau, furent bientôt réduits aux dernières extrémités. Ils demandèrent la paix , Ôc ils l'obtinrent fous la condition qu'Ibrahim fc reconnoîtroit valfal Ôc tributaire d'Ivan. Le Prince Tatar mourut peu de tems après cette capitulation humiliante; ôc il eut pout fucccffcur Aléi-Kan, l'aîné de fes fils. Section VI. L'influence des évènemens les uns fur les autres, conduit les Tatars fur lc penchant de leur ruine, & prépare la révolution qui doit enfin donner un Maître abfolti à la Ruffie : cette révolution , préparée depuis long-tcms, privera les citoyens de Novogorod de la liberté dont ils n'avoient pas fçu faire ufage, même en la défendant contre les entreprifes de tant de Princes; ils perdront avec leur puilfance ôc leurs richeifes, leur courage Ôc leur cfprit féditieux;il n'y aura plus dans l'Empire d'autorités rivales féparées ÔC indépendantes l'une de l'autre. 11 s'élevera un nouvel ordre de chofes dont le Lecteur aura le fil » cn rapprochant lc paffé du prêtent ôc de l'avenir. Ccft cn remontant aux premiers principes du droit naturel, que nous avons fait connoître à quelles conditions la Nature permet aux fociétés de jouir de leurs droits ôc d'être heureufes : fans principes fixes, la politique, orageufe ou incertaine, flotte au gré des évènemens. On a vu fe former les germes de la révolution qui devoit né-ccflàirement fuccéder aux diffentions éternelles de la République de Novogorod; une petite caufe va produire ce grand événement. L'Archevêque Jonas meurt: le Moine Théophile lui fuccède, ÔC les citoyens fupplicnt Ivan de ratifier leur choix, ôc de permettre au nouveau Prélat de fc rendre à Moskou, pour y être contacté par lc Métropolite. Lc Prince confirma l'élection , Ôc dit aux Députés qu'il fc feroit toujours un plaifir de donner des témoignages de condefccndancc ôc de bienveillance à la République, qu'il regardoit comme fon patrimoine. Section VIL Les vrais citoyens furent fenfiblcs aux bontés du Prince, ôc les autres lui firent un crime du bon accueil qu'il avoit fait aux Députés , Ôc leurs difeours féditieux allumèrent le feu de la difeorde dans toute la Ville. Une femme adroite, infirmante , exercée dans Part de former ôc d'exécuter des complots, profita de Poccafion pour réalifcr un projet que l'amour, l'ambition ôc l'intrigue lui avoient infpiré. Cette femme , nommée Marpha , ktoit veuve du Poffadnik Borctskoï", qui s'étoit acquis une grande confidération à Novogorod pendant l'exercice de fa charge. L'ambitieufe Marpha aimoit pafïionnément un Seigneur Lithuanien qu'cjle vouloit époufer: pour obtenir l'objet de fes vœux, clic imagina de faire paner la République de Novogorod fous la dominarion de Cafimir IV, Roi de Pologne. Elle favoit que les Lithuaniens trahitfoient ce Prince; qu'ils étoient réfoîus de fe donner un autre Souverain, ôc qu'ils n'attendoient que lc moment HISTOIRE DE RUSSIE, où toutes fes forces feroient employées dans la Pruffc , pour fifire éclater leur révolte ôc s'emparer de la Podolie. L'exécution du projet de Marpha lui aifuroit la rcconnoiflancc de Cafimir, un mariage defiré, ôc le Gouvernement général de Novogorod pour fon nouvel époux, qui feroit le Vicaire ou NameJI-uk du Prince > ôc qui ramcneroit au devoir les plus féditicux des Lithuaniens. Section VUE Les femmes, cn général, ont plus d'influence fur nos coeurs ôc fur nos mœurs que les hommes : Marpha avoit plufieurs fils aufli habiles, aufli factieux que leur mère. Elle leur fit part.de fon deflein , ôc ils lui promirent de la féconder de tout leur pouvoir. Pour augmenter lc nombre des partiians,il falloit multiplier les complices Ôc féduire la multitude. Marpha le comprit, ôc attira dans fon parti un Moine,nommé Pïmïn, qui n'avoit du Religieux que l'habit, de la piété que le mafquc, de la foumiflïon que la contrainte, Ôc qui étoit difpofé a prêcher la difeorde au nom de Dieu : elle ne pouvoit mieux choifir. La Religion a toujours eu ' le malheur de fervir de prétexte aux ambitieux. Le Moine promet d'être PApotrc de la faction , s'il obtient l'Archevêché de Novogorod , non pour fon intérêt particulier, mais pour celui de l'Eglife Latine, à laquelle il s'unira lui-même. Section IX. Voilà la trame du complot toute formée : les complices fc diitribuent dans les différais quartiers de la Ville, ôc difent fans ménagement : » Qu'Ivan fe regarde comme lc Maître abfolu de la » Souveraineté de Novogorod \ que fes citoyens indépendans »? doivent chercher un appui contre fa tyrannie ; qu'ils le trou-» veront dans Cafimir s'ils veulent implorer fa protection «. Un peuple inconftant & factieux par caractère, cft natucllemcnt difpofé difpofé à la révolte, Se fe vend au premier qui veut lc payer. Tandis que les difeours du Moine échauffent les efprits, l'argent que Marpha diflribue , les décide : fon parti l'emporte fur celui des vieillards, des Officiers de la République Se de tous les bons citoyens. Lc peuple fe rend cn foule fur la place, fonne la cloche de l'aifemblée, qui fe nommoit Feuhévoï Kohkol ^ Se qui étok regardée comme le gage de la liberté, le Palladium de la Ville. Au fon de cette cloche, chacun fc rendoit à la hâte fur la place , &: le dernier des citoyens acquéroit alors le droit de donner Se d'appuyer fon avis. Mais ce droit précieux n'étoit, pour ce peuple, que lc droit funefte de prévaloir dans lalfcmbléc y -cette réunion tumultueufc des Vctchcs prouvoit moins l'ufagc que l'abus de la liberté. Il fut décidé dans celle-ci, qu'il falloit fc foumettre au Roi de Pologne • Se ceux qui curent le courage de faire des repréfentations Se de propofer un avis contraire, éprouvèrent des violences Se furent chaffés de l'aifemblée à coups de pierres. Les rebelles, maîtres du champ de bataille, envoyèrent des Députés à Cafimir, Se lui offrirent de remettre Novogorod fous fa puiffanec. Il eil donc vrai, comme l'a dit Socratc, qu'il faut du génie Se des talcns pour faire lc bien Se pour caufer de grands maux : quand des hommes éclairés fe joignent aux médians , ils ouvrent la grande fourec des malheurs des nations. Section X. Les coupables intrigues de Marpha , prouvent que le defir aveugle d'être grand fait dédaigner d'être bon Se jufte. Ce defir qui nourrit la vanité Se Pavarice, étouffe jufqu'à l'idée de ce qui cft du à Dieu, aux Souverains Se aux autres hommes. Mais fi la fortune entretient une cfpècc de rivalité avec la figcflc , & fc décide fouvent cn faveur des fots Se des fripons \ les uns Se les autres n'ont fouvent auffi que des jouiffances éphémères : h Tome IL G g # ■ ma/que tombe j l'homme rejle ôc Kl Juftice venge la fageife des outrages de la fortune. Ivan ne tarda pas a être inftruit des troubles de Novogorod , ôc la prudence lui fuggéra d'ufer de modération pour ramener les efprits, avant de recourir a la force pour les foumettre; il envoya un Miniftre à Novogorod, pour y rétablir le calme par la voie des négociations. Ses propofitions furent rejettées avec mépris, ôc les féditicux fe perfuadèrent que la modération du Prince étoit une preuve de la crainte qu'ils lui infpiroicnt. Section XI. L'infoîcncc des rebelles décide Ivan fur lc parti qu'il doit prendre : il forme trois armées , dont l'une eft fous fes ordres; elles marchent ôc entrent fur les terres de Novogorod par trois côtés dirTércns; les marais qui lui fervoient de remparts-étoient dcflféchés par les chaleurs continues de l'été. Lc Prince Kolmskoi, qui commandoit une de ces armées, répandit la terreur au midi ôc au couchant du lac Ilmcn. Les Novogorodiens lui opposèrent rrente mille hommes de cavalerie, qui furent deux fois battus ï douze mille relièrent fur le champ de bataille, & deux mille furent faits prifonniers. En dépouillant les vaincus, on trouva une copie de l'acte par lequel les rebelles offroient de fc mettre fous la protection de Cafimir. Cette découverte fut fatale au fils aîné de Marpha , qui étoit «du nombre des prifonniers. Il fut puni de mort, ainft que plufieurs des principaux complices. Section XII. La fortune feconda par - tout les armes d'Ivan contre les rebelles, Ôc fes Voiévodcs forçoient les prifonniers de fc couper mutuellement lc nez , les lèvres , les oreilles , Ôc les renvoyoient à Novogorod. Tant de malheurs multipliés firent rentrer les citoyens cn eux-mêmes; ils fentirent l'énormité de leur faute, ôc HISTOIRE DE RUSSIE. 257 longèrent au moyen d'en obtenir le pardon. Il fut décide que les chefs du Clergé & les principaux citoyens feroient les médiateurs entre le Prince ôc les coupables, ôc qu'ils iroient demander grâce pour eux. Les Députés s'adrefsèrent d'abord aux principaux Boyari , qui follicitèrent en leur faveur les frères d'Ivan, & ceux-ci leur procurèrent un accueil plus favorable qu'ils n'ofoient Pcfpérer. Le Métropolite de Moskou joignit fes prières aiîx leurs, ôc détermina le Tzar à pardonner a des fujets qui imploroient fa clémence. Ivan fe lailfa fléchir : les Novogorodiens reconnurent fes droits fur la République par un traité , dans lequel on ftipula les revenus qu'elle devoit lui payer, indépendamment de la forte contribution a laquelle elle fut taxée cn punition de fa révolte. Mais le Prince n'attenta point aux anciens privilèges des citoyens ; il fe borna a leur envoyer un Namcftnik. Lc rétablilfemcnt du calme fît régner la bonne intelligence pendant cinq ans; mais elle fut troublée par les actes de févérité qu'Ivan fut obligé d'exercer. Une longue & infenfible progrcilion des caufcs & des effets avoit préparé les évènemens qui vont fuivre. Section XIII. On a vu comment la démocratie de Novogorod étoit devenue fucccfïivement ariftocratique, militaire, commerçante; Ôc l'on fe rappelle que quand un Etat n'eft pas ce qu'il doit être, il u'cft jamais bien ce qu'il cft, ou ce qu'il veut paroître. , L'efprit mercantile de la République devoit s'accroître au milieu des dépenfes ôc des difgraccs infeparablcs des guerres que fon inconftanec ôc fa perfidie lui attiraient tour - à - tour de la part des Souverains ôc des Princes apanages. Cet cfprit étoit parvenu à dominer les principaux citovens, ôc la République, après fon commerce, regardoit la paix achetée comme lc foit-vcrain bien. Egalement incapable de conferver fa bonne ôc fa mauvaife fortune, clic perpétuoit les germes des diifentions, des crimes ôc des malheurs. L'exemple ôc lc pouvoir des circonf-• tances, fi puillàns fur les hommes , n'influèrent jamais fur fon cfprit, fes moeurs ôc fes loix; ôc dans les caprices mêmes de la fortune , on ne découvre point la fourec des caprices de fa conduite. Les richeffes , fruit du commerce , ayant détruit à Novogorod l'équilibre des Magiftratures, il ne fubfiftoit plus de puiflancc publique : la corruption générale naît de la corruption particulière. Elle eft portée à fon plus haut période fous les adminiftrations vicieufes ; l'avilificment des hommes de tous les ordres amène la vénalité de tous les rangs. La corruption, réduite en fyftême, devient lc principal reffort du Gouvernement ôc de la politique; ôc c'eft par-là que la plupart des citoyens-de Novogorod tombèrent dans une fi honteufe proftitution , qu'ils fc mettoient en vente , avant même que les riches pcnfalTcnt à les acheter. Ces' figues de foiblclfe, de lâcheté ôc de baffeffe, font les avant-coureurs de la décadence des Etats. La préfomptioh aveugle des Chefs dé cette République bifarre, les rendoit fem-blablcs à des enfans qui fc jouent fous lc mafque d'Hercule ou de Titan g ôc qui placent la tête du coloffc de Rhodes fur les épaules d'un nain. Dans la circonftance dont il s'agit, des citoyens fiers de leurs richeffes, ôc trop confians dans leur crédit, s'étoient rendus coupables de violences ôc de vexations, parce qu'ils fe croyoient au-deifus des loix.-L'impofiibilité d'obtenir la réparation des torts, détermina les citoyens opprimés à recourir à la jufticc d'Ivan. Les aceufés furent condamnés à reftituer ce qu'ils avoient ravi- Les plus coupables furent envoyés à Moskou chargés de fers. De ce nombre étoient deux fils de Marpha», qui avoient intrigué de nouveau pour livrer la République au Roi de Pologne. Les défordres s'accrurent au point qu'Ivan vit'bientôt au pied de fon Trône des fupplians de tous les ordres de la fociété; des î'oifadniki, des Boyari, des Marchands, des veuves, des orphelins dépouillés, ôc f Archevêque lui-même. Où il n'y a plus de Jufticc, il n'y a plus d'Etat, ÔC le droit de ne pouvoir être jugé hors de Novogorod , n'étoit plus que l'écucil de les habitans. Dans cet état de crife, la République envoya une ambaffade à Moskou, ôc lc Député donna à Ivan le titre de Gojjhudar, qui lignifie Seigneur, au lieu de celui de Gofpodïn, Maître , qu'on lui avoit donné jufqu'alors. Ce mot, échappé pour un autre , va produire de terribles fcèncs,qui feront fuivies d'un nouvel ordre de choies. Section XIV'.- Après avoir rempli fa million, le Député prit congé du Prince , qui fit partir avec lui un Secrétaire d'Etat, chargé de demander a. la République' à quel/es conditions elle Vavoit reconnu pour Seigneur?' Les Novogorodiens répondirent au Secrétaire d'Etat, qu'ils n'avoient point accordé à leur Miniflrc le pouvoir de donner cè titre au Tzar, Ôc cet aveu excita la fureur de la multitude contre ce Miniflrc infortuné. On le ftnme de comparoître a 1'aucmbléc du peuple ; il s'y rend, ôc dit pour fa défenfe : » Qu'en prêtant sa ferment au Grand-Prince , il lui a donné le titre de Seigneur »s en fon nom feulement, fans le reconnoître pour Seigneur de »j la République «. Ses Juges furent fes aftaflins. Mais leur vengeance n'eft pas fatisfiiitc , il leur faut d'autres victimes. Deux riches citoyens s'étoient rendus à Moskou pour demander jliftice'; ils les cherchent, ils les trouvent dans le palais de l'Archevêque ôc les mailacrcnt fous fes veux. Après ces expéditions, ils parcourent la ville , Cil criant quil faut fe donnera Cafimir, ♦ Section XV. La clémence dont Ivan avoit ufé envers les citoyens rebelles de Novogorod,prouve qu'il n'avoit pas l'ambition de la conquérir: il cn étoit lc maître , puifqu'il étoit vainqueur. Si ces républicains euflent aimé fincéremcnt leur liberté , ils auroient été fidèles au Prince qui l'avoit rcfpeélée ; ôc ils cn auroient toujours joui , parce que la fidélité ôte tous les foupçons au Souverain. Mais loin de trouver les afîuranccs de leurs privilèges dans la bienveillance de leur nouveau Maître, ils eurent la témérité de vouloir fe fouftrairc à fit domination pour vivre dans Panarchie. Au moment où Ivan cft inftruit de cette féconde révolte, ce Prince pacifique fort de fon caractère dominant; il marche cn perfonne contre des fujets rebelles; il couvre de troupes les domaines d'une République qui touche à fon terme fatal. La préfence d'Ivan n'étoit pas néceflàire pour la foumettre : pourquoi marchc-t-il? parce que la rébellion cft une guerre contre la perfonne du Prince. On peut perdre une partie Ôc conferver l'autre d'un pays qui peut être divifé; mais la perfonne du Prince cft indivifiblc comme fa puiflanec^dès qu'on les partage, on les perd entièrement. Ivan marche donc , parce que fa perfonne, fa puiflancc ôc fa gloire font compromifes ; Ôc le grand exemple qu'il va donner , fera voir qu'un feul homme doit commander un Empire , ôc que toutes les forces réunies de l'Afie fepten-trioualc ne gagneront plus un pouce de terrein fur la nation Ruffe. Section XVI. La révolte des armées a prcfquc toujours été fatale aux Princes: celle des peuples ne l'cft qu'aux peuples, ôc la raifon cn eft fcniible. Un Prince perd fa force par la première ; fes troupes font"toutes puilfantcs, ôc le peuple fe range toujours du côté du plus fort; un Prince, oblige de capituler avec fes foldats, ne fc déelarc-t-il pas leur inférieur? Par la dernière, au contraire, le peuple, lailfant au Prince toutes fes forces, ne fait qu'ajouter a la pefanteur de fon joug. Voila pourquoi les féditions, les révoltes, les guerres intcltincs ont été dans tous les tems plus cruelles, plus funcflcs. à la liberté des nations que les guerres étrangères. L'appareil de la vengeance d'Ivan décida les citoyens de Torjok à lui prêter le ferment de fidélité. Ceux de Plcskof crurent n'avoir d'autre parti a prendre que celui de la fourmilion. Voila Novogorod ifoléc ! Incapable de réfifter,elle a recours aux prières, aux négociations. Inutiles démarches! des fujets rebelles pour la féconde fois, forcent Ivan de marcher contr'eux , il les châtie ôc le Prince qui punit, devient Prince conquérant. Il fournit tout le pays dépendant de Novogorod, pour ôter toute reifourec aux mal-intentionnés; il fit plus encore. Section XVII. On a vu dans les premiers volumes de cette Hiftoire , èv particulièrement à l'article des anciennes charges de Ruflie , les fonctions de ceux qui cn étoient pourvus, ôc la forme d'admi-niftration établie à Novogorod , 5c nous y renvoyons lc Lecteur. Nous obfcrvcrons feulement ici que cette adminiftration rcifcm-bloit a celle des villes libres d'Allemagne. La première charge étoit celle de Potfadnik ou Bourgcmcftrc, Ôc la féconde celle deTifiatski, qui foutenoit les droits de la nation, ôc qui protégeoit le pcuplc contre les abus du pouvoir. L'élection de ces deux Chefs étoit annuelle. La troifième charge élective étoir celle des Bovari ou Sénateurs , que l'on tiroir ordinairement de la claffe des Jitié-Lioudi, Bourgeois vivant de leurs revenus. Les Marchands formoient une clalfe à part. La dernière étoit celle des artifans, des manœuvres , des hommes de peine, appellesTchemié-Lioudi, hommes noirs i,\o HISTOIRE DE RUSSIE. Lc Namcftnik, Lieutenant du Prince, avoit la prééminence fur tontes ces claffesj mais fon pouvoir étoit borné, Se lorfqu on appelloit à lui des jugemens du Magillrat ordinaire, il étoit affilié du Poffadnik en fonction, &c jugeoit en dernier retTort conjointement avec lui. La ville étoit partagée en cinq quartiers; chaque rue avoit fon Staroflc , Officier de police, chargé de veiller au maintien de l'ordre & de la police , de faire arrêtet les vagabonds fins aveu , les malfaiteurs, & de les remettre au Starolte de quartier, qui devoit en faire rapport au Magiilrat. Mais ces précautions étoient devenues infuffilantes pour affurer le repos intérieur de la République : les affcmblécs tumultucufes du peuple, ou pour mieux dire l'anarchie, rendoient ces moyens illufoires. 11 falloir des chaînes aux citoyens de Novogorod pour les foumettre au joug des Loix ; Ivan va leur en donner. Section XVIII. Ce Prince les fournit aux mêmes conditions que les autres peuples de la Ruffie. Il fupprima les Poilàdniki, fe réferva plufieurs villes de domaines , & promit de rcfpectcr les polfclïions des particuliers, de conferver aux habitans de Novogorod le droit de n'être point tranfportés malgré eux hors de leur pays, de n'être pas cités en jugement à Moskou, &c de ne pas fervir dans les guerres contre les Tatars. Lc Prince établit un impôt par charrue, fc fit remettre le traité que les rebelles avoient fait avec la Pologne , & reçut lc ferment de fidélité. Il fit arrêter & conduire a Moskou , Marpha , fes complices , Se tous ceux qui avoient entretenu des intelligences avec Cafimir, ou qui pouvoient être fufpccts &: devenir redoutables. En retournant a Moskou , il fit emporter cette fameufe cloche qui avoit été fi fouvent le fignal de la révolte. On la fufpcndit dans une tour devant lc Kremlin. Section Section XIX. En partant de Novogorod, Ivan y laiûa le Namcftnik Jakof pour fon Repréfentant j il étoit frère de George Zakariévitz, guerrier renommé, & l'un des ancêtres de la maifon de Romanof. Jakof régnoit au nom d'Ivan, Se cependant les vaincus osèrent fe révolter contre lui. Ils réelamoient leurs droits anciens, Se l'artifice ordinaire des féditicux confifte à étayer leur révolte du prétexte de la Juftice : mais un fujct qui réclame injuftement contre fon Prince, n'cft-il pas féditicux déclaré ? Cette conduite détermina Ivan a commettre des actes de rigueur;Novogorod vit cn une feule année enlever plus de douze cents citoyens,fucccffivcmcnt remplacés par la petite Nobleffe 8c par des Marchands de Moskou Se d'autres villes ; Se les rebelles furent envoyés aux extrémités de la Ruflie. Dans les Particuliers, la violence fait l'injuftice : parmi les Princes, la force cft regardée comme légitime : mais ici, c'eft la Jufticc armée du glaive qui punit la violence Se la révolte des particuliers qui fc font fournis à un Maître, Se qui ont juré de lui être fidèles, Section XX. La conduite înfenféc des citoyens de Novogorod prouve jufqu'à l'évidence combien les petits faits font liés aux grands; comment les anciens intérêts des nations changent, fc détruifent Se font effacés par de nouveaux ; comment encore les évènemens politiques font précipités les uns par les autres dans un éternel oubli. Mais, s'il ne refte, pour fixer l'attention des hommes, que les révolutions frappantes qui ont changé les mœurs, les loix Se la forme des grands Etats, c'eft alTurémcnt à ce titre que l'Hiftoire de Rufïic mérite d'être connue. C'eft celle de toutes qui prouve lc mieux qu'un peuple ne peut pas plus fe paffer de Rois, que des enfans pourroient fe paffer de pères qui veillent fur les démarches de Tome IL H h i4i HISTOIRE DE RUSSIE. tous, qui s'occupent du bien-être de tous, qui règlent les travaux de tous, qui maintiennent l'union cn furvcillant l'ordre intérieur, qui cft lc centre commun des intérêts réunis. Section XXI. Le fort de la Ruflie étoit d'avoir la guerre au-dehors, lorfque le calme fe rétabliflbit dans fon fein. Akmct, Kan de la Horde Dorée, envoie des Députés à Ivan, chargés d'un Bafîha ou d'un ordre fccllé du grand fecau, par lequel il lui enjoint de payer lc tribut auquel les Princes fes prédécefleurs s'étoient fournis. Ivan indigné, prend l'ordre du Kan, crache deflus, lc foule aux pieds fait mourir les Députés, a l'exception d'un feul qu'il renvoie à, Akmct, pour lui annoncer le cas qu'il fait de fes ordres. Cet acte de cruauté cft une tache à la gloire d'Ivan, ôc mérite le blâme delà Poftérité. Le Kan fc préparc à une vengeance éclatante : il débute parle ravage des frontières de la Ruftic : arrivé fur les bords de POka, il ordonne à fes troupes de la traverfer. A peine débarquoient-clles fur la rive oppofée, qu'elles découvrirent une armée formidable qui marchoit à leur rencontre. Akmct ne jugea pas a propos de l'attendre : il repafla la rivière \ ôc fa retraite précipitée fit périr un grand nombre de Tatars. Cette époque humiliante fut fuivie d'une autre bien plus funefte : la pefte ravagea la Horde dorée; ôc ce fléau procura la paix aux Ruifes pendant quelques années. Section XXII, Après avoir réparé fes pertes, Akmct marche contre la RuiTic avec toutes les forces de fa Horde. Ivan, qui en cft inftruit à tems, tait garnir de troupes les bords de l'Oka ; ôc ces difpofitions firent changer lc plan du Tatar, qui pafle cn Lithuanie pour fc joindre aux troupes qu'il atteiijd du Roi de Pologne Ivan lc fuit de près, le harcèle, ôc l'empêche de traverfer la rivière Ougra. Plufieurs jours fe paffent à faire la petite guerre, fans aucun avantage dé-cifif. Ivan ayant appris que la Horde étoit fans défenfe , y envoie une armée qui met tout à feu ôc à fang. Akmct cil informé de ce qui fc paffe a la Horde : il vole à fon fecours ; mais clic n'étoit plus, Ôc lui-même ne furvivra pas à fa ruine. Pendant que l'armée Ruffe revenoit joindre Ivan fur les bords de l'Ougra, les Nogaïs font une incurfion dans la Horde, ôc confomment fa ruine. Ils paifent enfuite le Volga, rencontrent Akmet, lui livrent bataille , ôc il perd la vie dans ce combat du défefpoir contre la fureur. Son armée fut entièrement défaite. C'eft ainfi que finit cette Horde, fondée vers lc milieu du treizième fiècle par Batou-Sagin , fi fameux parmi les defeendans de Tchinguis-Kan, par fa prudence, fa valeur &: fes fuccès. Il établit cette Horde près du fleuve Oural, connu fous le nom d'Yaïk, nommé Adfchik par les Tatars. Elle étoit formée de la réunion de plufieurs Hordes féparées qui reconnurent Batou-Sagin pour leur Chef. Les Tatars lui donnèrent le nom ' de Grande Horde, ôc les Ruffes de Horde d'Or. C'eft avec clic que Batou-Sagin fubjugua les Bulgares fur le Volga, ôc forma des débris de leur Empire, les Royaumes de Kazan Ôc d'Aftrakan ; c'eft avec elle qu'il fe rendit maître d'une partie de l'Empire de Ruflie, 6c qu'il étendit-fes conquêtes bien au-delà. Section XXIII. La fin tragique de la Horde dorée nous apprend qu'on peut avec un grand Empire n'avoir que des forces médiocres; Ôc que ces grandes conquêtes , par lcfquclles on croit fc rendre plus puiffans, ne fervent qu'a nous rendre plus foiblcs. Voilà pourquoi , à mefurc que les ambitieux veulent prendre lc vol de l'aigle , leur renommée va toujours en décroiffant, elle perd H h ij haleine, Se ne peut les fuivre jufquc-la : ce point cft toujours ta chiite d'Icare. Tout ce qui naît cft fujct à la corruption : il n'eft donc point de puilfance qui ne doive être briféc ; Se c'cft-là oh abouti lient tant de guerres, d'intrigues, de vertus Sz de vices. Ce grand exemple de la fragilité des chofes humaines faifoit dire à Paul Emile : " Soyons modeftes dans la profpérité , puifque w nous ignorons le fort que la fortune nous prépare; Se appre-» nous par cette modeftic à fupporter les revers te; Section XXIV. 1482. Tandis que la prudence Se le bonheur fécondent Tes entreprifes d'Ivan , le fuccès qui les fuit, fait craindre Se rcfpcctcr fon nom. Mais Pcnvie, qui marche conftamment fur les pas des grands hommes, Se qui aboyé à la porte de la célébrité, lui fufeita un jaloux dans un Prince voiiin, foiblc Se indolent, plus ambitieux de la faufte gloire que de la véritable. Ce Prince, qui aimoit a s'entendre louer, Se qui fe mettoit au-deftùs du déshonneur dans une fiftueufe pareffe, éroit Cafimir IV, qui fc croyoit plus habile qu'Ivan, quoiqu'il ne dût fes fuccès qu'a la valeur des Polonois Se au concours des circonftanccs. Les mêmes époques qui honorent les Faftcs de la Ruffie, furent mémorables dans ceux de la Pologne. Les Prufficns, accablés par la tyrannie de l'Ordre Teutoniquc, s'étoient donnés à la République ; Se Cafimir avoit reçu à Thorn les hommages de fes nouveaux Sujets. Quelques années après, un Traité folemncl avoit terminé les guerres qui avoient fi long-tcms ravagé le Royaume. Les Chevaliers, effrayés des pertes irréparables qu'ils venoient d'efluyer, reftituèrent à la République le Duché de Poméranic ôe les Diftrict.s de Kulm ôe de Milalof, qui cn étoient démembrés depuis 180 ans : ils lui cédèrent encore les villes de Dantzik, de Maricmbourg Se d'Elbing, Se tout ce Histoire de Russie. i4y qui compofc la Prulfc Royale, Ôc s'obligèrent â faire hommage de l'autre moitié de la Prulte, qu'ils retenoient. Ainiî finit cette dernière guerre qui duroit depuis douze ans, & qui coûtoit aux Pruilicns un million de florins, quinze cents mille livres aux Chevaliers, ôc plus de trois millions aux Polonois. Ajoutons à ces pertes, que de vingt ûj-un mille villages que l'on comptoir en Prulfe avant ces ravages, il n'en reftoit qu'environ trois mille échappés aux incendies, ôc que trois cents mille foldats avoient perdu la vie dans un nombre prodigieux de petits combats, fans qu'il y en eût un de décifif. Voila les fruits du defir infatiablc d'autorité ôc de richeffes! Section XXV. La trahi fon cft prcfquc toujours la compagne de la jaloufic. Cafimir vit avec douleur qu'un grand nombre de Seigneurs Lithuaniens , attirés par la réputation divan , alloient lui demander du fervice ; il eut la lâcheté de croire qu'il pouvoit impunément profiter de la délation de fes Sujets, pour faire périr un ennemi dont la puiflancc lui devenoit redoutable. Rempli de cette idée, il s'adrefla a un Prince Loukomsh, l'engagea de fe rendre a Moskou, d'y mettre tout en ufage pour gagner la confiance du Prince, ôc lui donner la mort après l'avoir obtenue. Le complice de Cafimir fut bien reçu à la Cour d'iwxn > mais fon deifein fut découvert au moment où il alloit commettre lc crime. Il fut condamné a être brûlé vif dans une cage de fer. Cet attentat fut fuivi d'une guerre contre la Pologne qui dura pendant dix ans, ôc ne fe termina que fous le règne d Albert, fils de Cafimir. Cette paix produilit une alliance avec le frère du nouveau Roi; Ivan donna fa fille cn mariage a Alexandre, Grand-Duc de Lithuanie. Section XXVI. i486". Quand un Prince cft allez heureux ou allez fage pour connoître fes forces, les ménager, Se ne point tenter plufieurs opérations a-la-fois, le fuccès juftifie prcfquc toujours rentreprife. Mais fi. ce Prince, par ignorance de fes intérêts, ou par une forte de fatalité que la préfomption entraîne après elle, felaiifc engager dans plufieurs affaires à-la-fois, fins ditlingucr celle qui doit être la principale, Se celles qu'il ne faut regarder que comme accef-foircs, alors le Prince Se fon Confeil ne finiront ce qu'ils font, ni ce qu'ils veulent faire ; Se le défordre amènera la ruine. L'expérience du patte étoit la boulfolc qui dirigeoit la conduite d'Ivan ; elle lui avoit appris qu'il y a dans toutes les Adminiftrations Se dans toutes les affaires, un ou deux points qui décident du fuccès, Se entraînent, comme un torrent, les accidens particuliers. C'eft la connoiflanec de ces points décififs qui fait lc grand homme d'Etat ; Se ce n'eft qu'autant qu'il ne les perd jamais de vue, Se qu'il s'y attache fortement, qu'il peut furmonter les obftacles, Se fixer la fortune. Ivan poifédoit cette connoiffance fi rare : fa politique éclairée parut un phénomène aux Princes fes contemporains. Les Chevaliers Porte-glaives avoient attaqué Plcskof Se brûlé les faux-bourgs pendant qu'il faifoit la guerre aux Tatars : il différa fa vengeance. Mikaïl, fils de Boris, Prince de Tver, dont Ivan avoit époufe la fille, ofa fe brouiller avec fon beau-père, Se implorer contre lui les fecours de Cafimir. Ivan , occupé de la guerre avec la Pologne , attendit la paix pour punir l'audace de fon vaifal, Se réunir à la Couronne un apanage important. L'impunité avoit engagé les Chevaliers Porte-glaives a profiter de la guerre avec la Pologne, pour faire de nouvelles incurfions fur la Ruffie. HISTOIRE DE RUSSIE. 247 Ivan ne change rien au plan de fes opérations &: le fuir confiant-nient. Loin d'aftbiblir l'armée qu'il commande, il ordonne aux habitans de Novogorod d'en lever une, de marcher contre les Chevaliers, &c de lc venger en Livonie des infultcs qu'il avoit reçues a Plcskof ôc ailleurs. Aléi-Kan , fils aîné d Ibrahim &: fon fuccef-feur, avoit profité des circonftanccs pour relever Kazan de fa chute & fe rendre redoutable. Ivan fait marcher une armée vers Kazan. Le Prince Tatar vient au-devant d'elle, ôc l'attend fur les bords de la Sviaga. Dès que les armées furent cn préfenec l'une de l'autre, lc combat commença, ôc l'action fut terrible : l'armée du Kan fut taillée cn pièces, ôc lui-même reçut des fers. Les vainqueurs, qui pourfuivoient les foibles reftes de l'armée, entrèrent avec eux dans Kazan. La mère ôC l'époufc d'Aléi, Ôc deux de fes frères, furent conduits à Moskou. Lc Kan ôc fon époufe furent envoyés a Vologda ; fa mère ôc fes frères curent Biélo Ozéro pour retraite : l'époufc d'Aléi, Ôc Koudaïlouk, frère cadet du Prince, furent les feuls qui furvécurent a leur difgracc, Ivan fit baptifer Koudaïlouk ôc lc maria à l'une de fes filles. Ce fut lc troifième Prince Tatar qui obtint un apanage cn Ruffie : Makmet-Amin ôc Abdel-Atif, fes frères, étoient entrés au fer-vice de la Ruffie, après la première conquête de Kazan. C'eft ainft qu'Ivan, vainqueur par-tout, devenoit maître de tout. Section XXVII. Ivan penfa que le moyen de s'aifurcr de la fidélité des Tatars de Kazan, étoit de leur donner pour Chef un Prince de leur nation. Il plaça Makmet-Amin fur le Trône dont Aléi venoit de dcfccndrc ; Ôc ce choix fit le malheur des Tatars. Makmct, avide de tout, parcourut tous les extrêmes, s'empara de tout, ne refpcéla rien , ôc viola tout. Ce Tyran fut chaffe par fes propres Sujets, qui curent l'imprudence d'appeller chez eux un Prince étranger, nommé Manouk, Cette imprudence leur coûta cher : Manouk étoit un Tyran digne de fuccéder à Makmet-Amin. Ce choix funefte détermina les Tatars â envoyer une AmbalTadc au Tzar, pour implorer le pardon d'avoir difpofé du Tronc fins fon confcntcmcnt, ÔC pour lui demander un autre Souverain. Ivan dépola Manouk, Ôc leur donna Abdel-Atif. II régna tranquillement pendant cinq ans; mais il oublia malheureufemcnt de qui il tenoit lc pouvoir, ôc a quelles conditions on l'en avoit revêtu. Devenu coupable envers fou bienfaiteur, il fut enlevé de fon Palais même par les Officiers d'Ivan, conduit à Moskou, ôc condamné a. l'exil, où il mourut quelques années après. Section XXVIII. *m* Ivan avoit une affection particlière pour Makmet-Amin ; ôc celui-ci n'avoit rien négligé pour perfuader au Prince que fes violences envers les Tatars de Kazan avoient été néccfïaircs pour les retenir dans lc devoir. Ivan lc crut fur fa parole, le nomma une féconde fois Souverain de Kazan, ÔC lui donna pour époufe la veuve d'Aléi, qui étoit fa prifonnierc. Ivan fit cn cette oçca-fion deux grandes fautes politiques : ce qui fuit va lc prouver. Section XXIX. Makmet-Amin, devenu fige à fes dépens, fuivit un plan d'adminiitration qui le réconcilia avec fes Sujets, tandis que fon époufe cherchoit à lc brouiller avec Ivan. Cette PrincciTc ne pouvoir oublier la chute de fon premier époux, la trille fin de fà famille, ôc les maux qu'elle avoit foufferts pendant fon exil cn Ruffie. Elle reprochoit a Makmct de n'être qu'un cfelavc décoré > HISTOIRE D 1 RUSSIE. 249 décore du titre de Souverain. "Les Mufulmans, difoit-cllc, *> doivent donner des loix aux Chrétiens, Se vous leur obéifllv u< Makmct réfiifa long-tcms aux inilnuations de fon époufe 5 mais il Paimoit : elle étoit adroite, & la haine éloquente. Ainfi ,■ *nalgré fon éîoignemcnt a devenir ingrat Se rebelle , il devint ■l'un Se l'autre au moment où il fut vaincu par l'amour. Section XXX. Chaque année, lc 14 de Juin il fc tenoit une Foire célèbre à Kazan , oîi fe rendoient les Marchands de toutes les contrées de la Ruflie. Makmet-Amin choifit ce jour pour arborer retendait de la révolte, 6£ faire aflailincr tous les Ruflcs qui fc trouvoient dans fes Etats. Aucun fexc, aucun âge ne furent épargnés Se les marchandifes devinrent la proie des afTâfnns. Si le plus doux des fentimens peut dégénérer cn fureur, Se Ci une aveugle déférence aux volontés de ce qu'il aime peut porter l'homme à des attentats monflrucux, de queîs efforts n'a-t-il pas befoin pour défendre fon cœur contre ces furies armées de ferpenS Se de torches, qui font les emblèmes de l'ambition, de l'envie, de la haine , de la difeorde , qui s'abreuvent de fang, qui répandent ^ deuil fur la terre , perpétuent le régné de l'opprcfllon Se de * efclavagc, en étendant la chaîne des calamités d'une extrémité du globe a l'autre ! Section XXXI. Un grand crime cft toujours précède ou fuivi de plufieurs autres: Makmet a répandu le fang innocent ; la Vengeance qu'il redoute va lé rendre plus coupable encore. Il afîcmbie les forces j il demande, il obtient des Nogaïs un fecours de vingt-cinq mille hommes, Se il fond comme un torrent fur les Provinces méridionales de la Ruilïe : fes premiers fuccès l'enhardifïcnt j il s'avance vers Nijéni-Tomc IL I i Novogorod , s'empare des fauxbourgs ôc afïïégc la ville. Le Voïévodc Kabar-Simski la commandoit. Les Chroniques difent, » qu'il foutint PalTaut pendant trente jours de fuite , quoiqu'il » n'eût avec lui qu'un petit nombre de foldats ".Le Voïévode avoit fous fa garde des arquebufiers Lithuaniens prifonniers de guerre j il leur rendit la liberté , les arma, ôc l'intérêt perfonne! fut, dans cette circonflance, le garant de la fidélité. Aidé du fecours de fes prifonniers, Kabar-Simski fit des lorries vigou-reufes dans lefqucllcs les Tatars perdirent beaucoup de monde. Mourza-Nogaï , beau-frère de Makmet, y perdit la vie. Sa mort irrita les Nogaïs , au point qu'ils voulurent la venger fur les troupes mêmes de Kazan ; 6e de-fa ce combat meurtrier fous les murs mêmes de la ville afliégée, que Makmet n'appaila qu'avec des peines incroyables. Section XXXII. La perfidie de Makmet, le maftaerc des Huiles, les ravages des Tatars, le fiégc de Nijéni-Novogorod , ne pouvoient relier long-tcms ignorés : dès qu'Ivan en fut inftruit, il envoya contre le rebelle une armée forte de cent mille hommes. Mais les lâches qui les commandoient n'osèrent pas fe mefurcr avec des ennemis inférieurs cn nombre. Heurcufemcnt pour la Ruffie, que Makmet, fe croyant trop foible pour réfiftcr à cette armée, leva le fiégc. La lâcheté des Chefs Ruifes accéléra la mort d'Ivan : les travaux de ce Prince avoient ruiné fon tempérament j fes organes étoient aflbiblis au point qu'il ne pouvoit marcher qu'à l'aide de deux hommes qui le foutenoient j & dans un état de vicillcffc prématurée, lc chagrin cft mortel. Ivan mourut le 7 Oélobrc 1 joy, &; lc fentiment de la vengeance expira avec lui. Section XXXIII. , Les anecdotes particulières du règne divan doivent trouver une place dans fon Hiftoire. Ce Prince eut deux époufes : la Première, nommée Maria, étoit-fille de Boris, Prince de Tver; la féconde étoit Sophia, fille de Thomas PaUoiogue, Se petite-fille de Manuel, Empereur de Conltautinople, Après la prife de cette Ville par les Turcs, Thomas, frère de Conltantin, chercha un afylc h Rome, où il mourut. Sixte IV fit propofer Sophie pour époufe à Ivan qui étoit veuf alors. Ce mariage fut conclu en 1482. Ce Prince eut de fa première époufe Ivan, qui mourut cn 1490, laiflant un fils nommé Démitri : il eut de la féconde cinq fils, (avoir : Vafili, Joury, P)émitri, Sémen Se André. Ses filles furent, i°. Hélène , qui époufa Alexandre , Roi de Pologne, Se quatrième fils de Cafimir IV ; i°. Eudoxic , mariée a Koudaïlouk, fils d'Ibrahim , Kan de Kazan, qui reçut au baptême le nom de Pierre; 30. la troifième époufii Daniel, Prince de Tver; 40. So* phic , mariée au Prince de Kolm. Section XXXIV. Après la mort de fon père , le jeune Prince Démitri étoit l'héritier préfomptif de la Couronne ; 6e Sophie voyoit avec douleur que lc Sceptre dût palier un jour à la poflérité de la première époufe d'Ivan, au préjudice de la fienne. La jaloufic le fervit de Pafccndant de l'amour, pour engager Ivan à fe choifiï un autre fucceffeur : il aimoit Sophie, il fe laifîa féduire par la tendreffe qu il avoit pour clic; Démitri fut exclu, Se Vafili déclaré fuccclfcur d'Ivan. Hélène, mère de Démitri, furieufe de cette exclufion, forma le complot d'immoler à-la-fois, &c Sophie, Se Vafili. Ses partifans perfuadèrent à Ivan que fon époufe, impatiente de régner, avoit réfolu de Pcmpoifonncr; Se pour l'eu li ij HISTOIRE DE RUSSIE. convaincre, ils lui nommèrent une femme qui avoit fourni du poifon a la Princeffe Sophie. Ivan fut le jouet de cette intrigue de Cour : il ordonna que la mère Ôc le fils fuflent envoyés en exil ôc gardés à vue, ôc que leurs prétendus complices fulTcnt punis de mort. Après cet arrêt cruel, lc crédule Ivan fit proclamer Démitri par le Métropolite de Moskou , fan 1498. Section XXXV. Les Princes ne font pas plus exempts que les autres hommes des reproches d'une confeience tourmentée : telle cft la voix de la Nature, lorfque Phommc fe rend compte de fes actions. Ivan, rendu a lui-même, fe repentit d'avoir mis trop de précipitation dans une affaire fi capitale : le repentir fut accompagné de la crainte d'avoir été injufte fans lc vouloir, en condamnant une époufe, un fils, ôc un grand nombre d'aceufés qui peut-être ifétoient pas coupables. Il ne négligea rien pour découvrir la vérité ? elle fe dévoile toujours aux yeux du Prince qui la cherche : Ivan la reconnut, fit arrêter Hélène ôc fon fils, retrancha leurs noms des prières publiques , Ôc les condamna à finir leurs jours dans une prifon. Sophie Ôc fon fils, rappelles de leur exil, furent amenés en triomphe à Moskou : Ivan défigna ôc fit reeon-noitre Vafili pour fon fuccclfcur. Mais ce plaifir fi doux qui naît de la jufticc rendue , fut troublé dans lc cocus divan par le fou-venir de la mort des innocens qu'il avoit condamnés. Section XXXVL Les Généraux qui avoient le plus contribué par leurs talcns ÔC leur valeur a la gloire d'Ivan , furent Jakof ôc Joury-Zakarié-vitz , chefs de la mai fon des Romanofs : ils étoient alors loin de prévoir que leurs defeendans jouiroient un jour du fruit de leurs travaux. Ils réunirent a la domination de Ruffie les villes impor-. tantes qui en avoient été démembrées à diffé rentes époques , telles que Toropetz , Briansk, Poutimlc, Dorogoboujc, Se les Domaines des princes qui s'étoient mis fous la protection d'Ivan. Ils fournirent aufïï les peuples qui vivoient fur les bords de la mer Glaciale , &: au-delà des montagnes de l'Ougouric. Ce fut-là où les Ruifes virent, pour la première fois, des hommes traînés par des rennes Se par des chiens attelés a des traîneaux, repentit, ôe chercha à rentrer en grâce auprès de Sigifmond; » que ce Roi, empreffé de s'attacher un homme qui avoit acquis » une grande expérience dans les campagnes qu'il avoit faites cn » Allemagne, en Hongrie ôe cn Italie, chargea un foldat Polo->î nois d'aller lc joindre dans lc camp ennemi, ôe de lui dire » qu'il feroit reçu avec bonté. Lc foldat part, atrive, feint d'être » un défertcur : on l'arrête, on l'interroge , on lc preffe ; il cft >, reconnu pour cfpion. Vainement chcrchc-t-on à lui arracher » fon fecret par des tourmens , il eft impénétrable. Attaché à >j une broche, ôc confirmé peu-a-peu par les flammes, ce 11011- K k ij » veau Scévola fouffrc Ôe fc tait jufqu'à la mort. Trepka eft le » nom de ce brave foldat «. Section V. La paix que Vafili conclut avec Sigifmond en 1509, fut fuivic d'un autre traité de commerce avec la Livonie, pour dix - fept ans. Ce Prince profita du calme dont la Rufïîc jouiiToit, pour appaifer les troubles Ôe les divifions qui régnoient a Plcskof. Pour être plus a portée d'en connoître les auteurs Ôe de les punir, il fe rendit a Novogorod. Ce fut pendant fon féjour dans cette Ville , que lc Prince Obolcnski, fon Nameftnik a Plcskof, lui adreifa des plaintes graves contre les principaux citoyens qui abufoient de leur autorité. Vafili ordonna aux aceufés de rentrer dans lc devoir, Ôe les menaça de fa colère s'ils étoient rebelles à fes ordres; mais loin de fe conformer a cet ordre, ils osèrent fe plaindre d'Obolenski, ôc demandèrent un autre Nameftnik. Avant de prononcer la peine que méritoient les coupables, Vafili crut devoir fè conformer aux règles de la Jufticc , qui veut qu'on entende les deux parties. Il manda Obolcnski a Novogorod , ôc fir publier dans la Principauté de Plcskof, qu'il étoit difpofé a entendre les plaintes fondées qu'on avoit a lui faire. Après avoir informé à charge ôe à décharge, ôe examiné ferupu-lcufemcnt les aceufations, il reconnut que ceux des citoyens de Plcskof qui étoient au-deffus des autres par leurs emplois ÔC leur fortune, exerçoient les plus criantes vexations contre les foiblcs, ôe que c'étoit ces hommes injuftes qui cherchoient a éloigner Obolcnski, afin de multiplier le nombre des malheureux avec impunité. Le Prince défigna les coupables, ôe déclara qu'ils méritoient une punition exemplaire, mais que fa clémence vouloit bien pardonner à tous ceux qui avoucroient leurs fautes ôc qui reconnoîtroient fon autorité. Les coupables avoué- HISTOIRE DE RUSSIE. 161 l'Ont leurs torts, &fc fournirent. Dès qu'ils curent prêté lc ferment de fidélité, le Prince envoya deux Namcftniks à Plcskof, 6c s'y rendit enfuite pour établir l'ordre qui devoit fuecéder à cette oligarchie. Lorfque tous les troubles furent appaifés, Vafili crut devoir en prévenir les retours, cn envoyant à Moskou les op-preiîèurs du peuple avec leurs familles : il leur permit d'emportée leurs richefles avec eux. Cette fage combinaifon de la clémence &: de la jufticc, feroit honneur au Prince le plus humain 6e le plus jufte. Section VL ïjii.- Les Hiftoriens Ruflcs difent qu'en cette année, Sigifmond etv gagea Mildi Guérci a faire des incurllons cn Ruflie, au mépris du traité qu'il avoit conclu avec Vafili, a fon avènement au Trône; elles ajoutent crue l'Ukraine fut dévallée ; mais qu'aux premières approches des troupes Ruflcs, les Tatars furent forcés a demander la paix. Les mêmes Hiftoriens reprochent encore à Sigifmond d'avoir fait arrêter, fur des prétextes fpécieux, Hélène, fœur de Vafili 6e veuve d'Alexandre,, qui mourut cn prifon, malgré les réclamations du Grand-Prince. Cet excès de févérité fuppofc nécef-fairement un délit grave 6e une peine proportionnée au délit, puifqu'ellc fut infligée par un Prince ami de la juAicc qui rejC-petfoit les privilèges du dernier de fes fujets ; d'un Prince qui s'attira l'eftime & la confiance de fes voifins, moins par fa puiffanec réelle 6e fes forces militaires, que par l'exacte probité avec laquelle il rempliffoit fes cn'gagemens ; d'un Prince furnommé le père de la patrie, qui dédaigna toujours ce faite éblouiffant qui n'en impofe qu'au vulgaire des hommes, 6e qu'il prend trop fouvent pour la véritable grandeur; d'un Prince enfin qui auroit mérite de régner fur l'Europe entière, il François I ôe Charles-Quint n'avoient pas été fes contemporains. Nous avons cru devoir infifter fur ce point, parce que l'Hiftorien doit rejetter les faits invraifembîablcs, -Ôe juftifier les grands hommes des accu-fations formées contre eux par des Annaliftcs fufpc&s. Section VIL IJ13. S'il étoit vrai, comme on le fuppofe, que Sigifmond faifoit une guerre lourde à Vafili, ôe qu'il eherehoit a lc braver dans toutes les OCCafions, ce rort ne juftificroit pas la conduite du Grand-Prince a fon égard. La première expédition qu'il fit contre la Pologne n'étoit pas digne d'un Souverain : il ravagea comme un brigand lc diftrict. de Smolensk ôe la Lithuanie , ôe: revint a Moskou chargé des dépouilles arrachées a des peuples qui n'étoient pas coupables envers lui. Smolensk étoit la feule Ville importante que Jakof ôe Joury Zakariévitz n'avoient pu réduire fous la domination d'Ivan Vafiliévitz I ; elle étoit l'objet de l'ambition de Vafili ; il prend la réfolution d'en faire le fiége. Une armée nombreufe, une artillerie formidable, Ôe fa préfenec, lui perfuadent que la réfiftance des aftiégés ne fera pas longue. Il fc met cn marche, ôe dès qu'il eft a portée de la Ville, les habitans font une fortic ôe font battus; mais ce premier revers n'ébranla point leur courage, ils firent fi bonne contenance, ôe fc con-duifirent avec tant d'habileté , que Vafili fut obligé de lever le iiége ôe de s'en retourner comme il étoit venu. Section VIII. L'ambition n'eft pas découragée par l'humiliation : celle de Vafili n'en devient que plus active. Ce Prince raftèmblc pendant l'hiver des troupes plus nombreufes que les premières ; ôe dès qu'il fut pofliblc d'entrer en campagne , il marcha contre Smolensk : il arrive ; il cn forme le fiégc, le conduit, ôe fait battre les murailles de tous cotés. La défenfe des afïiégçs étoit auili vigoureufe que l'attaque ; mais leur artillerie , mieux fervic que celle des Rudes, faifoit bien plus de ravage. Ceux-ci, qui commencent à défefpércr du fuccès de l'entreprife , murmurent de ce qu'on prodigue leur fang cn pure perte. Dans cet état des chofes, Glinski repréfenta au Prince, » qu'il falloit entreprendre » par la, rufe ce que l'on ne pouvoir exécuter par la force; si qu'il y avoit dans la Ville un grand nombre de citoyens qui h obéi H oient en gémifiant a' des Princes Catholiques ; qu'il falloit »> fe ménager des intelligences avec eux, ôe que ces partifans zélés »j de la Religion Grecque lui cn procurcroient d'autres «. Glinski étoit guerrier ôe politique ; il iè chargea de conduire cette négociation, ôe fe procura bientôt les intelligences dentées. Section IX. Lc Gouverneur de Smolensk ne tarda pas a s'appercevoir d'une révolution dans les efprits ; ôe comme de jour cn jour fon parti devenoit le plus foible, il crut devoir ufer de fon autorité : c'était le moyen infaillible de la perdre. ^Lcs partifans des Ruflcs ne la rcfpcctcnt plus, ôe fe déclarent ouvertement. On rend compte a Glinski de la difpofïtion des afliégés ôe des efforts im« pu i flans du Gouverneur ; Vafili alors fait cefler les hou il i tés. Cet acte clc politique fut regardé comme un acte de clémence : on arrache les clefs au Gouverneur ; on ouvre les portes ; PEvêquc ôe les principaux citoyens Portent, ôe prêtent ferment de fidélité à Vafili. Ce Prince entra dans Smolensk en triomphateur, ôe les premiers jours qui fuivirent la reddition de la place, furent des jours de fête ôe d'allégrcffc. Section X. Lc maître de Smolensk oublia bientôt qu'il devoit cette conJ quête a Glinski, &s qu'il la lui avoit promife cn apanage. Cet oubli, cette infidélité aux promeffes, engagèrent Glinski à traiter feercttement avec Sigifmond, pour rentrer en grâce auprès de lui. Avant même que la réconciliation fût confomméc, Glinski rendit un fervicc fignalé au Roi de Pologne, en lui confcillant d'envoyer une armée vers lc Borifthènc pour y furprendre les Ruifes. Les Polonois profitèrent de ce confeil , les furprirent fur les bords de POrcha &: leur livrèrent bataille: elle fut fan-glantc ; une grande partie de la Noblcffc Rullc y perdit la vie ou la liberté. Section XI. La correfpondancc de Glinski fut interceptée & fa trahifon découverte : il fut arrêté, mis aux fers, Ôc enfermé dans une pri-fon : PEvêque fut arrêté de même. Trompé, comme Glinski , dans fes cfpéranccs, il avoit promis à Sigifmond de lui livrer la Ville. Conftantin Oflrojcski s'étoit avancé pour s'en rendre maître , ôc n'avoit amené avec lui qu'une foible armée, dans la per-fuafion où il étoit que le Prélat lui cn feroit ouvrir les portes. Il fc trompoit ; les habitans tombèrent fur les Polonois Ôc les taillèrent en pièces. Section XII. Cette confpiration fut fuivie d'une guerre de neuf ans entre la Rumc ôc la Pologne , pendant laquelle Vafili contracta une alliance avec Maximilicn I, contre Sigifmond, leur ennemi commun. Le traité offcnfif ôc défcnfif fut figné à Gémundc IC4 Août 1514. Vafili n'en tirant aucun avantage, conclut, cn 1525 , une trêve pour fix ans avec la Pologne, Section HISTOIRE DE RUSSIE. Section XIII. 1513. Vafili avoit défigné Chik-Alci , Kan de Kafimof, pour fuccé-dcrà Makmet-Amin , Kan de Kazan. Chik-Alci étoit un Prince difgracié de la Nature, d'un extérieui' révoltant ôe ridicule a la-fois : » laideur étoit accompagnée de longues oreilles, d'un ventre énorme ôe de jambes courtes; ôe fes moyens de déplaire aux Tatars de Kazan ne fc bornoient pas la r nommé par Vafili, ils le regar-doient comme un vaffal dcs.Ruffcs , Se lui cn faifoient fouvent dc# reproches , pour le rappellera l'indépendance. Lc Kan, ennuyé de ces remontrances, traita de rebelles les partifans de la liberté , ôe les fit mourir. Il auroit dû prévoir que cet excès de févérité le rendroit plus odieux encore à la nation; mais il ne prévit rien, ôe de-là une révolte générale. Les habitans de Kazan députèrent fccrcttcmenr vers Mildi - Guérci, Kan de Kriméc , ôe lui demandèrent avec inftanecs fon fils Sapha-Guérei pour les gouverner. Les Députés ramenèrent avec eux le jeune Prince , Ôe Chik-Alci, précipité du trône , fut chatfé de Kàzàn avec le Voïévode Rulîe qui l'y avoit accompagné. Ils errèrent long-tcms , cn proie à tous les befoins a la fois, ôe ne trouvèrent des fecours que fur les bords du Volga. Ce fut là qu'ils rencontrèrent une multitude de Ruflcs, qui étoient venus des Provinces éloignées pêcher dans ce fleuve. Touchés du fort de ces malheureux , les pêcheurs réfoîurent de les accompagner jufqu'à Moskou. On dit qu'ils étoient au nombre de huit à dix mille. La route étoit longue , ôe la chaleur excefïivc ; clic corrompit les provifions ; la nourriture manqua ; on fut réduit à vivre de fruits fauvages, de racines dont on ignoroit les propriétés, ôe même de fubftances animales putréfiées. Les befoins, des ref-fourecs qui étoient des poifons lents, Ôe les fatigues du voyage, Tome IL L 1 166 HISTOIRE DE RUSSIE, firent périr la plus grande, partie dçs compagnons de Chik-Alci: il feroit péri lui-mcmc fi Vafili, inftruit de fes malheurs ôe de fa marche, ne lui eut envoyé des vivres. Section XIV. Chik-Aïei arrive a Moskou, Lc récit de ce qui s'étoit palfé à Kazaii infpire a Vafili de la compaiTion pour lc Kan Ôe de la fureur contre les rebelles. Il lève une armée dont il forme deux diviiions, commandées chacune par fept Voïévodcs. L'une prit la route de terre, l'autre defeendit le Volga fur des barques, ôc fut prcfqifcntièrcmcnt détruite par les Tchérémiflcs avant d'arriver a fa deftination. Pour lui couper lc palfagc , ces barbares avoient rendus impraticables les endroits où lc cours du fleuve cft rcifcrré.par des Iflcs. Au milieu de ces obftacies les barques fe heurtoient, fc brifoient les unes contre les autres , -tandis que les Tchérémiifes , monrés fur des pirogues , entouroient les Ruflcs 6e les tuoient à coups de flèches. Ceux qui échap-poient a cette grêle de traits étoient écrafés par les pierres ôe les poutres que lançoient fur eux d'autres barbares placés fur lc rivage ; plus de 2,5,000 hommes périrent dans lc Volga. Section XV. La divifion envoyée par terre attendoit fur les bords de la Sviaga le corps d'armée qui n'exiftoit plus. Les Tatars l'attaquèrent ôe furent repoufles avec perte : les Ruifes les pourfuivirent jufqu'au Volga. Un grand nombre de ceux qui voulurent le paffer s'y moya ; d'autres fe difpersèrent dans les forêts, ou rentrèrent à Kazan. On dit que cette attaque coûta quarante mille hommes aux Tatars. Enhardis par ec fuccès , les Ruflcs fc flat-toient d'en obtenir de plus décifîfs lorfque les deux armées feroient réunies ; ils furent défabufes de cet cfpoir à Patrivce de HI;,S,T O 1 RE DE RUSSIE. 167 quelques malheureux qui loir raccontèrcnt.le dé fait rc de la notre, la mprt de leurs,compagnons „ la perte de ['artillerie ôc de toutes les proviilons de bouche, Le, n^al étoit fans remède ; les Ruifes ; étoient entourés d'cnnçfnjs.: fans canons-, Oft-rUC pouvoit rien ^entreprendre contre Kazan : la» djfet te fe fit fentir, elle augmenta .de jour cn jour; Paranée fe fondit par fa,,famine., &; Moskou n en revit que quelques débris. S e c f 1 o n XVI: Le malheur cft la plus grande leçon qu'un Prince puîflc recevoir : cette leçon feroit la plus efficace de toutes, fi le tronc n'étoit pas entouré d'hommes intéreffés a troubler le repos des autres. Vafili, après fes revers, demeura tranquille pendant fix ans. Ce terme parut bien long aux ambitieux qui attendoient avec impatience le moment de commander ; ils ne ccflbicnt d'exhorter le Prince à fc venger des Tatars : il réfifta long-tcms ; ils infiftèrent ; il fut ferme encore : mais a force de revenir a la charge, ils lui perfuadèrent que la grandeur de fes forces lui permettait de nouvelles tentatives, ôc il les crut. On forma donc une armée aux dépens de la culture , ôc cette armée marcha fous les ordres de trente Voïévodes : il y cn avoit vingt-neuf de trop , fi lc fuccès dépend de l'unité de pouvoir ôc de la réunion de toutes les volontés en une feule. Section XVII. Il cft impolïiblc de lever une armée cn feerct. Sapha-Guérei fut informé des préparatifs qu'on faifoit contre lui ; ôc quoiqu'il fût malade, il s'occupa de tous les moyens de défenfe : il demanda du fecours aux Nogais, il cn obtint dix mille hommes. Il fit fiiirç autour de la ville un retranchement de palilfades terminées cn Ll ij i*8 H I S T O I RE D E RUSSIE. pointe I Se défendu par de larges foffes. Les Ru (fes trouvèrent CCS difpoiitions faites à leur arrivée ,8c des ennemis bien difpofés a fe défendre. Les fréquentes attaques du retranchement, Se les aflauts qu'ils donnoient a la ville, leur occafionnoicnt des pertes fins fuccès ; &: cette expédition feroit devenue au (fi humiliante pour les Ruflcs que celle de Smolensk, en 1513 , fi la prudence des Tatais eût égalé leur courage. Comme ils ne redoutoient pas l'ennemi, les uns fe repofoient pendant la nuit des fatigues du jour, tandis que les autres remplaçoient les travaux par les plaifirs de la table. Les Ru fies furent "mettre a profit le fommeil qui fui-voit ces Orgies; à fiivcur de Yobfcurité, ils s'avancent jufqu'au retranchement, Se du retranchement aux murs de la ville. Ils mettent le feu aux palifladcs Se aux poutres, Se l'attaque commence : les Tatars, réveillés cn furfaut, n'ont pas le tems de s'armer ; on les maflacrc a la lueur des flammes : lc nombre auquel on porte les morts cft incroyable. Sapha-Guérei, fc voyant hors d'état de refluer long-tems dans le château , oia former un projet, dont l'exécution paroilfoit impofïiblc : mais le tems cil la feule chofe que l'homme ne puifle pas réparer. Lc Kan raifemblc trois mille cavaliers aufli braves fans doute que Skanderbek, s'ouvre un paffage a travers l'armée Ruffe , Se, malgré les bleflures qu'il reçoit, il s'enfuit cn Krimée ■avec là femme Se fes enfans. Section XVIII. S il cft vrai, comme le difent les Chroniques, qu'il ne rcfloit dans Kazan que quatorze mille hommes, il n'étoit pas difficile aux RufTes de s'emparer de cette place. Ils n'en firent rien, par la raifon qu'il y avoit trente Voiévodcs dans l'armée , Se qu'aucun d'eux ne vouloit refter pour défendre cette conquête, ife préférèrent de faire la paix, d'impofer des tributs, de les faire HISTOIRE DE RUSSIE. id9 payer d'avance pour trois années, Se de fe retirer en lâches a la tête d'une armée de cent mille hommes. Section XIX. Vafili fut indigné de la conduite de fes Généraux : ceux qui avoient eu lc moins de part au butin Se aux contributions, accusèrent Ivan Bclski, lc premier des Voiévodcs, d'avoir reçu des Tatars une fomme confidérahje pour trahir les intérêts de la Ruflie. Vafili, qui fentoit la néecifité de punir un grand coupable pour apprendre à vivre aux autres , prononça un arrêt de mort contre Bclski ; mais lc Métropolite obtint la grâce du traître qui fut privé de fes biens, chargé de fers, Se enfermé dans un cachot. Section XX. Les Tatars de Kazan envoyèrent des députés a Moskou , pour demander a Vafili la ratification de la paix qu'ils avoient conclue avec les Voiévodcs , Se pour lc prier de leur donner un Kan. Vafili leur envoya Tchin-Alci , frère de Chik-Alci qu'ils avoient détrôné, Se qui n'étoit âgé que de quinze ans : il lui donna pour confeil un Prince Vafili Penkof. Par cet arrangement, Tchin-Alci n'avoit que le titre de fouverain , Se Penkof exerçoir la fouve-raineté. Cette politique ne produifit pas l'effet que le Grand-Prince s'en étoit promis. La fou million des Tatars n'étoit qu'une feinte; Tchin-Alei n'avoit pas encore régné un an, qu'il lui: maffacré avec fon Namcftnik, Se tous ceux qui leur étoient attachés. Les meurtriers Rappellerait Sapha-Guérci à Kazan. Section XXI. , Lc délabrement de la faute du Tzar étoit trop grand, pour que ce Prince longeât a fc venger des perfides Tatars. 11 moulut en M33 ? après un règne de 18 ans. Ce Prince eut deux époufcs : i°. Salomonéc , fille de Joury Sabourof ; i°. Hélène ? fille du Prince Vafili Glinski : il eut d'elle deux fils , Ivan àC Joury. Salomonée avoit été répudiée en itiy , après vingt ans d'un mariage Itérilc. Pour obtenir ce divorce, il fallut que le Métropolite fe prêtât à la politique du Prince, & que la Prin-cefie fit des vœux monaftiques. Elle eut cette complaifance, SC Vafili eut la dureté de la reléguer dans un monaftère de Karga-pol, où la rigueur de fa captivité furpaifoit encore celle du climat. Ce traitement barbare excita l'indignation de quelques hommes cn place ; mais leur fenfibilité fut punie ou par l'exil, ou par la mort. HISTOIRE Dl R U S S I E. *7i RÈGNE D'IVAN IV, VASILIÉVITZ, Surnommé LE CONQUÉRANT. 1534. Dernière époque de la décadence des Tatars. Deflruclion des Royaumes de Ka\an ÔC d* Afirakan. Section première. i-^e tous les tableaux que Ton peut mettre fous les yeux d'un Jeune Prince, il n'en eft point de plus intéreftant que celui de k vertu avec tous fes attributs, Se celui du vice avec toutes fes horreurs : on l'a dit, ôc nous lc penfons", mais cette vérité exige lln développement. Lc but moral de l'Hiftoire cft d'inftruirc les hommes par l'exemple : pour les inftruire, il faut leur plaire ôc tion pas les révolter. On les rebute par des faits arides, comme On. les révolte par des faits dégoûtans : la vérité doit toujours avoir l'utilité pour but ; elle cft chafte , l'Hiftorien doit être Pur : la décence exige que fon goût foit l'cfclavc des convenances. Ainfi, loin de dclfécher Pcfprit des Lctf eurs par des narrations ftériles, ou de l'abattre par des récits effrayans, l'Hiftorien doit laitier perdre le fouvenir des tems fcandalcux ou méprifablcs, ôc gliftcr fur les époques qui déshonorent l'humanité. Si l'ordre chronologique- exige qu'il en fafle mention, il ne faut, pour airifi dire, montrer 1e carnage, la défolation, les crimes inouis, 1% HISTOIRE DE RUSSIE. qu'en majfc. C'eft Bien allez d'indiquer des horreurs, fans que des détails affreux viennent fouiller les regards Se effrayer l'imagination (i). Telles font les couleurs fous lcfqucllcs on a peint Ivan. Nous allons examiner fa conduite avec impartialité ; ôc s'il cft aulli coupable qu'on lc croit, nous cn ferons juftice, cn le rendant odieux au genre humain. Section II. Ivan étoit âgé de trois ans Se quelques mois lorfqu'il fuccéda a fon père Vafili. HClène Se Glinski furent défignés pour admi-niiurer l'Etat pendant la minorité du jeune Prince. Hélène étoit jeune encore , belle & fentiblc. Un Prince Obolenski en devint amoureux , ôc fut aimé au moment où il déclara fa paiïïon. Bientôt la jalpufie fç permit des propos outrageons fur la conduite (i) Qui ne frémiroit à la lcéture du Règne d'Ivan, traduit cn français par le Rédacteur des Chroniques Rudes ? Y a-t-il de la pudeur à délayer dans dix-fept pages des atrocités qui dévoient relier enfevelics dans les Annales barbares d'où il les a tirées ? Elles f»r-palfcn: tout ce qui a été dit des Caligula, des Néron, des Commode, des Caracalb » des Richard III, &c. La plupart des Hiftoriens ont facrifié la bonne foi à leur rcllei:-timent contre ce Prince ; Se l'on fait que le reflentiment & la flatterie font les archives du rnenfonge, Le Prince Koiubskoi qui étoit paffé de Ruflie cn Pologne, & des Moines qui croyoient avoir à fc plaindre d'Ivan, l'ont peint comme un barbare infenfé, ou comme un monftie né pour commettre de fang-froid les plus grands crimes que li Ru/lie eût encore vus, toute accoutumée qu'elle y étoit. Mais dans un fiècle aufli éclairé que le nôtre, il faut des autorités plus graves que celle des bommmes fufpe&J , pour admettre des faits fi peu vraifemblables. C'eft la remarque d'un Cenfeur judicieux, » A cn croire, dit-il, M. Levefque, toute la Cour d'Ivan étoit alors femblable à une » caverne s les confcils, foit dans les armées Cette confidération devoit les frapper. Un enfant cn tutelle, une Régente qui ne s'occupoit que de fon amour, un favori ambitieux, le poids de l'Etat dans la main des foiblcs, des opérations militaires a entreprendre, des combats a foutenir; il n'en falloit pas tant pour ébranler des hommes qui fembloient nés pour confpirer fous chaque règne. Un parti lé forma cn faveur d'André ; mais comme ce parti étoit trop foible pour lc porter fur lc Trône, il devint la caufe de la mort. Section VU. Pour étouffer la révolte dans fon principe, Obolcnski fe choifit: des foldats dévoués, ôc marcha contre les rebelles. Les* deux armées alloicnt cn venir aux mains, lorfqu'André, au lieu de donner le lignai du combat, négocie, demande fon pardon , l'obtient, jette fes armes, abandonne fon parti, fe remet à la diferétion de fon rival, ôc fe laifte conduire h Moskou. Il y périra le lâche; ;fa mort cft concertée d'avance ! On arrive. Tout ce qu'a promis Obolcnski eft défavoué. André cft arrêté , chargé de chaînes, jette dans un cachot, où d'indignes traitemens accélèrent fa mort. Elle cft fuivie de bien d'autres 1 Tous ceux que le devoir attachoit a ia perfonne , les Officiers qui avoient eu quelque part à fa confiance, les Nobles de fon parti, furent condamnés fans être i73 HISTOIRE DE R U S S I E. entendus, livrés aux tortures, déchirés par le knout ôc enfuite mis à mort. Les rapports de ce trait d'hiîloire avec lc meurtre de Silanus, Pro-Conùil d'Afrique, font trop frappans pour ne pas les rap-pcller au lccleur. Ce meurtre , premier attentat du nouveau règne , fe commit a l'infeu de Néron , comme celui d'André à l'infçu d'Ivan, ôc l'un ôc l'autre par les intrigues d'Agrippinc ôc d'Hélène. Ces deux infortunés ne s'étoient attiré leur haine par aucun coup d'éclat. Silanus étoit un indolent que Caius nommoit la brebis d'or : le même nom convenoit a André. Mais Agrippine avoit fait périr le frère de Silanus, ôc la Régente celui d'André , parce que toutes deux craignoient un vengeur ; elles cn trouvèrent un. Section VIII. Les Souverains n'ont que la police de la terre ; la fuprême légillation appartient a Dieu. Par-tout où l'ordre phyilquc ôc moral cil violé, ce crime prépare la vengeance du Ciel, Ôc la voix de l'innocence l'en fait defeendre. Hélène ne furvécut qu'un inftant à tant de victimes. Lc poifon termina fon règne fean-daleux ôc cruel. Obolcnski fut haché vivant cn place publique, ôc par la main du bourreau. Détournons nos regards ôc portons-les fur Ivan. Section IX, H étoit né bon, ou du moins il étoit encore indifférent ÔC au bien , ôc au mal : il entroit dans fa feptième année. Tremblons pour lui ! Les Intlituteurs font par-tout les greffes de leurs élèves : mais quels Gouverneurs avoit Ivan? Ceux de Britannicus. Les plus proches de fa perfonne étoient ceux qui avoient lc moins d'honneur ôc de fidélité. Brûlant de toutes les paffions HISTOIRE DE RUSSIE. i79 d'un pouvoir illégitime, ils s'étoient emparés de lui a mefurc que fa mère l'avoit oublié. Trois tyrans , les Princes Ivan Ôc Vafili Chouiski, ôc Michel Touchckof, s'accordoient (chofe rare ) a réunir leur crédit, Ôc en avoient autant l'un que l'autre par des moyens différens. Ils fe faifirent de la perfonne d'Ivan , fous le prétexte de lc garder h vue, s'emparèrent des rênes du Gouvernement, pillèrent lc tréfor public, difposèrcnt h leur gré des poffeiïions de l'Etat, Ôc s'y établirent comme dans leurs domaines. Les amis du feu Tzar, les partifans d'Hélène, ôc tous ceux qu'ils foupçonnèrent, furent trouvés coupables ôc punis par l'exil ou par la mort. Le relie fut acheté pour exécuter les complots de ce Triumvirat barbare. S POTION X. Les meurtres ôc les proferiptions alloient fc multiplier : les confcils du fage Vorontfof les fufpcndircnt un moment. Lc jeune Prince commençoit a entrer dans Page ou les organes intellectuels ont des rapports avec les objets qui les affectent. Les attentats commis fous fes yeux lui firent fentir la grandeur de l'injure faite à fon pouvoir enchaîné. Son génie n'étoit pas fait pour plier fous des cfclavcs devenus fes maîtres. L'arrogance de Chouiski le révolta , ÔC contribua a l'éloigner de fa perfonne. Il l'envoya a Volodimir, fous prétexte d'en impofer aux Tatars. Chouiski, perfuadé qu'il n'avoit pas befoin d'être à Moskou pour régner, fe difpofa a partir; mais avant de fe rendre à Volodimir, il remit Ivan fous la garde de ceux qui s'étoient Vendus pour devenir fes complices. Section XI. Les médians fe redoutent ôc s'achètent : les bons s'aiment, fc donnent , fe recherchent mutuellement. Vorontfof engagea do HISTOIRE DE RUSSIE, le jeune Tzar a appeller auprès de lui un homme de bien , Ivan Bclski, parent de ce Siméon, redoutable ennemi de la Ruiiic, Se l'ami de Sigifmond. Ivan lui donna fi confiance , Se cette faveur occaiionnc fa perte. Bclski cft arrêté par les créatures de Chouiski , à rinfçu même du Prince : elles dépêchent un couder à Volodimir; Se fur lavis de ce qui fe paffe à Moskou ,f Chouiski fc révolte , Se fe fait prêter ferment de fidélité par les perfides qui l'accompagnenr à Moskou , où il fait une entrée triomphale. Il y affemble un Confeil, juge Bclski, le condamne à l'exil, réfout en fecret fa perte, n'olant le faire mourir publiquement. Les fidèles ferviteurs du Prince furent arrêtés dans fes appartemens, Se enfuite bannis ou aliaiTinés. Lc jour qui avoit éclairé ces profcri'ptions n'étoit plus : un autre commençoit ; Se Chouiski, pour qui la lenteur du crime étoit insupportable, veut une autre victime. Le Métropolite étoit l'ami de l'infortuné Bclski, lc Tzar Phonoroit de fa confiance : voila deux crimes à punir. La nuit &: la licence de l'anarchie ôtent la penfée de diffimulcr. Les îatcjlitcs pourfuivent lc Prélat jufques dans la chambre a coucher du Prince; ils l'enlèvent, lc maltraitent fous fes yeux : il cil envoyé a Biélofero, où Bclski venoit d'être affaf-finé. C'eft ainfi qu'a Rome, fous le règne de Néron jeune encore Se vertueux, on fiifoit un crime a Julius Dcnfus de fon attachement a Britannicus. C'eft ainfi que Chouiski traitoit la Ruffie comme la plus vile des nations, Se que Moskou reffenv bloit à une Ville prife d'affaut, Section XII. Vorontfof étoit citoyen Se fujct fidèle : il ne falloit qu'un de ces titres pour le perdre. Maltraité cn plein Confeil Se cn préfence du Souverain par les créatures de Chouiski, Vorontfof eût été affifliné, fi, pour lui conferver la vie, Ivan n'eût confenti à fon éloignement HISTOIRE DE RUSSIE. 181 Moskou. Il fut exilé a Koflroma. L'intervalle entre la'vie Se la m°rt, que Chouiski accordoit a fes victimes , n'étoit que la diirancc de Moskou au lieu dé leur exil ; Se Ton peut dire , qu'en la .parcourant, les proferits afliitoient a leurs funérailles. Ces proferiptions nombreufes rclTcmbloicnt au voeu des Her-mandures, vainqueurs des Canes. Le parti vaincu avoit été dévoue à Mars &c a Mercure : vœu fuivant lequel on exterminoit les hommes Se tout ce qui rcfpiroit. Section XIII. La vertu Se la faveur du jeune Prince, furent les caufcs fccrcttcs de la perte des gens de bien. Déformais fans rivaux , Chouiski cpargncra-t-il les citoyens riches Se puiflans ? Non. Après avoir proferitSe tué tous ceux qui font fufpcctslc rclte devient une proie qu'on fe partage, Se l'importancedes crimes de Chouiski , convie fes malvcrfuions. Le foulèvemcnt général ne viendra que long-tcms après; mais Chouiski périra chargé, a jufte titre, de la malédiction du ciel Se de l'exécration de la terre. Son exemple funefle , fes excès cn tout genre, fes attentatsjj imprimeront la haine, la vengeance , la fureur dans lc cœur d'Ivan , Se la mort d'un monftrc fera fui vie du règne d'un tyran. Section XIV. L'infolcncc Se l'opprcfïion rendoient lc joug d'Ivan plus pefint ; Se ces crimes, ces malheurs de l'anarchie, en préparaient d'autres aux Ruflcs. Siméon Bclski , informé de tout ce qui fc paflbit à Moskou , fe rendit auprès de Sapha-Guérci, Kan de Kriméc, pour l'engager a rompre la paix avec la Ruflie, L'ambition du Kan féconda la haine de Bclski : l'cfpérance d'une conquête facile fit armer la Horde entière ; Se les Turcs qui ont intérêt a cette expédition, fourniifent aux Tatars des hommes Se de Tome IL N n l'artillerie. De fi grands préparatifs fufpendirent les intrigues ÔC les fa&ions qui divifoient les RulTes : ils comprirent, pour la première fois , que la force ôc le falut des Etats dépendent de la réunion de toutes les Volontés en une feule. Ils fe réunirent donc, ôc ce fut a qui offrirait fes richeffes , fes cfclaves ÔC fon fang pour la Patrie. Voila deux Corps de Nation fous les armesr ôc qui cherchent à cn^Venir aux mains avec une ardeur égale. Section XV. Déjà la Horde alloit traverfer l'Oka, lorfqu un corps détaché de l'armée Ruffe fc préfente fur la rive oppoféc. D'aurrcs troupes fc fuccèdent, comme les flots font fuivis par les flots. Le Kan, qui s'étoit flatté de pénétrer fans obflacle dans des Provinces fans défenfe, croyant que Bclski Pavoit trompé , lui cn fait de fanglans reproches, ôc renonce à fon entreprife. Il ordonne la retraite; elle cft précipitée , Ôc dans la fuite les Tatars "aillent aux Ruffes qui les pourfuivent, leurs provifions, leurs chevaux Ôc leurs chariots , ôc gagnent avec peine le Don qu'ils paffent à la nage. Voila oii aboutirent ces préparatifs formidables de part ôc d'autre. Que de grands mouvemens les hommes ordinaires fe donnent pour de petits objets ! Que de grands projets conçus par des Nains ! Que de grandes réputations pour de minces fuccès ! Section XVI. Ce ban ôc cet arrière-ban de deux Nations rivales, dont chacune avoit affaire a toutes les forces d'un Etat, ôc cette victoire des Ruflcs remportée fans combat, infpirèrent a Ivan le premier fentiment de fes forces : il avoit eu lc malheur pour maître, ÔC il lui devoit beaucoup j le malheur qui exerce les rcflbrts du cceur ôc de l'ame, abrège toujours lc terme ordinaire de l'enfance dans l'homme deftiné par la nature à être un grand homme. HISTOIRE DE RUSSIE. i8j Ivan oublié de fa mère, ne connut point ce fade d étiquette qui entoure les Princes dès leur berceau : il n'avoit reçu que la première éducation commune a tous les hommes. Cette éducation cft la meilleure de toutes pour les Princes, knfqu'cn les élevant dans une égalité parfaite avec les Seigneurs de leur Cour , on place dans leurs cœurs les germes des vérités qui doivent être la règle de leur conduite , quand ils feront en état de les entendre. Mais l'ignorance des Gouverneurs d'Ivan Se Poubli de leurs devoirs, avoient été caufe qu'il fe prêtoit aux caprices Se aux fantaifies impérieufes de l'enfance. C'eft de-là que date le defpotifmc de Pindividu fur fes femblablcs ; Se il n'eft plus tems de briier la volonté de l'homme lorfqu'il peut tout. Ivan fuça donc, pour ainfi dire, avec le lait la maladie du def-potifme, quoique la dépendance fous laquelle on l'avoit tenu lui eût appris de bonne-heure, Se fous tous les rapports polilbles , qu'il n'étoit qu'un homme. Mais quelle leçon le Trône ne fait-il pas oublier 1 Section XVII. Avant de former les ombres qui terniront l'éclat du règne d'Ivan , il faut peindre ce Prince au fortir des mains de la nature, Se dans fon adolefcencc. Nous confidérerons enfuite les actions de fa virilité , avec leurs circonftanccs , indépendamment de l'admiration des uns Se du blâme des autres. De Paveu même des Annaliftcs qui le ménagent le moins, Ivan réunilfoit les qualités phyfiques amorales qui font propres aux hommes extraordinaires. Un corps robufte, de Padrefle dans les exercices , du génie, des talcns naturels , un jugement prématuré , de l'amour pour l'ordre & la difciplinc, de la fermeté Se du courage; Ivan réunifient tout cela. Heureux il Part, d'accord avec la nature, avoit fu tirer parti d'un fonds fi riehc 1 L'art, en Ruflie, avoit fait divorce avec la nature ; des Instituteurs igno- Nn ij rans ou barbares étouffoient le feu facré qu'ils auroient dû entretenir , Ôc déformoient la raifon de leurs élèves , a-peu-près comme le majilot, ferré par une nourrice imprudente , gêne, rend contrefait le malheureux enfant confié a fes foins. Mais ceux que la nature deftinc a commander aux autres , ne font point arrêtés par des obftaclcs : ils fc forment, pour ainfi dire, d'eux-mêmes. Ivan n'étoit âgé que de quatorze ans , lorfqu'il eut lc courage de s'armer a la fois du feeptre Ôc du glaive. 11 aflcmblcles Grands de la Nation Ôc leur tient ce difeours : » Ifiu du fang de Rourik , >î je fuis le feul héritier de la Couronne de mes ancêtres, ôc vous >3 m'avez prêté ferment de fidélité lorfque j'étois encore au ïîb:reeau. Cependant, a la faveur de ma jeunefle, des infenfés .» furieux fe font emparé de la fouverainc Puiflancc ; ils ont a rendu funefte lc pouvoir du Trône, en maniant un feeptre « que le droit ÔC la nature nf ont donné. Ils ont confondu les >î droits du.Prince avec ceux des fujets , mes poficilions avec leurs »> domaines, les revenus de l'Etat avec ceux de leurs maifons; » ils m'ont enlevé les braves qui étoient l'appui de mon Trône : )j je fuis Maître aujourd'hui ; je veux régner pour confoler les >3 [bibles, punir les coupables, ôc donner l'exemple a tous ci. Il dit &: commande. Sa voix, foutenue du feu de fes regards, fait trembler Chouiski ; la crainte tient fes complices immobiles.- Il cft arrêté avec les foutiens de fon arrogance. Leurs attentats étoient publics, les interrogatoires inutiles : Ivan prononça leur arrêt de mort, ôc cet acte de jufticc fit tout rentrer fous Pobéiilance. Section XVIII. ■ ^rwi*L.. I54y-,1 h l ion b, wwm Ivan cft délivré de les opprefteurs. Quel ufage fcra-t-il de là liberté? Il cft Maître abfolu ; il a le cœur ardent, Pame jmpé-tueufe, lc caractère aigri par la contrainte; il entre dans Page orageux des panions ; il va plier fous leur joug ; la licence Se la débauche marqueront le paffage de la dépendance a la liberté, & le feeptre de la jufticc deviendra Pinftrumcnt des vices les plus infâmes. La débauche rcflcmblc au jeu qui rapproche, qui confond tous les Etats : pat la même raifon que les plus grands joueurs font les mieux accueillis â une banque de Pharaon, les plus débauchés des Ruffes font admis dans lafociété d'Ivan. Mais fes débauches ne fe bornent point a fa Cour; Se comme s'il avoit cn vue de détruire les loix de la pudeur Se des bien-féanecs , Se de fubltit uer le fcandale à leur place , il veut que le vice devienne une coutume , Se la brutalité la pafïion dominante. Lorfqu'un Prince ne prend de la grandeur fuprême que lc pouvoir de fatisfairc à fes diilblutions, il devroit du moins s'épargner le foin de les rendre publiques. Quelles font les loix fins les mœurs ? Quelles font l-és mœurs -d'un''Peuple lorfque les vices du Prince marchent a vifige découvert? Les Loix , les Mœurs, lc Prince Se les Sujets font barbares. Ce qui •fuit va le prouver. • S V, C T i ON XIX. ■r.-,- moq m .-, ii j> ; r-J Air. . j) , • h . • .Jd \ tlç Les favoris d'Ivan rcffcmbloicnt aux mignons de Henri III, Se leur corruption fut la caufe des maux que firent ces deux Princes contemporains. Enhardis, dans les deux Cours, par Pcfpoir dé l'impunité, ces favoris; loin de mafquer leurs vices, cri affiehoient la publicité. La tyrannie effrénée des favoris du Prince Bâille n'épargna ni les rangs, ni les fexes, ni les âges : fe faifant un plaifïr du meurtre Se une gloire de fes forfaits', la fpoliation, le viol, les maffacres furent les fpectacles des Mofcovitcs; &rfvan lui-même devint fourd â la voix de l'humanité, aux gémiffemens de l'innocence, aux imprécations de l'honneur outragé. N'eft-ce pas allez que les Princes Paient des hommes ôc qu'ils cn aient les foibleffcs ; nuit - il encore que de lâches adulateurs ÔC des cfclavcs corrompus cherchent à tromper leurs ames faciles > Sur lc Tronc, l'oubli d'un feul devoir enfante fouvent plus de maux, que la politique la plus éclairée n'en peut extirper en plufieurs fièclcs. Section XX. Le délire des pallions d'Ivan dura pendant, deux ans, fans que ce long accès énervât la vigueur de fon ame. C'eft à cette époque qu'il fe fit couronner folemncllcmcnt par le Métropolite , ôc fon couronnement fut accompagné d'une cérémonie inconnue juf-quc-la aux Ruifes. Ivan prit la Couronne qui avoit appartenu à Conftantin Monomaquc , Empereur de Conftantinoplc , ôc voulut qu'on lui donnât conftamment le titre de Tzar. La cérémonie du couronnement fut fuivie du mariage d'Ivan avec Anaf-tafie, fille de Roman Jouriévitz Romanof, L'amour aveugle avoit cçaré lc Tzar, l'amour vertueux va lc faire rentrer dans lc devoir. Mais ne vous prelfez pas de juger l'homme ; les premières im-prclFions fc gravent il profondément dans lc cœur naiflant, qu'il faut s'attendre à tout pour n'être étonné de rien. Anaftafie , aimable, douce, fpirituelle, avoit tout ce qu'il faut pour captiver fon époux, Un cœur ingénu, des attraits que la candeur rendoit plus puillans ; cette fierté noble ôc décente que la vertu fait infpircr, dévoient régénérer dans lc cœur d Ivan les fentimens de la nature que la contagion du vice avoit altérés. Les qualités cftimablcs de l'époufc, lui attirèrent l'amour ôc la confiance de l'époux. Dès qu'elle eut pris de Pafcendant fur fon cfprit, elle ofa lui donner des confcils. La fenfibilité, l'humanité , la fiigcife les diaèrent. Dans un de ces épanchemens de Pâme ou la tendrefte triomphe de tout, clic lui dit : »» quelle que » foit Pelpérancc qui flatte mon cœur, votre gloire m'oblige à >» vous rappcller vos égarcmcns, &; a vous recommander le bon-» heur des Ruffes opprimés par vos favoris. Pouvant vous rendre » redoutable , préférez d'être utile : la flatterie tient d'une main *5 Penccns, Se le poignard de l'autre : fa voix perfide encourage Jî les vices qui détruifent les Empires ; la main de la vertu les » fonde ou les relève , les foutient, les perpétue. Sans elle , le >5 luftre du Tronc Se fon plus grand éclat n'eft qu'une ombre » vaine. Eloignez des hommes corrompus Se corrupteurs : les « opprefleurs de la Patrie font les plus dangereux ennemis du » Prince. Soyez vertueux : méritez l'amour de vos Sujets; qu'ils «trouvent un père dans un maître, Se qu'ils puiilent fc réjouir H avec moi de votre grandeur Se de leur félicité ! Une feule »s larme que l'amour arrache au peuple cft plus précieufe pour «le Monarque, que tous les attributs de la majefté, Craignez « Dieu , régnez par la jufticc, vous trouverez le bonheur en vous-« même Se autour de vous ; vous trouverez un appui dans le » ciel, dans vos vertus, dans les bras de vos Sujets, dans les rc-»gards de vos voifins ; vous réunirez toutes les Puiffanccs, Se >5 tous les efforts viendront s'abattre à vos pieds et. Ivan étoit né bon, Se avoit les inclinations portées à la juftice. Le difeours touchant d'Anaftafic fut un trait de lumière qui rendit le Tzar a lui-même : les bouffons, les flatteurs, les roués ou les rouables, furent chaffés de la Cour, Se remplacés par des hommes dignes d'être les confcils Se les organes de la volonté du Prince. Dirigé par la fagefle ôe les lumières de l'expérience, Ivan fe fit chérir par fon affabilité, Se révérer par l'équité de fes jugemens. Le riche Se le pauvre curent auprès de lui le même accès. Les honneurs, les dignités, la fortune, devinrent Papa-nage du mérite Se des talcns. Tel fut le triomplc de la vertu fur le vice. Section XXI. Mais la reforme des moeurs d'Ivan étoit plus facile que la victoire fur les préjugés de la nation : ce Prince l'éprouva. Peu de tems après fon mariage , lc feu prit au quaitier des boutiques réunies dans une même enceinte : elles furent confu-niées avec toutes les marchandifes. Cet incendie fi:t fuivi d'un autre plus deftruclcur encore. Le Palais du Souverain 8c les deux tiers de Moskou furent réduits en cendres : piès de deux mille hommes périrent dans les flammes. Si les voleurs profitèrent de ce dé taure , les envieux fai firent cette conjoncture pour perdre une famille chérie du Tzar. Les ennemis des Glinski perfuadèrent au peuple que ce double incendie ne venoit point de caufcs naturelles, 8c qu'il falloit l'attribuer aux maléfices de quelques forciers. Ce bruit infenfé fc répand ; il cft répété de pioche cn proche. Lc Clergé Ôc les Grands s'alfemblcnc fur la place , fe demandent mutuellement quel peut être le monflrc auteur de l'incendie. On dit que le Clergé avoit a fe plaindre des Glinski, 8c que plufieurs Eccléfiaftiqucs, élevant la voix, dirent » Que la Princcffe Anna Glinski étoit forci ère ; qu'elle » avoit arraché le cœur d'un homme, Pavoit plongé trois fois «dans de l'eau enchantée, 8c qu'enfuite elle s'étoit promenée m dans la Ville, cn jettant de l'eau diabolique fur la plus grande » partie des maifons «. Cette aceufation abfurdc eut des fuites atroces. La Princcffe aceufée étoit à la campagne; un de fes fils étoit malhcurcufc-ment reflé a Moskou, 8c fe trouvoit dans l'aifemblée. Il veut juftifïcr fa mère; on le menace; il fe réfugie dans une Eglife. Les Boyari l'y poutfuivent, le mauacrent au pied de l'autel. Ses connoiflanccs, fes amis, fes domeftiques fubiffent le même fort. Les biens de cette famille infortunée font livrés au pillage, ôc HISTOIRE DE RUSSIE. 18? fa mémoire a l'exécration publique. La fureur du Clergé furpalfa celle des envieux. Il eut l'audace de fc rendre cn corps au Palais, & de reprocher au Tzar la protection qu'il accordoit aux Glinski ; il finit par lui ordonner, de la part de Dieu, de lui livrer la Princcifc Anna , ôc celui de fes fils qu'elle avoit auprès d'elle. La fermeté d'Ivan échoua dans cette occafîon ; il ne fe crut pas aifez fort dans une circonftancc fi critique, pour réfiftcr au fou-lèvcmcnt général ; il promit de livrer la famille qu'il n'ofoit protéger ouvertement : mais il lui fit favoir ce qui fe paffoit, ôc lui ordonna de fuir. Eft-ce prudence ou foiblefic de la part d'Ivan. Si cette condcfcendancc fut une foiblelfc, elle fut aulli la dernière de fon règne. Si, comme il cft vrai, l'ignorance, la fuperftition, lc fanatifmc Se la barbarie font inféparablcs, ôc fi, cn faifant le tour du globe, elles produifent par-tout les mêmes fureurs Se les mêmes excès ; quelle rcconnoiflancc l'humanité entiète ne doit-elle pas aux Princes Inftituteurs SC Légiflatcurs, qui multiplient les liens propres à rapprocher l'homme de l'homme, pour les unir plus étroitement a l'Etat ôc à la Société ? Après avoir payé ce tribut de reconnoiflanec aux Princes bienfaiteurs de l'humanité , la première couronne civique doit être pour le fage dont les écrits touchans ôc lumineux auront eu pour but celui de rendre les hommes meilleurs en les éclairant. Voilà la récompenfe du fige : l'anathême, au contraire, fera pour lc fophifte qui, loin d'éclairer la raifon, l'étonne pour l'égarer par des paradoxes captieux ; qui, au lieu d'émouvoir les ames par le développement des fentimens de la nature ôc des vertus fociales, fippe tous- les principes de la morale, de la légiflation, de l'obéiffancc ôc de la fidélité, fans lefquels l'homme devient lc plus redoutable ennemi de l'homme. Tome IL Oo Section XXII. En montant fur lc Trône de fes Ancêtres, Ivan fe préparoit à fc placer un jour fur celui des Tatars de Kazan ôc d'Aftrakan. A mefurc que le fentiment de fa force fe développe, il fe propofe de la faire éprouver aux opprefleurs de la Ruflie. Les fa étions qui divifoient les différentes Hordes Ôc leur afFoibliiTemcnt mutuel , invitoient ce Prince a entrer dans la carrière ; mais pour la parcourir avec gloire, il falloit des troupes mieux difeiplinées ôc mieux armées que ne l'a voient été jufquc-là celles de Ruflie, compofées d'hommes raffcmblés h la hâte, armés à leur volonté ; d habitans des villes qui n'avoient aucune connoiffanec de l'art militaire, qui exerçoient différentes profeflions, Ôc qui ne pouvoient refler long-tcms fous les drapeaux : cette milice féodale ÔC anarchique a-la fois n avoit d'autre idée de l'ordre ôc de la fubordi nation, que de dévafter fans règle &: s'approprier fans titre fous les bannières des grands ValTaux : ceux-ci n'a-voienr qu'un intérêt commun, ôc c'étoit celui de conferver chacun leur puiflancc privée, ôc non d'affermir la puiffanec publique. Qu'cft-cc qu'un Etat où il n'y a de libres que ceux qui commandent , Ôc où ces derniers mêmes n'ont aucune loi pour les défendre quand lc Prince veut être fourd ? Tel étoit l'état de la Ruflie. Convaincu que fa pofition ne lui permettait aucun grand projet, Ivan ne voulut pas fe compromettre par des entreprifes au-deflus de fes forces, ni allumer une guerre qu'il n'auroit pas été en état de faire ceffer quand il Pauroit voulu. La prudence lui intpira donc la modération, &: fa politique s'occupa des moyens également propres a montrer aux grands Vaifaux fe puiflancc indiviflblc ôc abfoluc , comme protection ? comme fecours, en les rangeant tous dans la même clafle, ch les aflïi-jettiflant aux mêmes ferviecs, aux mêmes devoirs. Pour parvenir ♦ HISTOIRE DE RUSSIE. z9i à ce but, il falloit de la fermeté dans lc caractère, du courage dans lame, de la juiticc dans lc cœur, ôc une milice aulli fou-mife à l'autorité du Prince qu'à la difeipline militaire. Ivan établit la Milice de Strcltfî, ou Archers; il la fit exercer ôc L'arma de fufils : jufquc-là , Parc étoit prcfquc la feule arme des Ruffes. Ivan forma fa garde d'une partie de ce nouveau corps : le rcflc fut employé dans les armées. La Ruflie vit alors, pour la première fois, des troupes réglées , des foldats toujours fous les armes, ÔC une Milice prête à marcher à Pordrc du Souverain. Section XXIII. 1549. Tandis qu'Ivan s'occupoit de ce grand objet, les Tatars par leurs vices , leurs prétentions , leurs écarts 6c leurs défunions , préparoient le retour des droits de la nation Ruffe. Les différentes factions qui troubloient lc Royaume de Kazan, fc réunirent pour ôter la Puiffanec à celui qui cn avoit lc titre : Sapha - Guéréi détrôné, chaifé , fe réfugia au-delà du Jaïk, auprès dloulfoup, Chef de la horde des Nogaïs. Après cette révolte , les Tatars de Kazan réclamèrent la protection du Tzar, ôc lui demandèrent le Prince Chik-Alci, que Vafili avoit fait enfermer à Biéloféro„ ôc à qui la Régente avoit rendu la liberté , dans lc deflein de donner de l'inquiétude à Sapha-Guéréi, en fc fervant de lui au befoin comme d'un épouvantail. Le Tzar fe prêta à la demande, ôc le nouveau Kan fc mit cn route avec une efeorte Ruffe ôc deux mille Tarars de Kazimof Ceux de Kazan vinrent à fa rencontre , Ôc lui rendirent de grands honneurs à fon arrivée dans la ville. Ces démonflrations cachoient la plus noire perfidie. Tous les Mourza que Chik-Alci avoit amenés avec lui, fuient arrêtés, emprifonnés, ôc le refte de Pcfcortc fut maffacré dans la campagne. Oo ij i9t HISTOIRE DE RUSSIE. Les Voiévodcs d'Ivan échappes au carnage, furent rendre compte à leur Maître de cette conduite atroce. Section XXIV. Chik-Aléi, Maître fans pouvoir , Chef fans parti , moins Souverain que prifonnier, méprifablc, méprifé Se haï, fit ufage de l'unique rcifource qui lui reftoit pour diiïïper les préventions que les Tatars avoient contre lui. Il difïimula fon injure, Se cacha & haine fous les dehors de la bienveillance. Mais les careffes Se les préfens qu'il fit, les fêtes Se les repas qu'il donna, n'aboutirent qu'à le faire méprifer davantage. Dupe de fon artifice , Chik-Aléi réfolut d'abandonner des fujets qui lui don-noient des fers. Mais il eft obfervé, Se la fuite difficile. Il enivre Se les Grands Se le peuple, Se profite de Tivrcffc générale pour s'échapper pendant la nuit, avec un petit nombre des fiens. Sapha-Guéréi fut rappelle à Kazan. Section XXV. Ivan différa la vengeance de cette trahifon jufqu'au printems fuivant. Il envoya des Streltii avec un corps de troupes légères faire des ravages dans lc Royaume de Kazan. Après l'avoir dévafté, fait trois mille prifonniers Se tué vingt mille Tatars dans plufieurs rencontres, les Ruflcs vinrent rendre compte de leur commiflîon au Tzar. Les Tatars qui les fuivoient de loin, fc vengèrent de ce brigandage par les mêmes moyens : les Ruflcs innocens payèrent pour les Ruflcs deftructeurs. Section XXVL Cette année fut féconde cn évènemens. Ivan, convaincu de l'infuffifance des anciennes loix de fon pays, convoqua l'aifein> bléc des Nobles , Se fournit à leuts difculTions les articles du Code qu'il avoit rédigé , Se qui porte lc noua de Soudebnïk. L'atticlc des combats judiciaires qu'Ivan vouloit proferire, fut - généralement contredit : tant les ufages barbares étoient facrés pour les Ruffes 1 Dans la même année, Sapha-Guéréi mourut d'une chute de cheval. Il laiffoit un fils dans l'enfance ; il nomma Régente Sumbck, mère du jeune Prince, Se la plus chérie de fes femmes. Cet événement imprévu détermina Ivan à marcher contre Kazan a la tête d'une armée formidable. Il éprouva des revers : avant d'arriver à fa deftination, une partie de cette armée périt de fatigues Se de froid. Elle arriva cependant devant la ville. Après trois mois d'affauts Se de manœuvres inutiles, lc dégel furvint, Se l'impolfibilité d'établir des batteries obligea le Tzar à lever lc fiégc Se à reprendre la route de Moskou. Section XXVII. Lc revers qu'Ivan venoit d'éprouver, lui fit comprendre que pour réduire les Tatars, il devoit employer d'autres moyens que ceux de battre les murailles avec d'énormes canons , dont les Ruffes ignoroient encore les manœuvres. Il avoit remarqué à vingt vérités de Kazan Se à l'embouchure de la Sviaga, une montagne efearpéeril réfolut d'y conftruirc une petite ville qui domincroit celle de Kazan, Se qui pourrait cn rendre la conquête plus facile. Cette idée l'occupa pendant la route, Se dès qu'il fut arrivé à Moskou, il prit les moyens propres a l'exécution de ce projet. II affembla un Confeil oii aiïïfta Chik - Aléi, détrôné pour la féconde fois. Le Tzar y tint à-peu-près le langage de Corbulon, lorfqu'il réfolut de réduire les Arméniens. Le Lecteur fc rappelle que ce Romain, après avoir reconnu les 23 de fes cfclavcs « : nous difons rendit, parce que le don de la liberté ne peut être qu'une reftitution. Ce fut aufli le voeu des Tatars pour la conservation de la leur, qui fit donner le-nom d'Adfchi-Tarkan à la ville nouvelle. Il fuit de-là, qu'Aftrakan avoit été une portion de l'Empire de Ruflie, long-tcms avant qu'Ivan la fournît de nouveau. Les archives de cette Ville rapportent 55 : Que Mcftiflaf Volodimirovitz fit conftruirc une Egli fc 55 cn pierres à Tmoutarakan «. En effet, ce ne fut qu'en 12.37 que les Ruffes perdirent le Royaume d'Aftrakan, à l'époque même où Batou-Sagin ravagea la Ruffie, &c répandit fes Tatars fur les rives du Volga- Deux cents quinze ans s'écoulèrent avant que ce Royaume rentrât fous la pollcflion de fes anciens Maîtres. Il devoit y rentrer fous Ivan Vafiliévitz II : le préfagc le plus finiftrc ôc lc plus infaillible pour les Tatars, étoit leur dégénération. Celui qui a ofé dire que les habiles Jce'le'rats réujjtjfent par leurs vices, comme les gens de bien par leurs vertus , a prononcé Ull blafphêmc qui fert de texte aux méchans. Section XLL On a vu ( Section XXXIX ) qu'Abdoul - Akman s'étoit rendu tributaire du Tzar , ôc que plufieurs Chefs de fa nation , dont plufieurs même étoient du fang royal, entrèrent au fervicc d'Ivan. Emourgéi, que les Tatars nomment ï mtourtfchéi3 fut le fuccefleut d'Abdoul, &: rendit hommage au Tzar. L'hommage n'étoit pas fincère. Emourgéi reçut aufli mal l'Ambafiàdcur de RuiTic, qu'Ivan avoit bien accueilli le-ficn. Ce mauvais procédé fut lc germe de la guerre qui eut lieu peu de tems après. Mais voyons groflïr l'orage. Ifmael Myrfa , ôc quelques autres Princes Tatars Nogaïs, fe plaignirent au Tzar, des offcnfes&: des injuftiecs qu'Emourgéi leur fsdfoit éprouver. Leurs députés étoient chargés d'implorer Paflîftance d'Ivan contre un ennemi commun , ôc de Palfurer qu'ils le fecondcroientdc leurs perfonnes ôc de toutes leurs forces, s'il vouloit fe tendre dans le Nogaïa avec une armée. Ivan fe prêta volontiers aux inftanecs des Tatars , a condition que s'il parvenoit a foumettre le Royaume d'Aftrakan, Ifmael Myrfa lui enverroit à Moskou fon fils en otage, ôc qnc lui, Ifmael, pafte-roit lc Jaïk , pour attaquer le Prince Ifoup qui rctenoit prifonnicr un Envoyé Ruffe. Ces conditions ayant été acceptées , le Tzar envoya une forte armée contre Aftrakan. Les Ruffes, informés qu'à leur approche Emourgéi avoit abandonné fa Capitale, s'y rendirent en diligence. Les habitans leur cn ouvrirent les portes, ôc cette prife de poifeflion ne coûta pas une goutte de fimg. Section XLII. Emourgéi ne s'étoit éloigné d'Aftrakan que de huit verftes ; il avoit établi fon camp dans une pofition avantageufe. Les Rufles vont l'y attaquer; le Tatar fuit a leur approche -, ilsreftent maîtres du champ de bataille. Après cette expédition , ils reviennent fur Lurs pas, rentrent dans la ville, tiennent confeil , 6c proclament Dervifeh-Alé, Roi d'Aftrakan. Les habitans prêtèrent deux fer-mens de fidélité ; l'un au Tzar, l'autre au nouveau Souverain qu'on venoit de leur donner. Section XLII I, Après avoir rétabli l'ordre, 6c laiffé une forte garnilbn dans Aftrakan ; l'armée Ruffe fc partagea cn différais corps, qui furent à la pourfuitc d'Emourgéi : ils eurent le bonheur d'atteindre une petite troupe de Tatars.qui efeortoit l'argent & les effets précieux du Kan. Après s'être emparé du tréfor, les prifonniers leur apprirent que lc Serrail de leur Prince étoit dans les environs de Syf-mofchag : lc rapport fe trouva jufte: quatre Reines furent prifcs avec leurs familles. Emourgéi avoit gagné le large : il avoit tra-verfé les marais de Mofchag, pour fc rendre à Karaboulat avec toute la noblciTc d'Aftrakan 6c un gros corps d'armée. Les Ruffes le pourfuivent, l'atteignent, l'attaquent, fe rendent maîtres une féconde fois de fon camp. Peu s'en fallut qu'il ne tombât dans les mains de l'ennemi; mais il eut le bonheur de fc fauver vers lc lac Béloé , 6c dc-là à Azof avec vingt des Tatars qui lui étoient le plus dévoués.. Les Ruffes avoient beau jeu. Des foldats trem-blans, un Chef tout hors de lui-même , ne fichant plus fc fervir de fes oreilles ni de fa langue , ni fuivre les confcils des autres, ni énoncer les ficns, allant, venant, félon les clameurs de l'ennemi > ordonnant ce qu'il avoit défendu , défendant ce qu'il Venoit d'ordonner. Avec les foiblcs, l'audace lui tcnoit lieu de déguifement; il étoit lâche, même devant fes égaux. Sourd aux confcils vigoureux, il ne parloit de guerre qu'au milieu des fef-tins ; ôc fes foldats licentieux n'étoient que les meflagers de fes débauches. Section XLIV. La défaite d'Emourgéi ôc la prife d'Aftrakan , consomment la ruine des Royaumes Tatars. S'ils culfcnt eu des forterefles ôc des troupes difeiplinées , une journée ne décideroit pas de leur fortune. Les Etats qui n'ont d'autres défenfes que des armées, dépendent autant du hafard, que du Prince qui règne. Les conquêtes de plufieurs fièclcs fe perdent dans quelques heures, ôc la fureté du vainqueur ne dure pas plus que le tems qui cft entre le combat ôc la victoire: ce tems cft en raifon de la diftanec du bonheur au malheur , qui rarement font éloignés l'un de l'autre. Mais, dira-t-on, la guerre a fa fource dans les paftions des hommes, ôc les pallions nailTcnt ÔC ne meurent qu'avec eux : il y aura donc toujours des guerres, même fans forterefles ôc fans troupes difeiplinées. L'objection n'eft pas fans réplique: il y aura toujours des guerres tant que la faine politique ne fera pas d'accord avec la morale , ôc que de concert elles ne tempéreront pas ce délai inià-tiable d'autorité ôc de richeflès. Mais les lumières acquifes rendent déjà les guerres moins fréquentes ôc moins deftruétives ; ôc c'ett un grand pas de fait cn faveur de l'humanité. Les lumières , en éclairant l'efprit ôc le cœur, adoucifient les mœurs des guerriers ; ôc la fenfibiliré qui modère Peffcrvcfccnce de la pafïion de la gloire, influe fur le caraélère de fes héros. On ne fauroit donc trop éclairer les hommes fur les dangers ôc les malheurs qui précèdent , qui accompagnent, qui fuivent le défir de la gloire. La guerre la plus heureufe n cft qu'une glorieufc calamité ; elle appauvrit l'état, elle énerve les loix, elle dépeuple les provinces, clic nourrit mille abus dcftru&curs ; elle affoiblit l'Empire qu'elle étend. Si une paix bien conduite i (i une adminiftration vigilante , il des foins paternels ne réparent les.maux qu'elle a faits, le plus beau monument de la gloire de l'Etat, cft le premier fignal de là décadence. Lorfque l'Empereur Vou-Ti voulut éloigner les Huns des frontières de la Chine, le Mandarin Goéi-Siamofi lui faire les remontrances qui fui vent. ■» Vouloir appaifer les troubles de l'Pmpirc «î par la force des armes, c'eft une guerre de juftice ; la victoire «l'accompagne. S'oppofcr vigoureufement à l'ennemi injufte , w c'eft une guerre de néceftité ; lc fuccès la couronne. Prendre w les armes fans caufe importante 8c" par haine , c'eft une guerre « de folie &: de fureur; on court de grands dangers. Envahir les >î Etats d'autrui pour s'enrichir de fes dépouilles , c'eft une guerre » d'avarice Ôc de cupidité , dans laquelle on ne réuftït pas. Une « guerre d'ambition ôc d'orgueil, dont les fuites font toujours » fàchcufcs, cft celle qu'on entreprend pour acquérir de la gloire, »? illuftrer fa famille , &c faire trembler fes voifins. La plus dange-»> reufe de toutes les maladies du cœur, cft l'amour d'une pareille » célébrité. Ce font là autant de maximes fondées fur les décrets » du Ciel. Aujourd'hui les Tatars recherchent la paix ; ils nous « rendent ce qu'ils nous ont pris ; ils lauTcnt nos frontières tran-» quilles ; ils ne nous conteftent que le pays des Igours. J'apprends »5 que Votre Majefté veut envoyer fes Généraux pour lc conquérir : » quel nom peut-on donner à cette guerre > L'état cft rempli de » défordres, les peuples de vos frontières font vexés ôc miféra-» blcs, le partage de vos troupes achèvera de les accabler. Que vos » armes foient viétorieufes, ne fera-cc pas toujours un fujct de m deuil? Les plus corrompus ont le plus de force pour fufeiter le » trouble ôc la difeorde ; mais la paix ôc la tranquillité font Pou-» vrage de la vertu. C'eft pour rendre la vôtre inutile que l'on w vous confeille la guerre. Les méchans fe hâtent d'appliquer de >î toutes leurs forces à leur objet, l'inltrument qui peut les fervir: " ils font plus noirs encore dans les deifeins qu'ils infpirent, que » dans ceux qu'ils exécutent, par la raifon que les rifqucs, l'odieux , « Se la peine de l'exécution les arrêtent, tandis que dans le confeil » il y a moins d'inconvénients pour eux à lâcher le frein à leurs »5 vices. J'ai dit : mon cœur cft fatisfait ; vous pouvez difpofcr » de ma tête «. . L'Empereur ne difpofa que de fon amitié , de fon eftime, Se de la place de premier Miniftrc en faveur de ce bon Mandarin. Section XLV. A la nouvelle de la conquête d'Aftrakan , les Tatars qui S'étoient tenus cachés jufqu'alors fc montrèrent, Se ceux qui étoient difpcrfés fe réunirent en un corps..Perfonne n'exhortoit à (butenir lc parti d'Emourgéi : beaucoup engageoit à le quitter: il étoit vil SC tyran. C'étoit à qui paiïcroit le plutôt du côté du Vainqueur , pour s'affiner de fes bonnes grâces. L'unique combat fut déformais pour choiiir des Députés Se les dépêcher au Général victorieux. La députation fut bien reçue:on indiqua iin jour auquel tous ceux qui vouloient être compris dans le pardon accordé, dévoient fc rendre a Aftrakan. On vit arriver à la têtc&dcs Députés les Princes Iraklefch , Ifchïm Se Ali, accompagnés de leurs familles, Se fuivis de leurs fujets. Enhouvat-A-zéy Se trois mille cavaliers, cinq cents Mourza Se fept mille Tatars noirs vinrent fe fotimettre, Se jurèrent folcmnellemcnt de le reconnoître à perpétuité, eux Se leurs defeendans, fujets de la Ruffie; de payer au Tzar une redevance annuelle de quatre mille roubles , Se de ne recevoir à l'avenir d'autres Souverains que ceux qui feroient choifis ou confirmés par lui. Cette négociation fut -terminée par 1\ change mutuel des prifonniers de guerre, Ôc par la promclîc de la part des Nobles Tatars de s'établir à Aftrakan, & de reléguer les gens du commun dans les campagnes. Quelques petits corps de foldats s'obllinoicnt pour Emourgéi , jufqu'à ce qu'enfin leurs C hefs, défcvtant le camp peur palier du coté du plus fort, difpensèrent les obftinés de la honte d'une trahifon. Après avoir donné à la fortune les premiers tranfports de la joie, les Ruifes comprirent que c'efl à la prudence, à la (àgclfe dans les démarches à confommer la viéloire. L'armée victorieufe fit fes difpofitions, oc retourna à Moskou, où elle arriva heureu-fement au mois d'Octobre fuivant. Quant a Emourgéi , les facultés de fon amc étoient tellement engourdies à Azof, qu'il ne fe feroit pas fouvenu d'avoir été Roi, fi les autres l'avoient oublié. Dans cette année il gloricufc pour Ivan, une nouvelle route s'ouvrit au commerce de Ruffie. Des Anglois entrèrent dans la Dvina, qui a fon embouchure dans la mer Glaciale ; ils furent conduits à Moskou, ôc le Tzar reçut ces Commerçans avec autant de dillinction que s'ils culfent été des Ambaifadcurs. Section XLVI. Nous croyons devoir faire ici mention d'un événement qui fuivit la conquête des Royaumes Tatars, pour ne plus revenir fur cet objet. Sélim II, Empereur des Turcs, voyant avec jaloufic PaecroilTcmcnt de la Puilfance Rufiè , réfolut d'arracher Aftrakan de leurs mains, ôc de l'attaquer par terre &: par mer. Les forces deilinées à cette expédition confiiloicnt cn cinq mille cavaliers Turcs ôc trente mille Janilfaires. Trois cents galères firent voile de Contïantinoplc vers Azof. Elles avoient à bord cinq mille Janiflaircs, trois mille pionniers, un grand nombre de Tatars, ôc quantité d'outils propres à remuer la terre. Les galères dévoient remonter HISTOIRE DE RUSSIE. 313 femonter le Don depuis Azof, Se dès qu'elles feroient parvenues à l'endroit où ce fleuve fe rapproche le plus du Volga, les travailleurs avoient ordre de creufer un canal de communication entre les deux fleuves,pour faciliter aux Turcs un paÛagc de la mer Noire dans la mer Cafpicnnc. Ce plan d'expédition étoit fagement concerté: Sélim, maître d'Azof, avoit un grand intérêt à s'emparer d'Aftrakan 5c" à faire creufer ce canal. L'entrée de la mer Cafpicnne lui procuroit celle de la Pcrfe par le nord de ce Royaume. L'armée de terre, après une marche très-pénible, arriva enfin à Azof : Guéréi, Kan des Tatars de la Kriméc , s'y rendit avec fes trois fils à la tête de fes troupes. Après un repos de dix jours, l'armée réunie fe mit cn marche. Elle traverfa les Steppes du Kouban , du Kouman , Se arriva le 5 Septembre 15-65? devant Aftrakan , dont elle fit la circonvallation. La flotte qui étoit entrée dans le Don, aborda à l'endroit même où devoit commencer le canal entre les deux fleuves. Déjà les pionniers avoient mis la main a l'œuvre, lorfque leurs travaux furent interrompus par le Général Pierre Séméonovitz Sérébrianoï, qui venoit de Moskou a la tête d'une armée pour fecourir Aftrakan. Il tomba fur les Turcs Se les défit. Un petit nombre de fuyards portèrent à Azof la nouvelle de cet événement malheureux. Aftrakan étoit afliégée par les rroupes de terre. Sa garnifbn, qui comptoit plus fur fon courage que fur lc nombre, préféra de faire une fortic vigoureufe pendant la nuit, au tourment de flotter entre la crainte &: l'efpérance. La fortic réunit a fouhait : les afliégés tuèrent plufieurs milliers d'ennemis, Se la garnifou rentra dans la place prcfque fans pertes. L'armée Turque inftrui'tc du fort de la flotte , Se confternée de la perte qu'elle venoit de faire, tomba dans le découragement, L'hiver approchoit, les vivres tiroient à leur fin, Se la crainte d'une famine fit renoncer aux projets de conquêtes. Les Tatars, difperfés dans lc pays' Tome IL R r 3i4 HISTOIRE DE RUSSIE. d'Aftrakan, étoient plus portés pour les Ottomans que pour les Ruffes, &: tâchoient de ranimer leur courage abattu. Ils s'étoient offerts de leur procurer des vivres, ôc ils manquèrent de parole. Les Turcs- furent obligés de détruire tous les retranchemens qu'ils avoient formés, ôc de fe retirer fans avoir obtenu le plus léger fuccès. Ces Tatars voyant qu'ils n'avoient plus rien a cfpérer des Turcs, Ôc voulant rendre leur défection envers les Ruifes moins pimitfablc , confeillèrcnt a l'armée Ottomane de paffer par la Steppe de Mofchav, comme étant la route la plus courte ôc la plus facile pour fc rendre à Azof. Ce funefte confeil occafionna la perte des Turcs ; ils furent détruits par la fatigue , le froid ôc la difette. Trois milles hommes feulement retournèrent à Conftantinoplc Cette malhetircufe expédition fut fuivie de la célèbre bataille de Lépantc, dans laquelle Hall Baffa fut tué avec près de 3 5,000 hommes. Cette victoire jetta la confternation dans Conftantinoplc , Ôc hâta la paix avec les Vénitiens. Sélim , pour oublier fes revers, fe plongea dans la débauche jufqu'à fa mort. Depuis cette époque , lc Royaume d'Aftrakan jouit d'une longue tranquillité. Mais elle fut troublée , cn 1669, par les ravages du rebelle Stenko - Razin , dont nous parlerons dans l'hiftoire des Kofaques. Revenons au Vainqueur des Tatars. Section XLVII. En cette année, lc Kan de Krimée, qui avoit vu d'un oeil tranquille la chute des Royaumes Tatars , eut l'imprudence d'entrer en Ruflie avec une armée de cinquante mille hommes, plus difpofés à fuir qu'à combattre. Suivis de près, atteints par les Ruflcs , il fallut en venir aux mains , ou périr fans combat, La néccf.ité fuppléa à la bravoure; ils firent face à l'ennemi. L'action dura deux jours entiers, ôc lc carnage autant. La perte rat égale des deux côtés j mais la vidoire, long-tems difputée, le décida pour les Rufles. Section XLVIII. 1556. Guftavc Vaza, Sigifmond Auguftc, ôc Gothard Kcttler, Grand-Maître de l'Ordre des Chevaliers Porte - glaives, étoient contemporains d'Ivan. Guftavc étoit une de ces grandes ames que la Nature forme 11 rarement avec toutes les qualités néceffaircs pour commander aux hommes. Né pour l'honneur de la Nation ôc de fon fiècle, il avoit eu, comme Ivan , lc malheur pour premier maître. Chrifticrn II, Roi de Dancmarck, s'étànt emparé de la Suède en 1518, le fit enfermer dans les prifons de Copenhague. Guftavc,qui s'échappa, erra long-tcms dans les montagnes de la Dalécarlie , fut volé par fon guide, ôc fe vit réduit à travailler aux mines de cuivre. Après diverfes avantures, il vint a bout de foulcvcr les Dalécarliens. Sa taille avantageufe ôc fon grand air lui faifoient des partifans dès qu'il fc montroit. Son éloquence, a qui fa bonne mine donnoit de la force , étoit d'autant plus pcrfuafive, qu'elle étoit fans art. Il fc mit a la tête des Dalécarliens, chaifa lc barbare Chrifticrn, reprit Stockholm, fut élu Roi cn 1513, ôc fit connoître aux nations étrangères de quel poids la Suède pouvoit être cn Europe. Son génie formoit des entreprifes que le vulgaire croit téméraires, Ôc qui ne font que hardies aux yeux des grands hommes: fon courage infatigable le faifoit réuflir. Il étoit intrépide avec prudence, d'un naturel doux dans un fiècle fétocc 3 vertueux autant qu'un Chef de parti peut Pêtrc. Du moins il n'eut point de vices , Ôc s'il eut des défauts, de grands talcns les firent oublier. Tel étoit Guftavc Vaza. Sigifmond Auguftc avoit feu captiver l'amour ôc Peftime de Rr ij fes fujets. Ennemi juré de la flatterie, il la regardent comme une offenfe : plus lent a concevoir un projet qu'Ivan ôc Guftavc, il réparoit par la promptitude de l'exécution le tems qu'il avoit employé de trop à la préparer. Habile à ramener les efprits à fon fentiment, il fc fervoit de cette inflnuation douce qui fait croire aux autres qu'on défère à leurs avis. Dans un tems où l'ignorance fembloit être l'apanage de la grandeur, il avoit un goût décidé pour les Sciences Ôc les beaux Arts qu'il protégeoit. Brave, il iavoit vaincre, ôc éviter les dangers pour n'être pas vaincu. Sa prudente lenteur dans les opérations de la guerre le fit appellcr le Roi du lendemain. Ce fut dans ce Prince que s'éteignit la race des Jagellons , qui avoit occupé le Trône pendant l§6 ans. S E C t I O'N XLIX. Les Livonicns, qui avoient à redouter lc voifinage de deux ennemis pniffans, de Sigifmond ôc d'Ivan, engagèrent Guftave Vaza à rompre la paix de foixante-dix ans qu'il avoit conclue avec les Ruflcs cn 1537. Il la rompit , ôc fit mettre lc fiége devant la ville d'Orcchek. Les Ruflcs vinrent à fon fecours. Les Suédois furent obligés de lever lc fiégc ôc de fe rembarquer. Les Rufles prirent fur eux un vaifleau monté de 160 hommes, ôc s'avancèrent enfuite vers la Finlande. Ils ne rencontrèrent aucun obftaclc jufqu'à Vybourg , ôc ravagèrent les campagnes avec impunité. Puffcndorf dit » que Sigifmond offrit à Guftavc » d'entrer cn alliance contre les Moskovitcs, cn lui promettant » de ménager tellement les villes Anféatiqucs pendant cette ti guerre y qu'elles ne lc troubleroient aucunement : qu'en fui te wGiulave marcha vers la Finlande avec une puiffante armée, ÔC » demeura cn campagne, tant dans la même année que dans la » fuivante. Mais voyant que ni les Livonicns, ni les Polonois » n'attaquoient de concert les Moskovitcs, fuivant l'alliance faite » entr'eux, Guftavc fit la paix ôc s'en retourna en Suède «. Ici les Hiftoriens Ruflcs ne font pas d accord avec Puftcndorf : i]s prétendent que l'armée Suédoifc livra une bataille, ÔC que lcsRiuTcs remportèrent une victoire complette. Section L. Le Tzar irrité contre les Livonicns, qui avoient occafionné la rupture entre la Suède &; la Rufïic, réfolut de s'en venger : il chercha un prétexte, ôc le trouva dans le droit litigieux que fes ancêtres avoient eu fur la Livonic ôc l'Eftonic. II remontoit au onzième (îècic/a la fondation de Dorpat par Jouri Jaroflavitz. Il fuppofi encore que les Chevaliers Porte-glaives, Souverains de cette contrée, s'étoient rendus tributaires de la RuiTic. Lc feul droit divan fur la Livonie, étoit le droit de la forcej Se" le motif de la guerre qu'il alloit entreprendre , étoit l'ambition. Par-tout les fantaifics des Princes ou des Miniftres, les petites intrigues, les vaincs étiquettes, les haines nationales, les intérêts illufoircs de commerce c\: d'ambition , font des prétextes de guerre ou des objets de négociations. Voilà ce qui confume les forces fans décider les querelles. Les racines de l'arbre qui porte les pommes de difeorde, ne font dans lc principe que des filets délicats j mais cn peu de tems leur chevelu devient un cable, ôc il faut du fer pour lc couper. La conduite d'Ivan va nous cn offrir la preuve. Wilhclm Furstembcro; étoit Grand-Maître des Chevaliers de Livonic : Ivan lui demande cinquante années d'arrérages dus aux Souverains de Ruflie. Furstcmberg refufe, Ivan marche à la tête d'une armée formidable. Elle étoit compoféc de toutes les forces de Novogorod Ôc de Mourom; de deux corps de troupes légères, l'un Tatar, l'autre Kofaquc du Don , commandés chacun par leurs Chefs. Les territoires de Dorpat ôc de Riga furent dévaftés, 3i8 HISTOIRE DE RUSSIE. ôc les ravages s'étendirent a plus de foixante lieues. Les Ruifes fc partagèrent le butin, ôc vendirent les prifonniers aux Tatars. Les malheureux implorèrent la clémence du Tzar : fon cœur n'étoit pas encore fermé à la pitié j il leur accorda une trêve de fix mois , pendant laquelle on négocia la paix. Sa conclufion étoit prochaine, lorfque les hoflilités recommencèrent avec plus de fureur. Le fanatifmc Ôc l'intolérance cn furent caufe. Section LI. La ville de Narva étoit fous la dépendance des Chevaliers de Livonie, ôc celle d'Ivan-Gorod fous celle du Tzar. Ces deux villes ne font féparées que par la rivière Narova. Les Livoniens vc-noient d'embraffer la réforme de Luther; Ôc les Ruffes, comme on l'a vu, ont en horreur toute autre Communion que la leur. On étoit cn Carême j les Livoniens faifoient gras, ôc les Ruifes maigre. Ceux-ci traitèrent les autres de Paycns. Cette injure réveilla la haine que la trêve avoit affoupic. Les Livoniens, dit-on , montèrent fur les remparts , ôc pointèrent le canon fur la place d'Ivan-Gorod. Les Ruifes, qui avoient ordre de ne commettre aucune hoftilité , n'osèrent pas repouffer la force par la force. Lc Tzar, indigné de Pinfractaon.au traité , donna ordre de tirer fur Narva. Les premiers boulets annoncèrent aux agrclfeurs la colère d'Ivan : ils demandèrent quartier ; le Prince le leur accorda pour un mois. Ce délai n'étoit pas encore expiré, lorfque le feu prit a une Braffcric de Riga. Le feu qui confumoit la ville balfc, força les habitans de fe retirer dans la ville haute. Les Ruffes profitent de ce défaftrc pour s'emparer de la ville baffe. Les Livonicns cifaycnt de les repouffer ; leurs efforts font impuiifans. La citadelle cft obligée de capituler. Les troupes curent la permiffion de fortir de la place, ôc les habitans celle d'y rcftcr. Les Ruflcs emmenèrent, a ce qu'on dit, deux cents trente canons. La conquête de Narva fut fuivie de celle de Dorpat. L'Evêquc , qui en croit Souverain , la rendit au Tzar, qui Findcmnila de cette place, ôc lc fit venir à Moskou. Section LU. Cette campagne fut gloricufc pour les Rufles. Ils fe rendirent maîtres des villes les plus fortes, ôc furent prendre leurs quartiers d'hiver dans leur patrie. A peine étoient-ils hors de la Livonie, que Furftcmbcrg fut mettre le ûége devant Dorpat. Mal reçu de la garnifon Ruffe, il fut contraint de s'éloigner. Mais il s'empara d'une ville du territoire de Plcskof, qui n'étoit défendue que par trois cents hommes; il les facrifia tous à fon reilentiment. Dans la même année, le Kan de Kriméc s'avança fur les frontières de la Ruflie, Il croyoit le Tzar occupé à faire le fiége de Riga ; mais dès qu'il apprit qu'il étoit de retour à Moskou avec fon armée, il reprit le chemin de la Horde. Ivan, inftruit a tems de cette incurfion , envoya contre le Tatar plufieurs corps commandés par les plus habiles de fes Généraux, ôc cette diverfion fut caufe que ceux qu'il envoya en Livonic,au printems de 1559, furent battus par des ennemis inférieurs cn nombre. Lc Prince Koutbskoï fur le feul qui foutint l'honneur de la Nation. Il commandoit un corps de cinq à fix mille hommes qui fe diftin-guèrent dans huit rencontres, ôc remportèrent quelques avantages dans chacune. La retraite du Kan de Kriméc rend à la Ruflie fes Généraux. Ivan les envoie cn Livonic avec foixante mille hommes ôc cent pièces de canon. Ils réunirent leurs forces contre la ville de Felling, ou le Grand-Maître Furstcmbcrg s'étoit retiré. Ils s'atten-doient à une vigoureufe réfiftance de la part des aflîégés ; ils fe trompoient : les premières brèches déterminèrent les Livoniens à fc rendre par capitulation. La garnifon défarmée fortit de la. Ville, les bourgeois ne furent point dépouillés, ôc Furftcmberg fut envoyé prifonnier a Moskou. Il fut aulli bien traité du Tzar, que favoit été PEvcquc de Dorpat. Section LUI. Gothard-Ketkr fut revêtu de la dignité de Grand-Maître ; fe pour fe foutenir contre les forces des Ruifes , il implora les fecours du Roi de Pologne , ôc les obtint. Ces fecours furent impuilTans pendant la campagne de i y 60. Les Polonois fe condui-firent mieux Pannéc fuivante. Lc Prince Radzivil, qui les com-rnandoit, gagna une bataille,-livra enfuite un atTaut à la ville de Porkof, dont il s'empara. Ce revers détermina lc Tzar k prendre lc commandement de fes troupes. La réfolution étoit fage : la préfence du Prince double fes forces, il n'y a point à craindre de rivalités où Pautorité eft une; Ôc fous les yeux du brave le foible n'eft jamais poltron. Lorfque lc Grand-Maître apprit que lc Tzar entroit cn campagne, il jugea les affaires défefpérécs. L'idée qu'un mal cft fans remède , le rend incurable. Croyant ne pouvoir fe foutenir contre l'armée formidable des Ruifes, Gothard-Kctler rend la Livonic feudataire de la Pologne , aux conditions qu'il pofledera la Courlandc Ôc la Sé-migale, fous le titre de Duché, dont lui Ôc fes fucccflcurs à perpétuité feront hommage au Roi ôc à la République. Ketlcr, en fignant ce traité avec Sigifmond Auguftc, lui remit fa croix, lc fceau de l'Ordre , les clefs de la ville ôc du château de Riga , ÔC fut proclamé Duc héréditaire de Courlandc ôc de Sémigalc. La facilité avec laquelle ce Grand-Maître fe dépouilla d'une partie de fes Etats, doit étonner le Lctlxur i mais le motif qui le détermina n'étoit pas fans fondement : moins foutenu que le fameux jtlbenàz Brandebourg, il aima mieux partager fes Provinces avec un un allié affez fort pour le foutenir contre fes ennemis, que de les voir envahir de tous côtés par un voifm puifiant. Sigifmond étoit né pour effuyer les larmes de la Pologne. Ce Prince eut un bonheur bien rare dans la Diète d'Election : il fut nommé Roi par acclamation, fans divifioil de fuffrages. Une autre faveur de la fortune lui arriva, parce que les grands hommes favent la fixer. Il abattit, comme on vient de le voir, la puiflancc d'un Ordre Religieux qui défoloit la Pologne depuis trois fièclcs. Les Chevaliers Teutoniques, chaffés de la Palcitinc, où ils avoient foin des malades , avoient trouvé un afylc cn Pologne fous le règne de Bolcflas V. Ils curent un zèle infatigable pour convertir la Pruffe au Chriftianifme, parce que, fc fervant de i'épéc plus avantageufement que de la croix, ils en ufurpèrent la fouve-raincté qui appartenoit à la Pologne. Ccff-là qu'ils forgèrent tant de foudres pour accabler leur bienfaitrice. Tous les règnes, depuis celui de Bolcflas, en avoient été frappés plus ou moins. On comptoit fous Cafimir IV,en douze ans de guerre feulement, dix-huit mille villages incendiés, Ôc trois cents mille combattans qui avoient enfinglanté la fcène. Tant de deftruclions Ôc de victimes immolées a l'ambition de ces Religieux ne les effrayoient pas. Uladiflas Lokctek, Jagellon, Cafimir, avoient attaqué l'hydre qui reprenoit toujours de nouvelles forces. Sigifmond l'extermina enfin, Ôc la Pologne fut délivrée du plus grand fléau qui l'ait jamais affligée. Section LIV. Les principaux Commandeurs de l'Ordre des Chevaliers Porte-glaives étoient l'Archevêque de Riga , ôc les Evêques de Dorpat, d'Habfel, d'Efcl, de Courlandc Ôc de Révcl, qui tous avoient des revenus confidérables, ôc dont le fafle ôc la magnificence éga-loicnt la pompe des plus grandes Cours, Gothard-Ketlcr ne put céder Rével au Roi de Pologne. Cette ville s'étoit mife, avec Tome U> S S toute PEftonic, fous la protc&ion de la Suède ; &r PEvêque d'Arcnsbourg, maître de PIflc d'Efel, avoit vendu cette petite Souveraineté à Frédéric II, Roi de Dancmarck, qui la céda à Magnus fon frère, Duc de Holftcin. Section LV. i Ta ceflion de Kctlcr devoit déplaire au Tzar, déjà maître de la plus grande partie de la Livonic. Ses premiers fuccès lui promettant de la pofféder bientôt toute entière, fon ambition réfolut d'achever cette conquête. Pour y réuflir , il fit la paix avec Eric, Roi de Suède, & ce traité donnoit un ennemi de plus à la Pologne. Les Ruflcs entrent en Lithuanie , emportent quelques places , &c aflié^nt Poloftk, qui appartenoit alors a la République. La ville fut prife d'affaut, &c Paflaut fut accompagné &c fuivi des fureurs qui cn font inféparablcs. Tous les Moines &: les Juifs qui fe trou-voient a Poloflk furent maflacrés. Les campagnes fuivantes furent funeftes aux Ruflcs. Une de leurs armées fut entièrement défaite; une autre fut obligée de faire une retraite honteufe. Les Rufles coupables rejettèrent leur humiliation fur les braves étrangers qui les commandoient ; ils tramèrent des complots pour leur enlever les bonnes grâces du Prince. Mais en voulant les perdre , la jaloufic fe perdit elle-même. Les intrigues furent découvertes j les intriguans fubirent la peine de leur lâcheté : Ivan fit mourir tous ceux qui ne purent pas fe fauver eu Pologne. Ces trames, ces défertions réveillèrent Pcxceflive févérité du Tzar, qui regar-doit fes fujets comme les plus grands obftaclcs aux plans de réforme qu'il méditoit pour les policer, &: les former dans Part de la guerre fous les Chefs habiles qu'il avoit attirés à Moskou- HISTOIRE DE RUSS LE. 513 Section LVL 1568. Depuis 1J47 jufqu'à cette époque, Ivan a régné en grand Prince. Si la icène change ; fi, fier de fes avantages, ce Prince devient indomptable ôc farouche ; s'il tombe dans des accès de fureur où il ne confulte plus que la fougue de fes fens ; il, abufant de fa force, il ufurpe tout-à-coup un pouvoir tyranni-que, franchit tous les obftaclcs ôc parcourt les extrêmes du mal j c'eft parce que lc vice de fa première éducation a pîévalu fur la féconde après la mort d'Anaftafic. Quelle digue oppofer à ce torrent impétueux qui porte la mort ôc la défolation dans tous les lieux qu'il parcourt ? Cette digue puiflante feroit une autre Anaftafie. Où la trouver ï Sa beauté étoit Pimage de fa fageife, ôc tous les genres de triomphe lui étoient réfervés. Fidèle aux devoirs d'époufe, elle lc fut aux devoirs de mère. Lc berceau de fon fils l'attacha aux fondions facrées que lui impofoit la Nature. Sa fenfibilité avoit ouvert le cceur d'Ivan à la pitié ; fa main bien-faifante foulcvoit les chaînes qui accabloient les malheureux; elle adouciftoit par fes larmes, les infortunes qu'elle ne pouvoit guérir par fes largcifcs. Cette douceur touchante qui enchaîne la force Ôc défarme l'envie; cette retenue que la Nature donne aux femmes pour être lc bouclier de leur foiblcffe, ôc contre lequel l'audace des hommes va fe brifer ; Anaftafie les réunilfoit éminemment. Les confcils Pages ôc affectueux que le cceur infpire, de concert avec la raifon, lui méritèrent, de la part de fon époux, cet attachement fondé fur Peftime que rien ne peut ébranler. Ce fut dans cette fourec pure qu'il puifa les qualités rares qui lui fer-virent d'alimens ôc d'appuis pendant vingt ôc un ans; ce fut dans ce fanéfuairc auguftc qu'il goûta ces confolations tendres ôc per-fuafivcs d'une ame qui adoucit nos peines cn les partageant. Pour S s ij devenir meilleur, eft-il de motifs plus preffans que de voir fins celle à fes côtés lc modèle accompli de toutes les vertus} Il n'eft pas plus pofliblc à l'homme de réfifter à cette impulfion, que d'être infenlîblc a cette rougeur ingénue qui donne du luftre à. la beauté, ôc qui enflamme les defirs qu'elle femble condamner. Anaftafie forma infcnfiblcmcnt le cceur de fon époux, ôc le rendit enfin tel qu'il devoit être. Voyez lc fier Coriolan qui ne rcfpirc que le fang ôc le carnage 1 H approche de Rome avec une armée formidable : il jure de renverfer les murs d'une ville fuperbe , qui a ofé lc méconnoître dans fa gloire ; il s'abreuve déjà par avance du fang qui va couler à grands flots. Véturie t fans autres fecours que fes larmes, arrête, au milieu de fa courfc, ce lion rugiflant, prêt a fondre fur fa Patrie expirante; elle le défarme : fi douceur fait plus encore ; elle change cet implacable ennemi, clic cn fait lc rempart le plus redoutable de la puiflancc Romaine. Aimables compagnes de l'homme , fichez vous fervir de votre pouvoir ! Ufcz de ce charme irréfiftiblc que vous donna la nature pour fubjuguer nos volontés rebelles, ôc les ramener à Pamour du d voir. C'eft à la douceur que font réfervées toutes les victoires. Lc Créateur , en vous formant, voulut embellir fon ouvrage : foyez la fourec de nos efforts généreux ôc la récompenfe de nos fuccès 1 Vous partagerez a jamais avec les hommes que vous aurez formés, le prix de leurs victoires Ôc celui de vos vertus. L'homme Ôc la femme doivent régner cnfemble fur la nature. Mais c'eft à vous à régénérer l'univers moral, comme l'univers phyflquc ; ÔC pour en être les Reines, les femmes doivent s'affeoir fur lc Trône de la vertu ; la Couronne qui doit ceindre leur front, eft leur ouvrage ; elles ne l'affermiront qu'en s'occnpant du vrai, du bon ôc de l'utile. Ce que la douceur ôc la foumiflion commencent ôc préparent, la décence ôc la pudeur Paffermiflent Se le Confommcnt. Voila lc point de départ : vous trouverez fur la route, la paix, les jouiflanccs &c le bonheur. Section LVII. Nous venons de peindre lc bonheur, fruit de la vcrtu.yCc bonheur eft la paix de lame , Se cette paix naît du témoignage que l'homme fe rend de fa conduite par les règles du devoir. L'amour , d'accord avec l'hymen Se l'amitié fondée fur Pcftime , avoient rendu Ivan vertueux Se heureux avec Anaftafie. Une union bien alfortic rend le bonheur réciproque ; on cn jouit dès qu'on lc procure \ il double de prix cn fc partageant \ Se la mort feule peut lc détruire. Anaftafie n'eft plus ! Ivan malheureux convoque l'aifemblée de la Nation. 11 y déclare , » que » rien ne peut lc dédommager de la grandeur de fa perte ; que »s las des hommes, des grandeurs, des affaires , il cft réfolu » d'abdiquer lc rang fuprème, pour ne plus s'occuper que de » fon falut". H dit, Se tient parole : Démitri , fon fils aîné, étoit trop jeune encore pour manier les rênes de l'Etat. Il les confie à Jédiguer, Kan de Kazan , qui avoit Tu mériter fa confiance , Se qui étoit fon ami. Digne du Tronc, Jédiguer eut la modeftic de le refufer. Ivan infifta; fes ordres étoient abfolus : malheur à qui auroit hérité à les fuivre 1 II fut obéi, Se il promit au Kan de l'aider de fes confcils dans toutes les affaires importantes. Il lui donna le titre de Tzar , Se fc réferva celui de Grand-Prince , avec un apanage pour ion entretien. Après fon abdication , Ivan fc retira dans une petite ville nommée Alcxan-drova Sloboda, fituée à peu de diftanec de Moskou. Section LVI1I. Jédiguer n'abufa point de l'autorité qui lui étoit confiée : mais les Grands abusèrent de leurs places, dès qu'ils crurent pouvoir Ïi6 HISTOIRE DE RUSSIE, le faire impunément. L'abfence divan les enhardit ; Se ceux qui étoient jaloux de Jédiguer, lc furent encore plus les uns des autres. L'homme cft toujours homme : le defpotifmc ne détruit point les panions ; il les enchaîne, il les concentre : mais plus elles font concentrées, plus elles ont de force quand elles éclatent, Se plus l'éclat en cft dangereux. C'eft un volcan dont les explofions font terribles. Tandis que Jédiguer ne s'oc-cupoit qu'à bien régner, les Grands de la Nation ne penfoient qu'à fatisfàire leurs paillons ; leur licence ne vouloit fouffrir aucun frein. Lc Prince pefoit les hommes, les Ruifes pefoient Por : Tatric, honneur, emplois, juftice, tout fc vendit; mais les opprcllcurs fans remords , ne feront pas long-tcms des tyrans impunis. La liberté civile ne peut fubfiftcr que par fon refpec"t Se fon amour pour les loix : telles font les vues de la nature, Se la politique qu'elle exige de nous. Section LIX. Tout dans un Prince doit repréfenter : le rôle eft fi grand, que le moindre gefte déplacé peut faire méprifer PAélcur. Jédiguer le comprit, cn rendant compte à Ivan de tout ce qui fe pallbit à Moskou. La politique ténébreufe de Tibère croyoit n'être jamais allez puiflante, Se craignoit toujours de lc trop paroître ; celle d'Ivan fc montre ici à vifage découvert : toujours inquiet Se debout fur fon Tribunal, il va renverfer k droite Se à gauche tous ceux dont il fe défie, Se parcourir toutes les extrémités de la nature humaine dans lc mal. Peu lui importe d'avoir cédé fon Trône à Jédiguer : ce Tatar n'eft que fon Lieutenant dans l'exercice de l'autorité fouveraine ; Se quoiqu'éloigné de Moskou, Ivan fait que lc Prince eft partout oii il commande, Se qu'il commande par-tout ou cft fa force. D'après ces principes, il prend la réfolution de former un corps de troupes dociles à fes ordres, ôc ardentes à les exécuter , ôc pour mieux humilier les Grands, il les exclut de ce corps de réferve, compofé d'hommes d'une naiifanec obfcurc. Ce moyen violent décèle la grandeur du mal : il prouve que la force de Jédiguer n'étoit plus du côté des loix, ôc que celle des Miniftrcs de la Religion étoit impuiffante. Ivan prit donc lc feul parti qui lui reftoit pour rappcller les Ruffes aux devoirs, en créant le corps des Opritcheniki, ôc cette Milice dévouée ne fervit que trop bien fa vengeance ; elle parcourut toutes les Provinces , lailfant par-tout des traces de fang. Les proferiptions, les meurtres, les confifeations dont elle fut caufe, détruifirent ou ruinèrent la plupart des grandes maifons de l'Etat, & la famille du Tzar ne fut pas même épargnée. Section LX, Les Satellites d'Ivan découvrirent que Pimen, Archevêque de Novogorod, entretenoit fecrètement une correfpondancc avec Sigifmond Auguftc, ôc qu'il avoit pour complices les principaux habitans de la Ville. Quelle découverte pour des hommes qui partageoient avec lc Prince les dépouilles des victimes qu'ils déflgnoicnt! Ivan, informé de cette intrigue, jura la perte de Novogorod : clic étoit sûre ; les Novogorodiens n'étoient plus que la proie du vainqueur qui voudroit s'emparer d'eux. Lc Prince Kourbskoï rapporte qu'Ivan, quelques jours avant fon départ pour Novogorod, fit intercepter toute communication entre cette Ville ôc Moskou ; qu'il envoya fes Opritcheniki fur la route, avec ordre de fc tenir cn embufeade, ôc de maflacrer impitoyablement tous les voyageurs. Le but de ce maffacre étoit d'arriver à Novogorod avant que fes habitans fulfent informés de la marche d'Ivan. Plus la mine cft couverte, ôc plus clic a d'effets. Mais cette politique cruelle étoir-ellc néceftairc au Tzar? Parce que Novogorod rcnfcrrrïoit des coupables, falloit-il ordonner lc maflacre des innocensï Ici Phommc cft aufli incompréhcnfibic que la Divinité : celle-ci Peft par Pétcndue de fes perfections, & cclui-Pa par Pétenduc de fa mcchanccté. Ivan part d'Alcxandrova-Sloboda avec fon fils aîné Démitri : fes gardes font le corps de réferve qu'il a formé , Se les Tatars j qui le devuacent, maflacrent, Se brûlent tout ce que le fer ne peut détruire. Dès qu'un jeune lion a goûté du fang, il devient lc plus féroce, lc plus cruel des animaux. Tel cft Ivan à fon arrivée a Novogorod. L'afpcct. de l'Archevêque qui vient au-devant de lui, augmente fa fureur. ■» Traître, n lui dit-il, tu as confpué avec les habitans de cette Ville, pour » la livrer a Sigifmond, mon ennemi. Ce n'eft pas la croix du » Sauveur que tu portes dans tes mains ; c'eft une arme que tu M tournes contre moi. Tu ofes t'appcllcr Paftcur ! tu n'es qu'un » loup, un brigand «. (M. Muller. ) Il dit, Ôc ordonne au Prélat de fc rendre à la Cathédrale pour célébrer la Meifc. Après l'avoir entendue, le Tzar dîna dans lc Palais Epifcopal. Vers la fin du repas, il fit arrêter le Prélat, ôc cet arrêt fut le lignai du maflacre. Tous les Magiftrats Se les principaux Citoyens furent aflaflinés ou précipités dans le Volkof. L'Archevêque fut renfermé dans un Monaftère, où il mourut peu de tems après. Section LXI. Les villes de Plcskof Se de Tver furent aceufées de négociations fufpectes avec les Polonois. Lc fang ne ceffera point de couler fur de fcmblablcs aceufations. Le Tzar abandonne Novogorod dévaftée, Se va rcnouvclicr les maflaercs à Tver. Plcskof fut plus heureufe : quelques Moines féditicux furent mis à mort, foit pour l'exemple, foit pour n'en pas perdre l'habitude; Se les habitans cn HISTOIRE DE RUSSIE. 319 en furent quittes pour la confifeation de leurs biens. Enfin, le Tzar arrive a Moskou. 11 n'y étoit queftion que des malheurs de Novogorod ôc de Tver : la frayeur étoit paiféc dans tous les cœurs ; chacun trembloit pour foi ; on n'entendoit que des fanglots ôc des gémiiTcmens. Dans cette consternation générale, lc Tzar parcourt les rues à cheval, criant a haute voix : » Le Peuple n'a rien »à craindre; les coupables qui m'ont trahi, font les fculs qui w doivent trembler «. Ces paroles furent fuivics des funérailles de trois cents Seigneurs, parmi lcfqucls fe trouvoient des parens du Tzar. Imaginez-vous tous les rarfincmcns de la cruauté, toutes les tortures inventées par la jaloufie, la vengeance &: la rage, tons les genres de mort réunis, ôc vous n'aurez encore qu'un apperçu des horreurs inouïes qu'on impute a Ivan Vafiliévitz, Ôc que l'on trouve confignées dans des annales fufpccres ôc dégoûtantes, dans des relations infidèles, des traductions ferviles, faites fans jugement ôc fans goût. L'Hiftorien doit regarder comme impures toutes les fources qui ne font pas celles de la vérité; ôc s'il veut êtte cru, il doit conferver fon fang-froid. On l'a comparé au Poète dramatique, qui ne monte pas lui-même fur la fcène, mais qui y porte la confufion, le trouble Ôc le défordre réglé des pallions. En nous préfentant des per-fonnages dont les traits Ôc les attitudes nous découvrent les pen-fées ôc toute l'agitation de leurs ames, il doit bien fc garder d'employer de faufles couleurs cn peignant des caradercs exagérés ÔC monftrucux, propres à faire reculer d'effroi lc Lecteur ôc lc Spectateur : c'eft alors qu'ils s'écrient de concert : Baiffe^ la toile, la farce ejl jouée. Tel eft le jugement que la faine critique doit porter du libelle manuferit du Prince Kourbskoï, des relations du' Jéfuitc Poffcvin Ôc de l'Italien Guagnini, de la Traduction des Chroniques Ruflcs, ôcc. Il faut donc ranger parmi les Contes improbables les excès Tome IL T t de cruauté dont on a chargé la mémoire d'Ivan. A quoi bon multiplier les atrocités ? Les hommes ne font-ils pas aifez corrompus J Ivan n'étoit pas né, comme Richard III, pour commettre de fang froid tous les crimes. Ses détracteurs conviennent de fon humanité généreufe envers les vaincus : il donna des apanages à tous ceux que la victoire lui avoit fournis, Ôc fe montra pendant près de vingt années aufli bon Citoyen que grand Prince. Tant de modération n'entre point dans lc caractère d'un tyran. On ne commence point par-là, pour finir par des cruautés af-freufes. Un tyran diilimule, mais fes vices éclofent au moment où fon autorité ôc fa puilfance font folidement établis. Tibère doroit le glaive qu'il vouloit plonger dans le fein du vertueux Germanicus. Si Ivan fût né pour être un monftre , il pouvoit donner l'effor à fes penchans odieux , fans rifqucr Pautorité fu-prême. Le tyran dételle les vertus : Ivan vouloit rendre les RufTes meilleurs ôc plus heureux fous l'empire des mœurs ôc des loix. La néceiTïté qui l'entraîna au crime , prouve invinciblement que les punitions modérées étoient aulli impuiffantes fur les Ruflcs, que les récompenfes pour les encourager à la vertu. Si les excès qu'on reproche à Ivan font véritables, il falloit que les Ruffes d'alors formaffent lc plus abominable peuple de la terre : s'ils font faux, les Hiftoriens qui les ont imaginés étoient des monftres : il n'y a pas de milieu. On a vu dans l'Hiftoire de la Littérature Ruffe, page 57, que le Prince Kourbskoï encourut la difgrace d'Ivan, ôc fe fauva en Pologne. Ce fut là qu'il écrivit l'Hiftoire qu'il adreifa au Tzar même. Ce Prince eut la générofité de répondre à fon détracteur, ôc de fe juftificr des cruautés qu'il lui reprochoit. Sa juftifteation porte fur la conduite coupable des Ruifes envets un Prince qui s'occupoit de leur inftruttion , de leur civilifation, de leurs avantages, de leur bonheur. En faut-il davantage pour prouver que les Ruffes avoient mis Ivan dans la néceffité de les gouverner m HISTOIRE DE RUSSIE. 531 avec un feeptre de fer ? Mais il ne s'enfuit pas que cette arme dût être un fer rouge. Nous fommes bien éloignés de juftificr ce Prince des abus qu'il fit de fon pouvoir arbitraire : il ne fut que trop coupable , fans l'être autant qu'on l'a dit. Mais par rapport au Gouvernement, on ne peut lui refufer l'éloge qui lui cft dû. Evitant de marcher fur les traces de fes prédéceffeurs, il fit des loix pour rétablir Pordre qu'ils avoient détruit, Ôc fit voir par-la qu'il aimoit le bien Ôc la félicité de fon peuple. Peut-être fut-il répréhcnfible à cet égard, ôc fe lailfa-t-il aller à un excès condamnable; On a encore imputé à Ivan le crime d'avoir fait mourir fon frère Georges, fur une faulfc délation. M. Mullcr prouve qu'à, cette époque, il y avoit fix ans que le Prince Georges étoit mort, Ôc que le Prince aceufé de projets criminels étoit Volodimir Andréivitz , coufin-germain du Tzar. Voilà comme on dénature les faits : il faut en conclure , que la plus grande partie des atrocités dont on a fouillé la mémoire d'Ivan, n'ont pas plus de fondement que le prétendu fratricide qu'on lui reproche. Section LXII. Les troubles intérieurs de la Ruflie , engageoient les Princes voifins à réunir leurs efforts contre elle. On a vu que Sélim avoit envoyé des troupes par terre Ôc par mer dans lc Royaume d'Aftrakan , ôc quoique battus, les Turcs ôc les Tatars étoient toujours à craindre. La guerre avec la Pologne n'étoit pas encore terminée. Les conquêtes en Livonie n'étoient, pour ainfi dire, que précaires , ôc la Suède menaçoit. Ivan avoit donc à combattre à la fois , ÔC des Sujets rébelles, ôc les forces réunies de fes voifins. Sa perte paroiifoit fi certaine, que la Reine Elizabeth , touchée de fa pofition, lui offrit une retraite cn Angleterre. Jean, fils de Guftave Vafa, ôc frère d'Eric XIV, venoit de s'emparer du trône de Suède : il avoit époufe la fille de Sigifmond Tt ij Auguftc y 6c il étoit l'ennemi perfonnel d'Ivan. La mère d'Eric étoit Danoifc , 6c celle de Jean étoit Suédoifc. La haine que la Suéde avoit pour le Dancmarck, rendoit lc Prince Jean plus cher à la nation que fon frère aîné, 6c cet amour le porta fur le trône. En y montant, il fit mettre cn prifon les Ampaffadeurs Ruifes qui étoient a la Cour d'Eric. Quand on viole lc droit de la Nature, on cft peu délicat fur le droit des Gens. Deux ans après les Am-bafladeurs furent mis en liberté , 6c Puffcndorf rapporte , » que » le Roi Jean renvoya les Ambaifadcurs de Moskovie , chargés » de riches préfens, 6c accompagnés de l'Ambaffadeur Suédois » qui alloit folliciter le Tzar de prolonger la trêve conclue entre » les deux Couronnes fous lc dernier règne. Cette négociation » avoit pour but de garder les places que les Suédois avoient cn « Livonic, fans être obligés de les défendre par la force des armes. » Mais à leur arrivée à Moskou , le Tzar fit arrêter &: mettre en >i une prifon PAmbalfadcur de Suède, où il le laiffa autant d'an-ailées, de jours 6c d'heures, que les fiens avoient été retenus en » Suède : il fut traité plus rigoureufement, 6c fut mis plufieurs » fois au pain 6c à Peau Lc Tzar rejetta une propofition qui ne lui offroit d'autres avantages qu'une paix ftérile : la guerre fut déclarée. Section LXIIL » Sur ces entrefaites, dit le même Auteur, le Tzar s'avifa d'urs )» expédient pour s'emparer de la Livonie : il avoit remarqué que » les habitans de cette province avoient de l'avcrfion pour la do-» mination des Moskovitcs, 6c qu'ils fouffriroient plus patiem-» ment le Gouvernement de quelques Seigneurs Danois ou Allc-»3 mands ; 6c il leur fit dire, que content d'être leur protecteur, il » renonçoit au titre de Souverain , 6c qu'il vouloit céder la pof-» feftion de leur pays à Magnus, Duc de Holftcin, cn lc nommant » Roi de Livonic : par-là > il avoit en vue, lorfqu'il auroit réduit HISTOIRE DE RUSSIE. 333 » toute cette province fous fa puilfance, d'en exterminer le Sou-» verain, ôc de la garder pour lui. Une "proposition fcmblable plut » fort au Duc de Holftein , qui ne pouvoit régner en Danemark, M parce que fon frère avoit des enfans, ôc parce qu'il annexe-n la Livonic aux Royaumes Danois. D'un autre coté les Livbhicrïs » paroiffoient fort aifes d'avoir Magnus , fe promettant l'âge^d'or >j fous la domination d'un Roi Allemand. Le Roi Frédéric cou » flrma tellement fon frère dans cette penfée, que celui-ci envoya >î des Ambaifadcurs au Tzar pour traiter férieufement de cette » affaire. La réponfe favorable quai cn reçut, le détermina à fc » rendre en MoskoVie.LeTzar reçut Magnus avec les plus grandes » marques de diltinction, ôz le déclara Roi de Livonic ; fous la « condition que celui-ci lui payèrent :un léger tribut : il ajouta >j qu'il céderoit à ce nouveau Roi la pofleiîîon de toute la Livonic^ >3 qu'il en chaiferoit les Suédois ; qu'il le protegeroit conffamment » contre eux ôc contre fes autres' ennemis, cn qualité de vaffaJ. «De plus, le Tzar promit de rcnouvcller une alliance, ôc- d'en-» tretenir une union parfaite, avec l'Empereur des Romains ; de » donner à.tous les Allemands qui feroient dans l'étendue de fon >j Empire, des marques ,de faveur ôc de protection ; d'atfurcr héré-» ditairement lc Royaume de Livonic à Magnus ôz a. fes héritiers >s en ligne mafeulinc : mais qu'au défaut de ceux-ci^ il auroit tou->j jours un fueccifeur de Holitein ou de Dancmarck ,ôcnon d'aucun >j autre pays. Enfin Ivan promit folcmncllcmcnt de n'exercer »3 jamais aucune autorité fur la Livonic, de ne permettre à aucun m Rulfe d'y faire des acquittions ôc d'y poiTédcr des charges ; ôc » pour prouver la bienveillance Ôc l'affcdion qu'il avoit pour les » Allemands , il rendit la liberté aux Livonicns qui étoient prisonniers, dans fes Etats. I » Magnus mit tout en ufage pour gagner les Livonicns , ôc )) particulièrement ceux de Rével : il promit aux uns des dignités m HISTOIRE DE RUSSIE. » 6c des richellcs, ôc menaça les autres de faire punir rigoureufe-» ment ceux qui refuferoient de fc foumettre à fon obéilfance. » Les Livoniens ne firent pas grand cas de fes promefles ôc de fes »j menaces, fur quoi lc Tzar fit marcher une grande armée pour «mettre lc nouveau Roi en poffeilion de la Livonie, foumettre » les rebelles, 6c cn chaffer les Suédois. Magnus, à la tête de » l'armée Rulfc, va entreprendre le fiégc de Révcl. Le Roi Jean » y envoyé une flotte qui pourvoit cette ville de munitions de «guerre 6c de provifions de bouche. Le Commandant fe défend «en brave ; 6ù pendant que l'abondance règne parmi les afliégés, » la difette 6c une; maladie contagieufe forcent les ailiégeans » de fc retirer. Les Rufles ne furent pas heureux dans cette cam-« pagne, & peu,s'en fallut qu'Us ne pcrdilfent Dorpat par la tra-» hifon de quelques Officiers Livoniens «. r l il jotc ')[ !i ry \3iéiJM;2 î;l 3i"/:.'ï:j:j [j i p ci Section LXIV. Le Roi Jean • craignant d'être attaqué d'un côté par les Danois; ôc de l'autre par les Ruffes, fe détermina à conclure la paix , à laquelle on travailloit depuis long-tcms à Stétin. Les- conditions cn furent défavantageufes pour la Suède; mais le Roi les accepta pour pouvoir diriger toutes fes forces contre les Ruffes, qui entre-tenoient une corrcfpondancc avec lc Roi Eric, enfermé dans le château d'Abo, 6c qui probablement travailloient à lc replacer fur le trône. Section LXV, iî7i. Le Tzar irrité du mauvais fuccès de fes armes pendant la der* nière campagne, alloit réunir toutes fes forces contre la Livonie , la Finlande , lorfqu'à l'inftigation du Roi de Pologne , les Tatars de Krimée firent une incurfion en Ruflie ; ils pénétrèrent jufqu'à HISTOIRE DE RUSSIE. 33c Moskou, mirent lc feu aux fauxbourgs. Les flammes gagnèrent le magafin à poudres ; l'cxplofîon fit fauter un grand nombre d'édifices ; une partie de la ville fut réduite cn cendres, ôc le Prince Kilkof aflurc que plus de cent mille hommes périrent par les flammes ôc par le fer des Tatars. De retour dans fes Etats, le Kan fier de fa victoire , envoya au Tzar une ambaflade, corn-pofée de trois cents hommes, pour lui demander un tribut. Ivan ctoit devenu tyran ôc non pas vil : peu s'en fallut qu'il ne fît trancher la tête aux trois cents députés, mais fa fureur fe borna à faire couper lc nez ôc les oreilles à quelques-uns des principaux Tatars, qu'il renvoya à leur maître : il les chargea de lui préfenter une hache, comme le feul tribut qu'il avoit a lui offrir. Furieux à fon tour, lc Kan raifcmble toute fa horde , & jure de déttôncr le Tzar : il marche, il pénètre cn Ruflie à la tête d'une armée formidable : Ivan effrayé du nombre, abandonne Moskou , fc rend à Novogorod , Ôc remet le commandement de l'armée au Prince Vorotinski. Les Tatars font défaits. Un des fils du Kan cft pris i un autre refte fur le champ de bataille ; l'armée cn déroute abandonne fes tentes Ôc fon bagage; le grand étendart fut pris par les vainqueurs. Deux paix fuivitent ce combat décifif : l'une avec les vaincus ; l'autre avec le Roi de Pologne. Section LXVI. 1571. Sigifmond Augufte mourut en cette année, à Page de 81 ans. Doué d'une force extraordinaire, qui le faifoitpafler pour l'Hercule de fon fiècle, il brifoit les métaux les plus durs j ôc il avoit l'ame aufli forte que le corps. Prefque toujours victorieux, refpedé ôc ménagé par tous les Souverains, par Soliman même qui ne ménageoit rien, c'eft fous lui que fe formèrent tant de grands Généraux qui ont illuftré la Pologne. On ne iàvoit alors 33.* HISTOIRE DE R U S S I à qui donner le prix des Souverains ; à François I, à Charlcs-Quint, ou à lui, fupérieur peut-être à tous deux, cn ce que plus jaloux du bonheur de fes peuples que de fa gloire , il s'appliqua constamment à rendre la Nation plus équitable que fes loix , les moeurs plus douces , plus fociablcs, les villes plus fioriifantes, les bâtimens publics plus décens, les maifons des Seigneurs plus commodes , les campagnes plus cultivées , les Arts ôc les Sciences mieux accueillis ôc plus honorés , la Religion même plus épurée ôc plus conforme aux préceptes du Mefïie qui l'apporta fur la terre (i). Comme Sigifmond étoit fans enfans mâles, les Polonois pensèrent encore a élever de nouveaux remparts à la liberté. On examina les loix anciennes. Les unes furent reftreintes, les autres plus étendues, quelques-unes abolies ; Ôc après bien des difeuf-iions, on fit un décret qui portoit : i°. que les Rois nommés par la Nation ne tenteroient aucune voie pour.fe donner un fucccffcur ; i°. qu'ils ne s'aviferoient pas même de lc propofer Amplement a l'Etat, ôc que conféquemment ils ne prendroient jamais la qualité d'héritiers du Royaume ; 30. qu'il y auroit toujours auprès de leur perfonne feize Sénateurs pour leur fervir de Confeil , ôc que fans leur aveu, ils ne pourroient ni recevoir des Miniftrcs étrangers, ni envoyer chez d'autres Princes; 40. qu'ils ne lèveroient pas de nouvelles troupes, ôc qu'ils n'ordonneroient pas à la Nobleffc de monter a cheval fans l'aveu de tous les Ordres delà République; 50. qu'ils n'admettroient aucun étranger au Confeil de la Nation , ÔC qu'ils ne leur conféreroient ni Charges, ni Dignités, ni Staroftics ; 6°. enfin, qu'ils ne pourroient point fe marier avant d'en avoir obtenu la pcrmifïion (1) Voyei Dugloff., pag. 949 i Paflor ah Uhumbeg., pag. 107 ; Cromcr, pag-7oi Se 709 s Tableau général de la Pologne, jag. ioj, 104 & 10;. du HISTOIRE DE RUSSIE. ?j7 du Sénat ôc de l'Ordre Equcllre. Tout l'interrègne fc paffa à fe prémunir contre ce qu'on appclloit cn Pologne les attentats .du Trône : ce n'cjl plus un Maure qu'il nous faut y difoit-Oil publiquement , c'efl un Chef. Le délire Républicain fut porté au point que toutes les expreffions dont on fc fervoit auparavant pour défigner la Puiflance Royale , furent bannies du langage public : quelques-uns même prétendirent qu'un Peuple libre n'avoit pas befoin de Roi. Tel étoit le ton dominant dans toutes les affemblées de l'Etat, lorfque le Duc d'Anjou , qui fut depuis Roi de France, fous le nom de Henri III, arriva en Pologne. Section LXVII, Ivan n'a plus qu'un ennemi a combattre, c'eft le Roi Jean. C'eft contre lui qu'il va réunir fes forces. Une de fes armées entre cn Finlande, la dévafte \ s'en retourne fans avoir livré de combats. Lc Tzar ôc fes deux fils pénètrent dans la Livonic, où lc Roi de Suède avoit fait paffer lc fecours qu'il avoir reçu d'Ecoffe. Il aftiége Ôc prend d'affaut Vittcnftcin, ôc fait main-baffe fur tout ce qu'il y trouve. « Lc vainqueur, dit Puffendorf, « fit embrocher à des lances , Ôc rôtir le Commandant de la » Place, ainfi que les malheureux qui avoient échappé a. la « première fureur du foldat et. Après que lc Tzar fe fut rendu Maître de Karckoufen , il retourna à Novogorod avec une partie de fes troupes. Lc refte fit une irruption ôc de grands ravages en Efthonic. Lc Général Ackcufon fort de Rével avec peu de monde, rencontre les Rufles h Lodc , Ôc fait marcher contr'eux fon avant-garde compofée de Livoniens. Ceux-ci ayant rompu les bataillons ennemis , prennent la fuite, ôc les Suédois reftent fculs au milieu des Rufles. Ils n'étoient qu'au nombre de fix cents cavaliers Ôc de cent fantaflins , au milieu de feize mille Rufles, Cette petite troupe de braves valoir une armée ; elle Te Tome IL V u 33S HISTOIRE DE RUSSIE. .fait jour, taille cn pièces fept mille Rufles, met le'rçfte en fuite", ôc s'empare de mille chariots de bagages. Section L XVI IL Pendant qu'Ivan éprouvoit ce défait re, il célébroit a Moskou les noces de Magnus, a qui il avoit donné pour époufe une de fes proches parentes, dans la vue de l'attacher plus étroitement a fes intérêts. La déroute arrivée en Efthonie détermina le Tzar à écrire au Roi Jean des lettres aufli pleines de douceur &c de civilité, que celles qu'il lui avoit envoyées auparavant étoient flères ÔC arrogantes. Il lui offroit par celles-ci d'entrer en négociation avec lui pour faire la paix. Le Roi do Suède crut qu'il n'étoit pas de fa dignité d'accepter ces offres, parce qu'Ivan s'obflinoit â vouloir que le traité fût conclu par les Nameflniki de Novogorod , &c non pas fur les frontières des deux Etats, comme le Roi Jean lc vouloit. De-la une continuation de guerre , des lièges que l'on fut obligé de lever, des ravages réciproques fur les terres de Ruflie ôc de Suède. Lc Roi Jean, inflruit que les habitans de Lubek rendoient de grands ferviecs aux Ruflcs par la voie de Narva , fit enlever feize vaifleaux richement chargés , qui appartenoient a cette Ville. Dans le même tems les' Rufles fondirent fur la cavalerie Suédoife ôc Allemande , qiti étoit dans la fécurité , ôc fe livroit k l'excès du vin ; elle fut taillée cn pièces. La flotte que le Roi Jean avoit envoyée â Narva fut prcfqu'cntièrcment détruite par la tempête. Tels furent les évènemens de la campagne de 1574. Section LXIX. 1575 -1577- L'ouverture de cette campagne fut fuivie de la prife de Pcrnau Ôc de quelques autres Places. Lc Duc de Saxe-Lunébourg, beau frère du Roi de Suède, s'avança contre les Ruffes, les battit, Se reprit fur eux le butin qu'ils avoient fait. Les cavaliers Allemands livrèrent aux Danois quelques châteaux cn Efthonic, qu'ils leur avoient engagés pour la iblde qui ne leur étoit pas payée. Ces échecs rc-naiflans engagèrent le Tzar à renouer les négociations de paix. Les Ambailadcurs de Suède Ôc de Ruffie fc rendirent fur les frontières, négocièrent; ôc au lieu d'une paix durable, ils ne firent qu'une trêve de deux ans pour la Finlande, fans faire mention de la Livonic. Les Ruifes n'obfervèrcnt pas les articles flipulés dans la trêve ; Se lc Roi Jean, plus occupé de rétablir la Religion Catholique dans fes Etats, que de les défendre contre fon ennemi naturel, négocioit par lettres avec le Tzar. Section LXX. iî73. Tandis que le Roi de Suède s'occupoit de l'apoftolat, Ivan ralfcmble une armée de cinquante mille hommes, fc met à fa têtc,& va former le fiégc de Révcl. Tentative inutile! Il fut obligé de lever le fiégc après fix femaincs de travaux. Il fc retire a Plcskof, écrit a Magnus de s'y rendre, pour convenir entr'eux du partage de la Livonic. Ce qu Ivan réfctva pour lui, valoit mieux que Vcndcn Se l'arrondiifemcnt qu'il donna a Magnus. Les habitans de cette Ville reçurent Magnus avec joie : ceux de Livonic refusèrent â Ivan l'entrée de Kokcnhaufcn au nom de Magnus. Ivan, indigné que l'on reconnût pour Maître un Prince fon vaflal, va l'ailiégcr dans Vcndcn. Magnus vient au-devant de lui, ôe pendant que le Tzar lui fait des reproches, il eft frappé â la tête d'une balle morte. Le danger qu'il vient de courir excite fa fureur : il jure la mort de tous les habitans. Magnus cft arrêté ôc gardé à vue ; Se les habitans qui fe voient Uu ij 34° HISTOIRE DE RUSSIE. vigoureufemcnt attaqués, mettent je feu aux poudres &c s'enfe-veliflent fous les ruines du château. Tous ceux qui ne périrent pas furent pendus. Les habitans de Volmar, prife d'aflaut, périrent dans les fupplices. C'eft de cette manière que, dans une feule campagne, Ivan fe rendit maître de tout lc pays fitué au nord de la Dvina, Révcl excepté, Magnus prifonnicr, eft traîné comme un criminel à la fuite d'Ivan, pour être jugé à Dorpat. A fon arrivée , on lui fait fubir un interrogatoire , &; on lui offre le pardon. Mais il n'étoit pas coupable, ôc l'offre d'une grâce qu'on ne peut point accepter, eft une injure d'autant plus mortifiante, quelle exige des remercimens. Lc Roi vaflal infifte auprès de fon Suzerain pour de plus amples informations. Dans cet état des chofes, le Tzar fut inftruit que les Tatars de Krimée faifoient une nouvelle incurflon fur les Provinces du midi de la Ruflie : fi préfenec devenoit néccflairc dans fes Etats; il s'y rend a la h.îtc,& permet a Magnus de retourner a Kokcnhaufcn. Section LXXI. Les Livoniens profitèrent de la circonftance pour s'emparer de Vcndcn , &c fortifier plufieurs places importantes. De leur coté, les Ruflcs qui étoient reftés en Livonie,prirent Dunabourg, ÔC furent mettre le fiégc devant Vcndcn. Oberpalcn fe rendit volontairement aux Suédois, dans la crainte de tomber entre les mains des Rufles. Ceux-ci la reprirent dans l'été fuivant, parce que les Suédois fortis de Révcl pour la fecourir, arrivèrent trop tard. Cet échec pouvoit leur attirer la difgracc du Roi Jean : ils réfolurent de le faire pardonner leur négligence par quelques exploits llgnalés contre les Ruflcs qui afliégeoient Vcndcn. La circonftance étoit favorable : un corps de troupes Polonoifcs s'étoit avancé contre les Ruffes, mais ce corps n'étoit pas aûcz Fort pour les attaquer. George Boyc , qui commandoit les Suédois , offrit au Général André Sapieha de fe joindre à lui contre un ennemi commun. La proposition fut acceptée avec joie. L'armée confédérée fondit fur les Ruffes , en tua plus de fept mille, fit un grand nombre de prifonniers 6c un riche butin, que les troupes des deux Nations partagèrent également. La nouvelle, de ce défaftre caufa tant de chagrin au Tzar, qu'il fit la paix avec les Tatars. Il forme le projet d'attaquet à-la-fois la Livonic , la Courlandc ; la Prulfe Polonoifc , Ôc de réduire ces trois Provinces fous fon obéilfance. Une armée de cent mille hommes, diviféc en plufieurs corps , ne marchant que pendant la nuit, arrive près de la ville de Plcskof. Mais la marche de cent mille hommes ne peut être long-tcms cachée : lc Roi Jean, pour forcer les Rufles a faire diverfion, envoie des troupes dans les Provinces de la Carélic ôc de l'Ingcrmcland, ôc les ravages qu'elles y firent, opérèrent cette diverfion. Magnus, effrayé du projet d'Ivan, fe mit fous la protection du nouveau Roi de Pologne. Section LXXII. La fuite de Henri de Valois fit donner la Couronne a Etienne Battori , Prince de Tranfylvanic , 6c aucun des fucccflcurs de Sigifmond ne lui rcflcmbla plus qu'Etienne. Les Polonois , perfuadés que Henri les avoir quittés pour toujours, déclarèrent lc Tronc vacant. La nation alors fc partagea cn deux fictions; l'une proclama Roi l'Empereur Maximilicn II : l'autre déféra le Trône à la Princeffe Anne Jagellon , aux conditions qu'elle le partageroit avec Etienne Battori, qu'elle lui défigna pour époux. La mort de Maximilicn délivra la Pologne de ce dangereux ennemi, qui fc préparoit a profiter des divifions du Royaume, pour foutenir les droits qu'une partie de la nation lui avoit 34^ HISTOIRE DE RUSSIE, donnés. La ville de Dantzick refufe de reconnoître Battori', elle eft déclarée rebelle a la Patrie. Elle eft aftiégée. Deux évènemens fingulicrs arrivèrent pendant la durée du fiégc. Lc Général Zborofski , à la tète de deux mille Poloi^is, battit quinze mille rebelles. Cinq mille relièrent fur lc champ de bataille, ôc quinze cents furent Faits prifonniers. Les Suédois avoient remporté un pareil avantage fur les Ruflcs avec fept cents hommes, fept années auparavant. L'année fuivante , Marc Sobicski défit les Dantzikois près de Dixchaf : il pourfuivit leur Général jufqu'au milieu de la Viftule, l'atteignit, ôc le tua fous les yeux mêmes du Roi. Quelle néceflité de fouiller la victoire du fang d'un Général qu'il pouvoit faire prifonnicr ) C'eft à cette occafion qu'Etienne Battori dit : p Que s'il falloft com-« mettre la fortune de la Pologne a un combat fingulicr, comme u autrefois celle de Rome fut confiée aux Horaces, il n'héfitcroit >3 pas de nommer Marc Sobicski «. Battori, après avoir bien affermi fon autorité cn Pologne, fournis les Dantzikois, ôc s'être afluré de la tranquillité du coté de l'Allemagne , contracta une alliance avec les Turcs ôc les Tatars de Kriméc. Maître de difpofer de toutes fes forces conrre la Ruflie, il fit redemander au Tzar tout ce qu'il avoit conquis dans la Lithuanie ôc la Livonie. Ivan, loin de reftituer, demande encore la Courlandc. Battori infifte, ôc le Courier chargé de fes dépêches, eft conduit cn prifon. L'inutilité des négociations ÔC la détention du Courier, annoncent une guerre : elle eut lieu Battori fut afliéger Polotsk, ÔC la força de fc rendre après une longue réfiftance. Lc vainqueur fut plus humain que les vaincus ne PaVOÎent été envers les prifonniers Polonois. Lc récit de leurs barbaries effrayeroit lc Lc&cur : Us furpafsèrcnt cn cruauté les lions ôc les tigres. HISTOIRE DE RUSSIE. $4$ Section LXXIII. iy8r. Ces horreurs aigrirent davantage la Suède & la Pologne contre la Ruflie : les deux Pvois fc liguent, &: conviennent que chacun d'eux attaquera féparément l'ennemi commun , Se gardera, fes conquêtes. Lc Roi Jean envoie une flotte a Narva : clic pille le fauxbourg , Se s'en retourne chargée* de butin. Les Ruifes, de leur côté, engagent les Tatars a faire une irruption dans le pays de Harric : leur défaite détermine lc Roi de Suède à la conquête de Narva. Il envoie une armée qui attaque cette place avec autant de vigueur que de courage. Heurcufemcnt pour les tffiégés, que les vivres & les munitions manquèrent aux Suédois, 6c qu'ils ne pouvoient s'en procurer a caufe des ravages que les Tatars avoient faits dans les pays d'alentour. La famine , la pefte , les pluies continuelles, forcèrent les Suédois à lever le fiégc pour fe rendre a Révcl. La fortune fervit mieux le Roi de Pologne j il fc rendit maître de Vélikié-Louki dt de plufieurs autres villes. Le Roi Jean renforce fon armée Se la fait marcher h Kcxholm dans la Carélic, fous la conduite de Pont de la Qardit, Gentilhomme Languedocien, à qui il avott donné cn mariage fi fille naturelle Sophie. Le Général prit Kcxholm , Se le Roi lui cn fit préfent, ainfi que de tous les fiefs qui dépendoient de cette place. Pont de la Gardie fut victorieux par-ton** 1 emporta lc château de Padis , Véfemberg , Telsbourg , Se marcha en Finlande pour ajouter de nouvelles conquêtes aux premières. Les troupes Suédoifcs- s'emparèrent de Lode , cle Léala , de Fickcl Se de Hipfal ; tandis que les Tatars, a la Tollicitation des Rois de Suède Se de Pologne , attaqaioicnt les Rufles d'un autre côté , Se remportoient des avantages fur eux. $44 HISTOIRE DE RUSSIE. Section LXXIV. Tant d'attaques a-la-fois, l'épuifement de la Ruflie & les progrès de fes ennemis, conftcrnèrent Ivan. Il fent la néccflltc de la paix, Ôc l'impoflibilité de l'obtenir à des conditions honorables. Dans fa perplexité , il cherche un médiateur , ôc îïelt entouré que d'ennemis naturels. Où le trouvcra-t-il? à Rome. Il fe plaint à Grégoire XIII des entreprifes du Roi Etienne, ÔC fupplie le Pontife d'infpircr à ce Prince la modération, l'amour de la paix, Ôc les fentimens conformes à la Religion qu'il pro-fefle. Le Pape, flatté de la démarche du Tzar, lui envoya Antoine Poflevin „ le plus habile ôc le plus délié des Jéfuites d'alors , le chargea de négocier la paix entre les Cours ennemies, Ôc de ne rien négliger pour introduire le culte Romain cn Ruflie. Poflevin fe rendit d'abord cn Pologne. Le Roi oppofa la fermeté à l'adrefle du Négociateur. Il lui déclara qu'il ne confen-tiroït jamais a la paix que lorfque le Tzar lui auroit cédé toute la Livonic, pluiîeurs autres villes Ruflcs, ôc lui auroit payé les frais de la guerre. C'étoit lc dernier mot du Roi Etienne,Ôc Poflevin fe rendit à Staritfa, ou le Tzar fe trouvoit alors. Inftruit de fa marche , ce Prince envoya une efeorte de Sin-Boïarski, commandés par un Noble du premier Ordre , pour le recevoir fur les frontière*. Un Priftaf ou Officier nommé par la Cour, fut chargé de l'accompagner, de pourvoir à fes befoins, de faire fervir fa table d'une manière convenable, ôc de régler fa maifon. Soixante hommes de la maifon du Tzar formoient fa garde, ôc le Père Ambaffadeur monta les chevaux dont on lui avoit fait pr-fent. A fon paflage par Smolensk Ôc Novogorod , il fut falué de toute l'artillerie : les Evcques de ces deux Villes avoient ordre de lc traiter avec diftinclion pendant le féjour qu'il y feroit. Son Son entrée a Staritfa ne rclTcmbloit point à celle de Jéfus dans Jérufalcm, Ôc quelque humble que fût fon Difciplc, il ne pou-voit fc refufer aux honneurs extraordinaires qu'on lui rendoit : il faut prendre patience ôc dans le bien ôc dans mal. Lc Jcfuitc fut donc obligé de marcher entre deux haies de Stréltfi pour fc rendre au Palais. Les Boyari, les Dvoriani, vêtus d'étoffes d'or, étoient rangés dans la cour du Palais, fur les degrés ôc dans les appartemens. Le Seigneur le- plus diftingué parmi les Ruifes ôc un Secrétaire d'Etat , vinrent le recevoir au milieu du grand cfcalicr , ôc lc conduiflrcnt dans la fallc du Trône. Lc Tzar Ôç fon fils lui préfentèrent la main, Ôc lc firent afleoir à côté d'eux fur un banc couvett d'un riche tapis de Pcrfe. Poitevin jouit même de la prérogative des Princes héréditaires, qui feuls avoient le droit de manger a la même table que le Souverain. L'entrée de Poitevin à Moskou fut encore plus folcmnellc : fuivant lui, cinq mille hommes Pattcndoient fur la place ; ôc lc Tzar, accompagné de toute fa Cour, daigna venir au-devant de lui, précédé des Prêtres qui portoient l'Image de la Vierge. Les extrêmes fc touchent : l'orgueil des fuccès fc brife contre les revers, ôc la hauteur d'Ivan devoit dégénérer jufqu'à ce point d'humiliation : la paix lui étoit abfolument néccltairc j il avoit befoin du Jéfuite pour fe la procurer. Forcé de faire des facriffecs de toute efpèce , il renonça à toutes fes prétentions fur la Courlandc, offrit de céder une grande partie de la Livonie au Roi Etienne, ôc chargea Poffevin de lui faire part de ces propositions. Celui-ci part pour la Pologne, ôc trouve le Roi devant les murs de Plcskof affiégée. Il voit avec furprife l'artillerie nombreufe, les provifions immenfes de poudre ôc de boulets ,> les apprêts formidables pour les opérations de ce fiégc, ôc défefpérc du fuccès de fa négociation. Etienne étoit à la tête d'un armée aguerrie ; il ctoit dans les Etats de fon ennemi j fes ptojets pouvoient être Tome IL X x prcfqu'auffi-tôt exécutés que formés : les troupes Ruflcs envoyées au fecours de Plcskof, avoient été défaites cn chemin ; différens corps partis de Novogorod pour fe jetter dans la Ville, avoient éprouvé lc même fort ; le nombre des aflîégés étoit fort diminué par les fléaux inféparablcs de la guerre : ces fuccès rendoient Battori difficile fur les conditions de la paix, quoiqu'il la délirât fecrètement, pour arrêter les progrès que faifoient les armes de la Suède. Il diflimula donc fes fentimens avec Poflevin, Se perfifla à demander au Tzar l'évacuation de la Livonic, la confervation de fes conquêtes Se les dédommagemens des frais de la guerre j il jum même de n'abandonner le flége qu'après avoir obtenu fes demandes. Ivan comprit trop tard que l'accroiflcmcnt d'une Puilfance apparente n'a pour clic que la Turface, Se qu'elle diminue la Puiffanec réelle. Pour conferver celle qui lui reftoit, il offrit de renoncer à la Livonic, de rendre Polotsk Se d'autres Villes qu'il avoit conquifes fur la Pologne. Ce point obtenu, le Roi lunfifta plus fur les dédommagemens de la guerre ; il rendit les places Rufles dont il s'étoit emparé : les préliminaires de la paix furent lignés Se ratifiés au commencement de Pannée lui vante. Cette paix fut fuivic d'une autre avec les Tatars de Kriméc (i"). (i) La conduite d'Ivan dans la mauvaile fortune , nous rappelle ici celle de Louis XIV, 'vers la fin de fon regne : le contraire en cil frappant. On fait avec quelle grandeur d'amc ce Monarque fupportoit les malheurs d'une guerre où il étoit feul contre prefque toutes les Puiflanccs de l'Europe. » Vous voyez où nous en fommes : vaincre ou périr, dit-il au «> Maréchal de Villars, qui prenoit congé cn partant pour la Flandre, Cherchez l'ennemi, « & donnez bataille.....Mais, Sire, reprit lc Maréchal, c'eft votre dernière année. ,. . •» Je n'exige pas que vous battiez l'ennemi, mais que vous l'attaquiez. Si la bataille eft » perdue, vous me l'ecritev. à moi feul ; vous ordonnerez au couiïcr de ne voir que Blouin ; » je monterai à dieval ; je paierai par Paris, votre lettre à la main : je connois les François ; je vous mènerai deux cents mille hommes, & je m'enfevelirai avec eux fous les ruines Section LXXV. Pendant que Poflevin négocioit pour rétablir l'union entre les Polonois & les Rufles, Pont de la Gardic s'avançoit vers Narva avec vingt-quatre pièces de canon. Deux jours fufluent pour faire une grande brèche a cette Place. Réfolu de faire donner l'aflaut, il promet à fes foldats tout lc butin qu'ils feront fur les aiîiégés pendant vingt-quatre heures. L'cfpoir du butin redouble Pardeur des foldats : la Place cft prife d'aflàut, &: fept mille hommes qui formoient la garnifon , font paifés au fil de Pépéc. Lc Général Suédois étoit expéditif : la prife de Narva fut fuivic de celle d'Ivan-Gorod, de Koporié, de Vittcnftcin, & les ravages furent portés jufqucs fous les murs de Novogorod. Pendant que Pont de la Gardie fervoit fi bien la vengeance de fon Maître, &rcculoit les fronrières de la Suède, Jacques Typpt, l'un de ces bons amis de Cour, ôc Secrétaire du Roi Jean, faifoit jouer tous les rcflbrts de l'intrigue pour rendre lc Général fufpcd, ôc lc mettre mal dans l'efprit du Prince. Pont de la Gardie fc juftifia fi bien de toutes les calomnies du Secrétaire envieux, ôc prouva fi clairement fes manœuvres, que le Roi lc condamna â une prifon perpétuelle : cela confole les honnêtes gens, ôc n'arrête pas les médians. Section LXXVI. 1581. Les efforts des Suédois échouèrent contre la-ville d'Oréchek : contens de leurs fuccès, ils conclurent une trêve pour trois ans »> de la Monarchie «..... Ce Prince difoit aux Seigneurs de fa Cour qui partoient pout l'armée : » Si vous êtes battus, j'irai vous fecourir ; j'ai l'honneur d'être le plus anciea » foldat de mon Royaume Cette façon de penfer eft bien noble & bien grande ; mais moins d'ambition & plus d'humanité feroit plus majeftucux encore, quoi qu'en difent les partifans de la guerre 5c de la gloire. Xx ij 34* H I S T O I R E DE RUSSIE. avec les RulTes. Mais Ivan n'en cft pas plus heureux j fon ame cft déchirée d'une douleur profonde : il vient d'aftbmmer fon fils aîné -qu'il avoit toujours chéri. Les Auteurs ne s'accordent point fur la caufe de cet événement tragique : nous allons rapporter leurs opinions, le Ledlcur fc décidera pour lc plus probable. ■» Les uns prétendent que peu de tems avant la concl'ufion »? de la paix entre lc Tzar tk lc Roi Etienne , des partis Polo-55 nois fe répandirent en Ruflie, &; portèrent le ravage jufqucs «fur les rives du Volga : que la politique d'Ivan , loin de s'op-« pofer à leurs.courtes, feignoit de les ignorer} dans la perfua-■>* fion où il étoit que ces incurfions faites pendant les rigueurs » de l'hiver t détruiroient cn détail l'armée Polonoifc , & lui pro->s curcroient une paix plus avantageufe. On ajoute que les Eoyari »nc pénétrant pas lc deflein du Tzar, le prièrent inftamment P de s'oppofer aux ravages des Polonois, &c lui dirent que fi la H foibleife qui accompagne lc grand âge ne lui permettoit plus dfe 53 fc mettre à la tête de fes troupes, il pouvoit en confier le s? commandement a l'aîné de fes fils qu'il chériffoit, & que l'on »5 regardoit comme Pcfpérancc deja Nation. Cette proportion »> fut rejettée avec hauteur : Ivan la regarda comme une infulte » faite a fa perfonne , ou comme un complot formé contre lui m en faveur de fon fils. Les Boyari, jugés comme des rebelles, u payèrent de leur tête ce confeil imprudent. Lc Tzarévitz Dé-33 mîtri veut fc juftificr du foupçon , & fe profterne aux pieds » de fon père encore furieux : Ivan le frappe fur la tête, &c le >3 jeune Prince meurt du coup trois ou quatre jours après «. Poflevin, qui étoit en Pologne alors, & qui ne tarda pas à le rendre à la Cour du Tzar, raconte autrement le fait. »Lcs femmes « Nobles , dit-il, étoient dans Tufage de porter trois robes à la 33 fois , plus ou moins chaudes , fuivant la faifon. Celles qui 3. n'en portoient qu'une donnoient mauvaife opinion de leur >a décence Se de leurs mœurs. 11 aniva que l'époufc du Tzarévitz, » avancée dans fa groifefle, & gênée par lc poids de fes habits, » fe mit à l'aife dans fon appartement. Lc Tzar entre chez elle ,3 fins fc faire annoncer j il la trouve couchée fur un banc, Se » vêtue d'une feule robe. La Princelfc furprife fc lève , Se fait » des exeufes a fon beau-père de le recevoir dans cette pofition : fa réponfc fut un foufrlet : clic poulfc un cri ; le Tzarévitz » accourt, Se reproche a Ivan cet excès de dureté. Son père, » furieux, le frappe fur la tête avec le bâton qu'il avoit coutume «de porter ; lc coup étoit mortel: le jeune Prince périt quatre » jours après, emportant tout les regrets de la Nation «. Dévoré de remords, Ivan s'abandonne au défefpoir : l'agitation de fon ame ne lui donne quelques inflans de repos, que lorfque fes forces font épuifées. Croyant obtenir du ciel le pardon de fes crimes a force d'argent, il en diftribue à tous les Monaftères, Se envoie des fommes conlîdérablcs aux Patriarches de la Grèce. Sa douleur étoit julte , fon repentir louable ; mais fes dons furent en pure perte : l'argent ne calme point les remords. 11 n'étoit plus que le tombeau de lui-même où fes chagrins Pcnfeveliifoicnt ; c'eft dans cet état déplorable qu'il fe fit Moine. Il reçut t la tonfurc des mains du Métropolite Dioniji, qui lui donna le nom de Jonas. Section LXXVIL Que de contraftes réunis dans un feul homme ! Ivan tenoit tout de la nature Se rien de l'éducation ; fes grandes qualités étoient perfonnclles , Se fes vices des acquifitions funeftes. Comme Henri VIII, il avoit porté fur le Trône des difpofitions à bien faire. Dans un autre fiècle, avec d'autres Sujets, il eût régné glo-rieufement, Se fi gloire n'eût peut-être pas fouffert d'éclipfes ; mais elles furent nombreufes. Il avoit pris du goût pour l'inftruc- tion dans fa première jcuncfle , il ne le perdit point fur lc Trône. Il aimoit, il rcchcrchoit, il attiroit les Artiftcs ôc les Savans des différentes contrées de l'Europe ôc de la Grèce ; il converfoit fa-milièrement avec eux , dans le tems même que la multitude de fes affaires fembloit devoir lc détourner de ces fortes d'occupations. Il attira a Moskou des Jurifconfuites, des Architectes, des Peintres, des Sculpteurs, des Orfèvres, des Papetiers, des Fondeurs de cloche , des Armuriers, des Mineurs, des Médecins, ôc même des Théologiens. L'Edition des Actes Ôc des Epitres des Apôrres, fut faite a Moskou par un Diacre Ruffe, en 1563. La Ruflie doit encore a ce Prince la création des troupes régulières, l'inflitution de la difcipline militaire , ôc l'ufage des armes Européennes. Haïf-lant la fraude ôe la mauvaife foi, ôc dédaignant d'aller par des voies obliques pour parvenir a fes fins, il fuppléa par un Code , a Pin-fuililancc des Loix de Jaroflaf Ôc àTflajlaf. Il avoit des heures marquées pour recevoir les placets \ chacun avoit la pcrmiflïon de lui cn préfenrer directement, ôc il ne faifoit pas attendre long-tcms la réponfe. Il punilfoit fevèrement les délits graves \ la honte étoit le châtiment des fautes légères. Les Miniflrcs ôc les Gouverneurs qui fc rendoient coupables d'injuiTicc &: de coneuflion, étoient punis de mort. Dans des cas moins graves , il faifoit dépouiller de leurs habits les Boyari les plus diflingués , ôc les faifoit promener dans les rues, revêtus de haillons, ôc conduits par des foflbycurs ivres. Après cette humiliation, il les exhortoit a fe mieux conduire à l'avenir. La prifon étoit toujours la peine de Pivreffe. La conquête de Kafan Ôc d'Aftrakan brila lc joug que les Tatars avoient impofé aux prédécefleurs d'Ivan pendant la durée de plus de deux fièclcs. Depuis l'ouverture du commerce par la mer Glaciale, il établit des marchés a Narva , où les Etrangers avoient le droit de fe rendre : des caravanes fe rendirent de la Pcrfe ôc de la Boukarie à Moskou : les Nogaïs faifoient avec les HISTOIRE DE RUSSIE. 351 Ruffes, un commerce annuel de trente a quarante mille chevaux. Ce furent les Bulgares qui apprirent aux Ruffes la préparation de ces cuirs recherchés , qui font aujourd'hui l'un des principaux objets de leur commerce. C'eft fous ce règne que l'on commença à exploiter des mines de fer. Les Kofaques apprirent des Génois , qui occupoient Azof ôc les bords de la mer Noire, fart de retirer du grain une liqueur forte par la diftillation , Ôc les Kofaques communiquèrent ce procédé aux Ruffes. Ivan eut affez d'empire fur lui-même pour facriflcr fes préjugés au bien de l'Etat. Sa nation détefloie les Etrangers ; il les appella ôc les accueillit bien : clic ctoit intolérante j Ivan fe montra tolérant. Les Luthériens avoient deux Eglifcs a Moskou. Nous venons de peindre un Prince ami de l'ordre ôc de la juftice, un Conquérant, un Légiflateur, un Protecteur du Commerce ôc des Arts, un grand homme dans toute l'étendue du terme ; un monftrc va paroître fur la fcène. Ivan corrompu par le mauvais exemple, aigri contre fes fujets, change de caractère, devient fantafque , fombre, défiant, colérique, fougueux , opiniâtre dans tous fes déllrs, brutalement jaloux , père barbare, tyran dans fa famille, dans lc Gouvernement Ôc dans la Religion: les bornes de la juftice ôc de la bonté feront paffées pour toujours. Ici, toutes fes pallions font extrêmes. Quelle que foit fa fortune, il n'en eft plus fatisfait. Les fuccès agrandilfent fon ambition, les difgraccs l'irritent. Les moyens les plus odieux lui paroiffent légitimes , dès qu'ils font utiles a fes Vues j fes pallions fubaltcrncs fc louent, pour ainfi dire, au fervicc de fa paftlon dominante. Toutes les fortunes font fujettes aux revers j on perd tout en perdant fa faveur: il élève aux premières dignités des hommes tirés de la dernière clalfc des Citoyens, Se rabailfe les Grands aux emplois les plus vils. Sous le dcfpotifmc, l'innocence qui donne de l'ombrage eft un défaut que la politique des Tyrans ne pardonne point, ôc l'homme riche fc brife contre l'Etat, comme un vaifleau contre un écucil. Ivan attire à lui feul les domaines par la confifeatiori , ôc tout l'or ôc l'argent que le commerce fait entrer en Ruffie. L'autorité arbitraire qu'il exerce fur les Grands, il l'appelant! t fur lc Clergé ; il lui impofe des tributs ; il élève, il dépofe a fon gré les Métropolites qui, jufquc-là , avoient été confirmés par le Patriarche de Conftantinoplc. Il fe revêt des ornemens pontificaux j ôc comme s'il com-merçoit directement avec la Divinité , il faifoit parler le Ciel, dont il annonçoit les oracles, en répondant a toutes les demandes : Je ferai celay fi Dieu l'ordonne. De-là, fans doute , deux proverbes familiers aux Ruflcs : Dieu le fait & le T%ar......La colère du T^ar eft VAmbaffadrice de la mort. Une chofe digne de remarque , c'eft qu'en parlant des cruautés divan , fon ennemi déclaré , lc Prince Kourbskoï dit lui-même, que peut-être les mœurs de la nation Ruffe exigeoient un fcmblablc Gouvernement. Une autre chofe non moins remarquable, c'eft qu'Ivan qui fut tour-a-tour aimé, rcfpcété, obéi, craint, redoutable ôc détefté, finit par exciter la pitié des Ruflcs, dès qu'il devint la proie des remords. Ce Prince mourut en 1584, âgé de 54ans, ôc de fon règne le cinquantième. Ce Prince eut cinq époufes : i°. La vertueufe Anaftafie ; z°. Marie , fille de Tanrouk, Prince des Tchcrkaflcs Montagnards ; 30. Marpha , fille de Vafili Sabakin ; 40. Daria, fille d'Ivan Kol-tofski; 50. Marie, fille de Fédor, de la Maifon de Nagui. Marpha Ôc Daria furent forcées d'entrer dans un Monaftère, ôc de fc faire Religicufes. Ivan eut de la première, Démitri, Ivan ôc Fédor ; ôc de la féconde , un autre Démitri, qui fut aflafliné à Ouglitz. Il eut auffi deux filles, qui moururent dans l'enfance. PARALLÈLE 5®* parallèle Entre Ifan Fjsiliéfitz II Se Louis X/> Ivan indigne de la tyrannie d'un Triumvirat odieux, brife le joug que les Chouiski lui avoient impofé, ÔC fait fubiraux tyrans du Prince ÔC de la nation les châtimens que méritoient leurs crimes. La févérité divan, dans cette circonftance, fut un acte de fermeté ôc de juftice : on doit blâmer celle de Louis XI, qui fe comporta dans fon Royaume comme dans un pays de con-, quête : quelques Grands étoient coupables , fans doute ; mais les innocens devoient-ils être confondus avec les coupabîcs ? Louis . priva de leurs emplois tous les Officiers de la maifon de fon père ; ceux de la juftice, de la guerre, des finances, ôc les maltraita cruellement. -'•Ces deux Princes augmentèrent de pouvoir fur leurs peuples, ôc reculèrent les frontières de leurs Empires par leur courage ôc leur politique. Louis fe llgnala dans fa jeuneffe contre les An-glois, qu'il obligea de lever lc fiégc de Dieppe , 6c qu'il chaffa du Royaume ; par fes victoires fur les Ducs de Bourgogne , de Flandres > ôec., il réunit a la Couronne PAnjou , lc Maine , la Provence, la Bourgogne , ôc quelques autres grands Fiefs. Ivan ajouta a la ficnnc, les Principautés des Princes apanages, chafla les Tatars , recouvra les pays dont ils s'étoient emparés , Ôc remporta des victoires fur les Livonicns, les Suédois, 6cc. C'eft \ l'un ôc à l'autre de ces Princes, que les deux Peuples durent Fa-bailfcmcnt des Grands. Roi de France, Tome 11* Yy Paris défolc par une contagion, fut repeuplé par les foins de louis. La Ruffie, inondée de Tatars, fut délivrée de ce fléau; ô£ pour Pémpêchcr de fe dépeupler par l'émigration des Ruifes dans les Royaumes de Kazan 6c d'Aftrakan, Ivan attacha fes Sujets à la glèbe. Tous deux établirent une police rigoureufe : tous deux avoient leur confeil dans leur tête : prodigues par politique, &c avares par goût, ils favoient donner en Rois. Louis aimoit beaucoup la juftice, la faifoit rendre exactement:, fanefionna de bonnes loix, inftitua les Tarlcmens de Bordeaux 6c de Dijon. Sous le règne d'Ivan, la juftice fut rendue avec la même exactitude &c plus de févérité encore : ce Prince établit l'uniformité des poids 6c des mefurcs ; c'étoit aufli lc projet de Louis XI, à qui Pon doit Péta-bliflement des Poftes, « Louis XI, dit Comincs , étoit fage daris l'adverfité, très-» habile à pénetrer les intérêts 6c les penfées des hommes j il favoit » les attirer 6c les tourner à fes fins. Mais il étoit furieufement « foupçonneux & jaloux de fa puiflancc ; très-abfolu dans fes »5 volontés y il ne pardonnoit point ; fouloit terriblement fes » Sujets , 6c avec cela il étoit lc meilleur des Princes de fon tcms«. Quels pouvoient être les autres, ajoute fagement Mézerai? Nouveaux rapports du Tzar avec ce Monarque. » LouisXI, dit encore » Comines > étoit allez lettré, Se a'voit eu une autre nourriture « que les Seigneurs de ce Royaum-c 6c Gaguin d'accord fur ce point avec Comincs, ajoute » que ce Prince favoit les lettres, 6c » avoit plus d'érudition que les Rois n'ont accoutumé d'en avoir «. La nature avoit tout fait pour Ivan : l'éducation ne cultiva point fes difpofitions naturelles, 6c cependant il aimoit les Savans 6c les Artiftcs. La dépravation de fes Sujets le rendit un monftre. Mais Louis XI qui n'avoit pas les mêmes motifs de plainte, fit mourir plus de quatre mille perfonnes par divers fupplices, le plaifoit, comme le Tzar, a cn être lc fpcétatcur. La plupart de ces malheureux furent exécutés dans les deux Empires, fans forme de procès, Se fubirent les mêmes tourmens. Ivan fit mourir fon coufin - germain, aceufé de deffeins criminels contre l'Etat, Se: dans un accès de fureur , il aflbmma fon fils chéri, qui étoit à fes genoux pour fe juftificr. Louis fait empoifonner fon frère par Faur Fcrfoirt Abbé de St-Jean-d'Angély , qui fît préfent d'une pêche empoifonnée à la fille du Seigneur de Montforcau, aimée de Monfîeur ; Se l'amante partagea ce fruit avec fon amant. Louis XI eut deux femmes qu'il n'aimoit point, Se fur tout la première -, il tint la féconde prcfquc continuellement enfermée au Château de Loches Se à celui d'Amboife. Ivan cn eut cinq , &e non pas fept, comme on l'a écrit. Il chérillbit Se refpcétoit la première, la vertueufe Anaftafie : il força la troifième §c la quatrième à fe faire Rcligicufes. Enfin, après avoir terni le glaive de la juftice par des meurtres prémédités, ces deux Princes, cn proie aux remords, furent faifis des craintes fuperftiticufes Se pufillanimcs des ames égarées. Louis follicitc auprès du Pape lc droit de porter le furplis Se l'aumuce, fait apporter auprès de lui la Sainte-Ampoule} attache à fon bonnet une Notre-Dame de plomb, fe fait entourer d'images par lc fondateur de l'Ordre des Minimes, Se s'enferme dans lc Château du Pleffls-les-Tours , comme Ivan dans un Monaftère. Mais au défaut de témoins, l'ombre des médians dépofe contre eux: les deux Princes, invifiblcs a leurs Sujets, dévorés par lc même ver rongeur , Se par la crainte d'un Juge inexorable, terminent une carrière qui fe relfcmblc encore par la même durée, réflexions ïiP/d Code du l\ar Ivan Va si lié vitz IL Les premiers Législateurs de RulTic, Jaroflaf &c Ifiaflaf, avoient puifé les principes de leurs loix dans celles des Germains, voiiîns des Slaves qui habiroient Novogorod. Ces loix Amples devinrent infuflifantes à beaucoup d'égards, h mefurc que les Ruflcs abandonnèrent un genre de vie nomade, que leur commerce s'étendit , que leurs liaifons fe multiplièrent avec les peuples voifins. En méditant le Soudebnikj ou le Manuel des Loix d'Ivan Vafiliévitz II, &c celles que promulguèrent fes fuccefleurs, on cft convaincu que depuis lc onzième fiècle jufqu'en 1541, les mœurs des Ruflcs contraftoient fi fort avec les loix anciennes, qu'elles étoient fans vigueur. Dans les tems dont nous parlons, la Ruflie repréfentoit un vafte amphithéâtre politique, fur lequel tous les pouvoirs, armés d'un fouet, frappoient les uns fur les autres : le Souverain fur les Miniftrcs , les Miniftrcs fur les Tribunaux , les Tribunaux fur les Officiers du Fifc, le Fifc fur le Peuple; &c dans cette diftribution de coups , le Peuple qui n'avoit perfonne au-deffous de lui, recevoit fans rendre. C'eft a cette époque que la grande boucherie d'hommes fut ouverte. Dans cet état des chofes, le Tzar fentit la néceflité de régénérer les loix anciennes, & d'en promulguer de nouvelles, adaptées aux circonftanccs. Une chofe remarquable, c'eft que ce Prince n étoit âgé que de vingt ans , lorfqtVil conçut ce projet de réforme ô£ de légiflation. Quels biens n'cût-il pas fait â la Ruflie , fi ion amour pour l'ordre ; la juftice & Phonnêtc économie, fi fon défit HISTOIRE DE RUSSIE. 357 de bien régner eût été fécondé de ceux qui étoient honorés de. fa. confiance la plus intime ! Mais ces hommes apathiques ou intéreffés, vécurent en végétant, laifsèrent faire lc mal, quand ils ne le commirent pas eux-mêmes. Que les bons Princes , mal fervis, font a plaindre ! Lc Code d'Ivan a deux parties : la première comprend les Loix Civiles ôc Criminelles : la féconde traite des Matières Eccléfiaftiques. Ce Code eft la bafe de prcfquc toutes les Loix qui, depuis Ivan, ont réglé Padminiftration Ruffe. Voici Pcxtrait de ce Code, ôc fes défauts à plus d'un égard. Nous les réduirons à deux principaux, ÔC nous obfcrvcrons , i°. que le plan de cette Légiflation eft trop refferré, fur-tout dans les matières les plus intérclfantcs ; zQ. Que plufieurs articles de ce Code tenoient trop de l'ancienne barbarie de la nation, pour confctver l'autorité légale dans les tems où la Ruffie deviendroit plus policée. L'objet ôc le but principal d'Ivan , cn promulguant le Manuel des Loix , fut d'arrêter les manœuvres de la cupidité, la corruption , la vénalité, les vexations parmi les Gouverneurs, les Inten-dans des Provinces, ôc les Officiers chargés de l'adminiftration de la Juftice. Nous avons parlé des peines Ôc des fupplices décernés contre lc péculat ôc les prévarications. La honte publique corn-mençoit la punition -, ôc lorfque ce moyen étoit infuffifant, la mort des coupables y fuppléoit. Pour humilier les Grands qui abufoient de leur autorité, il les dégradoit, ôc élevoit à leurs places les hommes du dernier rang, quand leur bonne conduite répon-doit àd'heureufes difpofitions au travail : il étoit défendu à ceux-ci de s'allier avec les autres. Quelle fageffe dans la conduite de ce Légiflateur ! Ivan favoit donc que les hommes également orgueilleux ôc avides, tâchent toujours d'enchaîner Phonneur à l'intérêt, ôc de les fervir également â-la-fois ; ôc les moyens employés par ce Prince, tendoient à féparcr ces deux objets antipathiques d'un même culte. Cette réflexion cn amène une autre non moins importante: (1 dans lc choix des Pilotes on avoit uniquement égard à Plvomme riche & puiiTant, ôc qu'on exclût du gouvernail le pauvre malgré fes talcns ôc fon expérience , qu'arriverai t-il ? Que les vaifteaux feroient très-mal gouvernés : il en cft de même à Pégard de tout autre Gouvernement quel qu'il foit. Ivan fentit cette vérité : les Grands, riches ôc mépri fables , dévoient leurs tréfors aux travaux des pauvres : les pauvres vertueux &: intclli-gens , remplacèrent ceux qui les avoient dépouillés. La vertu par excellence cft la juftice .... un devoir, c'eft de fe rendre heureux. 11 y a deux Tribunaux , celui de la Nature Ôc celui des Loix. L'un connoît les délits de l'homme contre fes fcmblablcs ; l'autre les délits de l'homme contre lui-même. La loi châtie les crimes ; la nature punit les vices. La loi montre le gibet à Paflaftin ; la nature montre les infirmités, les maladies & la mort aux débauchés, aux intempérans. Mais la nature ne parloit plus aux Rufles fous le règne d'Ivan ; dc-la la multiplicité des fupplices devenus nécef-faires. Vérité terrible ! il falloit même que la vue des fupplices n'éloignât pas du crime, puifqu'Ivan fut obligé de faire un tarif très-détaillé fur ce que dévoient payer les parties qui avoient des dirférens, foit que Parfaire ait été terminée par les Juges , arrangée a l'amiable, ou décidée par un combat judiciaire. La manière de terminer une conteftation par le duel, ne prouve point ici que lc Légiflateur n'avoit aucune idée de Pcflcncc du jufte ôc de l'in-jufte : il soppofa vigoureufement à la perpétuité de cet ufage barbare ; il ne falloit que lc fens le plus commun pour cn fentir la dangereufe abfurdité. Cependant, quoique maître abfolu, les ciforts du Tzar furent impuilfans dans ce cas : la férocité des mœurs l'emporta fur la fenfibilité d'un defpote. On ceffe d'en être furpris, lorfqu'on fe rappelle que chez toutes les nations, les efprits emportés de la fphère du fens commun vers la région du délire, ont cherche la juftice par des moyens monftrucux; c'eft HISTOIRE DE RUSSIE. 5ys> Zc qu'on vit au huitième fiècle chez un Peuple naturellement plus doux, plus humain que ceux du Nord. Les Romains chaffés de leurs conquêtes par d'autres brigands venus de la Germanie , avoient laiifé un Corps de Loi qui, cn s'amalgamant avec les Coutumes Germaniques, approchoit plus ou moins de la raifon. Les Tribunaux , les Evêques Se les Rois , déchirèrent lc Code Criminel; Se le Peuple prit un plaiiir fingulicr à voir de grandes cuves remplies d'eau froide ou bouillante pour rendre juftice, On fait qu'on jettoit Paccufé bien garotté dans Peau froide. S'il tom-boit au fond, il étoit réputé innocent; s'il furnageoit, il étoit coupable. Lc Jugement par Peau bouillante s'exécutoit d'une autre façon : l'accufé, le bras nu, prenoit au fond de la cuve, un anneau béni ; après quoi, cn préfenec du Prêrre Se du peuple, On enfermoit le bras du patient dans un fac , fccllé d'un cachet ; Se fi trois jours après il ne paroiffoit aucune marque de brûlure, il étoit abfous. Lc fer ardent faifoit aufïi la fonaion de Juge : il falloit le porter Pefpacc de neuf pas fans fe brûler, fi on vouloit n'être pas livré au bourreau. Le Jugement de la croix étoit plus doux. Il confiftoit a donner guain de caufe à celle des deux parties qui tenoit le plus long-tcms fes bras élevés en croix. Ce fuccès étoit une affaire de tendons se de mufelcs. Mais la procédure la plus intérefiante pour lc public, étoit le combat à fer émoulu Se à outrance entre Paccufateur Se Paccufé. Qu'on fc repréfente une lice de quatre-vingt pas de long Se de quarante de large , gardée par des Sergcns d'armes; les deux parties arrivant vifière baiitée, écu au cou, glaive au poing, épée Se dague ceintes, portant un Crucifix ou l'Image de la Vierge, ou celle d'un Saint dans leur bannière ; lc Hérault d'armes fat- 5< Le fang ennemi fur un champ de bataille , pour conferver le fang de la patrie. Céfar rapporte dans fes Commentaires, que deux de fes Centurions , irrités l'un contre l'autre , vuidèrent leur querelle par un défi : c'étoit h qui feroit les plus belles ad ions dans la bataille. Tous deux fe fignalèrent, &: l'un étant bleiTé , fut fecourupar l'autre. Des traits femblablcs fe trouvent dans beaucoup d'autres Hiftoircs ; toujours les querelles particulières fc terminent par l'émulation de mieux faire ou par les Zz ij 364 HISTOIRE DE RUSSIE. Loix. Ce furent les barbares qui apportèrent la fièvre contagieufe de l'honneur duelliftc dans lc fein de la France , dont les Romains avoient encore adouci les moeurs ; ces barbares, en la foumettant, mêlèrent leur fang avec lc fien, Ôc l'infecfèrent. Le Théâtre d'honneur vante beaucoup les exploits de la Chevalerie : vantons-les aufli, lorfque dans l'anarchie Ôc le filencc des Loix, elle alloit défier ces nobles brigands Châtelains, qui ne fortoient de leurs châteaux que pour opprimer le cultivateur, rançonner le marchand , &c infulter des femmes. Mais lorfque ces Paladins couroient lc monde, en femant des carrels,pour faire avouer que la dame de leurs penfecs étoit la plus belle , ou pour faire preuve de bravoure, ou Amplement pour éviter Pot-fiveté, n'étoit-ce pas le délire de la fièvre d'honneur ï "Beaucoup de gens penfent que les duels juridiques dont nous avons parlé, CCS Jugement de Dieu, fi outrageans pour la Divinité , épargnoient plus le 'fang de la Nation, que les duels volontaires. Quoi donc ! faut-il abfolumcnt qu'une Nation s égorge d'une façon ou de l'autre > Cette opinion pourtant n'eft pas fans fondement. Les duels juridiques furent abolis en 1550 j ôc dès-lors, les duels volontaires devinrent beaucoup plus fréquens j chacun fe donna a foi-même la pcrmifïion qu'on demandoit aux Rois , aux Evê-ques, aux Tribunaux. La fermentation de l'honneur ne s'arrêta pas la : les duels devinrent des combats. On eut des féconds, Ôc l'ami qui n'étoit pas choifi, en demandoit raifon, comme d'une infultc. Il n'étoit pas même befoin d'un prétexte d'infulte pour le battre. Il y avoit des compagnies de gens d'armes dans lcfqucllcs on ne recevoit perfonne qui ne fc fut battu au moins une fois , ou qui ne jurât de fe battre dans l'année. ThémiftocleJ eût dit au fpadaffin, donne-moi ton bras... la fièvre cft brûlante, lc tranfport cft au cerveau \ gagne ton lit, fais-toi faigner, ta patrie l'ordonne ; c'eft à la bien fervir que confifte l'honneur. Histoire .de Russie. ^s Apres avoir ftatité fur tout ce qui concerne les duels juridiques , le non cm Code du Tzar ne traite des voies de fait que d'une manière iommaire. Il laiffc aux Juges lc droit de les punir à leur volonté, en leur recommandant d'avoir égard a.lagrièveté des coups 'ôc au rang des perfonnes maltraitées. Les anciennes Loix entroient dans de plus grands détails à cet égard , ôc l'on a lieu d'être étonné que , dans les nouvelles , la punition foit abandonnée a la diferétion des Tribunaux. Quoi qu'il cn foit, les loix de Jaroflaf, d'Ifïaflaf ôc divan, ne s'éloignent les unes des autres que par rapport aux peines impofées aux crimes privés, ôc qui n'intéteiTent pas immédiatement l'Etat. Les attentats contre le bien général , tels que la trahifon , la rébellion , le larcin des chofes facrées, ont été punis dans tous les tems, par le dernier fupplicc ; ôc fi les anciennes Loix n'en font pas mention, c'eft parce que la pratique confiante que l'on fuivoit dans ces cas, fiifoit affez connoît(c les châttmcns réfervés pour ces crimes. Les Annales de Ruflie viennent à l'appui de cette opinion. Elles rapportent : » que Volodimir 11 ayant défendu les » fupplices d'ufage contte les voleurs de grand chemin , PArchc-« vêque de Novogorod ordonna au Clergé de confultcr à ce fujct >s les Saintes Ecritures, Ôc qu'enfuitc il fupplia le Grand-Prince » d'ufer de toute fa rigueur envers eux. Volodimir, cédant a fes » remontrances , ordonna que ces criminels fulfcnt mis à mort, »? fuivant les loix de fon père ôc de fon aycul ». Ce fut donc en conformité des anciens ufages, que le Soudebnik décerne le dernier fupplicc contre ceux qui auront attenté à la vie du Sou» verain , contre les rebelles, les traîtres, les incendiaires , les fâcri-légcs, les chefs de voleurs , les meurtriers, les brigands, les fauf-faircs -, fupplicc qui doit avoir lieu immédiatement après que le coupable aura fatisfait la perfonne dépouillée ou les rcpréfèntans de la perfonne affaffinéc , s'il cn a le moyen. Ivan penfoit donc qu'il ne- iurrïfoit pas à la puiïlance exécutrice des Loix, de venger leurs infractions ; mais qu'il étoit du' devoir de la Juftice diftri- butive d'indemnifer les particuliers des attentats commis fur leurs propriétés. On ne trouve dans les Loix anciennes aucun article concernant la queftion pour faire avouer les crimes ou les complices qui y ont eu part. C'eft un beau trait d'humanité dans un pays barbare. Ivan même, devenu tyran, fe contente d'en faire mention dans fon Code. Les anciennes Loix fc bornoient a régler ce qui concernoit les ferfs fugitifs ôc les différens qui s elevoient a ce itijct3 elles pref envoient a cet égard des ufiigcs généralement connus. Ivan porta plus loin fa prévoyance : il commença par établir la bafe fur laquelle l'acquifition des efclaves de des payians devoit être fondée ; il détermina la forme de cette acquilltion, les perfonnes que l'on peut acheter, ou feulement louer pour un tems ; à qui doit appai tenir un ferf vendu a deux maîtres, ôc les formalités a remplir pour l'échanger ou pour l'affranchir. Il régla encore ce qui cft de droit lorfqu'un payfan a été tué par un autre ; mais il ne ftatua rien à l'égard des ferfs fugitifs, parce que les anciennes Loix y avoient futïifamment pourvu. Les règlemens concernant les biens fonds ôc le retrait lignager font les mêmes que ceux que l'on trouve dans lc Code du Tzar Alexis Mikaïlovitz. La néccflité de pourvoir a la fûreté des Villes ôc Villages donna lieu à l'Ordonnance de les entourer de palifladcs, Ôc à la défenfe de les arracher Se de renverfer les bornes des héritages fous peine du fouet, indépendamment de la répararion des torts ôc dommages. Lc refpccf pour les elernières volontés d'un mourant, de quelque manière qu'elles fulfent motivées ôc connues, fut caufe fans doute qu'Ivan ne preferivit aucune forme a cet égard ; de voici HISTOIRE DE RUSSIE. 3s7 la feule règle qu'il établit par rapport aux fucceflions. » Si quel-"qu'un meurt fuis avoir fait de teftamcnt,&: qu'il nc laiffe M point d'enfans mâles, fes filles hériteront de tous les biens Se de » toutes les terres qu'il pourra laitier ; Se s'il n'a point de filles, le K tout appartiendra au plus proche parent ». Cette Loi fuppofe que celles qui lui étoient antérieures excluoient les filles de la fucceflion, Se que ce fut pour remédier a cet ufage ancien, que ce Prince nomma les perfonnes appcllécs de droit â la fucceflion. L'article des contrats cft fort concis dans fc nouveau Code. Il y eft dit : « Que quiconque achète fans exiger de garantie, «prend fur lui tous les rifques du marché ». Il défend d'acheter, ou d'échanger des chevaux , fans les faire marquer , enregiftrer Se payer les droits au Souverain : ce dernier article n'eft que la confirmation de l'ancien ufage. Ce qui concerne les garanties, Se les lettres de répit cn faveur des marchands ruinés par des malheurs ou par des brigands, font deux articles qui n'avoient jamais été connus des Ruifes. Lc Soudcbnik cft terminé par une Loi que Pou doit regarder comme un fupplémcnt â ce Code. Cette Loi, qui condamne au fouet Se a la réparation des torts Se dommages, lc faux-témoin Se le parjure, fe trouve placée après Pin jonction fuivante. «Tout « Arrêt rendu cn conformité des Loix ci-delfus, ne pourra être » caffé, Se tous les Procès feront jugés conformément h leur «teneur, fuis rien y changer: on y ajoutera, dans la fuite, >3 les règlemens néceflaircs, dans les cas qu elles n'auroient pas « prévus ». H cft probable que ces cas étoient nombreux ; Se les additions qui furent Pouvrage d'Ivan , doivent faire préfumer que ce Prince avoit reconnu PinfuiTifânce de fon Code. Tels font les règlemens concernant le droit de fuccéder aux fiefs, les ferfs fugitifs, l'examen des témoins dans les affaires criminelles, la manière de fixer les communes d'un Village, les cas où une 368 HISTOIRE DE RUSSIE, femme peut déférer, par fon teftament, la tutelle de fes enfuis a fon mari. Ces règlemens datent de iyr<$. Il cn parut d'autres, l'année fuivante, pour empêcher les Archevêques d'acquérir des terres au profit des Couvcns -, ôc il fut ftatué fur ce qu'un particulier devoit faire, lorfqu'il avoit l'intention de donner des biens-fonds à l'Eglife, fous la condition de prier pour les morts. En 1^58 il fut établi une nouvelle forme de procéder a l'égard des ferfs ôc des payfans : on régla la manière dont les étrangers dévoient être jugés ; ÔC il fut pourvu à lctabliffemcnt des enfans. mineurs de la haute Nobleffe. En 1560 on fixa a cinq ans la durée des lettres de répit : 011 renouvella la défenfe de donner des terres aux Couvcns ; ôc on preferivit les formalités a obfervcr , dans le cas où un débiteur infolvablc devoit être livré à la difpofirion de fon créancier. Enfin, on ftatua en 15-98 5c 1601 fur les payfans qui paffent d'une terre à une autre, ôc en 1617 fur la portion que les veuves doivent avoir dans les biens de leurs maris. Voye\ les Recherches fur les divers changemens arrivés dans les Loix Ruffes jufqu'à ce jour, Tome V des Loifirs du Chevalier d'Eon de Bcaumont, pendant fon féjour cn Angleterre. Cet Ouvrage renferme divers fujets d'adminiftration qui nous ont paru important. Lc règne d'Ivan nous conduit à la conquête de la Sibérie, entreprife cn 1579 par fix mille Kofaques du Don, qui avoient à leur tête l'Attaman Jcrmolaï ou Jermak. Ces Kofaques, qui exerçoient le brigandage fur lc Volga, ÔC qui avoient offenfé lc Tzar, prirent le parti d'émigrer, pour échapper a fa vengeance, ÔC parvinrent jufques fur la rive occidentale de la Kama. La conquête de la Sibérie doit être précédée 5c fuivie de l'Hiftoire des Hommes qui ont fournis cette contrée à la domination des Ruflcs. C'eft la marche que nous fuivtons, après avoir écrit le règne de Fédor I Ivanovitz, dernier Souverain de la Dynaftie de R°urik. RÈGNE 579434 Q$+$$$/+^E 6515604485072830 RÈGNE de fédor i, ivanovitz. Section i> k e m i è ic e. Lorsqu'on examine attentivement la marche de la Nature dans la formation des végétaux &: des minétaux, il eft aifé de fc convaincre que cette mère libérale ôc économe à-la-fois, cft fimplc dans fes moyens, féconde dans fes produits, uniforme fans monotonie, Ôc régulière jufque dans fes écarts ; mais lorfque Ton fixe fes regards fur l'homme, c'eft alors que la Nature paroît s'être éloignée de fon plan général dans la production ÔC la fucceflion des êtres organifés, vivans ôc raifonnables. La, c'eft toujours par des nuances infenfiblcs qu'elle procède : ici, c'eft par des fauts ôc par des bonds i Ôc l'on feroit tenté de croire qu'après avoir combiné toutes fes forces pour produire un homme extraordinaire, elle ait befoin de repos, ÔC qu'elle ne l'ait formé qu'aux dépens de fon fuccelfeur. Chaque homme naît avec un caractère particulier, ôc ce caractère dépend toujours de l'empreinte originale ôc primitive qu'il a reçue lui-même des mains de la Nature, On a donc trop avancé cn difant, que l'Aigle n'engendre jamais une Colombe timide, ÔC que les Héros enfantent des Héros. Ivan étoit certainement un Prince a. grand caractère} Ôc fon fils, aufli foiblc d'efprit que de corps, va nous prouver qu'il n avoit point hérité de cette puiifancc intérieure, ôc active qui donne à-la-fois la forme, je mouvement ôc la vie a un Etat. Ivan connoiftoit fi bien la foi-Tome IL A a a blcile Ôc l'incapacité de fon fils, âgé de ttcntc-cinq ans, qu'avant de mourir, il confia Padminiftration du Gouvernement à trois de fes plus habiles Généraux , ôc la tutelle du jeune Démitri à Bogdan Bclski. Les trois Généraux qui formoient lc Confeil, étoient les Princes Ivan Pétrovitz Chouiski, Ivan Eédorovitz Meftiflafski, Ôc Nikit Ronianovitz Jouricf, Boyar diftingué, frère de la vertueufe Analtafie. Section IL Le Tuteur Bclski eft aceufé d'une confpiration contre Fédor, ôc d'avoir empoifonné lc dernier Souverain. Il avoit, dit-on, lc projet de placer fon pupille fur le Trône ÔC de régner fous fon nom. Il cft arrêté, &c exilé â Nijéni-Novogorod. Un autre ambitieux plus redoutable que celui-ci, par fon génie ôc fes talcns, fc propofa de tirer parti de la foiblclfc d'un Tzar qui difputoit aux Marguilliers l'honneur de former les cloches. Cet ambitieux, qui avoit joué les premiers rôles fous lc règne d'Ivan , étoit Boris Godounof, frère d'Irène, qui étoit mariée à Fédor. Son crédit à la Cour lui applanira bientôt les obftacles entre le Trône ôc lui. Nous allons lc voir débuter dans la carrière. Section III. Godounof veut être le feul homme puiffant dans l'Etat, &: ce point obtenu, il s'en rendra maître. Il fait que l'incapacité de Fédor perpétuera fa minorité; que ce Prince foiblc peut être détrôné ôc remplacé par le jeune Démitri, fon frère. Il débutera donc par éloigner lc Tzarévitz de la Cour, avant d'attaquer ouvertement les Boyari qui ont cn main les rênes de l'Etat. Lc teftament d'Ivan alTuroit la Principauté d'Ouglitz à fon fils Démitri ; ÔC cette difpofition fournit a Godounof Poceafion favorable d'y reléguer le jeune Prince : la noirceur, la calomnie, h i s t o r ii i d £ nus s i K 571 Pinjufticc, feront le refte. 11 eft facile d'infpirer la défiance ôc la crainte à un Prince foible : Godounof rend fufpctt à Fédor la Douairière Marie, mère de Démitri j il aceufe fes pârcns d'être fes complices, ôc tous font difgracics ôc exilés au loin. Les trois Confcillcrs de Fédor ont pour eux l'opinion publique j ils vivent entr'eux avec une union qui augmente leur force ôc leur crédit fur la Noblcfle ôc fur les troupes : Godounof fc fert de l'opinion publique ôc de l'union des trois Généraux pour perfuader au Tzar que fes Confcillcrs font fes plus redoutables ennemis. Le Prince crédule envoie Mcftiftafski à Biélo-Ozéro ; on Pcnfcrme dans un Monaftère, Ôc il eft forcé de fe faire Moine. Nikit Jouricf, oncle du Tzar, mourut ; Ôc la perte de Chouiski fut retardée, dit-on, par une réconciliation apparente j mais Godounof étoit bien sûr de le trouver coupable quand il le voudroit. Il le voulut dans la troifième année du règne de Fédor. Un cfclave dévoué à Godounof aceufa Chouiski de trahifon. Condamné fans preuve, il fut exilé ôc étranglé dans fon exil. Section iv. Deux Prélats rcfpcétablcs curent lc courage de plaider la caufe de l'humanité ôc de l'innocence outragées par Godounof devant le Tribunal du Tzar : la dégradation fut le prix de leur zèle vertueux. Job, Evêquc de Roftof, & probablement la créature de Godounof, remplaça lc Métropolite de Moskou, ôc fut fait Patriarche de Ruffie par lc Patriarche de Conftantinoplc , qui s;étoit rendu auprès du Tzar pour obtenir de fa munificence les moyens d'acheter la protection du Grand-Vifir, ÔC de faire dépofer le Patriarche Mitriphan j qui avoit été élu en fa place. ( Voyt\ Gouvernement Ecléfiaftique de Ruflie, page 167 ôc fuiv. Tome I. ) La fuprématie de Job lui donnoit un afeendant qui étoit favorable à la politique de Godounof. Aaa ij Section V. Tandis que lc Patriarche Ru (Pc régnoit fui- les ames, fon protecteur cherchoit ôc réuiTaffoit à gagner les cœurs par fes libéralités. La caille Tzaricnnc n'étoit plus fous le fecau du Prince j Godounof y avoit fubftitué le fien. Le Sujet, devenu plus puiflant que le Maître , difpofe a fon gré des rangs, des dignités, des tréfors de l'Etat régne fans concurrcns. Mais fon ambition ne fc borne pas à ce période de puiflancc Ôc d'autorité^ il règne de fait, il veut régner de droit. Fédor n'a point d'enfans ; la foiblcflc de fon tempérament ôc fes infirmité» perfuadent qu'il n'en aura jamais ; le Tzarévitz Démitri cft robufte, vigoureux , ôc la fermeté de fon caractère fe manifefte déjà dans les amufemens de fon âge:c'eit cet héritier prefomptif de la Couronne que Godounof va làcrificr à fa politique. La chofe n'étoit pas facile ; la mère de Démitri, qui prévoyoit de loin le malheureux fort de fon fils, ne lc perdoit pas de vue. Mais les follicitudes maternelles ôc les précautions de la tendrefle font impuiflantes contre les complots de l'ambition, de la rufe ôc de la cupidité réunies. Godounof achète des complices ôc des bourreaux. Un Secrétaire d'Etat fe met a la tête des conjurés ôc fc rend à Ouglitz. Il fc lie avec la Gouvernante du jeune Prince 7 ôc la fair entrer dans le complot. Cette femme atroce avoit un fils, le compagnon des plaifirs ôc des amufemens du Prince ; voila l'inflrument du crime tout trouvé. C'eft lui qui du palais conduifit la victime a la mort ôc qui la frappa lc premier \ Bitiagofski ôc fes complices Pégorgèrent. Cette horrible tragédie s'exécuta le 13 Mai 1591. Les témoins de cet aflaflinat fonnent lc toefin, le peuple accourt, ôc , furieux de la mort de Démitri, il lapide Bitiagofski ôc fes complices, Godounof jouit feul du fruit de leur crime. Section VI. Le Tzar fut lc feul Ruilc qui ignora ce barbare complot r Godounof s'étoit emparé de toutes les avenues du Trône j aucune dépêche ne pouvoit parvenir directement au Souverain, ôc ceux qui favoient la vérité étoient forcés de fc taire ou de la trahir. Cependant , il étoit de l'intérêt de Godounof d'inftruirc Fédor de la mort de Démitri ; un faux rapport cn étoit le moyen , il en fit ufage. Ce rapport difoit que dans l'accès d'un délire violent ? lc Tzarévitz, mal foigné ôc mal gardé, s'étoit coupé la gorge. Lc récit de cet événement renfermoit la profeription de la Tzarinc douairière ôe de fa famille. Pour peine de la négligence qu'on leur reprochoit, Marie fut forcée de fe faire Reli-gicufe, ôc fes frères furent exilés. Section VIL Encore un pas, ôc Godounof n'aura plus rien à dcfircr : Fédor va le faire pour lui ; fit mort lui épargnera un crime, chaque jour le conduit au tombeau. Godounof profite de cet intervalle entre la vie Ôc la mort du Tzar, pour lui faire conclure la paix avec la Suède. Fédor mourut en 15^8, après avoir végété pendant n ans fur lc Trône : c'eft à ce règne que finit la première dynaftic des Princes Ruifes, qui a fourni 52, Souverains pendant le cours de 756 ans. La Médaille de Fédor I Ivanovitz porte, que ce Prince monta fur le Trône cn 1584, qu'il alla cn Livonic, ôc reprit Ivangorod, Iambourg 6C Koporié, régna 14 ans, ôc mourut âgé de 41 ans. Ici, la légende cft d'accord avec les annales de la Suède : elles difent qu'en 1590, les Suédois eurent avis que les Moskovitcs étoient en marche avec une armée de cent mille hommes, Ôc qu'ils s'avancoient au plus vite vers Narva. Ils emportèrent d'abord la ville d'Ivangorod , après quoi ils allèrent mettre le fiégc devant Narva , d'où l'armée Suédoifc s'étoit retirée pour fe rendre a Wéfenbcrg , & qu'ils donnèrent un furieux affaut à la ville, quoiqu'ils fuffent repoulfés avec beaucoup de vigueur par les alliégés. .. . Sur ces entrefaites, les Tatars ravagèrent la Finlande, &; firent main-baffe fur plufieurs milliers d'hommes. Et parce que les Suédois qui étoient en garnifon à Narva avoient perdu beaucoup de monde pendant le fiége, & qu'ils n'avoient point de fecours à attendre, Charles Horn, Gouverneur de la place, fit un accord avec les Moskovitcs, à condition qu'ils abandonneraient le fiége de Narva, &: qu'on leur rcmettroit entre les mains Ivangorod &c Koporié ; qu'enfin on feroit entre les deux nations une fufpcnfion d'armes pour un an. D'abord que les Moskovites furent rentrés cn poffcflion de ces deux places, ils s'en retournèrent chez eux. HISTOIRE physique, morale, CIVILE ET POLITIQUE DE LA RUSSIE ANCIENNE. LIVRE SEPTIÈME, CONTENANT U Hiftoire des Kofaques des deux rives du Borifthène, de ceux du Don ÔC de la Sibérie; les Conquêtes de cette partie du nord de l'Afie SC du Kamtchatka; la Révolte de Pougatchof e%c. Section premier e. S'il faut, pour écrire fidèlement l'Hiftoire d'une nation, avoir vécu avec les peuples qui la compofent , nous avons un droit particulier à la confiance des Lecteurs : notre nom cft inferit dans les Faites des Kofaques j nous leur avons été utile, Se c'eft les fervir encore que de les faire connoître mieux qu'ils ne font été jufqu'ici. Les Kofaques tirent leur nom &: leur origine d'un peuple ancien appelle Ko\ar > qui habitoit les environs des Palus-Méotidcs, près du Bofphorc Cimméricn. Les Ko fars fc regardoient comme les defeendans de Kamaàjj feptième fils de Japhet. En conféquence de cette idée , ils prenoient volontiers ce nom. Les Grecs leur donnèrent celui de Cïméri, Se les Romains les appellèrcnt ambres. La conjecture la plus vraifcmblable eft que les Kozars defeendoient originairement d'une nation Slave, puifquc leur langue naturelle étoit la même que celle des Slavons. Section IL Au commencement du VIe iièclc, les Kozars envoyèrent des colonies du côté de l'Europe, qui s'établirent d'abord dans la Pannonic. Ces premières colonies fe confondirent enfuite avec les anciens Sarmates, habitans originaires de ce pays. Les effaims nombreux qu'elles produisent firent à leur tour des émigrations vers le Nord, &: ces effaims changèrent de noms félon les lieux oîi ils fc fixèrent. Les uns furent appelles Lithuaniens , d'autres Gcmouds ( les Kofaques donnent encore ce nom aux Polonois ) ; d'autres prirent lc nom de Goths. Les fréquentes émigrations des Kozars, les colonies nombreufes qu'ils envoyoient dans l'Afie Se dans le Nord, prouvent la grande fécondité de ce peuple ; fa tige , fixée près des Palus - Méotidcs, produifoit des branches, dont les unes couvroient les deux rives du Don, depuis fon embouchure dans la mer d'Azof, jufqu'au Dnieper tandis que d'autres occupoient les bords de la mer (i) Les Kofaques donnent à ce mot l'étymologic fuivant*. U cft compofé des mors Dno, qui veut dire fond, & Pérct, graviter, pouffer en avant. Il ont donné ce nom £U Porilthène, parce que fes eaux entraînent avec elles le fable qui leur fert de lit. Us Noire j HISTOIRE DE RUSSIE. 377 Noire , depuis les lieux où Belgorod 5c Otehakof font fitués, jufqu'à la Pannonie. Section III. Les moeurs des Kozars étoient grofïïères 5c féroces comme celles des Tatars. Leur vifage effrayant reffembloit à celui des Kalmouks. Des tentes leur fervoient de maifons, 5c , de même que ces peuples nomades , ils fe nourri flfoient de viandes crues. Les Kozars, qui ont été fi redoutables aux nations Afiatiqucs ôc Septentrionales, ôc fur-tout aux Grecs du Bofphorc , ne s'occu-poient que de guerres continuelles, fous les ordres d'un Chef qui devoit fon rang a fa valeur deftructive 5c aux fuffrages de la nation. On appelîoit ce Chef Ka-an ou Ka-gan. Le nom ôc les actions de ce peuple féroce font époque dans un livre de l'Eglife Grecque , qu'on lit ordinairement chaque famedi du grand Carême Ruffe. Section IV. Les ravages que les Kozars faifoient en Afic, déterminèrent Léon PIfauricn, Empereur de Conftantinoplc, a rechercher leur amitié par une alliance : pour remplir cet objet , il maria fon fils Léon Copronime avec la fille d'un Chef Kozar. Cette Princcffe prit le nom d'Hélène en fe faifant baptifer; elle défendit le culte des images contre fon beau - père ôc fon mari : fes vertus la firent aimer ôc eftimer. Son fils Léon prît le furnom de Chamar. nom qu'à cette époque les Grecs donnoient aux Kozars, dont ils étoient devenus les alliés. Les Kozars fe familiarisèrent prétendent que lc changement de Dnieper en Borifthene, vient de ce q«'un Prince Bo-'ts Voulut que ce fleuve portât fon nom. Boris, fort5 Sténa, muraille Ainfi Boriithènc fignific forte mm aille, ou muraille de Boris. Tome IL B b b peu à peu avec les ufages, les moeurs ôc la religion des Grecs: l'intimité ne tarda pas à remplacer la haine qui avoit régné entr'eux , ôc les Kozars ne formèrent plus qu'un même peuple avec les habitans de la Cherfonèfe Taurique. Section V. Kiof Ôc plufieurs Provinces de Ruific ont été tributaires des Kozars. Chaque maifon leur donnoit pour tribut annuel une peau de loup, ôc chaque charrue une pièce de monnoie de peu de valeur. Rourik les affranchit de ce tribut. Olcg , devenu Trincc de Kiof, enleva aux Kozars Radomifchi ôc Scvcr, ôc les rcpouifa jufqu'au Volga. On a vu, Tome I, qu'en 965 Sviatoflaf affranchit les Viaùchi du tribut qu'ils pavoient aux Kozars , ôc qu'il marcha à la tête de fes troupes vers l'Oka ôc le Volga pour les combattre. Ceux-ci, qui ne refpiroicnt que la guerre, fe préfentèrent de bonne grâce, mais Sviatoflaf fut vainqueur. 11 s'empara de Bélivégi leur Capitale , appcllée par les Ruifes Êarkei j éloignée de 2.5 a 30 verftes de l'endroit où Batourin a été bâtie depuis. Il leur impofi un tribut à fon tour. Cette grande défaite n'avoit pas abattu entièrement les Kozars , ceux qui habitoient la rive oppoféc du Don reftoient a foumettre. Les Polov'ujl ôc les Petchcnégui achevèrent ce que Sviatoflaf avoit commencé , ôc jurèrent de les détruire. Pendant deux fièclcs ils leur firent des guerres fi fréquentes, fi meurtrières, qu'enfin ils les exterminèrent prcfqu'cntièrcment Ôc s'emparèrent de leurs polTefilons. Une chofe étonnante, c'eft que depuis les conquêtes, de Batou - Sagin , les Polovitfi ôc les Pctchénégui font à peine connus dans l'Hiftoire, tandis que les Kozars ont furvécu a l'oubli des fièclcs par les exploits de leurs defeendans. Section VI. Les Kofaques dcfccndcnt donc des anciens Kozars échappés aux fers des Polovitfi ôc des Pctchénégui j ils fe mêlèrent enfuite avec les Polonois, les Ruflcs , les Tatars ôc d'autres peuples. Jufqu'ici les Hiftoriens ne font pas d'accord fur leur origine. M. Mullcr prétend que les Kofaques d'Ukraine ôc les Zaporoïski font d'origine Ruffe. Conftantin Porphiroginètc parle d'une Province appellée Kafakia 3 fituée entre la mer Noire ÔC la mer Cafpienne. D'autres veulent qu'ils foient Tatars. Le favant M. de Guignes & d'autres Hiftoriens prétendent qu'ils font les mêmes que les anciens Kiptchaks. Les mêmes Hiftoriens ne s'accordent pas mieux fur Pétymo-lôgïc du mot Kofaquc. Les uns lc dérivent du mot Kiptchak où Kaptchak t parce que les Kofaques habitent la contrée de ce nom; ôc ils prétendent que c'eft par corruption que les Tatars pro-' noncent Ka\ak > nom dont les Européens ont fait Kofaquc. D'autres croyait qu'elle dérive du mot Polonois koja j chèvre, ôc que ce mot a été donné aux Kofaques a caufe de leur légèreté : mais Pétymoîogic qui nous paroît la plus naturelle , eft celle de l'ancienne langue Tatare ou Turque. Ka%ak > dans cette langue, lignifie un brigand , un guerrier armé a la légère , qui cherche à harceler l'ennemi, qui fc met a la foldc d'autrui, qui va la tête raféc. On peut divifer les Kofaques cn deux tiges principales : la première eft celle des Kofaques de VU haine ou de la petite Ruillc; la féconde , celle des Kofaques du Don. La première cft compoféc, i°. des Zaporoïski, appelles Hàidamaks par les Polonois ; 2-°. des Régimens Slobodiens. Les Kofaques du Térek 3 les G ébetiski s les Sééminïens, ceux du Jaïk ÔC de Sibérie dcfccndcnt des Kofiques du Don, Bbb ij Section VII. Gu/dimin j Grand-Duc de Lithuanie, s'empara de la Principauté de Kiof en 1310, battit enfuite les Princes Ruflcs près de la rivière r , les Kofaques fondent de nouveau fur les Tatars Ôc ravagent leur pays. Ceux-ci envoient aufïi-tôt des Députés en Pologne. Les Ambalfadeurs introduits dans lc Sénat, fe mettent à genoux, expofent leurs griefs contre les Kofaques, ôc demandent réparation des torts qui leur ont été faits. Sigifmond leur fait préfent d'une grande quantité de peaux de moutons , ôc leur promet, au nom du Sénat, un don annuel de vingt mille ducats. Les Tatars regardèrent dans la fuite ce préfent comme un tribut. Lc Roi ne fentoit pas, fans doute, tout l'avantage que la République pouvoit tirer des Kofaques, puifqifil leur défendit toutes hoflilités contre les Tatars ôc les Turcs , fes plus dangereux ennemis. A cette faute capitale, Sigifmond cn joignit une autre : il attenta aux privilèges dont jouiflbicnt les Kofaques : il nomma des Polonois aux principales charges , ôc fournit le Hctman même au Grand-Général de la Couronne. Des Prêtres Romains furent introduits dans la petite Ruffie ; il fut itatué dans le Concile qui fe tint à Brcflau en Lithuanie cn 1595", de forcer lc Clergé de la petite Ruffie à renoncer à l'obédience du Patriarche , Se de reconnoître la fuprématic du Pape. Ce fut en conféquence de cette réfolution que Ton bâtit des Eglifes ÔC que l'on établit un Evêquc Romain en Ukraine. Section XIX, Les Kofaques ne pouvant faire la guerre aux Turcs Se aux Tatars, tombent fur la Ruffie Ôe la Lithuanie qu'ils ravagent, Sigifmond envoya aufïi-tôt Zolkicvskï à la tète d'une armée pour Tome IL C c c les foumettre. Le General eft battu près de la ville de Balaccrkief. Mais ayant enfuite ferré de près les Kofaques, il les défît, 6c les força de lui livrer NaUvaïko leur Hetman, à qui il fit trancher la tête. Section XX. Les Seigneurs Polonois, voifins des Kofaques, envahirent enfuite leurs polfelîions, 6c voulurent les traiter comme leurs propres ferfs. Uladiilas VII eut la foiblcffc de tolérer ces vexa, tions. Toutes ces entreprifes révoltèrent les Kofaques : ils délibérèrent entr'eux de foutenir leur Religion 6c de défendre leurs privilèges à quelque prix que ce fût. Les Seigneurs , inftruits de la réfolution des Kofaques, persuadèrent a la République de recourir à la force pour les dompter. On délibéra que pour les contenir, il falloit bâtir un fort fur le Borifthène 6c dans lc voifinagc des Cataractes. Lc Colonel Marion ( François au fervice de Pologne ), envoyé avec deux cents hommes pour protéger la conftrucfion du fort, fut défait par les Kofiques. Le Généra] Konicfpolski. y envoya aufti-tôt une partie de fes troupes, qu'il y fit hiverner cn 1637. Les Kofaques maifaerent leur Hetman Savakonof qui vouloit les empêcher de tomber fur les Polonois ; ils mettent a fit place un de leurs compatriotes nommé Paulouk; ils atraquent le Général Potoski aux environs de Korfoun fur les bords du Dnieper \ ils font battus Se obligés de livrer leur Hctman avec quatre de leurs principaux Chefs, auxquels les Polonois firent trancher la tête a Varfovie, ma'gré la promeife de leur faire grâce. La perte de leurs Généraux fut fuivie de celle de tous leurs privilèges, Se de la perte de Térektimirof.. j Section XXI. 1648. Un nouveau crime de la part des Polonois forma un autre Hctman. Bogdanko-Kmclnitski vivoit paifiblcmcnt. du bien que fon père lui avoit lailfé (1). Il y avoit joint quelques terres abandonnées qu'il avoit mi fes cn valeur , &: améliorées encore par des moulins. Un Gentilhomme Polonois nommé Jatinski, qui commandoit la ville de T^érin cn Ukraine, envia la fortune du Kofaquc. Il trouva de la réfiftance; il brûla fes moulins, viola fil femme Se la maffacra fur le cadavre fanglant de fon fils. Lc malheureux père , Pépoux outragé , demanda vengeance au Roi ; un grand nombre de fes compatriotes qui avoit aufli des plaintes à porter, fc joignit a lui : on n'obtint rien. Kmclnitski aflemblc les Kofaques, leur porte de vives plaintes, Se fe fuit élire Hctman. Uladiflas meurt, Se laiffe lc feu allumé. Kmclnitski, la rage dans Pame, entre cn Pologne à la tête d'une armée de Kofaques, maflacre tous les Nobles, épargne le payfim , défait entièrement l'armée Polonoife a Pilaviecz dans la petite Pologne, marche a Léopol, qui capitule, porte l'épouvante jufqu'à Cracovic, d'où l'on enlève la couronne pour la mettre en lieu de sûreté. Les Kofaques mettent tout a feu Se a fàrrg, obligent les Prêtres de fe marier avec les Religieufes Se à vivre dans le Rit Grec. Section XXII. La Noblcffc follicitoit lc nouveau Roi Cafimir V de marcher (O Le père de Kmclnitski étoit originaire de Lithuanie, & étoit venu former un érablilfcincnt en Ukraine. Son fils, après fa mort, avoit été enlevé par les Tatar?, & racheté par fa mère, C ce ij contre les Kofaques. Lc Prince, qui vouloit les ramener par la douceur en leur donnant fatisfaction , répondit aux Nobles; il ne fallait pas brûler les moulins de Kmclnitski encore moins violer fa femme & la maffacrer avec fon fils. Cette réponfe déplut : la NoblciTc s'arma au nombre de cinquante mille hommes, fut fc faire battre dans la balfc Volhinic. Les Polonois fe raflemblent enfuite, & vont chercher les Kofaques réunis aux Tatars fur les bords du Bog. Ils furent vaincus de nouveau, ôc leur déroute fut compkttc. Le Kan, qui avoit une injure perfonnelle à venger , fit d'abord charger de chaînes Marc Sobicski ôc trois cents Gentilshommes Polonois, ôc les fit décapiter. La colère du Tatar venoit du retranchement qu'Uladiflas avoit fait de la pcnfion annuelle accordée par Sigifmond III. Section XXIII. L'armée Polonoife fe révolte dans le camp de Zborov , ville de la petite Pologne, fur les frontières de la Podolic. Le Général Czarncski emploie inutilement ôc tour-à-tour la douceur , les menaces, le canon même des Lithuaniens, pour la faire rentrer dans lc devoir. Jean Sobicski demande d'être chargé de la négociation , Ôc réuilit^ pour lc bonheur de la Pologne. Les ames extraordinaires juftifîcnt leur témérité par lc fuccès. L'empire que Sobicski eut fur les efprits, auroit fait honneur à un Général confommé ; il combloit de gloire un jeune homme qui n'oc-cupoit aucune charge dans l'Etat. Cafimir fe met à. la tête des troupes pour maintenir de plus en plus la concorde Ôc l'union ; ôc pour ne pas s'avilir aux yeux d'une nation qui aime les Rois guerriers, il marche à l'ennemi-Kmelnitski, ibutenu des Tatars, entreprend de forcer fon Roi dans le camp de Zborov. Malgré la juftice de fes armes, il cd& d'être heureux. Lc combat dura plufieurs jours. 11 perdit plus de vingt mille hommes. Plufieurs corps de troupes qu'il avoit envoyés cn Lithuanie furent battus. Il n'ofa plus tentet la fortune. On parla de paix, ôe elle fut conclue. Le Roi accorda aux Kofaques des conditions avantageufes. Il les laiffa armés au nombre de vingt mille hommes dans lc Palatinat de Kiof, qui ne pouvoit plus être donné qu'à un Seigneur du Rit Grec. Il les rétablit dans Pexercicc paifiblc de leur religion, leur rendit tous les privilèges anciens , ôc rappclla en Pologne PEvéquc Romain. On convint encore que trois Kofaques feroient admis aux charges publiques cn Pologne. Mais pour maintenir lc refpccl dû a la majclté des Rois, il fut flipulé que Kmclnitski vien-droit fc jetter aux genoux de Cafimir, Se lui demander pardon dans ectre polturc. Lc Kofaquc fe fournit à cette humiliation. Le Kan des Tatars gagna trois cents mille florins, dont cent mille payés comptant j lc rétabliffemcnt de fa penfion ôc lc butin qu'il avoit frit. La paix étoit fige , mais la Noblcffe ne le fut pas. Elle cria de toute part que le Roi trahiffoit la République , Se prit d'avance fes mefurcs pour rompre lc traité. Section XXIV, Pendant que les Kofaques étoient cn guerre avec la Pologne, un grand nombre de familles, qui craignoient d'être enveloppées dans ces troubles, avoient abandonné la rive occidentale du Dnieper, Se fixé leur établiflcmcnt fur la rive oppoféc. Mais comme le territoire de la petite Ruflie n'étoit pas allez étendu pour contenir un fi grand nombre d'habitans, plufieurs de ces familles fe retirèrent plus à Porient Se dans les environs de la ville de Bclgorod. Elles n'y reflèrent pas long-tcms ; la Ruffie leur aiîigna pour demeure les frontières de la Kriméc, ôe leur conferva tous, les privilèges dont elles avoient joui cn Pologne. Telle fut l'origine des cinq régimens Slobodiens, connus fous les noms tfAktirka, de Karkof, iYIiioum j de Soumï Se ÛOffrogoïsk. Cet établiifement fc fit cn i6ji. Section XXV. i^yo. Kmclnitski fentit que lc parti des Grands Pcmportcroit fur celui du Roi, Se que la paix qu'il venoit de conclure ne feroit pas durable. Il s'occupa donc des moyens propres a fe rendre plus formidable. Il porta les forces militaires des Kofaques a quarante mille hommes effectifs, Se toujours prêts à fe mettre cn campagne. Il les partagea cn quinze corps. Mais ce nombre ne lui parut pas encore fuffifant : il le porta enfuite jufqu'à foixante mille hommes. Il les divifa cn dix corps , leur afllgna pour demeure la rive occidentale du Dnieper , Se leur donna les noms des villes principales de la contrée ; favoir : Kiof, Tcher- nigof j Staradoub , Ncjin , Pcréiaflavlc , Prilouki > Loubni , Uadiatch > Mirgorod.j Poltava. Telle cft encore aujourd'hui la Conilitution de Kofaques. Section XXVI. 1651. Après avoir fait ces difpofitions,Kmelnitski fe joint aux Tatars, Se entre en Pologne avec une nombreufe armée. Cafimir fc met à la tête de la fienne, Se vient au-devant des ennemis a Bérétcsk, ville fituée aux confins du Palatinat de Bcltz, fur les bords du Ster. Après plufieurs vives cfcarmonchcs , on cn vint a une bataille le 30 Juin. Les Tatars perdent fix mille hommes Se prennent la fuite. Les Kofaques fc défendent courageufement, Se ne fc retirent qu'après avoir vendu chèrement la viefoire aux Polonois. Ceux - ci ne leur laiuent point le tems de refpircr , Se les battent encore les jours fuivans. Les Kofaques, priv^s de leur Hctman que le Kan avoit emmené , envoient trois de leurs principaux Chefs au Roi de Pologne pour lui demander grâce. Cafimir les admet à fon audience i les Chefs fe jettent à fes genoux ; le Prince leur pardonne, ôc leur dit de revenir le lendemain chercher les conditions de la paix; ce qu'ils firent. Ces conditions font les fui vantes. i°. Que les Kofaques donneroient douze de leurs principaux Officiers cn otage, jufqu'à ce qu'ils livrent au Roi leur Hetman Kmclnitski ôc fon Secrétaire. z°. Qu'ils reftitucroient l'artillerie ôc les drapeaux pris. 30. Qu'ils remettroient au Roi Pétcndart de leur Hetman , dont fa Majcfté difpofcroit à volonté. 40. Qu'il leur feroit permis d'avoir douze mille hommes armés pour la garde de leurs frontières. j°. Que déformais leurs privilèges fe borneroient a ceux qui leur avoient été accordés par Sigifmond en 162.8. Les Chefs ne voulurent jamais acquiefeer à des conditions aufil qnéreufes,&: retournèrent dans leur camp. Les Kofaques fe battirent encore pendant quelque tems , de prirent enfin la fuite. Mais ils perdirent vingt mille des leurs cn fe retirant, ôc abandonnèrent leur camp aux Polonois. Douze mille Kofaques qui étoient cn Lithuanie, furent défaits par le Prince Radzivil. Un autre corps qui venoit à leur fecours, fut également battu.. A la nouvelle de ces défaftrcs, lc Kan fe fiuive cn Kriméc, Ôc quatre mille Turcs auxiliaires s'en retournent promptement. Section XXVII. Kmclnitski achète fa liberté ôc revient en Ukraine, Il raffcmblc quelques Kofaques. Potoski ôc Radzivil entrent chacun à la tète d'une armée dans la Principauté de Kiof, s'en emparent j ils tombent enfuite fur PUkraine, font battus, battent à leur tour,, prennent quelques villes; enfin, après quelques négociations, ils. en vinrent a un accommodement. Lc 18 Septembre 16}î » Kmclnitski fut fc jetter aux pieds du Grand-Général Potoski » ôc conclut avec lui &c avec lc Prince Radzivil lc traité fuivant. i°. Que lc Roi de Pologne ayant égard à la foumillion des Kofaques Zaporoïski ôc de l'Ukraine , à celle de leurs Chefs, ôc aux fermens qu'ils avoient faits de demeurer fidèlement attachés à la République, conlcntoit a ce qu'Us coiffent toujouis une armée de vingt mille hommes fur pied , qui auroient leurs quartiers dans le Palatinat de Kiof-, fous la condition que les biens des Nobles de cette province ne feroient fournis à aucune fervitude. z°. Que fi quelques Nobles Polonois fervoient parmi les Kofaques , ils feroient obligés d'aller demeurer dans lc Palatinat de Kiof, ôc qu'ils auroient la pcrmiifion de vendre leurs biens. Que quinze jours après la fignaturc du Traité ? on feroit le rôle des vingt mille Kofaques; que ce rôle contenant le« nom , furnom & demeure de chaque Kofaque, feroit figné du Hctman ; gu'il feroit envoyé au Roi , 6V: qu'on en dépoferoit un double dans les Archives de Kiof. 40. Que les armées Polonoifcs ôc Lithuaniennes ne pourroient prendre leurs quartiers dans lc Palatinat de Kiof, ni dans les autres lieux aflïgnés à l'armée Kofaquc; ôc que celle-ci ne pourroit plus prendre les fiens dans les Palatinats de Braklav ôc de Tchcrnigof, immédiatement après la confection du rôle. 50. Que les Gentilshommes des Palatinats de Kiof, Eraklav ÔC Tchcrnigof, rentreroient dans la poffeifion de leurs biens Ôc fta-roftics, Ôc jouiroient de leurs revenus comme auparavant ; mais qu'ils ne pourroient exiger aucuns cens avant la confection du rôle, qui défigneroir tous ceux qui feroient dans le cas de jouir des privilèges des Kofaques, 6°. Que lc Hctman auroit la ville de T^érln pour apanage ; que le Hetman actuel Kmclnitski ôc fes fucçcffcurs, jouiroient des prérogatives prérogatives attachées à cette charge , nommeroient les Officiers de l'armée Kofaquc, qu'ils feroient fous la protection des grands Généraux de la Couronne, Ôc qu'en conféqucncc ils preteroient lèrmcnt de fidélité. 7°. Que l'exercice de la Religion Grecque feroit remis dans fon ancien état \ que les biens des Evêchés , Eglifcs Ôc Couvcns, feroient rcltitues. 8°. Que la Nobleffe Polonoife , les Habitans de la Ville Ôc du Palatinat de Kiof, qui avoient pris le parti des Kofaques, joui-roient de l'amniitie, ôc feroient rétablis dans leurs biens , privilèges ôc libertés ; que les procédures faites contre eux pendant la guerre feroient annullées. 5>°. Que les Juifs continucroient de jouir du droit de Bour-geoific ,ôcpourroient allouer des fermes dans toutes les Provinces de la République. io°. Que les Tatars évacucroient lc Royaume le plus tôt pofïî-ble , fans commettre aucuns dégâts : qu'ils ne pourroient y former aucun ctablilTcmcnt : que lc Hetman feroit fon pofîiblc pour les engager au fervicc de la République ; ôc que s'il n'en pouvoit venir a bout avant la prochaine Diète, il feroit obligé, de même que les Kofaques, de renoncer à leur amitié , ôc de leur faire la guerre comme aux ennemis de la République ; que par conféquent ils ne pourroient entretenir aucune corrcfpondancc directe ni indirecte avec eux , ni avec aucun Prince voifin. Qu'attendu qu'il n'y avoit jamais eu de Kofaques enrôlés pour la garde des frontières de Lithuanie , on n'en enrôleroit point. i2,Q. Que la ville de Kiof étant une Métropole , on lui confer-veroit fon Tribunal de Juftice. 130. Que pour mieux affurer le Traité, les Généraux Polonois d'une part , le Hetman ôc les Chefs des Kofaques de l'autre, Tome IL Ddd feroient le ferment réciproque; ôc qu'immédiatement après cette prédation , farinée Polonoife reprendroit fes quartiers. 14 '. Que Kmclnitski &: les Kofaques enverroient des Députés à la première Diète, pour remercier le Roi ôc la République de la grâce qu'ils venoient de leur accorder. [.m Un Traité fi avantageux aux deux nations, fubfiflera-t-il long-tcms? Les Kofiques fauront-ils être libres? Les Polonois rcfpcc-tcront-ils cette liberté ? C'clt l'union feule qui conftituc la force ; les uns ôc les autres vont l'oublier, ôc le Traité ne durera que deux ans. Section XXVIII. 1664. Kmclnitski favoit par cxpéticncc que les Traités conclus avec la Pologne , n'avoient point pour bafe cette bonne-foi qui en affurc la perpétuité ; ôc depuis long-tcms il entretenoit des intelligences fecrètes avec lc Tzar Alexis Mikaïlovitz. Les promeffes de ce Prince lui perfuadèrent qu'il travaillcroit efficacement à fa fûreté pcrfonnclle Ôc a celle des Kofiques, cn fe réunifiant a une nation qui avoit avec eux une origine commune, Ôc des droits anciens fur la petite Ruffie. Lc projet de choifir Alexis pour protecteur fut exécuté a Péréiaflavlc le 6 Janvier 16c4. Dès qu'Alexis fut informé de cette réfolution , il affembla un Confeil, com-pofé du Patriarche , des Chefs du Clergé , des Membres cic Ton Confeil, des Officiers de fa Maifon , de la Noblcffc de Moskou, ôc des principaux Marchands; il y déclara que les Kofiques avoient imploré fa protection. Il fut arrêté qu'on enverroit des Corn-miflaircs recevoir leur ferment, ôc ceux des Villes qu'ils avoient fous leur dépendance. Kiof d'abord , ôc enfuite les Villes ôc les Habitans de la rive occidentale du Dnieper, fuivirent l'exemple des Kofaques. Lc Tzar ligna avec eux une capitulation cn vingt articles. Voyc\ Statiftiquc des Sujets de l'Empire de Ruflie, §. II, pag. 2i2, Tom. I, Hiil. Mod. Section XXIX. On ne fauroit dire précifément cn quel tems la Sctfiha des Kofaques Zaporoïski a été fortifiée : il eft a pré fumer que ce fut fous le règne de Sigifmond I. Ces Kofaques n'avoient d'abord, Se avant la formation régulière de leurs régimens , aucun autre defleiii dans la confhuction de cette fortcrelfe , que d'en faire un lieu d'affembléc pour ceux qui voudroient fuivre la profcilion des armes, afin qu'ils puffent fe choifir un Chef, &; délibérer fur les mefurcs à prendre pour la prochaine campagne. Mais peu-a-peu ces vues s'étendirent ; la Setfcha devint la demeure fiable de gens vivant dans le célibat, &e renonçant a toute autre profefhon qu'à celle des armes. Quiconque vouloit fc fiiirc une réputation de valeur Se de courage, alloit paffer au moins trois années dans la Setfcha, quelques-uns même bien au-delà de ce terme ; mais pour y être reçu, il falloit avoir traverfé les treize Cataractes dans un fimplc bateau. Telle fut l'origine des Kofaques Zaporoïski , de ceux de l'Ukraine &e de la petite Ruffie. Section XXX. Les différentes guerres que les Kofaques curent avec les Tatars, les Turcs Se les Polonois, les avantages qu'ils remportèrent fur eux, exercèrent également leur courage Se leur force. Accoutumés à la fiuiguc, aux veilles, aux influences des différens climats, aux intempéries de toutes les faifonsj exercés à des courfes forcées, à porter les plus lourds fardeaux, à coucher a la belle étoile, à fouffrir la faim Se la foif ; le genre de vie des Kofaques appro-choit de celui des Sauvages. C'eft ainfi que les Souverains devroient Ddd ij tenir leurs troupes en haleine, &: les exercer cn tems de paix, comme s'ils étoient cn guerre. La guerre exige des hommes vigoureux ; ce font les exercices habituels qui leur donnent la force, ÔC Padrcffc qui cn cft lc fupplémcnt. Lorfque les Kofaques avoient réfolu de faire des incurfions fur les Turcs, ils fe raffcmbloicnt dans les Iflcs que lc Borifthène forme à fon embouchure : ils s'embarquoient fur des bateaux de foixante pieds de long ôc de douze de large. Leurs provisions con-fiitoicnt dans du bifeuit, du millet bouilli : de la pâte détrempée avec de l'eau leur fervoit de boilfon. Ces bateaux étoient garnis de quinze rames, d'une voile, de deux fauconneaux ôc de quelques fuills. Les Kofaques attendoient la nuit pour fondre fur les vaif-feaux ôc fur les galères des Turcs ; ils faifoient des defeentes, rava-geoient les villes, ôc s'en retournoient chargés de dépouilles. Les Kofaques étoient fi fiers, qu'un de leurs Chefs étant a l'audience du Grand-Seigneur, l'Empereur lui demanda, à combien fe montok le nombre des Kofiques. ■>•> 11 y en a autant que de brins >s d'herbe , lui répondit lc Chef ; chaque arbre en couvre plufieurs , » toujours prêts a marcher contre toi«. Cette réponfe a l'énergie de celle des Scythes a Alexandre. Les armes des Kofaques étoient le Samopali ou fufil antique ; le fabre, l'arc & les flèches ",1a lance ôc un marteau de fer pointu d'un bout , & longuement emmanché. Us fe fervoient de ces armes avec la plus grande adreffe : leur nourriture ordinaire étoit de la fimne de feiglc , qu'ils fiifoicnt bouillir dans de feau ; ils y ajoutoient du poiffon quand ils vouloient fe régaler. Leur habillement confiitoit en un ou deux habits très-fimples, Ôc faits a-peu-près comme celui des Polonois. Mais les riches dépouilles qu'ils firent fur l'ennemi, introduifirent parmi eux le luxe dans leurs habiilcmcns ; cependant la mollette ôc les vices qui l'accompagnent ne marchèrent pas à la fuite de ce luxe, HISTOIRE DE RUSSIE. 397 comme il eft arrivé chez prcfquc toutes les nations. Nous allons paffer aux Kofaques du Don. Section XXXI. Les annales Ruifes font fouvent mention de Kofaques Tatars, fous le règne d'Ivan Vafiliévitz I. Elles les diftinguent cn deux branches, celle des Kofaques Hordinski, Se celle des Kofaques J%o~ viens. Ces mêmes annales parlent encore d'une autre cfpèce de Kofaques qui, comme les Suiffcs, étoient auxiliaires de différentes puiflances. Le Grand-Prince Vafili Ivanovitz cn prit a fon fervicc. Les Kofaques Hordinski tiroient leur nom de la grande Horde des Tatars du Volga, Se les Kofaques Azovicns de la ville d'Azof. On doit regarder ces deux branches comme une partie des defeendans des anciens Kozars, auxquels fe joignirent fuccefllvcment des Tatars. En 1500 les Kofaques d'Azof avoient pour Chefs Agous-Tchcrkas Se Karabaï. Ils vivoient dans les bruyères que l'on trouve entre Azof &: les frontières de la petite Ruflie. Las des brigandages fréquens que les Kofaques Tatars faifoient fur les frontières de leur Empire, les Ruffes les exterminèrent enfin , Se les Kofaques du Don parurent à leur place. Section XXXII. Les Kofaques du Don onr la même origine que les autres ; mais comme ils donnoient le droit de bourgcoifîe à leurs prifonniers de guerre Se aux transfuges Tatars ôc Ruifes r on doit les regarder comme un mélange des trois peuples. Après l'expédition malheu-reufe des Turcs fur Aftrakan Se Azof cn 1569 (1) y Jcs Kofaques fondèrent la ville de tcherkask , qui devint leur Capitale. Ce fut en 15" 59 qu'ils fervirent pour la première fois dans les armées (j) Voyez le Régne d'Ivan IV, Scdion XLV. 39* HISTOIRE.DE RUSSIE. Ruflcs. Trois mille d'entre eux étoient avec Ivan Vafiliévitz dans l'expédition qu'il fit cn Livonic. Section XXXIII. Les Kofaques du Don donnèrent nailfancc à ceux du Volga , fi même les uns 6V: les autres ne formoient pas un m."me corps de troupes, qui ne fut diftingué dans la fuite , que parce que les uns fe feparoient des autres pour palier 1 été fui les boids du Volga , Se retournoient enfuite hyverner fur ceux du Don. Lc peu de diftance de ces deux fleuves à la ville de Tzaritzin favo-rifoit ce déplacement. Les Kofiques traînoient facilement à travers les terres les petits bâtimens dont ils fe fervoient fur le Don, quand ils ne vouloient point fe donner la peine d'en conftruirc de nouveaux fur le Volga. Dc-lli l'origine des Kofiques de Samara j de Saraiof, Se des autres villes bâties fur ce fleuve. Vers la fin du feizième fiècle, plufieurs partis de Kotaqucs du Don fe retirèrent fur les rives du Jaïk Se du Térck : ils y confervèrent leur ancienne conilitution, 6V: continuèrent d'être fournis à leurs ancêtres jufqu'en 1708. Section XXXIV. IÏ77- Les conquêtes de Kazan Se d'Aftrakan avoient étendu les domaines du Tzar Ivan Vafiliévitz 11 , jufqu'à la mer Cafpienne. Ce Prince, délirant de former des liaifons de commerce avec la Pcrfe Se la Boukarie , envoya des Ambaifadcurs au Sehak de cet Empire , 6V: en reçut a fon tour. Cette corrcfpondance s'établit fi bien, qu'il partoit fouvent des caravanes. Les Kofaques du Don qui cx:içoicnt des brigandages continuels fur le Volga ôc la mer Cafpicnnc, ne fc contentèrent pas d'enlever les caravanes, mais ils portèrent leur audace jufquk arrêter les Amballadcurs, se à s'emparer de la caiiTc du Tzar. Pour remédier a ces défordres, Ivan Vafiliévitz envoya contre eux, cn 1577, le Sotnik Ivan Mourafchkln à la tête d'une armée. Lc Sotnik battit les Kofaques, ôc fit fur eux un grand nombre de prifonniers. Six mille feulement échappèrent au vainqueur, ôc ne fâchant où fc réfugier, ils prirent le parti de remonter la rivière Kama jufqu'à celle de Tchouffo-vaïa. Ils avoient à leur tête l'Amman hrmolài, plus connu fous le nom de Jcrmak-Tïmoféef : ils parvinrent jufqu'à la rivière d'Orel, qui appartenoit à Mérim Strogonofj ôc ils y furent bien reçus. Pour avoir une idée jufte de la conquête de Ja Sibérie, il faut remonter jufqu'au règne divan Vafiliévitz I, Section XXXV. Ivan Vafiliévitz I ayant appris que les Colonies Ruiïcs de la-Permie fouffroient beaucoup des fréquentes incurfions de leurs voillns, prit lc parti d'envoyer des troupes pour mettre fin à leurs brigandages. Ces voilins incommodes étoient les Samoycdcs Ôc les Vogouls, qui habitoient au-delà des montagnes de Plougoric, ÔC auprès de celles qui bordent l'Obi. Les troupes que ce Prince envoya cn 1499 ravagèrent les habitations des Samoycdcs, pouf-scrent leurs exploits jufqu'au delà des montagnes, 6c s'emparèrent de plufieurs habitations des Vogouls ôc Oftiaks de l'Obi. Anfîl-tôt après cette expédition , les troupes revinrent à Moskou, ôc emmenèrent prifonniers les principaux Chefs- de ces peuples. La Cour de Ruffie pofféda ainfi une petite partie de la Sibérie fcp-rentrionale. Le Tzar Vafili Ivanovitz , continuellement occupé à foutenir la guerre contre la Pologne;, contre les! Tatars de Kazan ôc ceux de Kriméc, ne put porter fes vues fur les conquêtes de Ton" père. Il fe contenta d'inférer dans fes titres celui de T\ar d'Obdoroskohôc de Kondorskoï, c'ell-à-dirc, des pays fitués fur l'Obi Ôc la'Kondora. Section XXXVI. Les Ruflcs avoient une Colonie dans lc pays des Siriancs qui avoifine celui des Samoyedes. Anika Strogonof, qui habitoit la petite ville de Solvitfégorskaïa (i), fournit Poccailon d'agrandir ces premières conquêtes. Cet homme étoit marchand : il avoit établi des falines qu'il dirigeoit lui-même, tandis que fes Commis commerçoient avec les peuples de la rivière d'Obi j il acquit en peu de tems une gtande fortune. Ces Fadeurs connus ôc accrédités alloicnt & venoient librement parmi ces peuples ; ils échangeoient leurs marchandifes contre de riches pelleteries, Anika les avoit chargés de reconnoître le pays , d'obfcrver foigneufement les forces des habitans , leurs armes, ôcc. -, ce qu'ils firent. Dès qu'il fut fuffifamment inftruit, il en donna avis au Tzar Ivan Vafiliévitz II, dans l'cfpérance d'obtenir de fa part une protection qui lc mettroit à l'abri de l'envie ôc de la rapine. Lc Prince fentit tous les avantages qu'il pouvoit tirer de cette nouvelle conquête. Il ne perdit pas lc tems à délibérer fur lc parti qu'il avoit à prendre > il fit marcher des troupes qui lui rendirent tributaires les Vogouls, les Oftiaks de PObi ôc les Tatars voifins. Jédiguer, Kan de ces Tatars, s'obligea, en iyy6, à payer annuellement au Tzar un tribut de mille peaux de martres Zibelines. Ce Chef fut détrôné, peu de tems après, par Koutchoum-Kan. • Le Tzar, fiitisfait du zèle d'Anika ôc des rcnfcigncmcns qu'il lui avoit donnés, lui en marqua fa reconnoiiîancc j il l'annoblit par un diplôme, ainfi que fa famille ; il lui céda toutes les terres arrofées par la Kama cn Pcrmie : fes fils obtinrent de nouvelles faveurs , telles que la polfeiîion des terres fituées fur les bords (i) Vilk fituéç dam la Province d'Ouflioug, Gouvernement d'Arkangcl. de de la Tehouifovaïa, 'Se fur ceux des rivières qui s'y embouchent. Le Tzar leur permit d établir de nouvelles fabriques ; de bâtir des Villes &: des Bourgs , de les fortifier ; d'armer leurs Sujets ; de fe. fervir de canons &: de telles autres armes qu'ils jugeroient a propos , pour procurer la sûreté de leurs établilfcmcns. Section XXXVII. Mérîm Strogonof, petit-fils d'Anika, craignant les ravages des Kofiques, accueillit bien Jcrmak , lui donna les vivres ôc les fecours nécclfaires à fes troupes : le Chef, de fon coté, fc con-duifit avec beaucoup de modération j il fixa fes quartiers d'hiver fur la Silva. La politique de Strogonof l'engagea a faire part aux Kofiques des connoiffanecs qu'il avoit fur la Sibérie; ceux-ci en profitèrent, ôc formèrent lc projet d'attaquer les Baschkirs, les Votiaks, &c les autres peuples voiîlns, ennemis des Rufles : Jcrmak SC fes compagnons crurent que c'étoit lc feul moyen de rentrer cn grâce auprès du Tzar. La Sibérie étoit alors foumife a diiférens Princes; une partie étoit habitée par des Hordes de Tatars indépendans. Koutchouni-Kan , le plus puiffant de ces Princes, s'étoit emparé du Trône de Jédiguer, avoit ravagé les pays arrofés par la Kama , fournis les Samoycdcs & les Oftiaks. Ses Etats comprenoient la partie fud-oueft de la Province de Tobolsk, &: setendoient des bords de l'Irtich ôc de l'Obi à ceux du Tobol & de la Soura. Sa réfidenec étoit a Sibir, appcllée hier par les Tatars. C'étoit une petite fortereffe fituée fur le bord oriental de l'Irtich, à 16 verftes ce Pcndroit où eft actuellement Tobolsk , Ôc dont on voit encore quelques ruines. Pour réunir dans cette entreprife importante, Jcrmak établit-une difciplinc févère dans fil troupe : chaque Kofaquc lui prêta ferment d'obéiffanec ôc de fidélité. Il nomma deux Attamans, Tome IL • Pce 4oi HISTOIRE DE RUSSIE. dont chacun avoit fous lui un hffaoul ou Aide de-Camp, Se un Secrétaire. Il divifa Ion armée par compagnies de cent hommes, commandées par un So nik ou Capitaine, qui avoit fous lui un P'uùdéàatnik qui commandoit cinquante hommes, Se cinq bas-Officiers qui portoient le nom de Dcàatnik. Le manque de rcfpcct pour la Religion, la défobéiffance aux ordres des Chefs Se la défertion, étoient punis de mort. Les coupables étoient mis dans un fac avec du fable , Se jettes dans une rivière. On chargeoit de pierres les habits de ceux qui commettoient des fautes plus légères , Se on les plongcoit dans l'eau pendant quelque tems, Jcrmak affecta fur-tout un grand rcfpcct pour la Religion qu'il obfcrvoit ftrictement. Cette rufe eft toujours la première que les ambitieux rnettent en uùtgç. 11 tir faire un Autel portatif, qu'il confiera à St. Nicolas. Il avoit dans fon armée trois Popes & un Moine fugitif, à qui il faifoit célébrer régulièrement lc Service Divin. Section XXXVIII. Jcrmak avoit fortifié fon camp fur la Silva , par un fofle Se par un rempart. Il lui donna le nom de Jermakova Gorodijlhc ou Fort de Jcrmak , dont les ruines fubfiltcnt encore. Après avoir employé l'hiver 3 cet ouvrage, il entra cn campagne, Se s'avança le long des bords de la Tehouifovaïa ; il s'égara lc fécond jour de marche, Se ne put plus retrouver le chemin qu'il auroit dû prendre. Comme il manquoit de vivres, il fut obligé de retourner fur fes pas, Se d'hiverner une féconde fois chez Anika. Mais pour ne pas perdre le tems, il envoya trois cents Kofaques contre les Vogouls, qui revinrent enfuite chargés de butin. section XXXIX. Jcrmak pcrfiftant toujours dans fon projet, prit mieux fes précautions. Il obligea Strogonof à lui fournir les vivres Ôc les munitions qui lui étoient néceffaires. Anika lui donna cn outre trois pièces de canons ôc un drapeau pour chaque compagnie de cent hommes. Le Chef lui promit de le rembourfer aufïi-tôt après la réuiîite de fon entreprife. Les Kofaques, au nombre de cinq mille, fe mettent cn route au mois de Juin. Tout ce qu'ils purent faire dans le cours de cette année, fut de parvenir avec beaucoup de peines jufqu'à la Sérékianka, ou rivière d'argent. Ils y formèrent un camp qu'ils revêtirent de paliffades, Ôc ils lui donnèrent lc nom du premier. Section XL. ïj8o. Jcrmak,à qui les fatigues, la misère ôc le froid cxccftlf venoient d'enlever une grande partie de fes troupes, ne perd pas courage. Il marche avec les trois mille hommes qui lui relient contre les Vogouls qu'il bat, ôc à qui il enlève toutes leurs provifions. Mais la fortune eft inconftante, ôc le fuccès des armes alternatif Japaniia, Kan de plufieurs hordes Tatarcs ôc Vogoulcs, attaque les Kofaques : les vainqueurs font vaincus à leur tour. Jcrmak, obligé de fe replier , defeend la rivière de Toura. Japaïuia le pourfuit. Il ignoroit fans doute qu'on ne doit jamais pouffer à bout un ennemi redoutable. Les Tatars, qui n'avoient pour armes que des flèches, ne peuvent réfifter à l'artillerie des Kofaques , ôc prennent la fuite après avoir perdu beaucoup de monde. Les vainqueurs brûlent les habitations des Tatars, ôc dévaftent le pays des Vogouls. Eec ij Apres cette expédition, les Kofaques s'emparèrent de Tckimgui, ville agréablement fituée fur les bords de la Toura, dans l'endroit où Tioumcn a été bâtie depuis. Ils y trouvèrent tant de beftiaux &c de provisions, que Jcrmak y établit fon quartier d'hiver. Il envoya pendant ce tems différens partis pour lever des tributs en pelleteries. Ils firent prifonnicr un Officier de Koutchoum, &c l'amenèrent à leur Chef. Jcrmak lc reçut bien , le renvoya comblé de préfens, & lc chargea de faire fes complimens an Kan , en l'aifurant qu'il n'auroit pas manqué de lui faire une vifitc amicale , s'il n'eût été a la veille de fon départ pour la Ruflie. Koutchoum n'apprit qu'en tremblant l'arrivée des Kofaques, &: ne fut point ralluré par les préfens que fon Officier lui remit. Ses Schamancs ou Devins qu'il confulta, augmentèrent encore fes craintes ; il prit d'avance les précautions néceffaires pour réfifter à de nouveaux ennemis. Section XLI. 15S1. Les inquiétudes de Koutchoum n'étoient que trop fondées. Les Kofaques defeendent la Toura au commencement du prin-tems. Attaqués par fix Mourzas, ils les battent Se font fur eux un riche butin. Il ne rciloït plus à Jcrmak qu'environ deux mille hommes :il marche à leur tête tk gagne la rivière de Tobol. Comme il la defeendoit, il fc trouva arrêté par des chaînes que le Kan avoit fait tendre dans un endroit où Je fleuve fe reuerre. L'armée de ce Prince, qui Pattcndoit fur le rivage, efpéroit profiter de l'inftant où les barques s'ernbarraf-feroient les unes dans les autres. Obligé de combattre pendant trois jours confécutifs, Jermak eût infailliblement fuccombé, S'il n'eût cherché fon falut dans ta rufe. Il couvre fes barques HISTOIRE DE RUSSIE. 405 de pieux revêtus d'habits à la Kofaquc , ôz n'y laiife que lc nombre d'hommes néceffaires pour les garder. 11 débarque avec le refte de fes troupes fans être apperçu ; il attaque l'ennemi par derrière, ôz les Tatars effrayés prennent la fuite. Méhémet-Koul, coufin de Koutchoum, fc met à la tête d'un nouveau corps de Tatars, d'Oftiaks ôz de Vogouls. Il effare de couper lc chemin à Jcrmak. Il eft repouffé avec perte, après deux actions fort vives. Sa fuite laiffe les Kofaques maîtres des contrées qn'arrofe le Tobok Koutchoum ne s'occupa plus alors que de la confervation de Sibir -, il la fortifia par des folles profonds 6Z de nombreux remparts. Section XLII. Jcrmak ayant appris qu'un riche Prince Tatar , nommé t Karatcka, faifcjdt fil réfidenec à 16 vérités de l'embouchure du Tobol, prit fur-le* champ la réfolution d'envahir fes richellcs. Il fc met cn marche , furprend lc Prince, s'empare de Karatchin fa réfidenec, y trouve beaucoup d'or, d'argent, de bijoux, ôz de nombreufes provifions de bouche. Les richeffes de Karatcha ne doivent point furprendre ; elles étoient une portion de celles qui avoient appartenu aux fucccffcurs de Tchinguis-Kan. Jcrmak, charmé de fa conquête, y établit fon camp; fait obferver a fon armée le carême de PAlfomption , oz au lieu d'un jeûne de 14 jours, il en ordonne un de 40, pour attirer la bénédiction du Ciel fur fes armes. Après ces actes de dévotion , Jcrmak s'avance de nouveau fur le Tobol. H voit les Tatars réunis pour défendre l'embouchure de l'Irtich dans cette rivière. Il les bat , pourfuit le Mourza Atik, emporte une-forte place qui appartenoit à ce dernier, y établit fon quartier général, & en fait l'entrepôt de fes richeffes. Les Kofaques, qui fc voyoient réduits au nombre de cinq à fix cents, proposèrent à leur Chef de retourner cn Ruille, Se d'offrir au Tzar l'hommage de leurs conquêtes. Jcrmak leur repréfenta le danger d'une telle réfolution ; leur confeilla de profiter de la frayeur qu'ils avoient infpiréc aux habitans de la Sibérie , Se promit d'exécuter leur projet dès que là conquête feroit finie. section XLIII. Les Kofaques, raffinés par lc difeours de leur Chef, marchent au-devant de Koutchoum-Kan Se de Méhémet-Koul. Dès que les deux armées fc trouvèrent cn préfence, on en vint aux mains. L'action fut vive ; mais la victoire long-tcms difputéc, fe déclara pour les Kofaques, qui perdirent cent fept hommes dans le combat : le Kan Se fon eoufui curent a peine lc tems de fe fauver. Les peuples voifins fc fournirent h Jcrmak, qui s'empara de Sibir abandonnée. Les Oftiaks Se leur Chef vinrent l'y trouver, lui apportèrent cn tribut de belles pelleteries Se toutes fortes de provifions : lc Général les reçut bien, Se les renvoya contens. Les Tatars Se les Vogouls, inftruits de ce bon accueil, vinrent aufli-tôt lui rendre hommage Se lui offrir des tributs. Méhémct Se les Chefs de l'armée ennemie s'étant raffcmblés dans les déferts, lèvent de nouvelles troupes pour fondre fur les Kofaques. Ils cn furprennent vingt qui pêchoient fur l'Irtich , Se les tuent. Aufli-tôt que Jcrmak cn cft informé, il pourfuit les Tatars, les atteint Se les maffacre. A peine Méhémct eut-il le tems de fc fauver. La terreur fe répandit de plus en plus dans le pays, Se de nouvelles Tribus vinrent fe foumettre à Jcrmak. Section XLIV. Jcrmak , confldérant le petit nombre de foldats qui lui ref-toit, fentit combien fon pouvoir étoit précaire j il comprit qu'il ne devoit pas compter fur l'affe&ion de fes nouveaux fujets, Se qu'il feroit obligé d'abandonner fa conquête s'il n'étoit fecouru. Il eut donc recours a la Ruflie. La manière adroite dont il conduifit cette négociation,prouve qu'il étoit aufli habile politi.quc que bon guerrier. Il envoya a Moskou, au mois de Novembre 1581, PAttaman Ivan Koltzof avec cinquante Kofaques , pour informer lc Tzar qu'il venoit de conquérir la Sibérie cn fon nom , Se qu'il avoit défait entièrement lc Kan Koutchoum ; que les Oftiaks Se Vogouls , également fournis , lui avoient prêté hommage Se s'étoient rendus tributaires de la Ruflie. Il lc fupplioit de lui envoyer des troupes Se un Boyard pour gouverner ce vafte pays. Jermak demanda cn même-tems pardon de fes fautes, Se chargea Koltzof de remettre au Tzar pour premier tribut, foixante facs de peaux de martres zibelines, compofés chacun de 40 pièces. Section XLV. 1581. Pendant que Jermak remportoit des viéf oires cn Sibérie , les Vogouls des bords de la Tavda avoient fait une incurfion en Permie , Se ravagé les pofleflions des Strogonof. Ils en firent une féconde l'année fuivante, Se furprirent Tchcrdin. Lc Voïévodc de cette ville , ennemi juré des Strogonof, voulut profiter de cette occafion pour les perdre. Il porta fes plaintes au Tzar, Se lui manda que les Vogouls, furieux des fecours qu Anika avoir fournis aux Kofaques, étoient venus mettre à feu Se a fang la Province, pour fe venger des maux que leur avoit faits Jcrmak. Il ajoutoit qu'on devoit s'attendre a voir fondre tout-à-coup Koutchoum-Kan contre la Ruflie. A cette nouvelle Ivan devient furieux j il écrit aux Strogonof Se les menace de la colère. Mais la crainte fe difïïpa à l'arrivée de Koltzof. Lc Tzar reçoit l'Envoyé avec bonté, lui fait rendre de grands honneurs Se le comble de préfens. Il le renvoie avec nu pardon général pour Jcrmak Se tous les Kofaques. 11 lui donne pour fon Général une pelilTe qu'il avoit portée, marque de la plus grande faveur; il y ajouta deux cuiralfcs Se d'autres préfens. Sa lettre à Jermak contenoit les chofes les plus flattcufcs, Se lui ordonnoit d'adminiftrer les Provinces jufqu'à l'arrivée du Gouverneur qu'il alloit y envoyer. Le retour de Koltzof mit Jermak au comble de la fatisfaction. Section XLVI. Koutchoum ne fe lai (Tant point abattre par les revers, raiTemble des troupes,pbui rejoindre enfuite Méhémct qui s'étoit retranché dans un camp entre l'Irtich Se le Tobol. Inftruit de ces difpofitions, Jermak détacha foixante hommes d'élite qui furprirent Méhémct, lui tuèrent beaucoup de monde, lc firent prifonnicr, ainfi que fon fils Âltamaï Se un grand nombre de foldats. Lc Général les fit étroitement garder à Sibir, Se les envoya à Moskou en 1583, fous la garde d'un de fes Attamans, qui portoit cn même-tems les tributs des peuples fournis. Ces prifonniers de marque n'arrivèrent qu'en 1584, fous le règne de Fédor Ivanovitz, fils d'Ivan. Ce Prince leur rendit de grands honneurs. Altamaï, connu depuis fous le nom de T\aïévk^ Sïbïrski y entra au fervicc du Tzar , Se fc diftingua par fa bravoure dans la guerre contre les Suédois cn 1550. Section XLVIL ■fe •■^^flBr^fe^ÉÉ^ **** -"'S Le Kniaz Bolkofski, nommé Gouverneur de la Sibérie , arrive à Siou avec Ivan Gloukof fon Lieutenant j Se cinq cents hommes de HISTOIRE DE RUSSIE. 40* de troupes. Leur voyage fut heureux, mais ils trouvèrent Sibir dans un état déplorable. Jcrmak étoit prcfquc bloqué dans cette Ville , Se avoit fourfert pendant l'hiver une extrême difette. Koutchoum avoit excité un foulèvcmcnt général qui interdit aux Kofaques tous les moyens de fc procurer des vivres. Les nouveaux arrivés augmentèrent la famine à un tel point, que les Kofaques furent réduits à la dure néccfîité de manger leurs compagnons morts. La plus grande partie de la garnilbn périt, ainfi que le Gouverneur Boikofski, a qui Ivan Gloukof fuccéda. Karatcha, Prince Tatar, gagné par Koutchoum, vint trouver Jcrmak, Se lui offrit de rendre fervicc aux'Kofaques. Il lui demanda un petit corps de troupes pour chalfcr les rebelles qui étoient dans les environs de Sibir, Se pour lui procurer des vivres. Lc Général, fe fiant au Mourza, lui donne quarante hommes commandés par Koltzof. Le traître mena lc corps dans un défilé, Se fimmola a la vengeance du Kan. Il fit mafTacrèr cn même-tems tous les Kofiques qui levoient les contributions, Se révolter les Oftiaks Se les Tatars. Le perfide vint enfuite bloquer Sibir avec un corps confidérablc. Jcrmak fond pendant la nuit avec tant de fureur fur les Tatars, que Karatcha eut à peine le tems de fe fauver avec trois de fes gardes ; tout le rcfle fut tué ou pris. Cette victoire répandit de nouveau la terreur dans le pays. Les Tatars fc fournirent aux Kofaques une féconde fois, Se leur apportèrent; beaucoup de vivres. Section XLVI IL Profitant de ce fuccès, Jermak s'avance avec trois cents hommes jufqu'à la fourec de l'Irtich, pour fubjuguer les peuples voifins. Tout plia devant lui Se fc fournit à fes armes. Un Erince Tatar Vint fe reconnoître tributaire, Se lui offrir fa flU-c qu'il avoit Tome U. Fff emmenée avec lui. 11 refufe cette offre, ôc défend a fes Kofaques de parler a la Princcffe. En retournant à Sibir, Jermak fut contraint de s'arrêter pendant une nuit pluvieufe dans une ifle formée par deux branches de l'Irtich; s'y croyant cn sûreté, il ne prit aucune précaution, ôe permit à fes foldats , fatigués d'une marche pénible, de fc livrer au fommeil. Koutchoum, qui lc fuivoit de près, apprenant par un efpion la fécurité de Jcrmak, vint l'attaquer. Les Kofaques fur pris furent prcfquc tous mallàcrés. Quelques-uns feulement, après s'être ouvert un paffage à travers les ennemis, fe fauvèrent fur leurs barques. Jermak, qui étoit de ce nombre, voulut gagner un bateau , ne fauta pas affez avant, tomba dans le fleuve, ôc fe noya accablé fous le poids des cuirafles que le Tzar lui avoit données. Ainfi périt ce nouveau Catlriot, qui fut devenu aulli célèbre fur un autre théâtre. Il mérita comme lui, ôe de la part des Ruifes, lc nom de Skandaicrkj OU Seigneur Alexandre, Section XLIX. Le corps de Jermak fut trouvé quelque tems après dans l'Irtich, Ôe livré, par ordre de Koutchoum, aux infultcs Ôc aux outrages des vainqueurs. Ces premiers tranfports de relfentiment étoient à peine calmés , que les Tatars reprochèrent à leur Chef d'avoir fait outrager lc corps d'un Héros. Leur imagination exaltée confiera fa mémoire. Ils l'enterrèrent avec cérémonies, ôc lui offrirent des facrifices d'expiation. Ces Tatars répandirent fur fon compte beaucoup d'hifloircs ^ miraculcufes. Ils prétendirent que lc fimplc attouchement de fes es, de fes habits, de fes armes, guérifloit toutes les maladies. Ils ajoutèrent que des flammes s'élevoient de tems en tems de deflus fa tombe , Ôc s'élançoient en faifeeaux lumineux vers le ciel Us finirent par l'invoquer lorfqu'ils alloicnt à la guerre ou à la r HISTOIRE DE RUSSIE. 411 chatte ; ôc chaque jour lc peuple alloit fur fon tombeau pour implorer fes fecours. La vénération des Tatars pour Jcrmak ne contribua pas peu aux progrès que firent enfuite les Rufles en Sibérie. Ce rcfpcét fubfiftoit encore dans le fiècle dernier parmi les Tatars ôc les Kalmouks. Ceux-ci rapportent qif Allai, le plus puiifant de leurs Kans, fe guérit d'une maladie dangereufe cn buvant de l'eau imprégnée de la terre prife fur le tombeau de Jermak. Ils ajoutent que ce même Kan portoit toujours avec lui un peu de cette terre facréc, quand il marchoit à une entreprife importante, perfuadé qu'il ne pouvoit manquer de réufiir. Section L. Auiïi-tôt que la nouvelle de la mort de Jcrmak arriva à Sibir, le Gouverneur Gloukof ne s'y crut plus cn sûreté avec les cent cinquante hommes qui lui reftoient. Il prit le parti de s'en retourner. Mais de peur d'être pourfuivi par les Tatars , il defeend l'Irtich, l'Obi, traverfe les monts Ouralsks ôc gagne le pays des Samoyèdcs, déjà tributaires des Ruifes. Koutchoum reprend poflefiion de fes Etats, ôc envoie fon fils Aléi-Kan s'emparer de Sibir abandonnée. Lc jeune Prince fut obligé de l'abandonner à fon tour peu de tems après. Séid-Jak , fils du Kan de Sibir , détrôné par Koutchoum , s'étoit fauve çn Boukarie. Ayant appris les défaftrcs de rufurpatcur ôc les victoires des Kofiques , il voulut profiter de ce moment favorable pour recouvrer lc Trône de fes pères. Il vint a la tête d'une armée de Boukarski devant Sibir, Ôc il en chafia Aléi. Section LL 1585-1^8(5. Fédor Ivanovitz n'apprit les malheurs des Kofiques qu'à Fff ij m' 4ii HISTOIRE DE RUSSIE. l'arrivée de Gloukof. Mais ce Prince ne perd pas courage. Il envoie en Sibérie les Voiévodcs Soukin &: Mialnof avec trois cents hommes tant Streltil que Kofaques, Il fit aufli partir avec eux un autre Chef nommé Tchoulkof. Soukin devoit fe joindre à cent Kofiques qui étoient déjà cn route. Ce Chef fc conduifit fagement : au lieu de s'avancer jufqu'à Sibir fans être maître des pays qu'il auroit laiffés derrière lui, il fe fortifia fur les bords de la Toura, Se bâtit Tioumcn fur les ruines de Tchimgui. Cette fortereffe cn impofa tellement aux Tatars, qu'il les fournit de nouveau, Se fc les rendit tributaires. Enfuite Soukin s'empara, fins répandre de fang, des pays arrofés par les rivières de Toura, Pouichma, Iffel, Tavda , Tobol Se Vagaï ; ôc il eut foin d'inf-truirc la Cour de Ruflie de les fuccès. Section LU. ,587. Fédor, content de la conduite de Soukin , lui envoie 500 Kofaques , avec ordre de faire avancer Tchoulkof a la tête d'un corps de troupes fur PIrtich, Se d'y conftruirc une Ville pour inquiéter Séid-Jak. Tchoulkof part à la réception des ordres du Tzar, Se bâtit la Fortereffe de Tobolsk, â l'embouchure de PIrtich clans lc Tobol. Séid-Jak-Kan ne troubla point les Ruffes dans leurs travaux, Se vécut cn paix avec eux. Ce Prince eut bien lieu de s'en repentir peu de tems après. Section LUI. Lc perfide Karatcha, réuni à un Kan de la Kafitskia-Orda ; fe joignit a Séid-Jak. Les trois Princes fc livrant trop un jour a l'ardeur de la chaffe, vinrent i ni prudemment jufques fous les murs de Tobolsk. Tchoulkof met le moment a profit ; il les fait prier d'accepter des rafraîchiifemens. Les Princes, craignant quelques pièges de fa part, répondirent qu'ils fe refrdroient à ion invitation, fi leurs troupes les accompagnoient dans la Ville. Tchoulkof leur permit d'amener cent hommes avec eux ; il fait apporter du vin , il en offre à Séid-Jak, ôc l'invite à en boire: ceîub-ci, fidèle aux loix de Mahomet, refufe. Alors lc Gouverneur feint de prendre de l'ombrage , il reproche au Kan quelques mauvais delfcins contre la Rulîic. Ces reproches étoient le fignal convenu pour arrêter les trois Princes. Les cent Tatars furent mafiàcrés. Sibir fut abandonnée , Ôc les environs de Tobolsk reconnurent la domination des Ruflcs. Tchoulkof envoya à Moskou les Princes prifonniers. Fédor Ivanovitz les reçut avec bonté, & leur donna des terres. Section LIV. 15 88-1594. De nouveaux forts furent conftruits cn Sibérie pour en impofer aux vaincus, & tenter de nouvelles conquêtes avec plus de sûreté. Les incurfions fréquentes de Koutchoum exigeoient des lieux de défenfe , qui miffent à l'abri de fes attaques les peuples qui s'étoient fournis a la Ruffie. Telle cft l'origine des villes de Tofva, Pélim , Bérézof, Sourgout ôc Tara. Les forces des Rufles augmentées par les renforts qu'on envoyoit de Moskou, montoient k iyoo hommes. Le Voïévode qui les commandoit, enleva' Aboulgaïr, fils de Koutchoum , deux des femmes de ce Prince, fournit le payS renfermé par l'Obi ôc l'Irtich. Les autres Princes de fon fang fe mirent fous l'obéilfancc des Ruflcs. Lc Général reçoit l'ordre de foumettre Koutchoum par la force, ou de le gagner par des promettes i il lui fit des propofitions. Lc Kan obftiné les refnfa. On fut obligé de faire un nouvel effort. Mille cavaliers Rufles ôc Tatars le pourfuivent, égorgent fes troupes? s'emparent de fon 414 HISTOIRE DE RUSSIE. camp, font prifonniers fes femmes ôc fes enfans, cnvahiiTcnt toutes les îichetfcs. L'infortuné Koutchoum, accompagné de quelques perfonnes, fe fauve chez les Kalmouks. S'cnnuyant bientôt parmi ce peuple, il forme lc projet de remonter llrtich ôc l'Irchim, ôc de fc réunir à fa famille, pour trouver les moyens de rétablir fes affaires. Il part, ÔC enlève les chevaux de ceux qui lui avoient donné fhofpitalité. Les Kalmouks furieux, lc pourfuivent, ôc malfacrcnt lc peu d'hommes qui lui rclloient : à peine eut-il le tems de fe fauver. L'Hiftoire ne dit rien de la retraite ôc de la mort de ce Prince. Les Rufles fournirent les Tatars, ôc établirent des Colonies de tous les côtés. Depuis cette époque la Sibérie cft reftée fous la domination des Tzars, qui délignèrent Tobolsk pour la Capitale de cette Province. - Cette Hiftoire de la conquête de la Sibérie mérite d'autant plus la confiance du Lc&cur, qu'elle eft tirée du Journal même de Sava-Jcfwwf, l'un des compagnons de Jcrmak, qui cft un des Annaliftcs les plus exacts de cette époque. Son Journal commence cn 1578, &: finit cn 1636. On en doit la connoiflàncc à Cyprien, premier Archevêque de Sibérie, en iézi. A fon arrivée à Tobolsk , ce Prélat demanda des nouvelles de plufieurs compagnons de Jermak qui vivoient encore : ce fut Jéfimof ôc fes compagnons qui lui apprirent les principales circonftanccs de leur expédition ; ÔC ce fut d'après le Journal du premier qu'il écrivit l'Hiftoire de la Conquête de la Sibérie. Il cft peu de monumens aufli authentiques. Section LV. \669. Pendant le cours de foixante-quinze ans, depuis 1594 jufqu'en 1669, l'Hiftoire des Kofaques du Don n'offre rien de remarquable. Mais a cette dernière époque elle en pré fente une terrible , où la cruauté fe furpaflà elle-même, en parcourant tous les excès de la fureur ôc de la barbarie. Un Kofaquc du Don , nommé Stcnko-Razin , fc forme une troupe de brigands, marche a leur tête , s'établit fur la Kamif-chinka , pille tous les bâtimens qui defeendoient lc Volga pour fe rendre à Aftrakan. Il arrête une caravane appartenant au Tzar , 6c fait périr les perfonnes qui l'accompagnent : il s'empare enfuite de Gourief, 6c palfe au fil de l'épée la garnilbn Se les principaux habitans. Lc Prince Kilkof,- Gouverneur d'Aftrak.in , envoie le StolnikSivtzof, accompagné de quelques foldats, à Stcnko, pour l'engager à ic foumettre. Lc Kofaquc les fait maffacrer. Lc Gouverneur lui oppofe un corps confïdérable de Strcltfî, commandé par-le Stolnik Bogdan Sivérof. Les Ruifes font.défaits entièrement, plus de mille Gentilshommes relient fur la place. Sivérof fc fauva avec peine, ainfi que quelques-uns des fens. Lc Kofiquc s'empare enfuite d'Iaïtskoï, petite place qui tire fon nom du fleuve fur lequel clic cft bâtie. Section LVL Stcnko fe préparoit à ravager la Pcrfe, lorfqu'un nouveau brigand nommé Serguéi , Se furnommé Krivo'i ou lc louche , raf-fembla de fon côté un corps confïdérable de brigands, s'empara d'un grand nombre de bâtimens fur le Volga, &: defeendit ce fleuve. Le VoïévodcSchilkof envoie une flotte de petits bâtimens à fa pourfuitc. Lc brigand l'attaque , s'en empare, maflacre les Strcltfî, Se fe joint enfuite à Razin. Les deux brigands réunis s'emparent de tous les vaiffeaux qui naviguent dans la mer Cafpicnnc , longent les côtes de la Pcrfe, brûlent les bourgs Se les villages, Se mettent tout â feu Se à fang. Le Gouverneur du Ghilan les pourfuit : il cft battu , 6c fon fils fait prifonnicr. Stcnko acheta chèrement la victoire j il perdit la moitié de fes brigands. Le Tzar mécontent de la conduite du Voïévode d'Aftrakan, 4i« HISTOIRE DE RUSSIE. nomma à fa place lc Prince Proforovski, homme brave Se zélé. Ce Prince à fon arrivée envoie à Stcnko un ordre du Tzar , qui lui enjoignoit de fe retirer de la Pcrfe, Se de retourner vivre tranquillement chez lui. Lc Rebelle obéit, Se envoie huit Kofaques a Moskou pour demander fa grâce. Le Tzar renvoya ces Députés h Aftrakan fous la conduite d'un Capitaine qui fut tué dans la route, Se fes alfafiins rejoignirent leut Chef. Section LYII, Stcnko-Razin ravage les habitations des Kalmouks, des Tatars, afliégcTzaritzin, s'empare de la caille de la Couronne, Se de tous les bâtimens qui lui appartenoient. Ivan Lopatin arrive de Moskou a la tête d'une armée de Strcltfî j il attaque les Rebelles, eft entièrement défait, Se périt dans lc combat. Lc vainqueur s'empare enfuite de la ville de Tchcrnoï-Jar, Se malfacrc une grande partie des habitans. Aufll-tôt que la nouvelle de ces défaftrcs arrive à Aftrakan , le Gouverneur fc met en état de défenfe, réparc les murs de la ville , fait prendre les armes à tous les Citoyens cn état de les porter. Précautions inutiles. Une partie de la garnifon étoit vendue aux Kofaques. Stcnko, bien inftruit de ces difpolitions, fe rend avec fon armée fous les murs de la ville, les efealade pendant la nuit, Se cft reçu amicalement par les Strcltfî, qui fe joignent à lui pour malfacrcr la garnifon Se la bourgeoise, Le Gouverneur cft tué d'un coup de lance. Razin maître d'Aftrakan, s'empare de la caille publique, com-pofée en partie d'argent Se en partie de zibelines ] il pille toutes les maifons , partage le butin avec fes rroupes, maflacre la plus grande partie des habitans, Se n'épargne pas même les fils du Çouvcrneur ; il part enfuite pour ravager dç nouveau la Ruffie, eu cn lailTant le commandement de la ville a deux Atramans. Ceux-ci font mourir l'Archevêque, après lui avoir fait fouffrir de cruels tourmens, &: commettent beaucoup d horreurs que nous paûbns fous filcnec. Section LVIII. 1673. Lc Tzar Alexis Mikaïlovitz, apprenant la fituation déplorable d'Aftrakan, envoya au mois d'Août le Général Ivan Bogdanovitz Miloflavski a la pourfuitedes rebelles. Ceux-ci, fiers de leurs fuccès, marchent à fa rencontre, font battus Se prcfqu'entièrcmcnt détruits. Miloflavski vient afiiéger Aftrakan, invite les brigands a fc rendre dans fon camp, & tâche de les gagner par des promettes. Voyant que ce parti ne rcufllflbit pas, il place un autre camp du côté du Volga, Se rc(ferre ainfi la ville. Les Kofaques fondent, avec fureur fur ce camp, è*: font obligés de regagner la ville après avoir perdu beaucoup de monde. Un Prince Circafiien nommé Kazoulat Moulfélovitz , qui fe trouvoit a Aftrakan , invite les Attamans à venir chez lui , les arrête, Se les livre à Miloflavski. Quelques Rebelles gagnés par la douceur du Général RuiTe , paffent de Ion côté. La ville fut alors livrée à de violentes dilfentions j les uns vouloient fe rendre , les autres fe défendre jufqu'à la dernière extrémité. Ils prirent enfin le parti de fc foumettre le 27 Novembre. Sous peu de jours le Général rétablit le calme Se la tranquillité dans la ville. Le Prince Dolgorouki, envoyé dans le même tems contre Stcnko, le défait entièrement , le fait prifonnicr, Se le mène â Moskou , où le feélérat fubit la jufte peine de fes crimes. Lc Tzar fit grâce de la vie à Frolka, frère de Stcnko, en reconnoiilancc de ce qu'il lui avoit découvert les tréfors cachés du Rebelle. k Des Kofiques du Don, nous parlons a ceux du Térek. Tome IL G g g Section LIX. Les Kofaques du Térek fe divifoient autrefois en Kofaques Terki, &: en Kofaques Grébenski. Ces noms détlgnoicnt leurs demeures. Les Kofaques Grébenski font les plus anciens : ils fervoient de troupes légères au Tzar Ivan Vaziliévitz IL Leur nom tire fon origine du mot Grében , qui fignific peigne , parce que les montagnes qu'ils habitent font hérilTécs de pointes. Les premiers habitoient la ville de Toumcn, appcllée depuis Terki, qui reçut une garnifon RuiTe fous le règne du Tzar Ivan Vaziliévitz II. Elle étoit compoféc dcStreltfi, des Kofaques Grébenski, du Jaïk ôz du Don. On donna le nom de Kofaques Terki a ce mélange de peuples. Ils étoient fournis a un Commandant nommé par le Voïévodc d'Aftrakan. Comme ils gardoient les frontières de leur Empire , les Rufles curent pour eux beaucoup de ména-gemens. En 1J94 le Tzar Fédor Ivanovitz envoya â Terki lc Prince André Ivanovitz Kvoroftinin , à la tête dîme armée , avec ordre d'étendre les limites de l'Empire, Ôz de bâtir une ville à l'embouchure du Koïfa, un des bras du fleuve Axai. André fit bâtir la ville de Koïfa. Il arriva dans le même tems à. Terki un Kan Tcherkas, nommé Sountkéléi Kanklitfvitz. Ce Prince fuivi de fes fujets, bâtit un fauxbourg fur le rivage oppofé du Térek , Ôz rendit de grands ferviecs â la Ruffie. Boris Godounof forma lc projet de faire la conquête du Da-gheftan , ôz de s'emparer de Tarkou, fa Capitale, de la fortifier, ôz de bâtir deux nouvelles forterefles. Ce projet échoua, il fut battu ôc perdit Koïfa. Terki devint par-la une des bornes de la Ruffie. Le Tzar Mikaïl Fédorovitz fit abattre les tours de bois qui défendoient cette ville : il la munit de rempatts ôc de baftions de terre. En 1670, ces travaux furent augmentés par le Tzar S Alexis Mikaïlovitz : il y envoya un Ingénieur EcolTois nommé Baïlcy, Section LX. Au retour de fon expédition cn Perfe , Picrrc-lc-Grand s'arrêta à Terki. Ses fuccès ôc fes conquêtes rengagèrent a faire bâtir une nouvelle fortcrelTe fur la rivière de Soulak , à vingt vcrfles de Dcrbent. Arrivé à Moskou , Pierre I donna des ordres pour la conuruclion de cette fortereffe, Ôc Pappclla Sviatoï-Krcjl, Sainte-Croix, du nom de la contrée où clic cft fituée. On y envoya en 1718 la garnifon de Terki, qui fut détruite. La mer couvre aujourd'hui l'emplacement de cette ville. Sviatoï-Krcft fut démolie â fon tour, cn vertu du Traité de paix conclu cn 1736 avec Sehak Nadir. La garnifon fut envoyée a Kizliar, nouvelle fortereffe bâtie fur le Térek. Ce nouvel établif-fement ne confifte qu'en une redoute. C'eft à cette époque que finit l'Hiftoire des Kofaques Terki. Les Kofaques Grébenski habitent encore les bords du Térek ; ils occupent cinq petites villes, munies d'un parapet de terre, ÔC quelques autres lieux de peu d'importance: ils ont un Attaman pour Chef , ils reçoivent annuellement une modique paie du Gouverneur d'Aftrakan. Section LXL Les Kofaques du Jaïk fc féparèrent des Kofaques du Don en 1584. Netfchaï , leur Chef, chaifa les Tatars de la ville de Saratf-chik , qui n'exifte plus aujourd'hui. La fondation dlaïtskoï Go-rodok, leur principale réfidenec , ne remonte pas plus haut que le feizième fiècle. Les annales de ces peuples ne font mention d'aucun événement remarquable. Ggg ij Section LXII. 1687. Mazcppa fut élu Hctman des Kofaques de l'Ukraine ôc des deux rives du Borîfthèrie : il étoit né dans le Palatinat de Podolie , ÔC avoit été Page du Roi Jean Cafimir j il vécut enfuite avec les Grands du Royaume. Il eut une intrigue amoureufe avec la femme d'un Gentilhomme Polonois, qui le furprit avec fon époufe, Après l'avoir frit cruellement fouetter, il le fit lier nud fur un cheval farouche , qui avoit été acheté cn Ukraine. Cet animal, mis cn liberté , emporta Mazcppa cn Ukraine, où il arriva prcfquc mourant. Quelques Kofaques le fecoururent, & il fc fixa parmi eux. Il fc ht connoître par beaucoup d'actions courageuies : il devint Aide-dc-Camp-Général de l'Hctman Ivan Samoïlovitz. Ce Chef aceufé de trahifon par les Kofaques, fut dépofé ôc envoyé à Moskou. Le Prince Vazili Vaziliévitz Galitzin choiiît Mazcppa pour Hetman , fur la demande qui lui en fut faite. Les Tzars Ivan ôz Pierre Alexiévitz le confirmèrent. Section LXIII. Mazcppa ne vivoit que politiquement avec Pierre I, qu'il n'at-moit pas. Mais il avoit une eflime particulière pour Charles XII : il fut dillimulcr ; il acquit la confiance de Pierre I, qui lc décora de l'Ordre de Saint-André , ôc l'éleva au rang de Confeillcr-Privé. Tendant vingt ans, il rendit les plus grands ferviecs a la Ruflie , ôc fur-tout au fiégc d'Azof. Mazeppa ayant projette de fc rendre indépendant, affecta de ne pouvoir marcher , ôc d'être obligé de garder lc lit. Il étoit entouré de Médecins: il pouffoit de fréquens gémiffemens. Sous un dehors fimple ôc confiant, il pénétrait les feercts des autres, ôc profitoit des mots échappés au hafard. Il parloit peu : il feignoit HISTOIRE DE RUSSIE. 411 de boire pour faire tomber les autres dans le piége. Il fc faifoit aimer par fa générofité ôc fa faulfe candeur : il faifoit conlfruire à grands frais des Eglifes, Ôc remplilfoit extérieurement tous les acres de piété. Section LXIV. 1708. Epiant le moment favorable a fes deffeins, Mazcppa crut le trouver dans la guerre avec la Suède. Il mit dans fon parti les principaux Chefs Kofiques : il envoya enfuite auprès de Charles XII, ÔC conclut une alliance fecrète avec lui. Il fut Mipulé que Mazcppa attendroit cn Ukraine l'arrivée des Suédois ; qu'il leur fourniroit des vivres tk des munitions j qu'il fe joindroit a eux a. la tête de fes Kofaques ; que l'armée Suédoifc picndroit fes quai -tiers dans les places fortes j qu'il engageroit lc Hofpodar de Valachic a fe joindre a lui. fidèle à fes promenés, Mazcppa fortifia Romna, Gadich Ôc Batourin. La garnifon de cette dernière ville fut compoféc de l'élite des Kofiques. Section LXV. Kochoubé, l'un des principaux Chefs de l'Ukraine , obfervoit attentivement les démarches de Mazcppa, qui lui avoit enlevé fa fille. Inftruit des projets du Hctman , il va aufïi-tôt cn faire part à Pierre I. Ce Prince, qui regardoit Mazcppa comme fon ami, Jui renvoya le dénonciateur, ôc le laiffa maître de la vengeance. Kochoubé fut condamné a mort, ôc affommé par trois coups d'un marteau pointu, fupplicc en ufage parmi les Kofaques. Ceux-ci, furieux du traitement que Mazcppa avoit fait à Kochoubé i ôc fidèles a la Ruflie, abandonnèrent leur Chef. Lc Hetman, accompagné de quinze cents hommes qu'il avoit â fa foldc, ie fauve auprès de Charles. Ce Prince, confiant dans les fecours qu'on lui avoit promis, fc rcndoit cn Ukraine. La défection du Hofpodar de Valachic mit Mazeppa dans l'impuiflancc de tenir parole , Se le Roi de Suède dans une pofition critique. La perte clc la bataille de Poltava , qui ne lailfoit plus d'cfpérancc ni a l'un ni â l'autre, les obligea de fc fauver cn Turquie. On prétend que Mazeppa n'ayant pas allez de fermeté pour iupporter ce revers, mourut trois mois après à Bcndcr, d'un poifon qu'il prépara lui-même. Section LXVL Pierre I , furieux de la trahifon de Mazeppa, n'écoute que la vengeance : il envoie Mentchikof en Ukraine. Lc Général prend Batourin , maflacre les habitans , s'empare des richefles du Hctman, rafe fon palais, brûle les magafins. Le Clergé lance Ana-thême contre Mazeppa. Son portrait cft expofé fur la place de Gloukof. Lc Bourreau lc traîne dans les rues, 6V: finit par l'attacher aune potence. Les complices de Mazcppa furent enfuite exécutés. Lc 7 Novembre 1708 , les Kofaques ayant reçu ordre de Pierre I d'élire un Hctman, choifirent Ivan Skoropadski, qui étoit Colonel du régiment de Staradoub. Section LXVII. Les Kofaques Zaporoïski fc retirèrent chez les Tatars de Kriméc cn 1709 : ils y relièrent jufqu'en 1739 , qu'ils capitulèrent avec l'Impératrice Anne, Se revinrent habiter les bords du Don Se du Borifthènc. • En 17*2. Skoropadski mourut : Pierre I fupprima lc Hctmanat. Ce Prince faifit toutes les occafions propres à reflraindre , ou plutôt â anéantir les privilèges dont les Kofaques avoient joui. L'Impératrice Elifabcth rétablit le Hctmanat cn faveur de Kirilli Grégoriévitz Razouniofski, Ukrainien d'origine, déjà décoré du HISTOIRE DE RUSSIE. pg titre de Comte. En le nommant Hetman , l'Impératrice borna fon pouvoir ; mais ce Chef donna volontairement fa démifTion en 1763. (Voyez Statiftique des Sujets de l'Empire de Ruffie, SetT. II, Tom. I, Hift. Moderne.) Nous patfons a la conquête du Kamtchatka. Section LXVIII. Les progrès des Rudes dans la Sibérie les conduifirent jufqucs dans le Kamtchatka. On dit que vers lc milieu du fiècle dernier, un Ruffe nommé Fédor Alcxéicf, s'étant embarqué fur la Kolima pour naviger dans la mer Glaciale , fut jette par la tempête au Kamtchatka, c\i conftruifit quelques cahutes ou zimovies fur les bords du Nikoul , appelle par les Ruifes Fédoticha. Les Kamt-chadales regardèrent d'abord Fédor de fes compagnons comme des dieux , de les croyoient invulnérables. La difeorde s'étant mile parmi eux , ils fc battirent, de l'un d'eux fut tué. Les Kamtcha-dales de les Koriaques revenus de leur furprife , crurent qu'ils pouvoient fc défaire de ces dangereux voifins j ils les maifacrèrent tous. Section LXIX. 1696. "Avant cette époque, les Ruffes ne connoiffoient lc Kamtchatka que de nom. Le Kofaquc Atlaffof, nommé Commifïairc au Fort d'Anadirskoï, envoie feize Kofaques fous le commandement de Morosko, pour rendre tributaires les Koriaques de la rivière d O-pouka de les peuples voifins. Morosko s'avance jufqu'à la rivière Tiguil, 6Z parvint à peu de diftanec de celle de Kamtchatka. Il s'en revint a Anadirskoï, après avoir fournis une habitation , de rapporta avec lui des manuferits cn langue Japonoifc , débris d'un naufrage que des Japonois avoient fait peu auparavant. Section LXX. 1697. Atlaflbf a M tète de foixante Kofaques, d'autant de Joukaguirs, entre dans le Kamtchatka , foumet plufieurs peuplades qu'il rend tributaires. Il partage enfuite fa troupe en deux corps, envoie l'un aux ordres de Morosko, vers l'Océan oriental , ôc marche avec l'autre le long du Golfe de Pcnchcnska. Arrivé fur la rivière Pal-lana, les Joulçaguirs fc révoltent, tuent trois Kofaques, cn blelfent quinze autres, mais ils font tons mis a mort. AtlalTof continue fa marche vers lc midi. fc réunit à Morosko fur le Tiguil, foumet tous les peu oies, leur impofe des tributs, donne la liberté à un Ja-ponois , construit un Oftrog ou Fort fur la rivière de Kamtchatka , plante une Croix avec l'infeription fuivante : » L'an 7205: ( 1697 ) » le 13 Juillet, cette Croix a été placée par Volodimir Atlaflbf ôc » fes Compagnons, au nombre de cinquante-cinq ». Il revient enfuite à Jakoutsk au mois de Juillet 1700 , chargé d'un riche tribut de pelleteries, qui confïftoit cn trois mille fix cents quarante zibelines, ôc deux cents vingt autres peaux de caffors, renards, Ôcc. : il fe rend à Moskou pour les préfenter au Tzar. Pin recon-noilTancc de fes ferviecs, il obtint le commandement des Kofiques de Jakoutsk. Section LXXI, Atlaflbf reçoit ordre de tenter une féconde expédition au Kamtchatka y on lui aiïigne des troupes ôc on lui donne des munitions. Sorti de Tobolsk il s'empara, fur la rivièreTongoufi, d'une barque chargée de marchandifes pour la Chine , ôc fut mis en prifon. Ceux qui le remplacèrent dans le commandement établirent la domination de la Ruffie dans lc Kamtchatka. Trois Conimandans furent nommés pour la conferver. L'un h^ita POilrog HISTOIRE DE RUSSIE, 4ij rOlirog fupéricur de la rivière de Kamtchatka; l'autre l'Oârog inférieur, &: lc troifîème celui de Bolchaïa-Réka. En 1707 les peuples qui habitoient fur les bords de cette rivière, indignés de la rigueur avec laquelle Dimitri-Jarégin faifoit lever les tributs, fe foulevèrent, brûlèrent lc Fort, égorgèrent les Collecteurs Se toute Ja garnifon. Atlaflbf fortit de prifon en 1706 , fut envoyé au Kamtchatka , où il arriva cn 1707. Il y prit le commandement cn chef. Ses brigandages le rendirent fi odieux aux Kofiques, qu'ils fc révoltèrent contre lui Se regorgèrent cn 1711. Tché-rékof Se Mironof , fucccffcurs d'Atlaffof, éprouvèrent le même fort, parce qu'ils vexoient les Kofaques Se retenoient leur paye. Ceux-ci, pour métiter leur pardon, rebâtirent lc Fort de Bol* çhcrcskoï, Se repouflerent les Kamtchadalcs qui avoient profite de leur difeorde pour tomber fur les Kofiques. Le Kamtchatka n'orfrit pendant long-tcms d'autres fpecfacies que la tyrannie des Commiffaircs envers les Kofaques ; les révoltes de ceux-ci contre leurs Chefs ; les efforts impuiflans des Kamtchadalcs pour recouvrer la liberté j des embûches, des perfidies, des maflaercs réciproques. Section LXXIL 1731. Lc nombre des Kofaques étoit confidérablement diminué par les diiférens corps que Bering avoit embarqués, Se par ceux envoyés contre les Tchoutchi : les Kamtchadalcs réfolurent de profiter de cette diverfion pour fecouer le joug. Ils envoyèrent leurs principaux Chefs dans toute la prcfqu'Ifle , pour engager les habitans a fe révolter. Ils réuffirent. Ils concertèrent fi fage-nrent leurs opérations, qu'ils empêchèrent toute corrcfpondancc avec le Fort d'Anadirskoï, Se posèrent des corps-de-gardes lc long de la côte pour arrêter les Ruifes. Tome Ih Hhh Les Kamtchadalcs ayant appris lc départ du Commiffairc Sa-kourdin , qui alloit lever des tributs fur l'Anadir, remontent la rivière de Kamtchatka, maffacrent les Kofaques, brûlent leurs habitations ÔC l'Oftrog dont ils s'emparent. Ce triomphe fut court. Sakourdin, rcpoulfé par les vents, revient fur les pas, ôc empêche les Kamtchadalcs de fc réunir. Les Ruifes vainqueurs d'un Oflrog volent au fecours des deux autres. Ils obligent les Kamtchadalcs a fe foumettre; ils punilfent de mort les principaux coupables, ainfi que les trois Kofaques dont les vexations avoient donné lieu a la révolte. Depuis cette époque , lc pouvoir des Ruffes s'cfl établi foli-dement dans le Kamtchatka. Les Commandans ont été mieux choifis, les Kofaques mieux difeiplinés ; la paix a toujours régné entre les vainqueurs ôc les vaincus. Chaque Kamtchadale donne une pelleterie quelconque pour tribut. En embraifant la Religion Ruffe, ils ont adopté les ufages ôc les coutumes de cette Nation. Nous venons de faire connoître l'origine, les exploits Ôc les conquêtes des Kofiques : l'ordre des choies exige que nous terminions cette Hiftoire par les malheurs ôc la deltruélion des Kofaques Zopozoïski. Section LXXIII. Le pays habité par les Kofaques Zaporoïski eft la Chcrfon-nèfc Taurique , l'ancienne patrie des Daces &: des Gètes. C'cft-là probablement qu'Ovide fut exilé : il y a , près de Bclgôrod, une montagne que l'on appelle Ovidova Maguita , ou le tombeau d'Ovide. Les Zaporoïski, avant leur deftruétion , formoient un corps de 10 à 15,000 hommes. Il étoit compofé d'émigrés, de transfuges, de déferteurs de différentes Nations. On a vu que pour être admis dans ce corps, il falloit avoir traverfé feul dans un HISTOIRE DE RUSSIE. 427 bateau les treize cataractes, ôc donner des preuves de courage. Il falloit encore faire une année de noviciat, pendant laquelle on fervoit une chambrée. Rien n'étoit plus libre que la volonté de celui qui s'çntôloit dans cette milice : maître de la quitter, il pouvoit la rejoindre enfuite. Tous ces Kofiques gardoient un profond filcncc fur leur patrie j Ôc quoique de Nation différente, ils ne parloient tous qu'une même langue. Je crois avoir reconnu deux François parmi eux : je leur fis beaucoup de queftions auxquelles ils ne jugèrent pas à-propos de répondre , quoiqu'ils cntcndilfent très-bien ce que je leur difois. Les transfuges qui ignorent la langue Kofaquc, font très-embar-ralTés dans les commencemens, mais la néccilîté rend l'homme plus intelligent, plus induftricux, ôc le langage des fignes n'eft pas lc moins cxprciîïf. Section LXXIV. Lorfque les Voïévodes, les Caftcllans, les Staroftcs Polonois voulurent alfervir les Kofaques, ceux-ci prirent lc parti d'émi-grer j ils fe retirèrent dans un pays inculte au-delà des cataractes du Borifthène, y vécurent de la pêche ôc de la chaffe, curent des guerres fréquentes avec différens peuples, ôc fur-tout avec les Tatars. Ils fortifièrent enfuite la Setcha , ou lieu de leur résidence , fins autres deffeins d'abord dans la conftruction de cette cfpèce de fortcrelfe , que d'en faire un centre de réunion pour tous ceux qui voudroient fuivre lc même genre de vie qu'eux. En 1506 ils fe choifirent un Chef dans la perfonne de Prcflaf-Lancibronski. Voyez les Sections X, XI & XXIX. Devenus libres, les Zaporoïski partagèrent entr'eux les terres incultes. Tandis que les uns veilloient à la défenfe commune, les autres exerçoient différentes branches d'induftric. On vit des cultivateurs , ôc bientôt des comniercans. Ceux-ci préparèrent H h h ij des maroquins d'une très-bonne qualité , que les Ruffes appellent Sûfian ; d'autres tirèrent beaucoup de fel des lacs de Kriméc, qu'ils vendoient aux Kolàques de l'Ukraine. Fcua-peu il fc forma de nombreux haras ; le pillage fournit des beftiaux; on engraiffa ceux qui n'étoient pas propres au labourage. La chaffe procuroit le gibier, é\i la pêche du poiffon cn abondance. La Sctcha étoit diviféc cn trente-huit Kourènes ; chaque Kou-rène confiftoit cn une grande maifon Se en plufieurs petites. Pour être Kofaquc il falloir dépendre d'une Kourènc ; & ceux qui étoient dans la Sctcha étoient obligés de vivre dans leur Kourènc, Se d'en obfcrvcr exaétement les Loix. Chaque Kon-rène avoit fon Au aman ou Chef, mais elles étoient toutes fou-mifes çuiKochévoï-Attaman3 &z celui-ci au Hctman. Chacun d'eux ctoit élu d'un commun accord, Se dépofé au moment où il déplai-foit. L'Attaman étoit nommé par fa Kourènc, Se le Kochévoï par toutes. Celui qui étoit dépofé redevenoit fimple Kofaquc. Dans lc principe de l'établiffement, tous les Kofaques demeu-roient dans la Setcha ; mais peu-a-peu ils fc dispersèrent, Se formèrent des métairies appeliées Koutré, Se les maifons qui cn dépendoient Zïmoveniki, ou féjour d'hiver. Malgré cette difpcrfion , il y avoit toujours dans la Sctcha quatre ou cinq mille hommes armés. Il étoit défendu aux femmes d'y entrer, fous peine d'être lapidées. 11 étoit permis aux Kofaques de vivre avec elles dans leurs Zimovcniki. Section LXXV. Les Zaporoïski faifoient de fréquentes incurfions dans la petite Tatarie. Ces Kofaques Se ceux du Don étoient la plus forte barrière que la Ruflie pût oppofer aux Tatars de Kriméc. Us lui ont été fort utiles, Se dans la guerre de Prune , Se dans celle contre les Turcs. Ils fc montoient, s'armoknt, fe n°ur- HISTOIRE DE RUSSIE. 42.J riffoicnt à leurs dépens. Cette fingulière efpèce de milice réuni (foit des propriétés particulières, Ôc une forte de propriété générale. Toutes les fubfiftanccs, foit pour les hommes, foit pour les animaux, étoient, pour ainii dire, communes. Les portes des maifons ne fermoient point a clef ; à fabfcnce des propriétaires , les Kofaques voyageurs entroient dans les maifons, ôc ufoient des alimens ou des chofes dont ils avoient befoin. L'argent ou les effets perdus étoient portés dans la Sctcha ; on les fufpcn-doit à une grande perche, ôc celui qui les avoit perdus étoit fur de les y retrouver. Lc meurtre étoit puni très-févèrement. Lc meurtrier étoit couché vivant dans une folle ; on mettoit fur lui le cadavre de celui qifil avoit aiîailiné , Ôc l'on rcmpliiToit la fofte de terre. Les débiteurs étoient attachés à un canon fur la Place ; ils y reftoient jufqu'à l'acquittement de leurs dettes , ou jufqu'à ce qu'ils euflent trouvé des répondans. Un Kofaquc voleur étoit attaché à un poteau planté au milieu du camp : 011 plaçoit à fes pieds une bouteille d'eau-dc-vie, un verre &c une maÛuc; chaque palfant buvoit un peu de cette cau-de-vic, en donnoit au coupable, ôc lui appliquoit enfuite un coup" de matfue plus ou moins fort ; félon Pénormité du vol. Ce fupplicc duroit au moins trois jours. Si lc coupable ne pouvoit rendre la chofe volée, ou ne trouvoit point de répondant, il y reftoit plus long-tcms, Ôc mouroir quelquefois fous les coups. Si un coupable échappé au fupplice, commettoit la même faute, il étoit attaché de nouveau au poteau, Ôc pendu enfuite. Voilà une harmonie, une bonne foi, une juftice auflï étranges l'une que l'autre. Il faut en conclure que la notion du jufte Ôc de l'injufte cft le fondement de toutes les foCiétés, même de celle des brigands. Section LXXVL Les allemblécs de la Sctcha fc faifoient après le dîner. Il y en avoit roujours une lc premier Janvier. On y faifoit la répartition des rivières Ô£ des lacs, pour la pèche. Le fort préfidoit a la répartition qui fc rcnouvclloit chaque année , pour que chaque Kourènc eut a fon tour les bons comme les mauvais endroits. On y élifoit de nouveaux Chefs, il l'on avoit fujct de fc plaindre des anciens. L'aifemblée étoit annoncée au fon des timbales. Auill-tôt le lignai donné, le JeJJaoul couroit prendre un étendard a l'Eglife, Ôc lc plantoit au milieu de la Place. Les Kofaques de la Sctcha fe raucmbloient fur lc champ. Le Kochévoï avoit en main le bâton de commandement : lc Juge tenoir le fecau , le Pilfar une écritoirc, ôc lc Jclfaoul une verge de fer. Ils faluoient toute l'aifemblée cn arrivant, avoient la tête découverte, & fe tenoient debout au milieu du cercle. On donnoit le nom de Starchina ou de vieillards a ces Chefs. Si, après avoir fait la dillribution de la pêche, on vouloit élire d'autres Chefs, le cercle fe rétreciffoit. Les Kofaques ordonnoient à celui qu'ils vouloient dépoler, de pofèr à terre la marque de fa dignité. Lc Chef obéiffoit rcfpcchieufemcnt, ôc s'en alloit à fa Kourènc. Lorfqu'il étoit qucflion d'élire le Kochévoï, on com-mençoit par délibérer fur celle des Kourèncs qui devoit fournir lc candidat, ôc enfuite fur lc fujct. Quand les fuffrages étoient réunis , une troupe de Kofaques ivres alloit lui annoncer fon élection. Le nouveau Chef faifoit femblant de refufer. Deux hommes le traînoient aufïi-tôt au milieu du cercle de l'aifemblée, cn lui difant des injures. Après l'élection, un des Starchina ramaffoit lc bâton de commandement , & Le ptéfentoit a l'élu, qui rc-fufoit encore de le prendre. On répétoit ordinairement cette cérémonie pendant trois jours, Lc Chef finiffoit enfuite par rendre aux défirs de Taflembléc. Au moment où il sarmoit du bâton de commandement, de vieux Kofaques prenoient chacun une poignée de terre, & la lui jettoient au vilagc. Si le tems étoit humide, on le couvroit de bouc. Il y avoit annuellement deux autres aflemblécs ordinaires pour les élections parriculières. Quand les membres d'une Kourènc étoient mécontens d'un des Starchina , ite cn attiroient d'autres dans leur parti. Dix Kourèncs ■ d'accord fuiïifoicnt pour faire procéder a une nouvelle élection. Lc Chef dépofé étoit obligé de renoncer h là dignité, fans quoi il couroit ri (que d'être mafFacré. Une Kourènc choùiifoit toujours fon Attaman parmi fes membres. On tenoit aufli des aflemblécs lorfqu'il étoit qucflion d'entrer cn campagne, ou de difcutcr des matières relatives aux intérêts de la Sctcha. Le Kocfuvoï jouiilbit à la guerre du fouverain pouvoir i il redevenoit (impie Kofaquc a la paix. Le Juge ne prononçoit q? les terres que nous avons défrichées \ Ôz fi tu nous la refufes, » penfe que nous n'avons qu'un pas a faire pour nous rejoindre a »7 nos frères les Tatars «. L'Impératrice répondit : » Je fuis votre » mère, ôz comptez fur ma juftice et, L'Impératrice donna des ordres cn conféquence : mais où les bonnes intentions des Souverains font-elles fidèlement exécutées ? Section LXXVIII, La guerre de la Ruflie avec la Porte fournit, quelques années après, de nouveaux fujets de plaintes de la part des Kofaques. ïour aller a Pcnncmi, les Rufles font obligés de traverfer une vafte étendue de pays ; ÔZ comme il n'y a dans l'intérieur de l'Empire ni étapes pour les troupes, ni auberges pour les Officiers, ceux-ci fc trouvent dans la néceffité de manquer de tout ce qui eft néceffaire aux befoins de la vie, ou de conduire avec eux les provifions de bouche ôc de fourrages. Les détachemens Ruffes qui marçhoicnt vers la Kriméc ôc le Danube , crurent qu'ils, n HISTOIRE DE RUSSIE. 43* qu'ils pouvoient exiger des Kofaques du Borifthène ôc du Don les fournitures qui leur manquoient. Ils s'adrefserent à Daniel Jéfrimof, Attaman du Don, qui poifédoit, dit-on, cent mille chevaux de races Turque Ôc Tatare, ôc deux millions de roubles. Les richellcs font par-tout l'herbe aux frelons. L1 Attaman refufa les contributions de chevaux ôc d'argent, ôc fur ce refus, on l'arrêta comme un rebelle. On expédia un Courier à l'Impératrice pour l'informer de cet événement : la dépêche rendit Jéfrimof fufpeét, au Gouvernement ; on l'acculent d'avoir des intelligences avec les Tatars du Kouban ôc lc Starchina du Jaïk, regardés comme ennemis de la Ruflie. Le Miniftèrc ordonna que'le prifonnicr fût transféré a Pctcrsbourg. Condamne a une prifon perpétuelle, il fut enfermé dans une fortereffe des environs de Narva. La difgracc de l'Attaman entraîna celle du Starchina des Kofaques du Jaïk, qui fut relégué au fond de la Sibérie. Section LXXIX. Les Kofaques Zaporoïski, moins endurans que ceux du Don; prirent les armes pour défendre leurs propriétés. Cette infurreétion coûta la vie a plufieurs Ruffes; les autres furent contraints de s'éloù gner. De nouvelles plaintes parvinrent à l'Impératrice : le befoin qu'on avoit alots des Kofaques fit retarder la vengeance. Section LXXX. La captivité de Jéfrimof ÔC du Starchina du Jaïk aigrirent les efprits. Depuis plus de deux cents ans les monts Ouralsks ont été l'afylc d'une race d'hommes prcfquc fauvages, qui ont toujours menacé les Provinces Rufles d'une guerre ouverte ou d'une invafion furtive au moment ou on a voulu les contraindre : cette race cft celle des Kirguis. Ils étoient fi redoutables, que Pierre I fut contraint de renoncer a les foumettre. Inftruit de, Tome IL Iii leurs difpofitions a fe foulcvcr contre la Ruffie, 1 : Gouvernement crut cn'prévenir l'effet cn ordonnant que tous les iCrguis feroient enrégimentés, porteroient un uniforme, feroient couper leurs barbes ôc ferviroient pendant fept ans. Cette ordonnance dé-truifoit les ufages, les privilèges ôc lc coftume d'un peuple qui fervoit comme les Sardes, mais feulement pendant une année. L'aigreur des Kirguis fc changea cn haine, ôc celle-ci en fureur. C'en: dans de pareilles difpofitions qu'on éveille fon courage , qu'on fecouc le joug ôc qu'on fe révolte. Le Miniflrc de la Guerre, inftruit à tems de ces défordres, chercha à s'oppofer aux progrès du mal cn retardant l'exécution de l'ordre j il cfpéroit qu'en temporifant, l'orage fe calmcroit de lui-mcmc. Malhcu-reufement le premier pas vers la révolte cpnduit toujours au fecond : plus on veut arrêter la fédition par la force, ôc plus on l'excite. Il eût été plus fimplc ôc plus sûr de laiffer ces Kofaques tranquilles, ôc de ne rien innover dans un moment de fermentation. La conduite d'Emclka Pougatchof va lc prouver. Section LXXXI. Emclka Pougatchof, né fur les rives du Don, avoit fervï dans la guerre contre le Roi de Pruffe, ôc dans celle contre les Turcs. Il fe trouva à la prife de Bcndcr. Dcfirant de quitter l'armée, il demanda fon congé abfolu. Le refus l'engagea à déferter. Il fe réfugia d'abord à Dobrinka cn Pologne, ôc enfuite parmi les Raskolniki de la petite Ruflie. La crainte d'y être arrêté lc détermina a fe rendre près des monts Ouralsks. Il profita de la difpofition des efprits pour engager les Kofaques à fc révolter ouvertement contre la Ruflie. Il fut arrête dans ce nouvel afylc T ôc conduit à la fortereffe de Pétersbourg. Il joua fi parfaitement le rôle de fou dans fes interrogatoires, qu'il fut regardé commette!. Après quelques mois de détention, il fut conduit à Kazan HISTOIRE DE RUSSIE. 455 pour y être enferme le refte de fes jours. Les prifons de Ruifïc ne rcflcmblent point à celles des autres Etats de l'Europe. Les prifonniers font détenus dans des quarrés longs, formés de gros madriers très-élevés, fims couvertures, ôc ils y vivent cn grande partie d'aumônes publiques. Quelque tems après fon arrivée k Kazan, Pougatchof fut promené dans les rues pour demander la charité. Après l'avoir obtenue, il engagea fon fatellitc à boire de Pcau-de-vie, Ôc celui-ci en but tant qu'il tomba ivre mort. Un Pope, témoin de cette fcène, mena Pougatchof chez lui, ôc le conduifit hors de la ville dans une charrette couverte. Libre de fes fers, lc brigand marcha nuit ôc jour vers lc Jaïk. Il y trouva les Kofaques de ce nom ôc ceux du Térek cn guerre ouverte contre la Ruiiic; mais ils manquoient de Chefs, Ôc Pougatchof fc mit à leur tête. Dès qu'il eut attaché lc grelot de la révolte, les peuples des environs accoururent cn foule pour marcher fous fes etendarts. 11 prit alors lc nom de Pierre III, créa des Officiers à qui il donna les noms des Miniftrcs Ôc des principaux perfonnages de Ruffie. D'un Pope il fit un Archevêque, créa des dignités, inftitua des ordres, &:c. Il ne marchoit jamais fuis être entouré comme un Souverain ; de tems cn tems il fe voiloit le vifage , Ôc i'impoftcur avoit befoin de ces éclipfes de la grandeur. Sa marche étoit précédée de cinquante fcélérats déterminés, toujours prêts a exécuter fes ordres. Des cordes, des gibets, des inftrumens effrayans leur fervoient d'armes. Section LXXXII. 1773-I774- La haine que Pougatchof avoit jurée a la Noblcffc, lui procura bientôt une armée de Kofaques, de Bafchekirs mécontens, de fugitifs , d'cfclavcs ÔC de voleurs qui cfpéroicnt s'enrichir fous un Chef fi puiffant. Cette armée de brigands pouvoit devenir X i i ij funefte à l'Empire. Les troupes étoient difperfécs en Pologne, en Kriméc , fur les rives du Danube Ôc dans l'Archipel ; ôc fi, au lieu de s'amufer a piller les campagnes, à détruire les ouvrages des mines, h faire le blocus d'Orenbourg, Pougatchof eût marché droit à Moskou, il fc feroit rendu maître de cette Ville, où cent mille cfclavcs révoltés Pattcndoient. Ses premiers fuccès furent rapides ; Ôc la Cour de Ruflie fe détermina à envoyer contre lui lc Général Karrc à la tête d'un petit corps de troupes. La commiiïion étoit épineufe. Aufli lc Général Ruffe ne jugea pas à propos de s'approcher de l'ennemi de plus de vingt-cinq verftes. Un autre Officier fut chargé de la commiffioh, Ôc ce brave homme méritoit d'être mieux fécondé. Dès qu'il fut en préfence des rebelles, il ordonna l'attaque j loin d'obiir , les foldats pafsèrcnt fous les drapeaux de Pougatchof. Dans cet état des chofes, on jugea à propos de rappellcr une partie des troupes qui étoient en Pologne ôc en Krimée. La fortune les fervit mal , elles furent battues > Pougatchof fit écorcher vifs les Officiers qu'il avoit fait prifonniers ôc qui ne voulurent pas fe ranger de fon parti. Tous les Nobles qui curent le malheur de fe trouver fur fon paffage périrent dans les plus cruels tourmens. Aucun fexe , aucun âge ne furent épargnés. Ces vengeances terribles étoient bien propres a effrayer les coeurs, ôc a ôter aux troupes l'envie de fe battre contre des affaffins ou des bourreaux. Nous n'entrerons pas dans de plus grands détails au fujct de ce monllre von les trouvera à la fuite du Manifefte que la Cour de Ruffie a publié contre Pougatchof ôc fes complices. Nous y joindrons POukaz de l'Impératrice pour la dcftructioii de la" Sctcha des Kofaques Zaporoïski. C'eft à cette époque que finit Phiftoirc générale des Kofaques. manifeste De r Impératrice de Ruflie y contre Pougatchof, ÔC fes complices. «Catherine ii, par la grâce de Dicu,&:c. Une infinité de »s faits atteftent que depuis que nous avons reçu des mains de la »j Providence la domination autocratique fut l'Empire de Ruflie, >s nous ne nous fommes propofe que de travailler au bonheur des « fidèles fujets que Dieu nous a confiés, fans qu'aucun obftaclc » ait pu ralentir en nous ce defir. Nous confierons nos jours a » procurer à tous nos fujets une vie tranquille ÔC paifible ; ôc » nos foins maternels tendent conftamment a faire fleurir les » vertus chrétiennes, à perfectionner les loix civiles &: l'éducation » de la jeuncife , ôc a déraciner les vices, les injuftiecs, la tyrannie, « la corruption, les ufurcs de toute cfpècc , Poifivcté ôc l'oubli » des devoirs. Nos foins infatigables pour le bien public ont »j fur-tout éclaté dans ces derniers tems, lorfqifavec un courage » inébranlable, nous avons protégé ôc défendu cet Empire contre » les attaques d'un ennemi puiifant, pc qu'avec les fecours du » très - Haut , appuyés fur la juftice de nos armes ôc la valeur » de nos armées viélorieufes , nous Pavons empêché d'infultcr » nos frontières en prévenant tous fes projets. C'eft par-là que M fans la médiation d'aucune Puiffanec étrangère , nous avons » conclu une paix avec la Porte Ottomane ; paix qui affermit » notre tranquillité au-dehors, Ôc procure à nos fidèles fujets les »> moyens de jouir des fruits d'un calme heureux. Tandis que » nous cherchions à élever au plus haut degré la profpérité de 43* H ï S T O ï RE DE RUSSIE. >î l'Empire, a-t-on pu voir {ans indignation ou fans horreur des » ennemis intérieurs confpircr contre leur patrie ; fouler aux pieds » les loix de Pobéifïancc \ lever audacieufement Pétcndart de la »î révolte contre leur légitime Souveraine \ s'afïbcier à l'impofteur D Emelka Pougatchof, Ko fa que du Don , pour exercer avec lui « des vexations , des atrocités dans les Gouvcrncmcns d'Oren-» bourg, de Kazan, de Nigéni-Novogorod ôc d'Aftrakan ; ravager «par lc fer ôc la flamme les temples, les villes ôc les villages ; » piller les lieux faints ; dévafier les héritages; livrer à des tour->s mens inouis les Miniftrcs de la Religion, ôc une multitude » d'autres perfonnes de tout état, fans épargner même les enfans »> au berceau ? » Qui pourroit retracer fans frémir les horreurs d'un homme, » qui, ayant oublié ibn devoir ôc le ferment qu'il a prêté devant «Dieu à fon Souverain , a abjuré les loix de l'obéillance, ôc » brifé tous les liens de la fociété ï Les forfaits de ce fcélérat ôc » de fes complices font fi nombreux Ôc fi atroces, qu'il cft im-» pofliblc de s'en former une idée jufte. » La recherche des crimes que cette rébellion a enfuîtes, a été « commencée, en exécution de nos ordres, dans notre Capitale » de Moskou, par lc Général en chef Mikaïl Volkonski, ôc par le « Général-Major Paul Potioumkin. Nous renvoyons aujourd'hui » la connoiffanec de cette affaire au Sénat ; ôc nous voulons « que de concert avec les Membres du Synode qui font à Moskou, » ôz avec lc concours des trois premières claflès ôc des Préfidcns » de tous les Collèges, il fe rafle rendre compte de toutes les « déportions, pour prononcer définitivement ôc conformément >> aux loix de notre Empire contre les coupables. » Quant à ce qui regarde Poffcnfc faite à notre perfonne « facrée, notre intention elWc l'oublier a jamais, attendu que » çe délit fera lc feul de cette efpèce fur lequel nous aurons »» occaûon de faire éclater notre clémence. Nous prions ardem-»5 ment l'Etre fuprême d'épargner dans fa colère l'Empire qu'il » nous a confié ; de répandre par-tout lc repos ôc la paix, ôc de >î nous affermir, ainfi que nos fidèles fujets, dans la pratique » des vertus chrétiennes. Donné à Saint-Pétersbourg lc 19 » Décembre ( vieux ftyle) l'an de grâce 1774, 6V: de notre rcejic >j le treizième «. Signe j Catherine. Ce Manifeftc étoit accompagné de la Relation fuivante. » Emelka Pougatchof cft né , ainfi qu'il cn cft convenu lui; » même, fur lc Don, à Zinvilskaïa-Stanitza. Son père ôc fon '» grand-père étoient du même endroit, Kofiques de nation j fa >s femme, nommée Sophie, cft fille d'un Kofaquc appelle Dimitri >3 Nikiforof. Pougatchof a fetvi cn qualité de fimple Kofaquc » dans la guerre contre lc Roi de Truffe, ôc dans celle contre les » Turcs. Il s'eft trouvé à la prife de Barder. Ayant voulu quitter » l'armée, il demanda fon congé qui lui fut rcfufé. Son beau-» frère, envoyé comme colon près du fort de Taganrok , ne » voulant point y refter, engagea Emelka Ôc d'autres Kofaques «àdéferter. Leur projet ayant été découvert, on leur oidonna » de comparoître à Tchcrkask ; mais Emelka nia obftinémcnt js d'avoir été engagé à la défertion par fon frère. Peu de tems s? après, il prit la fuite, ôc fe retira à Dobrinka cn Pologne, où >j il fit connoiffanec avec un grenadier déferteur, nommé Alexis » Séménof, Ôc ils vécurent cnfcmble d'aumônes. Il fc rendit » enfuite chez les Raskolniki de la petite Ruflie. Mais craignant » d'y être arrêté, il s'avança vers lc Jaïk , avec lc deffein d'engager » les Kofaques à faire des incurfions dans le Kouban. Ce fut la » qu'il commença a prendre lc nom du feu Empereur Pierre III; »11 fut arrêté, mis aux fers, envoyé d'abord à Simbirsk,& 44° HISTOIRE DE RUSSIE. »3 enfuite à Kazan. 11 y gagna les foldats qui le gardoient, &T » retourna vers le Jaïk, où il fe donna une féconde fois pour «l'Empereur Pierre III. « Des Kofaques rebelles, qui avoient déferté pour éviter les »> châtimens qu'ils méritoient, embrafsèrent fon parti. Des que » le Commandant de la ville de Jaïk cn fut informé, il envoya » des troupes contre le rebelle, qui ne les attendit pas. Quelque >3 tems après , il reparut devant cette Ville avec un renfort « confïdérable ; mais ne pouvant s'en rendre maître, il dirigea » fa marche vers les ligues d'Orcnbourg, ôc prit les forts qui fc h trouvèrent fur fon partage, pat lc peu de réfiftance que firent ♦j les Commandans & les foldats invalides qui les gardoient. Sa n cruauté s'accrut avec fes fuccès. Ses troupes confiftoient princi-» paiement dans un corps d'environ trois cents Kofaques, qui m lui font reftés fidèles jufqu'à fa mott. ii Emelka continua fes cruautés &: fes dévaftations. Il entreprit >3 le fiége d'Orcnbourg, avant même que nous fufiîons informé 33 d'une entreprife aufli inouïe. Cependant, fur le premier avis >s des fuccès qu'avoient eus les rebelles, le Gouvernement envoya >s des Généraux pour commander les troupes, qui furent aug-ii mentées fuccefïivemcnt en raifon de la néccfîité. Dans le mois » de Décembre 1773 , le Général en chef Bibikof, reçut des >3 inftruétions avec un plein pouvoir de faire tout ce qu'il jugeroit >i à propos pour étouffer la révolte. Les entreprifes de ce Général " curent lc plus heureux fuccès. Lc Prince Pierre Galitzin,Géné-93 ral-Major, battit les rebelles près du fort Tatifchcf. Ils étoient ,3 en grand nombre , la plupart Kofaques du Jaïk, ou Tatars 91 Bafchckirs j les autres étoient des Ruffes fugitifs & des payfans >3 qui travailloient aux mines dans ces quartiers. >3 Au grand regret de l'Empire, la mort du Général Bibikof p donna le tems aux rebelles de réparer leurs pertes. Cependant „ Emelka t HISTOIRE DE RUSSIE, 44i » Emelka, défait une féconde fois près de Soumara par le Prince » Galitzin, dirigea fa marche vers les mines d'Orcnbourg •> il y fit » fondre du canon, ôc renforça de jour cn jour fon parti. Tous » fes pas furent marqués par des cruautés. Il détruifit les habi. « tations ôc les mines, pilla ôc ravagea ce qu'il trouvoit Cur fon » paflage. Il fut défait une troifième fois parle Colonel Mikelfon; » mais il trouva encore lc moyen d'échapper Ôc de fc former un » nouveau parti. S'étant emparé enfuite du fort d'Olda, il palTa » la Kama, ôc vint à Kazan, oit le Général-Major Paul Potioumkin » étoit arrivé deux jours avant lui. Cet Officier marcha à là » rencontre avec toutes les troupes qu'il put raflcmbler ; les re-» belles évitèrent lc combat, entrèrent par trahifon dans un faux->3 bourg de la Ville, du coté du champ d'Apsko, Ôc mirent lc » feu au fauxbourg, qui fut réduit en cendres. Dans cctjx cir-» confiance critique , le Général Potioumkin fe retira dans le » Kremlc ou Château fort de la Ville. Il fc livra fucceflivcmcnt »j trois combats dans lefqucls les rebelles furent défaits. Une » partie de ceux-ci fc replia avec Pougatchof fur le Volga , 6C » pafia ce fleuve à la nage. Ils continuèrent leurs brigandages , » mirent lc feu à plufieurs Eglifes , réduifirent en cendres les » villes de Zivilsk ôc de Kourmitch avec plufieurs villages , ôc îî commirent des crimes fans exemple fur la route d'Alatir. » Dans et état des chofes, lc Général cn chef Comte Pierre »s Panin, toujours animé de l'amour de la patrie, quoique retiré « du fervicc, écrivit à l'Impératrice pour lui demander le com->î mandement des troupes défiinées à marcher contre les rebelles. » La Souveraine, applaudifiànt à fon zèle, lc chargea du corn-» mandement des troupes, qui furent renforcées par trois régimens »5 de la garnifon de Pétcrsbourg. Quoique les rebelles fulfcnt cn » force, ils fuyoient toujours devant lc Colonel Mikelfon , ôc » fe replioicnt par Pétrovska fur Saratof dont ils fc rendirent Tome IL Kkk « maîtres. Le Colonel Bochen.ik , qui n'avoit qu'environ cirf-» quante hommes , fit une très - belle défenfe. Ne pouvant » rentrer a la fupériorité , il fc fit jour a travers les rebelles, ÔC 33 paftà a Tzaritzin. Ceux-ci, après avoir pillé Saratof 6c m a fia c ré »? les habitans , s'avancèrent vers Tzaritzin. Cette ville leur oppofa »> tant de réfiftance, qu'ils furent obligés de lever le fiégc. Ils fe « poftèrent enfuite vers Chernoïarska, a 4o verftes de Tzaritzin » du coté d'Aftrakan. Ils y furent atteints par le détachement « du Colonel Mikelfon. C'eft-la qu'Emclka fut défait pour la « dernière fois; mais ce fcélérat échappa encore aux vainqueurs, » 6c palîà le Volga a la nage, accompagné feulement de quelques »> Kofaques du Jaïk. Il fuivit les plaines fituées entre la rivière » de ce nom &: lc Volga. Enfin, fes complices 6c fes amis, fc » repentant de leur révolte, 6c inftruits du pardon accordé par 33 les Manifeftcs de Sa Majcllé Impériale a ceux qui rentreroient «dans le devoir, réfolurent de le faifir 6c de le livrer. Ils engagèrent quelques autres Kofaques à les aider dans ce projet. d Vingt-cinq d'entr'eux arrêtèrent Pougatchof, 6c le conduifirent 13 à la ville de Jaïk. Le Général Souvarof étant accouru des rives »? du Danube , lc reçut des mains des Kofaques, 6c l'envoya a n Simbirsk. Lc Général Panin fit conduire a Moskou ce nouveau 33 Stenko-Pvazin , avec fes principaux complices «. OUKAZ DE CATHERINE II, Au fujct de r extinction de la Setcha des Kofaques Zaporoïski » n"o u s, Catherine II, par la grâce de Dieu, Sec. Nous noti-33 fions a tous nos fidèles Sujets, que nous avons jugé a propos « d'anéantir la Sctcha des Kofiques Zaporoïski, a caufe de lent » défobéiffance a nos ordres. » Nous ne nous fommes portés à une réfolution fi contraire à »? notre clémence naturelle, qu'après avoir épuifé tous les moyens »s de douceur Se d'indulgence , fait connoître la grandeur de leurs «fuites, montré combien ils méritoient cette rigueur, Se a quel » point ils avoient blette la juftice, dont lc maintien nous cil con-» fié. Sans parler ici des plaintes multipliées qui ont été portées 33 par les Puilfanccs voifincs , au fujct des brigandages que les »3 Zaporoïski exerçoient continuellement fur leurs frontières, nous >3 nous contenterons de rappcllcr ici l'origine de ces Kofaques, leur »3 mépris pour nos ordres, Se leurs violences envers nos fujets. « Nos Hiftoriens rapportent que les Kofaques Zaporoïski ont 33 fait autrefois partie des Kofiques de là petite RuiTïc, qu'ils s'en »3 font enfuite féparés, .Se qu'ils ont adopté des mœurs Se des 33 coutumes particulières. Tandis que ceux-là reftoient fidèlement 33 attachés à leur Souverain, ceux-ci s'établirent au-delà des Cata-33 racles du Borifthène. Les Zaporoïski s'y étant augmentés peu-à-33 peu , formèrent enfin une affociation guerrière Se politique, 33 aufti fingulièrc que contraire aux vues du Créateur, qui tendent »3 à favorifer la propagation dcrefpcec humaine Dans lc principe Kkk ij » de cet établilfcmcnt, il étoit défendu aux Kofaques qu'on en-» voyoit de l'Ukraine dans le voifinage des Cataractes, d'emmener » avec eux leurs femmes Se leurs enfans, pour ne pas expofer ces « familles a la fureur de l'ennemi, ni au danger de la captivité , 33 & pour attacher ces foldats plus étroitement à leurs devoirs , » cn les affranchiffant de tous les embarras domeftiques. Ces pré-» cautions accoutumèrent peu-a-peu les Kofaques à l'oifivcté; ils 33 fe firent une loi du célibat, oublièrent leur pays natal, Se vécu-33 rent fur les bords du Borifthène dans une indépendance abfoluc. 33 Jufqu'à l'époque de la réunion de la petite Ruffie à l'Empire , 33 le nombre des Kofaques ne fut pas confïdérable ; on cn trouve 33 la preuve dans les négociations des Boyari avec lc Député du 33 Hctman Kmclnitski • le Miniilrc Ruffe lui ayant demandé pour-33 quoi les Zaporoïski n'avoient pas encore prêté lc ferment de n fidélité , l'Envoyé répondit : Uê Zaporoïski font un peuple pauvre & » de tris-peu d'importance. Mais comme ces Kofaques ne tardèrent 33 pas à fentir que , d'après lc plan qu'ils s'étoient formé de vivre 33 fans femmes, leur aflbciation feroit bientôt détruite, ils réfo->3 lurent d'admettre dans la Sctcha les vagabonds de toute efpècc, >3 fans diftin&ion d'origine, de langue, ni de religion. C'eft de » cette manière qu'ils fc font accrus Se maintenus jufqu'à ce jour. 33 Un Corps politique de ce genre ; un Corps dont les Membres 33 étoient fi différens j un Corps qui, féparé du refte du monde , » Se libre de toute relation fociale , ne vivoit que du pillage Se 33 du butin qu'il faifoit fur les peuples attachés à cet Empire par 33 les liens facrés de l'amitié, un Corps qui ofoit confacrer dans 33 le Temple de l'Être fuprême, une partie de ce qu'il avoit acquis 33 par la violence &c le meurtre ; qui fe livroit à tous les excès de 33 la débauche la plus honteufe , & croupiffoit dans l'oifiveté la 33 plus entière ; un pareil Corps n'étoit Se ne pouvoit être d'aulne. 33 utilité à la Ruflie. » Quant aux crimes dont ces Kofaques fc font fouillés, Se que m nous ne faurions punir alfcz févèrement, voici principalement » en quoi ils confident. » i°. Quand même nous voudrions jetter un voile fur les anciens » écarts Se les infidélités des Zaporoïski, nous ne pourrions paffer » fous filcnec l'audace avec laquelle, depuis dix ans, ils ont ufurpé >3 non-feulement les diftrief s que nous avions conquis fur la Porte » Ottomane pendant la dernière guerre, mais encore fur ceux du «Gouvernement de la Nouvelle - Ruflie, que nous avions fait » occuper par des Colonies, en prétextant que les uns &: les autres » leur avoient appartenu de toute ancienneté, ce qui cft évidem-33 ment faux. Le premier de ces pays n'a jamais appartenu qu'a >3 la République de Pologne, Se n'a pu lui être ravi. Quant k 33 Pautre, il fait partie de la petite Ruffie ; il n'a jamais appartenu y» aux Zaporoïski , Se n'a pu leur appartenir. Leur inff itution pri-33 mitive n'étant appuyée d'aucun titre, il s'enfuit que leur pof->3 feflion territoriale n'a point le caractère de la propriété : ils ont 33 été envoyés dans les lieux où ils fe font fixés, pour remplacer 33 les troupes réglées qu'on avoit coutume d'y envoyer: s'ils ont 33 cultivé Se défriché des terres , elles appartenoient au Gouvcr-33 ncment de la petiteRufiie; Se quoique incultes, elles pouvoient 33 être alTignécs à des hommes également capables des travaux de >s l'agriculture Se du fervice militaire. »3 a&. Ils ont eu l'audace , non-feulement de s'oppofer à l'arpen-» tage des terres qu'ils s'étoient appropriées dans lc Gouverne-33 ment de la petite Ruffie , mais encore d'attenter à la vie des »3 Officiers que nous avions envoyés à cet effet ; de s'y conftruire, 33 de leur autorité privée, des habitations particulières, &d'affcrvir 3> environ huit mille perfonnes des deux fexes, attachées aux ,3 régimens de HuiTards Se de Piquicrs que le Gouvernement y » avoit établis, foit en les emmenant par force3 foit en les con- 44^ H ISTOIRE DE RUSSIE, "traignam par la dévaftation de leurs, demeures, à palier fous « leur domination. « 3°. Leurs excurfions Ôc leurs brigandages fur les terres de la » petite Ruflie , ont occafionné depuis vingt ans des dommages, » qui montent à pies d'un million de roubles. >3 4°,. Nomccuitcns de leurs premières ufut parions, ils ont encore ?» ofé faire des établilfcmens dans lc pays fitué entre le Dnieper « ÔC le Bog, pars acquis à la Ruflie par le dernier Traire de paix ; «ils le font .tournis &c approprié les habitans qui y avoient été » transférés avec le régiment, des Hullards de Moldavie. Ils ont « même poulie ï audace jufqu a s alfcmblcr pour redemander, les « armes à la main , ces diilriels à la Régence de la petite Ruflie, 33 quoique d'après nos Lettres-Patentes du: iz Mai 1774, il leur »3 fût enjoint d'envoyer des députés à notre Cour pour y retiré* 33 tenter leurs droits, de s abllcnir de toute violence , ôc de biffer >3 en repos ôc les lieux déjà habités ôc ceux qui les cultivoient. 33 50. Au mépris de la défenfe qui leur a été faite, à plufieurs 33 reprifes, par nos Commandans, ils ont reçu parmi eux des 33 Kofaques déferteurs de notrq fervicc S ils ont même engagé , 33 par differens artifices, des chefs de famille établis dans la petite 33 Ruflie, à fe retirer chez eux, uniquement dans la vue de les 33 affujettir , ôc d'introduire l'agriculture dans leurs domaines. 33 Ces embaucheurs ont réuni* au point, qu'on trouve dans les 33 contrées qui leur ont ci-devant appartenu, cinquante mille »3 hommes employés aux travaux de la campagne. 33 6°. Mais l'avidité des Zaporoïski ne fc bornoit pas à ces nfur-»3 pations. Ils commençoient déjà à s'approprier des dittricts qui »3 ont appartenu de tout tems aux Kofaques du Don, auxquels 35 nous fommes particulièrement affectionnés, ôc que nous ho-33 norons d'une bienveillance fpéciale pour leur fidélité , leur 3ï bravoure ôc leur bonne conduite. Les Zaporoïski avoient porté " l'audace au point de leur défendre de cultiver les terres mêmes "qui, depuis long-tcms , font partie de leur domaine. Il feroit » inutile d'ajouter qu'au commencement de la dernière guen-e « avec la Porte Ottomane , plufieurs des Kofaques Zaporoïski « oublièrent jufqu'au fouvenir de la fidélité qu'ils nous devoientr, » SI qu'ils réfolurcnt de fc ranger c.u coté de l'ennemi. Non-fcul'c-« ment ils n'avertirent point nos troupes de l'approche du Kan « de Kriméc, mais encore ils ne s'opposèrent pas à là marche, «quoiqu'ils fulfent aifez forts pour lc faire avec fuccès. « Après avoir pris cn férieufe confédération toutes ces circonf-« tances, nous nous fommes crus obligés envers Dieu, envers » notre Empire ôc envers tout le genre humain , d'anéantir la « Sctcha des Zaporoïski, Ôc les Kofaques qui en portent lc nom. » En confcqucncc, le fieur Tékéli, Lieutenant-Général de nos «armées, à la tête des troupes que nous lui avons confiées, a «inverti la Sctcha, &: s'en eft emparé fans la moindre réfiftance » de la part des Kofaques , qui n'apperçure-nt nos troupes qui « s'approchoient d'eux , qu'au moment où ils fc virent envi-« ronnés de toutes parts , comme nous l'avions fpécialcment « ordonné, pour éviter, s'il étoit pofïiblc, Pcffufîon du fang de « ces coupables. «Ayant donc voulu inftruirc nos fidèles ôc bien-aimés Sujets « de toutes ces circonftances, nous leur notifions qu'actuellement « la Sctcha des Zaporoïski n'exifte plus fuivant fon ancienne inf-« titution, Ôc que les Kofaques de ce nom font éteints à jamais ; » que nous deftinons ces contrées ôc les avantages dont la nature « les a pourvues, a des habitans honnêtes, laborieux ÔC utiles a » la patrie, qui reffortiront du Gouvernement de la petite Ruffie. „Nous avons donné ordre aux Commandans de ces belles con-» trées, de veiller avec un foin particulier a Ja profpériré de cet » établiflement. 44$ M I S T O I II E DE RUSSIE. » Cédant même aux mouvcmcns de l'humanité, qui cherche m conftamment a détourner la punition de ceux qui l'ont lc plus « méritée, nous ordonnons très-gracicufcmcnt de renvoyer dans »s les lieux de leur naiflance tous ceux d'entre les Kofaques Zapo->5 roïski qui refuferont d'embralfer un genre de vie fixe &: mieux « réglé, dans les diftricts où ils fc trouvent actuellement ; ôc de « donner des terres a tous ceux qui, fe conformant à nos ordres, îj voudront exercer l'agriculture : voulant de plus cn plus que « notre grâce Impériale foit accordée a tous les Chefs 6c Officiers m des Kofaques qui auront rempli leur devoir à notre fervice, y? 6c qui auront obtenu de bons témoignages de la part des » Commandans de nos armées, nous ordonnons qu'il leur foit » donné des titres d'honneue relatifs au tems de leurs ferviecs Ôc à la dignité de leurs grades «. Donné à Moskou3 le 3 Août ( vieux ftyle ) de Van de grâce 1775, & de notre Règne le quatorzième. Signé, CATHERINE OBSERVATIONS OBSERVATIONS /ira" Kofaques du Don êC du Jaïk. La Langue des Kofaques du Don cft la même que celle des Ruflcs : ceux qui font à leur tête la parlent correctement , Se les autres cn font un mélange avec la Langue des Kofaques de l'Ukraine. La phyfionomic des Kofaques tient de celle des Runes Se des Tatars : lc mélange des deux peuples a influé fut leurs traits. On voit aufli parmi eux des phyfionomies moitié Kalmoukc, moitié Kofaquc : on dit que les femmes de ces derniers ne font point fur le ton de réferve avec leurs voifins, & que les Kalmouks Ruffes aiment de préférence les femmes Kofaques. Les peuples du Don ont la taille courte, les épaules larges, le corps robufte : les hommes du commun portent la barbe, Se la révèrent i les perfonnes diftinguées ne confervent que la mouf-tachc. Leur habillement ordinaire Se leur bonnet garni de peaux de moutons, rcflcmblent a ceux des Ukrainiens. Les femmes mariées ont une coeffure fingulière, d'où s'élèvent latéralement deux cornes longues d'un pied Se quelquefois davantage, dont le fommet cft recourbé cn avant : d'autres fuivent à cet égard un ancien ufage d'Allemagne , leur coéffurc eft une fois plus large que haute, très-roide, s'élevant au-deffus du front comme un quarré à côtés inégaux ; elles font communément rouges ou brunes. Les filles ne portent rien fur leurs tètes, ou les ceignent d'un large bandeau de deux ou trois couleurs, orné de corail, de faufles perles, Se de pièces dç monnoic d'argent ou de cuivre, Tome IL LU fuivant leurs moyens. Elles attachent au côté de ce bandeau une bande étroite ôc pendante, garnie des mêmes ornemens : le bruit qu'ils font, annonce d'aifez loin la marche d'une fille Kofaquc. Leurs robes rcflcmblent a celles des femmes Ruifes, elles font longues ôc ouvertes, arrêtées par le milieu avec une ceinture. Les femmes du commun portent des culottes larges , de toile colorée, qui defeendent jufqifaux talons : elles ornent leur col de plufieurs rangs de grains de corail ou de petites coquilles , de médailles d'argent ou d étain , ôc ce collier fc termine par deux croix au moins. En général elles font très-mal vêtues les jours ordinaires, vont nu-pieds, ÔC la tête couverte de grofles toiles ; mais cn revanche elles étalenr toutes leurs richeffes dans les jours de fêtes. Les Kofaques du Don fuivent lc Rit Grec. Les cérémonies du mariage ôc des enterremens font à peu de chofe près fèmblables à celles des Rufles. Le fiancé fe reud chez fon époufe future , monté fur un cheval garni de clochettes qui annoncent de loin fon arrivée. L'époufee ou fes parens gardent foigneufement ces clochettes. L'époufc n'apporte rien cn dot : l'époux cft obligé de l'habiller entièrement. La conflitution politique des Kofaques cft purement militaire ; ils font toujours prêts h combattre, ôc attendent impatiemment des ordres pour marcher. On dit qu'ils peuvent fournir de 40 a. 50 mille hommes j ôc ils ont la réputation d'être braves. Ils fe fervent avec dextérité de lances, de flèches, d'armes à feu ôc de fabres qui valent ceux des Turcs. En tems de guerre, la Cour de Ruflie leur aflignc une quantité déterminée de vivres pour une campagne , une paie annuelle de douze roubles : l'Enfcignc en a 15, le Colonel 100, ôc f Attaman 2.00. Le Collège de la Guerre envoie annuellement à Tchcrkask une quantité de munitions, auxquelles les Kofaques rendent des honneurs particuliers. Dès que ce convoi paroît fur le Don , les habitans de chaque Stanitz, montés ôc équipés cn guerre, marchent à la rencontre, Ôc lui font une falve de leurs armes à fea^ après quoi ils s'empreffent de faciliter fa navigation : lc Don a fi peu de profondeur cn certains endroits, que les plus petits bâtimens ont peine à y parler. Les Kofaques ont le plus grand foin de leurs chevaux, mais ils les exercent habituellement; c'eft dans leur agilité qu'ils mettent leur confiance : dans la fuite , ils traverfent les rivières a la nage , à genoux fur leurs dos. Ils les tirent de l'Ukraine ÔC des défert-, des Kalmouks. En tems de paix le Kofaquc fc trouve dans un état violent, parce qu'il eft obligé de travailler, ÔC qu'il ne travaille que par néccllité. Il fent qu'il cft né pour la guerre. Les habitations des Kofaques portent le nom de Statuera; elles font placées fur une même ligne , a peu de diilance du Don ; elles ne font entourées, ni de murs, ni de paliflàdcs \ quelques-unes feulement font pourvues de canons. Chaque Stanitz forme une Paroiifc. Les Eglifcs y font élevées ôc fort larges. Les maifons n'y font que de bois, ôc les chambres à poêles y font tapiffecs. On voit régner par-tout la propreté, mais les riches ont plufieurs ornemens de luxe. Chaque Stanitz cft commandée par un Ciafef électif nommé Attaman. Chaque année on procède à une nouvelle élection, qui confirme dans là dignité le Chef dont on cft content, ou qui le dépofé. U eft le Juge de la Stanitz., ôc faic exécuter les ordres de la Cour, ôc ceux du Gouverneur qui rélldc à Tchcrkask. L'Attaman a fous lui un Jcflàoul qui veille à l'exécution des ordres. Lorfqu il faut fournir des chevaux ou faire quelques corvées, c'eft lc Jcflàoul qui. enjoint aux Kofaquc, de ne point s'éloigner du lieu fous peine de trois roubles d'amende , &: de faire ce qui cft ordonné. Mais dans ce cas ; \\ LU ij donne aux Kofaques le titre d'Attamani, pour défigner l'égalité qui eft entr'eux : le Chef ne fait que préfider aux aifcmblées de la Communauté , qui règle elle-même les corvées cn fa préfence , Se qui lui témoigne beaucoup de refpcct. Hors de là , on n'a pas plus d'égard pour lui, que pour le plus (Impie particulier. Le produit des amendes cft deftiné à des Orgies communes dans la a'tanu^naïa ou lc Taboun3 qui font les deux places publiques où l'Atraman fait aifemblcr les Kofaques , pour leur pro-pofer les affaires après leur avoir ordonné le filcncc. La première place cft celle des exécutions; la féconde cft le lieu d'alTcmblcc des troupes, &; celui où fc font les revues quand on doit entrer en campagne. Les Kofaques même les plus diftingués, ne connoilTcnt ni fcicnccs, ni arts, ni principes de commerce ; ce font les laborieux Ukrainiens, vivant parmi eux , qui font chargés de tous les ouvrages , Se qui s'en acquittent en partie pour lc falaire convenu, Se cn partie par corvées qu'ils font obligés de faire. Les Kofaques du Don achètent d'eux l'cau-de-vic dont la diftillation leur eft défendue. Nous paffons aux Kofaques du Jaïk. Il nous feroit difficile de déterminer les limites des Kofaques du Jaïk , qui ont pour voifins les Kirguis Se les Kalmouks du Gouvernement d'Orcnbourg , Se qui fè regardent comme propriétaires des déferts qui s'étendent depuis Jaïtz Koï-Gorodok jufqu'à la mer Cafpicnnc Leur Chef qui rélldc à Jaïtz-Koï-Gorodok eft appelle Vos-kovoï-Attaman ; il dépend du Collège de la guerre qui lc nomme, Se il a pour Adjoints vingt Starchinats ou anciens, dont les principaux ilégcnt à la Chancellerie ; un Syndic ; un Piftar, ou Secrétaire \ un Interprète Se quelques Ecrivains. Il a cn outre deux Jefiaouls ou Adjudans, Se des Officiers fubalterncs appelles HISTOIRE DE RUSSIE. 4*3 Sotniki Se Déciatniki, grades par lefquels il faut abfolument palier pour parvenir au rang de Starchina. Ceux des Kofaques qui font nouvellement convertis , ne peuvent parvenir que difficilement au grade de Sotnik. L'autorité de cette Régence Démocratique cft très-bornée : toutes les affaires fe décident dans l'aifemblée générale du peuple, appelléc Kroug ou cercle. L'aifemblée eft convoquée au Ton des cloches de l'Eglife principale ; elle fe tient dans une place entourée d'une baluftrade, ou l'Attaman fc rend de la Chancellerie avec les Starchina, tenant à la main une canne a pomme de vermeil, qui cft lc figne de fa dignité. Il fiégc fur un gradin couvert , près duquel les Jeffaouls s'avancent cn ôtant leurs bonnets qu'ils pofent à terre, ainil que la baguette qu'ils portent dans leurs fondions : ils s'inclinent profondément devant l'Attaman , ôc enfuite vers le peuple qui leur rend le falut. Ils reprennent enfuite leurs bonnets Ôc leurs baguettes, s'avancent aux pieds du gradin ou fiége l'Attaman, pour recevoir de fa main les articles qui doivent être l'objet de la délibération. Un des Jefiaouls impofe alors filencc par ce mot Pomokhitc, qu'il répète deux fois; ils expofent le fujct de la délibération, recueillent les voix, cn font rapport à l'Attaman, qui les charge de faire Tes objections ou fes remontrances à l'affembléc, avant d'approuver la délibération. Le même cfprit de liberté qui préfidc au Confeil des Kofaques du Jaïk, règne dans leurs moeurs; la jeuneffe ne penfe qu'aux plaifirs, ôc les hommes faits fe livrent a la débauche. Les femmes aiment beaucoup la parure ; leur habillement ne diffère de celui des Rufles que par la variété des couleurs de leurs tuniques, Se celle de leurs bonnets fort élevés, de forme cylindrique , applatis par le haut, &: richement brodés. Les hommes portent l'habillement Polonois. Ces Kofaques font aujourd'hui plus inftruits 6c plus e;viîifés qu'ils ne fétoient anciennement : lc commerce leui .ocurc la connoiflanec des ufages étrangers, 6c une aifanec qui a jrendu leurs moeurs plus douces : elles étoient (auvages, nous allons cn donner un exemple. Tout créancier pouvoit traîner après lui fo,1 débiteur avec' une corde attachée à fou bras gauche , jufqu'à ce que les aumônes l'enflent mis en état de s'acquitter : mais fi par ha fard le créancier avoit lié lc bras droit de fon débiteur, il étoit puni 6c perdoit C dette, parce que lc pri-fonnier ne pouvoit plus faire lc ligne de la croix : on prétend même qu'ils vendoient leurs femmes à vil prix quand ils cn étoient las. Dans les fêtes religieufes ôc politiques, on diftribue au peuple ancmblé dans la place publique, des cantines, d'eau-dc vie , avec du pain 6c du poifion ; de f.n côté, l'Attaman 6c les Starchina fe régalent à la Chancellerie , ÔC s'enivrent cn portant les làntés du Souverain de Ruflie 6c du Peuple Kofaquc. Les fiançailles 6c les noces font toujours accompagnées de parties de plaifir qui durent près de cinq mois : avant la noce, les amies de la fiancée fe raflcmblent tous les foirs chez clic avec les jeunes garçons, ôc s'amufent a différais jeux entremêlés de chants 6c de dan fes, où les hommes montrent beaucoup de force ôc d'adrefle ; les futurs époux peuvent fans conféquenec prendre dès-lors des libertés qui ne font permifes ailleurs qu'après la célébration du mariage. Lc jour des noces, l'époux apporte à fa femme un habillement complet, ôc celle-ci lui fait préfent d'un bonnet, d'une paire de bottes , d'une chemife &: d'une culotte. Après la bénédiction nuptiale, la mariée cft ramenée au logis dans un char découvert, ayant derrière elle fa mère ÔC l'cntrcmcttcufe , qui a les doigts garnis de bagues : tourcs deux couvrent le vifage de la mariée avec des morceaux d'étoffe. Lc mari précède le char avec fon père, fes parens, fes amis; Ôc le char cft fuivi de jeunes gens à cheval, dont un porte une P (acheta* ou pièce d'étoffé. Cette pièce dont les CircaiTlcnncs fc fervent en guife de jupes, cft rayée de diverfes couleurs; elle eft attachée cn manière de drapeau au bout d'une grande perche: cer ufage cft d'autant plus fmgulier, que les femmes Kofiques ne portent jamais de pareilles jupes. Tout lc monde prend part a la fête; on boit, on chante ôc on danfe cn pleine rue. Les dan fes Tarares font les plus ufîtées dans ces ci? confiances j la jeun elfe y excelle , parce que dès l'enfance on l'accoutume a tous les exercices de force, 6c fur-tout à tirer de l'arc 6c à bien manier les armes à feu. Les lignes, les petits forts 6c les poftes avancés des Ruffes dans le Gouvernement d'Orembourg, font prcfquc uniquement gardés par les Kofaques du Jaïk : chaque année mille volontaires vont relever les garnifons : ils préfèrent une paie affuréc, h une pêche incertaine & fatigante dont font exempts ceux qui fervent. Les Kofaques du Jaïk ne fouffrent point d'ouvriers étrangers parmi eux : lc grand commerce de poiffon leur procure les denrées qui leur manquent 6c les étoffes qui font de leur goût; il y a des femmes qui fabriquent des camelots de poils de chameaux ôc de plufieurs qualités: les moindres, quoique de durée, fe vendent a vil prix : ceux de la première qualité font comparables à ceux de Bruxelles,avec cette différence qu'ils font étroits comme toutes les toiles de lUiiïïe. Les Kofaques pourroient élever un grand nombre de chameaux , d'autant plus aifément que les plantes épineufes ôc falées des bords du Jaïk leur conviennent ; mais ils leur préfèrent des chevaux ÔC des bêtes a cornes, qui y profitèrent ôc qui y acquièrent une riche taille. Leurs chevaux font plus robnftes ôc plus vigoureux que ceux des Ruifes, par la raifon qu'ils parlent l'été 6c l'hiver dans les pâturages où ils font abandonnés à eux-mêmes. On ne leur donne du foin, ou d'autres fourrages fecs que quand on les emploie à des travaux pénibles. On ne les ferre pas, parce que lc fol feç leur procure un fabot très-beau ôc très-dur. Beaucoup de Kofaques ont des Choutori ou Vacheries dans des endroits écartés, 6c, comme la plupart des Tatars , ils entretiennent des troupeaux de moutons. Auifi fc transporte - t-U quantité de bétail du Jaïk vers le Volga. Lc commerce du fuif 6c des peaux fe fait avec les villes de Kazan , de Jaroflavle, d'Arfmias , où il y a beaucoup de Tanneries 6c de Fabriques de fa vous. Lorfque les Kofaques ne font pas occupés de pêches importantes , dès l'entrée de l'hiver ils font la chaffe aux renards, aux loups, aux caitors, aux fanglicrs, qui font communs dans les Steppes ; la neige leur indique les traces de ces animaux. Mais comme la pêche cft le principal moyen de fubfiftance , il n'eft aucun endroit de la Rufiic où elle foit fi bien réglée. On ne pêche que quatre fois l'an fur le Jaïk. La première 6c la plus importante eft celle qui fe fait cn Janvier, avec des crocs qu'on nomme Bagri. La féconde eft celle des fevrouga, qui fe fait au mois de Mai. La troifième fe fait au mois d'Octobre avec des filets, 6c la quatrième au commencement de Décembre, avec des filets 6c fous la glace, mais feulement dans les rivières qui ont leurs embouchures dans le Jaïk, 6c dans les lacs poiilbnncux des Steppes, mais jamais dans le Jaïk même. HISTOIRE 5999999215 320137^008735208^332 6724 6707 HISTOIRE physique, morale, CIVILE ET POLITIQUE de la RUSSIE ANCIENNE. LIVRE HUITIÈME, Contenant les Règnes des Ufurpateurs, SC du faux démitri. REGNE DE BORIS FÉDOROVITZ GODOUNOF. Section première, On a vu comment Boris, pour gagner les coeurs &c fe frayer une route W Trône, a pris fucccflivcmcnt le mafque du délîn-Tome IL M m m 4ïS HISTOIRE DE RUSSIE. térciTement, de la bonté, de la juftice, ôc comment fa politique a fait fervir la prudence aux complots de la rufe, de l'intrigue ôc de la force réunies contre les Prétcndans a la fouvcrauietc. Le défefpoir de s'élever à la hauteur d'un homme aufti pu i liant que dangereux, ou de lc faire defeendre du faîte de la grandeur où fes talens l'ont conduit, a fait préférer fes largeffes a des attaques périlleufes : il étoit plus sûr de paroître fon ami que de fe montrer fon rival. Boris tenoit plus a fa gloire pcrfonnelle qu'au bien de l'Etat : fon ambition, aulli grande que fes talens, î'élevoit au-deflus de tout ; ôc fon caractère ferme,, entreprenant, le faifoit triompher de tous les obftaclcs. Les voies directes Ôc les coups d'autorité auroient pu tourner contre lui la haine des Grands > fous le règne prcfquc anarchique du Tzar Fédor Ivanovitz : Boris eut recours à des moyens plus adroits; fon caractère ardent les laifit, Ôc fon efpiït délié en fit ufage. Section II. Fédor n'eft plus, Ôc la Dynaftic de Rourik finit avec lui. Irène, Princcffe douairière , fœur de Boris, fe retire dans un Monaftère; ôc comme la branche régnante eft éteinte, il ne fc préfente point de prétendant a la Couronne. Boris pourroit jouir du fruit de fes crimes, ôc s'emparer des rênes du Gouvernement que perfonne ne lui difpute : fes largeifcs lui ont procuré des amis parmi les Grands, ôc le peuple, dont il s'eft montré lc protecteur, lui cft dévoué. Cependant Boris ne fc fert point de fon crédit ni de ces prétextes plaufibles pour monter fur lc Trône. Il fait répandre la nouvelle de la mort du Tzar dans toutes les Provinces de l'Empire ; tous les Boyari ôc les Gouverneurs fe rendent à Moskou ôc s'affemblcnt au Palais pour élire un nouveau Souverain. Pour leur lahfer liberté entière dans le choix, Boris s'enferme dans le Monaftère où fa feeur s'étoit retirée. Il favoit HISTOIRE DE RUSSIE. W d'avance que toutes les voix feroient pour lui : il cil proclamé. Mais pour mieux jouer Ton rôle, il défapprouve le choix de la Nation , &: infifte fortement auprès des Députés pour que raifern-blée faffe une autre élection. Il chargea les Députés de lui dire : >j qu'il étoit incapable de porter un poids tel que la Couronne »îdc Ruffie , ôc il ajouta : j'ai fait tous mes efforts pour con-« tenter ôc les Grands, ôc lc peuple, pendant mon adminiftra-» tion fous Fédor Ivanovitz ; je vois avec fatisfaction que j'y » ai réuni; que me faut-il de plus? Si mes remontrances Ôc mes »s confcils avoient été fuivis , les récompenfes auroient été mul-» tipliées, Ôc l'on auroit vu diminuer les punitions : j'ai tou-ïî jours reçu & exécuté avec plaifir les ordres qu'on me donnoit »> de faire le bien , ôc toujours avec répugnance j'ai fait lc mal « qu'on me forçoit de faire. Mais aujourd'hui les circonftances » font changées : il s'agit de remplir dignement tous les devoirs >3 d'un Souverain ; de juger les hommes ôc de les mettre à leur » place ; d'éclairer la conduite des Miniftrcs ; d'arrêter la cupi-»î dite des Grands qui n'ont jamais affez ; de chercher ôc de »? prendre les moyens de rendre le peuple heureux ; de tenir les u Loix cn vigueur ôc les faire obfcrvcr ; de punir le crime ôc » foutenir l'innocence opprimée j de parcourir toutes les bran-»5 ches du Gouvernement, Ôc de ne les confier que comme un >3 dépôt dont on eft toujours prêt a demander compte ; de favoir "à tout mitant porter la main partout 7 ôc par-tout le calme j »3 de connoître tout , ôc paroître ignorer tout ; de fe montrer >3 toujours différent de foi-même ; de favoir échapper au moment » où l'on paroît être pénétré ; d'aimer tout le monde cn général, » ôc de fc défier de la fcnfibilité de fon cœur ôc de fon amitié » même à l'égard de tout le monde cn particulier : voila les n devoirs d'un Souverain, ils font trop difficiles a remplir«. Ce difeours de Boris fit fur l'affembléc tout l'effet qu'il s'en Mm m ij 4*o HISTOIRE DE RUSSIE, étoit promis. On procéda a une nouvelle él cet ion : le premier choix fut confirmé. Lc peuple inftruit de ce qui fe paffoit, courut cn foule au Monaftère, &: demanda fon Tzar ; la No-bleifc lui fit une deputation , Ôc le fupplia de vouloir bien fe mettre à la tête d'un Etat qui ne pouvoit manquer d'être ruiné, ou de devenir la proie des ennemis voifins, fans fon fecours. Le Patriarche , à la tête du Clergé , fe rendit en proceilion auprès de lui, Ôc redoubla les inftances. Alors Boris crut avoir allez fait pour couvrir fon ambition ; il céda au voeu général, Ôc parut n'accepter la Couronne qu'à regret, &c comme une victime défignée pour le falut de l'Etat. Le Clergé le conduifit au Palais, ôc pendant qu'il traverfoit la Ville , l'air retentiflbit des cris de l'allégrcfle publique. Ce jour fut pour la RulTïe un véritable jour de fête ; ôc le Patriarche ordonna un jeûne annuel pour cn célébrer la mémoire. Arrivé au Palais , Boris dit au Clergé ôc à la Nobleflc : » Je »ï n'aurois jamais pu me réfoudre à accepter lc feeptre, fans »lc zèle que j'ai pour une patrie expofée à devenir la proie » des ennemis qui l'environnent : mais je me flatte que ceux qui m'ont confié lc Gouvernement, m'aideront à lc foutenir. « Il ne me convient plus de blâmer votre choix ; je dois le juftificr » cn faifant tous mes efforts pour remplir l'idée qiîc vous avez » de ma capacité. Je n'égalerai pas mes prédéceïfeurs cn mérite; » mais je me flatte de les égaler cn juftice ôc cn bonté. Je ne ferai » jamais ufage du pouvoir dont je fuis revêtu, que pour faire « le bonheur de mes peuples : je promets à Dieu de mourir «plutôt que de tromper ceux qui me donnent des marques fi î> glorieufes de leur confiance , Ôc je prie le Clergé & la Nobleilc w de vouloir bien différer mon couronnement jufqu'à l'année 33 prochaine ». / HISTOIRE DE RUSSIE. Section III. En attendant cette cérémonie, Boris voulut que fon élection fût approuvée de tous les Ordres de l'Etat. Sa munificence fc fignala envers le Clergé ; il Ht la revue des troupes, ôc dutribua aux Officiers ôc aux Soldats des fommes conlidérablcs. 11 diminua les impôts, fit répandre des largeifes fur lc peuple , de donna ordre qu'on rendît la juftice à tout le monde, fans retard, ôc fans diftinction de perfonnes. Il envoya des Ambaffadeurs en Suède, cn Pologne, cn Turquie , cn Pcrfe, en Kriméc, pour rcnouvellcr les traités que fes prédécclfeurs avoient faits avec ces Puitlances. Ce Prince, affectant un rcfpcct religieux, faifoit des pèlerinages fréquens , ôc paroiftbit fe prêter aux fuperftitions de fes fujets. Sa conduite a l'égard du Clergé, des Grands ôc du peuple , prouve qu'il avoit une connoiflanec profonde des hommes ôc des chofes : des hommes, cn les prenant par leurs foibles : des chofes, cn mettant a profit tous les évènemens. Il favoit que les Grands veulent des égards, des diftinctions ôc des titres ; il les leur prodiguoit. Il favoit que lc peuple obfcur Ôc rampant , qui ne connoît pas les peines inféparables des conditions élevées, ne voit dans un haut rang que l'abondance qui fait la pauvreté, ôc envie a l'opulence des plaiflrs dont l'habitude ôte lc fentiment au riche qui peut en jouir j ôc c'eft pour s'attacher ce peuple que Boris protefte de ne faire jamais ufage du pouvoir dont on l'a revêtu, que pour s'occuper de fon bonheur. Il favoit que 1 habitude , les préjugés ôc l'ignorance abrutiifent les hommes , ôc les rendent féroces dès qu'on les attaque de front* que la fupcrftition enracinée dans les efprits exige des ména-gemens , ôc qu'on ne peut même en arracher une branche fans effuilon de fang : il crut donc devoir fe conduire avec les Rufles Jfupcrftitieux, comme avec des enfans qui cherchoient leur père 4^ HISTOIRE DE RUSSIE, dans l'obfcurité. Enfin , Boris favoit qu'il cn eft des cfpérances du peuple , comme de fes craintes &: de fes fureurs. Dans celles-ci, cn un clin d'oeil, les places font remplies d'une multitude qui s'agite , qui menace. Lc Citoyen fc batricade dans fa maifon -, le Magiftrat tremble dans la ficnnc ; lc Souverain s'inquiète dans fon Palais. La nuit vient, le tumulte cefle, la tranquillité renaît. Dans Tes craintes , en un clin d'oeil, la conf-ternation fe répand d'une Ville dans une autre, Ôc plonge toute la Nation dans l'abattement. Dans fes cfpérances, le phantôme du bonheur, non moins rapide, fe préfente par-tout; par-tout il relève les efprits, ôc les bruyans tranfports de l'allégrcdc fuc-cèdent aux plaintes ou au morne filcnec de l'infortune. La veille tout étoit perdu , dit Guillaume-Thomas Reynal ; le jour fuivant tout eft fauve. Ivan Vafiliévitz II avoit répandu le deuil ôc la confternation cn Rufïïe , ôc Boris vouloit fuivre lc projet de civiliiation que ce Prince avoit formé : il falloit donc que l'ef-péranec fût l'aurore du nouveau règne , ôc que les bienfaits préparaient les réformes que projettoit Boris, ôc dont il auroit peut-être pu venir à bout, il fon ambition eût été moins ombra-geufe, ou fi les troubles de la fin d'un règne qui fera court, n'y cuifent apporté des obftaclcs. Section IV. La cérémonie du couronnement eut lieu lc 28 Oétobrc 1599. Pendant lc Service Divin, Boris promit folemncllemcnt de protéger tous les malheureux , de partager avec eux fes richeffes, ôc de ne faire mourir perfonne. Après la cérémonie, il fit distribuer au peuple des pièces d'argent qu'il avoit fait frapper. Moskou ne retentit pendant huit jours que des éloges de Boris, La Ruffie ne fut plus une cage' de fer où l'on ne pouvoir entrer ÔC d'où l'on ne pouvoit fortir qu'avec la clef du defpote ; clic fut ouverte aux étrangers qui voulurent s'y rendre. Des Militaires, des Mathématiciens, quelques Savans , des hommes capables d'enfeigner les Langues y furent appelles ôc accueillis: le Tzar encourageoit les Nobles a envoyer leurs enfans s'inf-truirc cn Suéde, ôc dans les principales Villes Ànféatiqucs. La Ville de Moskou fut offerte comme un afylc à Guftave, Prince Royal de Suède, fils d'Eric XIV, &: au Prince Jean, frère de Chriftian IV, Roi de Dancmarck: Guifave eût époufe Axénia , fille de Boris, s'il eût voulu cmbralfer la Religion Grecque. Jean , moins fcrupuleux , alloit donner la main à cette Princcifc , lorfqu'il tomba malade ôc mourut d'une fièvre ardente. Guftavc fembloit né pour l'infortune : après lc détrônement de fon père, lc Roi Jean avoit donné ordre à l'un de fes confi-dens, de porter Guftavc dans un bois éloigné, de l'y tuer ôc de l'enterrer. Lc confident, révolté de cet ordre barbare , confia le jeune Prince à un ami qui en prit foin, jufqu'à ce qu'il pût le faire élever dans les pays étrangers. Devenu adolefcent, Guftavc parcourut fucccflivement les différentes Cours de l'Europe. U étoit en Pruffc ôc dans la ville de Thorn, lorfqu'il fut invité par Boris de fe rendre à Moskou. Voici comment Puffcndorf raconte cct_évèncmcnt, page 502 , Tome V. » La bonne fortune de Guftavc Ericfon commençoit à chan-»gcr cn Moskovic, lorfque le Tzar lui propofa de fc faire » bapufer à la manière des Ruflcs, ôc de demander enfuite aux » Polonois Ôc à la Suède la Finlande Ôc la Livonie, comme des » Provinces qui lui appartenoient par droit de fucceflion • » Guftave le rcfufa abfolumcnt, cn proteffant au Tzar qu'il « aimeroit mieux perdre la vie que de confentir à de fcmb.'ablcs » propofitions : cependant, s'il,eût voulu fatisfaire la volonté de » Boris, celui-ci promettoit de lui donner ia fille cn mariage a » 6c de lui aider à conquérir ces deux Provinces. Un tel refus » lui attira fa haine ; & lorfqu'il fit inflance pour obtenir fon » congé, non-feulement on lui prit tout ce qu'il avoit, mais non le jetta même dans une prifon, où, après avoir demeure » pendant quelques années, il mourut cn 1607«. Section V. 1601. Plufieurs Provinces de RufTie, 6c particulièrement la ville dé Moskou, éprouvèrent une famine qui fit périr plus de fix cents mille hommes, malgré les fecours cn grains 6c cn argent que Boris fit diftribucr aux infirmes &: a tous ceux qu'il employa a des travaux utiles. Ce fléau fut fuivi d'un autre : tous les environs de la Capitale furent remplis de voleurs : perfonne n'ofoit entreprendre de voyages, aucun chemin n'étoit fur. Ces brigands, armés de toutes pièces, 6c dont lc nombre augmentoit chaque jour, fc choifirent un Chef, d'une hardieffe 6c d'un courage a toute épreuve : ils fc répandirent dans les Provinces, 6c commirent des attentats qui font frémir. Ces excès forcèrent Boris à envoyer des troupes contr'eux. Elles furent battues en différentes rencontres , quoiqu'elles fuffent commandées par des hommes aguerris , Ruffes, Allemands , Polonois , Livoniens. Mais les avantages que remportoient les brigands leur étoient encore plus funeftes qu'aux Rufles : affoiblis Ôc difpcrfés de jour en jour , les uns furent pris Ôc punis, ôc les autres forcés de chercher un afyle aux extrémités de l'Empire. Section VI. Dès que la Ruffie fut délivrée de ces deux fléaux, Boris s'occupa des moyens propres à réparer les pertes. Toutes les communications avoient été interrompues entre les Provinces, &: les les Marchands étoient ruinés : il falloit ranimer l'induftric fans reffources , favorifer le commerce intérieur ôc extérieur de l'Etat ; ôc Boris ne négligea rien pour procurer ces avantages à la Nation. Les ports de Riga, de Dorpat, de Révcl , furent ouverts aux Villes Anféatiqucs, dont plufieurs obtinrent l'exemption des Douanes. Lc Pape ôc le Roi d'Angleterre envoyèrent des Ambaf-fadeurs au Tzar, pour le prier de permettre que les Italiens ôc les Anglois eulTcnt la liberté de faire le commerce en Ruflie Ôc en Pcrfe. Il leur accorda ce qu'ils lui demandoient, ôc leur fit des préfens eonfidérables. Ce Prince étoit allez ambitieux pour défircr qu'on publiât fa magnificence dans les pays étrangers. En ouvrant les ports de la Baltique aux peuples commerçons, Boris crut devoir fermer les portes de la Ruflie aux peuples errans qui l'avoicnt ravagée tant de fois. Bogdan Bclski fut chargé de faire bâtir une Ville ôc une Fortereffe pour fervir de Boulevard contre les Tatars Noga'is, les Circafïïcns, ■ &c. Cette Ville fut appcllée Boriffova, du nom de fon Fondateur. Smolensk fut entourée d'un mur de pierres, pour la défendre contre les entre-prifcs des Polonois, ôcc. Section VII. On a dit : les ufurpatcurs des Etats en deviennent les juftes « Princes , quand ils donnent de juftes Loix «. Cette maxime nous paroît digne de Machiavel : mais , en la fuppofant vraie , il eft certain que Boris joua lc rôle de Prince légitime pendant cinq ans. Ami de la paix, bienfaifant envers fon peuple ; il fit, pendant ce court efpacc de tems , tout ce qu'un bon Prince peut faire pour la profpérité de fon Royaume. Après avoir rendu juftice à la fage adminiftration de Boris, il cft douloureux pour l'Hiftorien de peindre un tyran, ôc de rendre fa mémoire odieufe Tome II, N n n à l'humanité : mais la vérité l'ordonne, ôc l'Hiftorien cft un témoin qui dépofé devant fon Tribunal. Les nouveaux crimes que Boris va commettre pour fe maintenir fur un Trône que perfonne ne lui contefte , furpafteront encore ceux qu il commit pour l'obtenir. Ces crimes prouvent invinciblement que la tranquillité, les jouilfanccs, le bonheur, ne furent jamais le partage de l'ambitieux, du méchant,de l'homme atroce. Et comment ces êtres dégradés pourroient-ils fe croire heureux ? Pendant le jour, l'opinion publique en fait juftice : pendant la nuit, les remords ôc la crainte troublent leut fommeil, ôc leur montrent lc glaive fufpcndu fur leur tête. Ainfi Boris, monté au faîte des grandeurs, ne voyoit autour de lui que des précipices j les crimes Ôc fes remords les lui montroient nuit ôc jour : il regardoit fon alcove comme un cachot, les gardes comme des bourreaux, fon dais comme une tombe, fon lit comme un cercueil. Il avoit lc cœur trop corrompu pour chercher a calmer fes craintes par lc fecours de la vertu : le vice feul favoit guidé \ ce fut lc vice feul qu'il confulta. Il fentit que les premiers mou-vemens de joie que la nouveauté avoit excités dans lc cœur inconftant des Ruifes, venant a fc rallcntir, ils réfiéchiroient fur fa conduite, ôc ne tarderoient pas a le pénétrer. Défiant, jaloux, haineux ôc cruel par caractère, il réfolut de mettre tout cn œuvre pour favoir les propos que l'on tenoit fur fon compte dans les différentes maifons des particuliers. Les tréfors de l'Etat, les calomnies, les délations furent les moyens qu'il employa pour perdre les grandes familles qu'il n'ofoit abattre par des coups d'autorité, ici, les Faftes Ruffes préfentent des faits dont on ne trouve aucun exemple ailleurs : Moskou ne renferma plus que deux claffes d'hommes \ celle des calomniateurs, des délateurs de profcflïon, ôc celle des aceufés ôc des victimes. Lc caractère d'un Monarque influe toujours fur les mœurs de fes courtifans, ÔC ceux-ci les communiquent a toute la nation : Boris accumuloit des richeffes par toutes fortes de moyens j les habitans de Moskou f imitèrent. Les Domcftiqucs , qui font par-tout les ennemis naturels de leurs Maîtres, furent payés pour leur fuppofer des crimes. La fcélérateffe fut portée au point dans tous les ordres de la fociété, ôc prcfquc dans chaque famille, que pour obtenir de l'argent, des dépouilles &c des places, le peuple aceufoit le peuple, l'cfclavc fon patron, le frère fon frère, la femme fon époux, lc fils même fut lc délateur de fon père. Un vieillard parut chargé de chaînes au milieu des Juges : il demanda fou aceufateurs ce fut fon fils qui parut : lc père garda quelque tems le filcncc de la conftemation ; levant enfuite les yeux au ciel, il fecoua fes fers, ôc dit a fon exécrable fils : réponds, mon fils, à ce langage, fi tu le peux Ôc fi tu l'ofes. Ce fpcctaclc atroce ôc touchant faifoit imprcfîïon fur les efprits ; Boris s'en apperçut ; il fit retirer l'accufatcur ôc l'accufé finis ofer prononcer de jugement. Quels termes employer pour exprimer l'horreur qu'inf-pirent ces monilres qui ne fc répandent dans la fociété que poyr y trouver des coupables, ôc dont rodieufe fortune cft cimentée du fang des malheureux ? Quelques Nobles ne le dégradèrent pas par des atrocités pareilles envers leurs égaux ; mais ils furent regardés ôc punis comme complices des gens de bien dont ils n'avoient pas été les délateurs. C'étoit principalement à la frmillc des Romanofs que Boris cn vouloit. Son origine illuftre ôc fes alliances la rapprochoient trop du Trône pour que la méfiance ne la trouvât pas coupable. Elle fut aceufée d'avoir formé le complot d'empoifonner le Tzar. Un parent de Boris engagea les principaux valets d'Alexandre Romanof a acheter des racines ôc des plantes vénéneufes, ôc à les enfermer dans un coffre qui appartenoit à leur Maître. La commiffion étant exécutée, les inftrumcns du crime dénoncèrent Alexandre Nnn ij &: Fédor Nikititz fon frère. Les délateurs, qui étoient en même-tems les témoins, apportèrent pour preuve du prétendu complot les racines ôc les plantes cachées clans le coffre. Les aceufés, jugés fans être ouis, furent condamnés à un exil perpétuel. Alexandre ÔC quelques-uns de les parens furent étranglés en arrivant au lieu de leur deflination. Fédor Nikititz , envoyé à Arkangel , fut enfermé dans un Couvent, où il fut contraint de prendre la tonfurc ÔC de fe faire Moine j il reçut le nom de Philaret. On exerça la même violence envers fon époufe Axénia, qui prit lc nom de Marpha en recevant l'habit monalliquc. Mais ici la cruauté de Boris ne parok pas d'accord avec elle - même. Il permit a Marpha d'avoir auprès d'elle fon fils Mikaïl, qui n'étoit âgé que de fix ans. Les proferiptions des hommes riches ôc puilïans, ôc les flots de fang que Boris faifoit répandre, ne fufrifoient pas pour calmer fes craintes \ les alliés, les amis des Romanofs, ôc tous ceux qui pouvoient lui donner de l'ombrage, furent immolés a fia défiance ôc a fa haine jaloufe. S'il eft vrai, comme on ne peut cn douter, que les cfpions, les calomniateurs ôc les délateurs foient des monftrcs à étouffer, de quel œil doit-on regarder lc Tyran qui les achète , les forme ôc les emploie pour perdre l'innocence ? Cette réflexion me rappelle celle d'un bon Prince dont j'ai parlé dans l'Introduction de cet Ouvrage \ la. voici. »Un Prince, me dit-il , ne reçoit jamais d'avis plus » certains que lorfqu'il fc lai lie approcher avec liberté : il eft » économe lorfqu'il permet qu'on lui parle. D'un côté, il gagne » la dépenfc onéreufe ôc odieufe des cfpions :, de l'autre, les avis »j qu'il reçoit par le motif dû bien, font plus vrais Ôc plus utiles » que ceux qui lui viennent par un motif d'intérêt «. Section VIII. A mefure que l'autorité du tyran s'affermit, fa politique devient HISTOIRE DE RUSSIE, tfp tranfparcntc : réfumons-la. Pour parvenir au Trône, il emploie le moyen le plus sûr qu'un ambitieux puiffe mettre en ujjagc pour fc faire aimer de la multitude. Le Clergé Ruffe eft toùt-puïltant, ôc lc peuple fuperftitieux. Boris fait un Patriarche ôc achète lc Clergé qui difpofc de la volonté du peuple. Lc Patriarche réunit toutes les voix cn faveur de Boris, Ôc celui-ci refufe un Trône, objet de Tes vœux, ôc la caufe de tant de crimes. La fauffe modeftie a joué fon rôle, l'ambition joue lc fien. En rapprochant l'Hiftoire des différentes nations, on trouve des traits qui fc reffemblcnt. Auguftc parut vouloir fe démettre de l'Empire pour être mieux cn droit de ic conferver. Boris, cn affectant cet air de tranquillité que donne lc défintéreffcment, ne refufe la Couronne que pour l'obtenir avec plus de certitude. Il cft proclamé une féconde fois. A fon avènement au Trône, fon premier foin eft de fe concilier la confiance ôc l'amitié de la Nation. Les Grands environnent les Princes ; mais ce font les petits qui les gardent : c'eft l'amitié du peuple qui veille à la confervation du Prince , tandis que les Grands repofent. Les Grands, d'ailleurs, font toujours cn petit nombre; ôc Boris fait que l'efpérance d'obtenir &c la crainte de perdre font fur eux, pour lc Prince, ce que l'amitié du peuple fait pour lui. Voilà pourquoi en prenant les rênes du Gouvernement, le nouveau Tzar afte&e de ne les tenir que du peuple qui forme le corps de la nation, ôc c'eft du peuple feul dont il jure dw faire le bonheur dans la cérémonie du couronnement. Cette affectation prouve combien l'efprit de Boris étoit délié , ce phantôme de pouvoir qu'il abandonne au peuple pour une puiflancc réelle , flatte fa vanité ôc l'étourdit : il croit recouvrer fa liberté lors même qu'il '-refferre lès chaînes. Le peuple eft jaloux de fes fuperieurs, Ôc Boris redoute les Grands : c'eft donc dans la haine des petits contre les Grands qu'il cherche un attachement qui faife fa sûreté. Il punit, il 47° HISTOIRE DE RUSSIE, humilie les perfonnes en place : leur chiite les fait defeendre au niveau de la foule, Ôc leur confufion fait la confôlation des petits. La politique de Boris remporte fur celle de Machiavel. Section IX. Les cruautés de Boris envers les Grands, ôc les infâmes moyens qu'il a employés pour brouiller toutes les familles les unes avec les autres , le rendent odieux à tous les ordres de l'Etat, au moment même où il cfpèrc jouir du fruit de fes crimes. Il va s'élever contre lui l'orage lc plus terrible que puiffe craindre un ufurpatcur que les forfaits ont placé fur le Trône. 11 a abufé de la confiance ôc de l'amitié de ce peuple qu'il avoit féduit par de fauffes vertus ôc de fauffes promefles : c'eft du fein même de ce peuple que nous allons voir fortir un vengeur dans un homme ambitieux, hardi, fouplc ôc adroit, à qui la Nature a donné le talent de plaire, ôc qui fait aufli bien que Boris cacher fes vices ôz prendre l'apparence de toutes les vertus. Lc fils d'un particulier de Galitz, nommé Otrépicf, fut envoyé va Moskou pour y faire fes études. Ce jeune homme avoit de l'efprit ôz une mémoire heureufe. Les Moines qui l'inflruifoicnt cherchèrent à lui infpircr le goût de leur état, Ôz ils y réuflirent. Pour s'aflùrcr d'un profélyte qui promettoit beaucoup , ils lui donnèrent l'habit à l'âge de quatorze ans. Otrépicf, qui fc nom. moit Jacques , fut appelle Grégori ou Grégoire. Il fut fervent jufqu'à cet âge où les pallions fe développent ôz maîtrifent lc cœur. A certe époque, il fentit du dégoût pour la vocation qu'on lui avoit fait embrafler; des inquiétudes fc joignirent au dégoût ; il changea plufieurs fois de Couvens, Ôz l'ennui l'accompagnoit par-tout. Le Patriarche Job , cn faifant la vifite des Maifons religieufes, entendit parler de l'efprit ôc des talcns de Grégori. Il demanda a le voir, ôc il lui plut tellement qu'il l'emmena a Moskou, ôc cn fit ton Secrétaire. Section X. Les Hiftoriens Rudes Se étrangers affûtent que Grégori avoit beaucoup de rellemblance avec le jeune Prince Démitri, qui fut aflàfîlné à Ouglitz par ordre de Boris, Se dont nous avons parlé a la Section V du Règne de Fédor Ivanovitz : cette reifemblancc avec un Prince que les uns difoient mort & les autres fugitif, flatta l'amour propre de Grégori, Se l'amour propre exalté développa dans fon cœur l'ambition concentrée fous le froc. La mort de Démitri étoit un problême politique , un fecret d'Etat pour la plupart des Ruflcs : on favoit que la relation de fa prétendue maladie\étoit faufle ; que Boris qui Favoit faire, cn avoit impofé au Tzar Fédor Ivanovitz 6e a la nation j on favoit encore que lc Secrétaired'Etat Bitiagefski Se plufieurs complices s'étoient rendus à Ouglitz avec l'intention d'aflàflincr Démitri j mais on croyoit aifez généralement qu'on avoit fubftitué lc fils d'un Pope au jeune Prince , 6c que les meurtriers avoient pris le change fur la victime qu ils avoient immolée a l'ambition de Boris. Le Moine Grégori n'ignoroit aucune des circonftances de cet événement tragique : il favoit que les Grands 6c le Peuple déteftoient également Boris \ que la Nation indignée préféreroit un defeendant de Rourik à un tyran, régiciefe 6c ufurpatcur; que les Tatars, les Circafïiens, les Kofaques, les Polonois Se les Suédois, également mécontens du Tzar, n'attendoient qu'une révolution pour la. favori fer Se lc précipiter du Trône : ce concours de circonftances, 6c tant de prétextes plamiblcs déterminèrent le Moine Otrépicf à fe faire palier pour lc Prince Démitri ; mais il crut devoir préluder par le Roman de la vie de ce Prince ailàlîiné a Ouglitz. Dans les repas , il mettoit toujours la converfation fur Démitri : il lui arrivoit quelquefois de Ficher : Je ferai un jour l\ar. On regarda d'abord ces propos comme une plaifànteric \ mais l'Archevêque de Roftof,à qui 011 les rendit, ne les trouva pas pîaifàns; il avoit mauyaife opinion d'Otrépicf. En conféquence, il alla trouver Boris ; ôc lui recommanda de veiller fur la conduite du jeune Moine ? qui étoit Secrétaire du Patriarche Job. Boris profita de l'avis l Ôc ordonna au Diac Vafiiicf d'envoyer Grégori dans un Monaftère éloigné, de d'ordonner de la part au Supérieur de fobfcrvcr foigneufement. Vafiiicf ne fut ni diferet , ni exact à exécuter l'ordre de fon Maître; il fit part de cet ordre à un parent d'Otrépicf, &: celui-ci lc pria de différer quelque tems le départ de fon coufln , dans l'efpérance de calmer la colère du Tzar. Grégori , inftruit du danger qui lc menaçoit, profita du délai pour s'échapper. Il fe rendit fucccfîivcment a Galitz, à Mourom , a Briansk, à Poutimlc , a Novogorod-Scvcrski, Ôc enfin.à Kiof, qui étoit alors fous la domination Polonoife. Le Prince Otrojeski, Gouverneur de Kiof, le reçut avec bonté, Ôc defira de fc l'attacher \ mais Grégori ambitionnoit autre chofe qu'une place d'Aumônier. Grégori, cédant à fon penchant naturel, brava les règles de fon ordre, mangea de la viande dans les jours où elle cft défendue, fc livra aux plus grands excès, & devint le fcandalc de Kiof. Informe a tems de la correction qu'on lui préparoit, il fortit du Couvent, fe dépouilla de fes habits, paffa en Pologne, ôc entra au fervice du Prince Adam Vichenévctski ; if fut employé aux occupations les plus viles. C'eft le paffage de ce Moine transfuge cn Pologne xpii lui a fait donner par les Ruffes le furnom de Ro/lriga} ou de Moine défroqué. Section XL Le rôle de valet ne tarda pas a déplaire à Grégori ; mais lc Prince Adam ôc fon frère Conftantin étoient des perfonnages diftingués par leur puiffanec, leur crédit ôc leur fortune : il falloit commencer par les fervir pour en obtenir des fervices dans la fuite, ôc l'ambitieux HISTOIRE DE RUSSIE- 475 biticux rongea Ton frein cn artendant. Toujours occupe du projet de monter un jour fur le Tronc , il mit par écrit le roman de fa naifTance 6c lc rêve de fa fouyeraincté ; nous allons cn rapporter le précis, tiré d'une chronique manuferitc. » Celui qui fait les » fonctions d'un vil cfclave a. la Cour du Prince Adam, fous le » nom de Grifchcka ( Grégori au diminutif ), efc Démitri, fils du » grand Tzar Ivan : ce fut lc fils d'un Pope qui fut affaiTiné à » Ouglitz par ordre du tyran Godounof, non Démitri, comme » on a cherché à le faire croire. Lc Secrétaire que la Providence »» m'avoit donné pour me confçrvcr la vie, me tint long - tems » caché ; ôc dans la crainte que lc tyran ne découvrît le lieu de ma *> retraite,il me fit paffer cn Pologne. Je m'y trouve réduit a l'état » le plus abject. J'efpèrc que Dieu jettera fur moi un regard de » compaffion , 6c qu'il me fera jouir des prérogatives 6c des » droits de ma naiffanec. Si par les Décrets éternels, je fuis « condamné a mourir dans l'état où je fuis, ce récit exact fera » au moins connoître quel eft celui qui eft aiïis fur lc Trône des Tzars et, Grégori cache cet écrit fous fon lit, fc couche , fe plaint beaucoup, affecte d'être dangcreufèmcnt malade : il demande un Prêtre, fe confefte, 6c finit par lui déclarer une partie de ce qu'on vient de lire ; ôe comme fa foiblelle l'empêche de continuer fon récir,il lui dit a mots entrecoupés, que lc détail de ce qu'il vouloit lui révéler étoit contenu dans un papier caché fous fon lit. Lc prétendu mourant en avoit dit aifez pour piquer la curio-fitc du Confcfïcur , mais trop peu pour la Satisfaite : il lit le papier, 6c fait part au Prince Adam de ce qu'il vient de voir ÔC d'entendre. Le Prince fc rend auprès de Grifeheka, l'interroge, le prefte de répondre, n'en tire que des réponfes vagues, s'impatiente, cherche le papier que le Prêtre avoir remis fous lc lit, en fait lecture , donne des «ordres pour que le malade foit bien Tome IL O o o foigné,&: lc recommande à fes Médecins, qui ne tardèrent pas à le guérir. Section XIL 1604. Ces préliminaires donnent à l'ambition d'Otrépief une activité Ôc une hardieifc favorables au fuccès de l'impofturc : Boris, qui nous a fait voir la marche coudante qu'elle tient, nous frit démêler d'avance la conduite de Grégori, les caufcs & les effets des intrigues qui vont fuivre. Dès que le prétendu reflufeité eut recouvré fes forces ,1c Prince Vichcnéverski le conduilit âCracovie, où la Diète étoit aiTcmbléc. On l'interroge avec décence; il répond avec fermeté qu'il cft Démitri, fils du Tzar Ivan ; il perfuade , ôc on lui promet des fecours pour faire valoir fes droits au Trône. Le Prince Adam protefta de facrificr fa fortune pour lui, s il vouloit établir le culte Romain cn Ruifie. L'imnofteur accepta toutes les conditions qu'on lui propofoit. En même-tems que la fortune fc déclare pour lui , la renomma* publie cet événement extraordinaire. Les Kofaques du Don l'apprirent avec joie ,Sc fe hâtèrent d'envoyer de l'argent â Otrépicf, que nous appellerons déformais Démitri. L'Attaman qui lui remit cet argent', lui dit au nom de tous les Kofiques , qu'on avoit des armes ôc des hommes tout prêts à le fecourir. A leur exemple, les Polonois levèrent des troupes pour faire une invalion cn Ruflie avec les Kofaques. Loris fur faiii de frayeur en apprenant cette nouvelle. Il donna ordre, fous peine de la vie, aux troupes répandues dans la Principauté de Smolensk , de ne laiifer entrer aucun Polonois en Ruffie , & de ne permettre a aucun Ruffe de palier cn Pologne1 Malgré ces ordres, Démitri recevoir chaque jour les hommages de différens Ruflcs qui paffoicnt en Pologne pour fe ranger fous' les drapeaux de celui qu'ils croyoient être leur légitime Souverain. HISTOIRE DE RUSSIE. $j Peu à peu Démitri s'accoutuma a cn jouer lc rôle. Il fit voir alors une croix enrichie de diamans quil portoit cachée fous chc-mifc,&: qu'il avoit reçue, difoit-il, du Prince Mcftiflafski fou parrain 3 & Tes partifans regardèrent cette croix comme un témoignage qui confirment fa naifianec. Mais ce n'étoit pas affez pour Démitri de jouer un rôle d'emprunt, il afpiroit à un Trône, & malgré les partis qui s'armoient pour le lui procurer, fes craintes troubloient fes cfpérances j l'inconftancc de la fortune ôc des hommes, les révolutions qui cn font les fuites, fc préfentoient fins ceffe à fon imagination. Il penfà que pour fc faire un appui folide , il devoit lier étroitement la caufe avec celle du culte Romain, ôc fe mettre Ions la protection des Jéfuitcs, qui avoient une fi grande influence dans lc Confeil des Princes Chrétiens. Sur lc defir qu'il leur témoigna d'avoir auprès de fa perfonne quelqu'un de leur Ordre , ils choifirent un des plus éclairés d'chtr'cux pour lui fervir de guide" ôc de confeil. Pour mieux tromper ce Jcfuitc habile, Démitri affe étoit avec lui cet air de fimplicité 6c de naïveté dont les fourbes favent fi bien fc couvrir; il lui témoignoit fon zèle pour lc Rit Latin, ôc l'allûroit qu'il feroit l'importable pour l'établir cn Ruffie aufïi-tôt qu'il feroit affermi fur lc Trône. Lc crédit des Jéfuitcs procura a Démitri une puiffante protection, celle du Palatin de Scndomir, qui pouvoit feul entretenir une armée capable de faire trembler Godounof fur fon Trône. L'impoitcur fç'ut gagnet l'amitié de ce Palatin , nommé Ménkhek. Sa fille aînée avoit epoufé Conflantin Vichenévetski, frère du Prince Adam;& il avoit, d'un fécond mariage, une fille appcllée Marina, jeune, bien faite, lpirituclle, ambitieufe, d'un courage ôc d'une hardieffe au-deffus de fon fc'xe. Ainfi, l'alliance du père ôc le caractère mâle de fil fille convenaient égatement à la pofition de Démitri, qui forma lc projet de l'époufer.' De fon côté, l'arn- Ooo ij biticufe Marina cherchent à lui plaire pour régner un jour. Ce defir étoit trop marqué pour qu'il échappât au rufé Démitri ; il oia donc lui parler de Ton amour ôc lui demander fa main, avec la pcrmilTion de rendre compte de l'entretien qu'ils venoient d'avoir cnfcmble au Palatin, fon père : Marina y confentit en iougiffant. Démitri étoit occupé de fon bonheur futur Ôc régnoit en cfpérance , lorfque les Jéfuitcs vinrent lui rendre vifitc : après une converfation polie , les Pères parlèrent avec intérêt de la pofition critique ou fe trouvoit lc fils d'Ivan. Cette converfation fc trouve dans un ouvrage qui a pour titre : Relation curieufe de l'état préfent de la Ruffie3 traduite de VAiiglois , ch,t% Claude Barbin , 1679. Un des Pères dit à Démitri : » Prince , vos vertus m'attachent 33 tellement à votre perfonne, que je fuis fans celle occupé du » foin de vous donner des preuves de mon zèle. J'ai formé un »3 projet dont l'exécution vous feroit d'une grande utilité : mais m je crains de paroître trop hardi cn vous le découvrant ce. Démitri l'y encouragea, en lui demandant fes confcils Ôc lui promettant de les fuivre avec confiance. Lc Jéfuitc reprit ainfi fori difeours. >î J'ai examiné avec attention les circonftances dans lefquelles » vous vous trouvez : elles font embarralTantcs. Votre ennemi îî cft prudent, adroit ôc rempli d'expérience. Il pofsèdc un Etat » puiffant, ôc n'eft monté fur le Trône que par fon adreffe. Sous w lc règne de Fédor, il diftribuoit h propos les faveurs Ôc les » grâces : toute la Noblcffe cft attachée â fes intérêts ; lc peuple »3 lc chérir. Ceux auxquels fon élection n'eft pas agréable n'ont » aucun pouvoir à la Cour : Boris n'a confié les places fortes Ôc » les emplois d'où dépend fa sûreté , qu'a des gens dont la fortune » eft attachée â la fienne. Vous n'ignorez pas tout ce qu'il met 33 en ufage pour rendre vos prétentions chimériques ÔC pour vous » faire paffer pour un impofteur. Il y a très-peu de tems que vous vous montrez, ôc vous ne préfentez d'autres témoignages de votre naiffance que vos grandes qualités. Cela peut furnre, il cft vrai ; les perfonnes éclairées découvrent dans votre figure tant de marques de grandeur, quelles ne peuvent douter que vous ne foyez le véritable fils divan. Mais ces preuves font trop foibles pour le peuple groiTicr, qui ne croit que ce qui le frappe ou rintérefte. Prince,une expérience acquife par un âge avancé, une connoiflânee affez étendue du Gouvernement de RufTîc & du caractère des Ruffes, me font connoître ce que vous avez à faire. Une alliance illuftre étonnera le peuple, ôc lui prouvera votre naiffance. Le Palatin de Scndomir cft un des plus ambitieux Princes qui aient paru : fi vous vouliez vous abaiifer jufqu'à entrer dans fa famille,vous ne tarderiez pas a monter fur le Trône de vos pères. Ce Palatin eft regardé comme un homme très - fage ôc très - prudent : on ne croira jamais qu'il ait pu fc réfoudre a vous donner fa fille en mariage, avant d'être convaincu que vous êtes lc véritable Démitri. Alors le Roi de Pologne prendra ouvertement vos intérêts vous étoufferez tous les bruits que Ton ferac a votre défavantage ; vous fatisferez aux ferupuies de la Noblcffe & du Peuple de RufTïe. Vous pouvez faire à la Princcffe Marina les premières ouvertures de votre deffein j ôc , fuivant fa réponfe, vous cn parlerez a fon père, 6V: tâcherez d'obtenir fon confentement. Avant de vous Taccordcr, il ne manquera pas de me demander mon avis ; vous devez prévoir la réponfe que je lui ferai. Je ne vous parle point de vos fentimens fur la Religion ; je les connois,&: je fuis fi content de vous voir dans le chemin de la vérité, que j'en rends grâces à Dieu tous les jours , ôc le prie de vous entretenir dans les heureufes difpofitions qu'il vous a données. En vous acquérant le Ciel, elles vous attireront fes bénédictions fur la terre, vous feront triompher de vos ennemis, Ôc contribueront, plus que » toute la prudence humaine,a vous mettre cn poflcilion de l'Enl- » pire de vos pères «. L'éloquent Jéfuitc avoit prévenu le Palatin , auiTî défireuX que fa fille , du mariage projette \ aulli reçut-il la propofition de Démitri avec une latisracfion qu'il ne put cacher. Il dit au Prince qu'il ne pouvoit lui donner une preuve plus convaincante de fa reconnoiifancc qu'en différant la conclufion de ce mariage , jufqu'à Huilant où le cadavre de Godounof lui fer-viroit de marche-pied pour monter au Trône. ■» Je parle peut-être , ajouta-t il , contre mes propres intérêts j mais je vous >s conjure de fuivre cet avis ; c'eft celui d'un père tendre. J'en >j prens déjà le titre. Sigifmond eft tout difpofe â embralfer vos » intérêts-, favez-vous quel cft fon projet? L'efpérancc de vous » faire époufer quelqu'une de fes parentes, eft peut-être le feul » motif qui l'engage à prendre votre parti. Les Palatins feront » jaloux de notre alliance ; ôc vous devez augmenter le nombre î3 de vos alliés au lieu de le diminuer. Tel Prince , qui vous » alliftera de toutes fes forces tant que vous ne ferez point marié, » vous négligeroit fi vous aviez époufe ma fille u. Démitri fc rendit aux raifons du Palatin ôc fut remercier les Jéfuitcs. Il leur déclara qu'il avoit pris la réfolution d'embrafter la Religion Catholique , leur promit de faire reconnoître le Pape cn Lvuilic comme Chef de toute l'Eglife ; de recevoir le Clergé de Rome a Moskou, Ôc de lui donner des biens fuffifans pour fa fubfiftancc. Les Jéfuitcs inftruifirent lc Pape Clément VIII de ce qui fc palfoit, lui demandèrent des fecours d'argent, Ôc des recommandations inftantes auprès du Roi ôc de la République , en fiivcur de Démitri -, qui, de fon côté , écrivit au Saint Père une lettre en latin ; il Y prenoit le nom de Tzar de Ruflie, y impl°-roit lafTiftance de fa Sainteté contre l'ufurpateur Godounof, & HISTOIRE DE RUSSIE. 475, protcftoit de rendre célèbre à la poftérité Ton rcfped & fa fou-mifïion pour le Saint-Siège. Section XIII. i6oy. Jamais intrigue n'eut d'appui plus puiiTant, ÔC ne fut conduite par des efprits plus déliés. Aufli réullit-clle au .gré de tous les complices, malgré tous les reflbrts que Godounof fit jouer pour abattre fon ennemi, Ôc fe maintenir fur le Tronc. L'accueil que Sigifmond fit à Démitri, intérefla tous les peuples pour lui ; les Rufles eux-mêmes n'osèrent plus affurcr qu'il fût un impofteur. Il fe répandit un manifefte où ï'ufurpatcur Poris étoit peint comme un tyran odieux. qui ne tenoit lc feeptre qu'avec des mains teintes du fang de fes Maîtres : on y oîïroit, de la part de Démitri, le pardon ôc même des récompenfes à ceux qui voudroient prendre fes intérêts. Ce manifelfe difpofa la Nation en fa faveur : les Grands ôc le peuple n'attendoient que le moment favorable pour fc déclarer ouvertement. Il arriva. Le Palatin Ménichek, les deux Princes Vichcnévctski ôc Démitri entrèrent en Ruilic h la tête des troupes qu'ils avoient levées, ôc qui furent renforcées de fix mille Kofaques. Les expéditions commencèrent par le fiége de Tchcrnigof. Les Officiers Ôc les Soldats de la garnifon faifirent le Prince Tatief qui les com-mandoit, le chargèrent de chaînes, ouvrirent les portes de la ville, la livrèrent, avec fon Commandant , à Démitri, ôc à leur exemple le peuple lui prêta ferment de fidélité. Sept autres Villes lui rendent fuccclïïvcment lc même hommage. Enhardis par des fuccès fi rapides , les Polonois vont afiiéger Novogorod-Sévcrski. Godounof furieux , ralfcmblc toutes fes forces ôc les envoie au fecours de cette Ville , cn même-tems qu'il dépêche un Ambaffadeur vers Sigifmond, pour fc plaindre de ce qu'il 4?o HISTOIRE DE RUSSIE, violoit une trêve conclue pour vingt ans entre les deux Nationsj ÔC pour lui dire qu'il devoit trop aimer la gloire, pour continuer une guerre injurie, ôc pour appuyer un importait \ que loin de le foutenir, on auroit dû lc livrer au Tzar, ou lui faire fubir la punition qu'il mérite , Ôc ne pas fe faire un ennemi d'un des plus grands Princes de la terre , qui ne manqueroit pas de fe venger de l'injure qu'on lui faifoit. Apres des menaces fr déplacées dans la circonftance , l'Ambafladcur fe radoucit , ôe diftribua des préfens aux Miniftrcs SC aux principaux Seigneurs qui avoient du crédit auprès du Roi. Sigifmond répondit à l'Envoyé , que le Roi Se les Etats de Pologne ne fe mêlaient point des affaires de Ruflie ; que l'mvaQon d'un Ruffe fécondé par des Ruffes ÔC par quelques volontaires Polonois , n'étoit point une rupture de la trêve , ôc qu'il 1'obfcrveroit toujours inviolable-ment. Pendant cette négociation inutile, Démitri remporte une victoire fur l'armée Ruffe : fon Général reçoit une dangereufe bleffurc. Les vaincus fc replient fur Scfska \ les vainqueurs les pourfui-v\?nt : les fuyards, renforces par des. corps de réferve, livrent un combat nouveau j Se la victoire long-tcms incertaine, fe déclara pour eux. Après cet échec, lc Palatin de Scndomir fe rendit en Pologne pour faire de nouvelles levées , Se Démitri rallia les débris d'une armée qui venoit d'être vaincue par ceux qui alloicnt la combattre une féconde fois. Ce danger prelfant, loin de l'abattre, réveilla fon courage \ voici la prière qu'il adreffa â Dieu, lorfqu'il fe vit forcé de livrer bataille: »? Détruis-moi, i? ô jufte Juge, ôc efface mon nom du regiûre qui contient celui des autres hommes s'il y a de la méchanceté ôc de « J'injultice dans ce que j'entreprends. Tu connois mon innocence , déclare-toi pour la juftice de ma caufe... Je mets ma v perfonne Ôc mon armée fous ta protection, 6 Reine des Cicux « « 11 HISTOIRE DE RUSSIE. 4S1 Il dit enfuite a ceux qui l'environnoicnt : » Nous n'avons d'ef->î pérance que dans la valeur : frappons «. Il y avoit une il grande difproportion entre les deux armées , qu'il fembloit que la victoire ne pouvoit être difputéc un feul inilant. Démitri n'avoit pas cinq mille hommes. Ils couroient à leur perte, lorfque la plupart des Ruifes baifsèrent les armes ôc fe rangèrent du côté de rimpofteur. [Ha mêlée devient furienfe ; ceux qui fc rencontrent frappent ôc meurent enfemble. Les Ruifes ébranlés ôc cn défordre fuient ; on les preffe, on remporte fur eux une victoire complcttc i les vainqueurs pillent le camp , Ôc fe rendent cn triomphe à Poutimlc. Sept Villes , la Province de Sé-vérie ôc quelques autres fe fournirent volontairement a Démitri. Section XIV. A la nouvelle de la victoire que Démitri venoit de remporter, Boris tombe dans la confirmation , ordonne de lever des troupes, ôc cherche a féduire les Kofaques; il veut attirer les uns par fefpoir des récompenfes, ôc les autres par la certitude du pardon : à fon ordre, lc Patriarche lance une excommunication contre les rebelles ; mais tous ces moyens font inutiles ; on rejette les orfres de Godounof; on méprife fon pardon ; on brave l'excommunication du Patriarche : la fortune s'étoit entièrement déclarée pour l'impoltcur. Dans une pofition fi critique , Godounof crut que lc parti lc plus prompt ôc le plus fur étoit d'occuper lc Roi de Pologne â défendre fes propres Etats » ôc de lui fufeiter des troubles qui l'cmpcchallcnt de fecourir Grifcheka. Il prit des mefurcs avec les Ambaifadcurs de Suède ôc de Dancmarck pour porter le fer ôc le feu en Pologne. Un accident prévu ou imprévu la déroba au malheur qui la menaçoit. Boris, fortant de table , fut attaqué d'une fi violente colique , qu'il mourut quelques heures après. Si Boris s'empoifonna lui-même femt IL f*PP dans un accès de défefpoir, il étoit juftc quun monftrc tel que lui fût fon propre bourreau. Quimportoit-il aux Ruifes quun tyran fît place à un impofteur > D'après cette vérité, ceux qui nous lc peignent comme un grand homme, auroient été, fous fon règne, fes complices ou fes cfclaves (i). Boris Godounof mourut en 1605, après un règne de fept ans. Il laiifa un fils &: une fille , Fédor &c Axénia. On ignore le nom de fon époufe. (1) M. Levefque dit, pag. i elle languit miférable dans une retraite obfcure : cn l'y lailfant on ne manquera pas de dire que rimpofteur n'ofe paroître devant elle ; cn faifant venir à Moskou cette mère infortunée , confentira-t-ellc à devenir complice de rimpofhirc ? La conjonélurc cft délicate, ôc l'alternative également dangereufe. Après avoir pcfé lc pour Ôc le contre , Démitri penfa que, toutes chofes égales , il y avoit plus de rifquc de la laiffer à Biélo-Ozcro, que de la faire venir à Moskou. Il lui envoya des Députés pour la prier de venir partager lc Trône avec lui. Son fils, l'objet de fes larmes, n'étoit plus ; celui qui en prenoit lc nom étoit en quelque forte fon vengeur ; elle vivoit malheureufe dans la plus trille folitude ; on lui offroit de partager le Trône avec clic j elle fc rendit aux follicitations de rimpofteur : que pouvoit-clle faire de plus raifonnablc* Dès que Démitri fut que la Princeffe approchoit de Moskou, il alla au-devant d'elle, defeendit de cheval, fc profterna en l'abordant, ôc lui donna les plus grandes marques de tendreffe ôc de rcfpcct. filial. Se précipitant enfuite dans les bras maternels , il fait des imprécations contre la mémoire de Godounof, ôc jure de lui faire oublier tous les maux qu'elle avoit endurés depuis la mort d'Ivan. L'efpérance l'emporta fur la crainte dans le coeur de laTzarine;clle reconnut Démitri pour fon fils, affecta la plus grande joie de le revoir , ôc le pria avec inftance de monter avec elle dans lc carroflc qui la menoit. Il rcfufa par HISTOIRE DE RUSSIE. 487 refpedt, fuivit long-tems le carroffc à pied ôc la tête découverte, cn lui proteftant que la Couronne de Ruffie étoit plus a elle qu'à lui, ôc qu'il ne la porteroit que pour mieux exécuter fes volontés , ôc prévenir tous fes defirs. La Princcifc le força enfin de fe couvrir ôc de remonter a cheval, en lui difant obligeamment que c'étoit la première marque de foumiffion qu'elle exigeoit de fon fils. Il la conduifit dans le Couvent de l'Afccn-Iion , qui étoit deftiné aux veuves des Tzars. Section III. Les inftans critiques font heureufement paffés ; le nouveau Tzar ne penfc plus qu'à s'occuper des affaires de l'Etat ôc des intérêts les plus preffans. Le Roi Jacques avoit un Amballà deur ôc un Conful à la Cour de Boris : à la mort de ce Prince ils s'étoient rendus à Arkangel, où ils devoient s'embarquer pour retourner en Angleterre. Démitri envoya un Courier chargé d'une lettre pour le Conful, ôc un Gentilhomme de fa Chambre pour conférer cn fon nom avec lc Chevalier Smith. Voici lc contenu de la lettre adrclfée au Conful Anglois. Du 8 Juin 8013 du Monde, qui répond à 160; de Jcfus-Chrifl. » Nous Démitri Ivanovitz, Tzar de Ruffie, à Jean Mériek, » Marchand Anglois, Nous vous faifons favoir par cette lettre , » que, par lc fouverain pouvoir ôc le juif c jugement de Dieu, Nous « fommes rentrés dans notre héritage, comme Tzar ôc Autocrate » de Ruffie. Rappellant à notre fouvenir l'amitié que notre père m Ivan, Seigneur ôc Tzar de Ruffie , a entretenue avec les grands îs Princes de la Chrétienté, Nous fommes difpofés à en lier une )î plus étroite encore avec votre Roi Jacques. C'eft pourquoi Nous »5 fommes réfolus de vous favorifer, vous ôc les autres Marchands "Anglois, d'une manière plus marquée que mes Prédtcellèurs 4SS HISTOIRE DE RUSSIE. »ne l'ont fait. Anfïï-tôt que vous aurez terminé vos affaires au » Port d'Arkangcl, notre volonté eft que vous veniez à Moskou » pour nous voir afïïs fur lc Trône des Tzars. Nous avons à cet » effet commandé qu'on vous fournît des chevaux fur la route. » Lorfque vous ferez à Moskou, vous vous adreiferez à notre » Secrétaire Aftanaili Ulallicf «« Section IV. A peine Démitri jouiftbit en paix de la Souveraineté, que les Grands murmurent de ce que la garde du Prince n'étoit compofée que de Polonois Se d'autres Etrangers qui ne quittoient jamais fa perfonne : ils dirent hautement que les précautions du Tzar, quel qu'en fût le motif, ne pouvoient qu'être défagréables aux RufTes ; Se que fa conduite, à cet égard, annonçoit plutôt un impofteur qui a tout à craindre, qu'un Prince légitime qui ne doit avoir pour garde que la confiance dans l'amour de fes fujets. Ces plaintes produifirent d'abord tout l'effet déliré. Démitri les crut fincèrcs ; il en fut touché, &: fe flattant de gagner le cœur de fes fujets cn leur confiant fa vie, il licentia les foldats étrangers Se les troupes auxiliaires. Les Chouiski profitèrent de fon imprudence , Se tramèrent un complot contre lui. Le fecret fe divulgua ; un: partie des conjurés qui furent arrêtés, déclarèrent les Chefs de la conjuration. L'aîné des Chouiski fut condamné à avoir la tête tranchée; le bourreau levoit la main pour le frapper, lorsqu'on entendit crier, grâce. La peine fut commuée cn une prifon perpétuelle. Ses deux jeunes frères furent condamnés à la même peine. Un grand nombre d'autres complices périrent. Démitri eonnTquâ leurs biens, Se les diftribua à fes créatures. Section V. Il falloit à Démitri autant de prudence , que de force Se de courage, courage , pour ne pas fuccombcr à la violence des parlions qui tourmentoiént fon cœur: il éprouvoit, à la fois, l'ambition, la haine , la vengeance Ôc l'amour. Dès que la vengeance eut fatisfait à l'ambition, en facrifiant a fa fûreté les chefs ÔC les complices de la conjuration formée contre lui, Démitri n'écouta plus que fon amour pour la Princeife Marina, fille du Palatin de Scndo-mir. H envoya deux Ambaifadcurs en Pologne , l'un au Palatin , avec des préfens confidérables pour la Princcifc ; l'autre au Roi. ôc à la République, pour conclure avec eux une ligue offcnllvc ôc défuifivc, leur marquer fa rcconnoilfancc au fujct des fecours qu'ils lui avoient fournis , ôc auxquels il devoit la couronne ; enfin , pour prier Sigifmond de permettre à fon valfal de lui donner fa fille en mariage. Cette Ambafladc déplut beaucoup aux Ruifes : ils voyoient avec douleur une Polonoifc devenir leur Souveraine , des préfens confidérables faits aux dépens du Trcfor public, toutes les pierreries de la couronne envoyées a Marina, des Jéfuitcs prêts a s'établir à Moskou, pour y enteigner publiquement la Religion Romaine, ôc des Colonies de Polonois ôc d'Etrangers, favorifés d'un Prince qui leur avoit plus d'obligations qu'à fes propres fujets. Sigifmond reçut les Ambaifadcurs avec diftinétion , remit à ratfcmblée des Etats ce qui concernoit la ligue, &c confentit au mariage de la fille du Palatin avec le Tzar. L'Ambalfadeur envoyé au Prince Mcnichek , fiança au nom de fon Maître la Princcifc Marina : lc Cardinal Matfiofski, Evêquc de Cracovic, leur donna la bénédiction. Section VI. 1606. Le départ de la Princcifc fut fixé vers la fin de Janvier de cette année. Sigifmond remit la Tzaiïnc entre les mains de l'Ambaf-Tome IL Q q q fadeur Ruffe, lui fouhaita , cn préfence de l'aifemblée, beaucoup de fuisfaction, ôc beaucoup de profpérité au Tzar : il lui recommanda en particulier de fe fouvenir toujours de fa patrie, de fon père Ôc de fon Roi ; de leur rendre tous les bons offices qu'elle pourroit, &: principalement de travailler avec ardeur à l'avancc-ment de la Religion Romaine en Ruflie. Les Rufles préfcnS à cette alfemblée, Ôc qui confervoient la haine la plus violente pour le Rit Latin, furent très-fcandalifés de cette exhortation. Section VIL Marina part avec un magnifique cortege ; elle eft accompagnée des Ambaifadcurs de l'une ôc l'autre nation , du Palatin fon père, ôc de plufieurs Polonois de marque. Lorfque Démitri fut que la Princcifc approchort de Moskou, il envoya au-devant d'elle tous les Officiers ôc les Soldats de fà garde. Elle fit fon entrée au fon des cloches, des trompettes ÔC des tambours, ôc le Tzar la reçut avec tous les tranfports de l'amour. La Princcffe fut conduite au Couvent de l'Afcenfion , oii la Tzarine mère faifoit fà réfidenec ; lc Palatin de Sendomir logea dans la maifon de Godounof, ôc les Seigneurs Polonois occupèrent les maifons des Boyari, qui furent obligés de les leur céder. Quatre jours après l'arrivée de Marina, on célébra fon mariage dans la Cathédrale. Un Officier du Palais précédoit la Tzarine , tenant un carreau de velours cramoiii, ôc la couronne qu'on devoit mettre fur la tête de la Princcffe. On portoit devant le Tzar le feeptre , la pomme Ôc l'épée. L'Eglife étoit tendue de velours cramoifi , enrichi de broderie en or ôc cn argent. Après la cérémonie , les deux époux retournèrent au Palais au bruit des canons Ôc des cloches : les cris d'allégrelTe publique auroient été plus flatteurs. \ HISTOIRE DE RUSSIE. Section VIII. Sigifmond, qui fc croyoit cn droit de tout attendre de la recon-noifiance du Tzar, lui envoya un AmbalTadeur pour lui demander la ccfîion de Smolensk, & pour lc prier de joindre fes forces aux fiennes contre les Tatars de Kriméc , ennemis des deux nations. Démitri répondit a l'Ambaffadeur, qu'il alloit faire les préparatifs que défiroit Sigifmond, pour attaquer les Tatars conjointement avec lui; mais que tant qu'il vivroit, il ne céderoit pas un pouce de terre à la Pologne, ôc qu'il laifleroit à fes fucceffeurs l'Empire tel que fes prédéceffeurs le lui avoient lai lté. Cette noble fermeté ne fut regardée par les Ruffes que comme un déguifement que les circonftances rend oient néceffairc. Informés de la demande que rAmbafladcur Polonois avoit faite , les Officiers' ÔC les Strcltfî jurèrent la perte du Tzar ét lc malfacrc des Polonois. Il ne leur manquoit qu'un Chef : Banlc Chouiski fc préfenta. La Sentence de mort qui avoit été prononcée contre lui , ne pouvoit être effacée de fa mémoire par le pardon & toutes les faveurs que le Tzar lui avoit accordés. Il commença à parler du Tzar avec ic plus grand mépris \ ôz lorfqu'il eut indifpofé tous les efprits , il ofa-dirc : «Obéirons-nous long-tcms a un impofteur qui fait » régner lc fchifmc ôz l'héréfie dans notre Empire, qui renverfe » les Loix de l'Etat, Ôz foule aux pieds la Religion de nos pères? » Une pareille foiblcffc déshonorSroit a jamais les Rufles. Non , » ils ne gémiront pas fous la domination d'un Maître cfclavc des » Polonois, corrompu par leurs maximes, ôz qui fe laiffe tcllc-» ment gouverner par eux, que la Rufiic eft déjà à leur difpofi-»> tion, ôz qu'ils la comptent pour une de leurs Provinces ". Il dit, ôz s'occupa de lever fecrètement des troupes dans les environs de Moskou, ôc de proche cn proche dans les Provinces voillnes. Il n'eft guères pofïiblc de lever des troupes dans un Etat, fins Qqq ]i 49* HISTOIRE DE RUSSIE, que lc Minillèrc n'en foît bientôt inftruit \ c'eft ce qui arriva: Une des créatures de Chouiski laifla échapper quelques paroles indiferètes ; elle fut arrêtée Ôc interrogée , ôc lc Tzar apprit que lc Chef de la confpiration avoit déjà plus de douze mille complices. Lc jeune homme indiferet obtint fon pardon , dans la crainte que fa punition n'avertît les féditiétix du parti qu'ils avoient a prendre. Les Polonois curent ordre de fe tenir fur la défenfive, ôc Démitri renforça fa garde de quelques compagnies de Strcltfî. Section IX. Jufqu'ici la Cour de Ruflie ne s'étoit occupée que de Fêtes ôc de plailirs. LcT/ar avoit indiqué un bal ôc un fpcclacle inconnu en Ruflie pour le quinze de Mai. Cette fête militaire devoit repréfenter l'attaque Ôc la défenfe d'une place. La fortereffe de bois qu'on avoit conftruitc , étoit flanquée de canons , év pouvoit fervir a Démitri pouf fc défendre contre lc peuple , tandis que les Strcltfî ôc les Polonois qui lui étoient dévoués, feroient main-baffe fur les principaux conjurés qui^ dévoient afïîfter à ce fpcctaclc. Chouiski lc prévit, ôc donna des ordres fecrets pour que, dans la nuit qui précéderoit la fête, les complices des environs de Moskou fe rendiflent fans bruit dans la Ville> ce qui fut exécuté. Ils s'arment a la hâte , arrivent pendant que la Cour dormoit, fonnent lc tc^fin : lc peuple accourt de toutes parts , ôc la révolte devient générale. Alors les conjures s'emparent de tous- les poftes importans de Moskou. Chouiski paroît, le Crucifix dans une main , le poignard dans l'autre , &: les conjurés fe rangent autour de lui. 11 les conduit au milieu de la Ville, donne l'alarme par-tout où il pafle, public que les Polonois ont juré la perte des Ruifes , ôc qu'ils font prêts à \c$ fabrci. Les vieillards ; les femmes, les enfans mêmes, tous cou- ( HISTOIRE DE RUSSIE. 495 rcnt aux armes : on force les maifons habitées par les Polonois, ôc fans leur donner lc tems de fc rcconnoîrrc ÔC de fc défendre, on les immole à la vengeance publique. Les cris des mourans, le bruit des armes, rémeute générale éveillent lc Tzar : il envoie reconnoître la caufe du tumulte par lc Capirainc de fes Gardes; cV la réponfe du peuple lui annonce qu'il n'y a plus de sûreté ni pour le Prince, ni pour lui. Chouiski arrive au Palais, dont il fait enfoncer les portes, pénètre dans*fantichambrc du Tzar a la tête d'une troupe de déterminés, ôc fomme l'impoftcur de venir rendre compte de fa conduite au peuple. Bafmanof, a la tête de quelques gardes qui n'étoient pas ivres, s'avance avec courage, ôc frappe les premiers qui fe préfentent, cn exhortant les autres a contenir le peuple, ôc' à fc rappelle* leur ferment. Tatitfchcf, l'un des Chefs de la conjuration , lui ripollc par un coup de poignard : les gardes furent maftàcrés les uns après les autres. Démitri, qui entendoit de là chambre lc tumulte qui augmentoit avec le carnage, cherche une ilfuc, n'en trouve point ; elles étoient toutes occupées : il ouvre une fenêtre, fe précipite, tombe dans une cour, fc caffe une jambe, reçoit une blcffurc grave à la tête; lc fang lui fort par lc nez ôc les oreilles. Quelques gardes accourent à fes cris, Ôc le tranfportcnt dans le quartier des Strcltfî : ils furent fi touchés de l'état où ils lc voyoient, qu'ils jurèrent de lc défendre jufqu'au dernier foupir. Les conjurés arrivent, ôc demandent l'impoftcur : les Strcltfî répondent que, loin de livrer un Prince, fils d'Ivan, ils font prêts à mourir pour-fa défenfe. En effet, ils réfiflèrcnt jufqu'à ce que les conjurés fc difpofaflent à mettre lc feu dans la fortereffe. Alors ils livrèrent le Tzar, qui reçut de fes ennemis tous les outrages que des forcenés peuvent fc permettre. Ce malheureux Prince reprit dans ce moment fa fermeté ordinaire. Il dit à ceux qui lui déchiroient fa robe, qui le frappoient, ôc lui arrachoient la barbe : » Vous 4?4 H I S T O I R E D E R U S S I E. » m'outragez, Se vous lavez que je fuis lc véritable fils d'Ivan ✓ » Vafiliévitz ôc votre légitime Souverain, couronné cn préfence de » tous les Rufles ; 6c fi vous ne me croyez pas \ allez trouver ma » mère, elle vous dira la vérité ». Ce difeours fufpcndit la fédU tion, 6c les Officiers des Strcltfî écartèrent la populace qui vo-miilbit contre le Tzar toutes fortes d'injures. On nomme des Députés ; Chouiski cil a leur tète , 6c ils le rendent au Monaftère de rAfccnfion. Chouiski prie la Princcifc Douairière, au nom de la Nation, de dire fi le Tzar régnant cft véritablement fon fils, 6c lui promet qu'on oubliera ce qu'elle a fait cn faveur de Fim-pofteur, fi, en découvrant la vérité, elle facilite aux Ruifes le moyen de fe délivrer d'un Tyran qui les déshonore 6c qui fouille lc Trône du grand Ivan. La Princcffe répondit : » Lc Tzar régnant n'eft pas mon fils, « c'eft un impofteur ; Ôc je ne l'ai reconnu pour Démitri, que >î dans la crainte de périr, puifquc vous Paviez reconnu ôc pro-« clamé comme étant lc fils d'Ivan & lc frère de Fédor. Vous-même , Chouiski, étiez à la tête de fon parti, Ôc menaciez »î tous ceux qui le regardoient comme impofteur. En appuyant « Grifchcka, vous ferviez votre vengeance contre Godounof : cn «le rccbhnoilTant pour mon fils, je confervoîs mes jours 6c je « vengeois lcvéritablc Démitri : les mêmes motifs nous condui-33 (oient tous deux au même but ». Cette réponfe fut l'arrêt de mort de l'impoftcur : les Strcltfî l'abandonnèrent à la fureur du peuple. Tous ceux qui étoient préfens voulurent avoir part au meurtre-, tous le frappèrent à-la-fois. On porta fon cadavre au lieu où étoit celui de Bafmanof, on les attacha cnfcmble, on les traîna par toute la Ville; on les laiftà expofés pendant deux jours dans la place du Marché, où ils furent brûlés enfuite. Section X. Pendant que ces fcènes horribles fe paiToicnt, les conjurés, divifés cn plufieurs bandes, fe livroient à tous les excès, fins affouvir leur rage ; ils n'epargnoient pas même les Rufles qui portoient l'habit Polonois. Les plus avides de butin fe rendirent au Palais, & pénétrèrent dans l'appartement où la Tzarine s'étoit retirée. Ils ne la chcrchoicnt que pour la maffâcrer : fa contenance fière 6c affurée les arrêta; elle leur dit : » Ma réfolution cft prife, >j barbares, frappez « ! Aucun d'eux n'ofa porter le premier coup, tant elle leur parut digne du Tronc. Leur fureur fc tourna contre les Polonois. Ils alloient afliéger les maifons où le Palatin de Sendomir 6c les autres Seigneurs Polonois s'étoient retranchés, lorfque les Boyari, fentant de quelle conféquenec il étoit d'atrêter un pareil maflacre, fe réunirent, firent marcher en armes les Strcltfî, dispersèrent la populace, 6c établirent des gardes aux portes des maifons où il y avoit encore des étrangers. On affure que plus de 1100 Polonois 6c de 400 Rufles périrent dans cet horrible tumulte Telle fut la fin tragique d'un impofteur, reconnu tel par les Hiftoriens Ruflcs 6c étrangers, 6c par l'aveu formel de la Tzarine Douairière qui l'avoit adopté pour fon fils, 6c qui lc défavoua lorfqifon exigea d'elle de dire la vérité. D'après l'unanimité des opinions fur rimpofture du Moine Grifchcka, il nous a paru étonnant que M. Levefque ait mis cn problême les preuves des faits confignés par les Hiftoriens, 6c qu'il ait employé huit pages à une difcuflion qui n'éclaircit rien 6c qui ne prouve rien. Quel cft le Lecteur raifonnable qui pourroit fc perfuader qu'une mère tendre , que la Tzarine Maria, eût livré Otrépicf à les bourreaux, s'il eût été lc véritable Démitri ? Jamais la tendreife maternelle ne fut foupçonnéc d'une atrocité pareille. 49* HISTOIRE DE RUSSIE. N RÈGNE DE VASILI IVANOVITZ CHOUISKI. Section première. Les fccncs étranges que l'Hiftoire de Ruiîie préfente à chaque règne ; ont préparé les Lecteurs a tous les évènemens ; ils ne feront pas plus furpris de voir monter fur lc Tronc un homme qu'ils ont vu fur l'échafaud , que de l'en voir defeendre , forcé de prendre lc froc, de prononcer des voeux, ôc d'aller finir fes jours à Varfovic, dans une prifon. Pendant les quatre jours qui fuivirent lc maffacre de l'impoftcur, Chouiski mit tout cn uûge pour fe concilier les efprits ôc les décider cn la fiwcur. Sa naiflàncc, fon âge, fon expérience, ÔC les ferviecs qu'il avoit rendus à l'Etat, lui donnoient droit aux plus éminentes dignités ; mais il avoit un concurrent dans un Prince Galitzin , agréable a la Nation , Ôc il lui falloit une faction puiflàntc pour travcrfcr'un choix qui l'autoit exclu du Trône. Il convoqua l'aftembléc des Grands, leur témoigna la fatisfactioii qu'il éprouvoit de voir que tout le monde approuvoit ce qu'il venoit de faire pour rendre la liberté a la Nation ; il fit l'éloge du Tzar Ivan Vafiliévitz, paftà au règne de l'ufurpatcur Godounof, peignit fon ambition ôc les malheurs dont elle avoit été caufe; ÔC il ajouta : »Nous fommes délivrés de la tyrannie, » prenons bien garde d'y retomber. Nous n'aurons jamais une » occafion fi favorable de rétablir la tranquillité publique; >, dépend 241899 58783^ «dépend du choix que nous allons faire. Un homme de baffe » nailTancc cft indigne de nous commander. Tant de perfonnes » illuftres par elles-mêmes ôc par leurs aïeux, ne lui obéiront »9 qu'avec répugnance. Un jeune homme guidé par le feu des » pallions, augmentera les troubles, au lieu de les appaifer. «Nous devons choifir un homme d'un âge mûr, d'une naif-» fanec illuftre, qui connoifle les intérêts de l'Etat, qui ait donné « des preuves de valeur ôc de prudence, qui remette les Loix Ôc » les Coutumes anciennes en vigueur, qui faftè enfin oublier «aux Ruifes les maux qu'ils ont endurés fous les derniers Tzars et, Il dit : on le pria de fe retirer, ainfi que lc Prince Galitzin, pour biffer à PalTembléc la liberté de délibérer fur le choix. Lorsqu'ils furent fortis, le Prince Yorotinski prit la parole, Se repréfenta que , dans une conjoncture fi délicate , il falloit prendre garde d'élire un homme trop puiflànt Se d'une famille trop nombreufe , dans la crainte qu'elle ne devint à charge a L'Etat; qu'il falloit avant tout rédiger des conditions, ôc les preferire au nouveau Tzar; lui faire jurer d'oublier toutes les querelles qu'il auroit pu avoir comme particulier; de renoncer à tous fes biens propres ôc à toutes prétentions à cet égard ; de ne point changer les Loix anciennes, de n'en faire jamais de nouvelles, ôc de n'établir aucun impôt fins le conlentement des Boyari. Il fit l'éloge du Prince Galitzin , mais en obfervant que fa famille étoit déjà trop puiffante , Ôc que cette confidJration fengageoit à prier l'aifemblée d'y avoir égard. Après que lc parti fan déclaré de Chouiski eut parlé, un Coyar dévoué au Prince Galitzin, fe leva, ÔC dit : «Les deux Princes » fur Icfqiiels cft tombé notre choix, ont autant de mérite l'un »3 que 1 autre ; nous nous fommes acquittés par-là de notre devoir: „ laiflons à préfent la décifîon au peuple, pour n'avoir rien à nous » reprocher «. L'a fi emblée approuva la proportion. La faction de Tome IL R r r 4S>$ HISTOIRE DE RUSSIE. Chouiski avoit gagné lc peuple qui avoit d'abord défiré lc Prince Galitzin pour Souverain : clic répandit le bruit que Chouiski venoit d'être élu ; & lôrfqu'on ouvrit les portes de L'aifemblée, un de fes partifans, confondu avec le peuple, cria : Vive le Trar Bafilc Chouiski ! Ce cris fur répété par la populace : les Boyari rentrèrent, 3c proclamèrent Chouiski. Section II. Le nouveau Tzar figna les conditions que Vorotinski avoit propofées, fc rendit à la Cathédrale, ôc prononça un ferment conçu cn ces termes : » Je jure à tout le peuple de Ruffie que >3 je ne condamnerai perfonne au fupplicc, qu'après qu'il aura «été jugé par le Confeil des Boyari; que le père ne fera point »refponfabfe des fautes de fon fils; que je ne tirerai aucune « vengeance des outrages que j'ai reçus fous le règne de Go->■> dounof, ôcc ». Pour confirmer fon ferment, il baifa la croix. Lc Patriarche lui plaça la couronne fur la tête, les Boyari lui rendirent hommage & le conduiilrenr au Palais des Tzars. La fête de fa proclamation & de fon couronnement dura pendant plufieurs jours. Section III. Les Polonois qui avoient échappé à la fureur des Ruifes, furent conduits dans l'Hôtel' deftiné pour les Ambaifadcurs , &c Chouiski leur fit donner une forte garde. La Tzarine &r le Palatin de Sendomir furent envoyés a Jaroflaf, &c ceux qui leur étoient attachés furent difpcrfés cn différentes Villes. Chouiski avoit tout a craindre de la vengeance des Polonois; il chercha les moyens de fe réconcilier avec eux. Il leur envoya le Prince Volkonski, en qualité d'Ambafladcur , pour rendre compte au Roi Se à la République de ce qui venoit de fe paffer a Moskou. L'Ambalfadcur mal accueilli , fut renvoyé fans réponfe. Section IV. Chouiski oublia bientôt de qui il tenoit la Couronne , Se a quelles conditions on l'avoit revêtu de l'autorité fouverainc : il s'étoit permis, au moment même de fi proclamation, de réduire a l'état de Moine le Patriarche que Démitri avoit nommé , Sç d'élever à fa place lc Métropolite de Kazan ; il ofa davantage: il devint parjure. Il avoit promis à la firec des autels de ne jamais fj venger des outrages qu'il avoit reçus étant fimple particulier , &: il envoya cn exil les partifans de la famille Galitzin, 6c les Boyari qu'il ne croyoit pas entièrement dévoués à fes intérêts. Cette imprudence eut des fuites fàchcufes. Les exilés, dépouillés de leurs biens, allumèrent le feu de la révolte en différentes Provinces à-la-fois. L'Ukraine fe révolta la première. On répandit le bruit que lc Tzar Démitri étoit échappé à la fureur des habitans de Moskou, 6c qu'à fa place on avoit immolé un Officier Allemand. Cette fluiffe nouvelle fut accompagnée de propos injurieux contre Chouiski. La ville de Poutimlc fe foulcva : Rézan , Toula , Cachirc, A lira kan , fuivirent fon exemple. Informé de ce qui fe paffoit dans ces différentes villes, Chouiski crut pouvoir arrêter lc mal dans fon origine, cn faifant exhumer 6c tranfportcr à Moskou le corps du véritable Démitri. Il eut foin de faire publier que les reliques de ce Prince martyr avoient frit plufieurs miracles pendant fà tranflation, ÔC à fon arrivée à Moskou : il ordonna au Patriarche d'établir trois fêtes cn fon honneur, la première lc jour de fa naiffance, la féconde le jour de fa mort, la troifième pour celui de fà tranflation ; 6c pour rendre la chofe plus authentique, le Clergé commença par * célébrer fuis délai la fête de la tranflation. Chouiski cfpéroit que celui qui feroit affez hardi pour ofer fe dire Démitri, rc- R r r i j >co HISTOIRE DE R U S S I E. ccvroit de la main du peuple même , le châtiment dû à un impofteur ennemi de la tranquillité publique. Ce néroit pas un nouveau Démitri que deftroient les Villes rebelles : c'étoit pour voir un nouveau Tzar remplacer celui qu'elles venoient de proclamer, que Ion difoit par-tout que Démitri n'étoit pas mort , ôc que l'on s'armoit pour ce Prince imaginaire. Des Strcltfî, des Kofaques, des efclavcs fugitifs s'arment ôc choi-llflént pour leur Chef un cfclavc déterminé , qui s'appelloit Bolotnikof. Des marchands ôc une multitude de payfans fc joignent a eux ; ils forment lc projet de s'affranchir de leurs tyrans cn exterminant la Noblcffe. Tous les crimes de l'anarchie furent commis par ces brigands, qui effrayèrent jufqu'à leurs fcmblables. Après avoir faccagé la ville de Kolomna , ils battirent les troupes envoyées à fon fecours; Moskou alloit être détruite, fi la Noblcffe de Smolensk , à la tète d'un renfort puiffant, n'eût diilipé cette confédération de tygres. Section V. On a vu comment les Kofaques du Don avoient contribué à placer Démitri fur lc Trône. Les Kofiques du Térek s'allient avec eux pour féconder le mécontentement des Ruifes contre Chouiski, ôc la révolte de Bolotnikof. Ils avoient parmi eux un jeune Ruffe, nommé Elias VaiTilicf ; qui s'éroit enfui de chez fon Maître; ils publièrent qu'il étoit le fils de Fédor Ivanovitz, ôc qu'en iyji, Godounof, qui vouloit s'emparer du Trône, avoit fait enlever ce jeune Prince , Ôc lui avoit fubftitué une fille , qui fut baptifée fous le nom de Théodofia ; que Démitri, bien inftruit du fait , avoit donné des ordres pour qu'on lui amenât ce Prince caché a Tzaritfi ; mais que ceux qui le conduisent a Moskou , ayant appris en route la mort de Démitri, lavoient mis cn liberté, ôc qu'il s'étoit enfui fur les bords du Térek. Ce Roman abfurdc fut adopte par un peuple barbare, que le defir de la nouveauté Ôc l'efpérance du butin armoienr ôc défarmoient en un même jour. Les Kofaques pénètrent dans l'intérieur de la Ruflie, ôc leur nombre s'augmente chaque jour. L'efpérance de profiter des troubles, engage des hommes mêmes confidérés dans la Nation a fc joindre aux rebelles ; ils les encouragent a faire périr les Nobles dans des tourmens affreux. Les Princes Chakofskoï ôc Téliatcfski reconnurent le prétendu fils de Fédor pour l'héritier légitime du Tronc des Tzars. Les Kofaques arrivent devant Toula, Ôc les habitans fe foumettent. Chouiski effrayé envoie des troupes contre rimpofteur : elles font battues par lc Prince Téliatcfski, qui fe rend maître de l'artillerie, du bagage , ôc enfuite de la ville de Kalouga. Section VI. Ce revers détermina Chouiski a marcher cn perfonne contre un ennemi fi redoutable. Téliatcfski fut à là rencontre ôc attaqua le premier. Après un combat opiniâtre fes troupes furent défaites, Ôc lui-même mourut de fes blcflurcs. Cette victoire permit au Tzar d'avancer jufqu'à Toula &: de l'invcftir. L'impoflibilité de la réduire par la force des armes, engagea Chouiski à fuivre le confeil de Soumin, fils d'un Boyar de Mourom. On conftruifit des digues à l'endroit où la rivière fortoit de la ville , ôc fes débordemens rapides forcèrent les habitans à demander grâce, fous la promeffe de livrer au Tzar lc prétendu fils de Fédor ôc tous les Chefs des révoltés. Chouiski s'empreffa d'accorder un pardon d'où dépendoit fa sûreté fur le Trône. Il devoit le penfer; mais un impofteur va fuccéder à celui de Toula qui n'eft plus. Section VII. 1.608. Nagui Se Roukin paroiffcnt à Staradoub> Se le premier fe donne pour Démitri làuvé par la protection du Ciel. Ou fonne les cloches, Nagui cft reconnu, on lui prête ferment de fidélité. Quel ferment ! plufieurs villes cn font de même, Se leurs habitans s'arment pour là défenfe. De Staradoub, les rebelles s'emparent de Briansk , &: fe portent de-là à Kozclska , défendue par lc Prince Mafàlski \ ils le battent Se prennent la ville. Chouiski crut devoir en cette occafton envoyer toutes fes forces pour exterminer une révolte dont lc paffé lui annonçoit les fuites funeftes. Ce parti produisit l'effet defu-é : le faux Démitri , ne jugeant pas à propos d'attendre l'arrivée des troupes du Tzar, abandonna fes défenfeurs, fe fauva à Novogorod-Sévcrski, Se implora le fecours des Polonois, regardés par les Ruifes comme les auteurs de cette révolte. La fuite du rebelle engagea lc Tzar à rappeiler fes troupes, Se à les renvoyer dans leurs quartiers. Section VI IL Rouginski, Hctman Polonois, fe rendit à Novogorod-Sévcrski avec des troupes, Se offrit fes ferviecs à rimpofteur. » Profitez, «lui dit-il, de la retraite des Ruffes pour reprendre les villes » qui font rentrées fous l'obéiffàncc de votre ennemi ) je vous »? féconderai, Se de nouveaux renforts viendront bientôt à notre » fecours «. Ce difeours ranima l'efpérance du faux Démitri,, qui ne douta plus du fuccès lorfqu'il vit arriver à-la-fois des troupes de Lithuanie, les Kofaques du Don', Se une multitude de brigands réfolus de hafarder le tout pour le tout. On fc met cn marche pour furprendre la ville de Briansk. Lc Tzar étoit informé de ce qui fe tramoit ; il avoit rappelle fes troupes de leurs quartiers, ôc les avoit fait marcher à grandes journées, fous le commandement du Prince Kourakin, vers Briansk. Cétoir aux environs de Noél, ôc alors le froid devoit être cxcelfif. Cependant , ]a rivière Defna, qui féparoit les troupes Ruflcs de Tannée rebelle, n'avoit encore fur fii furfacc que des glaçons flottans. Lc brave Kourakin fe jette au milieu des glaces, Ôc fa hardielfe cn impofe également ôc aux Ruifes &: a leurs ennemis. Il ne périt pas un foldat dans ce trajet dangereux. La garnifon de Briansk fe joignit aux braves qui s'étoient expofés a périr pour la défendre. Kourakin attaque les rebelles, les met en déroute Ôc fait un grand nombre de prifonniers. Le froid augmenta tout-à-coup la nuit fuivante, ôc la rivière fut entièrement prife. Kourakin » qui croyoit les fuyards difperfés, profita de la circonftance pour palier la Defna, après avoir laiffé un renfort Ôc des vivres à la garnifon. Mais à mefurc qu'il fe replie, les rebelles lc pourfuivent jufqu'à Kararchof, Ôc de là ils dirigèrent leur marche vers la ville d'Orel qui fe rendit, ÔC ils y établirent leur quartier d'hiver. Section IX. 1609. La rigueur de cette faifon fufpcndit les hoftilités, qui recommencèrent au printems : le début de la campagne fut favorable à rimpofteur; il remporta une victoire complctte fur les Rufles. Enhardi par ce fuccès, rimpofteur attaqua, fc rendit maître de plufieurs villes, ôc forma le projet de fc rendre à Moskou, dans refpérancc que les habitans lui cn ouvriroient les portes fi-tôt qu'il paroîrroit. L'armée Ruffe ne tarda pas à être inftruite de cette réfolution : les Chefs effrayés partirent à la hâte pour Mofcou; l'armée fans Chefs fc difperlà, ôc permit aux rebelles de s'approcher de la ville de Kalouga,& d'aller camper enfuite à dix verftes de Moskou. L'effroi devint général, ôc lc mécon- lentement de plufieurs Princes ôc Boyari éclata dans cette occasion ; ils refusèrent de marcher a l'ennemi. Chouiski eut recours aux fupplices, ôc ne fit qu'aigrir lc mal. 11 donna lc commandement de l'armée à deux hommes de confiance , à Mikaïl Chouiski , fon parent, ôc a Ivan Nikititz Romanof. Les deux armées, qui fe difputoicnt la victoire avec un courage égal, éprouvèrent tour-à-tour les vieiftitudes de la fortune. Section X. Les pertes que faifoit l'armée rebelle étoient promptement réparées par les détachemens qui lui arrivoient de Pologne ÔC de plufieurs contrées de la Ruilïc : ces rcfîburccs rcnailfantcs engagèrent le Patriarche & les Boyari a confeilier au Tzar de rendre la liberté au Palatin de Scndomir, à fa fille, ôc à tous les Polonois retenus prifonniers depuis la mort de rimpofteur Grifchcka : c'eft lc plus sûr moyen, dirent-ils, d'engager Sigifmond à rappeller fes troupes ôc à conclure la paix avec la Ruffie. Lc Tzar (tuvit ce confeil. Les prifonniers recouvrèrent la liberté : un détachement commandé par le Prince Dolgorouki les conduisit jufque fur les frontières de la Pologne. L'impoftcur Nagui, inftruit à tems du départ des prifonniers, fentit de quelle importance il feroit pour lui d'avoir à fa difpofition 1e Palatin ôc fa fille : il envoya deux mille Kofaques pour leur couper paflage ôc les enlever. L'cfcorte Ruffe abandonna le dépôt qui lui étoit confié : on permit aux Ambaifadcurs de retourner cn Pologne ; ils étoient inutiles à Nagui : Mcnichek ôc la Princcffe Marina furent amenés dans fon camp. Cette entrevue devoit être froide^ Ôc caufer de l'étonnement aux fpcélatcurs : c'eft ce qui arriva. L'indifférence des deux prétendus époux fit murmurer les troupes ; peu s'en fallut que ce témoin muet ne déposât contre l'impoftcur, qc n'occafionnât fà perte. L'ambition, la rufe ôc la vengeance lc fer virent fervirent dans ce moment critique : on répandit dans Tannée que Marina, perfuadée de la mort de fon époux \ n avoit ofé fc livrer à la joie qu'après s'être bien au*urée que c'étoit Démitri lui-même qui l'avoit fait enlever Se conduire dans fon camp : les troupes le crurent, par la raifon que plus Timpofture cft groillère, mieux elle réuilït auprès de la multitude. Tendant que Nagui faifoit répandre ce bruit dans fon armée, les confi-dehs du Palatin Se de fà fille les exhortoient à reconncître le faux Démitri , 'Ménichck pour fon gendre; Marina, pour fon époux. Les uns difoient qu'après avoir porté la Couronne de Ruflie, là Princcffe devoit mettre tout en oeuvre pour la recou* vrer : que Démitri étoit fur le point d'être proclamé Tzar par un conferitcmént'g'.-néral: D'autres ajoutoient;qu'en fuppofant même fà naifiance vile Se abjecte, une Couronne la'rendrait îllùftre. L'ôrgueH dû rang fit oublier au Palatin qu'une fucccffioti de vertus cft bien au-deftus des titres &e de la plus hante généalogie. L'ambition de régner exigea de fa fille les facrifiecs les plus chers à fon fexe , celui de la décence, celui dé la pudeur,' Se celui de la honte de devenir complice d-ufi crime. "Elle va trouver Nagui dans fa' tente , fe 'précipité dans Tes 'bràs,& le reconnoît pour fon'époux en préfence de -l'armée. C'eft ainii que la fille d'un Palatin ilhiftrc,douairière d'wrV'Moine impofteur; devint la concubine d'un fcéléraf, fils d'un Maître d'école. Cette impofture cn impofa à ton te Tar niée , Se Raffermît dans leMcfleiii de refter toujours fidèle à celui dont clic foutenoit les droits. Le bruit de cet événement fe répandit au loin : plufieurs villes qui; jufque-là , étoient demeurées fidèles au 'Tzar, prêtèrent ferment' de fidélité à Nagui, & fe rangèrent• ibus les drapeau*- dé- la rébellion. De leur coté, les Polonois augnicair^''^ forces, Se lui donnent un Général qui favoit également confeil 1er, com-" battre Se conduire à la victoire. Sapiéha arrive au camp de Nagui Tome U*. Sss attaque, bat, met en fuite l'armée du Tzar. Cette victoire fut fuivic de la prife de plufieurs villes qui reconnurent Nagui pour leur Souverain ; Ôc bientôt les villes de Kazan , de Novogorod, de Smolensk , de Réfan , de Kolomna , ôc celles de Sibérie, furent les feules qui relièrent attachées à Baille Chouiski. Section XI. Voyant que la fortune lui étoit contraire en tout ôc partout, & fentant le péril qui le menaçoit, le Tzar députa Mikaïl Chouiski a Novogorod pour y lever des troupes, les envoyer à Moskou , ôc fe rendre enfuite cn Suède pour demander des fecours a Charles IX , oncle de Sigifmond , fur lequel il avoit ufurpé lc Trône. Ce Monarque fentit qu'il étoit de fon plus grand intérêt d'empêcher que fon neveu ne plaçât la Couronne de Rullîc fur la tête d'un impofteur, regardé comme un prête-nom, ou ne s'en emparât lui-même pour réduire plus facilement lc Royaume de Suède fous fon obéilfance. Il fùilt cette occafion de fecourir le Tzar contre les Polonois, dans l'efpérance de fc procurer un allié puiflant dont il difpofcroit au befoin, ou du moins de tirer un parti avantageux des fecours qu'on lui demandoit. Il accorda au Tzar jooo hommes de troupes, moyennant un fubfide convenu, ôc promit à Mikaïl Chouiski d'en envoyer un plus grand nombre , lorfque les recrues qu'il faifoit faire feroient arrivées. Il fut ftipulé que la Ruftic abandonnerait à la Suède la ville de Koréli, aujourd'hui Kcxholm, dans lc Gouvernement de Vibourg , ôc que Charles renoncerait à fes prétentions fur la Livonie ôc l'Eftonie ; que chaque Puiflancc contractante agirait hoftilement ÔC de concert contre Sigifmond, fans qu'une d'elles pût faire la paix avec lui qu'avec la participation de l'autre. Section XII. Pendant cette négociation , le Tzar, en attendant du fecours, s'étoit renfermé dans Moskou , réfolu de s'y défendre jufqu'à l'extrémité. Il demanda aux Officiers Se aux foldats s'ils avoient la ferme réfolution de le féconder, Se dit qu'il permettoit à ceux que le danger effrayoit de fortir de la ville. Tous firent ferment fur la Croix de lc défendre jufqu'à la dernière goutte de leur fang : mais peu de jours après, un grand nombre de ces fujets dévoués cn apparence , paffa du côté de l'ennemi ; Se dans la crainte d'être abandonné de tous, le Tzar fit fermer toutes les illues de Moskou. Plcskof fe foulcva, Se Novogorod étoit difpofée à reconnoître l'impollcur. Ce fut dans ce moment d'infurrection que les troupes Suédoifcs, commandées par Pontus de la Gardie, d'origine Françoife , s'approchèrent de Novogorod, y rétablirent Je calme, Se chafsèrent un corps de Polonois qui ne fe crut pas allez fort pour leur réflftcr. La Gardie marche vers Plcskof, Se gagne deux batailles fur les habitans de cette ville : il bat les Polonois près de Tver, joint l'armée Ruffe, Se marche avec clic vers Moskou. Plufieurs villes demandèrent à rentrer fous la domination de Chouiski , Se implorèrent une clémence bien intérclféc à pardonner. Section XIII. Des combats renaiffans, des fuccès Se des revers alternatifs, des villes rebelles qui fc révoltent encore après avoir été foumifes par les Suédois Se par les Généraux du Tzar; des citoyens qui promettent de faire les derniers efforts pour défendre Moskou, Se qui entretiennent des intelligences avec les ennemis de leur patrie; qui fe déchirent mutuellement, les uns cn faveur d'un impofteur reconnu, les autres pour l'empêcher de monter fur lç S s s ij TO*8 HISTOIRE DE RUS S'ils. Trône ; la fortune qui le la(fe de féconder les entreprifes d'un avanturier; trois autres brigands qui fc difent fils d'Ivan ôc de Fédor qui font maffacrés ; des Suédois ôc des Polonois qui fervent leur haine particulière en paroi (fant combattre pour une caufe étrangère; des Généraux qui ne font pas d'accord entr'eux, ÔC qui croifent les opérations les plus importantes; des fecours qui tardent toujours trop pour ceux qui font dans le malheur-'} la famine qui règne dans Moskou bloquée ôc afïïégéc à-la-fois, ôc qui multiplie le nombre des mécontens : voilà les évènemens qui eurent lieu jufqu'à l'époque où Mikaïl Chouiski entra dans Moskou avec Pontus.- de la Gardie, où ils furent reçus l'un Ôc l'autre comme les libérateurs de la Rulîie. Section XIV. L'arrivée de deux hommes fi redoutables fît trembler les Ruffes qui avoieni n.is le parti de l'impoftcur, & particulièrement ceux qui fe trouvoient dans lc camp de Touchino. L'Hctman Jclkofski, plus dévoué à Sigifmond qu'a rimpofteur dont il foutenoit la caufe, profita de la circonftance pour mettre la dilfcntion dans le camp. Il tint confeil avec les principaux Boyari, Ôc leur reprefenta »j qu'il >3 falloit renoncer à prendre Moskou, qui avoit reçu de fi puilfans « fecours; que chaque jour les affaires de Nagui fc délabraient » davantage, & qu'il y avoit de la folie à expofer leur honneur, » leur vie ôc celle de tant de braves foldats, pour un homme » dont les droits au Trône étoient incertains , ôc que tout le >s monde regardoit comme un impofteur. Il leur propofa enfuite » de s'emparer de fa perfonne , ÔC de lc conduire à Sigifmond , »i qui venoit afïiégcr Smolensk , ôc qui déciderait de fon fort m comme il le jugerait a propos. Il ajouta, que loin de fe trouver >3 enveloppés dans fà ruine, Sigifmond reconnoïtroit en Roi un » fervicc fignalé qui pouvoit placer fin: lc Trône de Ruflie fon «fils Ulasdiflas «. Ce difeours infidieux détacha tous les Ruflcs du parti de Nagui : les Boyari chargèrent: lc Hetman de l'arrêter, de le conduire à Sigifmond, &; de lui demander fon fils pour Souverain. Ce projet devoit s'exécuter la nuit fuivante; mais il tranf-pira. L'impofleur trouva lc moyen d'échapper a la vigilance des gardes, fe fuiva à Kalouga, & laiflà la Princcifc Marina dans lc camp. Pléfchéof cn eut p;tié , & craignant qu'elle ne fût expofée à des outrages, il la conduisît fccrcttemcnt auprès du lâche qui favoit abandonnée. Section XV. Les Ruflcs qui étoient dévoués a Nagui, &: qui tfavoient pas été appelles au Confeil, reprochèrent avec aigreur aux Polonois une défection qui les privoit de leur Chef Se de leur Souverain légitime : les coups fui virent les ïhjutcs; les partifans de Nagui furent fabrés, Se comme les Polonois étoient les plus forts, les foiblcs cherchèrent leur falut dans la fuite. Pendant ce défordre , les afliégés firent une vigoureufe fortic; les Polonois furent battus; Se ce fut dans cette circcuflance que le Métropolite Philarct, qui avoit été fait prifonnicr, recouvra fa liberté. SectionXVI. L'envie, ce fléau des Cours qui produit fi fouvent le malheur des Etats, rendit fufpccf au Tzav fon ami lc plus dévoué , fon neveu , fon Général Michel Chouiski Skopin , qui avoit fait rentrer dans le devoir tant de villes rebelles, qui avoit refufe de monter fur un Tronc qui lui étoit offert, qui venoit de délivrer Moskou afïiégéc depuis fî long-tcms, &: de r emporter une vi&oire complctte fur les ennemis confédérés. On n'aime pas à voir ceux à qui fon doit tant. On s'apperçut qu'il y avoit plus d'affectation que de fincérité dans l'accueil que lc Tzar faifoit à Chouiski, ôc dans les marques d'amitié qu'il lui donuoit. Les acclamations du peuple h chaque fois que Michel paroiffoit en public, cet amour que la Nation lui témoignoit comme à fon libérateur, fournirent à fes ennemis les moyens de redoubler d'intrigues pour le perdre. Ils furent trouver Catherine,belle fovur du Tzar, jaloufe des talcns, de la réputation de Skopin, Ôc de l'affection que lui témoignoit le peuple : ils lui dirent , « qu'un des plus » dangereux ennemis du Tzar, Prokoféi Liapounof, Gouverneur >5 de Rézan, ÔC Chef d'un parti nombreux, avoit écrit à Skopin » pour l'engager à s'emparer du Troue , cn Taflurant que les » Kniaz, les Boyari Ôc tous les Ruffes fe feroient un devoir de » prendre les armes pour lui, parce que perfonne n'étoit plus M capable de régner que lui - même. 11 finifToit fa lettre par » donner le titre de Tzar a Skopin, ÔC par des injures pour lc » Souverain «. Cette lettre n'étoit pas fuppoféc : Skopin favoit reçue avec indignation , comme une confpiration contre fon Maître, ôc comme un outrage fait a fa fidélité connue envers lui. Il lui en avoit donné une preuve de plus, en lui envoyant les Députés mêmes qui lui avoient apporté cette lettre. Mais Skopin étoit aufli cher a la nation que le Tzar lui étoit devenu odieux, ôc ce prétendu crime ne fe pardonne pas. Catherine fc rend avec fon époux auprès du Tzar, redouble fes foupçons Ôc fes craintes en lui rappcllant le fouvenir de la lettre de Liapounof, ôc finit par dire »j qu'il avoit tout a craindre d'un homme auquel on »j ofoit écrire des chofes fcmblablcs «. Section XVII. Pontus de la Gardie aimoit, cflimoit Skopin : il apprit avec douleur les complots formés pour lc perdre, & chercha le moyen de le dérober au danger qui le menaçoit. Sigifmond alTïégcoit Smolensk ; un de Tes Généraux s'étoit avancé devant Mojaïsk. La Gardie propofii au Tzar d'envoyer Skopin au fecours de celle-ci, tandis que lui fc rendroit a Smolensk pour féconder les efforts des afliégés. Le Tzar accepta l'une ôc l'autre propofition, ôc fit expédier des ordres cn conféqucncc. La Gardie alla trouver Skopin, lui rendit compte de tout, ôc l'exhorta à ne pas relier plus long-tcms expofé aux coups de fes ennemis. Tous les préparatifs étoient faits, les troupes commençoient à défiler, ôc lc départ des Généraux étoit fixé au lendemain : Catherine y mit un obllaclc \ Skopin mourut pendant la nuit. On ne douta pas que le poifon n'eût terminé fa carrière, & lc Tzar fut foupçonné d'avoir confenti à ce crime odieux : ce foupçon donna lieu aux Rufles de dire ouvertement : le T\ax a coupé [a main droite avec fa main gauche. Tous ceux d'entre les Ruflcs qui aimoient encore leur patrie , versèrent des larmes fur le corps de Skopin. n Infortunés Rufles, difoient - ils, qui nous défendra à préfent? La conduite de Mikaïl méritoit les plus grands éloges, fes actions deman-doient les plus grandes récompenfes , ôc elles l'ont conduit a, la mort «. La Chronique ajoute » que lc peuple pouffa des » foupirs ÔC des gémiffemens, tels qu'on lui en avoit entendu »> pouffer aux funérailles de Fédor I Ivanovitz «. A la nouvelle de la mort du brave, du fidèle Skopin, le Gouverneur de Rézan écrivit aux Chefs des principales villes de Ruflie, qu'il vouloit venger l'attentat commis fur le neveu du Tzar , ôc les engagea tous à s'armer contre lui. Section XVIII. Démitri, frère du Tzar,*& l'époux de Catherine, fut chargé de commander les troupes dcflinécs à la défenfe de Mojaïsk; ôc ce Prince,qui n'étoit pas cftimé des ttoupes, leur devint odieux dès qu'il fut nommé Général. La Gardie eut ordre de fc concerter avec lui fur les opérations de la campagne. Ce concert de volontés étoit difficile : la Gardie regrettait lc généreux Skopin : comment vivre en bonne intelligence avec un Prince regardé comme em-poifonneur ? Cependant il falloit obéir aux ordres : les Ruifes 6c les Suédois marchent vers les lieux de leur dellination. Mais dans la route les Suédois demandèrent la gratification que lc Tzar leur avoit promife. La Gardie leur dit qu'il n'avoit rien reçu, Se qu'il n'y avoit point d'argent delliné a cet emploi. Sa réponfe indifpofa également les Officiers Se les foldats qu'il commando if. L'Hctman Jelkofski profita du mécontement des Suédois pour attaquer l'armée Ruffe. Leur aile gauche,commandéepat Démitri,futaifément enfoncée. La droite, compoféc de troupes auxiliaires, fous les ordres de la Gardie , tint ferme pendant quelque tems ; mais fc voyant abandonnée des Ruffes, elle ce fia de combattre pour eux, Se fc joignit à l'année du vainqueur. Les Polonois s'emparèrent de Majaisk, Se la Gardie repaila cn Suède, après s'être indemnifé, dit-on, de la paie, de la gratification 6c des iubudes fpécifiés dans le Traité conclu avec Charles IX. Section XIX. Lc Prince Démitri, après fa défaite,s'étoit rendu promptement a Moskou pour avertir fon frère de la perte de la bataille, qu'il attribua à la détection des Suédois. Lc Tzar ordonna a toutes les troupes qui fe trouvoient dans la Capitale, de marcher cn diligence fous les ordres de Démitri, mais elles fe mutinèrent, Se ne voulurent pas partir. Sur leur refus, le Tzar s'adreife aux Villes , demande des troupes Se n'obtient rien : Liapounof les avoit excitées" a U\ défobéiflancc. C'eft dans cet état de crife que pour fu Ici ter un ennemi de plus à la Ruilie, les Polonois don-nèrenr du fecours à l'impoftcur,& le ramenèrent devant Moskou. Le Général Sapieha qui le dirigeoit, s'empara de plufieurs vil^s > 6c ôc fit un grand carnage. Lc corps de Tatars que le Kan de Kriméc avoit envoyé au fecours du Tzar, débuta bien Ôc finit mal ; après avoir obtenu quelques fuccès fur l'armée de Sapiélia, il retourna cn Krimée, en ravageant les villes qui fc trouvèrent fur fou paÛage. Section XX. 1610. Liapounof, Gouverneur de Rézan, forma lc projet de renverfer Chouiski du Trône, ôc l'exécution de ce projet n'étoit plus difficile ] la Nation defiroit depuis long - tems un autre Souverain. Pour hâter la révolution, il fe fervit d'un frère qu'il avoit a Moskou. Celui-ci fit jouer à-la-fois tous les rciforts de l'intrigue. Les Grands devinrent fes complices ; ÔC les habitans de Moskou , affoiblis par des pertes continuelles, ruinés par des fubfidcs, las de la guerre Ôc expofés aux malheurs d'un fécond fiégc, envoyèrent, de concert avec'lcs Boyari, des Députés au camp de rimpofteur, pour propofer aux Officiers Ruifes qui foutenoient fon parti, d'abandonner les deux Tzars, &c d'en élire un nouveau qui auroit pour lui le confcntcmcnt de la Nation ôc l'unanimité des fuffrages. Sapiéha engagea les Ruffes à accepter cette propofition, ce qu'ils firent. Ils dirent aux Députés, » qu'au moment où ils appren-» droient lc détrônemenr de Vafili, ils abandonneraient celui qui » fe difoit Démitri, fils d'Ivan». Zakar Liapounof inftruifoit fon frère de toutes les intrigues qu'il formoit à Moskou, ôc clc leurs fuccès. Le Gouverneur de Rézan penfa qu'il falloit profiter de la difpofition des efprits à la révolte. H fe rendit cn diligence à Moskou avec un Prince Galitzin : leur arrivée décida du fort du Tzar. Les conjurés réunis courent au Palais, enlèvent Vafili ôc fon époufe, ôc les traînent ignomiiiicufcmcnt dans la maifon que ce Prince avoit Tome II. Ttt occupée avant fon avènement au Trône. Une chofe étonnante, c'eft cjuc les chefs de cette conjuration étoient les parens, les alliés, les favoris du Tzar: la Chronique défigné particulièrement Vorotinski, comme le plus empreifé de tous les conjurés a. dépouiller Chouiski des marques de la Souveraineté , ôc à le chafler du Palais. Des traits pareils ne femblent faits que pour l'hiftoirc des tigres, ôc malheureufement l'exactitude veut que l'Hiftorien les configne dans l'hiftoirc des hommes. Section XXI. Les Boyari déclarèrent le Trône vacant, & firent avertir les Officiers ôc les foldats du camp de Touchino d'abandonner Nagui, ôc de fe rendre à Moskou pour élire un autre Souverain. Les rebelles , affeérant une fidélité qu'ils n'avoient pas, répondirent :» Qu'ils étoient bien éloignés de fuivre l'exemple perfide des habitans de Moskou ; que s'ils avoient ofé détrôner leur Prince légitime , ils ne dévoient pas cfpérer de trouver cn eux des complices de cet attentat «. Des reproches fi bien mérités n'effleurèrent pas même le cœur des Moskovites : loin de rentrer dans le devoir, les Boyari firent conduire Vafili dans le Couvent de Tchoudof, ôc lc forcèrent a dépoièr la pourpre pour fe vêtir d'un froc. Scion la coutume uiltée à l'égard de ceux qui cm-braîfoicnt la règle monaftique, le Métropolite demanda à Vafili s'il promettoit de renoncer au monde ? Je ne promets rien, répondit le Tzar.. .. Que voulez vous donc, reprit l'Archimandrite ? Rien, dit le Tzar, & je réclame contre la violence. Alors le Prince Toufiakin ofa parler pour fon Maître , demanda l'habit monaftique , &: prononça pour lui des vœux contre lcfquels il avoit protefté. La même violence ôc les mêmes moyens furent employés envers répoufe de Chouiski. Voila , direz-vous peut être , une formule bien étrange pour forcer un Souverain a fe lier malgré lui 1 £HC eft barbare fans doute : niais changez les noms des acteurs, Se conftdérez de fang-froid ce qui fe pafte tous les jours fous vos yeux : combien ne compterez-vous pas de Touafikin parmi ces pères Se mères qui fe fervent des mêmes moyens Se qui emploient la même formule pour immoler des victimes a leur ambition, & au droit barbare de primogéniturc ? Section XXII. Les Princes Démitri Se Ivan, frères du Tzar, furent enveloppés dans la même difgracc. Lorfque Zolkiefski, aïeul maternel de Sobicski, eut battu les Moskovitcs Se pris Moskou par la rufe , il conduiiit cette famille infortunée a Sigifmond qui aftiégeoit Smolensk. Vafili, fe fouvenant qu'il avoit porté la couronne, parut devant Sigifmond avec une contenance fi fière, que ce Roi cn fut piqué , Se lui ordonna de fc profterner. « Lc malheur, lui » dit Vafili, ne nfa point fait oublier que je fuis Souverain, Se " que je ne dois me profterner devant perfonne. Ce n'eft point » ta valeur qui m'a fait ton cfclave, c'eft la perfidie de mes fujets. « En me voyant tombé dans l'état où je fuis, tu dois trembler, » toi qui n'es jamais monté aufti haut que moi «. Sigifmond, loin d'être pénétré d'admiration pour un Prince qui, au milieu de fes malheurs, confervoit tant de grandeur Se de fierté, l'envoya avec toute fa famille a Varfovic, ou il ne vécut pas long-tcms ; fa mort fut fui vie de celle de fes frères. Sigifmond les fit enterrer fur lc bord dune grande route: il eut la vanité d'ériger un trophée à fa gloire fur les cendres d'un Prince dont il n'avoit jamais triomphé : une colonne de marbre fut élevée au milieu des Tombeaux des Chouiski, avec cette infeription : Ici repofe Vafili Chouiski, T^ar de Ruffie : fon corps efl au milieu de fes Boyari. Les monumens de la victoire remportée par Zolkiefski , la prife de Moskou, Sec., fe voyoient encore aux plafonds du Ttt ij Si6 HISTOIRE DE RUSSIE. Château de Varfovic, lorfque Pierre I fut appelle cn Pologne, pour défendre lc Roi Auguftc, contre Charles XII. Il les fit enlever : mais l'Hiftoire refte. Vafili Chouiski avoit époufe Marie, fille d'un Prinec Boui-nolfof, 6c n'en eut point d'enfans. INTERRÈGNE. 1610-1613. Après la mort de Chouiski , le retour des Rufles fur eux-mêmes, l'amour de la patrie &c la réunion des volontés, étoient les fculs moyens capables d'appaifer les factions qui défoloient cet Empire ; mais ce retour, ce concert, cet amour de la patrie n'étoient pas faits pour eux : lc palfé lc prouve 6c lc préfent va le confirmer. Depuis l'an 862. jufqu'à la mort de Fédor Ivanovitz, arrivée en 1^98, le Lecteur a vu que la Dynaftic de Rourik a fourni 51 Princes dans le cours de 736 ans (1). Les évènemens qui ont eu lieu fous ces règnes 6c fous les trois qui fuivent, ont entr'eux des rapports trop marqués pour ne pas les attribuer aux mêmes caufcs : on peut les réduire à celles qui fuivent. La confiance furprife de la part des Princes ; la foi donnée, reçue &: trahie des deux côtés; une politique farouche, dont les principes héréditaires ajoutoient aux calamités qu'ils perpétuoient ; voilà pour les Princes : voici pour les Grands. Leur caractère inquiet les rendoit avides, ambitieux \ féroces, 6c toujours confpiratcurs , fans projets déterminés. Lc peuple , victime des Grands, aigri par l'opprcflion , ne refpiroit que la vengeance ; les révolutions (1) M. Levefque dit, » que cette Dynaftic a occupé lc Trône pendant *41 ans, & a » fourni ji Souverains; ce qui ne fait, pour chaque rc^nc, qu'une durée commune de ko douze ans, quatre mois & onze jours «. Lorfqu'unc donnée cft faufil;, le calcul fait d'après elle n'eft pas jufte. L'erreur de M. Levefque eft de 93 ans, & la durée commune de chaque règne cft de 14ans, un mois, 15 jours, 13 heures, 31 minutes, &c. feules pouvoient lui fournir les moyens de la fatisfairc. Dc-li fon goût pour le changement de Maître, dans l'çfpérancd d'en trouver un bon. Son in con ilan ce naturelle étoit accompagnée de l'incertitude dans lc choix : il fe décidoit au lu fard, te pro-clamoit fes Princes avant que la fortune lui eût indiqué celui qu'il devoit reconnoître pour Souverain, Voilà les véritables caufcs de ces révolutions étranges dont L'Hiftoire de Ruflie fournit de li nombreux exemples. Si ces caufcs ont conftamment produit leurs effets fous les règnes des bons ôc des mauvais Princes, quelle influence ne dévoient-elles pas avoir fous les règnes des ufurpateurs, des impofteurs, ÔC pendant un interrègne toujours favorable à l'anarchie ? Les évènemens qui curent lieu pendant cette fatale époque, conduisent la Ruflie a deux doigts de fa perte. Ses annales ne font mention que de guerres civiles, de dellèins perfides, de faillies démarches de la part des Rufles , trompés par les Polonois , par les Kofaques ôc par les Tatars qui fe rendirent également odieux à la Nation. Zolkiefski s'introduit à Moskou par la rufe , au mépris des conventions. Il s'empare du tréfor de l'Etat, cn difpofe à volonté , abandonne la caufe de l'impoftcur Nagui , qui fc réfugie auprès d'Ouloumamct, Kan de Kazimof, Nagui découvre que ce Kan eft dans l'intention de le livrer à fes ennemis, il le prévient ôc le tue. Sa mort cft vengée par Ourozof qui tranche la tête au meurtrier. Son époufe , Marina , met au monde un fils à qui fes partifans prêtent ferment de fidélité. La concubine de Nagui devient celle de l'Attaman des Kofaques du Don ; ils forment enfemblc lc complot de régner, cn plaçant fur le Trône l'enfant qui vient de naître. Le fort en décida autrement. Ils furent arrêtés vers lc Jaïk, par les troupes qui les pourfuivoient, ÔC qui avoient ordre de les prendre morts pu vifs. L'Attaman fut chargé de chaînes, envoyé à Moskou avec HISTOIRE DE RUSSIE. $19 Marina ôc fon fils, ôc empale : lc fils de Nagui fut pendu avec plufieurs de fes partifans. On condamna Marina à une prifon perpétuelle , où elle devoit mourir peu de tems après. Cette femme prouve ce que peut l'ambition fur le cceur humain , lorfqu'ellc s'en empare. Elle ne fouffroit point qu'on lui donnât d'autre rirre que celui de Tzarine , Ôc le prit jufqu'à fa mort. Un de fes parens l'ayant exhortée à oublier les grandeurs Ôc à implorer la clémence de Sigifmond, elle lui répondit : » que >5 Dieu la vengeroit des injures qu'elle avoit fourfertes ; que ce îj qu'il avoit illuminé ne pouvoit être obfcurci ; qu'on ne pou-» voit diminuer la lumière du foleil, Ôc que fi les nuages la »> déroboient, c'étoit fans y donner aucune atteinte «. Sigifmond lui fit dire qu'il donneroit à Nagui les Gouverncmcns de Sam-bora ôc de Grodno, fi clic vouloit l'engager à abandonner fes prétentions au Trône de Ruffie. Elle ofà répondre au Roi, que fon mari donneroit Cracovie à Sa Majeflé Pohnoife}fi elle vouloit lui céder Varfovie____Revenons à Moskou. En vain lc Patriarche Hcrmogènc ôc lc Métropolite Philarct témoignent un cnthoufiafmc généreux pour la patrie, ôc cherchent à infpircr aux Ruflcs leur averfion pour les Polonois: les habitans de Moskou courent au-devant du joug qu'ils devroient brifer. Ils envoient une AmbalTadc au Roi de Pologne , pour lui annoncer qu'ils ont reconnu pour Souverain, Uladiflas fon fils ; qu'ils lui prêteront ferment de fidélité dès qu'il aura été rebaprifé , ôc qu'il aura juré d'obfcrver les claufes ftipulées par la Nation. L'Ambaffade étoit compoféc de tous les Ordres de 1 Etat ^ du Métropolite Philarct; du Prince Vazili Galitzin, qui repréfentoit la haute Noblcffe i de Nobles d'un rang inférieur, de Bourgeois ôc de Marchands. Elle arriva au camp de Sigifmond devant Smolensk lc 11 Septembre 1610. Egalement flatté, Ôc de l'hommage des Ruffes, ôc de l'életf ion d'Uladiflas, Sigif- 5io HISTOIRE DE RUSSIE, niond reçut les Ambaifadcurs avec diftinélion. Mais le jour fuivant il leur propofa de lever lc fiégc de Smolensk, s'ils vouloient lui en faire ouvrir les portes. J.c vertueux Philarct lui répondit avec fermeté : » nous n'avons ni la volonté, ni lc pouvoir de « vous livrer Smolensk : votre fils la poifédera avec les autres » contrées de la Ruffie , dès qu'il fera inftallé fur le Tronc «. Une réiiilance fi bien fondée déplut a Sigifmond, qui réfuta d'envoyer Udaliflas à Moskou. Ce refus annonçoit la réfolution de foumettre la Ruflie par la force des armes. Politique maladroite ! Inftruits de ce deffein, les habitans de Moskou trouvèrent le moyen de faire avertir Liapounof du fort qui les menaçoit. Ce Général envoya un détachement au fecours de fes compatriotes , ôc parut quelques jours après devant la ville avec une armée de foixante ÔC dix mille hommes , tirés des garnifons ÔC des villes par où il avoit paffé. Lorfque Sigifmond fut informé du parti que prenoient les Ruifes, ôc du danger que couroient les Polonois renfermés dans Moskou, il fit venir les Ambaifadcurs qu'il retenoit malgré eux dans fon camp : il voulut les obliger d'écrire à Liapounof de licencier fes troupes, & d'ordonner au Gouverneur de Smolensk de lui livrer la place. Tous refusèrent unanimement de faire ce qu'il demandoit. Irrité de ce refus, lc Roi les fit charger de chaînes, ordonna qu'on les conduisît en Pologne , Ôc qu'on les difpcrsât dans différentes villes. Philarct qui s'étoit montré lc plus ferme, étoit lc plus haï, ôc fut le plus maltraité. Il étoit défendu de lui laitfer voir perfonne : on ne lui donnoit que du pain ôc de l'eau pour nourriture. Il endura ces peines pendant neuf ans avec une fi grande confiance, qu'on ne l'entendit jamais fc plaindre. Il refufa même avec mépris les offres obligeantes des Evêqucs Polonois. Sa fermeté vraiment héroïque, loin de toucher Sigifmond, firritoit de plus en plus contre lui ; 6V: de leur côté les Polonois qui étoient a Moskou exerçoient excrçoicnt plus de rigueurs envers le Patriarche Hcrmogène , qui traverfoit tous leurs dclTcins , ôc qu'ils n'avoient pu ni fé-duirc ni intimider par des promenés ôc des menaces. Ils formèrent le complot de détruire en un jour Moskou Ôc fes habitans. Ce complot fut exécuté en 16rr. Epargnons aux Lecteurs lc récit de cet attentat. Le Patriarche fut dépofé, dégradé, ôc renfermé dans le Monaftère de Tchoudof. Son courage ne l'abandonna pas, mais on l'y laifla mourir de faim. Ce fupplice cruel fut le fruit de fes vertus morales ôc patriotiques. Les époques qui fuivent prouvent que Sigifmond perdit beaucoup de tems devant Smolensk, ôc manqua les occafions favorables aux conquêtes qu'il s'étoit propofe de faire. Les Ruflcs de leur côté ne fuivoient aucun plan déterminé : fans concert entr'eux, fans unité dans les vues ôc les opérations, ils firent paroître une incapacité ôc une ambition également funeftes à l'intérêt commun. La trahifon livra Smolensk à Sigifmond. Pon~ tus de la Gardie s'empara de Novogorod ; ôc fes habitans, pour fe venger des Polonois, demandent à Charles IX, Philippe fon fecond fils , pour les gouverner. Charles meurt, ôc Guftavc Adolphe qui lui fuccède, ne juge pas a propos de permettre a fou frère cadet d'accepter une Couronne qui pourroit lc rendre un jour redoutable à la Suède. La Ruffie fe trouve divifée entre Uladiflas ôc Philippe j fes Chefs, rivaux les uns des autres, fc vendent a l'un des deux partis , ou s'enivrent au lieu de les combattre. A 1 exemple de leurs Chefs, les troupes traitent le peuple à diferétion , pillent ôc mailacrent ceux qu'elles devroient défendre. Un huitième impofteur paroît au milieu de tant de defordres, Ôc joue lc rôle de Nagui. Ce Diacre, nommé Sidor, fut la victime de fon impofture j on le pendit à un arbre. Moskou affiégée pendant huit mois, éprouve une difette qui fait des ravages affreux. Enfin, la prife de cette Ville ayant déterminé Tome II. U u u y.i HISTOIRE DE RUSSIE. Sigifmond à reparler cn Pologne, la misère ÔC la rigueur du froid firent périr la moitié de fon armée. Dans ces cruelles circonftances, la Ruflie vit fortir du fein du peuple un homme qui s'annonça comme fon libérateur : cet homme étoit un Boucher de Nii eni-Novogorod, nomme Kouzma Minim, à qui on avoit donné le furnom de Souko-rouki ( mains sèches ). Ce généreux Citoyen aflemblc le corps des Bourgeois de Novogorod, ôc leur dit : » Nous n'avons pas befoin » de diiferter long-tcms pour favoir ce qu'il faut faire pour rcmé-» dier aux maux qui nous accablent, &c pour éviter ceux qui ^5 nous menacent encore : il faut facrificr nos vies ôc nos biens ; » ôc fi ce n'eft pas affez, nous devons mettre cn gage nos femmes » ôc nos enfans ; mais avant tout, il faut chercher un Chef " capable de nous conduire ». Son cnthoufiafme releva le courage de fes Concitoyens ; fon avis fut goûté , ôc il fut réfolu de le fuivre. Mais où trouver le Chef capable que défiroit Minim? Les Ruflcs étoient gouvernés ôc commandés par trois hommes qui formoient une cfpèce de Triumvirat, ôc qui étoient d'un caractère tout-à-fait oppofé. Liapounof, qui cherchoit à rétablir les affaires de fa patrie, haïilbit les Kofaques qui étoient fous les ordres de Zarefski, ôc qui ne fongeoient qu'à exciter des troubles, pour avoir occasion de piller. Il étoit d'une fierté ôc d'une hauteur infupportablc, ôc fc faifoit haïr de tous les Officiers. Zatcfski, au contraire, n'avoit d'amitié que pour les Kofiques > il les laiflbit piller partout , à condition de partager le butin avec lui. Troubetskoï étoit d'un caraétère doux : il s'embarraflbït peu des honneurs j mais il joignoit l'avarice à l'ivrognerie, ne fongeoit qu'à amaifer du bien, ôc s'approprioit celui des Officiers qui périffoient dans les combats. Ainfi les Ruffes étoient commandés Ôc gouvernés par un orgueilleux, par un brigand &: par un avare crapuleux. H I S T O I R H DE RUSSIE. 5z3 Mais la Ruiïïc avoit dans le premier Ordre de fa NoblciTe, un Prince capable de la fauver : c'étoit le Prince Poïarski, qui avoit été dangcrcufcmcnt bleifé dans le maflacre que les Polonois firent à Moskou. Les Habitans de Novogorod lui envoient une deputation , l'exhortent à les commander, pour fauver l'Etat. Ce Prince accueille les Députés, donne des éloges aux Citoyens de Novogorod, ôc jure de mourir avec eux pour la défenfe de la Patrie. Les Députés retournent en diligence à Novogorod, ÔC publient fur la route lc motif ôc le fuccès de leur voyage. Doro-gobouge, Viazma ôc plufieurs Villes confidérables, s'impofent des tributs, envoient des troupes ôc de l'argent a Novogorod ; ôc Minim eft prépofé pour recevoir ôc diftribucr les fommes deflinées à la foldc des troupes. Elles marchent : leur nombre s'accroît de jour cn jour ; les victoires qu'elles remportent fe fuivent de près. Nous abrégeons. La rivalité qui animoir les Suédois &c les Polonois les uns contre les autres, féconda les efforts généreux du brave Poïarski, ôc délivra la Ruflie des malheurs dont ces deux peuples étoient caufe. C'eft ainfi que, dans lc fein de l'anarchie même, ôc au milieu de la corruption générale, chaque Nation fournit des hommes dont les noms méritent de paffer à la Poftérité : les faire connoître cft le triomphe de l'Hiftorien. La mort de Marina ôc lc meurtre de fon fils, âgé de trois ans, terminent ici l'hiftoirc des impofteurs. La Ruflie a triomphé des ennemis du dehors &: de ceux qui font encore dans fon fein ; mais elle a befoin d'un long calme pour réparer fes forces ôc pour fermer fes plaies profondes. Quel parti prcndra-t-cllc pour fe procurer une paix durable ? Ses malheurs l'ont rendue plus circonfpcdte, plus fage; elle fent que pour détruire les factions, il faut éloigner du Trône tous ceux qui les ont fait naître, tous les ambitieux puiffans. Cependant ( l'homme choill pour commander aux autres, doit être d'une Uuu ij naiflancc illuftrc ; il doit avoir donne des preuves de prudence au Confeil, de courage dans les combats, de patriotifme dans l'adminiftration. Fédor Nikititz Romanof a fait ces prévues ; il cft allié aux Tzars, du côté des femmes : voilà l'homme qui réunit lc vœu de la Nation, ôc maljieurcufcmcnt il cft lié par des vœux indilfolubles. Quel parti prendre? Lc plus raifonnable de tous. Il a un fils jeune encore. Pacifique par caractère & par état, Fédor Nikititz tournera les vues de fon fils vers lc bien public, lui infpircra l'amour de la paix Ôc tous les fentimens dont fon cœur cft pénétré. L'cftime ôc la profonde vénération que les Ruffes ont pour le père , influent fur le fils : Mikail Fédorovitz cft proclamé Tzar le 2,1 Février 1613. La Dynaftic nouvelle qui va remplacer la première, offrira aux Lecteurs des règnes plus confolans ; clic fera naître l'ordre du fein de l'anarchie. Rourik Ôc fit Poftérité nous ont fait voir une fuite de lions fous la peau du renard, ou des renards Tous la peau du lion : une ambition dévorante qui croyoit n'être rien ou n'avoir rien, fi elle ne commandoit à tout ôc ne s'emparoit de tout, a fourni les traits de conformité avec ces animaux. Affranchis de toute loi qui pût reflreindre leur pouvoir, ces Princes cn abusèrent pour devenir des êtres uniques. Parvenus à ce point, ils commandoient à des cfclavcs qui ne prenoient aucun intérêt à leur fort. A l'exemple du Prince, les dépofitaircs de l'autorité ne voyoient dans leurs places que l'étendue de leurs droits : le peuple n'y connoiffoit que l'étendue de fes devoirs ôc de fes chaînes; mais l'injuftice ne fut jamais la bafe d'aucune fociété, ôc fon pouvoir, quoiqu'abfolu, n'eft que précaire. L'ufagc de la milice contre les Sujets, apprend à cette milice ce qu'elle peut contre le Defpote : elle décide tôt ou tard du Maître ôc de fes Miniftrcs : les révolutions Ruflcs ne l'ont que trop prouvé. HISTOIRE DE RUSSIE. rit Un Gouvernement arbitraire n'a & ne peut avoir ni fyftenic, ni fuite dans fon administration : fa politique eft la rnfc ; fes moyens font la force ôc la rufe combinées. Une telle politique ne peut aller que félon le vent du jour ôc du moment, c'eft-à-dire, félon l'humeur du Prince ôc l'intérêt pcrfonncl de fes Miniftrcs. Sous des règnes orageux, foibles, chaneelaus, on ne doit avoir que des intérêts momentanés, ôc des liai Ions fubordonnées a l'inftabilité du Miniftère. Comment les autres peuples pourroient-ils alfeoir des vues ôc des mefurcs avec un tel Gouvernement, qui crée lc jufte ôc l'injufte au gré de fes caprices? De la ces guerres, ces trêves de guerre lalfe, ces paix fuivics d'infractions ôc d'hoftilités nouvelles. Guillaume-Thomas Raynal obfervc cn bon politique, que, fous une pareille forme de Gouvernement, l'adminiftration cft à-peu-près la même, fans autre différence que celle du caractère des hommes qui gouvernent ; &; la Nation qui n'a pas cn elle-même le principe de fa volonté, prend le pli que lc Prince lui donne. Cette obfervation eft fi vraie, que c'eft précifément pat-là que les Ruifes ont pris fuccclTivement toutes les teintes du Caméléon , fous les règnes des Princes éclairés ou aveugles, fermes ou légers, fourbes ou fincères, cruels ou humains, enclins à la guerre ou à la paix. On les a vus indolcns ôc mornes fous un Prince fupcrftiticux ôc amolli; fiers Ôc courageux fous un Prince guerrier ; vains fous un Prince amoureux de la faulfc gloire; pleins d'efpérance ôc de crainte fous la minorité d'un jeune Prince ; lâches Ôc corrompus fous un vieux Defpote ; alternativement confians, téméraires, pufillanimcs, fous les Miniftrcs que l'intrigue fufeitoit ; ôc c'eft à l'Hiftoire feule que Ion eft redevable de ces connoilfanccs fur l'efprit des Nations. Rourik ôc fes defeendans avoient oublié que le devoir de eon-ferver les peuples fait lc droit des Souverains, ôc que la loi ne les ■ 5i6 HISTOIRE DE RUSSIE, confcrve plus dès qu'elle n'eft faite que pour des cfclaves. La loi n'eft rien fi elle ne commande pas à tous, fi elle ne protège pas les propriétés perfonncllcs, foncières Ôc mobiliaircs de tous. La Dynaftie des Romanofs préfentera un autre tableau : les Chefs de l'Etat en protégeront les différens Ordres, ôc la loi fera un glaive qui fe promènera indïflïnclement fur toutes les têtes, & qui abattra tout ce qui ofera s'élever au-deffus d'elle. L'Agriculture, les Arts, le Commerce ôc quelques Sciences naîtront à l'ombre du Tronc fur lequel régnera la juftice diftri-butive y ils écarteront peu-a-peu l'oifivcté, l'ignorance , lc fana-tifmc , l'antipathie de nation &: la barbarie. Des Princes qui connoîtront mieux le prix des hommes, s'occuperont du bonheur de tous, parce qu'ils fentiront que lc bonheur des Princes eft le réfultat de toutes les félicités particulières. Mais la marche du bien eft lente Ôc épineufe comme celle de la vérité qui apprend à le faire : la Dynaftie des Romanofs aura befoin de dix règnes, ôc peut-être plus, pour marcher pas à pas dans la carrière qui y conduit. Le troifième Volume de l'Hiftoire des Princes de Ruffie en fournira la preuve ; il comprend un cfpace de 170 ans. Ce Volume dédommagera peut-être le Lecteur des règnes fcandaleux qu'il vient de parcourir avec nous, ôc dont nous étions, pour le moins, auffi las que lui. HISTOIRE DE RUSSIE, 527 *#r--^^^^^^^^^^=^=-- introduction A VHISTOIRE NUMISMATIQUE DE RUSSIE, Cette Hiftoire cft écrite cn Latin; c'eft un abrégé des Annales de la Nation , des extraits de ces Annales, Se principalement des Stépcnnoi Knigui, ou Livres des Degrés. Ses Rédacteurs y ont con-figné les noms des Grands-Princes, des Tzars, des Villes qui ont fait frapper des Monnoies, ôc les époques où celles-ci ont été frappées. Ces époques, d'accord avec la Chronologie, forment un corps de preuves que lc fccpticifme feul pourroit atténuer; mais les fous ne font pas les régulateurs des hommes raifonnables. Chaque page de l'Hiftoire numifmatique fc termine par quatre colonnes : les deux premières comprennent les dates ab orbe condito , à Chrifto nato; la troifième indique les Livres d'où les faits ont été tirés, Se la quatrième les pages ; les uns ôc les autres font défignés de la manière fui van te : Stcpcn. Annal. Extr. Fol. Nous avons parlé ailleurs des Stépennoi Knigtii : ces Livres font des extraits de Chroniques, arrangés félon l'ordre des règnes ôc les degrés de parenté entre les Princes. On compte de Volodimir I jufqu'au Tzar Ivan Vafiliévitz, dix-fept degrés qui forment autant de Livres divifés cn Chapitres, félon la variété des évènemens, ôcc. Ces Livres renferment encore un grand nombre de faits qui ont rapport au Clergé, ôc nous fommes fondés a croire qu'ils ont été rédigés par des Moines inftruits. Le Métropolite Cyprïcn commença ce travail dans le quatorzième fiècle : Macaire le continua fous le règne du Tzar Ivan Vafiliévitz ; mais les Rufles ignorent quels furent les Continuateurs de Macaire. Des Livres nous palfons aux Monnoies, dont la collection cft nombreufe. Parmi ces Monnoies, nous en comptons 44, dont lc tems a détruit les empreintes. Tels font les numéros 21, 22, 2y, 48, ^6, Î9> 6$, 6yt 70, 71, 72, 73, 74, 75, 77, 79, 80, 84, 85, 86, 87, 5>i> 9*> 93 > 95 y 97 > 9%> 99> 100, 101, 102, 103, 104, HJ , U6t 117, 118, 120, 123, 12,6, 128, 143, 162, 169. Il s'en trouve aulli plufieurs dont nous n'entendons point la légende : nous préfumons que c'eft du Tatar écrit cn Arabe, & il cft très-poffible que nous nous trompions. Quelques-unes encore nous paroilfent écrites dans un ordre inverfe, par la faute fans doute du Dcfîinateur : cette faute cft pardonnable à un Artifte qui ne connoilToit pas Tordre dans lequel les lettres dévoient être placées. Mais il cn cft aujourd'hui des Langues comme des Contincns, qui font prcfquc tous connus. Les Savans éclaireront notre ignorance. Plufieurs Princes Ruifes n'ont pas fait frapper des Monnoies ; ils ont fait ufage de celles des règnes précédens, &c il fuffira de l'indiquer. Celles que renferment nos tableaux font affez nombreufes pour prouver au Lecteur que la Ruflie a une Hiftoire Nimiifmatique, peut-être plus complettc & mieux fuivie que celle d'aucune autre Nation, quoique M. Levefque dife pofiti-vement lc contraire. Mais où en ferions - nous, dit l'Editeur de Sénèquc, û les envieux &: les médians pouvoient rendre faux ce qui eft vrai, mauvais ce qui cft bon, laid ce qui cft beau > Lc vrai, le bon, le beau , forment a mes yeux un groupe de trois grandes figures, autour defqucllcs la méchanceté peut élever un tourbillon de pouiîière, qui ics dérobe un moment aux regards des gens de bien; mais le moment qui fuit le nuage difparoît, ôc elles fe montrent aulTi vénérables que jamais. Ce n'eft que pour lever tous les doutes à cet égard, que nous nous ibmmcs déterminés à faire imprimer cn Latin l'Hiftoire Numifmatiquc les fautes de l'original. Il feroit difficile, fans doute, de porter plus loin la fidélité hiftorique, bafe de cet Ouvrage." Les kopéki, ou fols d'argent, qui font placés fous les Monnoies, ont fouffert des variations dans leur forme ôc leur grandeur, fous les différais règnes ; Ôc comme ces variations ont peu d'importance pour lc Lecteur, nous n'en avons fait graver que quelques uns, pour lui cn donner une idée. Noms des Princes 5 des Villes qui ont faitfrapper des Monnoies. Prince Alexandre Ivanovitz.... Kos. i. P. Boris Alcxandrovitz........ 2,, 3, 4, 5-, 6, 7, 8, 9. PP. Boris.................... 10, n, 12,64,68,78, 134. PP. Vafili...........,........ 19y *o, 2*1,44,45, 46, 47» PP. Fédor................... PP. Mikaïl......____........ P. Ivan Boriffovitz........... P. George Démitriévitz....... P. André Démitriévitz........ P. Ivan Andrévitz............ Monnoie de Mojaïsk.......... P. Michel Andrévitz.......... P. Siméon Volodimirovitz---- P. Vafili Jaroflavitz........... P. Vafili Ivanovitz............ 48, 51, 52,53, 54, yj, n> 58,61,62», 76, Si, 82,, 83, 88, 89, 90, 94, 96, 138, 156, 157, !58> 1*0. 15. H> *I> *6> 17; i8, M- »7- 28, 29, 30, 31. 3*> 33> 34-35- 3^> 37-38. 39, 4°, 4*> 42> 43» 49; f°> 6o> Tome IL Xxx P. Ivan Mikaélovitz.......... Nos. 6$. P. Vafili Vafiliévitz........... 66, 152. Monnoies de Tver........... 69, m, 112. Monnoies de Novogorod..... 103, 105, 106. Monnoies de Plcskof......... 107, 108. Monnoies de Moskou........ 109, 110. Monnoies de Rézan.......... 112, 113. Monnoies de Kafchin........ 114. Ariftotclcs................... 119. Maître Alexis................ 121. P. Ivan Vafiliévitz............ 124, 147. Expédition de Narva.......... 125. Taktamitch.................. 132, 135-, 140, 141, 142, I44, 145', 146, 149, 153. P. Daniel.................... 133. PP. Démitri................. 139. PP. Ivan.................... 159, 161. Tzar Ivan Vafiliévitz II....... 163, 164, i£y. Tzar Fédor.................. 166. Tzar Boris, fupprimé. Tzar Vafili Ivanovitz Chouiski, fupprimé. Tzar Démitri Ivanovitz....... 167, 168. Tzar Uladiflas, fupprimé. Tzar Mikaïl Fédorovitz....... 170. Tzar Alexis Mikaélovitz...... 171, 172,^73. Tzar Fédor Alcxiévitz........ 174, 175. La Princeffc Sophie........... 17$, Tzars Ivan Alexiévitz & Pierre I................... J77- On n'a pas fait graver les Monnoies qui avoient les mêmes empreintes, pour ne pas les multiplier fans néccfïïté. Le Lecteur, qui aura remarqué fins doute les rapports de la fondation de l'Empire Rulfc avec celle de PEmpire Romain, fera ici une réflexion qui prouve combien les Arts, Ôc par con-féquent lc Commerce, étoient ignorés dans ces deux Empires. On ne battit des Monnoies d'or Ôc d'argent à Rome, que vers Je tems des guerres puniques, c'eft-à-dirc, 500 ans, environ, après la fondation de cette Ville. L'Hiftoire Numifmatiquc de Ruffie ne commence qu'en 1398; Ôc l'intervalle, depuis Rourik jufqu'au Prince Alexandre Ivanovitz, cft de 536 ans. historia numismatica imperii russic i. DUX ALEXANDER. N°. r. A.lexander Ivanovitz, filius Ducis Ivan Mikaïlovitz ' *" Tvericnfis, Princeps fuit Souzdalii.........6$o6 Uxor ipfius Principis Anna , fuit filia Magni - Ducis Vafilii Démitriévitz..............6pi7 Poil obituin patris, fucceflit in principatu Tvenenii. . - Ab orbe condito. A Clirifto naro. Manu fetipt*. Allas. Dux Alexander Ivanovitz, fuit filius Ducis Novogoro-dienlis Ivan Borifovitz.............6924 DUX BORIS ALEXANDROVITZ. 3> 4, U 6> 7> 8, 9- Filius Principis Tverienfis Alexandri Ivanovitz; princi-patum geflit Tveria.'. Fuit apud eum Magnus-Dux Vafilius Ivanovitz, hono-rificè exceptus , filiam Ducis Boriii defponfavit filio fuo Ivano..................<îp4i Vcnit ad ipfum Tveriam Magnus Dux Vafilius Vafiliévitz, eni practet exhihitos honores, fuppetias quoque tulit adverfus Principem Schemiaka diéfaim.....^9 S S Diera obiit iupremum............fyjo DE PRINCIPIBUS BORISSIS. 10, II , 12. Princeps Roftovice , BoriÛiis Vafiliévitz, filius Principis Roftovi* Valilii Conftantir.oviiz natus cft...... 6761 Denatus................. CjZq ï?98 141 ?-i4ir 1415 '433 '447 14.61 I iî7* Step. 1230 Extr. Extr. Ann. Step. Ann. Extr. Extr. Extr. Princeps Boriflus Conftantinovitz, filius Principis Souz-dalia; Conftantini Vafiliévitz. Princeps Boriflus , qui cum frater ejus Novogorodiam inferiorem veniflet, ut Principatu potiretur , nequaquam ceflit ei, & inde orta elt ini-micitia. Poftea nihilominus frater iîle potitus eft Principatu ; ipEe vero vixit Gordefize. Uxorem duxit Princeps Boris Oigerdi, Lithuanie Ducis filiam.....- . * Divus Alexius Metropolita venit in Novogorodiam inferiorem , ad Principem Boriflum , & filium ejus Johan-nem baptifavit................ Princeps Boriflus inférions Novogorodia; ck Souzdalke mortuus eft Gordefia?............. Pofl obitum fratris Principis Demitrii Principatu Souz- Princeps Boriflus Danilovitz Dimitricvskoï in Orda mortuus eft. ..............• Princeps Boriflus Alexandrovitz, filius Principis Tveriaî Alexandri Ivanovitz. Principatum tenuit Tverice.......... Venit ad ipfum Magnus-Dux Vafilius Vafiliévitz, hono-rifieôque ab illo exceptus, nec non muneribus cumulatus, fponfalia celebravit fili;e ejus, filio fuo in matrimonium ducendaî. Poftea etiam fuppetias ipfi tulit adverfus Principem Demetrium Schemiaka............ Obiit.................. DE PRINCIPIBUS VASILIIS. 1^,20, *5,44, 45, 4^,47, 4$, yi, 52, v> 54* 55, 57, 58> 6l, 62., 76, 81, 82, 83, 88, 89, 90, 94, 96, 138, 156, 157, ij8, i^o. Princeps Ilollovise Vafilius Conftantinovitz à Tataris Princeps Boriflus Kafiinskoï mortuus eft.....G910 An h ils Mundi, 1 Annus Chrifli. ! Libri. j Folia. 6Î6q Extr. 1 6%6-l '354 Extr. Soi ûUz Extr. 30i 6S61 Step. 1116 opio 1401. Extr. 347 6Z9< 1587 Extr. 333 294 148(5 Step. 16*14 Annus Mundi. Princeps Michael Glinskoï captus, addu&usque fuit ad Magnum-Ducem Vafilium Ivanovitz......... 7019 Aufugit in Lithuaniam ad Taruntajum Prunskoï di&um. . 70;; Piinceps Michael Meftiflavitz fubdidit fe Magno-Duci Vafilio joannovitz ; quamobrem honoribus quoque mac-gâtais eft , poftea defecit. 70ZO PRINCEPS JOANNES BORISSOVITZ. Venit Moskuam ad Magnum-Ducem Vafilium Démitriévitz.................. 6f>*4 Obiit fepultufque eft in Monafterio divi Jofcplii. . . 7003 PRINCEPS GEORGIUS DEMITRIEVITZ, Filius Magni-Ducis Démitri Joannovitz Principatum tenuit in urbe Svenigorod atque Galitch.......tfooj1 Uxorem duxit Anaftafiam, Principis Smolenskii Georgii Sviatoflavitz filiam..............6908 Bello adortus eft Magnum-Ducem Vafilium Vafilie^ vitz , quod ipfe fubterfugit , Princeps Georgius fo-lium Moskuenfe occupavit. Nontamen regnavit Moskuœ, bello à Magno-Duceimpetitus : nihilominus iterum Princeps Georgius Magno-Duce vifto, Moskuam obtinuit, Magnus-Dux rupit fœdus quod habuit cum principe Georgio Sche-miaka diào, propulatque ipfum 6c poftea reconciliationem inierunt. PRINCEPS ANDREAS DEMITRIEVITZ. 28, 29, 30, 31. Filius Magni-Ducis Démitri Joannovitz, urbes Mojaïski & ^ielo-ofevo à pâtre fuo accepit.........6800 Uxorem duxit Mookua;, filiam Principis Alexandri Pa-trikievitz Starodoubskoï, nomine Agrippinam.....<5pn Obiit.......,.......... 5p3 j PRINCEPS Annus 1 ... , 1 Clmiti. | L,btl- Folk. !*47 IJ2I ifào *197 1400 *43î 1448 i38P 1405 i4rS Step. Extr. Step. Ann. Extr. Ann. Step. Extr. Mau- Ann. Extr. iû*8o 16U 4*9 4& 20p i?4' $97 i2fi in Monafterium S. Trinitatis, unde Magnum-Ducem Vafilium Moskuam addudtum excc-ecarunt. Poft vicYum a Magno-Duce Schemiaka, aufugit in 6961 Lithuaniara, qui & urbem Mojaïsk eripuit ipfi. DE NUMMIS MOJAISKENSIBUS. 35"- De Principatu Mojaïskenji. Magno-Duce Demitrio Ivanovitz, natus filius Andréas 6883 Moiaïskoï. Princeps Andréas Démitriévitz Mojaïskoï uxorem duxit 6910 filiam Principis Mikaelis Patrikievitz. Obiit...........;......6941 Annus t Annus j ... . I Mundi. I Chridi. | j ***** "Step Magnus-Dux Vafilius Vafilievietz, ob perfidiam , Principem Joannem Mojaïskoï expulit Principatu Mojaïskeniî, 6948 & ditionem iftam in fuam poteftatem redegit. Magnus-Dux Joannes Vafiliévitz fratri fuo Principi Andréas urbem Mojaïsk dédit.......... 37- Ex Orda redux, punivit feditiofos. ....... 6813 PRINCEPS SIMEON VOLODIMIROVITZ. 38. Princeps Volodimirus Andrévitz plurimos Tataros inter- 62$o neciom" dédit, quare Taktamitch perterritus à Moskua receftit. Tome Il( 130; Extr. 17p 1,81 Yyy Ann. 33i Annus Mundi. Volodimirus Andreivitz , filius Principis Andrew Ivanovitz , pro patie fuo très annos totidemqne menfes cum dimidio, apud Magnum-Ducem Joannem Vafiliévitz in çuftodia fcrvatus fuit ; pofteà Magnus-Dux libertate ipfum 7048 donavit, paternafque urbes ei reftituit. Princeps Volodimirus Alexievitz uxorem duxit..........703:5" Princeps Volodimirus Démitriévitz Pronskoï fato concept................. . • 623 8 PRINCEPS VASILIUS JAROSLAVITZ. 39, 4°, 411 r-, 43- Ob perfecutionem à Principe Demitrio Schemiaka di&o, aufugit in Lithuaniam , ubi Rex, urbes Briansk, Gomei, Starodoub , MctViflavl, &c., ei concerfit. A Magno-Duce Vafilio Vafiliévitz captus, in exilium in urbem Ugletz mifius eft. Famuli Principis Vafilii Jaroflavitz capite puniti funt. «5p4i 6954 6970 MAGNUS DUX VASILIUS JOANOVITZ. 49, yo, 60. Filius Magni-Ducis Joannis Vafiliévitz, Regnum à pâtre illi traditum eft. .............. 7007 Pleskoviam fubegit.............7015 Ter armatâ manu Smolentium petiit, & fadâ prœdâ, nrbeque capta, Principem quoque Glinfzium cepit. . . 7015» Tâtaros atque Lithuanos fepius vicir.......7029 Obiit, fepultufque eft in primario Templo Arkangeli Mikaelis. . • ■.............7046 PRINCEPS JOANNES MIKAELOVITZ. Filius Principis Tveike Michaelis Alexandrovitz, Or'dam ad"t...................6838 Addu&a eft Tveriam Principis Lithuanie Keftutii filia, Principi Joanni Michaelovitz matrimonio jungenda : copias expedivit ad urbem Kafchin adverfus fratrem fuuin Principem Vafilium, cepitque illum. 1540 r43 3 1462 1538 1380 Step. | 172s Exti Step. Step. Extr. 1499 Step. i$q% Step. Step. Step. Step. Extr. 322- 407 l6^t 166& 167Z l6%2 1745 320 Annus i Annus I ... . Mundi. j CluUlj. I Llbtt- Folia. A ggreflus eft urbem Kafchin, pacemque inivit cum fratre 6916 fuo Principe Vafilio : at Princeps Joannes Boriflbvitz aufugit. fcepublicâ Vicariis commhTâ, Princeps Tveria» Joannes Michaelovitz obiit..............6933 MAGNUS DUX VASILIUS VASILIEVITZ. 66 y 152. Filius Magni - Ducis Vafilii Démitriévitz natus eft. 6911 Bellum adverfus ipfum movit patruus ejus Princeps Geor- 6919 gius Démitriévitz , & filius illius Princeps Vafilius ; fed hic in pugna captus, excœcatus eft. Cum Kano Krimenfi praelio dimica vit, & licet captus fuerit, tamen fefe liberavit Princeps C941 Demetrius. Schemiaka juiTit capere Principem Vafilium, captumquc exccecavit, & in exiliumin urbem UgletZ mifit. Poftea juftu Principis Schemiaka ab exilio redudtus, prrelio ipfumSchemiakam adortus eft vicitque. Germanos mitigavit, ita ut nequaquam adverfarentur Pleskovienfibus.....6961 Obiit , fepultufque eft Moskuas in primario Templo Divi Arkangeli...............696% DE NUMMIS NOVOGRODENSIBUS. 103, ioj, 106". Sut Principe Confiantino Démitriévitz, cives Novogro » denfes argenteos nummos cudere cceperunt, iifque uti ln mercaturâ ; primo enim mercabantur pelliculis ex frontibus C91 î Martium detracfis : ante didas vero pelliculos, reftellis Martium Muftellarumque, De Dominatu Novogrodenfe. Ruricus ex gente Pruftbrum quœ mare Balticum accolit 6370 Principatum tenuit. Princeps Lithuania» Narimant Guediminovitz Novogro-deniibus fuburbia eripuit. Princeps Joannes Damlovitz bello devaftabat ditiones Novogrodenfes...... Prœfe&i Novogrodenfes, initâ focietace cum Lithuanie Principe, Romano Qç cum Principe Conftantino Bielozeiv 6876 CZ76 1408 1415; 1415-1451 1455 H53 1460 1425 Ann. Extr 416 Extr. Step. Step. 133* iî7<5 Step. 124? 85} 1)61 i}63 Step. Extr Extr. 289 2P9 Yyy ij koï, expugnarunt urbesKIin, Uftiuzinam , Zavolotz, conf-cenfifque navitus Nazadi diclis, ctîam urbem Ukfoluew ccperunt : urbem vero Uftiug incendio devaftarunt, & omnia territoria pagofque depopulati funt. Germani fines Novogrodenfes invaferunt. Princeps Conf-tantinus venit ad tenendum Principatum. Cives Novogrodenfes ad Magnum-Ducem Joannem Vafiliévitz certos homines fupplicatum miferant, ut Archie-pifeopum ipfis ordinari juberet, quod & juftit fieri. Sub id tempus Martha Poffadnitza cum Novogrodenfibus defecit, Regique Lithuahisfe fefe dedidit ; fed à Principe Daniele Kolmskoï, quem Magnus-Dux expediverat ad Schekonam, victi funt. Poftea ipfe Magnus-Dux illuc profe&us eft, iifque fubjecVjS Moskuam rediit. Altéra vice iter fufeepit ad vindicandas injurias , terti6 cum exercitu profectus : capta Marthâ Pofladnitzâ Mof-kuam rediit Quarte profe&us, Epilcopum ob feditionem Moskuam telégavit............. Optimates propter rebellionem capite punivit, atque urbem in fuam redegit poteftatem......... DE NUMMIS PLESKOVIENSIBUS. 107, 108. Cives Plcskovienfes ceperunt mercari argenteâ pecuniâ. Pleskovienfes ad Principatum tenendum-arceflerunt No-' vogiodiœ Grœcis facris addidtum Principem Vfevolod. . Germani occuparunt Pleskoviam, Vicariofque fuos collo-carunt................... Magnus Dux Alexander Vicarios cepit, Germanofque vicit. Ex Lithuania Pleskoviam venit Princeps Domant, Prin-cîpatumque tenuit.........., , Germani Pleskoviam obfidione cmxerunt. . . . Germani Pleskovienfes vicerunt....... Plcskovienfes ad tenendum Principatum arceflerant An-drœam Olgucrdi filium, qui & baptifmatis lavacro Ples-kovias tin&us eft. Pleskovienfes profligarunt Germanos. .... Pleskovienfes cum Novogrodenfibus praelium ommife-runt. Princeps Lithuanie Vitold urbem Pleskovienfera Co-lozi didam expugnavit. Annus 1 Mundi. Annus | Chrilti. | Libii. 1 Foh'a. 69QQ 1392 Ann. 357 1409 Extr. 6979 1471 Step. 69ÎO 1472 Step. 6984 147*5 Step. £988 1480 Step. 6992 1484 Step. 6923 1415 Step. 1241 1137 67^0 1242 Ann, *5 6774 1266 Step. 987 onvs Tatars . fes fuites ,118, Mort d'Alexandre, 115». Caractère de ce Prince, f. fuiv.. Jaroflaf III Jaroflavitz, 121. Origine des Chevaliers Porte-glaives, 1236- fuiv.Gucnc des Habitans de Novogorod Ôc les Livonicns, 125 & fuiv. Révolte de Novogorod contre Jaroflaf, 127. Baffle,. Prince de Koftroma, monte fur lc Tronc de Novogorod, 128. Mort de Jaroflaf, 129. Vafili Jaroflavitz, 130. Sa mort, 131., Démitri Alexandrovitz, 132. Réunion de la Principauté de Novogorod à la Souveraineté de Volodimir, ibid. Etat de la Ruflie a cette époque, ibid. Différentes révoltes, 133 & fuiv. Démitri,. fécondé des Nogaïs, bat les Tatars ôc les éloigne de la Ruflie, 135. André , frère de Démitri, fe place fur le Trône de Volodimir, 136". Mort de Démitri, ibid, André III Alexandrovitz, 137. Etat politique de la Ruflie, ibid & fuiv. Les Suédois bâtiflent les villes de Lands-Kroon ôc dcNicn-chantz, ôc battent les habitans de Novogorod, 140. Mort d'André , ibid. Mikaïl II Jaroflavitz, 141. Mikaïl fe rend à la Horde auprès d'Uf- 5* TABLE DES MATIERES. bek, avec le Métropolite Pierre , 141. Usbck accorde de grands privilèges au Clergé RuiTe , ibid. Les Habitans de Novogorod fe révoltent contre Mikaïl , Ôc rcconnoillent George , Prince de Moskou , 143. George fe rend au Kaptchak, époufe Agathe, feeur d'Usbck, obtient le titre de Grand-Prince, ibid. Guerre entre George ôc Mikaïl : lc premier cft vaincu ; fa femme qui eft faite prifonnière, meurt peu de tems après, 144. Nouvelle défaite de George, fuivie d'une paix avec Mikaïl, i4y.;Gcorgc aceufe Mikaïl auprès d'Usbck , d'avoir empoifonné Agathe , ibid. Mikaïl fe rend au Kiptchak pour fc difculper, ibid. Usbck fait arrêter Mikaïl, ôc fait inftruire fon procès, 14.6 & fiiv. Mikaïl cft déclaré coupable, 148. Usbek fait revoir de nouveau le procès, ibid. Mikaïl cft condamné à mort, iji. Supplice de Milc.iiï ; if2,. George IlIDanilovitz, 1 £4. Anachronifmc des Chroniques Ruflcs, démontré par les faftes de la Suède , 1 y5 & fiiv. George fait bâtir la ville d'Orékovctz, 156. Démitri, fils de Mikaïl, pour venger la mort de fon père, alTafline George qui étoit au Kiptchak , 157. Usbck fait mourir Démitri, 158. Alexandre II Mikaïlovitz, 159. Prétendue conjuration des Tatars découverte , &: leur maflacre , ibid. & fiiv. Ivan s'empare de la Principauté de Volodimir, 160. Alexandre dépouillé de fes Etats cft puni de mort a la Horde , 161. Poftérité d'Ouliana , fille d'Alexandre, àid. & fuiv. Ivan I Danilovitz, i6> Il embellit &aggrandit Moskou, 16 Mort de ce Prince, ibid. Son cara&ère, 166. Siméon Ivanovitz, 167. Les Livoniens afliégent Plcskof ; les Habitans de cette ville, foutenus par Olgucrd , fe défendent, ôc choifiiïcnt ce Prince pour leur Souverain, 168 & fiiv. Olgucrd ravage la Principauté de Novogorod , 169. Guerres entre la Suède ôc la Ruflie, 170 & fiiv, Réfutation d'un paflage de M. Levefque, Pl. I. 1 Pl. II. PI M'. j63. j5Jj.. i6o~. TABLE DES MATIERES. ^3 Levefque , ijk La pefte ravage la Ruffie , 173. Mort de Siméon, 174- Ivan II Ivanovitz , 175. Mort de ce Prince , 17^ Démitri III Conftantinovitz, 177. DifTcntion qui règne parmi les Tatars, ibid. & fuiv. Démitri obtient de Kidir, Kan du Jaïk , la Principauté de Moskou fur la renonciation de fon frère , 175?. Amurat donne la couronne a Démitri Ivanovitz, & Démitri Conftantinovitz la lui cède, iHd. Démitri IV Ivanovitz Donski, 180. Calamités de la Ruflie pendant les dix huit premières années du règne de ce Prince, 181. Mamaï raffemble une armée formidable , dans lc deffein de tomber fur la Ruffie, 182. Il engage Olcg , Prince de Rézan, & Jagellon , Roi de Pologne, à fe joindre à lui, 183. Mamaï fond fur la Ruffie , Se ce Prince cft entièrement défait, 184 & fuiv. Taktamich vient attaquer Mamaï, qui, abandonné des liens, fe fauve à KarTa, où il cft afïalliné , 186. Taktamich fe fait reconnoïrre Kan de Saraï &: du Volga , ibid. Il pénètre cn Ruffie , 187. 11 ravage Moskou & s'en retourne dans fes Etats, 188. Mort de Démitri, 190. Vafili II Démitriévitz , 191. Il s'empare de Nijéni-Novogorod, ib. Boris refufe de recevoir le Député de Taktamich &: de céder fa Principauté j il cft fait prifonnicr & meurt, 193. Taktamich cft vaincu par Amir-Timour, 195. Celui-ci ravage la Ruffie, ibid. & fuiv. Timour-Koutlouk bat Taktamich, qui fe fauve cn Lithuanie , 196. Exploits d'Amir-Timour , 197 & fuiv. Vitold , Prince de Lithuanie , fait prifonniers les Princes Ruffes par trahifon , & ravage la Ruffie, 200. George , Prince de Smolensk , 6c Olcg , Prince de Rézan, vont à leur tour ravager la Lithuanie , ibid. George fc fauve à Novogorod, 201. Cruauté de ce Prince , ibid. Jédiguéi fait une incurfîon cn Ruffie , 202 & fuiv. Mort de Vafili, 204. Tome IL Aaaa TABLE DES MATIERES. Vafili III Vafiliévitz, 2oy. George, Prince de Galitch, s'empare de la Principauté de Moskou , 208. Abandonné de tout lc monde, il reftituc cette Principauté a fon neveu Vafili, 209. Nouvelles guerres entre Vafili ôc George ; celui-ci s'empare de Moskou pour la féconde fois ôc meurt, 210. Vafili rentre dans fa Principauté, 211. Oulou-Mahmct bat Vafili, 212. Ce Prince fait rebâtir Kazan ôc fond fur laRuflïc, Ibid. Générofité d'Oulou-Mahmct envers Vafili fon prifonnier, qu'il renvoie cn Ruflie, 213. Chémiaka prend Moskou &: fait crever les yeux à Vafili „ 214. Chémiaka vaincu a fon tour, fe fauve à Novogorod , où il eft empoifonné ,215. Mort de Vafili, 216. Etat politique de la Ruflie, de la Grèce, de l'Afie méridionale ôc feptcntrionalc, à l'époque où Ivan III Vafiliévitz monte fur le Trône, 217-223. Ivan III Vafiliévitz, premier du nom, 224. Scd-Ahmet, qui fond fur la RuiÏÏe, cft vaincu par Adzi-Guéréi, Kan de Kriméc, 227. Ivan envoie ravager la Principauté de Kazan ,229. Prife de cette ville, 230. Révolte des Habitans de Novogorod, 231. Marpha les engage a fc foumettre a Cafimir, Roi de Pologne, 232. Ivan marche contre Novogorod, s'en empare ôc punit les coupables, 234. Obfervations fur le Gouvernement de Novogorod à cette époque , 235 & fuiv. Akmct, Kan de la Horde Dorée , envoie des Députés à Ivan pour lui ordonner de payer le tribut \ Ivan fait mourir les Députés, 242. Akmct marche contre les Ruflcs, ôc pendant ce tems Ivan envoie ravager la Horde , ibid. Les Nogaïs fc battent contre Akmct, qui perd la bataille ôc la vie, Ôc deftrudtion de la Hordç d'Or par les Nogaïs, 243. Jaloufie de Cafimir IV contre Ivan , 244. Cafimir forme le projet de faire aflaflincr Ivan \ guerre de dix ans entre la Ruflie Ôc la Pologne, 245-. Sage conduite divan dans l'Adminiftration , 246. Ivan envoie une armée contre Aléï, Kan de Kazan, qui cft fait TABLE DES MATIERES. 555 prifonnicr, 247. Il place fucceffivcmcnt fur lc Trône de Kazan Makmet-Amin, Abdel-Atif & Makmet-Amin, ibid. & fuiv. Révolte de Makmet-Amin, qui affiégcNijcni-Novogorod, 249. Ivan 'envoie cent mille hommes contre le Kan, qui retourne dans fes Etats, lyo. Mort d'Ivan, Ibid. Anecdotes du règne de ce Prince, ici &fiiv. Parallèle d'Ivan avec Charles V, Roi de France , M 4* Vafili IV Ivanovitz , z$6. Ses Traités avec Alexandre , Roi de Pologne, Ôc Mildi-Gucréï, Kan de Kriméc, ibid. Les Tatars de Kazan battent les Ruffes : ceux-ci vainqueurs à leur tour, font battus une féconde fois , 257. Paix entre Makmet-Amin ôc , Vafili , 258. Guerre entre la Ruffie & la Pologne, 1^9. Paix conclue avec Sigifmond, 260. Troubles ôc divifions de Plcskof, ibid. Vafili ravage la Pologne , affiége Smolensk , la prend par trahifon , z6z & fuiv. Confpiration de Glinski ôc du Roi Sigifmond contre Vafili: guerre de neuf ans avec la Pologne , zô^. Les Tatars de Kazan châtient Chik-Aléi, ôc mettent a fa place Sapha-Guéréï , 165. Vafili envoie deux armées contre Kazan : l'une eft entièrement détruite par les Tchérémifles j l'autre bat les Tatars ôc leur tue 40 mille hommes, 267 & fuiv. Vafili place Tchin-Aléï fur le Trône de Kazan, 269. Mort de Vafili, ibid. Ivan IV, Vafiliévitz II du nom , 271. Régence d'Hélène Ôc de Glinski, 272. Hélène fait crever les yeux a Glinski, ôc l'enferme dans un Monaftère, 273. Troubles occafionnés par la Régente, ibid. Guerre entre la Ruffie ôc la Pologne, 274. La Régente fait enfermer le Prince George qui meurt peu de tems après, 27J. Révolte du Prince André , ôc fes fuites, ibid. &fuiv. Mort d'Hélène Ôc d'Obolcnski, 278. Les Princes Ivan ôc Vafili Chouiski, ôc Mikaïl Touchekof, s'emparent de l'autorité, ibid. & fuiv. En-treprife de Sapha-Guéréï fur la Ruffie, fa fuite honteufe a la vue de deux armées RuiTcs, 281 & fiiv. Portrait d'Ivan VafiUé- A a a a ij 556 TABLE DES MATIERES. vitz , 28 3. Il prend les rênes du Gouvernement ôc fait mourir les trois tyrans, 284. Son couronnement ôc fon mariage avec Anaftafie Romanovna , 28e. Anaftafie rend Ivan vertueux , ôc fait chaifer tous les favoris, ibid, & fuiv. Incendie de Moskou ôc barbarie du peuple, 288 & fuiv. Sage prévoyance divan, fes moyens pour délivrer la Ruflie du joug des Tatars, 290. Troubles du royaume de Kazan, fa dévaluation par les RuiTcs, 291 & fuiv, Ivan fait un Code de Loix, ibid. Il fait bâtir cn bois la forterefle de Sviajesk, 293. Plufieurs Chefs Tatars s'emparent du Trône de Kazan, 294 & fuiv. Révolte des Kazanois contre Chik-Aléi , 297. Les Kazanois choififlent pour Souverain Jédiguer , 299, Guerre entre les Kazanois ÔC les Rufles, 500. Origine de la ville ôc du royaume de Kazan , ibid. Ivan vient afïiégcr Kazan, 301. Prife de cette ville302. Précis hiftorique du royaume d'Aftrakan , 305 & fiàv. Emourgéi reçoit mal rAmbafladcur RuiTe : plainte desNogaïs contre Emourgéi, 307. Aftrakan ouvre fes portes aux Rufles, ibid. Ils pourfuivent Emourgéi ,ôc s'emparent des tréfors ôc de$:femmcs de ce Prince, 308. Les Tatars fe foumettent à la Ruflie,- 311. Les Anglois..pénètrent pour la première fois dans la mer Glaciale , ôc commercent avec les Rufles, 312. Entreprife du Sultan Sélim II contre Aftrakan , ib. Défaite ôc maflacre des Turcs, 313 ôc 314. Le Kan de Kriméc entre en Ruflie ôc eft battu, ibid. Guftavc Valâ déclare la guerre auxRulTcs ôc ravage la Finlande, 316. Ivan fait la guerre aux Livoniens ôc aux Chevaliers Porte-glaive, 317. Prife de Narva, 318. Ivan s'empare de Felling, ôc fait prifonnier le Grand-Maître Eurftembcrg ,319. Gothard Kctlcr , fuccclTeur de Furftcmbcrg, cède la Livonic a. la Pologne , 320. Paix entre la Suède ôc la Ruflie, 322. Ivan ravage la Lithuanie , Ôc il eftbattu , ibid. Ivan défolé de la mort d'Anaftafie, abdique ôc confie les rênes de l'Etat a Jédiguer, Kan de Kazan, 325. Les Grands abufenr dé TABLE DES MATIERES. p7 leurs places , 52.6. Ivan crée le corps des Opritcheniki , pour humilier & punir les Grands, ibid, & fuiv. Maflacre des principaux habitans de Novogorod, de Plcskof Ôc de Tver, 317 & fuiv. Portait divan : réfutation des Ecrivains qui ont terni la mémoire de ce Prince, 319 & fiiv. Erik XIV, Roi de Suède ,• fait emprifonner les Ambafladeurs divan, 33t. Ivan ufc de rcpréfailles, 331. Magnus, Duc de Holftcin, cft fait Roi de Livonic , ibid. & fiiv. Les Tatars de Kriméc ravagent la Ruflie Ôc brûlent les fauxbourgs de Moskou, 334. Ivan fait couper lc nez ôc les oreilles aux principaux Députés Tatars , ôc bat leur armée, 3 3 y. Il s'empare d'une grande partie de la Livonie , 337. Six cents cavaliers Ôc cent fantaflins Suédois, battent feize mille Rufles & cn tuent fept mille, ibid. Autre bataille avantageufe aux Suédois, 338. Danger que court Ivan au fiége de Vcndcn, 339. Conquêtes divan, 340. Les Suédois ôc les Polonois battent les Ruffes, 341. Guerre entre la Ruflie, la Suède Ôc la Pologne, 343. Ivan, battu de tout côté, a recours au Pape Grégoire XIII, 344. Magnifique réception du Jéfuite Poflevin , ibid. Paix entre la Ruflie ôc la Pologne , 345 & fiiv. Paix avec les Tatars, Les Suédois s'emparent de Narva, 347. Trêve de trois ans entre les Rufles Ôc les Suédois , ibid. Ivan aflbmmc fon fils Démitri, 348. Tourmenté par les remords il fc Tait Moine, 349. Ôbfçr- • vations fur lc règne de ce Prince , ibid. & fiiv. Mort divan, 352. Parallèle de ce Prince avec Louis XI, Roi de France, 353 £ fiiv. Réflexions fur lc Code du Tzar Ivan, 356-368. Eédor I Ivanovitz , 369. L'Adminiftration de l'Etat confiée aux Princes Ivan Pétrovitz Chouiski, Ivan Fédorovitz Mcftiflavski, ôc aNikit Romanovitz■ Jouricf, 370. Bclski, tuteur de Démitri, eft aceufé de confpiration, ôc il cft exilé , ibid. Boris Godounof s'empare de l'efprit de Fédor ôc de fon autorité , ibid. Il relègue le jeune Démitri à Ouglitch, force lc Prince Mcftiflavski a fè 5)3 TABLE DES MATIERES. faire Moine, fait exiler Se étrangler Chouiski, 371. Affaiîmat du Tzarévitz Démitri, 372. Les Suédois font battus par les RufTes ,373. Mort de Fédor , ibid, LIVRE VII. Hiftoire des Kofaques, 375. Les Kofaques tirent leur origine ôc leur nom d'un peuple ancien nommé Kofar , 376. Origine des Kofars, ibid. Leurs mœurs, 377. Ravages des Kofars cn Afic, ibid. Ils font d'abord vaincus par Olcg ôc Sviatoflaf, ôc enfuite par les Pctchénégui ôc les Polovitfi , 378. Divers fentimens des Auteurs fur l'origine des Kofaques ôc l'étymologic de ce mot? 379. Divifion des Kofaques cn plufieurs branches , ibid. Cafimir III, Roi de Pologne, accorde des privilèges aux Kofiques, 380. Les Kofaques Zaporoïski fe choififfent un Hctman ou Chef, 381. Guerres entre les Kofaques Ôc les Tatars, ibid. &fiiv. Etienne Battori difeiplinc les Kofaques Ôc leur accorde de nouveaux privilèges, 383. Les Kofaques battent les Tatars, 384. Sigifmond vexe les Kofaques , 385. Les Kofaques font battus par les Polonois, 38e. L'Hctman Kmclnitski ravage la Pologne, 387. Paix entre les Kofiques ôc les Polonois, 389. Origine des cinq Régimcns Slobodicns , ibid. Les Kofaques fc révoltent de nouveau & font la guerre aux Polonois, 391 & fiiv. Ils fe fou-mettent a la Ruflie , 394. Mœurs & anciens ufages des Kofaques, 395- & fiiv. Kofaques Tatars, 397. Origine des Kofaques du Don , du Volga 5c du Térek, ibid. & 398. Brigandage des Kofaques du Don fur la mer Cafpicnnc , &c. ibid. Premier progrès des Ruflcs en Sibérie , 399 & fuiv. Jermak fe fuivc a la tête de fix mille hommes chez Anika Strogonof, 401. Conquête de la Sibérie par Jermak , 401-409. Mort de Jcrmak ,410. RcfpecT: que les habitans de Sibérie ont pour fa mémoire, ibid. Fin de TABLE DES MATIERES. 559 la conquête'de Sibérie, 411-414. Révolte de Stcnko-Razin & des Kofaques du Don , 41 j-417. Hiftoire des Kofaques du Térek, 418. Kofaques du Jaïk , 419. Mazcppa , élu Hctman , 420. Révolte de Mazcppa ,411. Pierre I ravage l'Ukraine ôc fupprimé le Hctmanat , 411. L'Impératrice Elifabcth le rétablit, ibid-Conquête du Kamtchatka par les Kofaques, 423-416. Mœurs, ufages, loix, conilitution politique des Kofaques Zaporoïski, 416-431. Les Ruffes vexent les Zaporoïski , 431. Révolte des Zaporoïski Ôc des Kofaques du Jaïk, 431 & fuiv. Pougatchof fc met à leur tête , 434-436. Manifcftc de l'Impératrice contre Pougatchof ôc fes complices, 437-439. Relation à ce fujct, ibid, & 441. Oukazdc Catherine II, qui ordonne l'extinction de la Setfcha des Kofaques Zaporoïski, 443-448. Obfervations fur les Kofaques du Don Ôc du Jaïk , 449-45-6. LIVRE VIII. Boris Fédorovitz Godounof, 4^7. Son élection ôc fes refus, 4^8. Son couronnement, 462. La Ruflie cft ravagée par la famine &par des brigands, 464. Boris ouvre les ports aux Etrangers, 465. Tyrannie ÔC cruautés de Boris, 466 & fuiv. Il fc rend odieux à tous les Ordres de l'Etat, 470. Lc Moine Otrépicf veut fe faire paffer pour lc Tzarévitz Démitri, ôc fe fauve Cn Pologne , 470 &fuiv. Il entre au fervicc du Prince Vichcnévetski, 472. Moyens qu'emploie Otrépicf pour perfuader aux Polonois qu'il cft le Prince Démitri, 473 & fuiv. Il entre cn Ruffie à la tête d'une armée de Kofaques ôc de Polonois , 479. Il cft vainqueur ôc vaincu a fon tour, 480. Il bat les Ruffes, 481. Mort de Boris , ibid. Fédor Boriftbvitz, 483. Il eft proclamé Tzar par le peuple, ibid. Les Rebelles s'emparent de Moskou ôc maûacrcnt les Boyari, 560 TABLE DES MATIERES. 484. L'impoftcur fc rend a Moskou, fait exécuter Fédor ôc toute la famille Godounof, ibid. Otrépicf ou le faux Démitri, 485. Il fc fait reconnoître par la. mère de Démitri, 486. Son couronnement, ibid. Révolte des Chouiski, 488. Mariage d'Otrépicf, 490. Les Ruifes forment le projet de le détrôner ôc d'exterminer les Polonois ,491. Révolte des Ruflcs, maflacre d'Otrépicf ôc des Polonois, 492-49y. Vafili Ivanovitz Chouiski, 496. 11 cft proclamé Tzar par la Noblcffe ôc par lc Peuple , 497 & fuiv. Tyrannie de Chouiski ; révolte des Rulîcs, 499. Nouvel impofteur foutenu par les Kofiques &: par les Rufles, 500 & fuiv. Nagui fc fait palTer pour Démitri, coi & fuiv. 11 cft foutenu par les Polonois, yo). Il bat Chouiski ôc s'empare de plufieurs Villes, 506. Le Tzar a recours aux Suédois, ôc s'allie avec Charles IX, ibid. Arrivée des Suédois cn Ruiïîc , 507. Les Polonois abandonnent Nagui, jo8 & fuiv. Lc Tzar fait affaflincr Mikaïl Chouiski, fon parent, en, Les Ruflcs font battus par THetman Jclkofski, yn. Les Suédois fc révoltent ôc retournent cn Suède, ibid. Les Polonois donnent de nouveaux fecours a Nagui, ibid. Révolte des Rufles ôc détrônement du Tzar, qui cft enfermé dans un Couvent ôc forcé de fc faire Moine, 513 & fuiv. Zolkiefski bat les Rufles, s'empare de Moskou, Ôc conduit Chouiski a Sigismond, yij. Mort de Chouiski cn Pologne, ibid. & fuiv. Interrègne, J17- }i6. Introduction a l'Hiftoire Numifmatiquc, 517 & fuiv; Hiftoria Numifmatica Impcrii Ruflici, 5-32, & fuiv. Fin de la Table des Matières, De l'Imprimerie de CLOUS 1ER, rue de Sorbonne. A FI S AU RELIEUR. Le Portrait de Jaroflaf II Vfévolodovitz, page 9?. Celui d'Alexandre I Jaroflavitz Nevski, p. 113. Celui de Jaroflaf III Jaroflavitz, p. ni. Celui de Vafili Jaroflavitz, p. 130. Celui de Démitri I Alexandrovitz, p. 131. Celui d'André III Alexandrovitz, p. 137. Celui de Daniel Alexandrovitz, p. 139. Celui de Mikaïl II Jaroflavitz, p. 141. Celui de George III Danilovitz, p. 154. Celui d'Alexandre II Mikaïlovitz, p. 1^9. Celui d'Ivan I Danilovitz, p. 163. Celui de Siméon Ivanovitz, p. i6y. Celui d'Ivan II Ivanovitz, p. 175-. Celui de Démitri III Conftantinovitz, p. 177. Celui de Démitri IV Ivanovitz Donski, p. 180, Celui de Vafili II Démitriévitz, p. 191. Celui de Vafili III Vafiliévitz, p. 105-. Celui d'Ivan III Vafiliévitz, p. 214. Celui de Vafili IV Ivanovitz, p. 156. Celui d'Ivan IV Vafiliévitz, p. 271, Celui de Fédor Ivanovitz, p. 369. Celui de Boris Fédorovitz Godounof, p. 457, Celui de Fédor Boriflbvitz, p. 483. Celui de Vafili Ivanovitz Chouiski, p. 496. Lc Relieur placera les cinq Planches des Monnoies après l'Hiftoire Numifmatique, page 549. Il les rangera dans l'ordre de leurs numéros, ôc il mettra les quatre premières fur onglet. ERRATA. Page yi, ligne 24, Thinguis-Kan, Hfe\ Tchinguis-Kan. Page 65, ligne 12, des Kipzaks, life% des Kiptchaks. Page 67, ligne 14, de Guynes, /{/qr de Guignes. Page 68, ligne 15, Thinguis-Kan, /i/qr Tchinguis-Kan. Page 75, lignes 18 &c 19, Kipzaks, Kapzak, lïf&i Kiptchaks, Kaptchak. Page 141, lignes 1 & 2, de Georges III, /i/qr d'André III. Page 2,31, ligne 21, ktoit, lifet étoit. Page 139, ligne 2.3, Bourgemcftrc, ltfe% Bourgucmeftrc. Page 268, ligne 11, a faveur, lifa à la faveur. Page 281, ligne 1, Moskou, /i/q éloignement de Moskou. Page 305, ligne 16, en le prit, Ùfii & le prit. Page 318, ligne 2), de Riga, &f«\ de Narva. Page 3x8, ligne 7, le devuacent, Vift\ le devancent. Page 426, ligne 21, Zapozoïski, lïfei Zaporoïski. Page 442, ligne 7, Chcrnoïarska, lify Tchernoï-Jar. Page 473 , ligne 6, dimunitif, tifa diminutif. Page 512, ligne 16, Majaïsk, tifez Mojaïsk. page 515, ligne 3, Touafikin, tifa Toufiakin. Page 524, ligne 3, prévues, lïfe,\ preuves. Page 535, colonne annus Chrifti, ligne 7, 1341, Vifc\ 130^. .k x *j il si a