M a > #4 « 4 HISTOIRE ,* D E 'L A- RUSSIE ANCIENNE. TOME PREMIER. HISTOIRE PHYSIQUE, MORALE, CIVILE ET POLITIQUE DELA RUSSIE ANCIENNE. par m. le clerc, Écuyer> Chevalier de l'Ordre du Roi, ÔC Membre de plufieurs Académies, Soyez juftes pour être puiflans, foyez juftes pour être libres, foyez juftes pour être heureux! tome premier. A PARIS, Chez FROULLÉ, Libraire, Pont Notre-Dame, vis-à-vis le Quai de Gêvres; A VERSAILLES, Chez BLA1ZOT, Libraire du Roi & de la Famille Royale, rue Satory. =«£> M. D C C. L X X X I I I. avec approbation, et privilège du roi. AU ROI. 5 IRE, La fortune nefl rien, la fagejfe cft tout, SC Page d'or eft le fiècle de la paix : elle ajfure toujours Pintérêt permanent des États, lorfque la modération préfide eux Traités; âC ceft par cette preuve infaillible de la jujlice de fa âàufe, qu'un Prince invite a la* confiance, mérite Vamour & la reconnoiftfance des hommes, en devenant l'Arbitre de leur bonheur. Un jour viendra, & je crois en voir l'aurore, ou la Politique orageufe des pajfions prendra pour modèle la modération de votre majesté : cette prudence ['éloignera des écueils autour defquels on voit flotter les débris de mille naufrages. En attendant cette heureufe révolution, un Peuple dont le caractère dijlinclif ejl de chérir fes Maîtres, perfon-nifiera le Génie de Vhumanité, SC gravera au pied de fa Statue : Il ne refhura la Marine Françoife que pour être le Bienfaiteur des deux Mondes. Je fuis, avec le plus profond refpecl, Sire, r> e Vo tre Ma j e st é, Le trcs-obciHant, très-refpcclucnx, très-fidèle Serviteur &. Sujcc, LE CLERC. APPROBATION. J'A i lu par ordre de Monfeigncur le Garde des Sceaux , un manuferit intitulé : Bifioire Phyjiquc > Morale j Civile & Politique de la lluffie ancienn&& moderne > par M. le Clerc } Chevalier de l'Ordre du Roi^ &c. Un Ouvrage traité avec autant de profondeur, &: qui renferme , pour ainiï dire, autant de choies que de lignes, prouve qu'il cft le fruit du long féjour de l'Auteur dans cet Empire, Se des voyages qu'il a faits en différentes parties du monde. La méthode, l'exactitude, l'élégance, la clarté Se la préciilon forment le caradère diftin&if de cet Ouvrage : toutes les vertus y font en action, & la Religion y parle comme elle cft peinte, avec majeité. L'Auteur a <*u fart d'accorder les préceptes f^blimcs avec ceux de la faine politique , & de tracer les règles les plus fages de conduite aux hommes de tous les états. Il plaît, il inftruit, il charme ceux qui aiment a fe connoître & qui craignent de fe tromper. Cet Ouvrage, qui manquoit a la république des Lettres, & qui eft aufîi riche par le fonds des chofes, que par des observations intérelfantcs, des Cartes nouvelles, des Antiquités, des Portraits, des Plans, des Vues pittorefqucs, &c. jufqu'iei inconnus à l'Europe, cet Ouvrage, dis-jc, ne peut manquer de plaire beaucoup &c d'être généralement utile : c'eft fur-tout le livre des Princes &: des hommes d'Etat ; &c la publication n'en fauroit être trop prompte. A Paris, ce 2.5 Mai 1782. ROBERT DE VAUGONDY, Cenfeur Royal. PRIVILÈGE DU ROI. INOUÏS, par 1* grâce de Dieu , Roi de France cV de Navarre: A nos amés cV féaux Confeillcrs, les Gens tenans nos Cours de Parlement , Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand-Confeil , Prévôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux , leurs Lieutcnans Civils , & autres nos Ju (liciers qu'il appartiendra ^Salut. Notre bien-amé le Sieur NicolasGabrul ie Clerc , Ecuyer , Chevalier de notre Ordre , Membre de cinq Académies , iVc. Nous a fait expofer qu'il defireroit faire imprimer & donner au Public un Ouvrage intitulé : Hijloire Phyfiqut , Morale, Civile > &c de l Empire de Ruffie , de la compofition , s'il nous plaifoit lui accorder nos Lettres de Privilège pour ce nccelîaircs : A ces Causes , voulant favorablement traiter l'Expofant , nous lui avons permis ÔC permettons de fmc imprimer ledit Ouvrage autant de fois que bon lui ïemblera, &c He le vendre, faite vendre par tout notre Royaume. Voulons qu'il jouiffe de l'effet Hu prêtent Privilège , pour lui & fes hoirs à perpétuité , pourvu qu'il ne le rétrocède à performe -, 8c fi cependant il jugeoit à propos d'en faite une Tome I. a ceffion , l'A&e qui la contiendra fera enregiilré en la Chambre Syndicale de Paris, à peine de nullité, tant du Privilège que de la eeflionj 8c alors par le fait feul de la ceiiion enregiftrée^ la durée du préilnc Privilège fera -réduite à celle de la vie de l'Expjfmt } ou à celle de dix années, à compter de ce jour , il l'Expofant décède avant l'expiration defditcs dix années ; le tout conformément aux articles IV & V de l'Arrêt duConfeil du 50 Août 1777 , portant Règlement fur la durée des Privilèges en Librairie. Faifons détentes à tous Imprimeurs, Libraires &. autres Permîmes, de quelque qualité 8c condition qu'elles (oient, d'en introduire d'imprellion étrangère dans aucun lieu de notre obéilïance : comme aulli d'imprimer , ou faire imprimer , vendre , faire vendre , débiter , ni contrefaire ledit Ouvrage , fous quelque prétexte que ce puiffe erre , fa ris la permiilïon exprclfe & par écrit dudit Expo(ant , on de celui qui le reprefentera , à peine de faifîc Se de confif-cation des Exemplaires contrefaits , de fk mille livres d'amende , qui ne pourra être modérée , pour la première fois , de pareille amende 8c de déchéance d'état en cas de récidive , 8c de tous dépens , dommages & intérêts , conformément à l'Arrêt du Confeil du $o Août 1777, concernant les contrefaçons. A la chargé que ces Pré-fentes feront, enregiftrées tout au long fur le Rcgiftrc de la Communauté des Imprimeurs 8c Libraires de Paris , dans trois mois de la date dicclles -, que fimpreflion dudit Ouvrage fera faite dans notre Royaume 8c non ailleurs , en beau papier 8c beaux caracK-rcs , conformément aux Règlemens de la Librairie, à peine de déchéance du préfent Privilège ; qu'avant de l'expolei' en vente , le Manufcrit qui aura fervi de copie à l'imprelîion dudit Ouvrage , fera remis dans le même état où l'Approbation y aura été donnée, es mains de notre très-cher 8c féal Chevalier, Garde des Sceaux de France , le Sieur FIue df. Miromenil , Commnieur de nos Ordres; qu'il en fera enfuite remis deux Exemplaires dans notre Bibliothèque publique , un dans celle de notre Château du Louvre, un dans celle de notre très-cher 8c féal Chevalier , Chancelier de France , le Sieur de Meaupou , & un dans celle dudit Sieur Hue de Miromenil ,1e tout à peine de nullité des Préfenres : du contenu dcfquclles vous mandons 8c enjoignons de faire jouir ledit Expofant &c fes*hoirs, pleinement 8c paifiblemcnt, fans fournir qu'il leur foit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que la copie des Préfentes, qui fera imprimée tout au long , au commencement ou à la fin dudit Ouvrage , foit tenue pour duement fignifiée, 8c qu'aux copies collationnées par l'un de nos amés 8c féaux Confcillers-Secrétaircs, foi (oit ajoutée comme à l'original. Commandons au premier notre Huiflier ou Sergent fur ce requis , de fiire pour l'exécution d'icelles, tous actes requis 8c néccifiires, fins demander autre pcrrniilion , 8c nonobftam clameur de Haro , charte Normande , 8c Lettres à ce contraires : Car tel eft notre pl.ufir. Donné à Paris, le vingt quatrième jour de Juillet, l'an de grâce mil fept cent quatre-viflgr-deux , 8: de notre Règne le neuvième. Par le Roi , en fon Confeil. LE BEGUE. Regiflré fur le Rcgi/ire XXI de la Chambre Royale & Syndicale dei Libraires 6' Imprimeurs de Parts* N°. zrt8y , folio 744, conformément aux difpofitions énoncées d.ms le préfent Privilège ; 6' à la charge de remettre à ladite Chambre lei huit Exemplaires vreferitspar l'Article CVUI du Règlement de 1713. A Pans, le t J Août i78x. le clerc TABLE DES MATIÈRES Contenues dans ce premier Volume. LAN DE L'OUVIUGL Problèmes phyfiqucs , moraux 6c politiques, fervans d'Introduction a PHiftoirc de Rufïic , page i &fuiv. Etat politique de l'Europe &>dc l'Aile dans le IXe fièclc, 59&fiiv. Origine des Rudes 6c des Slaves, Si Slavcnsk, aujourd'hui Novogorod, bâtie par les Slaves, 84 Sikoulis, peuplade de Huns, entre Debutzin & Belgrade, qui ont confervé leur langue primitive , leurs moeurs , leurs ufages antiques , 8j Tableau phyfiquc de la Rufïie ancienne, 88 Forme du Gouvernement des Slaves de Novogorod en 3 Source du Borifthène, fa navigation, fes cataractes, 107 &: 108 Arrivée des RuiTcs dans le Détroit de Conftantinopic. 10$ a ij L'Empereur Léon achète la paix d'Olcg, uo. Traité de paix entre les Rudes Se les Grecs, • in &faiym Mort de l'Empereur Léon, 113 Mariage d'Igor, 6c Réflexions a ce fujet, 114 Manière dont les Empereurs Grecs Se les grands-Princes de Ruine choifidbient leurs époufes, » 11 j &fûiv. Mort d'Oleg erùoi3 , après avoir adminiftré le Royaume pendant trente-trois ans, . 116 Igor, règne de ce Prince, 117. Son entreprife fur Conftantinopic, no. Ses ravages dans le Bofphorc, Sec. ibid. Vengeance des Grecs, deftru&ion de la flotte Rtide, Sec., 121. Note fur Louis XV concernant le feu grégeois, ibid. Traité de paix entre Igor Se Conftantin, 124. Maffacrc des Rudes par les Dreulicns, Se mort dTIgor, 123 Olga, Régence de cette Princcffe pendant la minorité de Sviatoflaf, 118. Sa vengeance contre les Dreulicns, 119 & fuiv. Siège Se prife d'Iskorctz, Sec ,151. Voyage de cette Princcfïc à Conttantinoplc , fon baptême, 132 Se 133. Sa mort en Sviatoflaf I règne en 9JJ, fon caradère, 134. Il bat les Kozars Se s'empare de Sarkcl, leur capitale ,135. Origine de ce peuple, ibid. Nicéphore Phocas implore le fecours de Sviatoflaf, ibid. Conquête de la Bulgarie , 136. Il fixe fa réfidenec à Jamboli, j$6. Les Pctchénéguis ravagent la Ruiîic pendant fon abfcncc Se ailiègent Kiof, ils font repoufles, 136". Sviatoflaf accourt à Kiof, rencontre les Pctchénéguis, les défait, 137. Il partage les Principautés de la Rullie entre fes fils, ibid. Révolte des Bulgares, 138. Démarche de Jean Zimifcès auprès de Sviatoflaf, Guerre qui la fuit, ibid. Ravages des Rudes dans la Thràcc, leur défaite devant Andrinople, prife de Jamboli par Zimifcès, 139, Barbarie de Sviatoflaf, 140. Vioioirc de Zimifcès fur les Ruflcs devant Douroftolc. Femmes trouvées fur le champ de bataille, 140, 141. Traité de paix entre Sviatoflaf &: Zimifcès, ibid. Les Pctchénéguis tranchent la tête à Sviatoflaf, 141. Parallèle de ce Prince avec Charles XII, 143 & fuiv. Etat politique de la Ruflic fous le règne de Sviatoflaf ôc fous ceux de fes fils, 145. Jaropolk I, Règne de ce Prince, 147. Son caractère, ibid. Il cft afliégé dans Kiof par Volodimir, 150. Trahifon employée contre lui, 151. Sa fuite de Kiof, ibid. Son mallacre , 152, Volodimir I, 153. Son caractère, ibid. Ses conquêtes, 155. Il cft recherché des peuples voifins qui font alliance avec lui, ibid. £• fuiv. Le Patriarche de Conftantinopic lui envoie le Métropolitain Michel Syrus , 156". Volodimir envoie fept Députés dans les pays étrangers pour s'inltruirc des différens cultes, ibid. & fuiv. Sa conduite au retour de fes Députés, iy8 & fuiv. Il porte la guerre en Grèce , prend Théodofic, 161. Il demande aux Empereurs Baûle & Conftantin leur feeur en mariage, fes* menaces en cas de refus, 161. Contrarie dc^la vie de ce Prince après fon baptême, 161 & fuiv. Incurfion des Pctchénéguis, 163 & fuiv. Combat iingulicr entre deux champions nommés pour terminer la guerre , 164. Volodimir vaincu & bleue fait un voeu, 165. "EtablitTemcns utiles de ce Prince, 166. Ses chagrins domeiliques, 167. Révolte de fon fils Jaroîlaf, 168. Mort de Volodimir, ibid. RèglcmensEccléfiaftiqucsqui lui font faillie-ment attribués, 169 & fuiv. Réflexions fur ce Règlement, 171. Parallèle de Volodimir Ôc de Conflantin-lc-Grand, 172 &fuiv. livre 11. • Culte Religieux des Slaves, 179. Sa première époque, 186'. Seconde époque, 196*. Cérémonies funéraires des Slaves, 213. Leurs rapports avec celles des Ruflcs ôc des Grecs, 214. Le San-Pau ou Trinairc de la Chine, Sec., 215 Ordonnance de l'Empereur Vou-Tcong contre les Bonzes de Fo, . 211 & fuiv. livre iii. Religion Grecque , 225 & fuiv. Religion Rûûe, 243 & fuiv. Etat général du Clergé RiuTe, Sec. 160 & fiiv. Gouvernement Eccléfiaftiquc de Ruflïe depuis Volodimir jufqifà Pierre 1, 263 Ô'fuiv. Mémoire préfenté a ce Prince par les Docteurs de Sorbonnc, 275 &fuiv. Réfultats de ce Mémoire , 287. Traité fecret de Pierre I avec le Duc d'Orléans, Régent, pour faire époufer la PrincefTc Elifabeth à. Louis XV , 289. Théophanc engage Pierre I a embrafler le Culte Protcftant, moyens pris a ce fujet, caufe de fon inexécution, 292 Sfuiv. Oukaz de Pierre I pour la réforme des Moines, 294 & fuiv. Oukaz de Catherine II concernant le Clergé &c les biens des Moines, . 311 & fuiv. livre iv. Effets qui résultèrent du partage des Etats de Volodimir entre fes fils, Se les règnes de fes Succcffcurs au Tronc, • 319 6'fuiv. Sviatopolkl, 319. Sa mort, 330 Jaroflaf 1 , 33 3- Mariage de la Princcffc Anne , fille de ce Prince, avec Henri I, Roi de France , 343. Parallèle de Jaroflaf &: de Théodofc-lc-Grand , 351* Ode adreflec a la Princcffc Elifabeth, fille de Jajollaf, par Hérald-lc-Vailiant, 3 5-4. Introduction aux loix de Jaroflaf, 3 57. Loix de ce Prince , 363 Loix dTfiaflaf I, 367 Suite funefte du partage des Etats de Jaroflaf, 376 TABLE DES- MA T I E R E S. vij Ifuflaf I, 380. Il cft détrôné, 383. 11 remonte fur le Trône, 386. Il cft détrône une féconde fois, 388. Caractère du Pape Grégoire VII, fes prétentions, fes intrigues, &c., 300. Ifiaflaf implore fon fecours, Bref de ce Pontife au Prince Haï (Te , par lequel il donne le Trône a fon fils .Meftiflaf, 391. Ifiaflaf remonte fur le Trône , 393- Sa mort tragique , 397 Vfévolod I, Jaroflavitz, 399. Sa mort, 401. Nouvel ordre de fucceffion au Trône, 401 &fuiv. Sviatopolk II, Jaroflavitz, 498 Volodimir II, Vfévolodovitz Monomaquc, 419. Origine du titre de Tzar, 415. Mort de Volodimir, , 42.6 Meftiflaf, 427. Sa mort, 431 Jaropolk II, Volodimirovitz , 432. Sa mort, 443 Viatcheflaf, Volodimirovitz, 444 Vfévolod II, Olgovitz , 446. Sa mort, 4^2 Igor II, Olgovitz, 454. Sa mort, 4^ Ifiaflaf II monte fur le Trône, 455. 11 cft détrôné par George, Prince de Soufdal, 457. Il recouvre le Trône, 460. Sa mort, George Volodimirovitz Dolgorouki, fécond règne de ce Prince, 464. Sa mort, 467 André I, Jouriévitz Bogolioubski, 468. Sa mort, 476 Mikaïl Jaroflavitz , 477 Vfévolod III, 478. Sa mort, 480 George II, Vfévolodovitz, 481. Il cft détrôné, 487. Il remonte fur le Trône , 488. Eft tué par les Tatars, 499 Conftantin , 487. Sa mort, 488 Caufcs de la foiblcffe de l'Empire de Ruilic , a l'époque où les Mogols s'en rendirent maîtres, 503 & fuiv. On donnera la Table générale des Matières-à la fin de l'Ouvrage, ERRA TA. Introduction, page jy, ligne 30, Erafîitratcs, /i/qr EroITrates. Page 123, ligne z6, 91 y, 913. Page 130, §. III, Sventcld, ^ Svénald. PLAN L' O U V R A G E. .Aucune famille fur la terre ne connok fon premier auteur , aucun peuple ne fait fa première origine ; cependant tous les peuples, jaloux de la reculer, en ont placé l'époque dans la nuit des tems > &C rempli les lacunes de leur généalogie par les fables les plus grof-fièrcs : ils ont cru voir dans des langues qui iVavpient point d'analogie entr'elles, des rapports de noms pour la démontrer. Ces conjectures, ces étymologies forcées, ont rendu bien fufpe£ts les monumens &C les a6les qu'ils interprètent à leur avantage. Ainfi chaque Nation a eu fes Hiftoriens ; mais la vérité n'a qu'une hiftoirc : (1 elle fouille dans les archives du monde, c'eft, comme l'a dit le fublime Hiftorien de la Nature, pour nous faire remonter aux différens âges du tems, pour déterminer Tome I, & les époques des révolutions humaines S£ des évènemens moraux, pour fixer quelques points dans l'immenfité de l'efpace, &C placer un certain nombre de pierres numéraires fur la route du tems. L'amour-propre des Nations &C des Particuliers fe garderoit bien de chercher une faulTe origine dans les ténèbres qui cachent la véritable, s'il fe rappelloit que prefque tous les grands Empires doivent leur fondation à des brigands à des lâches fugitifs dans un coin du monde inhabité, &C quelquefois à des profcrits, qui, pour saiîurer l'impunité, ont établi des colonies fous un ciel rigoureux, ou dans des climats éloignés du lien de leur naiflance. La prudence veut que l'on foit modeftc fur ce point. Combien de Maifons illuftres feroient peut-être dans le cas de rougir! Tous les peuples aujourd'hui policés ont été fauvages ; èC les peuples fauvages font deftinés par la Nature à devenir policés. Si vous dites aux Rufles : Cacke^ vos titres, ils font écrits avec du fang; ils vous répondront : Quel eft le Trône dont la jujlice pût vifiter les fondemens fans [yébranler ? •Les Grecs étoient fi vains d'une antiquité propre , que les Athéniens aimèrent mieux fe dire defcendans des Cigales de la foret d'Hégyne, que de fe reconnoître pour un peuple étranger daus 1'Attique. Mais il me femble que l'antiquité ne doit entrer pour rien dans les prérogatives d'une Nation : car, pour lés peuples ainfi que pour les particuliers, qu'importe d'où ils viennent, pourvu qu'ils foient policés ôt vertueux? Si les Nations modernes partageoient la folie aborigène des Grecs, il faudroit leur pardonner, &C croire que ce ridicule tient apparemment à la foiblcfle du cœur humain. Quoi qu'il en foit, l'Hiftoire n'a jamais plus befoin de preuves authentiques, que quand on fait fervir le bel art de l'Imprimerie au plus méprifable des commerces, au trafic du menfonge. Ce befoin en indique un autre : l'Hiftoire devoir encore être éclairée par la faine Phi-lofophie ; la vérité eft leur guide commun, fi leur but eft l'utilité. Elles ont pour devife : » Ne dites à la » Poftérité que ce qui eft digne de la Poftérité «. L'antiquité ne mérite nos recherches, que quand les faits confignés dans fes faft.es ^ fervent à démêler les refforts cachés qui ont produit des révolutions dans les moeurs, les loix , les lumières &C les arts d'un Empire, &C quand ces grands changemens ont a ij rendu les peuples ignorans ou inftruits, humains ou barbares, fortunés ou malheureux : c'eft alors que les faits deviennent dignes de fixer l'attention des hommes, 6£ que la vérité fortifie par fon témoignage la croyance que mérite un Hiftorien, dans lequel lefprit de patrio-tifme, fans intérêt perfonnel &C fans préjugé, rapporte les faits fans jamais outrer le* mal, ni déguifer le bien. Nous avons dit dans le Prqfpecius de cet Ouvrage, que l'Hiftoire eft une école de vérité & de fagêiîé , dont la fonction eft de fixer le jugement de la Poftérité. Il fuit de-là que fi l'Hiftoire a pour objet 1 inftru£tion de l'efprit &C du coeur, fon but eft de former des hommes pour le gouvernement des Etats, &C de bons citoyens pour chaque ordre de la Société. Si la Poftérité ne juge les morts cjue pour l'inftruciion des vivans, c'eft bien plus pour l'avantage des individus que pour la prétendue gloire des Empires, qu'il faut comparer les hommes &£ les ficelés. Tout ce fatras de faits fcandaleux, dont l'orgueil, l'ambition &C l'avarice ont été caufe, devroit être regardé comme un foyer de vapeurs contagieufes ou méphitiques, dont il faut s'éloigner avec foin; ce font les évènemens publics qui peuvent influer fur notre PLAN DE L'OUVRAGE. v bonheur &C fur celui de nos defcendans, qu'il faudroit tranfmettre, & enfevelir les autres fous la tombe du mépris qu'ils méritent : les Annales modernes devien-droient par-là les faites des vertus, & l'hiftoire des Peuples, purifiée de fon alliage , feroit celle de leurs mœurs, de leurs arts, de leurs découvertes, de leur grandeur réelle ; alors chaque Hiftorien verroic en grand comme voit la Poftérité. Mais fi le fil des événemns emporte , pour ainfi dire, l'Hiftoire malgré elle, fur la trace desConquérans fameux , en admirant leur valeur, en rendant juftice à leurs qualités perfonnelles, elle gémit fur les victoires deftructives, &C dévoue à l'anathême tous les fuccès qui ont le caractère du brigandage. En intimidant les médians, par l'opprobre dont elle couvre leurs fem-blables, elle perfuade lamour-propre des bons, 6C les rend meilleurs. Le panégyrique de Trajan fervic â le faire marcher à plus grands pas vers l'eftime & la gloire. C'eft la lecture des Mémoires confacrés à l'immortalité des hommes illuftres, qui a développé dans beaucoup d'ames les germes de la vraie grandeur. La lecture d'Homère avoit échauffé le génie d'Alexandre. Le récit des exploits de ce Conquérant coûta des larmes d'impatience &C de rivalité à Céfar, plus grand que lui encore, &C peut-être le plus grand des hommes, ii le fourbe pouvoir être grand. Laie&ure de Quinte-Curce fit concevoir au Cardinal de Richelieu l'idée de prendre la Rochelle, comme le Héros Macédonien avoit pris la ville de Tyr. Les Commentaires du vainqueur de Pompée tinrent lieu d'expérience à Condé, &C formèrent Turenne, cet homme par excellence, qu'on ne nomme jamais fans penfer à la vertu. On donne aux hommes des maîtres en tout genre, excepté des maîtres à penfer : l'Hiftorien doit leur en fervir; fon devoir eft d'écrire pour inftruire, & d'inf-truire avec la feniibilité de l'homme humain, avec la décence de l'honnête homme policé. L'interprète de la vérité &C de la fagerîe doit prouver par fon exemple, qu'il n'appartient qu'à elle feule de s'énoncer avec dignité. L'Hiftorien qui puiferoit à une autre fource, ne feroit qu'embellir le trône de l'erreur, au lieu de le renverfer : il placeroit fur l'autel de la vérité une ftatue de boue relevée par quelques feuilles d'or ; il deviendroit femblable à un Bijoutier trompeur qui enchâile des*pierres fauiTes dans un métal de grand prix, jNous féparerons l'or j nous jetterons la boue ; nous donnerons le ftralT pour ce qu'il eft. Le bruit des pallions ne s'étend qu'à une certaine diftance : la voix de l'Hiftorien fe fait entendre par-tout où il y a des hommes raifonnables. Les Annales de l'hiftoire doivent donc être autant de regiftres où l'école du monde foie renfermée. L'Hiftorien doit craindre également de tomber dans un pyrrhonifme outré ou dans une cré~ dulité ridicule ; l'un ne feroit pas plus pardonnable que l'autre : ils font à l'Hiftoire ce que l'A ftrologie judiciaire eft à l'Aftronomie, c'eft-à-dire, la fille très-folk d'une mère très-fagë. Nous ferons pour l'Hiftoire, ce que la raifon a fait pour détruire les erreurs enPhyfique : elle en a rejette l'obfcur , l'abfurde ôc le romanefque : nous rejetterons de même le récit des prodiges qui déshonorent l'Hiftoire 7 au lieu de l'embellir; &C toutes les fables mélancoliques, nées dans l'oifiveté des Cloîtres RulTes, où la triftefle &C l'amour du merveilleux perpétuèrent l'ignorance &C nourrirent la fuperftition. D'ailleurs, il eft prouvé que, dans les fiècles d'ignorance, les Moines Hiftoriens ju-geoient les hommes d'après le bien ou le mal qu'ils en avoient reçu, &C prêtoient aux évènemensdes couleurs conformes à leur amitié ou à leur haine. Quand 1* fuperftition tient le pinceau, &C que l'intérêt broie les couleurs, les peintures font au moins fufpe£tes. C'eft ici que le pyrrhonifme eft la fauve- garde de l'Hiftorien, Sans ce doute raifonnable, l'Hiftoire reilembleroit à ces bâtimensque l'œil trompé croit appercevoir dans les nues. On y voit beaucoup de figures bizarres &C de ruineis à l'antique; mais de bafe &C de fondement, point. Le grand fpectacle que la Ruifie donne à l'Europe depuis près d'u n fiècle, a fixé fur elle les yeux des Nations ; £C cependant fon hiftoire phyfique , morale, civile &C politique manque encore à la République des Lettres. J'ai ofé entreprendre ce grand travail, &C le même courage m'a foutenu pour le finir. Un événement: fin-gulier y a donné lieu : le voici. Je fus appelle en Ruiïie au commencement de l'année 1759, èC fous le règne de l'Impératrice Elifabeth, Je m'y rendis de l'armée Françoife, avec la permiffion du feu Roi. Obfervateur par goût & par état, défireux de voir &C de connoitre les hommes, je n'ai jamais néglige les connoilTances utiles : j'ai fait, pendant un féjour de dix années en Rufïie, toutes les recherches nécefiaires pour en écrire l'hiftoirejan jour. L'Impératrice L'Impératrice Elifabeth mourut le ij Décembre 1761 : la douleur de fa perte retentit des frontières de la Chine jufque dans le cœur de la France , donc cette PrincefTe fut conftamment l'amie 6\c l'alliée fidèle. Son fucceffeur n'eut que le tems de jetter un coup-d'œil de Souverain fur un Empire trop vafte pour fa foiblefîe; il difparut avec la rapidité d'un nuage emporté par les vents. Catherine fut proclamée Impératrice. Il étoit pofTible que cette Souveraine, quoique très-éclairée, eût ajouté foi aux imputations du Comte de Beftuchef, qui avoit de l'afcendant fur fon efprit dans le tems qu'elle étoic Grande-Duchefle. Ce Miniftre avoit juré une haine implacable au Miniftère de France, ô£ s etoit permis des fuppofitions de lettres &C des calomnies, pour infpirer à fa Nation de la défiance contre lui ; &C cette défiance pouvoit influer fur les particuliers.^ Telles furent les circonftances où je me trouvai; &C certainement il falloit du courage pour entreprendre des recherches &C pour fe procurer des renfeignemens, que l'on regarde mal-à-propos comme des fccrets d'Etat. Ces réflexions ne ralentirent point mon zèle : je continuai mes recherches avec plus de publicité encore. Je Tome L à n'avois rien à craindre ; mon but étoit honnête, le génie étoit fur le Trône, & la tranquillité dans mon ame. Je me difois à moi-même, la RuiTie dans la vigueur de fon adolefcence, a pris un afcendant qui doit établir fa confiance ; pourquoi auroit-elle recours à la politique épiante des foibles ? Catherine a reconnu la faufleté des imputations faites à la France, &C le but fecret des intrigues tramées contre elle : fa raifon majeftueufe &C le véritable intérêt de fon Empire ont détruit la prévention ; des fentimens plus dignes, la confiance &C la modération, ont tiflu le lien d'amitié qui règne aujourd'hui entre les deux Cours. Voilà comment je me fuis inftruit en Ruflie, où j'ai fait tout ce que j'ai dû, fans ceiTer d'être bon François : j'y ai rempli avec amour, &C je puis dire avec dignité, * les places de diftin&ion qui mont été fuccefiivement confiées &C réunies, ë£ j'ofe interpeller la Nation à ce fujet; peut-être même ai-je eu le bonheur de la fervir plus efficacement encore, en contribuant de mon mieux à détourner un orage politique, formé dans fon fein, & prêt à éclater : j'y étois autorifé ; & d'ailleurs j'avois le droit d'y faire le bien : on n'a jamais celui de faire le flial. Mais ce fervice eft mon fecret, la Ruflie l'ignore, PLAN DE L'OUVRAGE. xî je ne m'en fais ici aucun mente à fes yeux : je fuis content; j'étois forti de France par la porte de l'honneur, j'y fuis rentré de même : quand on l'a perd de vue, le dernier regard qu'on jette fur elle excice un foupir fuivi d'un voeu pour le retour. Les grâces du Roi régnant, méritées par des fervices; les infpections délicates dont il m'a chargé; fa fanction pour une place qui exige, outre la connoiflance intime de cette pattie de fervice, une probité affez courageufe pour enchaîner la cupidité, &C l'empêcher d'immoler des victimes jufque dans les fan&uaires de l'humanité des Rois : ces témoignages flatteurs de la fatisfaûion j do d'un Monarque, honorent le fujet qui s'en eft rendu digne : l'honneur eft la vie morale de l'homme de bien ; il laiiTe la fortune aux intrigans, à ces reptiles d'antichambres y qui, pour l'obtenir, fe font une cuirafle de l'opprobre, pa&ifent avec des valets, fauf à jouir info-lemment quand ils feront parvenus, &C à nous rappeller les Saturnales, fêtes où les efclaves jouoient le rôle de leurs maîtres. Ma gratitude envers mon Prince, Se" mon zèle pour fa gloire, ne finiront qu'avec moi : c'eft le fidéicommis que je tranfmettrai à mes enfans ; mais ici le bon Prince xii PLAN DE L'OUVRAGE. relTemble en quelque forte à la Divinité, à qui on ne peut rien offrir qui ne faffe partie de fes bienfaits. En terminant cette digrelTion que des raifons puif-fantes rendoient néceiTaire, je déclare , avec la plus douce fatisfaction , que je dois une partie de mes connoiffances hiftoriques fur la RuiTîe, à des hommes vrais &C inftruits, auiii diftingués dans cet Empire, par leur mérite perfonnel leur naiffance, que par les grandes places qu'ils y occupent, &C particulièrement à un Prince qui cultive les Sciences &C les Lettres avec autant de fuccès, qu'il s'occupe des avantages de fa. patrie &£ de la gloire de fa Souveraine. Tel eft le Prince Michel Scherbatof, fupérieur à fes titres. On a vu comment l'Auteur s'eft inftruit en Rufiie i voici le Plan de fon Ouvrage. IlembraiTcIaRuflie ancienne 6k: moderne. L'Hiftoire ancienne date du neuvième fiècle. A cette époque, la Ru (fie étoit bornée par quatre lacs , ne formoic qu'une petite partie de la Sarmatie Européenne. Ce fut en 862, que les Slaves de Novogorod appellèrenr chez eux trois Princes Varèges pour les gouverner. Avant de décrire le règne de Rourik, Chef de la première PLAN DE L'OUVRAGE. xin frynaftie Rufle, l'Auteur y conduit le Lecteur par le Précis hiftorique des hommes Ô£ des Empires, renfermés dans les Problêmes fuivans. L'empire du climat eft-il pour les hommes le premier des empires? Les tempéramens individuels forment-ils les caractères particuliers ? Les caractères particuliers, modifiés ou changés par les différentes formes de Gouvernement, deviennent-ils des caractères nationaux ? Quel eit le Gouvernement le plus avantageux à tous les Peuples fans exception ? L'élection d'un Prince dans la vacance du Trône,1 eft-elle préférable à la fuccelTion héréditaire ? La folution de ces Problêmes ne fera pas un hors-d'ceuvre dans l'Hiftoire de Ruiïie, fi elle eft le prologue des fcènes que Ton préfentera aux Lecteurs, fi elle a des rapports marqués avec les faits qui ont été les eau fes des grandes révolutions qui ont changé la face de notre hémifphère, &C qui influent déjà fur l'autre. Peu de fiècles ont été aufll féconds en événement politiques &C moraux, que celui où les Slaves ôC les Rufles de Kiof commencèrent à être connus des Grecs; mnc PLAN DE L'OUVRAGE, le tableau dé l'Europe.& de l'Aile, à l'époque dont il s'agir, fuit cette Introduction. Les Cartes des dominations féparées des Slaves ÔC des Rufles font à la tête du premier volume : viennent enfuite les règnes de chaque Souverain ; leurs portraits, deiïinés d'après les originaux, font exécutés en taille-douce par d'habiles Graveurs, S£ placés en tête de chaque règne : des portraits d'un autre genre terminent les règnes qui méritent d'être comparés avec ceux des Princes dont la Poftérité a pefé les vertus $C les foibleffes, les fervices rendus à l'humanité &C les fautes commifes envers elle. Cette manière d'analyfer l'Hiftoire &C d'en terminer les époques, a paru la plus piquante ô£ la plus inftructive de toutes; elle rapproche les hommes de tous les tems des hommes de tous les lieux , &C dans des pofitions à-peu-près femblables. Une fuite de tableaux faits avec la même impartialité par de grands Maîtres, formeroit une galerie morale bien intéreliante. Après avoir placé les faits, defluié la marche & les révolutions des Gouvernemens, le Peintre des Nations doit offrir le tableau des ufages, des coutumes, des loix, des mœurs des cultes divers : le culte religieux des Slaves préfente d'une manière fenfible, l'ordre. PLAN DE L'OUVRAGE. xv naturel &C la filiation des befoins primitifs &c fecon-daires ; le développement graduel de rinftinct y cft marqué par des époques ; ÔC c'eft un fpectacle digne du Philofophe, qui aime à retrouver l'homme dans l'état de nature, pour le connoître tel qu'il eft dans les divers accidens qu'il éprouve, fous les règnes alternatifs du bien &C du mal phyfiques. Tous les faits hiftoriques font prouvés par les autorités les plus refpectables &C par des monumens. Les médailles, qui font partie de la collection dont le Roi a daigné agréer l'hommage, peuvent avoir été frappées* dans des tems poftérieurs aux évènemens ; mais tous les doutes que l'on pourroit former à ce fujet, feront levés par la comparaifon de ces médailles avec la collection fuivie des monnoies réellement frappées fous chaque règne, depuis l'introduction des efpèces d'or Se d'argent en Ruffie. Ainfi cette Hiftoire fera prouvée par les Annales, par les monumens &C les monnoies de la Nation, & par l'hiftoire de tous les peuples avec lefquels les Runes auront eu des liaifons &C des intérêts à démêler. HISTOIRE MODERNE. On trouve dans le cinquième volume d'un Ouvrage fur la Ru (fie, qui vient de paroître, » que cet Empire » comprend à-peu-près la cinquième partie des terres » connues du globe;... qu'il contient environ jzj,ooo »> lieues quarrécs;... qu'il s'étend du 40e degré de Ion- gitude, jufqua l'Archipel oriental du Nord, dont » les dernières îles font au-delà du njc degré; &C que » Yon peut parcourir plus d'un diamètre de la terre, » fans quitter un inftant la domination de la Ruffie «. La Carte exacte placée en tête du premier volume de l'Hiftoire moderne, réduit le trop &C le trop peu à de juftes bornes. Le Tableau phyfique Se politique de la Ruffie moderne , eft la démonftration des erreurs énormes commîtes à ce fujet. Mais ces erreurs ne font pas les feules que nous redifierons; l'Hiftorien doit être exact, &C par conféquent impartial : Amicus Plato, amicus Arijloteles > fed ma gis arnica veritas. On fait connoître enfuite les caractères propres des Langues Slave ô£ Rufle. La connoiffance des Langues eft liée à celle des productions de l'efprit ô£ du génie. L'Hiftoire de la Littérature Rufle date du règne de Volodimir~le-Grand, de 980 jufqu'en 1780 : elle eft fuivie d'un Pocme épique en cinq chants, compofé par M» Kéraskof. L'action de ce Pocme eft le combat naval des. des Ru (Tes &C des Turcs fur le canal qui reçoit fon nom de l'île de Scio, & qui la fépare de la Natolie. Ce combat fut fuivi de la deftru&ion de la flotte Turque. On trouve à la fuite de ce Poème le Précis hiftorique des Arts depuis Rourik jufqu'à Pierre-le-Grand. Delà, l'Auteur patte à la population, &C il donne des obfer-vations intéreflantes à ce fujet. Il recherche les caufes des maux contraires à la profpérité, jufque dans leurs principes ; mais il a placé l'antidote à côté du mal, en expofant les moyens propres à rendre la liberté également utile au Gouvernement, aux Seigneurs propriétaires Ô£ aux Peuples ferfs. Cette analyfe eft terminée par le projet d'un règlement convenable à ce but civil &£ politique. La population conduit aux facultés phyfiques & morales des différens peuples; &C cette connoilfance mène à celle de leur conftitution individuelle, de leur manière de vivre , des maladies qui leur font propres, du traitement de ces maladies &C de leur influence. Ici l'Auteur rapporte les remèdes fimples, regardés comme autant de fpécifiques par les différens peuples de l'A fie fepten-trionale. L'emploi &C les effets heureux de ces fecours, encore inconnus aux Européens, font confignés dans vingt-deux obfervations. Toutes ces recherches fur les Tome L c pays lointains, font clignes d'intércfler la curiofité du notre : elles font liées à la connoiflance des hommes de tous les climats, des arts de la main qui exercent l'induftrie de ces peuples, & des richefles que produit leur fol. Les deftinées des Empires tiennent aux progrès des connoiflances humaines. L'Hiftoire de la Noblefle Rufle fuir celle du Peuple : toutes les époques en font diftinctes. La defeription des Provinces eft accompagnée du Précis hiftorique des différens Peuples conquis ou tributaires, de leurs Coftumes, de leurs pratiques fuperfti-tieufes, de leurs cérémonies, de leur morale, 8t de leurs rapports avec celle des Indes orientale ô£ occidentale ; de leurs principales villes, &C des productions des trois règnes. Les rapports frappans entre les ufages, les mœurs, le culte, la manière de vivre desTchoutchis, desTatars idolâtres, des Kamtchadales, des Grocnlandois Se" des Efquimaux ; l'analogie parfaite du ciel 8c" des phénomènes céleftes, de la température, des productions du fol, des animaux, des minéraux, des fofïîles, des changemens accidentels qu'ils éprouvent dans la Baie d'Hudfon comme dans la Sibérie ; feuiblent prouver PLAN DE L'OUVRAGE xix jufqu a l'évidence, que l'Amérique étoit jointe autrefois avec l'A fie feptentrionale, &C que fous ce parallèle, celle-ci a peuplé l'autre. A 65 degrés 58 minutes de latitude, ÔC ioi degrés 10 minutes de longitude de Gréenvick, la côte de l'Afie feptentrionale n'en: éloignée au plus que de fept lieues de celle nord-oueft de l'Amérique. Toutes les tentatives que l'on fera dans la fuite pour trouver le paffage au nord, feront en pure perte, attendu que ce partage eft impraticable. Ainfi, ni les Rufles, ni aucune autre Nation des deux mondes, n'en peuvent tirer avantage pour le commerce &L la navigation : des glaces éternelles s'y oppofent. Mais c'eft quelque chofe que de favoir à quoi s'en tenir fur un pafiage aufli défiré des Runes qu'envié des peuples commerçons, qui croient encore qu'il eft trouvé, &C qu'on leur en fait un myftère par raifon d'Etat : je puis affirmer ici qu'il n'en eft rien. La connoiffance des Provinces de Ruffie donne celle des produits refpectifs des richefles naturelles, des richefles de l'induftrie &C du commerce de cet Empire 1 ces trois objets font les bafes de l'Impôt. Il eft direct pour tous les peuples de la Ruffie proprement dire: on fera voir ce qu'il eft pour les peuples conquis Se «ributaires : tout ce qui eft impofé eft perçu fans frais §£ rendu fans diminution ; de manière que fi la perception ne coûte rien à la Couronne, elle n'eft jamais une charge de plus pour les contribuables. L'emploi des richefles, les forces de terre &C de mer, le dénombrement des unes Se" des autres, font préfentés d'une manière claire & diftin&e dans plufîeurs tableaux qui méritent une pleine confiance. L'Auteur a les preuves de ce qu'il avance, &C rien ne peut infirmer la> vérité des faits. * Le dernier volume de THiftoire moderne renferme des anecdotes précieufes qui ne pouvoient s'acquérir que par un long féjour, que par l'habitude de vivre avec les Grands, avec les hommes de Lettres, les Hiftoriens du pays, &C que par des recherches très-laborieufes, pour vérifier fcrupuleufement tous les faits confignés dans l'Ouvrage. Le principal but de l'Auteur pendant un féjour de dix années en Ruffie, étoit, fuivant L'exprefllon de Montaigne, de frotter SC limer fa cervelle contre celle d!autrui. Peu d'Ecrivains peuvent dire avec autant de fondement : J'ai vu, revu, comparé long-tetns, &C jugé. INTRODUCTION. INTRODUCTION A L'HISTOIRE DE RUSSIE. L'Empire du climat cft-il pour les hommes le premier des Empires? Les tempéramens individuels influent - ils fur les caractères particuliers ? Les caractères particuliers, modifiés ou changés par la forme du Gouvernement, deviennent-ils des caractères nationaux ? Quel cft le Gouvernement le plus avantageux a tous les peuples fans exception? L'élection d'un Prince, dans la vacance du Trône, cft-cllc préférable a la fucceflion héréditaire ? Tels font les problêmes qui ferviront d'introduction a l'Hiftoire, des Rujfcs. Leur folution ne fera point un hors-d'oeuvre, fi clic nous fait connoître les principes cachés qui opèrent à la longue Tome I. A % INTROD U C T I O N. ces révolutions qui rcnvcrfcnt les Empires, les formes différentes qu'aura prifes la conftitution d'un peuple, fon paffagede l'anarchie il Topprcffion , de l'opprciTïon à la liberté , pour revenir de la liberté à l'cfclavagc \ comment les mœurs tiennent de fi près aux loix, & combien les ulagcs ont d'analogie avec elles. Un Ecrivain illuftre; qu'il faut encore admirer quand on n'en: pas de fon avis, a penfé que l'empire du climat étoit le premier des empires, &: il a élevé fur cette bafe phyfiquc le fyftême politique Se moral des différentes légi dation s. Hommage à Montcfquicu ! fes ouvrages renferment des vérités immortelles ; mais je ne penfe pas comme lui fur l'empire du climat : je crois qu'il en cft de l'ordre moral Se politique comme de l'ordre phyfiquc. Les premiers Philofophcs qui jetterait des regards fupcrficicls fur la Nature, crurent en avoir faifï tout le inécanifme, Se fe hâtèrent de faire des fyftèmes. Suivant qu'ils avoient cru voir tel ou tel principe dominant, ils rapportaient tout a ce principe unique. La faine Philofophic à fait rejetter ces fyftèmes prématurés : on a commencé, depuis un fiècle, un cours d'expériences dont le réfultat pourra devenir un jour le vrai fyftême' du monde. L'homme a peut-être auffi été jugé avant d'être bien connu. L'hiftoirc philofophique des tempéramens, des caractères, des légiilations, des ufages, des coutumes de tous les pays Se de tous les âges, peut feule nous apprendre de combien de modifications Se de combinaifons différentes la Nature humaine cft fufeeptible, par le concours des caufes phyfiqucs, morales Se politiques. L'homme cft organifé Se conformé de manière a fentir, à penfer, à réfléchir, a comparer & raifonner, à être modifié de certaines façons propres a lui fcul, aux qualités des fubftances qui le réparent, aux combinaifons feercttes qui fc font en lui- INTRODUCTION 5 ïttâme, qui entretiennent le calme Se l'harmonie de fes rcflbrts, 011 qui portent le trouble Se le défordre dans un corps qui eft, *î je puis m'exprimer ainfi, le frêle vaifleau de l'amc. L'cflencc phyfiquc de l'homme ou fa conftitution propre, forme fon tempérament. Sa nature eft l'énergie des différentes parties Se qualités qui le conftituent; énergie qui tend fans celle à fa confervation, Se de la manière la plus forte, dans F ordre phyfique, Se a fon bien-être dans l'ordre moral. Nos premières' impulfions, nos premiers goûts, nos premiers penchans , font la voix impérieufe de cette énergie qui a une influence marquée fur chaque cara&cre. Il y a une infinité de tempéramens divers; leur variété étant prcfquc infinie, celle des caractères l'eft aufïi. Toutes les efpèces de tempéramens font à la fois naturelles, acquifes Se compofées : toutes les efpèces de caractères le font de même. Le tempérament cft le balancier de la conduite phyfiquc, comme la paflïon dominante cft le régulateur de la conduite morale ; Se il cft certain que ce balancier Se ce régulateur peuvent être accélérés , retardés , troublés , en cent manières diverfes. Le feu principe qui anime les corps, cft une étincelle qui tombe, ou fur de la terre en pure perte , ou fur de l'eau qu'elle raréfie, ou fur du foufre quelle allume, ou fur du lalpêtrc dont elle caufe rcxplofion. L'Obfervatcur de la Nature fait que le davier humain fe monte fouvent Se fe touche â-peu-près comme un inftrumcnt à cordes : fes accords ou fes diflbnnanccs dépendent du génie, de la touche délicate ou vigoureufe, de l'ignorance ou ries lumières du bon ou du mauvais Maître de mufique. Tout cft donc enchaîné dans la Nature ; le phyfiquc Se le moral y font unis de la manière la plus intime : le comment cft inutile 5 Dieu nous a iaijfé l'opinion & s'ejl refervé la fàcnce. A ij Quoi qu'il en foit, l'homme nait fen fiblc , focial, curieux, imitateur , avec un goût décidé pour le repos ÔC pour les joûiflanccs. Les goûts, les penchans, l'cfprit, le génie, les talens, les découvertes, les arts, le régime politique, les vertus &: les vices des Nations, tout tient aux caractères différens des hommes; Ôc de ces caractères font formés ceux de la vie univerfelle : fes nuances dépendent cflentiellement des couleurs que les goûts, les pcûchans tk l'énergie des paillons lui donnent. Ma^s, dira-t-on, Ci le tempérament cft une dtfpofition orig'nclle d'où dépendent les fonctions générales de l'individu, pourquoi les tempéramens des hommes changent-ils comme les caractères moraux des peuples? Comment cft-il arrivé que le tempérament des habitons des environs de la Grèce ait pafle en France ? Pat quel hafard le retrouve-t-on chez les Suédois, qu'on appelle, pour cette raifon , les François du Nord? Comment cft-il pofliblc que ces Scythes qui en imposèrent a Alexandre* foient aujourd'hui les efeiaves dociles des petits Princes de la Tatarie de Kuban> de la grande &: petite Kabardas? Par quelle révolution étrange les Slaves dont nous allons donner l'hiftoirc, ont-ils paflé de l'Etat Républicain fous le joug du defpotifmc? La dégénération des tempéramens Ôc des caractères fe fait de pluficurs manières; par des nuances infenfibles, ou par des fecoufles violentes : par des fécondes, fous les ufurpatcurs <5c les tyrans : par des nuances infenfibles, lorfque les Nations s'étendent de proche en proche, fe fréquentent, C'eft où clic réfide. Elle cft donc pour l'homme un engagement néceflaire , parce qu'il lui cft utile; mais cette utilité n'eft pas cxclufivc , c'eft un intérêt commun à plufieurs hommes, a pluficurs familles, à pluficurs affociations. Ces premières réflexions en font naître d'autres. Ici l'homme interroge la Nature, Se la Nature lui répond : » Elève les yeux, C ij »j Se regarde enfuite autour de toi : il cft une Puilfancc qui régît » le monde &: les êtres; c'eft la rai fon primitive de toutes choies. » CettePuiftance a fuivi les loix qu'elle s'eft impofées a elle-même , » en traçant Tordre dans les trois règnes fournis à ton empire. » Cet ordre univerfel cft immuable comme fon auteur. Dans » le phyfiquc, fes loix ne changent pas; dans le moral, elles » embraifent S: alTujettiflent tous les êtres : dans l'un Se dans » l'autre , tout tend a une fui. L'infecte qui rampe fous la >a pouftière, cherche un objet : la plante a lès règles de végétation >j qu'elle fuit : le rui fléau qui jaillit du rocher, a un penchant qui m le guide : la pierre qui fe détache de la montagne, fuit des loix » en tombant.... Cet ordre que tu ne fais encore qu'entrevoir, » doit gouverner le monde intellectuel comme le monde phyfiquc. » Le Créateur t'a donné des fins a remplir, Se des moyens relatifs vj à ces fins. Interroge les oracles de la Raifon éternelle fur la « deftination de l'homme : confulte ta propre raifon 6V: ton » cœur : travaille : aime tes fcmblablcs, pour être heureux : » jouis Se produis «. Ici la Nature fc taît; mais ce trait de lumière éclaire 1 homme ; 11 comprend que fes droits font tous établis fur des devoirs : fa raifon Se fon cœur lui offrent en pcrfpcctivc le premier pacte focial, d'où fon bonheur dépend \ il va travailler avec fes frères : intéreffé à conferver Se a défendre fa famille, il cft porté à en chérir tous les membres. Voilà tout ce que le fpecLtclc de la Nature dit à l'homme, Se tout ce que l'homme, dans L'état de Nature, peut Lire dans cet exemplaire de la Divinité. Mais fi les notions primitives de l'homme font les réfultats des idées fimplcs &; vraies, les idées fimplcs ne tardent pas à produire des idées compofées T Se celles-ci de plus compliquées encore ; cette filiation cft démontrée. Les premières notions des droits fondés fur les devoirs, indiquent à l'homme la manière dont il doit s'arranger avec fes fcmblablcs, pour fe procurer fes avantages : il étudie donc fes rapports avec toute la Nature, &: il les combine, pour en rapporter tout le bon à lui. Voilà la prudence. Dans l'étude de fes rapports, l'homme doit néceiiaircmcnt comprendre les êtres de fon efpèce, qui ont les mêmes defirs, les mêmes propriétés phyiiqucs & morales, ôc le même droit de rapporter tout le bon à eux; mais, ne pouvant pas agir avec eux comme avec les êtres inanimés & les animaux qui lui iont fournis, il prend le parti de s'arranger avec eux par des liaifons & par un travail commun. Voilà le titre de fon droit au bien-être, aux jouiiTaiiccs réciproques. Le. travail fera déformais le libre exercice du droit , &" l'accompHlfcmcnt du devoir que la loi naturelle vient d'impofer à l'homme : l'obligation de le faire, cft la loi ; le droit d'en ufer, cft la récompenfe : rcfpcdcr ce droit dans les autres, c'eft jufticc ; l'injufticc feroit de les en dépouiller : faire part à quelqu'un des fruits de fon travail dans un befoin prenant, le fecourir dans la fQiblelTc ou fes infirmités, cft un fenriment dont le cceur réclame l'honneur, &c c'eft un acte de vertu. Ainfi, les premiers principes des droits naturels font nés d'une obligation à remplir. On ne peut voir fans attendriftement les premiers penchans de l'homme, prcfque for tant des mains de la Nature ; & l'on cft forcé de convenir qu'il naît bon, & qu'il devient méchant, comme on devient malade , par contagion. Jufqu'ici, tout cft dans l'ordre naturel, ik fout va bien. Mais en considérant le fpettaclc varié & bizarre que le monde moral offre par-tout, les changemens de fcènes, félon les lieux ôc les circonftances ; félon l'énergie ou la foiblcffc des tempéramens tk des caractères, naturels ou acquis ; félon les principes , les idées, les opinions, les rapports ou les antipathies entre les hommes il INTRODUCTION, d'une même fociété; on eft forcé de convenir qu'il n'eft point, &: qu'il ne peut y avoir, dans la Nature, deux combinaifons, deux propriétés, deux êtres organifés Se raifonnablcs, qui foient ïigoureufement les mêmes, qui (entent, qui penfent, qui agiffent à Punition. Alors, frappé d'étonnement, on fc demande a foi-même, comment des caractères û" difeordans peuvent-ils produire ce concert de volontés, fi néecifaire à l'harmonie focialc? Nous l'avons déjà dit : par-tout l'homme cft néccflàirc a l'homme; fans cela l'homme feroit le plus redoutable ennemi de l'homme. H cft un fentiment qui en prévient les excès ; c'eft l'amour de foi-même, qui eft la iauve-garde de l'humanité : il cft une puiifance qui en règle l'exercice Se qui le rend malléable; c'eft l'intérêt de tous Se de chacun. De la neceffité de s'aflocier, dérive celle d'avoir des loix relatives à cet état. Comment l'intérêt commun prévicndra-t-il le conflit renaiflant des pafiions Se des droits? Quelle fera la forme de la combinaifon générale des inftinéts communs Se particuliers ? Quelles feront les loix phyfiques, morales Se politiques de l'inftincl: Se de la raifon, ou les liens propres a enchaîner l'intérêt pcrfonnel exclufif du plus fort? Les devoirs Se les droits feront-ils établis , reconnus, modifiés Se fubordonnés, de manière à maintenir l'ordre Se la paix dans chaque afiociation , à affurcr une cxiftcncc plus longue Se plus heureufe pour la pluralité des hommes ? Pour répondre folidement a ces queftions, Se faire voir fi les moyens s'accordent avec une fin fi raifonnablc , il faut examiner, 1°. l'inftitution des différentes formes de Gouvernement ; confidérer les Nations dans un état ftationnaire. Le défordre des pallions dans les hommes ifolés, les attentats de ia licence dans l'anarchie, ont infpiré aux hommes le defir falutaiw de faire corps ôc de fe réunir en fociété. Le gouvernement INTRODUCTION. 23 populaire fut le premier pacte du Code focial : fes premiers fruits devinrent amers. Le peuple, inconftant dans fes opinions, cft incapable de fe gouverner par lui-même : il raifonne peu, &c fouvent il raifonne mal} il ne pénètre au plus que Vécorce des chofes ; il ne juge ordinairement que fur les apparences : fa conftitution propre, fes forces phyfiqucs le deftinent aux travaux robuftes : fes fenfations n'ont d'énergie morale que pour fe plaindre, &:, par malheur, il a fouvent raifon. Le peuple parcourt aifément les extrêmes : il cft intempérant dans fon régime phyfiquc &c politique : il s'enivre de la liberté comme du vin ; fa foif cft ardente dans l'un &c l'autre cas : il veut boire le vin pur &: la liberté pure ; &£ comme il cft lui-même fon échanfon, il en prend jufqu'à Pivrcfle. Dans cet état, il veut tout ce qu'il délire ; il frappe fur l'égalité qui mettoit de niveau tous les citoyens : première caufe de guerre civile. La féconde cft l'envie de quelques avantages particuliers, qui divife bientôt ceux que les befoins &: la prudence avoient réunis. L'envie a la divifion pour fecur : la force veut arracher ; on fc défend : la violence détruit. Après l'orage vient un moment de calme, pendant lequel les hommes rentrent en eux-mêmes: leurs querelles demandent des arbitres; l'intérêt commun les appelle : les arbitres deviennent médiateurs; la médiation qui procure la paix cft un bienfait : les bienfaits des Grands ne font que des prêts honnêtes, dont on paie chèrement l'intérêt tôt ou tard. L'Ariftocratie s'établit fur les ruines du Gouvernement populaire : le pouvoir du peuple devient la prérogativf. des Grands, &: l'abus fuit de près la tranfmiilion de la plus forte partie de l'autorité. Les Patrons & les Ariftocratcs deviennent ambitieux ; c'eft la marche : l'ambition jouît moins de ce qu'elle a obtenu, que de ce qu'elle-défne; elle ufurpe pour ufurper encore. Peu à peu les 24 INTRODUCTION, arbitres deviennent maîtres ; les maîtres veulent erre abfolus. A ce période, les droits des peuples font méconnus ; leurs plaintes font regardées comme des murmures qu'il faut punir: les maîtres abfolus font dcfpotes, ils deviennent tyrans; tk les hommes qui étoient encore libres la veille, fe trouvent efclavcs le lendemain, c'eft-à-dire, nuls. Mais par où l'arbitre, le protedeur du peuple, commenec-t-ii à devenir tyran > L'amour de la Patrie cft le mafque qui couvre la diffimulation des ambitieux ; féduit par un extérieur républicain, le peuple tombe dans le piége. Le protecteur du peuple lui demande des gardes afin de mettre à couvert la perfonne du bienfaiteur de l'Etat : le peuple les lui accorde, craignant tout pour fes jours, tk ne craignant rien pour lui - même. Dans l'aurore de fii domination , le protedeur annonce des jours fereins : il fourit gracieufement à tous ceux qu'il rencontre; il leur dit : Vous ferèx heur:ux ; la prérogative de vous procurer le bonheur, ejl la feule qui me flatte dans mon élévation. En public, comme dans le particulier, il traite tout le monde avec une douceur &c une tendreffe de père : il fuit bien qu'il commence par-là. Quand il s'eft affuré des ennemis du dehors, en partie par des traités, fruits de la vidoire, tk qu'il cft en repos de ce côté-là, il a toujours foin d'entretenir quelques femenecs de guerre fur les frontières, afin que le peuple fente le befoin continuel d'un cher% & fur-tout afin de l'appauvrir peu à peu, par des impôts tk des contributions que les circonftances paroiffent rendre nécelfaircs. Après avoir mis le peuple hors d'état d'attenter à fa perfonne , il l'occupera de fa misère préfente, fins rien diminuer des impôts établis. L'oppreiiion excite des murmures. Les plus puillans, ou les plus hardis, parlent entr'eux avec liberté fur ce qui qui fc pafïe; ils vont jufqifà s'en plaindre au protedeur, Se k lui en faire des reproches. Le protedeur s'eft ménagé une voie non fufpcde, pour fèT défaire de ceux dont il conçoit de l'ombrage, 6c qu'il fait avoir le cœur trop élevé pour plier en efclavcs fous fes volontés. Il les emploie adroitement à faire une guerre préméditée, 6c les expofe aux coups de l'ennemi dans le jour du combat. S'ils échappent aux dangers de la guerre, ils n'échapperont pas à un ennemi plus dangereux : il leur tendra des pièges fans relâche, jufqu'à ce qu'il en foit débarraffé. Ils ont contribué a fon élévation; ils ont, après lui, le plus d'autorité : l'autorité ne veut point de partage : la vue du Trône efface la mémoire du paffé : la reconnoiflàncc dans les Cours n'eft qu'un mot, ou tout au plus une vertu de convention : le facrificc de la nature 6c du fang ne coûte rien à l'amour de régner ; Se le cœur qui s'ouvre tout entier a cet amour, fc ferme pour tout le refte. Le protedeur fe défera donc fans diftindion de tous ceux dont le mérite lui fait ombrage; mais en les perdant, il confifquc leurs biens Se fe les approprie. Plus il fe rend odieux à la Patrie dont il cft le fléau , plus il a befoin d'une çarde nombreufe Se dévouée : où la trouvera t-il> ïl l'achètera. Des étrangers mercenaires accourent en foule de. toutes parts ; il fe les attache par des bienfaits toujours nouveaux : c'eft le grand art de la tyrannie. Il convertira enfuite une grande partie de fes ufurpations en bénéfices militaires, qu'il conférera aux Officiers de fes gardes. Ainfi les domaines des citoyens deviendront le patrimoine des fatcllitcs, un moyen toujours préfent pour de nouvelles fédudions, une monnoic courante pour acheter des complices , ou des flatteurs intéreffés à le corrompre davantage. Ces intrus, devenus les enfans chéris du protedeur, feront admis a fa familiarité la plus intime ; Tome i. D les favoris qui fc mêlent de tout, gâtent tout ; Se tandis qu'ils feignent le dévouement le plus parfait pour la perfonne du tyran qu'ils admirent en public, &r qu'ils méprifent en fecret, les gens de bien le haïffent Se le fuient : le voilà ifolé. Cette garde nombreufe, fouvent rcnouvclléc par la défiance, vexe le peuple qu'elle épuife, & le rend efclave des cfclavcs du tyran. Quand on n'a que la force pour droit, il faut régner par la terreur ; il n'y a pas de milieu. A ce période, la tyrannie s'ouvre Se fe déclare; & le peuples comme dit Platon, pour avoir voulu éviter la fumée d'un vain efclavage, tombe dans le feu violent du defpotifme , & voit fuccéder rapidement la fervitude la plus dure & la plus amère* à une liberté excejjive & mal entendue. .... Il arrive alors quelque chofe d'approchant à ce qui fe paffoit, dit-on, dans le Temple de Jupiter Lycée : celui qui avoit goûté des entrailles humaines, mêlées à celles des autres victimes, étoit changé en loup. De même, lorfque le protedeur du peuple trouvera une foumifïïon parfaite à fes volontés, il trempera fes mains dans le fang des citoyens; ou, fur des aceufations calom-nieufes, il les traînera devant un Tribunal dévoué, pour les faire expirer dans le fupplice. Les loix arbitraires prendront la place des loix impartiales : l'innocence ne fervira plus de fauve-garde, elle n'aura plus de protedion dans les loix de l'Etat; celles du tyran font contr'clles. Abreuvé du fang de fes proches &: de fes amis, maître des domaines par les confifeations, que fera ce loup politique? Il dévorera tout, jufqu'à ce qu'il périffe de la main du peuple, par des voies fourdes ou violentes. Quand on offre aux fujets l'exemple du parjure Se de l'infidélité, à quoi doit-on s'attendre ? L'adion immédiate du defpotifme doit être fuivic de la réaction : comment ne pas réagir contre l'ufurpation qui opprime > Les foiblcs, opprimés > après avoir inutilement réclamé les conventions Se les loix , recourent à ta force, ou à la rufe, pour défaire de leurs tyrans. Mais les erreurs des pères ne font pas toujours en pure perte pour les enfans : les défordres eux-mêmes deviennent des leçons utiles qui fervent quelquefois de préfervatifs. Le paffé cft une leçon qui influe puiflamment fur le préfent : l'un Se l'autre font des règles de conduite pour l'avenir. Les peuples qui ont palfé à travers les dangers de l'anarchie, &: les malheurs de l'ariftocratie &c du pouvoir arbitraire , fentent le befoin de fuivtc un guide plus fur pour ne plus s'égarer : dc-là, la nécefïitéde n'avoir qu'un maître Se de le bien choifir. La fubordination que la Nature a établie entre les fils Se les pères, leur offre un modèle touchant à fuivre : les retours de tendrefle &: de prévoyance entre l'autorité paternelle Se la piété filiale les décident; ils choififfent le plus modéré, le plus fage, Se peut-être le plus brave; ils dépofent toutes les forces particulières en fes mains, mais a des conditions avantageufes a tous; Se le pouvoir légitime d'un feul établit la Monarchie fur une bafe augufte. Ainfi, les hommes nés libres Se fiers de leurs forces naturelles, ne fe font deffaifis volontairement de leur indépendance Se de leurs prérogatives que pour être mieux, Se qu'après s'être dégoûtés du Gouvernement commun ou mixte. Mais on ne doit pas croire que leur défiftement fut une concefïion illimitée, ou une renonciation formelle à tous leurs droits : le pouvoir fut donné Se: accepté pour les protéger Se les maintenir envers Se contre tous. Ces conditions raifonnablcs Se juftes étoient les feules qui pou-voient être également avantageufes aux parties contractantes. Il fuit dc-là, i°. que la première forme de Gouvernement politique a été Amplement démocratique : fous ce Gouvernement , le peuple fouverain cft l'amc de fa puiftance. 20. Qu'il y a eu par-tout des hommes fupé rieurs en force, D 1 2,8 INTRODUCTION. en adrefle, entalcns, en courage, qui fc font cru faits pour dominer fur les autres-, Se les peuples l'ont penfé de même. Rien de plus natmel. 3°. Que ces hommes fupéricurs ont change les Gouvernemcns fimplcs en Gouvernemcns mixtes; Se les peuples étonnés ont vu, dans l'Aristocratie, des Souverains dans leurs égaux. 4°. Que l'abus du pouvoir a fait craindre aux peuples de multiplier leurs malheurs en multipliant leurs maîtres. Mais les Grands, jaloux de leur autorité, veulent la conferver ; Se les peuples qui la redoutent, veulent la détruire. La Monarchie ne donne qu'un maître, l'Arifiocratic pluficurs : les peuples n'en veulent qu'un; la guerre civile fe déclare. C'en: une loi de la Nature, que les grandes mânes entraînent les petites : le peuple forme le corps de l'Etat; les Aristocrates n'en font que des parties : on les féparc du tout, Se le peuple rcfpire à fon aife fous un Monarque. Dans l'Ariitocratic, le Sénat cft Roi: dans la Monarchie, le Sénat lui-même cft Sujet : s'il eft armé de pouvoir, le Trône en cft la fourec; le canal par où clic coule peut être coupé par le Monarque. C'eft quelque chofe que cela pour le bien commun, Se le maintien de l'équilibre entre les Adjudants du Trône Se le peuple. Telle eft la filiation naturelle des Gouvernemcns politiques, anciens Se modernes. C'eft par ces gradations que les Ruffes ont pafle d'une liberté fans frein, a un efclavage fans bornes. Tels fontaulïi les échelons.que les ambitieux ont montes rapidement pour s'affeoir fur la liberté des peuples : un grand exemple va le prouver. De nouveaux troubles s'emparent du Sénat Se du peuple Romain : la divifion de Rome cft l'inftant; de Céfar; il f& déclare médiateur entre Crajfus Se Pompée; il voit dans ce rôle unique, un air d'indépendance qui figure bien avec celui de la INTRODUCTION. 19 fouvcraincté ; il prend fur lui tout le faix de l'adminiftration de Rome. Maître de l'Empire 8c d'un monde de peuple, Céfar voit tout l'Univers en lui : Rome, Cralfus 8c Pompée ne font plus à Céfar que ce que les ombres font dans un tableau. En accoutumant le Sénat au gouvernement d'un fcul, il difpofc adroitement les cfprits à la Monarchie; mais il couvre l'autorité Royale avec la robe Confulairc : il frappe enfuite avec la hache de la Dictature, des coups aufti puiifans que ceux qu'il eût frappés avec le Sceptre. C'eft ainfi que Céfar de Soldat devint Conful, Maître, Dcfpotc 8c Tyran de la liberté Romaine, 8c que l'ambition transforma Phommc de tous les talcns 8c de toutes les vertus, en homme de tous les vices. Les grandes qualités ne font héroïques que dans les fages. Le iage eft l'homme modéré. La modération cft la première vertu de l'homme pénétré de Pamour du devoir; mais l'amour de la gloire part d'un autre principe ; 8c l'amour du devoir eft un frein bien léger, quand on peut avoir à la place de cette vertu, l'avantage de commander. Avec tant de reftburces pour fecouer le joug, il étoit difficile à Céfar de n'en pas concevoir le clclfein. La fin tragique de cet homme extraordinaire, poignardé au milieu du Sénat, 8c peut-être par fon propre fils, prouve que les Tyrans ont des Juges, & les peuples des vengeurs. Peuples, jaloux de votre liberté, fouvenez-vous qu'elle eft à l'amc ce que la fanté eft au corps! On n'en connoît bien le prix que quand on les a perdues ; 8c c'eft une douleur qu'on ne peut foulager que par le fentirrtent qui la nourrit. Ufez , n'abufez jamais du plus bel apanage de l'homme. C'eft toujours dans le fein des Républiques que germent, que fc développent les Oiiavien > les Antoine, les Lépide. Lifez fouvent l'hiftoire de ces trois rivaux & leur traité facrilége ; l'article de l'intérêt eft à la tête ; après Pintérêt vient la profeription des principaux citoyens qui refpircnt encore pour la liberté. Cet article cft prefqu aufïi-tôt exécuté que conçu : trois cents Sénateurs font égorgés ; Rome fc noie dans fon fang & dans fes larmes. A la profeription fuccèdent les vengeances particulières : elles font le fujet du troifième &T dernier article. Chacun s'engage, par ferment, de faire tomber fous le glaive les victimes qu'il plaira d'immoler à l'un des trois contractans. Antoine livre le frère de fon père a la fureur de Lépidus; celui-ci abandonne fon frère à la haine d'Octavicn, qui , après avoir appelle Cicéron fin père* le livre à la cruauté d'Antoine. En trois lignes ce traité renferme les trois principes de la tyrannie ; la fraude, la violence &c l'impiété. La fraude, en introduifant le Gouvernement perpétuel, fous l'apparence d'un Gouvernement de cinq ans, ou, pour mieux dire, en renvcrftmt de fond en comble la Conftitution naturelle aux Romains : la violence , en foulant aux pieds les Loix de la Nature & les Loix civiles : l'impiété, en bravant la Religion, &: défiant même la Divinité. Peuples républicains! fi la liberté cft votre idole , n'oubliez jamais que la concorde cft fon picdcftal, que la jufticc diftributive en eft le culte, & qu'en le profanant, l'ambition renverfe l'idole, &: mutile fes adorateurs avec les débris. Quelle eft donc la forme de Gouvernement la plus avantageufe à tous les peuples fans exception? Nous l'avons fait entrevoir; il s'agit de la démontrer. Les troubles du Gouvernement populaire ; l'énergie des pallions dégénérées; le conflit perpétuel des hommes &c des loix; les prétentions des plus forts &: les confpirations rcnaiiTantes pour les trônes occupatifs ; l'abus criminel de la confiance des peuples; les crimes décorés du nom de vertus quand ils font jugés ncccnaircs; des tyrans réels fous le voile de l'égalité; la force & les ailes du pouvoir abiblu ; le vice 6c le crime armés, voulant tout ce qu'ils peuvent, 6c pouvant précairement tout ce qu'ils veulent ; des jours de fang 6c de deuil, fi fouvent ramenés fur la fcène tragique des Nations : tous ces excès indiquoient le remède. La forme de Gouvernement la plus avantageufe à tous, cil fans contredit la plus naturelle, la plus modérée, la plus juftc; celle que les peuples ont préférée a toute autre, après en avoir reconnu le vice 6c bien fenti les abus. C'eft encore celle qLlc quelques nations modernes adopteroient de préférence , fi elles n'étoient pas républicaines, & celle même qu'elles adopteront infailliblement un jour, dans la crife de l'anarchie : cette forme de Gouvernement eft la Monarchie bien ordonnée. Sous cette forme, le Chef fuprême cft le centre d'où partent tous les pouvoirs, 6c celui où ils aboutiifent tous; le Monarque peut faire tout ce qu'il doit vouloir. La religion qui defeend du ciel, cft fon point d'appui : c'eft elle qui le confacre ; elle eft aufti le premier objet de fes foins 6c de fon culte. La raifon dit aux Princes qu'ils font hommes : la religion le leur fait fentir par de grandes 6c d'utiles leçons. » Si « vous avez des fujets , leur dit-elle, vous êtes fujets vous-mêmes » du Roi des Rois : s'il vous place fur des trônes, il les renverfe » 6c brife les feeptres à fon gré. La Divinité prend foin que » l'on rende à Céfar ce qui cft a Céfar ; vous devez être attentifs >3 à faire rendre a Dieu ce qui cft à Dieu. Que l'aveuglement » des Domitien, des Héliogabalc vous éclaire. Les courtifans » corrupteurs déifient toujours leurs maîtres, 6c c'eft un facrilége : » les Princes qui les écoutent, deviennent les receleurs d'un larcin >3 fait a la Divinité ; les défordres 6c les vices que l'on remarque » dans l'adminiftration de ces prétendus demi-Dieux, font les » effets néceflaires de cette çaufe impie. Je ne reflarc le règne w de vos fens, que pour étendre ôc annoblir l'empire de vos « ames ; je vous communique par la foi, ce qui cft invifible, ÔC «par l'efpérance, ce qui cft éternel; vous ne defeendez point lorfque la foi vous abaiffe, ôc l'efpérance vous promet plus >s que vous ne poffédez ; la couronne que je vous offre, franchit m les bornes du trépas, ôc doit durer autant que vos ames. Libres, " vous avez le pouvoir d'abufer ôc d'enfreindre; mais vous ne » mériterez le bonheur, que par la pratique des vertus fociales » ôc chrétiennes. Tout ce qui n'eft pas grand dans les Rois, les >5 dégrade : que vos vertus foient fans préjugés, Ôc votre culte »j fans fanatifmc. La tolérance cft mon premier dogme ôc votre « premier devoir. Je fuis augufte ; ne fouffrez pas que mes » Miniflres s'aviliflent par des pratiques indignes de moi. Je fuis » belle comme la vérité : ne permettez pas qu'on me défigure "par des fupcrftitions. Je fuis donnée au monde pour attirer » tous les âges : je veux qu'on me faffe aimer avant de me faire »î craindre ; mon triomphe cft celui de la perfuafion. Je fuis douce »5 comme le Meftie qui m'apporta fur la terre : empêchez que «mes Miniftrcs ne deviennent ambitieux comme les Prêtns » du Soleil* Ôc ne s'arment comme eux d'un zèle perfécuteur. «Je fuis charitable : ayez de l'amour ôc de la pitié pour les » hommes. Je fuis modefte : faites difparoîtrc un luxe criminel » dès qu'il cft ruineux*: la vraie magnificence, la vraie généroiiré »3 des Princes, eft dans l'honnête économie. Je fuis juftc enfin : « le feeptre dans vos mains cft l'arme de la jufticc ; foyez allez »' majeftueux pour réfuter à ce charme fecret, qui porte l'ambition >3 a étendre encore fon pouvoir , lors même qu'elle en eft »s embarraffée : la Puiffance temporelle a fes bornes comme la « fpirituclle; Ôc l'une Ôc l'autre doivent les rcfpc&cr «, Pénétré de ces fentimens, le Monarque fe confidère comme un père de famille au milieu de fes enfans, qui les couvre de fes fes regards protecteurs : plus attentif encore à prévenir leurs maux, qu'ardent à les foulager ; il écarte d'eux tout ce qui pourroit leur nuire ; il en rapproche tout ce qui leur cft avantageux; fc Ptévoyancc préparc le bonheur de leur premier âge, en s'occupant de celui de leur virilité. Son ceil les obfervc fans cefle durant leur Veille; il leur donne des gardes pendant leur repos. Voila l'image tendre, le portrait augufte, les fondions fuprêmes du Monarque : Voici fes moyens. Après la religion, il s'occupe d'abord de la jufticc; elle doit tenir le fécond rang dans fes penfées, comme elle doit occuper la féconde place dans fon coeur : c'eft la règle morale de toutes les actions civiles &c politiques. Dans la Monarchie, les bras de l'autorité font néccfïaircmcnt divifés, fans qu'elle en foit affoiblic. Placé au centre du pouvoir, la balance de la jufticc a la main, le Monarque y pèfe les trois puiftanecs d'où dépendent cftcnticllcmcnt Tordre civil, la paix, &c les jouiflanecs, filles du travail & de l'induftrie. Les Tribunaux auguftes de la Nation rempliftent un des bannis, & l'autre cft occupé par la force gardienne du Trône & de l'Etat. Cet Etat ferait expofé aux dangers les plus funeftes , fi les puiftanecs eccléfiaftique, légiilative &: exécutrice , ne concouraient pas au même but. Cette maffia énorme d'autorité fagement répartie pour le bien du Monarque & des fujets, ne rend point le Clergé arbitre des Rois &c des Peuples ; elle ne donne pas aux Organes des loix le titre de protecteurs des loix, qui eft le titre cxcluûï du Monarque : les ferviteurs du Prince y font les fervitcurs de l'Etat ; ils ne peuvent faire ufage du glaive qui leur cft confié, que pour la défenfe &c la gloire de la Nation. Par cette fige combinaifon, les Miniftrcs des autels font Citoyens : les Organes des loix ne peuvent lçs éluder, les violer, ni en faire à leur gré de nouvelles. La puiffanc1 exécutrice n'a que le privilège de donner des ordres particuliers, ou de faire des règlemens Tome It fi provifoires, pour empêcher une foule d'affaires de languir, de multiplier les abus, ou de perdre les conjonctures les plus favorables pour agir; tk c'eft feulement lorfque la puiffance légiflativc ou les loix promulguées n'ont pas tout prévu. En fc dcffaififfant de la puiffance exécutrice, le Souverain cft toujours à la tête des loix. Ainfi le pouvoir de nuire eft nul, ou ne peut être que précaire. Tous lesTribunaux font aftreints à des formes fixes ôc confiantes dans la manière d'adminiftrer la jufticc diftributive, d'ordonner la pleine exécution des loix, tk de procéder à leur établilfement. La manière arbitraire ou indéterminée d'agir, feroit un obftacle éternel au bien. Le fléau le plus redoutable pour les peuples, feroit la tyrannie exercée a l'ombre des loix. Dans le Gouvernement monarchique, ce font les loix conftitutives de l'Etat tk les loix civiles qui détruifent la tyrannie, fi commune fous les autres formes d'adminiftration. L'autorité même des coutumes, fouvent trop étendue, ordinairement équivoque, prcfque toujours fondée fur un petit nombre d'exemples, &: par conféquent tyrannique, y eft (agement reftreinte tk fubordonnéc au pouvoir des loix, auxquelles les juges font obligés d'obéir comme le fimplc particulier. Le régime de ces trois puiftanecs fubordonnées ne fc reflembïc point ôc ne peut être le même : le régime du Clergé, fpiritucl par fi nature, paifiblc par caractère, eft bienfaifant par principe; la Religion ôc le Trône lui en font une loi facrée, ôc par conféquent inviolable. Le Paftcur qui abandonneroit fon troupeau pour briguer la pourpre tk les richefles, ou qui ne fauroit pas manier la houlette, feroit regarde comme indigne du troupeau confié a. fes foins ; fa garde exige la réfidence du Paftcur. Les Organes de la jufticc habitent le paifiblc fan&uairc des loix. Les camps tumultueux font le partage de la force armée. Aînfi, pendant que le Clergé rapproche l'homme de l'homme & tous les fujets du Monarque, la jufticc exécutrice ; gardienne des loix de l'Etat, répond de l'exécution des loix civiles, d'où dépend l'ordre intérieur, père de tous les biens ; ôc la force veille fur les frontières pour la fûreté de tous. Dévouée au falut de tEtat, cette puiffance doit être toujours armée*, fa vigilance doit prévenir les furprifes, repoufler la force par la force ; &c pour cela, il faut que l'ordre qui la fait agir foit abfolu, ôc aufti prompt que l'attaque. Le régime militaire eft aufti le plus fevere, le plus defpotique de tous. Mais fi les forces militaires font toujours actives contre l'ennemi, elles font toujours paflives envers le Monarque ôc les fujets : le falut public l'exige. Le point fixe de cette balance politique, cft l'oeil prévoyant du Chef fuprême, qui fait régner l'ordre Ôc la fubordination entre les trois Puiftanecs divifées ôc réunies. Quelque multipliés que foient les reftbrts dans une domination fi vafte , ils font tous fubordonnés les uns aux autres, ôc viennent aboutir a la main du Monarque. C'eft ainii qu'un méchanicien ingénieux, aidé feulement de quelques leviers, foulève des poids énormes, même avec une main foiblc. Une politique fublime exige que ces puiftanecs diftin&cs l'une de l'autre , foient en quelque forte rivales cntr'cllcs : en s'obfervant mutuellement, elles fe tiennent en équilibre ; l'Enccnfoir ne heurte point le Trône : la Noblcllc, qui marche a la gloire par le dévouement le plus généreux, prouve que le patriotifme triomphe dans fon amc : les Tribunaux dignes de la confiance du Souverain ôc des peuples, font tour-a-tour défenfeurs des droits du Monarque ÔC de ceux des fujets, contre les empiétemens de la cupidité. Dans la Monarchie, l'œil de la jufticc n'eft donc point celui du Cydope, qui ne s'ouvrait" que pour choifir fes victimes ; ôc les Tribunaux ne peuvent être comparés aux buijfons épineux, où la brebis va fe cacher pour éviter Eij la dent du loup, mais d'où elle ne peut fortit fans lailtcr la meilleure partie de fa toi fon. Chaque Ordre de l'Etat, gêné en quelque forte Se retenu par les trois autres, apprend à refpeétcr Se à craindre le pouvoir Se les loix, à faire le bien avec amour. Ainft, tandis que le Monarque tend une main fccourablc au peuple pour le tenir au-deffus de l'oppreflion, Se lui rendre fon courage avec fes droits, il appefantit l'autre fur les puiifanccs intermédiaires, pour les empêcher de S'élever trop haut, Se pour leur apprendre qu'elles ne font placées au-deflus de ce peuple refpectablc, Se fi méprifé fous le defpotifme, que pour être les inftrumcns de fon bonheur. Mais dans le partage que fuit le Monarque de fon autorité; le Légiflatcur fuprême fe réferve le plus beau fleuron de fa Couronne, la clémence. Il penfc comme Titus* que les loix puifées dans la Nature, ont pour premier objet la confervation de l'humanité.Titus, informé de la confpiration de deux Patriciens contre lui, les fait venir en fa préfence, Se leur confcillc avec affabilité de changer de deflein : m L'Empire, leur dit-il, dépend » des Dieux ; il ne s'acquiert point par des forfaits «. 11 leur pardonne, Se les renvoie avec des préfens. Lorfque la clémence a la force de la punition, le Juge qui punit cft coupable de la mort de celui qu'il condamne. Si les Tribunaux prononcent des Sentences de mort, ce n'eft pas non plus pour faire mourir des hommes; c'eft pour extirper les crimes. Mais lorfque la clémence fait ceffer le crime, fans faire périr le coupable, elle remplit toutes les fondions de la jufticc, qui ne fc réfoud à condamner à mort, que lorfqu'cllc ne trouve point d'autre remède. Voila comme la clémence fait taire quelquefois la loi du Monarque. Ce nouveau point de vue de la Monarchie eft le point vertical «le fon adminiftration, le vrai point d'appui de fa puiffance & INTRODUCTION. 37 le fceau de fa durée. L'unité de forces, l'unité d'intérêts, la bienveillance ôc fes retours, en font les arcs-boutans. En dïvïfant tout* dit le tyran, je me rendrai tout-puiffant. Soyons unis, dit le Monarque a fes peuples, nous ferons tous heureux. Ami de la liberté publique, dont le tyran cft ennemi déclaré, le Monarque obfcrve religieufement les loix qui fervent de fondement a fa puiffance; faYoumifïïon fait fa grandeur, ôc fon exemple apprend à fes fujets à les rcfpe&cr, a leur obéir comme à lui-même. Pour rendre un peuple l'inftrumcnt des grandes chofes, il faut qu'il puifle agir avec le zèle que donne la liberté, ôc avec cette union qui multiplie les forces. Les idées communes du bien public préparent a y travailler de concert : par-tout, l'amour du bien public uni a la liberté, la rend de jour en jour plus agi liante ôc plus lalutairc. Dc-la cet amour de la patrie ÔC de la gloire, qui cft le caractère propre des Notions qui vivent fous un Gouvernement monarchique. La (aine politique preferit à tous les Princes de fe ménager des médiateurs entr'eux ôc les peuples; autrement ils viferoient au defpotifme, Ôc travailleraient à leur propre ruine. Le principal vice du Gouvernement arbitraire , confiftc dans la diftanec prcfqu'infinie qui fc trouve entre le peuple ôc le Defpotc. H règne par la force, ôc ne fc foutient que par la crainte : il coupe lui-même les canaux qui conduifent les befoins, les plaintes, les gémiflemens à fes pieds ; &: quand il ne les couperait pas, les Satrapes, fes complices, ne manqueraient pas de le faire. Seuls maîtres , fculs juges de leurs efclavcs, feuls poflefleurs des terres, feuls participants au gouvernement, ôc prefquc toujours fans principes ôc fans mœurs, ils étouffent les voix, ils abufent avec impunité d'une populace ferve, qui ofe a peine revendiquer une part dans les fubfiftanccs qu'elle fait croître, ôc dans les foible» produits de fon induftrie découragée. Ces Satrapes, fcmrds à la Nature, fe hâtent de fe procurer des richencs ôc des jouiflanecs par tous les moyens pofiibles, attendu que leurs domaines font donnés, repris, prodigués ÔC arrachés tour-à-tour; ce ne font que des biens aulli précaires que les places du Miniftèrc ôc de la Cour. Cela doit être ainfi. Elevés tout-à-coup aux premières dignités, chargés de l'adminiftration de toutes les amures, cette élévation fubitc Ôc fortuite leur fait tourner la tête, ôc corrompt leur cœur. D'affranchis qui auroient pu, avec le tems, fc rendre dignes de ce bienfait, ils deviennent Miniftrcs indignes d'être affranchis ; ils ne rendent point jufticc , ils la vendent, & trafiquent de l'in j uni ce même. Loin de protéger le mérite ôc l'innocence, ils en conçoivent de l'ombrage, ôc les oppriment : ils ne connoiffent qu'un fcul lien, l'intérêt perfonncl qui les rapproche du Dcfpote : ils s'affocient à fes paflions, pour les exalter encore ; ôc tandis que Tibère dort ivre de joie, les Séjans éveillés commettent des attentats, qui font les caufes ordinaires des confpirations, des révoltes, des fcènes tragiques, fi fréquentes dans les Gouvernemcns arbitraires. La méthode des tyrans fubaltcrncs qui voient venir l'orage , ôc qui veulent s'aifurcr l'impunité, c'eft de furprendre des ordres vagues, qui fervent, au befoin, de fauve-garde aux crimes, comme les ayant autorifés : ces fauve-gardes deviennent dans les mains du peuple des armes contre le Tyran, C'eft ainfi que le pouvoir arbitraire, établi par la rufe, par la diftimulation ôc par la force, fur les débris des loix, de la liberté , de la propriété, ôc de la fureté pcrfonncllc , ne fc maintient que par la crainte, ôc ne fc nourrit que des dépouilles enfanglantées des peuples. Les Gouvernemcns mixtes préfentent d'autres abus non moins redoutables. Au moment où l'ambition des Grands penfe que Je comble du bonheur confiftc à jouir d'un pouvoir illimité, la Nation va fe trouver aficrvic au Gouvernement le plus arbitraire j cllc aura vingt tyrans au lieu d'un, qui tourneront à leur profit ^s divifions des citoyens, 6c qui humilieront les différens ordres de l'Etat les uns par les autres, afin d'élever leurs prérogatives fur la ruine commune de tous les privilèges. On n'a recours à la fraude qu'au défaut d'un titre folide : le titre du Monarque eft facré. Mais tel eft l'aveuglement du crime, qu'il fc compare a la vertu lorfqu'il eft impuni, 6c que plus il dégrade l'humanité, plus il fe croit digne de la vénération des hommes. Dans la Monarchie, la jufticc diftributive embraife tous les fujets dans fa bienveillance; en les appcllant pour témoins 6c pour juges de fon impartialité , elle leur permet des réclamations dans tous les cas échappés à fa furvcillancc, 6c des appels comme d'abus , dans ceux où l'intrigue ou la iaufieté auroit pu lui en impofer fous le voile de la candeur. Les follicitudes paternelles & les précautions du Monarque pour être inftruit de tout, ne fc bornent pas à ce que vous venez de voir : la couronne devient fur fa tête un aftrc puiflant, qui éclaire, protège 6c confolc à-la-fois ; elle s'occupe du bonheur du plus grand nombre. Cet aftrc bienfaifant dore d'abord le fommet où il cft fixé; puis il defeend dans les vallons, s'étend dans les plaines, porte la lumière 6c la vie aux êtres cachés fous le chaume ; 6c voici comment. Le Monarque fe multiplie par fes Miniftrcs; chaque Miniftre chargé d'une partie, a des correfpondans en fous-ordre; ceux-ci ont des furveillans, 6c tous rendent compte de leur conduite. Ainfi la Cour fuprême du Monarque, eft à-la-fois préfente dans chaque Province. La foiblcue du peuple trouve un afylc toujours ouvert contre l'oppreflion 6c l'injufticc des tyrans fubaltcrncs. Les Miniftrcs que le Monarque choifit pour exercer en fon nom les différentes parties de radminiftration civile, guerrière ôc politique, font les liens de communication entre le Prince &: fes fujets. Ces liens font formés d'une infinité d'anneaux que la confiance mutuelle rapproche fans celle : chaque anneau cft un point qui fixe l'oeil du Prince , Ôc qui l'éclairé par une gradation proportionnelle ôc relative, du fimplc au compofé, du plus puiifant au plus foible. Le premier anneau de cette chaîne politique eft dans la main du Prince, c'eft Vanneau Royal ; ceux qui fuivent en fe correfpondant, lui marquent les avantages du fol, les produits de l'induftrie, les cncouragcmcns dont elle a befoin, les degrés d'utilité de chaque clafle de la fociété. C'eft ainû» du moins, que des Miniftrcs éclairés Ôc fidèles doivent s'en acquitter : s'ils approchent du Tronc, ce doit être pour l'avantage de leurs concitoyens, pour offrir au Monarque l'hommage tendre , le tribut commun de l'obéiflàncc ôc de Pamour de fes peuples : s'ils s'éloignent du Tronc, ce doit être pour [rapporter à ces mêmes peuples, des témoignages certains de la protection Ôc de la munificence royales, A mefurc que les différens ordres de l'Etat traitent enfcmblc, par la médiation des Miniftrcs, des Magiftrats, des Tribunaux civils Ôc cccléfiaftiqucs, ils fc rapprochent du Prince, fentent accroître leur confiance dans ià bonté, 6V: leur attachement pour l'ordre établi, En failant de fir Cour un abri falutaire a tous fes fujets, le Prince reftitue au Trône fes vraies prérogatives ; il fait éclore les grandes vertus ôc les grands talens; les fcicnccs Ôc les arts s'cmpreflcnt de payer tribut au défît de bien gouverner : comme }cs fcicnccs ôc les arts , les vertus s'attirent réciproquement ; mais à la hauteur du Trône, elles attirent avec plus de force celles qui font au-dcftbus. La grandeur du Prince fait éclore celle de fes fujets : d'une part, elle lui fait rechercher, reconnoître ôc placer les ames ÔC les efpnts fupérieurs dans leur fphère naturelle. En Er* donnant à chacun fon genre, c'eft donner a chaque plante le terrein qui lui eft propre, ôc l'art fuprênie eft de bâtir fur le fonds de la Nature. D'autre part, le difeernement du Souverain infpirc * tous les cœurs le defir ardent de contribuer à là gloire, ôc ambition d'y participer. Il y a donc une électricité royale, comme une électricité phyfiquc, dans l'une ÔC dans l'autre, le moindre mouvement fc communique avec rapidité, depuis celui dont la main approche le plus du globe, jufqu'à celui qui eu cft le plus éloigne. Voilà pourquoi dans la Monarchie , les mœurs font douces ÔC paifiblcs ; l'urbanité y preferit les ufàgcs -, les fcicnccs ôc les arts, comme naturalifés par cette conftitution, y produifent de plus grands efforts Se de plus grands fuccès. La paix , ce triomphe augufte des Rois, maintient la tranquillité au-dedans ôc au-dchors de l'Empire; des leçons de modération ôc de fagelfc en rendent les fruits durables. Quel triomphe pour une amc fenfible, de pouvoir fc dire à foi-même, l'émulation générale* la félicité publique & ma gloire font mon ouvrage! Et qui pourroit ne pas aimer, ne pas fervir, refpcctcr ôc bénir l'autorité,protectrice de la liberté, de la fureté ôc des propriétés de chaque citoyen? Cette jouifiance ÔC ces fentimens de gratitude font inconnus à la tyrannie. C'eft le Monarque qui cft grand, puiffant ôc heureux. PlàCé à la tête de la grande Famille, fon règne offre l'image du Gouvernement paternel & de la piété filiale. Ses peuples trouvent en lui toutes les reflburccs ôc tous les foulagcmcns que des enfans bien élevés, ôc dociles à l'honorable joug des loix, peuvent cfpércr de leur foumifïicn raifonnablc : avant même de leur commander des chofes iuftes, il les met dans la nécedïté d'obéir par l'acquiefccmcnt de la raifon. S'il promulgue des loix , il dit, comme Théodofe à fes Coilfeillcrs : » Les Ordonnances que je vais donner feront votre gloire* ma fureté & le bonheur de mes peuples «. Tome /, Vous m'objecterez peut-être que je n'ai montré la Monarchie que tous le point de vue qui lui eû favorable , tk que j'ai gardé le filcnec fur les charges que le Monarque impofe a les peuples. Je lais que le premier devoir de l'IIiilorien cft: d'être vrai : la vérité va vous répondre pour lui. Les femmes confacrées volontairement a la formation d'un revenu public perpétuellement exiftant, affurent tk rcmpliifcnt les droiis du Monarque, pour l'entretien de fa perfonne, celui de fa famille, de fa Cour, du fallc de repréfentation, .ainfi que peur toutes les dépenfes des falariés de l'Etat : ces fommes, qui doivent être en proportion avec cette multitude de befoins, fuppofent un grand revenu, ôc par conféquent de grandes charges fur les peuples. Mais vous favez aufii qu'un grand Etat a de grandes reifources, ou, pour mieux dire, il les réunit toutes. Si les grandes charges font proportionnelles tk relatives aux produits féconds du fol, de l'indiutrie perfectionnée, des facultés naturelles ou acquifes des fujets; quelque multipliées, quelque étonnantes que foient ces charges, dans une Monarchie bien ordonnée, elles necrafent jamais un peuple ; elles s'arrêtent au terme préfixe. Une com-paraifon va le prouver. Si le Monarque cft dans la néccfîité d'impofer fes fujets , il cft dans le cas de tous les autres Princes, a une différence près : ce n'eft pas parce qu'il le veut; c'eft parce qu'il le doit, pour l'avantage de tous. Peignez-vous le folcil dans un beau jour, lançant fes rayons fur la terre, ôc pompant par leur activité des vapeurs qui s'élèvent imperceptiblement dans la région de l'air. Toutes ces vapeurs y doucement ôc pourtant efficacement attirées, montent, fe raftinent, fe fubtilifent, s'unifient, ôc , dirigées par les vents, vont, en retombant foit en pluie, foit en roféc, féconder ces INTRODUCTION. 43 mêmes terres, & lcur rendre ces lues que le folcil n'avoit attires 9*W pour les reftituer avec ufurc. Tel cft ordinairement l'impôt dans la main du Monarque. C'eft avcc douceur & avec force que le folcil élève ces vapeurs : c'eft toujours avec bienfaifanec , mais avec efficacité, que le Monarque perçoit les impôts. Ce n'eft pas pour lui que le folcil attire ces lues Ôc forme ces nuages qui éclipfent quelquefois fa férénité pour un moment : ce n cft pas pour fon propre compte ôc pour fon avantage particulier, que le Monarque recueille l'impôt qui provoque quelquefois une aigreur paftàgère ; c'eft pour fon peuple, aux yeux duquel, comme le folcil, il cft limage vifible de la Divinité ôc le miniftre fcnfiblc de fa providence. Ce n'eft pas du fein des terres arides ôc defféchées, mais des terres grades &c humides que le folcil tire ces vapeurs : ce n'eft pas du fein de l'indigence ôc de la misère que le Monarque tire les rcfloiirccs de l'Etat : c'eft le fuperilu, ôc non l'exact néccilàire qu'il veut percevoir. C'eft pour les répartir, non au hafard ôc indiferètement, mais avec intelligence, avec diferétion, ôc proportionnellement a rous les befoins, que le Monarque, comme le folcil, les ditlribuc. Ce n'eft que rarement que l'éclair brille ôc que la foudre fe forme au fein de ces nuages : nouveau rapport ôc nouveau point de comparaifon entre le folcil ôc le Monarque pacifique par caractère, ôc redoutable par néceftité. Mais terminons ce parallèle par un rapport plus frappant encore. L'atmofphcrc du folcil, proportionnée à la grandeur du corps qu'elle entoure, s'étend au loin; ce le folcil tournant fur Çpa axe, ôc la forçant de l'accompagner dans fon mouvement de rotation, comme, l'air accompagne la terre , frappe au moyen de ce levier tous les corps qui fc rencontrent dans la direction de Fij ce mouvement : les corps y refirent par leur maft'e 8c par leur inertie; mais toutes les planètes font obligées cîc céder a cette action, de fuivre le fens du mouvement qu'elle imprime, 8c de fe ranger ou dans le plan, ou très-près du plan de l'Equateur folâtre. Telle cft l'idée que l'on doit fe former du Monarque 8c de l'impôt : c'eft dans la Monarchie feule qu'un Roi, fans s'avilir, rend compte a fes fujets des fecours qu'il en a reçus, du bien qu'il leur a procuré , 8c qu'il prend l'engagement de leur en faire davantage par la fuite : c'eft le cœur de la Nation qu'une adminiftration bienfaifante réchauffe; 8c c'eft dans fes entrailles qu'un régime doux, 8c cependant vigoureux, porte la force 8c la vie. La Monarchie bien ordonnée cft donc l'art fubïime d'allier les droits di Trône avec les devoirs de la Royauté : la même union qui identifie l'amc avec le corps, y affocic, pour ainfi dire, le Monarque aux fujets, ôc lui fait penfer qu'il leur doit à tous la tendrefle des mêmes loix ôc la jufticc des mêmes droits. Ces vérités primitives font gravées dans le cœur des Monarques : ces fentimens ne peuvent s'affoiblir ; ils les tranfmettent a leur poftérité avec les loix conftitutives de l'Etat. Je dois en conclure, que la forme de Gouvernement la plus naturelle , la plus douce, la plus fige, cft aufti la plus convenable à tous les peuples, fans exception, C'eft le jugement équitable que Dion Cbyfojlôme* moitié Grec, moitié Romain , en portoit, dans une fiction poétique Ôc morale qui fera plaifir a nos Lecteurs. » Il crée une montagne, dont » s'élèvent deux fommets : l'un, qui touche aux cicux , eft » environné d'un jour pur ôc fercin ; l'autre , beaucoup plus bas, »? s'arrête au milieu des tonnerres Ôc des nuages. Ces deux fommets » font le féjour du pouvoir légitime ôc du pouvoir arbitraire, de la » Royauté ôc du Defpotifme. » CeUû du Defpotifme eft une citadelle cnfangîantéc : fon *5 trône eft très-haut; mais fous ce trône cft un abyme : fon ,5vifagc cft araCnt Se fombre , fon œil inquiet, fes manières "fauvages; il cft à-la-fois audacieux Se lâche ,'infolcnt & timide; » il menace Se pâlit : il arrache de for, & le difiipc ou l'enfouit : "auprès de lui cft la flatterie, qui lui fourit Se qui le perd, qui » confpire en carénant. » D'autre part, la Royauté a une figure pleine de majefté Se de » charmes : fon trône cft éclatant, fa robe blanche, fon lceptre »3 d'une matière brillante 6V: pure : elle voit autour d'elle des »a monceaux d'or Se de fer; mais elle leur préfère les fruits 82 » les moiftbns : près d'elle eft la Jufticc, dont le regard cft à-la-11 fois impofant Se doux ; le Guiic du Gouvernement, attentif Se » févère ; la Paix qui fourit avec grâce, la Raifon qui iert de » Miniftrc , Se la Loi en cheveux blancs, portant un feeptte d'or, »s dont rien ne peut combattre la force Anathèmc au lâche qui flatteroit le defpotifme 1 C'eft un ulcère formé dans le cœur des Princes, qui dévore les peuples, jufqu'à ce qu'enfin il confume ceux qui en font atteints. Nous panons au cinquième 6c dernier Problème. Le droit d'élire un Souverain cjl-il préférable au droit de fuccejpon? Dans les Etats où le Souverain cft électif, le peuple, maître du choix, prétend que faire des Rois, c'eft être plus que Roi. Cette prétention eft un délire. Si le peuple, croyant fc donner un père dans un chef fuprême, fe donne un tyran , il paiera chèrement cette prééminence précaire. Ouvrez les faftes du monde, fixez fucceftivement vos regards fur les règnes des particuliers devenus Princes par voix d'élection : à peine en trouverez-vous dix qui aient juilinc le choix du peuple, Se répondu à la confiance dont ils avoient etc. honorés. ■Kt INTRODUCTIO N. Pans un Etat où chacun peut afpircr à la fuprême puilTancc, la voie cics armes cft la voie la plus turc pour y parvenir, ÔC c'eft: même la feule ; chaque grade militaire cft un degré d'autorité Ôc de commandement. Dans la robe, au contraire, chaque degré cft un cfclavage; ôc d'ailleurs il ne s'agit pas ici d'élire un Doge. Chaque degré de commandement cft un degré de puilTancc que l'on acquiert fur fes concitoyens , de forte que l'on peut aller en ligne droite jufqu'au tronc : mais combien d'orages a-la-fois ne s'élèvent-ils pas fur la route qui y conduit? Des prétendans armés, rivaux Ôc ennemis, deviennent les fléaux précurfeurs de la patrie qu'ils afpirent à gouverner. Pour être digne de commander aux autres, il faut être capable de commander à foi-même : l'ambition domine les compétiteurs, ôc l'ivrcfic du pouvoir cft aufti funefte que celle de la liberté. De L; grandeur pcrfonncllc aux malheurs publics, il n'y a qu'un pas dans les royaumes électifs, encore cft-il gliliant. L'ambition & la difïïmulation marchent cnfemblc; l'ambition cft agiffhntc, la diftimulation cft ruféc. Si l'ambition fut fortir l'énergie des caractères^ elle étouffe fouvent les vertus fociales. Les Chefs des Nations ne peuvent être grands, ni les Nations heureufesque par elles; elles font douces, ÔC l'ambition cft hoftile : un feu qui échauffe, qui agite, qui dévore le cœur,'n'eft point cette lumière qui éclaire les pas, ni cette modération qui les conduit, ôc qui indique la voie en montrant les dangers. Cette lumière fi défirable ne peut naître du chaos des pallions; leur trouble qui exclut la réftexion, banjuit néccffaircmcnt la fagefte. Pour refufer les offres d'un parti qui proclame, pour ramener les cfprits, appaifer les brigues, les (éditions, ôc foumettre les troupes au devoir, il faut avoir les vertus éminentes de Germankus. Peu de Généraux préfèrent, comme lui, la gloire d'être citoyen ôc fujet fidèle, à la facilité de s'emparer du trône. Prcfque tous les Etats électifs rf ont qu'un théâtre, dont les larmes des Electeurs ont payé les frais : c'eft la fuite naturelle des fa&ions. Entr'clles, ^1 en cft une qui défefpcrc de prévaloir fur les autres, elle fe détache, elle oublie le bien général, &e plus jaloufe de nuire a. les rivaux que de fervir la patrie, elle fc range autour de celui qui la paie le mieux. A Huilant, il n'y a plus que deux partis dans l'Etat, diftingués par deux noms, deux bannières Se deux mafqucs divers ; celui de ïam.'uïon $c de la cupidité. Ces noms, quels qu'ils foient, ne fignifient jamais que Royalijïcs Se anti-Roy'aUjicss c'eft-à-dirc, guerres eiviles. C'eft le moment des grands complots Se celui des grandes fecouftes : c'eft la réflexion d'un homme célèbre, ôc c'eft aufti une vérité de fait. Dans les royaumes héréditaires, la jufticc commutative conftirue le Prince; la jufticc dijlnbuùvc le ibutient; le droit de fucceftion le perpétue; les Princes y font les tuteurs des peuples, de jamais leurs tyrans. La jufticc y cft la mère des Rois, les Rois y font les pères de leurs fujets, & leurs fucccîTcurs, quoique fils aînés de la Nation, ne lactificnt jamais l'intérêt commun au droit barbare de primogéniturc. Ils appartiennent autant à l'Etat, que l'Etat leur appartient; il y a une laifon il intime entr'eux, que l'un ne peut fe féparcr de l'autre, fins fe nuire réciproquement. Dans les Etats électifs, le Prince élu penfe ne devoir fon exaltation qu'à fes titres pcrfonncls, Se aux fervices qu'il a pu rendre : clans le Gouvernement héréditaire , le fuccelfeur croit que fa conduite doit réalifer les droits que celui de la naiftanec lu: donne au trône de fes ayeux Se à l'amour-des fujets. Cette penfée falutairc lui fait regarder fes Etats comme un patrimoine commun, oc la patrie comme une grande famille confiée à fes foins. En fe faiiant un devoir des intérêts communs, il ajoute au bien-être actuel; Se pour le rendre durable, (k prévoyance porte Tes regards fur l'avenir. C'eft l'crfct naturel du fendillent de la propriété. Confultcz toujours l'hiftoirc : elle vous dira que c'eft dans les Monarchies héréditaires où. elle trouve le plus grand nombre de Princes juftes, modérés, &c fagement courageux. Le Prince héréditaire, content de fes domaines, ôc d'une puifiance fondée fur l'ordre, les mœurs, les loix, l'amour &: l'obéiftanec, prend la modération pour règle invariable de fa conduite. Son véritable intérêt cft d'être bon ; il l'cft par principe. La douceur a des avantages inappréciables; il s'en fait une vertu, il eft doux ôc humain. Quand l'autorité eft plus douce, l'obéiflancc cft plus fùrc; elle réunit l'amour des peuples aux rcfpccTs des Grands, ôc l'unité de pouvoir opère le bien fins obftaclc. La fagefic courageufe du Prince, fait défendre avec majefté l'honneur de fon trône & la caufe de fon peuple; ôc quand le devoir lui parle, il n'écoute que lui. Mais fa modération commence toujours par employer les armes de la vérité ôc de la raifon; ÔC fi elles font'impuiffantes, il a recours a celle de la jrflicc coéreitive. Il déploie alors fes forces de terre ou de mer, fans infpirer d'alarmes aux Princes fes alliés : fà caufe cft juftc; c'eft la défenfede l'honneur outragé, ou de l'infraction des droits naturels aux Nations. S'il emploie fes forces maritimes, il conficre fon pavillon a la fureté des mers, contre un defpotifme exclufif. 11 veut que le commerce foit aufti libre que cet élément, qui n'eft point, qui ne peut être le patrimoine d'un feul, ôc qui appartient également a tous les peuples. Mais, aufti modéré dans lés fuccès que dans fi conduite ordinaire , l'infortune ôc la défaite de fes ennemis font une cfpèce d'afylc, devant lequel tombe ôc s'arrête la colère du fage. Il n'avoit pris les armes que pour rétablir l'ordre; il les dépofe dans le temple de la Paix : fa gloire la plus chère eft de pacifier ôc non de conquérir. La modération modération cft la preuve la plus fûre de la jufticc. La Nation ÇttiiTufç pas de tous fes droits Se" qui fait tempérer fa vengeance, ftta toujours la plus refpc&ablc aux yeux de l'humanité même la plus fage aux yeux de la politique. La guerre finit toujours gloricufcmcnt, lorfque le pardon la termine. Les Romains, quoique ufurpateurs, favoient fc faire de leur force un droit légitime : d'abord ils fc faifoient craindre par leur grande puiffance, enfuite ils fe faifoient aimer par lCUr douceur ôc leur jufticc. Ils faifoient de l'ufurpation un contrat avec les peuples fournis, ôc légitimoient en quelque forte leur domination. Remontez a l'origine de rétabliffemcnt des* Francs dans les Gaules : la facilité qu'ils curent de s'y établir, vint de la modération avec laquelle ils usèrent de la victoire; fc contentant du partage des terres, donnant aux Gaulois la faculté de fe natura-lifer Francs, les admettant au rang des Leudes ou nobles, les laiflant vivre fous les loix Romaines, confervant à l'Eglife fes biens, fes privilèges, ôcc. Cet cfprit conciliateur ôc cette gêné-rofité cara&érifcnt encore les Francs d'aujourd'hui. Mais, direz-vous, s'il cft dans la nature une probabilité de fuccès pour les projets que le zèle éclairé forme, que la prudence guide, Ôc pour tous les efforts que la raifon accompagne ; les armes font journalières, ôc fi votre Prince ne peut arrêter les entreprifes de fes ennemis, il irritera leur audace; la caufe jufte fera fubjuguée par la force in jufte, ôc vos prétendus fuccès feront des malheurs réels. La chofe eft pofhblc : vous venez de me montrer le mal, je vais en indiquer le remède- Le Prince imprudent s'endort fur l'événement qui le flatte, &c il cft lâche dans l'événement fâcheux : comme l'autruche que l'on pourfuit, il cache fa tête, oublie fon corps, expofe Tome I> G fa gloire, ôc laine en danger le falut de l'Etat. Mais le Prince Lige eft le même dans le bon Ôc le mauvais fuccès; le fage combine. Il n'a point femé les malheurs fur les champs de l'Europe : fes frontières ne dévorèrent jamais les domaines de fes voifins ; ils font fes amis , ils deviendront fes auxiliaires ; il prendra fa revanche Ôc fera plus heureux. L'injuftrce de l'agreflcur cft , dans l'état de fociété où les Nations font aujourd'hui entr'cllcs, ce qu'eft , dans la fociété civile, la punition du coupable qui a troublé l'ordre public par fes crimes, Conféqucmmcnt, le Prince foible doit trouver un appui , ôc Pinjuftice des vengeurs. Voila l'origine de la jufticc entre les Etats ôc les fociétés particulières. La guerre punit ôc réprime les attentats des uns , comme la loi Ôc l'autorité puniftent ôc répriment les forfaits des autres. S'il cft vrai que les Rois, pour s'affermir fur le trône, aient befoin d'infortunes, c'eft fans doute parce qu'ils s'en fervent comme d'une grande leçon; ôc, en le fuppofant, la mauvaife fortune leur devient fouvent plus utile que la bonne. L'Europe pleure encore la perte d'une Héroïne chrétienne r qui fut l'ornement de fon fexc ôc le modèle du nôtre : fes premiers pas au trône furent pour elle la première leçon du malheur. L'héritière de Charles VI, preffée de toutes parts, va chercher un afylc dans un royaume qui avoit été jufqu'alors recueil de la fortune de fes ancêtres, ôc le fléau de leur ambition. Qui n'admircroit ici le pouvoir de la vertu malheureufe > Tous les coeurs s'enflamment a fon afpcct d'un cnthoufiafmc de zèle ÔC de fidélité : bientôt la face des chofes change, Ôc l'Héroïne ramenant la terreur du fond de la Hongrie, repoufte fes ennemis ÔC rejette la guerre fur leurs frontières. La bonté de Titus Ôc la fageffe de Nerva rcfpiroient dans le coeur ôc dans l'amc de cette femme forte ; ôc tandis qu'elle foumet fà raifon à la foi, la prudence délibère , fa fermeté exécute ; elle triomphe de tous les périls fans oftentation : la munificence Wyalc reconnoît Ôc récompenfe tous les fervices : mère du peuple, clic defeend du fein de la grandeur jufquc dans les abymes de la misère, s'inftruit par elle-même de tous les befoins, fait couler le fuperflu du trône fur les malheureux qui manquent du nécef-fairc; elle fait plus encore : intimement perfuadée que l'autorité la plus juftc cclTc fur ceux qui ne pofsèdcnt rien, ôc que les loix coéreitives font impuiflantes a leur égard, elle diftribuc aux pauvres citoyens, des pofteftions pour les faire fubfifter convenablement par le travail. Chef-d'œuvre de la prudence humaine ! cette grande Princclte veut que chacun pofsèdc quelque chofe, afin que chacun s'inté-refte à la tranquillité, à la confervation de tous. Il y a entre le fouverain Chef & fes fujets, un pacle tacite, mais Jacre, par lequel le premier s'engage à fecourir d'autant de degrés de force, qu'on aura fourni de parts à la majje générale des contributions. La Jufticc cliftributive le dit à tous les Princes : l'Impératrice-Reine s'y conformoit. Mais le ttéfor impérial n'auroit pas fufli à fes libéralités : la vraie charité cft induftricufc j elle pourvoit au befoin des pauvres avec les deniers de la force publique, ôc fait des prefens à fes amis, aux véritables grands, aux citoyens vertueux , avec le revenu de fon patrimoine. Leçon fublime , qui enfeigne aux Rois à fe confidérer comme les pères des pauvres, ôc à ne point fe faire d'amis aux dépens de leurs fujets 1 Ces traits de bienf'aifancc éclairée ne font pas les feuls rapports de Marie-Thérèfe avccNerva; elle prévient, comme lui, de nouveaux troubles dans l'Empire, par l'adoption de Trajan. Jofcph II* co-Empcreur, fe dérobe d'abord à l'Etat, pour puifer dans l'étude de la morale ôc des loix, les vrais principes de jufticc ôc de bonté que les Princes doivent polfédcr éminemment, avant de chercher Gij dans une politique devenue néccflàirc, d'autres plans de grandeur., Ferfuadé que la connoifiance des hommes doit être la grande feienec des Princes, Jofcph II voyage fans fafte comme Julien* ôc penfe comme lui, ne pas acheter chèrement des connoiflances utiles à l'art de régner, par les fatigues inféparables d'un voyage de plus de deux mule lieues. Que de morts l'Autriche éprouva en perdant Marie-Thérèfe \ Mais le pouvoir fuprême de la vertu ne meurt point; il cil grand au milieu de la dcftnictîon. Les vertus de PHéroïne chrétienne &c celles du Fils de l'immortel Léopold* fucées, pour ainfi dire, avec le lait, font devenues fcmblablcs à ces caractères tracés fur Pécorce des jeunes cèdres, qui font partie d'eux-mêmes, croiffent avec eux, &: ne s'effacent jamais. Ces vertus héréditaires ornenu déjà cinq Trônes a-la-fois. Mais revenons au Gouvernement héréditaire , qui cft, fans contredit, le plus avantageux de tous, aux fujets d'une Monarchie bien ordonnée. i°. C'eft le fcul où il n'y ait jamais de prétendans a la fouve-raincté ; il ne peut donc y avoir de rivalité, de divifion ni de corruption pécuniaire pour l'obtenir : par-tout où il n'y a point de corruption, il n'y a point d'intrigues ni de crimes publics. a,*\ Le règne de la paix & du bonheur cft plus folidement établi? où chaque particulier, protégé par la loi gardienne de la liberté Ôc des propriétés, jouit de l'une ôc de l'autre fans trouble ôc fans inquiétude. 3P. Le Monarque héréditaire ne meurt jamais : fes droits, confacrés d'avance, font confervés en entier pour l'avenir comme pour le préfent : fous cette forme de Gouvernement, les grands défaftres ne font jamais en concurrence avec l'époque des grandes profpérités : fon autorité cft éclairée, fans être jamais-combattue ; les organqs de fa volonté en font les Miniftrcs, Q\i ■ la jufticc règle les effets de la puilTancc, il n'y a point de combats acs propriétés générales contre l'avidité (ans fcrupulc ; on n'y Voit point de réparations douloureufcs des membres du corps politique, ni de diminution de forces, de reffourecs, de richefles : chaque jour, au contraire, cft une augmentation de puiffance réelle, publique &; particulière. 4°. Digne du Trône de fes ancêtres Ôc de la confiance de fes fujets, le Prince héréditaire fe perpétue dans la poffefïion d'infpircr l'eftime a fes voifins, Ôc la terreur a fes rivaux. Il croiroit annoncer a fon peuple la difette de fes propres vertus, en fc parant de celles de fes prédéceffeurs : il laiffe les palmes ÔC les lauriers a ceux qui les ont mérités, & fe montre capable d'en moiffonner lui-même. Les vertus de fes pères lui fervent de modèle Ôc non d'abri; il profite des lumières acquifes, pour obtenir les perfections de fon rang; il fait que la fouveraincté n'eft un pouvoir, que parce qu'elle eft en même-tems un devoir, Ôc qu'en fuccédant à l'un, il lui eft impoftîble d'abdiquer l'autre. Mais, direz-vous, le fang peut dégénérer ; rien n'eft plus rare qu'une fuite de vertus héréditaires. En général , lobjeétion eft fondée ; mais elle ne l'eft pas toujours dans les Gouvernemcns héréditaires-, ôc c'eft ce qu'il faut démontrer. Un Prince né pour être le créateur ôc le légiflatcur d'un Empire fans conftitution fixe, fans loix, fans moeurs, fans induftrie, doit néccflaircmcnt être un Numa, un Charlcmagnc, un Alfredr'j un Pierre I. Avec de grandes lumières ôc les ailes du courage, il doit voir ôc planer comme l'aigle. Son courage ferme Ôc doux doit être celui de la perfévéranec, ÔC ce courage eft le plus rare de tous. Mais ces grandes qualités ne font pas abfolumcnt néceffaires dans une Monarchie : par fa conftitution propre ôc fes contre-poids, cette grande machine marche, pour ainfi dire , d'elle-même, ôc fe foutient par fa force, qui cft l'énergie de fou régime. Sous des Princes fainéans 6c infoucicux, les contre-poids peuvent déranger fon balancier politique, 6c retarder fes ofcilla-tions; mais vous ne devez craindre ni foubre-fauts, ni convulfions d'Etat ; la bonté de fa conftitution en cil le garant. Dans cet état des chofes, il fuffit pour le jeu plein 6c entier de la machine, que le Prince héréditaire veuille feulement le bien, pour que le bien s'opère, 6c fon intérêt propre le lui fait aimer 6c vouloir. Il n'eft pas néceflairc qu'il ait les yeux de l'aigle, ceux de l'homme lui fuffifent. Voir & entendre : voila les deux grandes règles de toute cfpècc d'adminiftration publique. Un Prince, quel qu'il foit, doit obfervcr plus qu'il n'agit; car plus il obfcrvc, moins il a befoin d'agir : l'oeil du Souverain porte par-tout la vigilance, l'ordre, l'exactitude : rien ne donne plus de fécurité que de voir ce qui cft, comme rien ne donne plus de loifïr que de faire ce qui cft utile. C'eft la vanité qui fait taire les chofes d'éclat ; c'eft l'amour feul du bien qui fut faire les chofes utiles. Cet amour diminue le bruit pour augmenter l'effet, 6c fe garde bien de tapifler cn-dchors. C'eft ce qu'un Prince même borné, peut Elire, 6c ce qu'un grand homme ne fait pas toujours : le grand homme n'eft fouvent tel que par amour de la gloire ; l'amour du devoir lui cft infiniment préférable. Vous objecterez peut-être encore , que le Gouvernement électif cft le plus avantageux a tous, puifquc chaque particulier peut afpircr a devenir Prince, 6c quc.ee droit qui fait autant de Princes qu'il y a de Sujets, contient le Prince élu dans les bornes d'une autorité raifonnablc. Les objections fpécieufes ne peuvent nuire aux vérités prati-. ques. Danstcs royaumes héréditaires, le voeu commun confacre la loi de l'hérédité; il n'y a point de fuperfétation de pouvoir; les Peuples y font aftbciés â une filiation de Souverains , qui perpétuent leur félicité par de bonnes loix. Dans ks Gouvernemcns électifs , la corruption ou la force détermine un peuple libre à fe décider fur le choix d'un Maître ; mais que doit on attendre de la force & de la corruption? Si la forme élective eft la plus avantageufe aux particuliers qui ont de l'ambition \ c'eft par-là même que cette forme de Gouvernement' cft vicieufe, &: que la loi héréditaire lui cft préférable ; celle-ci étouffe, ou du moins clic enchaîne l'ambition. Le Prince élu, direz-vous, fera reconnoiftant tk retenu dans les bornes d'une autorité raifonnable. Cela devroit être ; mais la fuppofition cft détruite par le fait. L'orgueil accompagne le pouvoir fubit ; tk cet orgueil n'eft point ce fentiment noble qui conduit a la vraie grandeur. L'orgueil cft toujours dangereux quand il vient du rang : il n'eft utile que quand il émane de la fierté de caractère qui vient de l'amc. 11 faut voir les hommes tels qu'ils font, dans les différentes circonftanccs de leur vie ; ils changent prcfquc tous, en changeant de pofitions. Le militaire s'eft fait une habitude de la guerre : plus d'une fois il a mefuré fes forces, tk il leur doit fon élévation. Le régime militaire cft defpotiquc : le Chef élu fera entraîné par ce penchant fecret, prcfquc irréfiftible, qui porte l'homme a étendre, à abufer de l'autorité, afin d'acquérir peu-a-peu ou tout-à-coup tous les genres de fupcrjgrité dont il fc fent fufccptiblc. Le cœur humain cft fut comme cela, tk vous ne le changerez pas; l'cfpérer, ce feroit fe tromper foi-même : chajfe\ le naturel, il revient au galop. Nous l'avons démontré : les ambitieux, les ufurpatcurs, les brigands qui ont fournis la terre, font tous partis des mêmes principes,&: tous ont fuivi la même route. Les preuves que nous en avons données, ont été puifées dans l'Hiftoire des Hommes &: des Empires, tk rien ne peut infirmer la vérité des faits. Erafiftratcs nouveaux , vous brûleriez toutes les archives du monde politique , fans que pour cela l'hiftoirc des grandes jtf INTRODUCTION. révolutions rcftât cnfcvclie fous leurs cendres : la Tradition orale fupplécroit à la redoutable Chronologie des longs malheurs du genre humain- Mais réfumons cette Introduction. L'influence des tempéramens individuels fur les caractères particuliers eft bien démontrée : celle des Gouvernemcns fur les caractères nationaux, l'cft aufti. Vous avez vu naître l'homme avec un germe de vertu, ôc devenir vertueux après s'être étudié lui-même, après avoir connu fes devoirs envers fes femblables, ôc contracté l'habitude de les remplir. Les devoirs commencent avec la réunion qui préparc les fociétés ; ôc les obligations réciproques s'accroiftènt a mefure que le befoin s'en fait fentir aux aflbciés. Les devoirs de l'homme , relativement aux êtres de fon cfpècc , font renfermés dans l'obligation rigoureufe de faire ce qui convient le mieux à la fociété. Cette obligation, dont les préceptes font humains, ôc dont la lanction cft divine, renferme toutes les vertus pratiques en excluant tous les vices. Gardez-vous bien de croire que ces vertus ne font que des inftitutions de convenance ; ces vertus font les relations faintes de l'homme avec fes femblables, ôc de tous les hommes avec le Créateur \ c'eft fur ces relations que la bafe ôc le maintien de l'ordre font établis, (Z) La feience qui conduit à cette connoiflanec (Impie , mais fublime, c'eft la morale, qui n'eft autre chofe que la logique facréc de la vertu. Cette morale confiante ôc univerfcllc, qui tient cftentiellcmcnt à la nature de l'homme , tient de même a la nature des fociétés : elle eft la. règle de toutes les actions honnêtes ôc utiles ; elle emb rafle donc la confervation , les jouillanccs paiftbles ou le bonheur commun de l'cfpccc humaine. C'eft a ce double but, conforme à celui de la Providence, que tontes les inftitutions fociales, le Code naturel, le Code religieux, le INTRODUCTION. 57 le Code civil, toutes les actions publiques ôc privées doivent fc apporter Ôc fc fubordonner. Vous avez vu comment les principes de Tordre, bafe de la morale, fc détruifent à mefurc que l'amour des richcfl es s'introduit ; comment les richefles, devenues l'objet unique de l'ambition, fe confondent dans l'efprit des peuples avec les honneurs ; comment elles corrompent les Citoyens qui les pofsedent, ÔC les particuliers qu'elles fafeinent ; comment les riches afpirent à l'honneur par le lucre ; ôc comment enfin l'honneur de profeflion , abjurant fes prérogatives illuftres , fe détourne, s'obfcurcit ÔC fe perd dans les routes de l'opulence ôc de la faulTc confidération. Nous en avons tiré deux corollaires importans : les Nations ont de bonnes moeurs, quand elles ont de fages loix; ôc les Gouvernemcns deviennent par-tout les premiers corrupteurs, quand, par leur nature, ils font corrompus. Cette conclufion nous a conduit à l'analyfc fuccinte des différentes formes de Gouvernement; ôc après les avoir comparées toutes, ôc appliqué fuccclTivemcnt à chacune cette règle infaillible ôc commune, d'après laquelle on doit les condamner ou les abfoudrc, nous avons dû donner a la Monarchie bien ordonnée la jufte préférence qu'elle mérite a tous égards. Cette règle d'après laquelle nous avons porté notre jugement, eft ce traité éternel ôc irrévocable entre les hommes, qui fubfiftc encore lorfque tous les autres font détruits : comme il n'eft point l'effet d'une convention, aucune convention contraire ne peut y déroger, ni l'anéantir. Je veux parler de l'humanité, la première loi de toutes les ames, à qui la nature raifonnablc n'a donné fon nom, que parce qu'elle cft écrite dans tous les coeurs. Elle doit être la loi fondamentale de tous les Gouvernemcns; elle règne fouverainement avec la Monarchie qui cft le modèle de leur perfection. Tome I, D'après ces prémiftes , nous allons entrer, le flambeau a la main, dans la vafte carrière que nous offre l'Hiftoire de Ruflic: les Princes dont nous apprécierons les vertus ou les vices, n'ont plus ni côurtifans ni flatteurs; & leur poftérité plus juftc, plus éclairée qu'ils ne l'étoient, les mettra avec nous a leur véritable place. Mais en blâmant leurs fautes, il faut les plaindre ; ils étoient à-la-fois dcfpotes &: barbares. Si c'eft la marche méthodique de la raifon 6c les principes de la morale qui doivent régler la conduite des hommes de tous les états, on doit aux erreurs accréditées le rcfpccl: de les combattre. La grande, 6c peut-être ]a plus utile fcicncc des Princes, confiftc à favoir profiter des évènemens qui les ont précédés : la connoiftanec des fautes de leurs prédécefleurs, les conduit à des actions louables qui fervent d'exemple à ceux qui leur fuccèdent. * ÉTAT POLITIQUE DE L'EUROPE ET DE L'ASIE DANS LE NEUVIÈME SIÈCLE. L'Histoire ancienne de Ruflic n'a point d'époques certaines avant l'année 86z. C'eft en cette année que trois Princes Varèges, Rourik ôc fes deux frères, furent appelles à Novogorod, pour calmer les troubles qui divifoient les Slaves républicains. Peu de fièclcs ont été aufti féconds en évènemens politiques ôc moraux, que celui où les Sîaves de Novogorod ôc les Runes de Kiof, ignorés jufqifalors, vont être connus des Grecs; mais avant d'entrer dans les détails du règne de Rourik, ôc de fuivre fbiftoire de fes fucccftcurs , nous allons préfenter au Lcdcur l'état de l'Europe ôc de l'Ane à l'époque dont il s'agit. L'hiftoirc morale ôc politique des hommes ôc des Empires cft la véritable géographie des Princes & des fujets : chaque Gouvernement ôc chaque état de la vie civile y trouvent la carte de l'adminiftration générale, Ôc de la conduite particulière qu'il faut fuivre pour ne pas s'égarer. En marquant les excès, H i Fhiftoîrc pofc des limites qu'il faut rcfpcéler. Elle dit aux Princes : " Vous devez compte de votre conduite ôc de vos refolutions à " rUnivcrs qui vous contemple, ôc au genre humain dont vous » entraînez la deftinée : le droit de la force rend toujours odieux » celui qui l'exerce ; il l'oblige de recourir à la cruauté pour »5 appuyer l'injuftice «. L'hiftoirc dit à tous les hommes : «Vous irez jufqucs-la; » C'eft le terme où il faut s'arrêter. Si ce point délicat cft pour » vos maîtres celui où le pouvoir devient abufif, il cft pour » vous celui où la liberté dégénère en licence, ôc la foumiftioiv « légitime en anarchie «. Il y a un juftc milieu entre l'ambition qui veut tout, l'audace qui entreprend tout, la témérité qui renverfe tout, la foiblcllc qui cède tout, ôc la dépravation qui s'indigne de toute cfpècc de barrières. §. L Vers le milieu du neuvième fiècle, les guerres civiles de la France livroient la Nation aux infultcs de fes ennemis, aux entreprifes des Evêqucs ôc dcs^Grands, également ambitieux ôc iécliticux. Les diftentions domeftiques, qui font immoler les fentimens de la Nature à l'intérêt, excitent le trouble ôc la haine dans les familles particulières, fans que l'Etat en fouffre à un certain point; mais parmi les Princes, elles eau fent prcfquc toujours la défolation Ôc la ruine des Etats. Trois fils armés contre leur père venoient de déchirer le vafte Empire de Charlcmagne : trois frères divifés entr'eux achèvent de Paftbiblm L'ambition de Ldthairc , qui veut dépouiller fes cadets, les force a fe réunir dans les plaines de Fontenay, où cent mille François armés pour la querelle de trois Princes mép ri fables HISTOIRE D E RUSSIE. 6î prodigucnt un fang qui eût été le foutien de l'Etat. Lothairc Vaihtû, cft forcé de confentir a un partage : celui de Charlcs-lc-Chauvc, fils de l'Impératrice Judith , cft la Neuftrie , l'Aquitaine 011 la France proprement dite : la Germanie devient celui de Louis de Bavière ou le Germanique : l'Italie, Rome , le titre d'Empereur, la Provence, la Franche-Comté, le Lyonnois, les Pays enclavés entre le Rhône, le Rhin, la Saône, la Mcufc & -l'Efcaut, compofent l'apanage de Lothairc, aufti mauvais frère que fils dénaturé. ' Les trois frères firent enfui te un règlement pour la fucceftion des Rois François. Dans une afteniblée tenue à Mcrfcn fur la Mcufc, ils ftatuèrent : » Que les enfans hériteroient de la " couronne de leurs pères , pourvu qu'ils euftent pour leurs " oncles le rcfpcd Ôc la foumiftion convenable «. Ce point , n'avoit pas encore été décidé. Dès que le Roi mouroit, la Nation regardoit le Trône comme vacant, ôc demandoit fimplemcnt qu'il fût rempli par un Prince de la Maifon Royale. Le Traité de Mcrfcn difoit encore : » Qu'aucun Vaflal ne m feroit obligé a l'avenir de fuivre le Roi, que dans les guerres «générales, ôc quand il faudroit défendre l'Etat contre une « invafion étrangère «. Malhcurcufement l'autorité des Vaflàux&: leur défobéiifancv furent la fuite de cet article, dont le véritable cfprit étoit de maintenir l'union entre les trois Princes. Tout homme libre pouvoit dès-lors choiftr du Roi ou de fes Vaiïaux qui il voudroit pour Seigneur.Faute capitale! Les Vaffaux firent ufage de tous les moyens pour acquérir une foule de fujets, qui les mirent en état de devenir redoutables a leur Maître, ôc d'engloutir peu a peu le pouvoir fupreme. Ici, les faits viennent à l'appui de la réflexion : les Evèqucs ôc les Seigneurs difputent mutuellement à Charles une puilTan.cc qui tendoit à ruiner la ficnnc. Les Evêqucs vouloient être arbitres de L'Etat : les Grands, de leur coté, vouloient ôc conferver les biens qu'ils tenoient de la conccflïon du Monarque, ôc dominer fur les Evêqucs. Charles, qui favorife les Seigneurs dans l'aflemblée générale d'Epernay, donne une bien mauvaile idée de fà politique : il croit 's'attacher les Grands lors même qu'il les met en état de contre-balancer la fouverainc pui fiance ; il veut réprimer les EVèques, ôc s'avoue comptable envers eux de fes actions : double îneonféquence ! Les Evêqucs d'alors fc faifoient appcller les Trônes de Dieu , . . . Us Organes par lefquels Dieu prononce fes arrêts. ... Ils fc vengfflt -, ils confpircnt pour détrôner Charles ; ils invitent le Roi de Germanie a venir s'emparer de la couronne : la cabale l'emporte. Une affembléc d'Evêqucs, préfidéc par celui de Sens , délie les fujets du ferment de fidélité, Ôc donne la France à .rufurpatcur, Pluficurs Princes qui s'étoient reconnus, comme Charles, justiciables du Clergé, l'avoient rendu maître des Couronnes. Ces fujets des Rois, loin de vouloir leur prêter le ferment de fidélité , ofoient dire : "Ce feroit une abomination, que des « mains facrées par le faint chrême fcrvîffent a prêter un ferment, » non plus que la langue d'un Evêque à le prononcer; elle cft, par la grâce de Dieu , la clef du Ciel «, Tandis que de petits tyrans fe difputcnt ôc déchirent les plus riches contrées, &: qu'ils vont prendre à Rome la Couronne Impériale; les peuples, tour à tour inflrumcns ôc victimes de leur tyrannie , n'ont d'autres confolations que de voir leurs oppreffeurs s'égorger réciproquement. Rome feule, par fon adrclTe, tire parti de tant de révolutions. Léon III, qui a rampé fous le redoutable Charlcmagnc, ôc qui l'a reconnu pour fon Souverain, s'eft fournis a fon jugement, en avouant le droit des Empereurs pour la confirmation de fon Siège. Mais après la port de ce Conquérant, ce même Pontife élargit fes liens ; ôc HISTOIRE DE RUSSIE. 65 âccufé de nouveaux crimes, il élude adroitement de reconnoître Louis pour fon Juge. Etienne IV, qui s'empare de la tiare fans l>avcii de ce Prince, fc contente de lui faire une nouvelle exeufe. -Pafcal I, non-content de rejetter tout hommage, refufe de rcndre a l'Empereur des meurtriers qu'il réclame ; tk joignant l'ironie à la défobéiffance, il répond que ces affajfms ne peuvent être livrés* parce qu'ils font de la famille de S. Pierre. Ses fucccflcurs immédiats fuivent le même plan. Mais Grégoire IV, mettant a profit les haines des enfans de Louis, ne craint point de montrer à découvert les prétentions de fon Siège. La fermeté de Nicolas I achève l'ouvrage. Cet homme fier, impérieux tk inflexible, ofe foumettre le Roi de Lorraine à fon Jugement. On voit arriver à Metz deux Légats pour juger un Monarque François; chofe inouic jufqu'alors. Heurcufcment la mort de ce Pontife prévint de nouveaux orages. Lothairc, fléau de fa patrie tk de fa maifon, s'attache au ciel quand la terre va lui manquer : ce Prince voluptueux tk cruel pafle tout-à-coup à une dévotion bizarre, tk termine la vie d'un Tyran fous l'habit d'un Moine, cfpérant de gagner le Ciel par cette métamorphofe. Louis II meurt aufli d'une maladie de, langueur, fans laifler d'enfans mâles. Charles cft couronné Empereur par le Pape Jean VIII. Ce Pontife, mettant à profit l'ambition du Monarque François, fe fait tranfporter tous les droits des Empereurs. C'eft ainfi que Rome, foumife en apparence, augmentoit tous les jours fon autorité temporelle, tandis que fon pouvoir fpiritucl ne connoif-fant plus de bornes, tenoit prcfquc toutes les Eglifcs courbées fous fon Siège. Le Concile de Savonicrés, tenu en 859, qualifie Charlcs-lc-Chauvc de Roi Très-Chrétien. Le Pape Etienne II avoit déjà donné ce titre à Pépin, l'an 755; mais il ne devint la qualification propre des Rois de France, qu'en 1469, dans la perfonne de Louis XL Après avoir régné 57 ans comme Roi, ôc prcfquc deux comme Empereur, Charles meurt à Briord en Breife, en 877. Il n'avoir pas fu défendre contre les Papes les droits de fa couronne, il ne les défendit pas mieux contre fes propres fujets. Après fa mort, les grands offices militaires, les dignités ôc les titres, les marqui-fats ôc les comtés devinrent héréditaires; on fit valoir un des Capitulaircs de Charles, qui porte expreffément : » que les comtés »s ôc les fiefs pafferont aux enfans de ceux qui les pofféderont «. L'ambition étendit encore ces concevions; ces comtés, ces fiefs amovibles ôc aliénables de leur nature , furent fouflraits au domaine ÔC à la difpofition des Rois; dc-là, un nouveau genre de Gouvernement, ou plutôt une déplorable Anarchie. Quel autre nom donnera une Ariflocratic defpotiquc, fcmblablc à celle que nous voyons en Pologne, où les nobles, maures abfolus de leurs vaifàux, égaux entr'eux, couronnent un Chef qui n'eft que l'exécuteur des volontés générales? Cette époque cft le moment de la chute de la famille des Pcpins. C'cfl des débris du Tronc de Charlcs-lc-Gros, que fe forment ces nombreufes Principautés connues fous tant de noms divers. Les Ducs ôc les Comtes en France ôc en Italie; les Margraves, les Landgraves, les Burgravcs en Allemagne, jufqif alors Gouverneurs amovibles ôc dépendans, fc rendent maîtres dans les Provinces qu'on leur a confiées : s'ils reconnoiflent un Chef, ce n'eft plus un Souverain qu'ils redoutent, c'eft un égal qu'ils revêtent d'un titre pompeux, ôc à qui ils rendent de vains hommages; ôc par une double ufurpation, ils chargent le peuple des chaînes dont ils fc dégagent. §. II. Vcnife étoit alors la feule République qui exiftât fur la terre : çnc avoit une forme réglée de Gouvernement, des Magiftrats, Un Doge. Au milieu des convulfions qui agitent l'Europe, elle préfente le fpectaclc d'une politique bien fuivic : elle fe défend du joug des Pépins, en affectant de dépendre des Grecs. Mais lorfque l'Empire François ne laine rien à redouter a cette République, elle méconnoît la fcrvitndc grecque, &: le nom des Tyrans de Conftantinopic cft cftacé de fes décrets. Une Démocratie tumultucufe fait place a des confeils plus fages 6c d'une plus, prompte exécution-, fon1 induftric redouble; fa marine augmente; fon commerce fe fortifie; fes vaiffeaux fortis de fon golfe, portent dans l'Orient les productions de l'Europe, 6c ramènent dans l'Italie les richefles des contrées Afiatiqucs. C'eft h l'abri de la contagion généralement répandue dans ce fièclc, que ces heureux Infulaires, devenus les médiateurs des deux Mondes, fe font rcfpcctcr de leurs voifins, même en procurant à leur patrie une opulence qui eft la fourec d'une nouvelle vigueur. §. III. . L'Efpagnc, long-tcms en feu depuis lesPyïénécs jufqu'au détroit de Gibraltar, s'étoit encore aftbiblic par les partages entre les enfans de fes Rois. Alphonfc-lc-Chaftc répare les malheurs des règnes précédens par une fermeté héroïque. Aimé par fes vertus, il fut eltimé par fon courage. Le généreux Ramire lui fuccède. Les Ambafladcurs du Roi Sarrafîn viennent lui demander les filles de tribut. Ramire leur dit avec indignation : » Allez, & » dites a votre Maître qu'au lieu de cent filles, j'irai fur la » frontière lui conduire vingt mille hommes ». Bientôt il cft Tome L I attaqué par un déluge de Barbares *, mais une victoire iignalée délivre à jamais l'Efpagne d'un tribut qui la déshonore. De plus grands fuccès attendoient un grand homme : Al-phonfe III s'annonce pour tel à.l'âge de dix-huit ans. Doué des qualités qui forment les grands Rois, il prend les renés du Gouvernement avec un applaudiffcmcnt univerfcl. Peu de tems après fa proclamation, le Comte de Galice forme ôc exécute le projet de lui ravir la couronne : il ne jouit pas long-tcms de fon ufurpation; fa mort fut le juftc châtiment de fon forfait, Alphonfc n'eft pas plutôt raffermi fur le Trône, qu'il pourvoit a la" sûreté de fes Etats : il fait conftruirc le château de Sublancia, aujourd'hui Solano, pour fermer l'entrée des Afturics aux Infidèles , il peuple des villes, bâtit des citadelles, fortifie fes frontières. Mahomet, Roi de Cordouc, en prend de l'ombrage ^ il met fur pied deux armées, donne le commandement de l'une à fon frère Abulmundar , Ôc celui de l'autre à. Aicanatcl. Le premier va fe camper a la vue de Léon, tandis que l'autre cherche a pénétrer dans la Galice ou dans les Afturics. Le courage ôc le génie d'Alphonfe fupplécnt à tout : il marche en même-tems vers les deux armées, dans le deffein de les combattre l'une après l'autre. La première qu'il rencontre eft celle d'Abulmundar, Ôc il la défait. Le victorieux connoît le prix du tems, ôc l'effet de la furprife ; il fc rend dans le Vicrzc où étoit Alcanatel, il l'attaque ÔC remporte fur lui une victoire complctte. Maître du camp ennemi, il entre dans les Etats du Roi de Cordoue, prend pluficurs places, chaffe les Maures de la Province de Ticrra di Campos, ôc revient dans fes Etats couronné de gloire. Le grand homme fait également tirer avantagc.de la paix ôc de la guerre. Alphonfe ne fufpcnd fes conquêtes que pour repeupler fes Etats : il envoie des Colonies à Orcnzc en Galice, k Braguc, au Porto, fait conftruirc des villes ôc des villages, élever; HISTOIRE DE RUSSIE. 6y des murailles de défenfe, ôc partage les terres entre les habitans. Si Alphonfc vit quelquefois trahir fa prudence, ferme dans les difgraces. il ramena les fuccès en forçant la victoire de couronner & Valeur. Il termina fes jours avec gloire. ■ §. IV. Tandis que l'Empire François gémifloit fous un Roi foiblc; ôc que l'Efpagne fe rclevoit de fes pertes, Alfred régnoit en Angleterre. Après beaucoup de peines pour réduire les Normands qui avoient faccagé ce Royaume, il les défit &: les relégua dans le Northumberland Ôc l'Eftanglie. Ce Monarque forma la conftitution de fon pays, perfectionna la législation, l'art militaire, la marine, ôc porta dans toutes les parties de Padminiftration politique, Tordre, la lumière Se la vie. Il protégea conftammeut Se cultiva les arts ôc les fcicnccs avec fuccès. Le mérite éminent qu'Alfred fit éclater dans fa vie publique ôc privée, peut foutenir avantageufement le parallèle de tous les hommes célèbres dont les faites du monde ont immortalifé la mémoire. Alfred, inftruit dans l'école du malheur, fut à-la-fois Monarque chéri, Guerrier redouté, Protecteur de la jufticc, ôc l'Ami des vertus; jamais Prince ne mérita mieux le nom-de Grand. 11 cft le modèle de ce fage dont les Philofophes ont tracé le caractère, fans efpércr qu'il pût exifter un jour. Qu'un Prince cft parfait, lorfque pendant fa vie, ôc après fa mort, on ne lui trouve point de vices parmi tant de qualités éminentes \ §. V. Les autres Etats d'Occident ne préfentent que des Fttiflances encore obfcures, foibles ou précaires, qui fuivent les imprenions des dominantes. La plus remarquable de celles-là, étoit le Danc-marck, qui avoit rétîfté avec fuccès aux armes victorieufes de Charlemagne. Tandis que Godcfroi qui y règne ferme l'entrée de la prcfqu'îlc aux troupes du Conquérant, il fait fortir de la Norvège ces cilains de guerriers , qui fe portent avec rapidité fur les côtes de l'Empire. Mais ce Prince opiniâtre cft contraint à la fin de rendre hommage à fon Chef. Canut I, jeune encore, fut reconnu Roi après la mort de fon père Eric. Les Grands ne pouvant s'accorder fur le choix d'un tuteur pour le jeune Prince, convinrent de s'en rapporter à la décilion du fort. Le ha fard quelquefois fert mieux les hommes qu'ils ne fe ferviroient eux-mêmes : le fort tomba fur Emignup, homme d'une grande capacité ôc d'une probité reconnue. Il fut l'appui du Trône ÔC le Protecteur du Peuple. Mais la gloire du rage ne rejaillit pas toujours fur fon pupille : Canut, né avec un fang bouillant, fc laifla entraîner aux fédudtions de fes courtifms, Ôc dévint le compagnon de leurs débauches. Dans un âge plus mûr, ce Prince chercha à effacer les taches de fa jeunefle , par la pratique des vertus humaines. Une conduite réglée, une exaftitude fcrupulcufc à rendre la jufticc, lui gagnèrent l'amour de fes peuples. Les tems qui fuivent, font marqués par les irruptions des Danois chez les différens peuples de l'Eusopc. Rolon, l'un de leurs Princes, après avoir ficcagé la France pluficurs fois, força Charles-lc-Simple à lui céder le Duché de Normandie, ôc à lui donner pour époufe la Princcffc Gisèle a fa fille, après s'être fait Chrétien. Le Lecteur fait que la poftérité de Rolon a régné en Normandie ju(qu'a Guillaume4e-Conquerant. §. VI. Ta Suède, la Bohême, h Hongrie ôc la Ruffie ne figuroicnt Peint encore dans le tableau de l'Univers. La Pologne, déjà formée en Etat élcdif, mais également groffièrè dans fa politique Ôc fes mœurs, étoit bien loin d'arrêter les regards de l'Europe. La Suède, affaiblie par fes émigrations, avoit peu de IJaifons avec les autres Puifiances, ôc les grands traits que nous préferitènt fes faftes, n'étoient pas encore prononcés. La Bohême étoit en proie a des Barbares nommés Slaves, que le défir du butin attiroft en Germanie, que la crainte des armes écartoit quelquefois, ÔC que l'avidité y ramenoit toujours. Les Huns, fucceffeurs de ce peuple féroce qui dévafta l'Europe, s'étoient fixés dans l'ancienne Pannonie ; ils inquiétoient l'Empire d'Occident, dont ils ravageaient les frontières, tandis que, fous le nom d'Avare s, ils portoient l'effroi jufqu'aux portes de la Capitale d'Orient. • ^■M^iopin;...... :-m^iyli^ij^mm^:.\ « Vous avez admiré le Sage dans Alfrcd-lc-Grand : Théophile; qui régnoit fur les Grecs, va vous peindre l'homme tel qu'il cft ordinairement, faifant le bien & le mal tour-a-tour. Ce Prince avoit des vertus & des défauts : fa jufticc ôc fa magnificence lui gagnèrent l'amour des peuples ; mais il obfcurcit fa gloire , en fe déclarant contre les images, ôc perfécutant les Catholiques avec plus de cruauté que n'avoient fait fes prédéccfïeurs, Après avoir battu les Sarrafins, mis la Syrie a feu Ôc a fang,; il éprouve des revers. Les Sarrafins prennent Amorium, lieu de fa naiffance, maftacrent leshabitans, enlèvent toutes les richefles, mettent le feu à la ville ôc rcnfevcliiTent fous fes ruines. Tel fut l'effet de la vengeance du Calife, juftement irrité de ce que Théophile , vainqueur de la grande Syrie , lui avoit refufé d'épargner Sozopétra , fa patrie. Ce refus eft d'autant plus étonnant, que Théophile connoiffoit les devoirs d'un Prince, ôc cherchoit à les remplir : fon zèle pour la jufticc fe manifeftoit par-tout. Pour développer la vérité, que l'on cache aux Princes avec tant de foins, ou qu'on ne leur montre qu'après l'avoir défigurée , Théophile defeendoit du trône, fe promenoit à pied dans les rues, écoutoit tout le monde avec bonté ; Ôc ce protecteur des opprimés puniflbit les coupables, quels qu'ils fuflent. Il défendit fous des peines rigoureufes que fes Miniftrcs, ôc ceux des Courtifms honorés de fa confiance , reçuflent des préfens pour les grâces qu'il accordoit. . ■ » Un Prince, difoit-il, qui tolère ce que Théophile défend, fc »j laifle trafiquer par fes favoris, fait de fa Cour le premier Marché »î de fon Empire, ôc de fon Palais une Douane. Ses grâces paient »> un impôt a fes fervitcurs; &c fes fujets, qui fortent contens de » fon cabinet, font vexés dans l'antichambre. Théophile rougiroit, »> que pour obtenir jufticc , on eût befoin d'autres perfonnesque » de l'Empereur, ôc qu'on achetât de fes domeftiques des bienfaits >s accordés avec connoiflanec de caufe. Tout doit être franc dans >> le Palais du Prince ôc chez fes Miniftrcs « ... Les fcicnccs, les arts ôc le commerce fleurirent fous le règne de cet Empereur; mais la prife çXAmodum occafionna fa mort. A cette nouvelle , la grandeur l'incommode , la vie lui eft infupportablc ; il ne prend plus de nourriture , Ôc marche à grands pas vers le tombeau. Un acte de modération envers Sozopétra prife d'aflaut, eût rendu le règne de Théophile plus long ôC pins glorieux. Être rcfpccté, doit être le terme de la puiftanec. Il y a tant de charmes dans la paix, tant de gloire ôc fi peu de perte dans la modération J HISTOIRE DE RUSSIE. 71 Théophile avoit hérité du Sceptre de Michel - lc-Bcguc, fon père, ôc de fa haine contre le Clergé : heureux que cette haine ne lui ait pas dérobé aux yeux de la Poftérité, la gloire d'avoir été célèbre par fa jufticc ! m . §. VIII." Michel III* fils de Théophile, eft proclamé Empereur en g42 ; & fa mère reconnue Régente de l'Empire. La première action de fouverameté que fit Théodora* fut le rétabliflement des images : elle fentit que toutes les difputcs de cette nature avoient defolé ôc déshonoré les Empereurs. Bogoris , Roi des Bulgares , envoie des Ambaftadcurs a Conftantinopic, pour déclarer la guerre à Théodora. Cette femme forte leur répond avec majefté : » Votre Roi fc trompe, « s'il croit que l'enfance de l'Empereur ôc le règne d'une femme » lui préfentent une occafion favorable d'augmenter fa gloire. » J'irai moi-même à la tête des troupes j Ôc ma préfence rendra »le fort des armes, quel qu'il foit, honteux pour lui. S'il cft «vainqueur, quelle gloire aura-1-il d'avoir triomphé d'une «femme? S'il cft vaincu, quelle honte ne fera-ce pas pour » lui «> Bogoris, qui fent la force de ce raifonnement, propofe à Théodora de rcnouvcllcr le Traité de Paix : elle accepte fa propofition, ôc lui renvoie fa feeur qui avoit été prife fur les frontières. Saint Ignace, Patriarche de Conftantinople, eft dépofé : le trop célèbre Phoûus eft mis à fa place. C'eft l'époque du fchifme des Grecs. Photius, voyant que le Pape Nicolas I refufe de le reconnoître, aflcmblc un Concile, dépofe le Pape, ôc prend le titre de Patriarche univcrfcl. Michel III, devenu adolcfccnt, nous n'ofons dire homme, ic livra à tous les vices , Se commit tous les crimes qui ciesho* cotent le diadème Se les conditions privées. Le meurtre, rincette, le parjure, la lâcheté, furent les voies infâmes dont il fe fervit pour annoncer fon règne aux Grecs, Un jour qu'il étoit au fpcdacle, on vint l'avertir que les Sarrafins javageoient les terres de l'Empire ; il répondit : « C'eft bien le tems de me «parler des Sarrafins, lorfque je fuis à me divertir "! Les Hiftoricns de Byfancc rapportent une incurfion des Rufles fur Conftantinopic, lors même que Michel IU fc préparoit a foire la guerre aux Sarrafins. « Déjà il marchoit contr eux , « lorfqu'il reçoit un couricr du Gouverneur de Conftantinopic, >j qui lui apprend que les Rufles s'approchent fur deux cens ïîbâtimcns, Se que la ville eft menacée. L'Empereur retourne « fur fes pas avec fon armée, mais il trouve que les Rufles ont » déjà ravagé les bords de la mer Noire ; que les rives du « Bofphorc de Thracc ont été livrées au fer Se à la flamme, » Se que la flotte ennemie ferme l'entrée de Conftantinople : >ï aufti ne parvint-il à fc jetter dans la ville qu'avec des diflieultés >s extrêmes. Mais elle ne dut point ta confervation à la valeur »j de Micheli une tempête difpcrfa la flotte ennemie, tandis que « Michel lavoit dans les eaux de la mer, les habits dont une » ftatue de la Vierge étoit ornée, cfpérant par cette cérémonie w obtenir un miracle contre les Rufles «. Cette prétendue iiicurfion des Rufles en 8yi eft un anachronifmc de 13 ans, fi celle de 864 cft vraie \ Se fi elle ne l'eft pas, l'anachronifmc eft de 33 ans. Michel, livré d'abord à un oncle indigne de fa confiance, s'en dégoûte, le fait aiEiflïncr, élève après lui Bafile le Macédonien , vient à le craindre, veut le faire périr, Se périt lui-même prévenu par Bafile. Sa mort fut le facrifice expiatoire de l'abus du pouvoir Se du fcandalc public. Il avoit eu pour modèle les grandes grandes qualités de Théophile, les vertus fermes ôc douces de Théodora, ôc pour règle de conduite , les fages confeils de Bafile gèmiffant fur fes défordres : il avoit fous les yeux l'exemple de Vatek, qui régnoit en fage. L'Empire Sarrafin étoit a cette époque au plus haut point de fon élévation. Aaron-al-Rafchid, réunifiant les talens aux vertus, avoit fait régner les uns ôc les autres dans fes vaftes Etats. Alamon avoit perpétué tout l'éclat du règne de fon père. Motaucm , qui fut la gloire des armes ôc des lettres, revivoit dans Vatek, qui fe rend célèbre dans l'univers. L'Arménie, la Natolic ôc la Thrace même font témoins de fes triomphes j les îles de l'Archipel font enlevées, tandis que par fes ordres les Mauritaniens fc rendent maîtres de la mer Adriatique, ôc menacent Rome du joug dé*t*Alcoran. Le goût des arts fe répand par les bienfaits du Prince ; des Savans dans tous les genres préparent le règne des Lettres. Les Elémcns d'Euciidc font enfeignés dans les Ecoles publiques. Ariftotc ôc Thcophrafic font luire parmi les Arabes l'aurore de la Philofophic. La plus importante de toutes les connoilfanecs, fart de guérir, alors aveugle, fuperfiitieux ôc méprifablc , puife des principes dans les ouvrages d'Hippocratc ôc de Galicn. Vatek enfin réunit tous les genres de gloire : perfuadé que la bienfaifance publique répand l'activité Ôc la vie dans les membres d'un Etat, il réveille dans les cœurs le fentiment d'une pitié généreufe, ôc les rend fcnfiblcs au plaifir de foulagcr les pauvres, en les occupant à des travaux fructueux. Il établit des Hofpiccs pour les vieillards ôc les infirmes, Ôc parvint gloricufcmcnt à purger fes Etats de mendians. Voilà le grand modèle que Michel avoit fous les yeux : mais il préféra d'être émule du frère de ce Prince, qui fouilla le feeptre en le touchant. La plume fe refufe à décrire les crimes qu'il commit. Il faut eu conclure que les germes des vertus Tome i, K naiftantcs avoicnt été dcfTéchés dans le cœur de ces deux Princes par le feu des panions. §. IX. Bafile le Macédonien cft proclamé Empereur par le Sénat ÔC le peuple, ôc fe fait voir digne de ce rang : il chaffe Photius, rétablit Saint Ignace, convoque un Concile, réunit les Eglifes d'Orient ôc d'Occident, ordonne que les compagnons de débauches de Michel rapportent au tréfor public les fommes immenfes qu'ils en avoicnt détournées, ôc les exile pour mettre fin au fcandalc. Il dépofe enfuite les Miniftrcs qui avoicnt été les complices du Néron Grec, ôc ïmt a leur place des hommes d'une probité Ôc d'une prudence reconnues. « Je ne puis, difoit-il, « être a tout ôc par-tout a-la-fois ; le Prince doit fe multiplier » par fes Miniftrcs, qui font en raifon égale au maintien de « l'autorité ôc au bonheur des peuples. L'Empereur ôc les peuples «doivent donc trouver, l'un, autant de fubftituts furveillans, « ôc les autres, autant de pères qu'il y a de Miniftrcs. Ceux que « je révoque, intéreffés Ôc fans mœurs, font de mauvais arbres « que Michel à tranfplantés d'un terrein ftérile dans un terrein «gras; mais ils n'ont produit que des fruits amers. Avares, ils « ont vendu ce que l'Empereur donnoit j ces voleurs domeftiques «ont enlevé au Prince le vœu de fes fujets, ôc aux fujets les «bienfaits du Prince. Mon devoir m'ordonne de tout voir, ou >s du moins de tout connoître. Je fuis homme ôc faillible, j'ai «befoin de confeils ôc de fecours 5 j'ai choifi des fujets dignes «du Trône. Les poftes éminens ne font faits que pour être » occupés par la véritable fageffe ». Bafile penfoit comme Anwnin 3 que la déférence du Prince aux avis d'un petit nombre de fages, eft le pivot du bon Gouvernement. » Il eft plus jufte, difoit l'Empereur Romain, m que je fuive les confeils de ces perfonnages éclairés que les to tniens propres : mais je penfe que la multiplicité des Confcillers, *J loin dç porter l'ordre & la célérité dans les affaires, les em-»5 barraffe & les retarde ; tant de lumières & d'intérêts oppofés » fe croifent fouvent &c ne fc réuniffent prefque jamais : c'eft »>la voie .labiée; tout y eft fi confondu qu'on ne peut rien dif-» tinguer ce. Un écueil aufti dangereux feroit de n'avoir qu'un feul Miniftre, car alors ce feroit la longitude. La *e©mparaifon eft fans doute le point fixe pour le Prince : mais comment comparer les avis lorfqu'on n'en reçoit qu'un ? Après avoir réglé l'Etat cccléfiaftiquc & l'Etat civil, & réparé tous les bâtimens publics, Bafile s'occupe férieufement du militaire : il fait de nouvelles levées, complette tous les corps de milice, fortifie les places, augmente les garnifons, foumet les Manichéens révoltés & réunis en force, & remporte de fi grands avantages fur les Sarrafins d'Orient, qu'ils n'osèrent reprendre les armes pendant la durée d'un règne fous lequel le mérite entoura le Trône, la victoire revint fous les drapeaux de l'Empire , Se Conftantinople vit retracer une ombre de fa première gloire. Il meurt ce grand homme en 886. Ses vertus prouvent éminemment qu'il naît quelquefois d'aufti grands hommes dans les cabanes, que dans les palais. Le bonheur dont les Grecs jouirent fous fon règne, eft le témoignage le plus sûr que l'on puifle donner de fa vraie grandeur. Bafile eut cependant un défaut capital dans un Prince, Se il eft utile de le révéler. Photius, fâchant que Bafile cherchoit à cacher labaffefte de fa naiffance, compofa une fauffe généalogie, par laquelle il le faifoit defeendre de Tiridatc* Roi d'Arménie. Bafile, pris par fon foible, rappelle Photius de l'exil, lui donne Kij la place de Patriarche; vacante par la mort de Saint Ignace, Ôc le fait recormoîtrç par le Pape Jean VIII. Ce grand exemple de foiblcffe humaine, prouve aux Princes qu'ils ont tous a redouter la plus dangereufe ennemie de leur gloire, la flatterie : fes coups font allures, le cœur cft pris dès qu'on lui prête l'oreille. Mais comment réfifter à des pièges feercts, vers lcfqucls la réduction, d'intelligence avec le penchant, entraîne l'homme fans qu'il s'en apperçoiveî L'écucil cft difficile à éviter : cependant le Roi Alphonfe de Portugal en trouva le moyen dans le douzième fièclc. La loi d'Etat qui fut fanerionnéc dans l'aflcmbléc nationale à laquelle ce Monarque préfidoit, indique ce moyen. Il fut ftatué dans cet a&c fondamental de légiftation, qui ne contient que dix articles cflcnticls , que tous les Nobles qui cacheront la vérité au Roi* feront dégradés de noblejfe. Cette loi cft le plus augufte monument que l'Hiftoire puifte offrir aux Maîtres du monde. Malhcureufe-ment, ils font prefquc tous entourés d'hommes qui ne vivent que de corruption. Le miel de Lapocin cft fur leurs lèvres; ôc ils font fi prévenans, fi adroits, fi fouples, fi flexibles ! Incapables de s'élever en droite ligne, ils croiffent te parviennent en fc courbant, comme le Matapolo de Guyaquil (i), ôc fe nourriflent tic même aux dépens de la tige qui leur fert d'appui. Un Miniftrc Efpagnol difoit à un courtifan qui lui donnoit (i) Marapolo lignifie Tue-Pieu. C'eft le nom d'un arbre de ï Amérique méridionale, qui n'a, dans fon origine, que l'apparence dune plante foible. Il croît fore mince , à côté d'un puilTant arbre auquel il fe joint, & le long duquel il monte jufqu'à ce qu'il foit parvenu à le dominer. Alors fa houppe s'élargit aflez pour dérober à fon foutien l'influence des rayons du folcil. Il fc nourrit de fa fubftancc , Se la confirmant par degrés, il prend à la fin fa place. Il dévient fi gros, qu'enfin on cft obligé de le couper. La légèreté de fa fubftancc le rend très-propre à en faire des canots de la première grandoux, Voyez Hifi'.gin. dts V'oyagts, Tom. XIII, p. i^j, HISTOIRE DE RUSSIE. 77 des éloges, je fens que vous me flatte^ 3 mais cela fait toujours plaifr. Ta flatterie cft comme Vambre ; fon odeur cft gracieufe, mais elle porte au cerveau 8>c l'afïoiblit. J'ai eu l'honneur d'être préfenté a un Souverain, qui daigna defeendre jufqu'à moi pour me rapprocher de lui, dans un entretien familier qui dura près de trois heures. Que ne m'eft-il permis de faire part aux Lecteurs des vérités touchantes ÔC fublimes qui font gravées dans le cœur de ce Monarque? JLe refpeét m'impofe filcncc, mais on en trouve l'application dans fon adminiftration paternelle ôc dans fa conduite privée. Je me bornerai donc a un fcul trait qui a un rapport direct à mon fnjet. Le voici mot pour mot. » Vous trouvez, me dit ce Prince, de l'ordre dans mes Etats ôc «de la grandeur dans ma petite Cour : cela doit être; je connois «bien les hommes que j'emploie, ôc j'ai plus d'amis que de îs courtifans.... Je n'achète jamais des éloges qui ne coûtent rien » à ceux qui les vendent ; le pouvoir ôc les effets de la réduction » fur les Princes mêmes les plus fages, doivent me faire trem-« blcr «____ Le règne paifible ôc heureux de ce Prince profondément inftruit, cft comme le règne de tous les Amédécs, confacré par Pamour Ôc béni par la rcconnoiflancc. S. x. Les règnes d'Alfred ôc de Bafile offrent un parallèle digne de fixer un moment l'attention. Les points de comparaifon confif-tent : i°. Dans les rapports de leur infortune, avant de pouvoir faire des heureux. 2.0. Dans la même énergie de caractère 3". Dans leur amour pour les avantages de leurs fujets. 4°. Dans la parité des moyens employés avec fuccès pour le rétablilfcment de Tordre, de la difeipiinc Ôc des mœurs. Piaft* dont nous parlerons bientôt, marchera immédiatement après eux. Les Lecteurs favent qu'en 827, Egben, Roi de îTeJfexj mit fin a VHeptarchie Saxonc, en la réuniffant fur fa tête. La barbarie, les di(Tentions ôc les haines qui régnoient parmi les fept Monarques, ont fait dire à MUton* que les combats des oifeaux de proie ôc des coqs méritoient autant d'être rapportés, que les querelles ôc les opérations politiques de cette Heptarchie (1). rAngdand, c'elVa-dire l'Angleterre, fourfrit beaucoup des irrup» tions des Normands ( peuples de Suède Ôc de Norvège) jufqu'au règne d'Alfred, qui les défît, ôc les relégua, comme on le fait, dans le Northumberland Ôc YEjlanglie. Ce Prince, toujours armé contre les Danois, avoit remporté fur eux pluficurs victoires ; mais ces barbares, renforcés par un grand nombre de leurs compatriotes avides, revinrent bientôt a la charge. Les Anglois découragés abandonnèrent leur patrie , ou fe fournirent. Le Roi, fans troupes, fans efpoir, fut contraint de fe déguifer en payfan, de vivre inconnu chez un berger, Ôc de lui fervir de (1) L'Hiftoire des différens Peuples qui n'ont aucune communication entr'eux, offre prefquc par-tout des rapports, foit dans la forme de leur Gouvernement, foit dans leur culte, leurs mœurs, leurs ufages & leur induftiïc. On retrouve l'Hcptarchic dont nous parlons, dans l'Hiftoire de la Conquête de la Chine par les Tatars. La troiiicme ville du grand Gouvernement de Kirin-ula, que la Race régnante confldèrc comme fon ancien patrimoine, porte le nom de Nlngun^ta. Ce mot Tatar, qui fignific fept Chefs, «prime l'origine de la Monarchie Tatare , qui fut commencée par les fept frères du bïfaïcul de l'Empereur Kang-ki. Ce Prince ayant trouvé le moyen de les établir tous fept dans cette ville, avec leurs familles, fc vit bientôt obéi du refte de la Nation, alors difperfée dans les déferts, qui s'étendent jufqu'à l'Océan oriental, &c, HISTOIRE DE RUSSIE. 79 valet, pour fc fouflraire plus finement aux recherches de fes ennemis. Tous les Hiftoriens rapportent le trait fuivant du féjour d'Alfred chez ce villageois. » La femme du pâtre chargea un jour » Alfred de faire cuire des gâteaux : le Monarque les laiffa brûler, » Se fut grondé d'importance. La bonne femme lui dit avec »> humeur : Tu aurois eu plus d'empreffement à les manger que »a tu n'as eu d'attention à les faire cuire c*. Le Monarque, en s'exeufant, promit d'être plus foigneux à l'avenir. Il raffcmbla enfuitc pluficurs de fes partifans, fc retira dans un marais inaccefïible du Comté de Sommcrfet, où il bâtit une efpècc de fort. Là, il ne vécut que de rapines, fondant fur les barbares lorfqu'ils s'y attendoient le moins, fans qu'ils puffent favoir d'où fortoit cet ennemi redoutable. Enfin, il apprend qu'un Seigneur Anglois a battu les Danois dans une rencontre, A cette nouvelle, il fort de fon afylc, contrefait le joueur de harpe, entre dans leur camp, les amufe, examine tout, reconnoît leur indifeipline, forme fon plan d'attaque, ôc fe retire pour l'exécuter. Il raffemblc fes meilleurs fujets qui le croyoient mort, ôc défait fes ennemis. Suivez Bafile fait prifonnier par les Bulgares, emmené en captivité, éprouvant tous les malheurs de la fervitude, ôc devenu libre enfin, lorfque ces barbares firent la paix avec l'Empire* A l'âge de 15 ans, il porte la befacc ôc des haillons ; il les jette, fc dépouille de la ruflicité champêtre, paroît à la Cour, mérite les premiers emplois, monte fur le Trône, fixe fes regards partout , apperçoit les befoins de l'Etat, Ôc les moyens d'y fatisfaire, La Fologne va nous montrer dans un fimplc particulier, un Prince qui, à l'inflruétion près, approche de ces deux modèles. $. XI. La mort de Popîel II* laine la Pologne dans une confufïon orageufè. Son père, parelTeux à l'excès, débauché crapuleux, fombre &c défiant comme Domiticn, déteftant les hommes ôc ayant horreur de lui-même, avoit femé tous les vices a-la-fois dans fon Royaume, ôc ils furent portes au comble fous le règne du fils. Les ordres des Princes font la loi qu'on exécute, mais leurs mœurs font la loi que l'on fuit. Popiel II fut un monftrc de cruauté. Son époufe, aufïi atroce que lui, mais plus ambitieufe, ofa lui propofer d'affermir la Couronne fur fa tête par un crime inoui. Popiel feint une maladie danger eu fe, mande fes oncles qui avoicnt été fes tuteurs, ôc fous prétexte de leur faire fes derniers adieux, il les invite a boire dans une coupe empoifonnée : ils burent ôc moururent. Peu de tems après, Popiel, fa femme ôc fes enfans furent immolés aux mânes de ces Princes. Dans cet état des chofes, les Grands ÔC le Peuple fe divifent; les divifions intestines invitent des voifins jaloux à dévaflcr la Pologne, Ôc ils s'y préparent. L'ambition de gouverner multiplie les brigues &: les partis; l'Etat cft menacé d'une guerre civile, toujours plus redoutable que les guerres étrangères; les débauches effrénées ajoutent aux calamités publiques ; le peuple prend les armes, refufe de fc foumettre a l'autorité des Palatins, ôc déclare qu'il n'obéira qu'à un feul Chef, élu par des fuffrages unanimes. La nation Polonoifc étoit alors atlcmblée à Krufvick : un particulier nommé Piajl, s'appercevant que la difette commence à s'y faire fentir, ouvre généreufement fes magafins, nourrit la multitude, que l'ambition, la politique & la curiolîté y avoicnt attirée. Ce défintércilemcnt humain ôc noble fixa tous les yeux fur fur Piaft : les conciirrcns au Tronc ne pouvant réunir les fuffraecs aimèrent mieux couronner un particulier , que d'être forcés d'obéir à leur égal. Piaft cft proclamé ; le peuple applaudit au choix. Piaft fut un grand Se fige Prince : il rétablit la tranquillité publique, réprima les vexations, concentra les vices par fes vertus, après les avoir confondus par fon exemple : il fit aimer la jufticc ; Se par une douceur mêlée de fermeté, il fut aftujcttir tous les Ordres du Royaume à une fubordination utile Se rai-fonnablc. Le nom de ce Prince, contacté dans les faites de la Nation \ cft encore cher aux Polonois, qui nomment Piaftes tous les Nationaux qui afpircnt à la Couronne. Il cft des noms difficiles à porter; celui de Piaft eft de ce nombre. Cependant le fils de Piaft, nommé ZUmovh* tempéra, par fes vertus Se fon courage, la doulourcufc perte d'un grand Prince, d'un fage politique, d'un Monarque citoyen. Avant ce règne glorieux, les Polonois ne connôifloicnt aucune loi, aucune tactique, aucune fubordination dans la guerre : ils s'afîcmbloient tumultucufcmcnt, marchoient à L'ennemi, l'atta-quoient; s'ils étoient repouffés, ils prenoient la fuite, Se revenoient à la charge, pour fc fauver encore avec la même précipitation , Se continuer de femblables chocs, jufqu'à ce qu'ils eufïent arraché la victoire, ou que leur défaite fût entière. Telle cft encore aujourd'hui la manière de combattre des Tatars, que nous appelions Tartares , des Kalmouks, des Peuples Nomades ; Se c'eft aufïi celle des Cofaqucs. Ziémov'u régla leurs attaques , leur apprit à faire bonne contenance devant l'ennemi, à foutenir fes premiers efforts, à miner les forces en lui réfiftant; enfin , à fc rompre à propos, à fe rallier de même, à profiter de la vidoire, Se fur-tout à fe préparer d'avance des reffourecs après la défaite. La race de Piaft n'a fini qu'en 1675, par la mort de George Vilhcm, Duc de Lignitz Se de Brieg, Tome I. L ORIGINE DES RUSSES. Dans les tems anciens, la Ruflic &: la Pologne, Ôcc. formoient cnfemblc la Scythic. La première ne comprenoit qu'une partie de la Samartic Européenne. Ces vaftes régions étoient peuplées de Sarmates, de Maifagètcs, de Gotbs, de Huns, d'Alains, de Gètcs, de Cymbrcs, de Roxelans, de Varaigncs ou Varègcs, de Slaves , ôc de Rouff proprement dits. Les Slaves étoient particulièrement defignés fous le nom de Slavcnski ou de Slaves de Novogorod, ôc les Ruffcs fous celui de Roulf de Kiof. La Tradition orientale eft la feule qui fournifle quelques lumières fur l'origine de ces deux peuples. Le Tatar Aboulgalî Bayadur fait dcfccndrc les Slaves de Saklab , fils de Japhct. Conftantin Porphyrogcnètc diftingue les Slaves des Rufles ; il les regarde comme deux peuples de race ôc de langue différentes. D'autres Hiftoriens donnent aux Slaves une origine orientale, ôc font dcfccndrc les Rufles proprement dits, de Rouff, aufli fils de Japlict. Mais, que nous importe cette filiation ? Il n'y a point d'hiftoirc fuivic du genre humain : l'Ecriture ôc l'Imprimerie font des arts nouveaux par rapport a l'ancienneté de l'Univers ; ÔC il vaut mieux connoître les hommes tels qu'ils font, que de perdre le tems a deviner ce qu'ils étoient dans les fièclcs barbares. Les Rufles, de tems immémorial, ont formé un peuple particulier qui n'avoit rien de commun avec la Nation Gothique; &C ce peuple ancien étoit probablement une Colonie de Huns qui s'établirent fur les bords du Borifthène, &: y fondèrent la ville de Kiof. Cette filiation n'eft point une conjecture fans HISTOIRE DE RUSSIE. 83 fondement : une ancienne chronologie, des monumens, des faits certains ôc des rapports de langue, ferviront a la démontrer. On fait que les ancêtres de ces Tribus de Huns qui habitent au midi de la Ruiîïe actuelle, fe répandirent fous le nom d'Ou-gris , depuis les bords de la mer Gaciale jufqu'à la Livonie, qui portoit alors le nom de Tchoudc : on fait encore que les débris de la langue des Huns, fc retrouvent aujourd'hui parmi les Hongrois, les Lapons, les Finois, les Eftonicns, les Pcrmiens, les Tchérémiffcs, les Tchonvachi, les Samoïcdcs Ôc les Vogules; que la Domination des Ruffcs de Kiof, portoit le nom de Kuningard, ( pays des Huns ) ôc qu'ils étoient regardés comme tels par les peuples voifins. D'autres faits fournirent de nouvelles preuves de cette filiation. Les Souverains RulTcs étoient defignés par le mot Kagan ; ôc ce mot étoit précifément le titre que portoient les Chefs de ces Kozars de race Huniquc , race qui a donné nainanec à celle des Turcs. Cette tradition s'accorde avec des monumens qui la confirment. Les anciennes chroniques Ruffes appellent Ougorlc le pays des Huns; ôc l'endroit même où les Souverains de Kiof furent enterres , portoit le nom d'Ougorskoié ( la place des Huns). Nous n'avons pas les mêmes preuves pour conftater l'origine des Slaves : les Grecs, qui ne les connurent que trop par leurs exploits guerriers, les regardent comme des peuples fortis de l'Orient, qui s'établirent fur les bords de la mer Cafpicnnc &: des Palus Méotides, ôc qui pafserent de-là en Ruffie. Ceux qui s'y fixèrent furent confondus avec les Scythes , ôc Procopc cft le premier Ecrivain qui les ait fait connoître fous leur véritable nom. Les difeuffions inutiles n'entrent pas dans notre plan : nous ferons grâce à ceux qui prétendent, fans aucune preuve, que les Slaves habitèrent la Paphlagonic , peuplèrent la Médie , donnèrent Lij naiflancc aux Troycns, ôc que chafies de la Paphlagonic fous le nom d'Hencrcs ôc de Vcncdes, ils fe joignirent à Agcncr, fe réfugièrent après la ruine de Troyc au fond du golfe Adriatique, ôc que le pays qu'ils habitèrent prit le nom de Vénétie, d'où celui de Venife a été formé. La Venife que les Slaves élevèrent, étoit fitucc furies bords du Volkof ôc près du lac llmcn; ils lui donnèrent leur nom, Cctoit la principale réiidcncc des Slaves de Ruflic. Ils ne pouvoient mieux choifir : fa pofition étoit également favorable au commerce avec les Grecs ôc avec les peuples voiiins de la mer Baltique. Conltantin Porphyrogcnètc fait mention du grand commerce que les Slaves faifoient de fon tems avec Conftan-tinople. Mais ce commerce ne pouvoit confiner qu'eu pelleteries dont les Grecs font un ufiigc habituel, même pendant l'été ; qu'en, comeftibics , en poiffons falés, en miel, en cire, ôc peut-être en efetaves. Les Grecs donnoient en échange, du vin, du riz, des fruits fecs, des confitures, des draps, des étoffes de foie ôc de coton. La guerre,. & des maladies épidémiques, dévaluèrent deux fois la ville de Slavensk; fes habitans fc retirèrent fur les bords du Danube. Vers le milieu du cinquième fiècie, ils formèrent le projet de conftruirc une nouvelle ville fur. les ruines de l'ancienne. Ils Peffectuèrent, ôc la ville prit le nom de Novogorod. Les ruines de Slavcnsk exiftent encore dans un lieu qui s'appelle Staroic-Gorodifché^anciens débris de ville). Mais les Slaves de Novogorod ne formoient que la tête du grand corps de cette Nation. Les Ougris qui habitoient la Sibérie, en attaquèrent les membres, ôc les contraignirent, à force de les refferrer, à fe répandre vers le couchant ôc le midi. Les uns fuivirent les bords de la mer Baltique, ôc s'y fixèrent > \ les antres curent l'audace de faire des incurvons dans l'Empire Romain. Les divifions ôc les fubdivifions de ces Tribus ont peuplé fuccciTivemcnt la Bulgarie, la Servie, la Dalmatie, la Hongrie, la Bohême ôc la Poméranic : les Bohèmes ont confervé Pidiomc Slavon, ôc ne font pas embarraffés de fc faire entendre en arrivant en Ruilïe. Une chofe digne d'être remarquée , c'eft que l'on trouve aujourd'hui en Hongrie, entre Débutzin ôc Belgrade, un peuple qui defeend de la louche antique des Huns, ou de ces Ougvis qui émigrèrent au commencement du cinquième fiècle. Ce peuple nommé Sikouli, parle la même langue que les Hongrois, avec cette différence que ceux-ci parlent très-vîte, ôc les Sikoulis très-lentement. Les Hongrois ont adopté beaucoup de mots Ôc d'ufages propres aux anciens Slaves, tandis que les Sikoulis ont confervé leur langue primitive ôc leurs ufâgcs antiques. Us forment une Tribu à. part, difperfée dans vingt ou vingt-quatre villages. Leur Capitale porte le nom de Székes. Ce peuple qui a confervé fa fierté, hait les Allemands ôc méprife les Hongrois, comme les Traiiftcvcrins au-dcla du Tybre méprifent ics Romains. Les Sikoulis ne connoiffent aucun befoin factice -, leur vie fimplc cft conforme aux befoins de la nature ; tout leur ameublement confiftc dans quelques bancs de bois ôc quelques va fes de terre ou de fayanec groflicic. Ils font très-hofpitaliers, ôc il leur arrive feuvent de conduire les voyageurs a de grandes diftanecs &: avec leurs chevaux, fans exiger la moindre rétribution. Les filles n'y obfcrvcnt pas la même retenue que les femmes, ÔC c'eft le contraire en Hongrie. Le trafic des Sikoulis fe fait par échange , Ôc jamais par argent; ils rempliffent un pot de grains, pour avoir un pot de la même grandeur, ôcc, ' Ils n'achètent ni chapeaux ni bonnets fabriques. Quand ils en ont befoin, ils prennent une peau de mouton récemment écor-ché, fe l'appliquent fur la tête, l'y laiffent fécher, ôc lorfqu'cllc a pris la forme du moule, ils en retranchent ce qui cft inutile. Leurs habits d'été confident dans une chemife Ôc une cfpècc de pantalon de toile commune. Ils fe couvrent en hiver d'une bombada ou peliffe fins manches , faite de peaux de moutons, dont la laine eft longue ôc groftière. Un peuple qui, depuis Attila, a confervé fa langue, fon caractère, fes ufages & fes coutumes, eft un phénomène parmi les peuples de l'Europe. Je dois la connoifiance de ce peuple a un Hongrois d'origine qui a voyagé avec fruit ; ôc cet homme eftimable eft M. de Bolémani, premier Ecuyer du Roi de Pologne. Les Hongrois fc donnent le nom de Magyar, auquel ils ajoutent Embcrquand ils veulent défigner un homme de diftinétion. Magyar* Ember fîgnific Hongrois-homme. Les Slaves appellent encore les Hongrois Uhrï3 de leur ancien nom Ougri, dont ils ont retranché la lettre G, qu'ils trouvent trop dure dans leur langue. Les Hongrois donnent le nom de Tôt aux Slaves; &; les uns Ôc les autres donnent celui de SikodU au peuple dont nous venons de parler. Rien ne prouve mieux l'ancienne origine de ces Tribus errantes, que le fameux pont confinait par l'ordre de Trajan fur le Danube. Il avoit moins pour objet de faciliter le commerce en tems de paix , que le paffage de fes armées en tems de guerre, contre les Slaves, les Huns, les Daces, Ôcc. Ce pont, conftruit en préfence de ces Barbares, fous Alba Gr&ca, étoit compofé de vingt arcades, chacune de la hauteur de i jo pieds depuis la fuperficie , ôc diftantes l'une de l'autre de 160 : la largeur du pont excédoit douze toifes, Mais ce pont, qui valut un Royaume à l'Empire HISTOIRE DE RUSSIE. 87 Romain, la jalonne d'Adrien le fit détruire , fous le prétexte fpécicux d'ôter à ces peuples la facilité de paffer le Danube. Voila l'homme ordinaire ! Pour approuver les travaux &: refpcétcr les établiffemcns de fes prédéceffeurs, il faut être grand homme. Si Adrien ne vouloit qu'ôter aux Barbares la facilité de palier dans l'Empire Romain , il devoit fortifier le pont, le faire garder avec foin, &c ne pas le détruire. Les Slaves de Novogorod, nés libres, 8c aufïi fiers de leur liberté que puiffans par leur commerce , fubjLiguèrent leurs voifins, &: leur imposèrent des tributs; 8c même ils fc rendirent fi redoutables, qu'ils donnèrent lieu a ce proverbe : Qui oferoit s'attaquer à Dieu & à Novogorod- la-Grande ? Le peuple Slave fe gouverna par lui-même jufqu'cn 862.: l'ivreffe de la liberté commença fes malheurs ; l'ambition d'étendre fa puiffance, les multiplia; le befoin de recourir a un protecteur, les a perpétués. Ils auroient du finir fous Pierre I : fa toute-puiffance Tattcfte ; mais, loin d'être le créateur d'un peuple nouveau , il n'en fut que le dcfpotc. Ce fera fans doute fous le règne de Catherine 8c fur le même Trône, que la Poftérité des Slaves doit couronner un jour le bienfait de la liberté. Ce triomphe cÛ; digne d'elle. TABLEAU PHYSIQUE £>£ RUSSIE ANCIENNE. S i l'étude des Nations cft de toutes les études ta plus intéreflanre, Ôc Ci le défir de les conncître augmente en nous a proportion du rôle qu'elles ont joué fur le théâtre du monde, ou de l'influence qu'elles ont dans les fcènes magnifiques ou terribles qui le confolent ou qui l'enraient tour à tour, l'Hiftoire phyfiquc, morale, civile ôc politique de la Ruflic ancienne ôc moderne, doit infpirer ce défir aux Lecteurs. Les faftes des Nations difperfées fur la terre, n'offrent point de révolutions plus étranges, ni de feenes aufli. multipliées que celles de cet Empire , depuis le milieu du neuvième fiècle, jufqu'à la paix conclue entre les Ruiïes Se les Turcs, le iy Juillet 1774. Avant que l'Hiftoire confirme cette aflertion, l'ordre des chofes exige que nous faflions connoître la defeription phyfiquc de la Ruflic, à l'époque même où elle fc donna des maîtres, où elle n'exiftoit encore que dans quelques-unes des Provinces qui la compofent aujourd'hui. Cette partie de la Sarmatic Européenne ne comprenoit alors que deux dominations, dont la plus confidcrable appartenoit aux Slaves républicains, ôc l'autre aux Rouff de Kiof. Les Slaves habitoient Novogorod Veliki > ou la grande Ville nouvelle, fondée vers le milieu du cinquième fiècle. Novogorod cft fituée fur le Volkof, a l'endroit où il fort du lac Ilmen, au 58e degré 23 minutes de latitude, ôc au 49e degré 50 minutes de longitude, Son Gouvernement cft borné à l'eft ôc au HISTOIRE DE RUSSIE. 89 au nord par celui d'Archangel, au fud par ceux de Plcskof & de Tvcr, ôc a l'oued par ceux de Plcskof, de Pétcrsbourg & Vibourg. Kiof, fondée peu d'années avant Novogorod, cfl fitucc au 50e degré 30 minutes de latitude, tk fous le 48e degré 47 minutes de longitude : clic cd bornée au levant par le Gouvernement de Bclgorod ; au nord par Mohilof, au 54e degré 15 minutes de latitude ôc au 48e degré 45- minutes de longitude ; au midi par la nouvelle Ruflie, Ôc au couchant par la Pologne. Quatre lacs confidcrablcs étoient les bornes de la fouveratneté de Novogorod, lavoir : le Ladoga, l'Onega, le Péipus, tk le Biclo-Ozéro ou lac blanc. Le Ladoga cd le plus grand lac ôc le plus poilfonneux de l'Europe; il a au moins 40 lieues du fud au nord, fur 25 a 16 de largeur. Ce lac cd fouvent agité par des tempêtes qui rendent fa navigation d'autant plus dangereufe, que les bancs de fable changent fouvent de fituation, ôc forment des écucils dont on ne fe doute pas. Ces dangers renaiflans déterminèrent Pierre I à faire creufer fur la rive feptentrionale de ce lac, un canal qui commence à Scheluflclbourg, Ôc fe termine au Volkof. Ce canal, qui a vingt éclufes, reçoit les eaux de cinq rivières qui fe jettoient dans le lac. C'ed fur le Ladoga, tk en 1702,, que les fades modernes de la Ruflic fixent l'époque d'un combat naval entre les Suédois ôc les Rufles. Dans cette année, Pierre I forma le deflein d'ôter aux Suédois le cours de la Néva. Pour en venir à bout, il falloit, d'une part, s'emparer de Notcnbourg , bâtie dans une ifle au milieu de ce fleuve; Ôc de l'autre, il étoit néceflairc d'avoir une flotte d'obfcrvation fur le Ladoga, pour empêcher les Suédois de fecourir la ville par Kexholm; chofe facile en s'embarquant fur ce lac. C'ed ainfi que Marius, pour combattre les Cymbres Ôc les Teutons, commença par détourner les fleuves ; Ôc que Publius Nafica, craignant plus loifivcté que les ennemis, fit Tome i, M conftruirc (ans befoin une armée navale par fes troupes. Le Tzar fe conduifit dans cette circonftance comme Mari us 5c Nafîca : il fit conftruirc une flotte fur la rivière d'Oloutza qui fe jette dans le Ladoga; elle étoit compoféc de petits vaiffeaux 5c de galiotcs. Le journal de ce Prince rapporte, » que fa flotte força celle des » Suédois à fe retirer fous Vibourg ; que Schérémétof fut chargé » du licgc de Notcnbourg ; &: que, malgré la réfiftanec la plus >3 belle de la part des ailiégés , la garnifon affoiblie fut réduite » à capituler «. L'Onega, fitué au nord-cft du Ladoga, entre ce lac 5c la mer Blanche, reçoit les eaux de pluficurs petits lacs par différentes rivières, 6c les rend au Ladoga par la Svir : fa longueur du fud au nord eft d'environ 4 y lieues, 6c fa largeur de 20. Ce lac a une chofe remarquable ; les eaux en font douces , 6c cependant on y pèche des chiens marins, que les Ruffcs nomment ToulL Pierre I avoit formé le projet de réunir les rivières Vitégra 6c Kofcha, afin d'établir par-là une communication entre l'Onega 6c le Biélo-Ozéro ; mais ce projet n'a pas été exécuté. Le Lac Péipus, déflgné dans les anciennes cartes fous le nom de Tchoutskoïé-Oiéro, cft fitué dans la Livonic, que les Slaves appclloicnt Tchoud. Elle cft fous le y 6e degré 56 minutes de latitude , 6c fous le 41e degré 18 minutes de longitude. La longueur du Péipus cft de \6 lieues, 6c fa largeur de 12 : à fon extrémité méridionale, il forme un golfe connu fous le nom de Lac de Plcskof. La Narova reçoit les eaux du Péipus, 6c les porte avec les fiennes dans le golfe de Finlande. De même que le Ladoga, le Péipus a été le théâtre des exploits maritimes des Ruffcs : jufqu'à l'année 1701, ils avoient reçu des leçons guerrières de Charles XII, dans tous les combats de terre ; dans cette année, ils prirent aux Suédois une frégate 6c un yacht fur la mer Blanche : ce premier avantage fut fuivi d'un fécond fur le Péipus en 1702, ôc d'un troifièmc fur le même lac en 1704. Au printems de cette année, une efeadre Suédoife étoit fortie de Derpt, a l'inftant même de la fonte des glaces, ôc s'étoit mife en courfc fur ce lac. Le Général Vcrdin, à la tête d\in corps d'infanterie diftribuée fur des barques, attaque les treize brigantins Suédois, s'en empare fucccflivemcnt, à l'exception du Carolus que le Commandant montoit. M. de Lofchcr, portant le courage au-dcla des bornes preferites par la raifon ôc l'humanité, fit mettre le feu aux poudres, ôc fauta en l'air plutôt que de fc rendre prifonnicr. Dans tous les tems, l'amour-propre a fait plus de martyrs que l'amour du devoir. Quelque légers que paroiflent aux Lecteurs ces avantages pour les Ruffcs , ils venoient d'être défarmés a Narva, ôc non pas à Riga , comme on l'a dit ; ôc ces premiers fuccès étoient inappréciables pour Pierre I. La chofe qui lui importoit le plus alors, étoit de perfuader aux Ruffcs que les revers ont des fuccès, ôc que les Suédois, fi redoutés du Nord, étant battus fur mer, pouvoient aufïi l'être fur terre. Le Biélo-Ozéro, dans la Province de Biclozcr, cft au fud-cft de l'Onega : fa longueur cft d'environ 12 lieues, ôc il communique avec la Chefna, qui fe jette dans le Volga. Pluficurs lacs Ôc marais du Gouvernement de Novogorod forment le Volga, qui eft le plus grand fleuve de l'Europe. Les Anciens l'ont connu fous le nom de Rka- les Tchouvatchi l'appellent le Grand Fleuve, ôc les Tatars Atcll. Ce fleuve fournit une abondance extraordinaire de poiflbns, ôc l'on dit qu'il nourrit annuellement plus d'un million d'hommes. Il traverfc les Gouvcrnemens de Moskou, de Nigé - Novogorod , de Kazan , d'Aftrakan ; Ôc après un cours de 700 lieues au moins, il fe jette par pluficurs bouches dans la Mer Cafpicnne. LaDuna ou Dvina occidental:, dans le Gouvernement de M ij Plcskof, fort d'un lac qui n'eft pas éloigne des fourecs du Volga : elle féparc les Gouvernemcns de Polotsk ÔC de Riga / de la Lithuanie ôc de la Courlandc, 6c fe jette dans le golfe de Riga. Tels furent les premières poiTcfTïons 6c les limites d'un Empire qu'on verra, dans la fuite des ficelés, s'étendre de proche en proche, devenir immenfc comme les mers qui l'environnent, ôc comme elles ne reconnoître, pour ainfi dire, d'autres bornes que celles qu'il s'eft volontairement impofées. iii"'- ■ i • i;' ,: !—flj-Vj - FORME DU GOUVERNEMENT DES SLAVES DE NOVOGOROD, DANS LE NEUVIÈME SIÈCLE, ET REGNE DE ROURIK. Section première. L*ancienne Chronologie RuiTe s'eft perdue dans les efpaccs que le tems a dévorés ; mais ce qui refte des ufages, des coutumes &c de la forme de Gouvernement des Slaves dans le neuvième fiècle, fuffit pour faire connoître que cette forme étoit républicaine, mixte, ariftocratique ôc démocratique a-la-fois. Les faftes nationaux rapportent que Goftémïfla j chargé des fondions d'un C on fui à Novogorod, y jouilfoit d'une grande confidération. Ce fut lui qui engagea fes concitoyens h appeller de l'Ingric les Princes Varègcs , pour calmer les troubles de la République, pour en impofer aux ennemis voifins, ôc pour adminiftrer la Jufticc parmi eux. Il falloit une crife violente ôc des maux défefpérés pour déterminer Goftémifla a faire une propofition fi étrange, ôc pour perfuader a des hommes libres, d'implorer un fecours aufti redoutable. Mais les hommes favent-ils être libres Ôc heureux >■ Ces cri fes, ces maux urgens étoient ceux de l'anarchie. En cft-il de plus grands pour un peuple? Tout étoit en défordre à Novogorod : les Slaves, rivaux entr'eux, jaloux de leurs voifins, opprefleurs du peuple Ôc opprimés au-dchors, avoicnt autant k 94 HISTOIRE DE RUSSIE. craindre de leurs diÛentions inteftincs, que des armes de leurs ennemis. Dans le tumulte des pallions, le bien général cft oublié, méconnu, trahi, Ôc les fourecs de la félicité commune tariftent de plus en plus. Dans une circonftancc il critique , reftoit-il quelque appui aux Slaves, travaillés des convulfïons de la dif-corde ? Ils ne pouvoient prendre qu'un parti extrême, celui qui amena la révolution dont nous allons développer les fuites. Section II. Les Députés que les habitans de Novogorod envoyèrent en ïngric , furent favorablement accueillis des Princes Varègcs. L'ambition eft par-tout la reine des paillons; ôc rcfufa-t-cllc jamais la puiflance ôc l'autorité > Rourik, Cinaf ôc Trouvor raflcmblcnt leurs fujets, partent, ôc arrivent a Novogorod. La preuve que les Slaves étoient libres, fc trouve dans le choix volontaire qu'ils firent de Rourik Ôc de fes frères, pour calmer les troubles intérieurs ôc défendre leurs limites. Le plus grand a&e de fouveraincté que puifte faire un peuple, c'eft de remettre fa liberté à un dépositaire de confiance, en veillant a l'ufagc qu'il pourra faire de ce pouvoir commis : mais pour cela, il faut de la concorde, des vues citoyennes, des lumières ôc de la fageffe. Les Slaves fc conduifirent dans cette circonftancc, d'après ces conditions néceffaircs, Ôc leur bon fens fuppléa à ce qui leur manquoit d'ailleurs. Loin d'accorder a leurs premiers Princes un pouvoir abfolu, ils fe réfervèrent le plus bel apanage de l'homme, la liberté foumife a des loix raifonnablcs. Ils osèrent même fc confidérer comme créanciers de ces Princes, ôc comme pouvant rentrer dans tous leurs droits, s'ils n'étoient payés par les fccouis HISTOIRE DE RUSSIE; 95 qu'ils en attendoient. Leur prévoyance alla ïi loin à cet égard, qu'ils ne permirent a aucun des trois frères d'habiter Novogorod ; ils les établirent fur les trois principales frontières de l'Empire. Ils alignèrent à Rourik, aîné de ces Princes, Ladoga pour réfidenec : Biélo-Ozéro fut celle de Cinaf, Ôc Trouvor eut le commandement d'Izborsk. Des précautions fi fages tendoient également a garantir les Slaves des entreprifes de leurs protecteurs ôc de celles de leurs ennemis. La réfidence de Rourik étoit une barrière oppofée aux peuples des côtes maritimes, qui pouvoient aifément ravager la Principauté de Novogorod, en panant du lac Ladoga dans le Volkof. Rourik bâtit une ville près de ce fkuve, ôc l'entoura, dit-on, d'un rempart de terre. Cinaf, placé fur la rive fepten-.trionalc du lac Blanc, pouvoit en impofer aux Biarmicns répandus dans le pays qui s'étend depuis le lac Ladoga , jufqu'à la Dwina. Trouvor qui habitoit près de Plcskof, étoit un rempart allure contre les attaques des Tchoudcs, peuple de l'ancienne Livonie. Politique excellente 1 Plus les ennemis d'un Etat font multipliés, plus le Chef alors doit divifer fa puiffance, mais avec connoiiïànce de caufe. Ceux qui y participent en deviennent les défenfeurs naturels. En défendant la puiffance du Prince, ne défendent-ils pas leur propre autorité? L'intérêt pcrfonnel les rend intércfïès aux fuccès de la chofe publique. Les motifs ôc le but qui avoicnt déterminé un peuple libre à fe mettre fous la domination de trois Princes étrangers, déterminoient les droits ôc les devoirs de ces premiers Souverains. Les Slaves ne firent point de contrats folemnels avec eux, ne préfumant pas en avoir befoin un jour. Un peuple Républicain qui fe choifit des Chefs-, fc garde bien de leur accorder une autorité fans bornes. Section III. Caracalla regardent un aflocié au Trône, comme un ennemi d'autant plus dangereux, qu'il eft plus voiim; fc il difoit, que : deux têtes fur le même corps politique foi ment un monftre ; que partager l'autorité, c'étoit vouloir fendre un homme de la tête aux pieds, fans qu'il ceQe de vivre. Le fratricide du bon Géta fut la fuite de cette morale defpotique. L'amour de la domination porte fur t'amour-propre $ celui de la confanguinité porte fur un objet étranger : voilà pourquoi fans doute le premier mobile eft toujours plus puiftant que le fécond. Cette règle rrouva une exception dans Rourik ; il ne vécut point avec fes frères dans les foupçons de Caracalla : unis par les liens du fang, ils le furent encore par l'cfprit fc par le cœur. Si l'amour de régner fc le courage naiftent enfcmblc, ces deux jumeaux produiiircnt les mêmes affections dans les trois Princes, fc fervirent d'alimens à leur intrépidité. On ne vit point d'oppofition dans leurs plans d'attaque ou de défenfe, point de contrariétés dans les mefures à prendre, ni de jaloufie dans les opérations à fuivre. Rourik régna fc fc conduifit avec Cinaf fc Trouvor, comme l'Empereur Carus, Slave d'origine, avec Numéricn fc Carin fes fils. Mais la Triarchie Varègc fut plus courte; Cinaf fc Trouvor moururent naturellement fc fans poftérité, deux ans après leur arrivée à Novogorod. Section IV. Devenu Souverain unique par la mort de fes frères, Rourik réunit leurs apanages au fien, fc fc forme un Etat qui recon-noiflbit pour bornes l'Onega, le Ladoga, le Péipus, le Biélo-Ozéro, lacs considérables, ainfi que les fourecs du Volga fc de la Dwina. Jufqu'ici Jnfqu'ici Rourik s'cft montré bon Prince ôc bon frère : la fcène change ; il n'eft pins attaché à perfonne par les liens du fang, ni retenu par l'amour du devoir ; l'ambition s'empare de fon ame, ôc la voix de la nature ne fe fait plus entendre dès que l'ambition parle. Rourik attente aux privilèges de fes nouveaux fujets; il leur impofe des corvées : des corvées à la fervitude il n'y a qu'un pas, Ôc ce paflage cft facile : il le franchit fans fcrupulej de l'exemple, il va faire un ufage, Ôc de Pufagc, le droit de tout envahir ou de tout exterminer. Un peuple né libre, fc prête a toutes les innovations fédui-fantes , pourvu qu'on ne le dépouille pas de l'écorce de fa liberté, ÔC qu'on laiife au Gouvernement les apparences de fon ancienne conftitution. La conduite de Rourik ne rcffcmbla point à celle de Géfar, toujours d'accord avec la politique qui veut fe rendre arbitre de la vie &: des biens, fans fe charger du titre odieux de Tyran. Mais un Varègc n'y regarde pas de fi près : loin de miner fourdement la liberté des Slaves, il l'attaque de front ; il oublie une fois pour toutes, de qui il tient le pouvoir, dans quelles vues on l'en a revêtu & à quelles conditions. L'orgueil du rang ôc l'abus du pouvoir marchent cnfcmble ; chacun d'eux s'arroge les droits qu'il n'a pas. Section V. Manquer à des conventions facrées , fapper les principes fondamentaux du Gouvernement qu'un peuple a adopté, fans encourir l'indignation ôc la haine, fans exciter contre foi une fermentation générale, feroit un prodige politique dont aucune hiftoire ne fournit d'exemples. Jufqu'ici, les Slaves étoient raflurés par leur confiance en Rourik : mais ils ouvrent les yeux, reconnoiflint leur erreur, Tome i. ISS ?S HISTOIRE DE RUSSIE. fc repentent d'avoir appelle des maîtres, fc tiennent fur leurs gardes, s'aigrilïcnt enfin, & refufent d'acquiefeer à des prétentions înjuftcs. C'étoit fans doute le point oit Rourik vouloit les amener, pour obtenir par la force ce qu'il n'auroit pas voulu devoir à une conceflion volontaire. 11 exagère fes prétentions, demande ce qu'il fait bien qu'on ne lui accordera pas, afin de tirer du refus un motif qui légitime fes attentats. Section VI. La conduite arbitraire de ce Prince excité une révolte en $6r. Vadim, Citoyen de Novogorod, furnommé k Valeureux> Te met à la te te des vengeurs de la patrie; on en vient aux mains , &: malheureufement les plus braves périfient prcfque toujours les premiers ; Vadim fut vaincu &: tué de la main de Rourik : ce fécond Brutus laine fur le champ de bataille la Lbcrté expirante avec lui. Le défordre ôc le découragement des vaincus, valent une armée de plus au vainqueur; il pourfuit Ôc fait périr les compagnons de Vadim ôc tous ceux qui pouvoient lui donner de l'ombrage. Section VIL La vengeance, qui n'eut pas le fuccès qu'on s'en étoit promis7 ne fervit donc qu'à mettre les droits ôc les privilèges des Slaves à la diferétion de Rourik. Mais il eft vainqueur, Ôc la victoire n'eft jamais en peine de fe juftifier. Fier de fes triomphes fur les ennemis du dehors ôc fur fes propres fujets , Rourik ne connoiflant plus d'autre loi que fa volonté, ofa vouloir Ôc fe crut tout permis. Il difttibua, félon l'ufage des protecteurs qui deviennent Tyrans, des villes tk des terres aux principaux Chefs de fes guerriers, tk confia la garde des places qui défendoient les frontières, à ceux de fes amis particuliers, dont la fidélité ÔC la valeur ne pouvoient lui être fufpcctcs. Pour mieux les intéreffer à la défenfe commune, il leur remit ces places a titre de récompenfes ou de fiefs amovibles. Le premier foin d'un ufurpatcur, cft de réunir tontes fes forces, & d'anéantir tous les obftaclcs qui peuvent les divifer. C'eft ce que fit Rourik. Après avoir affermi fa domination, il abandonna Ladoga ôc vint fixer fa réfidenec à Novogorod. Section VIII. Une guerre civile contre un protecteur victorieux, ne peut finir que par un accord fimulé, ou que par l'empire tk. des fers. Depuis cette fatale époque, jufqu'à la fin du règne de Rourik, les annales Ruffcs fe taifent fur les droits de la Nation. Rien ne s'avance plus rapidement a la perfection que le defpotifme. Un premier dcfpotc n'a pas befoin d'un fécond pour achever le mal. Le joug de Rourik fut fi dur, que fes propres guerriers, inftrumens de fa puiffance, déferfoient fes Etats. Oskold ôc Dir, Seigneurs Varègcs, qui avoicnt fuivi la fortune de Rourik en Ruflic, fe retirèrent à Kiof, ne voulant pas, difoient-ils, être les complices ou les efclaves du defpote. Egalement inclignés, ôc de fa conduite envers les Slaves, ôc de fon ingratitude envers eux, ces deux frères lui demandèrent la permifilon de chercher fortune ailleurs, ôc de porter leurs armes contre les Grecs. Tout homme qui pofsèdc des richeu^s, ou qui jouit de la confidération publique dans un Gouvernement arbitraire, prendra pour lui, s'il cft fage , la réponfc de l'Oracle faite a Créfus ; Retire-toi, fuis vers le fleuve Ilermus 3 & ne crains pas le reproche de lâcheté que l'on pourroit te faire..., N l Rourik faifk cette occafion pour éloigner Oskold Se Dîr qui lui étoient fufpccîs. Us partent, Se les Hiftoricns rapportent » qu'ayant pafle devant Kiof, les Rufles qui Phabitoicnt leur « firent des inftanecs pour les retenir parmi eux «. L'offre étoit trop flatteufe pour être refuféc ; les deux frères Varègcs n'allèrent pas plus loin, Se les Kiovicns fe fournirent a leur domination : c'eft qu'alors ils étoient opprimés par les Kozarcs , peuple puiftant qui s'étoit établi dans la Clicrfonnèfc Tauriquc. Depuis cette époque, Rourik vécut en paix avec fes voifins : les Annales de la Nation Se fon Hiftoire numifmatique prouvent le choix des Slaves de Novogorod, l'arrivée de Rourik Ôc de fes frères en Ruflic. On lit fur la médaille de ce Prince, qu'il fut appelle du pays des Varègcs au Trône de Novogorod, & régna 17 ans. 11 mourut en 879. On croit qu'il eut pluficurs époufes, mais on ne fait le nom d'aucune. Il eut pour fils, Igor, âgé feulement de 14 ans lors de la mort de fon père, qui avoit eu foin de lui nommer pour tuteur Olcg, fon parent. Section IX. Oskold Se Dir commencèrent leur règne a Kiof par difcîplinci les Rufles, &c ne tardèrent pas à fc rendre maîtres des Kozarcs Se à faire des conquêtes fur la Pologne. Ces premiers fuccès leur infpirèrcnt de l'audace, Se leur témérité fut portée loin, iî le récit des Hiftoricns de Byzancc cft digne de foi, Se fi Nikon qui le confirme par une ancienne chronique Rufle, n'a pas été trompé par l'anachronifmc des Grecs. Us rapportent une încurfion des Ruffcs fur Conftantinopic en 8ji, fous le règne - de Michel III, après laquelle, difcnt-ils, Oskold, chef de l'en-treprife, demanda la paix Se le baptême, &: retourna à Kiof, Comment accorder cette tradition avec l'arrivée des Varègcs à, Novogorod en 861 ï D'autres prétendent que cette expédition» HISTOIRE DE RUSSIE. 101 n'eut lieu qu'en 866, & qu'Oskold & Dir rauemblèrcnt un grand nombre de bateaux, s'embarquèrent avec une armée, & furent mettre le fiége devant Conftantinopic, après avoir ravagé toutes les contrées des environs... Quoi qu'il en foit de ce récit anticipé fur les commcnccmcns du dixième fiècle, c'eft aux Lecteurs à juger s'il eft probable qu'Oskold 8c Dir, qui n'étoient encore que des Princes précaires, 8c qui avoicnt tout a craindre de la vengeance des Kozarcs , aient été affronter les forces de la Grèce, dix-huit mois après leur inftallation a Kiof. Avant d'aller combattre un ennemi éloigné, a travers mille écucils, il faut néccftaircmcnt n'avoir rien a redouter de fes voifins; &: il s'en falloit bien que les Rufïcs de Kiof fuflent dans cet état de fécurité. L'adminiftration du tuteur d'Igor diilïpcra les doutes fondés fur ce double anachronifmc. MINORITÉ D'IGOR. ADMINISTRATION D'OLEG. Section premier, e. A^îl^ïiwSSi^^>^^ï tT^-n.:;o;;^:• ;• \,;;^ y...,.-;.-.-.-* La jeuncfïc d'Igor offroit aux Slaves une occafion bien favorable pour recouvrer la liberté; Olcg, tuteur d'un Fruicc enfant, ne devoit pas pré fumer qu'ils refteroient long-tcms dans un état de fervitude 6c d'humiliation : le partage* de la liberté à l'efclavagc étoit trop récent, pour leur fuppofer de l'indifférence fur un point aufïi capital ; ils n:étoicnt, pour ainfi dire, qu'au lendemain de la perte de leur liberté. Cependant le fyftcmc oppreffif de Rourik fera le même fous la longue adminiftration d'Olcg. L'amc dans l'efclavagc rclTem-bleroit-cllc à un corps abattu qui ne fe meut plus que par un autre? Seroit-cc l'efclavagc qui fc gliffe 6c fe perpétue a travers la lafïitude qu'il caufe? L'habitude de craindre accoutumc-t-elle au joug des Tyrans? Si ces trois caufes concourent cnfcmblc à perpétuer la fervitude, elles amènent une réflexion : Quel peut être le bonheur d'un Prince qui ne connoît point d'autre loi que fa volonté, point d autres moyens que la force, 6c qui n'eft obéi que par la crainte > Section IL Olcg, nourri des principes arbitraires de Rourik, commença le règne de fon pupille, ou plutôt le fien, par un trait de prudence /•■"■ t'A-r]i//.v " J>V~ttzi, efpèce d'archers 6c de Janiflaircs Rufles, étoient rarement a la volonté des Tzars : ces Princes étoient a la diferétion de leur garde; & la révolte cnfanglanta fouvent leur trône. En remontant aux caufes par les effets, il n'eft pas difficile d'en trouver les raifons. Les Princes Rufles, affranchis de toute loi qui reftreigne leur pouvoir, ne manquoient pas d'en abufer. L'ufage de la milice contre leurs fujets, apprenoit a cette milice même ce qu'elle pouvoit contre eux : elle avoit effayé fes forces \ 6c l'impuiflance des Princes fans elle, la rcndoit infolcntc : elle fe mutinoit; elle fe révoltoit. C'eft alors qu'elle décidoit, &: du Maître, fc de fes Miniftrcs, Des efclaves mécontens ne prenoient aucun intérêt à leur fort : celui qui ccrafe ne trouve point de défenfeurs, parce qu'il n'en mérite point j fc: il doit trembler par la raifon même qu'il fait craindre. Olcg, en employant la force militaire des Varègcs pour fc foute-nir, fc conduifit comme Scrgius Galba, qui retint dans Rome les légions Efpagnolcs qui l'avaient placé fur le premier Trône du monde, fc donna les premières charges à fes favoris, aufti déteftés dans Rome que les Varègcs pouvoient l'être a Novogorod. Jufqu'ici la politique de ces deux Princes eft la même : mais Olcg étoit plus prudent que Galba. Celui-ci, pour complaire aux gardes Prétoriennes fc au peuple, renvoya les Efpagnols; cette conduite inconféquente fut le moment fatal pour Galba. Othon s'alfure des gardes Prétoriennes par les largeftes accoutumées, fc fe fait proclamer Impercur dans les Cafcrnes. Galba n'a pas encore régné un an, qu'il a la tête tranchée, Olcg au contraire s'attache étroitement fes gardes : fa confiance çn eux les flatte, fc l'intérêt perfonncl devient la fauve-garde du pupille fc du tuteur* Section III. Olcg, devenu paifiblc poflefteur du pouvoir de Rourik, ne s'occupa plus que des moyens propres à étendre encore fa domination. L'ambition, loin d'être fatisfaite de ce qu'elle a, part toujours de ce point pour ufurper ce qu'elle n'a pas. Celle d'Olcg regarda avec envie la fortune des Princes de Kiof, fc fuppola que cette fouveraincté devoit être l'apanage de celle de Novogorod. Rempli de cette idée, il raflemble des Slaves, des yarèges, des Tchoudcs, en forme un corps d'armée, emmène Igor HISTOIRE DE RUSSIE, xof Igor avec lui, entre en campagne, marche vers Kiof, prend Smolcnsk Se Lubctz, Il arrive pendant la nuit près des remparts de Kiof, de dès que le jour commence à paroître, il cache une partie de fes troupes dans les barques qui le conduifent, Se fe fait fuivre de loin par les autres. Il détache des Officiers qui vont annoncer fon arrivée ÔC fon paifage pour la Grèce, aux deux frères Oskold Se Dir. Les émiflaircs ayant été bien accueillis de ces Princes, leur dirent «qu'Oleg les faifoit prier, comme » amis Se comme concitoyens, de venir conférer un moment » avec lui u. Oskold Se Dir accordent cet entretien, Se marchent fans défiance au-devant d'Olcg, pour lui donner des témoignages d'amitié. A peine font-ils hors des portes de Kiof, qu'ils font entourés des foldats d'Olcg. Ce perfide prend Igor dans fes bras, lance des regards féroces fur ces Princes crédules, Se leur dit, d'un ton menaçant : m Vous n'etes ni Princes, ni de race de » Prince ; Se voici le fils de Rourik, feul Souverain de Ruffie «. Ces paroles étoient fans doute le fignal du régicide : a peine furent-elles prononcées, que des foldats maftacrent Oskold Se Dir aux pieds d'Olcg. Ainfi finit la première dynaftic des Souverains de Kiof. La fourberie dans l'état de guerre , cft un genre d'hoftilité qui patte pour une rufe de guerre ; mais dans l'état de paix, la fourberie cft une trahifon, un attentat au premier chef : on a beau décorer du nom de vi&oirc, les avantages remportés par ce moyen odieux; la trahifon ne change point de nom; Se quand le meurtre l'accompagne, c'eft un forfait, à la vengeance duquel la Jufticc appelle tous les peuples. Olcg, ne connoiflant de remords que les revers dans fes entre -prifes, s'applaudit d'un aflaflinat qui le rend maître de Kiof, avant que fes habitans puiffent lui oppofer aucune réfiftanec : il y établit le fiégc de fa domination, Se fonda, dit-on, de nouvelles villes. Tome I. O Trois ans après, il força les Drcvlicns à lui payer tribut, ainiî que les Sévériens ôc les Radimiches, voiQns de la Province de Kiof. Ncftor rapporte que les tributs annuels impofés aux » différentes Nations qu'Olcg fournit, conllftoicnt en argent Ôc n en pelleteries ; que Novogorod fut impofée à 300 grivnes «, Cette monnoie d'argent, qui eft encore en ufage en Ruffie, vaut aujourd'hui dix kopeks, ou dix fols du pays : il n'eft pas probable que la valeur des grivnes anciennes ne fut de beaucoup fupérieure a celle des grivnes d'aujourd'hui; Olcg étoit trop ambitieux pour n'impofer qu'un tribut annuel de ijo de nos livres, à une capitale riche ôc commerçante. C'eft a cette époque que les Slaves ôc les Varègcs, confondus avec les peuples de Kiof, prirent le nom de Rufles ; ôc c'eft fous ce nom qu'ils feront défîgnés dans la fuite de cette Hiftoirc. Section IV. Nous avons vu Rourik régner paifiblcmcnt après la conquête de fes fujets. Olcg va nous donner un autre fpcctacle : fes premiers fuccès ne feront que les premiers pas d'une ambition trop vafte pour fc renfermer dans une enceinte de cabanes ruftiques, ôc trop avide pour fe contenter des tributs impofés aux peuples qu'elle a fournis. L'idée & le defir des richefles l'enflamment, 8c lui montrent en pcrfpccHve une meilleure fortune : la prife de Conftantinopic devient l'objet de fes vecux, ôc bientôt le Bof-phorc fera le théâtre fanglant de fes exploits. Mais comment parvicndra-t-il a ce détroit fur lequel domine la ville des Céfars, que les RufFèSappellent-T^argradi Comment? L'énergie des Pirates cft capable de tout entreprendre Ôc de tout exécuter. La cupidité cft leur tactique, l'ardeur du butin nourrit leur vigueur; elle leur donne à-la-fois l'excès de tous les fentimens Se le délire.de toutes les panions : en faut-il davantage pour exécuter des chofes qui ne paroiflent pas même vraifcmblablcs? A toutes les époques du monde, la fureur des conquêtes a donné lieu à des prodiges. Oleg étoit Varège d'origine; Se les Varègcs habitoient les côtes de la mer Baltique, autrefois mer VaréAenne. Ce peuple s'étendoit depuis la Finlande jufqu'à l'Oder. Les Varèges piratoient continuellement fur des bâtimens légers, ravageoient les lifièrcs des côtes, Se dcpouiUoicnt tous ceux qui manquoient de force ou de courage pour fe défendre. Cette efpèce de cabotage hoftile leur avoit donné quelques connoif-fanecs de la navigation, Se un goût décidé pour le métier de corfairc; métier aufti noble, aufti héroïque alors, que celui des lions de la plaine, Se des autres bétes féroces qui défolent l'humanité aujourd'hui. Section V. Les Rufles ne pouvoient parvenir à Conftantinopic que par des travaux plus grands Se plus réels que ceux d'Hercule, Se qu'a travers une multitude d'écucils Se de dangers inexprimables : ils ne pouvoient entrer dans le Pont-Euxin que par le Dnieper ou Borifthènc. Ce fleuve prend fa fourec dans un marais de la foret Vol-konsky, a vingt verftes de Smolensk. Après avoir formé un grand nombre de détours, traverfé la Lithuanie, la petite Ruftic, le pays des Kofaks Zaporotsky, Se parcouru un cfpacc de 100 milles, il forme un lïman ou lac marécageux, long de 60 verftes (i), Se fe jette dans la mer Noire, entre OtchakofY Se Kinbourn. (1) La mefurc itinéraire de Ruflie cft la verfte, compose de ijo toifes ou fagènes. Une fagène a trois ardiincs, ou fept pieds d'Angleterre. Cent quatre verftes, cent trente* une fagènes, une archinc & 7^ verchok , forment un degré de l'Equateur, Ainfi il faut compter cinj dit-elle, ces bâtimens, à l'aide des voiles, à arriver fous les »3 murs de Conftantinopic «. C'eft-â-dire qu'ils cinglèrent fur la terre ferme. Les Rufles arrivèrent, îVimporte comment. Quand des hommes armés, vêtus de haillons, ont réfolu de fc couvrir d'or Se de jouir, ils fc plongent dans le fmg Se dans une volupté qui révolte la nature : les Ruffcs exterminent, enlèvent ou détruifent tout ce qui tombe fous leurs mains avides Se féroces, Se le pillage s'étend des maifons Se des Temples jufem'aux tombeaux. Ils font paifer les Grecs par tous les genres de fupplicc que la barbarie peut raflcmbler fur des hommes vivans. Une fureur plus cruelle encore que celle exercée fur les habitons du Nouveau Monde, leur fit entafler cadavres fur cadavres, Se c'eft au milieu des morts Se des mourans qu'ils jouiflbient avec une volupté fin-guinairc. Hâtcns-nous de jetter un voile fur tant d'horreurs, Se difons comment les Grecs appaisèrent ces exterminateurs. Section VII. Léon, a les favans ont donné le nom de Philofophc, en reconnoiflanec de la protedion qu'il accordoit aux Lettres, régnôit a Conftantinopic : il n'avoit qu'un parti a prendre dans cette extrémité, c'étoit d'acheter promptement la paix au prix qu'Oleg voudroit y mettre. Ncftor 5c Nikon rapportent » que Léon s'obligea de payer >i douze grivnes d'argent a chaque foldat, Se de nourrir pendant » fix mois les marchands Ru (les qui viendroient commercer js dans l'Empire, de n'exiger aucune douane, 5c même de leur >s fournir avec des provifions, les fecours ncccffaircs pour leur >5 retour en Ruflic ». Apres avoir obtenu ces conditions favorables, Olcg exigea encore des contributions particulières en faveur de quelques-unes de fes villes, gouvernées par fes favoris. Léon accorda tout, Se jura cette paix honteufe fur la croix. Les Rufles la jurèrent fur leurs épées, Ôc au nom du Dieu de la foudre ôc de celui des troupeaux. Acheter la paix de l'ennemi, c'eft le mettre en état de la vendre plus chèrement encore à la première occafton ; ôc cette occaiion eft toujours préfente dans la tournure équivoque des traites de paix. Section VIII. Oleg Se fes principaux Chefs, en partant de Conftantinopic, fufpendirent leurs boucliers aux portes de la ville, fans penfer qu'un monument qui infultc aux vaincus, cft une perpétuelle exhortation a la vengeance, ôc que le reflentiment long-tcms étouffé, n'en devient que plus terrible lors de Pcxploilon. Olcg arrive a Kiof chargé des dépouilles des Grecs. Les Ruffcs, éblouis de fon triomphe, l'attribuèrent à une caufe furnaturellcj Olcg fut regardé comme un Magicien, tk acquit une autorité de plus fur des peuples ignorans & fuperftitieux. Huit ans après cette expédition, Olcg voulant éclaircir quelques articles du traité, qui lui laiffoient des doutes, envoya des Députés à l'Empereur Grec, pour lui en faire ligner un fécond plus détaillé que le premier. Ncftor, dans fa chronique, en a confjgné la formule j voici la manière dont il cft conçu. » Il y aura entre les Rufles tk les Grecs une paix & une amitié >j inviolables \ îk aucun ne donnera occafion a l'autre de rompre >j la bonne intelligence qui doit fubfiftcr entr'eux. On nommera »? des arbitres pour terminer les différens qui pourront s'élever » entre les deux Nations, &: le demandeur en fera cru fur fon «ferment. S'il arrive qu'un Grec tue un Rufle, ou celui-ci un 33 Grec, le coupable fera puni de mort dans l'endroit même oit 33 le crime aura été commis. Au cas que le meurtrier fc fauve, >3 fes biens tk fa femme appartiendront au plus proche parent » du défunt (i). Si le meurtrier cft pauvre, tk qu'il fe cache, » on le cherchera tk on le punira. Celui qui frappera ou bleflera (i) Voilà un article bien pofitif ; cependant le Traducteur des Chroniques Ruffes le rend d'une manière contradictoire. Il dit, Tome I, page io; , art. 5 : >» Si le meurtrier «prend la fuite, & qu'il foit domicilie, la portion de fa fortune qui lui appartient * fuivant la loi, fera donnée au plus proche parent du mort ; & la femme du meurtrier »> retirera l'autre portion du bien, qui, par la loi, lui doit appartenir «. C'eft au Lecteur àdécider fi le célèbre Lomonofof, qui rapporte ce traité , entendoit moins bien la langue Slavone que le Traducteur François. D'ailleurs, fi la Chronique de Ncftor étoit telle qu'on la fuppofe, elle feroit en contradiction avec tous les Hiftoricns Ruffcs, qui conviennent unanimement qu'avant l'année 101e il n'y avoit point de loix écrites en Ruflic; Se cependant Olcg, d'après le Traducteur, veut qu'on fe conduife dans la confif, cation des biens du meurtrier, conformément a la loi; & cetre loi en indique une qui protège le droit de la femme, dans la portion du bien appartenant à fon époux. » un de fes compatriotes, fera condamne a une amende de cinq «livres d'argent. Un pauvre donnera tout ce qu'il pofsède, «jufqu'aux habits qu'il a fur le corps, ôc prêtera ferment que >j c'eft tout fon bien ôc qu'il n'a point d'autre rcflburcej ce fera » tout le châtiment qu'on lui infligera. Si un Rulfc furprend » un Grec, ou celui-ci un Rufle en flagrant-délit, ÔC qu'il le » tue, on ne le punira point, ôc il reprendra ce qui lui avoit » été volé. Si le voleur ne fe défend point, il rendra le triple »3 de ce qu'il a pris; celui qui volera â main armée, encourra » le même châtiment. Si un vailfcau Grec vient â être jette par le » mauvais tems fur les côtes de la Ruflic, on le mettra en lieu «de sûreté, ÔL l'on fournira â l'équipage tous les fecours dont »j il aura befoin. Les Grecs en agiront de même a l'égard des >» Rujjés. S'il arrive qu'un Rujfe trouve un Grec, ou celui-ci un tyRuffe prifonnicr dans les pays étrangers, il paiera fa rançon, « fauf a s'en "faire rembourfer le prix. On rachètera aufli les » prifonniers de guerre aux mêmes conditions. Ceux des troupes >î auxiliaires feront renvoyés moyennant vingt pièces d'or pour « leur rançon. Les Rufles auront droit de revendiquer leurs jscfclaves par-tout où ils les trouveront, (bit qu'ils fe foient 33 enfuis, qu'on les leur ait volés ou qu'on les ait achetés, ôc 37 l'acheteur fera tenu de les leur rendre. Celui qui empêchera 33 qu'on les cherche chez lui, fera cenfé les avoir volés ôc fera 33 tenu pour coupable. Si un Rufle, qui cft au fervice de l'Em-33 pereur, vient â mourir ab intefuu> ôc qu'il n'ait point de parens *3 fur le lieu, on renverra fes biens a ceux qu'il peut avoir en »3 RuJJlé ; mais s'il fait un teftament, on les remettra â fon »3 héritier. Les malfaiteurs qui palferont de Grèce en Ruflic, 33 ou de Ruflic en Gréée, feront arrêtés ôc renvoyés dans leur »3 pays «. Ce traité fut ratifié de part ÔC d'autre. Les Grecs prêtèrent 1er ment HISTOIRE DÉ RUSSIE. 113 ferment en bai fan t la Croix, 6c les Ruffcs, (don leur coutume, jurèrent de ne point s'en écarter d: l'épaijfeur d'un doigt. Voila le traite rapporte par Ncftor, 6c que Lomonofof a copié dans fon Hiftoirc ancienne de la Rufîic. Section IX. Pendant que les Députés d'Olcg fc rendoient â Conftantinopic, Léon étoit tellement affbibli par une dyflcntcrie, qu'il ne put faire le difeours que les Empereurs faifoient ordinairement au peuple, le premier jour de Carême. Ce Prince défigna fon frère Alexandre pour fon fucccffcur, 6c mourut le 11 Mai 911. Le traité de commerce entre les Ruffcs 6c les Grecs* fut ratifié par Alexandre 6c Conftantin. Le premier ne régna qu'un an , 6c mourut le 7 Juin 912,. Depuis cette époque les Ruffcs 6c les Grecs vécurent en paix pendant 28 ans. Les articles qifc nous venons de rapporter font naître pluficurs réflexions. On fe demande d'abord comment il cft pofliblc que l'affaftin d'Oskold 6c de Dir, qu'un tyran fans remords, que l'opprcffeur 6c le dévaftatcur du Bofphore de Thracc, ait accoiflé tant de force aux fermais qu'il tranfgrcffoit avec tant de facilité? Comment encore un Prince barbare a pu rédiger des articles où-la fageffe du Légiflatcur parle de concert avec la Jufticc, où l'on trouve une proportion entre la peine 6c le crime, où la privation des richefles cft la peine du vol, ou enfin des cfclavcs peuvent difpofcr de leurs biens, meubles 6c immeubles, au préjudice du Dcfpote? Les premiers Légiflatcurs de Ruflic font, de l'aveu de tous les Hiftoricns nationaux, Jaroflaf 6c Ifiaflaf fon fils; 6c leurs loix datent de l'année 1016. Il cft donc vraifcmblablc que les articles de paix, rapportés ci-deflus, furent rédigés par les Grecs, qui, Tome I. V avec la connoinancc des loix de l'Europe, avoicnt leurs propres loix dans le dixième lîèclc. Section X. On n'attend pas, pour marier les Princes, le développement des organes ôc des forces, les befoins ou les appels de la Nature; &; les Grands , par - tout, veulent imiter l'exemple des Princes. Mais la Nature a une marche graduelle fc confiante , dont les réfulrats cmbralfcnt le monde fc les êtres. Le développement des organes fc des forces cft plus ou moins rapide, en raifon du premier emploi des fourecs de la vie. Les mariages précoces détournent ces fourecs, fc ce faux emploi cft caufe que la plupart des Princes fc des Grands meurent fans poftérité , ou que cette poftérité dégénère. Voilà précifément comme leurs races s'éteignent. Igor ne fut marié que dans l'âge de la force : il étoit homme, Olcg lui donna Olga pour époufe , ôc fit prendre fon nom à cette Princcffc , comme un gage de l'amitié qu'il avoit pour elle. Ce préfent d'Olcg ne pouvoit être fufpcct à Igor ; Ncftor a eu imn de dire que ce fut la Nation même qui préfenta Olga au Prince Igor. On ignore fon origine , mais elle étoit née à Plcskof. Elle s'appelloit, dit-on, Prékrafnaîa. C'étoit, fans doute, une beauté ; car ce mot fignifie tris-belle. Nous paffons fous filence ce qu'une chronique fufpectc a dit d'Olga : le choix de la Nation fuffit pour prouver que cette beauté n'etoit point une Batelière gentille qui parla Igor dans fa barque , fc dont ce Prince devint amoureux, au point de refuier toutes les plus belles filles des plus hauts rangs, &:c. Ce choix de la Nation prouve que les Souverains de Ruflic n'avoient pas encore introduit chez eux l'ufâgc Afiatiquc de faire raftemblcr, dans leur Palais, les plus belles filles de leurs HISTOIRE DE RUSSIE. 115 Etats, pour choifir une époufe parmi elles. C'eft ici le lieu de rapporter les cérémonies qu'on obfervoit à cet égard en Grèce Ôc en Ruflic. Nous commencerons par celles de la Grèce. SjîctionXL En 830 , Euphrofinc , belle - mère de l'Empereur Théophile p voulant le marier , envoya chercher les plus belles filles de l'Empire, Ôc les fit aflcmblcr dans une fallc du Palais. Théophile les examine toutes. Frappé de la beauté d'une jeune Athénienne , nommée Icafic, il lui dit : m Les femmes font bien dangereufes ; » c'eft d'elles que viennent tous les maux «. Icafic lui répond avec noblcflc ; » c'eft d'elles aufti que viennent les plus grands » biens L'Empereur , étonné de cette réponfc, crut y apper-cevoir trop de fierté, ôc donna la pomme d'or, deftinée a celle qui lui plairoit le plus, à Théodora , native de Paphlagonic. Icafic pafla le refte de fes jours dans un monaftère qu'elle fit bâtir. Les belles Rufles ne feront pas fi dupes elles préféreront de bouder leur rivale en liberté. Lorfque les Princes ôc les Tzars de Ruflic vouloient fc marier, ils faifoient publier une Oukaz , qui étoit envoyée dans toutes les Provinces de leur domination. Il étoit ordonné a tous les pères de famille de conduire à la Cour leurs filles nubiles, en cas qu'elles fûflent allez belles pour prétendre au choix du Souverain. Arrivées dans la capitale, la Grande-Mai trèfle de la Cour les recevoit chez clic , les logeoit féparément, ôc les faifoit manger toutes enfcmblc. Le Prince les voyoit, ou fous un nom emprunté, ou fans déguifement. Pendant la nuit, on les examinoit attentivement : cet examen phyfiquc avoit un but moral. Celles qui avoicnt un fommeil inquiet , des rêves turbulens, des mouvemens convulfifs, étoient exclues du choix. ni On pcnfoit donc alors que les rêves de l'homme endormi, font les réfultats confus des longes de l'homme éveillé. Le jour du mariage étoit fixé, fans que le choix du Prince fût encore connu ; mais au jour marque , on préfentoit un habit de noce a celle fur qui le choix étoit tombé : on diftribuoit d'autres habits aux prétendantes, qui s'en retournoient chez elles. Ainfi, dans les tems anciens , les Princes ôc les hommes fe deftinoient eux-mêmes;ils font deftinés aujourd'hui au moment de leur naiiîancc , ôc même fouvent avant de naître. De-la, tant d'hommes déplacés, ôc fi peu de grands hommes. Section XII. Tandis que l'Empereur Léon Ôc fon frère Alexandre dcfccndcnt au tombeau, Olcg cft fur la brèche fans le ftwoir : le vainqueur du Bofphorc va fc réunir aux vaincus ; un foible reptile le mord à la jambe, ôc lui donne la mort en 913. Les Drcvlicns, les Sévéricns , les Radimitchcs , les Pctchénégui, les Ruffcs ôc les Grecs furent vengés par une vipère. Dans les ficelés d'ignorance, les évènemens finguliers ne manquent jamais de donner lieu â des fables. On en fit une fur les circonftanccs de la mort d'Olcg; nous en ferons grâce aux Lcétcurs ; elle cft mieux placée dans les anciennes chroniques Ruffcs , qu'elle ne le feroit dans un Ouvrage confàcré a la vérité. La médaille d'Olcg prouve qu'il fut Régent pendant la minorité d'Igor, fils de Rourik, ôc qu'il régna 34 ans. 41 IGOR I. Section première. O l r. g n'aybit travaille , pendant fa vie , qu'à préparer efes fujets de confolation après fa mort : c'eft ainfi que régnent ôc fmiflent les tyrans. Les peuples de la Sçythic & de la Sarmatic Européenne qu'il avoit fubjugués , fes propres fujets dont il avoit été la terreur, ôc les Grecs qu'il avoir fournis à la honte des tributs, tous regardèrent cette mort flngulièrc comme un bienfait du Ciel, ôc fc flattèrent de recouvrer bientôt ku: indépendance : cet cfpoir commun fe fondoit fur la nullité apparente d'Igor, » Quel appui, difoit-on, pour l'Etat, qu'un Prince en » tutelle pendant trente-trois ans fous un Adminiftrateur » ? Les talcns militaires font ignorés dans le repos , ôc en tems de paix qui tient de niveau le brave Ôc le lâche : avant de juger Igor, il falloit l'avoir vu agir, ou faire attention au pouvoir efficace de l'exemple fur les hommes. C'eft un tableau vivant qui peint les vertus ôc les vices en action, ôc qui finit toujours r quand il eft,durable, par en infpircr l'amour ou la haine aux fpectatcurs même les plus indirferens. On va favoir fi le Pupille marchera fur les traces du Tuteur: s'il fait choifir , en dépit de l'envie , un Général habile, au lieu de fc décider fur la cabale en faveur de quelque opulent hicu accrédité , ôc fi Igor enfin eft brave lui-même. Section IL Les DrcvHens furent les premiers qui donnèrent le fïgnal de la révolte , en refufant à Igor les tributs qu'ils avoicnt payes à Oleg. Cette imprudence n'aboutit qu'à aggraver leur joug 9 &£ à rendre le tribut plus onéreux. D'autres peuples commirent la même faute > & ils furent vaincus avant d être en état de réiîfter aux armes d'Igor. Un fcul peuple difputa long-tcms fa liberté , avec le courage &; la confiance héroïques que ce fentiment infpire : ce peuple habitoit les rives méridionales du Borifthènc ; on le connoît fous le nom d'Ouglitchi. Svcntcldc, Voiévode célèbre par fon intrépidité , fut le Général qu'Igor choifît pour le foumettre. Les Ouglitchi ne furent pas effrayés du bruit de la renommée de Svcntcldc : ils fe défendirent avec tant de bravoure , que le Général Rulfc ne put fc rendre maître de leur ville principale qu'après un fiégc de trois ans , quoiqu'alors les murs ne fûffcnt formés que de terres foutenucs de claies liées cnfcmblc au lieu de pierres \ barrière foible , qui ne pouvoir réfifter long-tcms à des attaques vigoureufes &c renaiffantes. Forcés à la fin de capituler avec Svcntcldc, les Ouglitchi fe fournirent à payer a . Igor un tribut annuel d'une martre noire par chaque famille. Section III. Des barbares aufïi courageux , & plus redoutables aux Rufles que ceux qu'ils avoicnt fournis à leur domination , vinrent fufpcndrc le triomphe d'Igor. Les Pctchénégui arrivent des bords de llaïk & du Volga, & fondent fur la Rufïïe , lorfqu'cllc s'y attendoit le moins. Igor, pris au dépourvu, les défarma par la modération ; il leur propoïa la paix à des conditions avantageufes : clic fut acceptée. Ces barbares auroient fubjugué la Ruftic, s'ils avoicnt eu l'cfprit de conquête, comme ils avoient celui de brigandage. Cet objet rempli, ils retournèrent fur les bords d'où ils étoient venus, y vécurent tranquilles pendant cinq ans, après lefquels leur cupidité fe réveilla. Les conditions avantageufes qu'Igor leur avoit accordées dans un moment de détreiïe, redoublèrent leur confiance dans leurs propres forces : la confiance „ en ce genre, cft d'autant plus téméraire /qu'elle cft plus aveugle, ÔC que la témérité ne doute de rien. Les Petchénégui forcent de leurs repaires, 6c font de nouvelles incurfions fur les terres des Runes. Igor modéré, va leur faire .connoître un Igor vengeur; il s'arme, marche a leur rencontre, les attaque , les défait, 6c leur ôtc , pour long-tcms, l'envie de lui rendre une troifième vifitc. Section IV. Qui ne fc perfuaderoit ici , qu'après avoir remporté des victoires fur fes voifins 6c fur fes ennemis , Igor , tranquille au-dedans , 6c n'ayant rien à craindre au-dchors , jouira paifi-blcmcnt de fes triomphes , qu'il emploiera vingt - fix ans de calme à procurer a fes fujets la connoiftanec du bonheur , au moins pendant fon règne > Je l'ai penfé : j'étois dans l'illufion. Igor pouvoir demander a. la terre, 6c en recevoir tout ce que la mer fembloit lui refufer : il n'avoit pas befoin de gloire , les preuves de fa valeur étoient faites; 6c d'ailleurs, s il eût connu l'amour de la gloire , cet amour l'auroit préfervé des atrocités ôc des crimes qui fouillent l'éclat des grandes adions. Quel mobile impérieux le détermine donc a fuivre les traces d'Olcg? L'avarice. Ces mêmes richefles qu'Olcg avoir rapportées de l'Empire d'Orient, font une amorce a laquelle Igor ne réfiftera pas. Un noir chagrin, celui de la cupidité, dévore ce nouveau Tantale : il va s'armer contre les Grecs, tandis qu'une joie féroce s annonce fur le vifage de fes compagnons de fortune, qui ne peuvent fe faire à l'habitude de l'abattement ôc de l'indolence : ils lui rappellent les fuccès d'Olcg , ôc l'excitent aux mêmes entreprifes L'encouragement de l'exemple mène promptement Igor a l'imitation : il ralfemblc fes forces ; & dix mille barques vont tranf-porter une armée de brigands. Si le rapport de Ncftor mérite d'être cru, cette armée étoit compoféc de quatre cents mille combattans. Selon lui, chaque barque contenoit quarante hommes de guerre. Igor Ôc fes compagnons connoiflbient toutes les difficultés d'une tentative aufti téméraire : c 'étoit entreprendre fans motifs même fpécicux , Ôc contre la foi des traités, une guerre injufte, à travers des chemins impraticables. Bien des befoins, des dégoûts, des calamités, fi elle duroit ; de grands dangers à hafarder le tout pour le tout ; des fuccès atroces en fnppofant la viétoirc, ôc un grand déshonneur en cas d'une défaite. Le bonheur de la flotte d'Olcg accompagna celle d'Igor. Les Rufles arrivent au même détroit ôc débarquent. Le débarquement fc fit fans réfiftanec > les troupes de f Empire Grec étoient éloignées. Les Rufles ravagent la Paphlagonic, le Pont, la Bithy-nic, fins trouver nulle part d'obftaclcs a leur fureur. L'EfpagnoI, qui trembloit à la vue des Flibufticfs , les appclla des dénions. Quel nom les Grecs donneront-ils aux Ruffcs? Le filcnce fur l'énormitc des excès auxquels Us fc portèrent, cft un hommage rendu à f humanité.-L'honneur, le courage ôc même la fidéliré, confervent quelquefois leur afeendant fur ceux même qui fem-klent violer tous les droits de la Société; mais pour cela il faut un un Granmont a la tête des Flibuftiers ; ÔC les Rufles ne reflembloient point aux vainqueurs de Campêche. Section V. Tandis qu'une férocité de tigres ne s'aflbuvit point dans les défaftres, les Grecs oient croire que leurs malheurs auront un terme : ils ne rcfpirent que l'ardeur d'expier tant de fang innocent, ôc croient voir celui des Runes arrofer les cendres encore fumantes du Bofphorc. Des armées fc raflcmblcnt ôc marchent nuit ôc jour : elles arrivent, elles entourent l'ennemi de toutes parts ; on ne délibère point pour l'attaque : la haine imprimée dans les ames fe joint au reffentiment perfonncl ; le courage des Grecs devient fureur, ôc fon impétuofité permet à peine aux Rufles de regagner leurs barques. Le Patrice Théophanc , qui commandoit la flotte Grecque, les furprend a la vue du Phare , ôc lance fur eux une foudre qu'ils ne connoiflbient pas; c'étoit le feu grégeois {i). Cette arme d'un peuple fans vertu, n'eft pas toujours vainc Ôc précaire. C'eft par le feu grégeois que les Grecs fc défendirent contre la marine d'Egypte Ôc des Sarrafins, Ôc c'eft par lui qu'ils vont détruire la flotte ôc l'armée Rufle. Sains d'un effroi terrible, les uns fc précipitent dans la mer ; les plus lâches préfèrent des fers â la mort; d'autres font naufrage avec leurs barques dévorées par les flammes : ceux qui ne purent (i) Dans une de ces circonftanccs critiques, où la délicatcnc des Princes pafle quelquefois fur leur répugnance à fe fervir de moyens odieux contre leurs ennemis, un particulier fc préfente à Louis XV, Se propofe à ce Monarque d'acheter la compofition du feu grégeois, Louis XV J'achète; & dès qu'il en eft poflefllur, il brûle ce fecret, & défend au particulier , fous peine de mort, d'en donner connoilfancc à qui que ce fut. Âpprcnt^ , lui dit-il, que ce n'efi jamais par le crime, mais toujours avec ta jifiice & les moyens quelle fermée, qu'un Roi de France attaque fes ennemis, eu fe défend. Tome L Q regagner la flotte, harcelés &: pourfuivis, laifsèrent la vie ou les dépouilles dont ils étoient chargés, dans les embufeades qu'on leur drefta. Les reftes de l'armée d'Igor cherchent un afylc fur les rivages de la Bithynic ; mais il n'eft point d'afylc pour la barbarie hors de fon antre : victorieufe, clic eft fans frein; vaincue, elle cft fans reflburce. Phocas attaque les fuyards avec un petit corps de braves : ceux qui veulent éviter l'écueil, tombent dans un autre. Théophanc _ qui ne les avoit pas perdus de vue, fond fur eux , brûle, coule à fond la plupart de leurs cfquifs : à peine Igor put-il échapper à la vengeance ; il ne lui refta de cette expédition que la honte du défaftrc, ôc la perte des trois quarts de fes meilleures troupes. Il arriva donc ce qui arrive prcfquc toujours : ceux qui font le mal en jouiûcnt peu. Le fort, dont les viciftitudes laiflent rarement les crimes impunis Ôc les malheurs fans dédommage-mens, expia les excès des Ruffcs, Ôc les Grecs furent pleinement vengés. m Section VI. Les Rufles échappés au carnage, arrivèrent a Kiof comme ils purent. » Les Grecs, dirent-ils a leurs compatriotes, font « des forciers qui fe font battus contre nous avec la foudre » Ôc les éclairs ; ils ont dévoré nos barques , ôc forcé nos » camarades à fe jetter dans la mer «. Igor les raffurc, malgré fon accablement, &: leur promet de rendre bientôt la magie des Grecs impuiflante. L'cfpoir du butin l'emporte encore fur la crainte ; on fe préparc de nouveau à retourner en Grèce. Igor raflcmble de nouvelles forces, engage fes plus redoutables ennemis a le fuivre, ôc leur promet le partage commun des biens ôc des maux. Ici , on cft tenté de HISTOIRE DE RUSSIE. nj croire que l'amour des richefles a plus de puiffance fur les hommes, que le Ciel, la Terre , la Mer ôc la Nature. Une nouvelle flotte partit pour la Grèce ; mais elle ne pafla pas la Chcrfonèfe Taurique. Conflantin Porphirogcnète régnoit alors. Ce Prince , qui apprecioit les hommes, les fcicnccs ôc les arts, étoit doué d'un caractère pacifique. Inflruit de l'approche des Ruffcs, il fit offrir à Igor de payer le même tribut qu/Olcg avoit impofé à fes prédéceffeurs : Igor aima mieux accepter la proposition ôc figner la paix, que de hafarder une féconde fois fa gloire ôc fa fortune au fort des armes. Nous allons rapporter le traité conclu entre les deux Princes, a la fin du règne d'Igor, Section VII. De retour en Ruflic, Igor cft follicité par les Chefs de fes troupes, toujours avides de dépouilles; ils lui propofent de faire payer aux Drcvlicns, les frais de fon armement contre les Grecs. Igor, malgré fon âge avancé , défère a leurs propofitions. Il attaque , il cft vainqueur ; il ajoute un nouveau tribut à celui que les vaincus lui payoient déjà. Le peu de réfiflancc qu'il avoit éprouvée de la part des Drcvlicns , l'engage a renvoyer en avant une grande partie de fes troupes; les malheureux Drcvlicns n'en font pas plutôt inftruits, qu'ils l'attendent dans une embufeade , l'enveloppent de toute part, maffacrent fes foldats, Ôc lui tranchent la tête. La sûreté d'un conquérant heureux confifte a fe défier de fa fortune ; cette défiance écarte le péril qui le menace. La médaille d'Igor prouve qu'il parvint au Trône après la mort d'Olcg , en 91 j , qu'il régna 32. ans, ôc mourut âgé de 6$. Traité de Paix conclu entre l'Empereur Conflantin Porphirogenete> SC Igor Grand-Prince de Rujjîe. » Igor, Grand-Prince de Ruflic, Se fes fujets, entretiendront » une amitié inviolable avec l'Empereur Conflantin , autTi long-» tems que le folcil éclairera, Se que la terre exiftera. Si jamais >s quelqu'un ofc rompre cette bonne intelligence , qu'il éprouve, %> s'il eft Chrétien, la vengeance du Dieu tout-puifïant, tant dans «cette vie que dans l'autre; s'il n'eft point baptifé , que fon « Dieu Péroun ne l'aftiftc jamais, que fon bouclier ne le couvre n point, qu'il s'égorge avec fa propre épéc, Se qu'il foit fournis « à l'efclavagc le plus honteux. « En vertu de la convention fufdite, il fera permis à Igor Se » a les Boyards , d'envoyer en Grèce tel nombre de vaifleaux » qu'il leur plaira, avec des Officiers Se des Matelots, qui auront » chacun des commiftions fccllées; fivoir, les premiers avec un » cachet d'or , Se les feconds d'argent. On fpécificra dans les » lettres le nombre de vaifleaux ; ceux qui fc préfenteront (ans »? lettres, feront détenus prifonniers, jufqu'à ce qu'on en ait >î donné avis au Grand-Prince de Ruflic, Se quant aux réfrac-» taircs , on les punira fans attendre de réponfe. Les Pilotes >5 rendront compte à l'Empereur des obfcrvations qu'ils auront » faites dans leurs voyages, « Quant aux Rufles qui iront a Conftantinopic dans d'autres >3 vues que celles du commerce , l'Empereur ne fera point tenu » de pourvoir à leur fubflftance pendant un mois, ainft qu'il eft » obligé de le faire par rapport aux autres. Ils ne commettront » aucune hoftilité dans les pays fournis a la domination des Grecsp >î Se prendront leur quartier a Saint-Mamas. » Ils fe feront infaire en arrivant, moyennant quoi on fournira » aux gens de mer les vivres dont ils auront befoin , &: Ton »? remettra aux Officiers le tribut deftiné pour Kbfj T^ernigof'3 >3 Péréiajïafj ôc les autres villes. Ils n'entreront qu'au nombre de » cinquante à la fois dans la ville, ôc feront accompagnés des "gens de l'Empereur ; & au cas qu'ils offenfent quelqu'un , on >3 aura foin de punir les coupables félon l'exigence des cas. »Lcs Ruffcs n'infultcront aucun habitant, ôc n'achèteront » des étoffes que pour la valeur de cinquante pièces d'or. Les » Officiers de l'Empereur vifltcront les marchandées qu'ils auront »3 achetées \ ôc y appoferont un fecau. On leur fournira , lors « de leur départ , les vivres, les munitions ôc les agrès dont « ils auront befoin , ainfi qu'on en cft convenu, ôc on leur » donnera une efeortc. Il ne leur fera point permis de paner >î l'hiver à Saint-Mamas. » Au cas qu'un cfclavc fe réfugie chez un Grec , il fera tenu « de le rendre a fon maître. Si on ne le trouve point , on w donnera , en fa place , deux pièces d'étoffe. Si un Matelot »? dérobe quelque chofe en s'en allant ôc qu'on l'en trouve îî nanti, on le condamnera à deux pièces d'or d'amende. Si un >î Ruffe dérobe quelque chofe a un Grec , ou celui-ci a un « Rufle, on le punira févèrement ; ôc au cas qu'il ait ufé de » violence , on le condamnera a reftituer le double de ce qu'il a a dérobé, favoir, les effets ôc leur valeur en argent. Au cas » qu'il les ait vendus, il rendra le double, & on le punira félon sa les loix de la Grèce Ôc les ufàgcs de Ruffie. » La rançon des prifonniers fera, pour les jeunes gens ôc pour «les hommes faits , de dix pièces d'or; pour ceux d'un âge » moyen , de huit ; pour les vieillards ôc les enfans, de cinq. » Au cas qu'un Grec ait chez lui un cfclavc Ruffe , il fera » permis de le racheter pour dix pièces d'or; ôc s'il Ta acheté, » on lui rendra ce qu'il a coûté. «Les Grands-Princes de Ruffie ne porteront point la guerre » dans le pays des Korfouners> (peuples de la Cherfonèfe) Se n'y " exerceront aucune jurifdiétion , parce qu'il dépend de l'Empire » Grec. Us ne les empêcheront point de pêcher dans l'embouchure v> du Dnieper, Se ne paieront l'hiver, ni dans cette embouchure, «ni fur la merBélo-Béresjé (mer Béréfoff), ni à Sainte-Eleuphérijé "(île a l'embouchure du Dnieper); mais ils s'en retourneront » chez eux. Les Grands-Princes de Ruffie ne permettront point « aux Bulgares noirs de commettre aucune hoftilité fur les terres «des Korjbuners; mais fi les Rufles font en guerre avec d'autres « peuples, les Grecs leur fourniront les troupes dont ils pourront »5 avoir befoin. « Si quelque vaifleau Grec vient à échouer fur les cotes de la » Ruffie , on ne s'en emparera point; que fi l'on fait le contraire , » qu'on enlève les marchandées, ou les hommes qui le mon-« toient , pour les réduire en cfclavagc , les coupables feront » punis fuivant les loix Se les coutumes des deux Nations. « Les malfaiteurs Grecs ne feront point fournis à la jurifdiêtion «des Grands-Princes de Ruffie; mais on les renverra a leurs «Souverains, pour qu'ils les/aflent punir eux-mêmes. Au fujet « des meurtriers, on fe conduira à leur égard, ainfi qu'il eft dit «3 dans le Traité conclu avec Olcg. Au cas que l'Empereur Grec » ait quelque guerre a foutenir, Se qu'il ait befoin de troupes, „ le Grand-Prince de Ruffie fera tenu de lui en fournir autant « qu'il en demandera, afin que les étrangers foient inftruits de » l'amitié qui règne entre les Rufles Se les Grecs e<. Les Ambaftadcurs Ruffes jurèrent d'obfcrvcr le Traité, par Péroun Se leurs armes. Lorfqu'ils furent de retour en Ruffie, Igor fc rendit au fommet de la montagne où étoit Péroun, dépofa fes armes Se fon bouclier à fes pieds, Se ratifia le Traité par ferment en préfence des AmbafTadcurs Grecs, de fes Boyards 8c de fes Généraux. L'cfprit dominant de ce tems, étoit d'appcller les objets de la Religion en garantie des Traités ; c'étoit par les Reliques des Saints qu'on terminoit les plus grandes querelles; 8c il n'étoit point de fuccès qu'on ne rapportât au mérite d'avoir fait quelque vœu. RÉGENCE D'OLGA, Section première. 5>4T- Igor avoit eu d'Olga un fils nommé Sviatoflaf, trop jeune encore pour régner; ôc fa mère prit les rênes du Gouvernement. S'il cft vrai que de la foiblefle naiffe la timidité, de la timidité la finefie, ôc de celle-ci la rufe ôc la fauffeté, l'Hiftoire n'a rien à reprocher à Olga. Mais fi cette Princcffc jôignoit la rufe a la force; fi, pour venger la mort de fon époux, elle ne fc rcfufa aucune cfpècc de cruautés; la Poftérité la jugera plus févèrement que ceux qui l'ont mife au rang des Saints. Quoi qu'il en foit, les Drcvlicns crurent pouvoir profiter de la minorité de Sviatoflaf pour recouvrer leur liberté, ôc procurer a leur Prince la fouveraincté de Kiof, en l'engageant a époufer Olga. ' "/ C Vingt des plus renommés d'entr'eux fe rendent à Kiof, demandent une entrevue a Olga, qui fut extrêmement troublée en apprenant que les meurtriers de fon époux avoicnt l'audace de fc préfenter devant elle. Revenue de fon trouble, elle donna audience aux Députés, qui lui tinrent ce difeours : » Nous avons » tué Igor, parce qu'il exigeoit de nous un tribut fort au-deffus » de nos forces, ôc parce que, loin de s'en contenter, il vonloit » nous dévorer comme un loup ravifl'ant. Nous avons un Prince m prudent ôc fige, qui enrichit fes Etats par la culture, Ôc tu ne « peux mieux faire que de Tépoufcr ». Loin d'être difpofée a recevoir la main de ce Prince, Olga ne s'occupoit 677383 HISTOIRE DE RUSSIE. ip> s'occupoit alors que du projet de lui oter la vie ; elle ufa de rufe Se repondit aux Députes : « Mon époux cft mort, Se tous mes » regrets ne peuvent le rappcllcr à la vie : la propofition que vous « me faites exige des réflexions; & en attendant ma r-éponfc, je 53 veux vous montrer le cas que je fais de vous Se de votre Prince : » retournez à vos vaifleaux ; revenez demain, &c je vous recevrai * en préfenec de mon peuple, de la manière que vous mentez ce. Le lendemain, elle les envoya prier de venir à Kiof, avec ordre de les précipiter, a leur arrivée, dans une fofte qu'elle avoit fait creufer exprès, Se de les enterrer tout vivans. Olga envoya enfuite des Députés aux Drcvlicns, pour leur demander des perfonnes diftinguées, tant pour conclure fon mariage, que pour la conduire chez leur Prince, craignant y difoit-cllc, que les habitans de Kiof ne s'oppofaflcnt à fon départ. Les Drcvlicns furent aflez amples pour donner dans ce piège j ils lui envoyèrent aufti-tôt cinquante de leurs principaux Officiers* A leur arrivée, Olga les invita a prendre le bain, Se les fit brûler vifs. Elle envoie de nouveaux Députés aux Drcvlicns, pour leur dire qu'elle étoit en route, Se qu'elle les prioit de porter fur le tombeau d'Igor de l'hydromel Se des vivres, parce qu'elle avoit deflein de donner un grand feftin en l'honneur de fon mari, avant d'en époiùer un fécond. Les Drcvlicns, fatisfaits de cette nouvelle, font les préparatifs défirés, Se fc rendent à Iskorctz. Olga, de fon côté, tint parole; elle arriva au lieu défigné avec un petit nombre de ceux qui étoient dans fon fecret. Les Drcvlicns, qui étoient venus au-devant d'elle, l'accueillirent avec des tranfports de joie, Se lui demandèrent des nouvelles de leurs Députés : on leur répondit qu'ils étoient reftés pour efeorter l'argent Se le bagage de la Princcftc, Se ils le crurent. Tome /. Section II. Olga fe fit conduire fur le tombeau d'Igor, Parrofa de fes larmes, ôc lui fit élever un monument. Après cette cérémonie, elle fe revêtit de fes habits de noces, ôc fc rendit au feftin préparé, tes Drcvlicns burent fans ménagement ; Ôc les Rufles ne burent qu'autant qu'il le falloit pour exciter leur courage, ôc pour exécuter le coup qu'ils méditoient. Les premiers, s'imaginant déjà commander aux féconds, oublièrent le rcfpecl: qu'ils dévoient à la Princcflc, 8c fe permirent des propos injurieux a la mémoire d'Igor. Olga fit un lignai ; fes corrfidens fondirent fur ces ivrognes Ôc en firent un carnage horrible. Cinq mille hommes, dit-on, reftèrent fur la place. Après ce maflaerc, Olga retourna a Kiof, leva une armée, ôc revint chez les Drcvlicns avant qu'ils eufient eu le tems de fe reconnoître. Section III. Aidée des confeils ôc de la valeur de Svcnteld, Olga partagea le commandement avec fon fils Sviatoflaf, Prince extrêmement brave. Arrivée près d'Iskorctz , l'armée Ruffe rencontra celle des Drcvlicns : Sviatoflaf lança un javelot contre l'ennemi ôc blcfla un de leurs chevaux. Le Général Svcnteld s'écria : " Notre i3 Prince a commencé le combat; c'eft à nous à montrer notre >s courage, n'épargnons pas les ennemis «. Les Drcvlicns ne purent réfifter long-tcms a la violence de l'attaque, ôc furent contraints de prendre la fuite. Ceux qui échappèrent aux traits des Rufles fe retirèrent dans leur Capitale. Olga ôc Sviatoflaf vont ratfiégcr, Les Drcvlicns s'y défendirent avec tant de bravoure, que la place n'étoit point encore prife au bout d'une année. Olga s'impatientant de la longueur du fiége, envoya dire aux affiégés : m Vos villes fe font foumifes, elles me payent tribut, « Se leurs habitans cultivent paifiblemcnt leurs terres: fe peut-il « que vous aimiez mieux mourir de faim que de vous foumettre Les afïrégés répondirent qu'ils étoient prêts à payer tribut, mais qu'ils craignoient d'être traités aufti cruellement que leurs compatriotes. » Raffinez-vous, leur dit Olga, ma vengeance cft «fatisfaite, Se je retournerai a Kiof dès que vous m'aimez payé « tribut «. Us acquicfcèrcnt a l'inftant a fa demande, Section IV- Jufqu'ici les faits rapportés dans les chroniques font poftibles; mais les circonftanccs qui les accompagnent n'ont pas même pour elles l'apparence de la vérité. « On dit qu'Olga défcfpérant «de prendre Iskorctz, fit propofer la paix aux Drcvlicns, à « condition que chaque feu lui paieroit un tribut de trois pigeons « Se de trois moineaux; que la propofttion ayant été acceptée, « les afficgés s'emprefsèrent de payer ce tribut ; qu'Olga fit « attacher aux pattes de ces oifeaux un fil foufré, auquel on «mit le feu, Se que les ayant diftribués à fes foldats, clic leur m ordonna de les lâcher à l'entrée de la nuit ; enfin, que ces «animaux regagnèrent les nids qu'ils avoicnt conftruits dans « les greniers Se fous les toits des maifons, Se occafionnèrcnt «un incendie fi violent, que les afficgés furent réduits à la « cruelle alternative de fe rendre à diferétion, ou de périr dans >3 les flammes. » La plus grande partie des habitans fortans en foule de la «ville, furent égorges par les Rufles. Olga fit mourir les plus « âgés, réduifit les Chefs militaires en efclavagc, Se impofa aux » autres un tribut onéreux, dont les deux tiers furent affignés »à Kiof, Se l'autre à Vichégorod qui lui appartenoit, Se » qu'elle aimoit beaucoup «, Ri; Les premiers iiècles de l'hiftoirc des peuples reffemblcnt un peu aux Mille &c une Nuits : viennent enfuite les tems héroïques, où le fond des chofes eft vrai, ôc où la plupart des circonstances ibnt faunes; mais il y a quelques vérités, comme il fe trouve tin peu de poudre d'or dans les fables que les fleuves roulent. Il cft vraifembiable qu'on a voulu faire d'une femme forte, un nouveau Samfon ; &C que l'anecdote des colombes ôc des moineaux eft calquée fur celle des renards qui brûlèrent les moiflbns des Fhiliftins. Section V. H7- Olga vuftorieufe voulut connoître par elle-même l'état des différentes Provinces de fa domination; ôc c'eft dans cette tournée qu'elle ordonna la fondation de la ville de Plcskof, Se qu'elle fit conftruirc pluficurs bourgs ÔC villages. Le chagrin Se: les regrets conduifent prcfquc toujours les femmes fenfiblcs a la dévotion : Olga, dans fon voyage7 entendit parler de la religion Grecque par quelques Chrétiens qui étoient dans fes Etats : de retour à Kiof, elle voulut smftruirc dc3 dogmes de cette croyance, êc conçut le defir de l'embraffer. Ce defir fut fuivi de la réfolution d'aller à Conftantinopic pour recevoir le baptême.. Cette réfolution peut paroître étrange aux Lecteurs; mais le pouvoir furnaturcl de la grâce, l'emporta fanj doute dans le cœur d'Olga, fur la tendrefle pour fon fils ôc fur la néceftité de le féconder dans l'adminiftration, Couftantin Porphirogenète régnoit à Conftantinopic ; ce fut lui qui tint Olga fur les fonts de baptême, 3c qui lui donna le nom d'Hélène. Les chroniques Ruffcs ajoutent : » que l'Empereur ne pouvant »fe défendre des charmes ôc de l'efprk d'Olga, lui propofa de » l'époufcr «, ôc qu'elle lui répondit : » vous m'avez adoptée HISTOIRE DE RUSSIE. m » pour votre fille dans le baptême, il ne nous cft plus permis de » nous marier cnfcmblc «. Ce récit offre deux contradictions : Olga, a l'époque dont il s'agit, pouvoit être âgée de 69 ans -7 & Conftantin rapporte que l'Impératrice fon époufe vivoit encore, Se comment clic fit fes honneurs a la Régente de Ruflie^ Olga revint à Kiof, chargée de prefens. Section VE Olga, encore idolâtre, avoit infpiré â fon fils l'hoiTCur de Ll mollcffc Se de l'intempérance; Se ce Prince, henreufement né, avoit le caractère mâle &: courageux de fon père. Mais quelque déférence qu'il eût pour les confeils d'Olga, elle ne put le convertir au Chriftianifmc. Quelques Rufles plus dociles l'cm-braisèrent, Se devinrent l'objet des plaifmtcrics de leurs Concitoyens. Olga mourut en 5? y y. f 34 HISTOIRE DE RUSSIE. SVIATOSLAF I. Section première, S viatoslaf n'apporte au Trône, ni haine, ni reflentiment, ni défir de vengeance, ni foiblcfles, compagnes du premier âge. Mûri fous la tutelle d'Olga, les mœurs auftères de cettte Princefle curent une influence marquée fur la conduite du pupille : les aufpices d'une femme de cette trempe font plus puiifans que fes traits, Ôc fes confeils ont plus de force que fon bras. L'horreur qu'Olga avoit infpiréc a Sviatoflaf pour la mollcfle ôc l'intempérance , ne s'effaça jamais du cœur de ce Prince. Pendant que la mère adrhinilhoit l'Etat confié a fes foins, le fils raflembloit des troupes, les exerçoit chaque jour,lesaguerriflbit par des fatigues, Se leur infpiroit un courage féroce. Dès qu'il eut en main les rênes de PEtat, il regarda l'enceinte de fon palais comme une prifon ; les camps devinrent fa demeure habituelle : fes troupes, fins cefle en mouvement, n'avoient aucune forte d'équipages; elles marchoient comme leur Chef, qui n'avoit pas même à fa fuite des vafes pour préparer fes repas. Il vivoit à la manière des Kalmoulcs ôc des Tatars : un morceau de viande de cheval, grillée fur des charbons, étoit fa nourriture ordinaire. Il n'avoit point de tente ; il couchoit fur la terre, expofé en tout tems à l'inclémence de l'air ôc des faifons : il dormoit la tête appuyée fur la fcllc de fon cheval; ôc ce genre de vie, qui fufliroit pour punir févèrement des forçats, faifoit les délices de Sviatoflaf. Quelles pouvoient être celles des hommes qu'il vouloit rendre infenfibles aux befoins ? HISTOIRE DE RUSSIE. Section II. Des inclinations pareilles étoient des difpofitions prochaines aux guerres qui vont fuivre. L'cfprit guerrier faifoit alors la bafç des mœurs ; les mœurs étoient fimplcs . groilières, mais atroces ; ôc la feule occupation digne des Princes, étoit le maflacre des hommes. Sviatoflaf ne débuta point contre des ennemis faciles à vaincre : fa première guerre fut contre ces Kozars célèbres, quc les Orientaux font dcfccndrc du feptième fils de Japhct. Ces Kozars, de race Turque, ont donné leur nom a la mer Cafpicnnc j ôc c'cfl encore celui que lui donnent les Pcrfans. Ccft ce même peuple que le fixième fiècle vit dcfccndrc du mont Caucafe, 6c s'emparer des bords orientaux du Pont-Euxin , ôc enfuite de la Chcrfonèfe Tauriquc, après avoir conquis les contrées méridionales de la Ruffie, entre le Tanaïs 6c le Borifthènc. Sviatoflaf, indigné que les peuples de Kiovic enflent été leurs tributaires, ôc que les Viatichi qui habitoient les bords de l'Oka ôc du Volga leur payaflent encore un tribut, s'arma contr'eux , les atteignit, les défit en pleine campagne, ôc s'empara de Sarkel leur Capitale. Le triomphe de Sviatoflaf fut complet fins doute, car depuis cette époque l'Hiftoire ne parle plus des Kozars. Il cft probable que les débris de ce peuple ont été incorporés ÔC confondus avec les Turcs qui habitèrent les mêmes contrées. Section III. Deux ans après cette brillante expédition, Nicéphorc Phocas implora le fecours de Sviatoflaf, Ôc lui offrit des fubfides pour l'engagera porter fes armes contre les Bulgares, qui favorifoient fecrettement les incurfions des Hongrois fur les terres de l'Empirer Romain. Le Prince RulTc marche contre ces alliés infidèles, s'empare des villes qu'ils pofsèdoient fur le Danube, ôc prend la réfolution de transférer le fiége de fa réfidenec dans la ville de Péréiflave, qui porte aujourd'hui le nom d'Iamboli. Cette préférence donnée à Péréiflave fur Kiof, paroiffoit fondée : «Les Grecs, difoit «Sviatoflaf, me fournirent de l'or, de riches étoffes pour le «commerce, du riz, des fruits, du vin; la Hongrie, de l'or ôc «des chevaux; tandis que je tire de la Ruflic le miel, la cire, « l'hydromel, les hommes Ôc les pelleteries «, Section IV, 968, Les Petchénégui, aiuTï avides de butin que Sviatoflaf l'étoit de combats, profitent de fon abfcncc pour ravager pluficurs contrées de la Ruffie, $c faire le fiége de Kiof. Peu s'en fallut que ce Prince ne perdît fa famille renfermée dans cette ancienne Capitale. Les ennemis i'entouroient de toutes parts, &: de fi près, que les afficgés ne pouvoient recevoir aucun fecours, ni donner avis du danger de leur pofition, de la difette prochaine des vivres ôc des eaux, ôc d'une mort inévitable. Réduits aux dernières extrémités, ils délibéroicnt de fe rendre à diferétion, lorfqu'un jeune homme ofa propofer ôc exécuter le projet de les fauver, en s'expofant au péril. » 11 parloit, dit-on, la langue « des ennemis ôc pouvoit être pris pour un des leurs. Il fo*t « pendant la nuit, tenant une bride à la main, fc mêle parmi m eux, ôc dès le point du jour il traverfe l'armée fans obftacfe, « ôc demande aux Petchénégui s'ils n'ont pas vu pafler fon » cheval ? Ar*ivé fur les bords du fleuve, il fe jette à la nage. »? Les ennemis qui découvrent la rufe, l'accablent de flèches, mais aucune ne l'atteint. Les Rufles campés fur le bord «oppofé, HISTOIRE DE RUSSIE. 137 « oppofç, fc jettent dans des barques pour le recevoir, &: il « rend compte à Pretitz, leur Chef, de ce qui fe paûchKiof «. Le Général fe détermine à tout hafarder; il embarque fes troupes. Les cris cfYrayaiis de fes foldats, le bruit terrible des inftrumcns militaires, annoncent du fecours aux aflïégés qui lui répondent par des cris de joie Se par le fon des trompettes. Alors, la terreur s'empare des afliégeans; perfuadés que Sviatoflaf arrive avec toutes fes forces, ils s éloignent avec précipitation, 8c la ville délivrée ouvre fes portes a fon libérateur. Section V. Au moment où Sviatoflaf cft inftruit de l'incuriion des Pctché-négui, il marche contr'eux, les rencontre,les défait, les pourfuit, Se finit par leur accorder la paix. Il s'occupe enfuite de rétablit-la sûreté; Se pour mieux garantir les différentes parties de fa domination, il les diftribuc à fes enfans, fous la réferve de l'autorité fupreme. Il donna Kiof à Jaropolk, le pays des Drévlicns à Olcg, Se Novogorod à Volodimir, fils naturel qu'il avoit eu d'une cîcs femmes d'Olga. Après ces difpofitions qui n'étoient pas dictées par la fagefle, Sviatoflaf, cfpérant rentrer avec facilité chez les Bulgares, retourne dans le nouveau fiége de fon Empire > on. va voir comment il y fut accueilli. Section VI, Sviatoflaf, n'écoutant que le fentiment de la vengeance contre les Petchénégui, avoit amené avec lui toutes fes troupes pour la rendre plus complcttc. Les Bulgares laitfcnt avancer ce Prince vers les murs de la Capitale , font une fortic Se tombent fur. lui avec fureur. La violence de ce choc inattendu, déconcerte, Tome I. S 138 HISTOIRE DE RUSSIE, enfonce Se défait les Ruffcs, qui ne fongent plus qu'a vendre chèrement leur vie aux ennemis. Ce défcfpoir les fauva. Les ennemis troublés Se difpcrfés ne favent plus où ils en font; les vaincus deviennent les vainqueurs; les Bulgares cèdent la victoire Se la ville à Sviatoflaf, Se le voila une féconde fois maître de la Bulgarie. Section VIL Cette féconde prife de poffefîion étoit au fil in jufte que la première : Nicéphore n'avoit imploré le feccurs des Rufles contre les Bulgares, que pour les punir de leur perfidie Se non pas pour les dominer. Calocer, qui avoit traité avec Sviatoflaf au nom de l'Empereur Grec, étoit un ambitieux qui vouloit ufnrpcr le Trône de fhocas, Se l'acheter des Rufles par la cciîion de la Bulgarie. Dans cet état des chofes, Nicéphore cft aflafliné, Se fon meurtrier lui fuccède. Jean Zimifcès cft inftruit que les Rufles n'ont été appelles par fon prédécefleur que pour foumettre la Bulgarie, Se que contre leur promefle ils la gardent pour çux, Se font de Péréiflave le principal fiége de leur domination. Il envoie un Député a Sviatoflaf, qui lui demande de s'en tenir aux conventions exprefles du traité, Se- d'évacuer la Bulgarie. Cette démarche fut inutile ; le Prince Rufle reçut l'Envoyé avec la hauteur d'un Conquérant, â qui rien, jufqucs-là , n'avoit pu refifter; il le chargea de dire à Zimifcès, que s'il infiftoit fur fa demande, il iroit lui rendre réponfe à Conftantinopic. Zimifcès, également irrité du refus Se de la menace, fait des préparatifs d: guerre, Se n'attend que le retour du printems pour entrer en campagne. Les Rufles font inftruits de cette réfolution ; Se. Sviatoflaf, qui veut prévenir les Grecs, fait des levées d'hommes patmi les Bulgares, les Hongrois Se les Petchénégui fournis à fon obéiffancc. Ces recrues nombreufes rendent fon armée formidable : les Hiftoricns portent le nombre des combattans à trois cents mille hommes; ôc à les en croire, il femblc que les Ruffcs renaiffent de leur propre dcftru&ion , tandis que dans ces tems barbares, les hommes reffembloient a la race engendrés des dents du Dragon que Cadmus fema fur la terre, aufti-tôt détruite que créée. Sviatoflaf entre dans la Thrace ; le feu & le fang y marquent fon pafiage, &c va camper devant Andrinoplc. Bardas-Sclérus qui commandoit la garnifon, poffédoit éminemment la politique de fon fiècle, ou la rufe fuppléant à la force, fauvoit fouvent la foiblcflTc. Sa rufe conlifta â donner le change aux ennemis, en leur faifant croire que la crainte des aftiégés les forcerait bientôt a fc rendre. Dans cette confiance, les Ruffcs ôc leurs auxiliaires, croyant n'avoir rien à redouter, abandonnent leur camp tour-à-tour, fe difpcrfcnt dans les enviions ôc ne fengent qu'au pillage. C'ctoit le but vers lequel Tardas défiroit de les voir marcher. 11 profite du moment, fait une fortic vigoureufe, maffacre les foldats reftés dans le camp, &: s'empare du champ de bataille. Les Rufles renoncèrent au fiége d'Andrinoplc ôc regagnèrent la Bulgarie. Zimifcès, voulant abfolumcnt les en chaffer, marcha lui-même contr'eux l'année fuivante. Péréiflave fut prife d'alfaut. Pluficurs milliers de Rufles fe firent jour a travers les Grecs, ôc parvinrent à la forterefle Royale qui paflbit pour imprenable. Les afliégeans y mettent le feu ; le plus grand nombre des aftiégés périt dans les flammes; pluficurs fc précipitèrent du haut du rocher, ôc le refte fut fait prifonnier. Section VIII. Sviatoflaf n'étoit pas homme a s'enfermer dans une ville aftiégée ; après y avoir iaiffé le nombre de troupes ncccflaircs à Si) ï4o histoire 'de RUSSIE. fa défcnfe, il avoit gagné le large, dans l'efpérance de mettre l'ennemi entre deux feux; Se pendant que les Grecs prenoient d'allant la Capitale, il donnoit aux Bulgares un terrible exemple de barbarie : tous ceux qui lui étoient fufpccfs furent égorgés. La prife de Péréiflave fut fuivic de celle de pluficurs autres villes, Se la plus importante de celles qui reftoient encore, étoit Douroftole fur le Danube. Les Grecs, réfolus d'en faire le fiége, brûlent de s'y rendre : les deux armées fc rencontrent fur la route ; celle des Rufles cft repouflee, Se Douroftole cft bloquée par terre Se par mer. La difette contraint les Rufles a faire de fréquentes forties ; mais loin de rapporter des fecours, ils ne font qu'ajouter a leur perte, Se peu s'en fallut que Sviatoflaf ne fût fait prifonnier. Le lion irrité de fes blcfliires, n'en devient que plus terrible; Sviatoflaf ordonne pour le lendemain une fortie générale, Se veut que toutes les portes foient fermées dès qu'il fera hors de la ville. Vaincre ou mourir fut fa devife. Zimifcès, voyant que les afliégés s'ôtent a eux-mêmes tout efpoir de retraite , prend la réfolution d'employer toutes fes forces contre un ennemi défcfpéré ; mais fa pofition ne lui permettant pas de déployer toute fon armée à-la-fois, il donne ordre à fes Officiers de reculer jufqu'à ce que les troupes puflent manoeuvrer à l'aife dans un terrein fpacicux. Cette rufe fut regardée comme une fuite par les Rufles. Parvenu à l'emplacement défiré , Zimifcès étend fes légions, envoie des corps de troupes pour prendre les Faines en queue, tandis qu'il les attaque de front. Jamais combat ne fut plus fanglant ni plus opiniâtre ; jamais viétoire ne fut difputée avec plus de courage : elle fc déclara enfin pour les Grecs , Se Sviatoflaf vaincu fut obligé de demander la paix. Les Hiftoricns Grecs rapportent que lorfqu'on dépouilla les morts Runes, on trouva prcfquc autant de femmes que d'hommes. Le fait n'elt pas impofilble a croire; les femmes font capables d'autant de courage que les hommes; le Danube ôc le Borifthènc peuvent avoir eu des Amazones aufti redoutables que celles du Thermodon. La vengeance infpiroit a Zimifcès d'exterminer les Ruffcs : il n'écouta que la modération, ôL leur accorda la paix, même a des conditions avantageufes. Le traité qui l'aflura mérite d'être connu; c'eft un monument hiftorique qui infirme le récit de Ncftor. Suivant lui, les Ruffcs furent toujours victorieux, ôc Sviatoflaf vainqueur n'avoit que dix mille hommes ; tandis que les Hiftoricns de Byzance donnent a Sviatoflaf vaincu devant Andrinoplc Ôc près de. Douroftole, plus de trois cents mille hommes. Les termes de ce traité prouvent encore qu'à l'époque où il fut conclu, les Princes Rufles ne prenoient point le titre de Grands-Ducs. Les Lecteurs vont juger des faits par ce traité même. Section IX. » Sviatoflaf, Prince de la Ruflic, déclare qu'il a promis avec «ferment, que lui, fes Boyari &: tous fes fujets, vivront dans « une parfaite union avec les Grecs, fujets de l'Empereur de »j Conftantinople ; que les Ruffcs ne commettront aucune hof-«tilité fur leurs terres, qu'ils regarderont les ennemis des Grecs «comme les leurs propres, &c les fecourront dans toutes les «guerres qu'ils auront à foutenir, » Le Prince Sviatoflaf réitère ce ferment folcmncl, tant en «fon nom qu'en celui de fes Boyari ÔC de tous les Rufles fans «exception; s'il le viole jamais, il fc foumet à encourir Pin-«dignation tk la vengeance du Dieu Péroun qu'il adore, ôc a « périr de fes propres armes. En foi de quoi nous avons ligné «le préfent écrit, ôc y avons appofé notre fecau w, &c, Section X. L'art de conquérir cft bien différent de l'art de conferver : le premier étoit l'art funefte de Sviatoflaf; le fécond, celui de Zimifcès. Il venoit d'en donner une preuve éclatante dans la révolte de Cappadocc. Les amis Ôc les parens de Nicéphore Phocas élifent un Empereur. Zimifcès les défait, les prend prifonniers ÔC leur pardonne : rare exemple de clémence dans un tems de barbarie , ôc dans une circonftancc où ce Prince fembloit ne pouvoir s'affermir fur le Trône que par le fang de fes ennemis. Mais lailTons Zimifcès entrer en triomphateur à Conftantinopic, y diminuer les impôts, ôc ne plus s'occuper que des avantages de fes fujets; ôc voyons fi Sviatoflaf qui retourne en Ruflic, ne trouvera pas fur la route de plus grands malheurs qui l'attendent. Le Voiévode Svénald en avoit le preffentiment. Il confeillc à Sviatoflaf de retourner par terre dans fes Etats ; il lui repréfente en vain le danger de remonter le Rorifthène : le Prince inflexible dans fes réfolutions, s'embarque mal accompagné. Les Petchénégui , infl ruits par les Bulgares de la route qu'il a prife, l'attendent vers les cataractes du fleuve. La mauvaife faifon force Sviatoflaf de palier l'hiver dans le voifinage de ces écueils. Il étoit fans provifions pour ce féjour; il éprouva bientôt la famine. Dans cette extrémité, il tente de s'ouvrir un pafiage à travers les Petchénégui qui le bloquoicnt. Les ennemis, de beaucoup fupé-rieurs en nombre, maftacrent les Rufles, coupent la tête à Sviatoflaf. Svénald nourri, formé, vieilli dans les camps, ôc un petit nombre d'hommes, furent les feuls qui échappèrent au carnage. En arrivant a Kiof, ils apprirent a Jaropolk tous les revers de la Ruflic, ôc la mort tragique de fon père. Sviatoflaf périt à l'âge de 40 ans. On voit par fa médaille que fon règne fut de 2.7, ôc qu'il fit des guerres fanglantcs fur le Danube. On ne connoît des époufes Se concubines de ce Prince, qu'une Rcligicufe Grecque qu'il fit priibnnièrc, Se Maloucha, femme de charge d'Olga fa mère. Il donna enfuite la Religieufe Grecque à Jaropolk , fon fils aîné; elle pana de celui-ci a Volodimir. Cette efpèce de fidéicommis cft d'une étrange nature. Section XI. Le goût, le penchant, les mœurs Se les actions de Sviatoflaf, ont trop de rapports avec les inclinations Se les actions guerrières de Charles XII, Roi de Suède, pour oublier ici d'en faire le parallèle. i°. Ces deux Princes abhorrent également la molleflc Se l'intempérance : ne connoiflant d'autres amufemens , d'autres plaifirs, d'autres exercices que les campemens Se les manœuvres militaires, ils forment, dès l'âge le plus tendre, le plan de leur vie Se de leur règne. i°. Tous deux ont la même impatience de fe fïgnalcr. Charles fe fait déclarer majeur à 15 ans. Frédéric IV, Roi de Danemark, Augufte, Roi de Pologne, Se Pierre I, fe lignent tous trois contre ce Prince enfant, dans l'efpérance de tirer avantage de fa jeunefle. Charles, à peine âgé de 18 ans, les attaque tous l'un après l'autre Se leur fait la loi tour-à-tour. Sviatoflaf règne à iy ans, Se triomphe des ennemis les plus redoutables de la Ruflic, à la même époque où le Monarque Suédois cft vainqueur des fiens. 30. Les Lcétcurs ont vu les mœurs auftères Se dures du Prince Rufle : ils connoiftent celles de Charles ; ce font les mêmes. Tous deux avoicnt de la douceur Se même de la fimplicité dans le commerce de la fociété : tous deux étoient tolérans pour les Religions, quoiqu'ils profeflaflent extérieurement, l'un, l'Ido-latrie; l'autre, le Luthéranifme. Tous deux faifoient indifféremment la grande Se la petite guerre fuivant l'occafion, Se tous deux avoicnt de tems en tems plus d'humanité que n'en ont ordinairement les Conquérans, 4°. Ces deux Princes furent conifamment plus forts contre eux-mêmes que la nature Ôc la fortune. Le poilible n'avoit rien de piquant pour eux, il leur fall.ôit des fuccès hors du vraifem-blabîe, L'un vouloit donner de fa main des Rois à l'Europe, ôc l'autre des Empereurs a l'Ane. y°. Les revers étranges de Sviatoflaf ôc de Charles , ne les corrigèrent point de la fureur des combats : également inflexibles Ôc opiniâtres, courageux jufqu'à la témérité, févères jufqu'à l'excès, ils furent l'un ôc l'autre, dans les dernières années de leur règne, moins Souverains que Tyrans. Mais Sviatoflaf étoit intérefle , ôc Charles libéral jufqu'à la profufion. Tous deux furent dans le cours de leur vie plus braves foldats que héros. Ils auroient été deux Alcxandres, s'ils avoicnt eu plus de prudence, de politique ôc de fortune. Les vertus des guerriers, portées à l'excès, font aufli dangereufes que les vices oppofés. Enfin, une balle de demi-livre atteint Charles XII à la tete, au fiége de Frédériskfall ; il meurt à 36 ans, ôc Sviatoflaf à 40. Celui-ci a la tête tranchée, ôc fon crâne orné d'un cercle d'or, iervit dç tafle au Prince des Petchénégui. ÉTAT POLITIQUE DE LA RUSSIE SOUS LE RÈGNE DE SVIATOSLAF, E T SOUS CELUI DE SES FILS, Section première. L'éloignement continuel de Sviatoflaf Se fa réfidcncc à, Jamboli, avoicnt rendu le joug des Rufles moins pefant-, & à mefure qu'il s'allégeoit, le vieux tronc de la liberté pouflbit des rejettons. Les Citoyens de Novogorod fc fouvinrent de leurs anciens droits, Se firent valoir celui d'élire leurs Souverains. Régénérés en quelque forte par ce fentiment confolatcur ils demandèrent à Sviatoflaf un Prince digne de les gouverner : un ton de fermeté accompagnoit la demande ; Se Sviatoflaf, rempli de l'idée de faire des conquêtes au-dehors, ne voulut pas exciter une révolte pat un refus, ou par une punition : il difllmula fon dépit en acquicfçant à la demande ; il permit même aux habitans de Novogorod de choifir celui de fes fils qui leur plairoit davantage, Se leur choix tomba fur Volodimir. Section II. D'un autre côté, les RiuTes de Kiof, à qui Sviatoflaf avoit Tome I, X" laiflc une ombre de liberté, efpéroicnt de recouvrer bientôt les droits dont Olcg &: Igor les avoient dépouillés. Leur fucccficur ménagcoit ce pays de conquête, ôc il y permcttoit même les affemblécs du peuple. Cet cfpoir n'eût pas été vain, (I ce peuple eût fa profiter des eirconftanccs où fe trouvoit la Rufïîe à la mort de Sviatoflaf. Le partage de fes Etats obligeoit les Princes fes fucceffeurs, à de grands égards envers les peuples; ÔC a mefure que ces ménage-mens néceffaircs diminuoient l'autorité des uns, ils concouroient à rétablir les droits ôc les privilèges des autres. Mais ils manquèrent l'occafion; ÔC fa fuite eft fans retour. Les fils de Sviatoflaf confer-vèrent la fouveraineté des pays que leur père leur avoit partagés. Ces difpofitions prématurées, ce partage de l'autorité abfolue, vont précipiter les Ruffcs dans des malheurs que Sviatoflaf auroit dû prévoir, ÔC qu'il pouvoir leur épargner. Des commuions d Etat vont annoncer le règne de fes fils ; ôc une difeorde qui fc perpétuera de fiècle en fiècle, fera la fuite de cette grande révolution. JAROPOLK I. Section première. 973- I A fonverainctc de Ruflie appartenoit aux Princes qui regnoient à Kiof. Le Lecteur fe rappelle que SviaroQaf, après avoir partagé fes Etats entre fes fils, s'étoit réfervé la puilfanee fouveraine. Jaropolk, fils aîné de ce Prince, 1 héritier de fon Trône, devoit jouir des mêmes prérogatives, fans qu'Olcg 6c Volodimir, richement apanages, puflent réclamer contre lui, 6c s'arroger le droit de fe fervir de leur autorité pour réfuter à celle de leur Maître légitime. Ce Maître fans caractère n'avoit du Souverain que te nom; c'etoit un efprit foible, doux 6c cruel par faillies. Livré tout entier à ceux qui vouloient s'emparer de fon eccur, il étoit toujours les autres 6c jamais lui-même. Les caractères de cette trempe (ont incapables de faire le bien, 6c très-propres à faire beaucoup de mal, même fans le vouloir. L'expérience prouve conftamment qu'un particulier dont le caractère eft foible, n'eft utile à perfonne 6c ne peut rien pour lui-même. Toujours flottant, toujours indécis, on ne compte ni fur fon zèle, ni fur fes promeiTes ; ; on ne craint ni là colère, ni fa vengeance : il n'a ni la force de foutenir fes droits, ni le courage de punir ceux qui ofent y donner atteinte ; il n'a pas même l'ardeur néceflairc pour percer la foule 6c fe d'ftinguer. Ce caractère, dans un Prince, devient la caufe de l'abus Continuel de fon autorité, 6c donne à un peuple vingt tyrans au lieu d'un Tij chef : tous parlent, tous agiflent au nom du véritable ; tons txlipfcnt les vertus qu'il peut avoir fous leurs propres vices, ÔC le rendent plus pernicieux a fes fujets, que ne le feroit un Prince ferme avec des défauts remarquables : fon caractère feroit connu, ôc l'on pourrait au moins en prévoir les fuites. L'expérience prouve aufti que les vertus des Princes fbnt de leurs cœurs, que leurs erreurs font de leur fiècle, & que leurs actions inculpent ou juftifient ceux qui les confeil'lent. Oleg, Prince des Drevlicns , n'eft connu que par un lâche aflaftinat qui devint la caufe.de la mort. Mais Volodimir, qui régnoit a JSÎovogorod, ne reffcmbloit en rien à ces deux Princes ; aucun crime ne pouvoit l'effrayer, ôc la lenteur lui étoit infupportable : aufti n'étewt-il pas le fils de la même mère j Sviatoflaf l'avoit eu d'une des femmes d'Olga. Section IL L'ancien ami d'Igor, le confcillcr d'Olga, le compagnon de Sviatoflaf, ce Svénald, fi femblablc aux héros d'Homère, étoit attaché a Jaropolk, ôc fervoit d'appui â fa foiblcffc. Oleg chaflbit un jour ; ôc dans le même tems, Je fils de Svénald, faifant une partie de chafle, courut imprudemment jufquc fur les terres des Drcvlicns. Cette rencontre inattendue irrite le Prince, qui veut favoir le nom du chafleur audacieux : Svénald fc nomme, &: s'exeufe : les compagnons d'Olcg lui difent que cette démarche eft un outrage prémédité ; quc.ee chafleur cft le fils d'un homme qui ÎC méprife, ôc qu'il doit fe venger du père fur le fils. Oleg fe jette fur le jeune homme ôc le maftàcrc lui-même. Les Cours ne manquent jamais d'échos pour répéter les mots ôc les envenimer. Mais ce lâche aûaftinat leftcia-t-il impuni > Section IIL m- Svénald, défefpéré de la mort de fon fils, fe fert de fa douleur ôc de Pafccndant qu'il a fur l'efprit de Jaropolk, pour le déterminer a prendre les armes contre Olcg, ôc lui répond de la victoire fur fa tête. Jaropolk cède, s'arme, ravage les terres des Drevliens, Ôc les deux frères fe rencontrent a la tête de leurs armées. L'action commence : les attaques étoient trop vives pour que le combat fût long : Olcg cft vaincu; il prend la fuite, ôc traverfant un pont fur lequel les fuyards fe précipitoient avec lui, il tombe dans la rivière, où il eft noyé, ou peut-être étouffé par les hommes Ôc les chevaux qui tombent fur lui. Témoin de ce cruel fpcétacle , le vainqueur qui le pourfuit éprouve des remords : il redemande Olcg, il s'aceufe, il aceufe Svénald; celui-ci le confolc, ôc les larmes finiftent par la prife de pofleftion de l'héritage du mort. Section IV. Volodimir apprend cette cataftrophe : il cft fans armée ; il craint que Jaropolk ne vienne l'attaquer a fon tour, ôc il fc retire chez les Varègcs. Le Prince de Kiof, inftruit de fa fuit», s'empare des Etats abandonnés, ôc les diftribuc aux Voicvodes fes favoris. Volodimir implore ôc obtient les fecours des Varègcs : il marche fans perdre de tems, arrive a Novogorod , y rentre fan> réfiftanec, renvoie les Voievodcs à fon frère, ôc les charge de lui dire qu'il ne tardera pas à lui rendre vifite à la tête d'une puiffante armée. Section V. 980. La vifite promife au Souverain de Kiof, ne fut pas auftî prompte que Volodimir Ta voit cfpéré ; il comptoir fur des fecours qu'il n'obtint pas. Trois ans fe pafsèrent avant qu'il tînt parole. Pendant cet intervalle, Volodimir cherche à te procurer par la corruption, ce qu'il ne pouvoit obtenir par la force. Il négocia la perte de Jaropolk avec un fc.l.rat nommé Bloud, confident de ce Prince, ôc comblé de fes bienfaits. Ce traître fe vend a Volodimir, ôc endort Jaropolk dans une fécurité profonde. C'étoit le moment défiré par le Prince de ^Novogorod. Les prétextes dont il va colorer fa révolte, ne fer-viront qu a aggraver l'horreur du fratricide qui la fuit. Volodimir apprend que Jaropolk avoit demandé en mariage la fille du Prince de Polotsk; il demande au fil tôt la même Princcflc, Polotsk, qui donna fon nom a ce Palatinat de Pologne, rentré depuis peu fous la domination de la Rufiic, eft fituée fur la Dvina : elle étoit comprife dans le nombre des bénéfices h vie , ou des fiefs amovibles que Rourik ôc Olcg avoicnt diftribués aux Chefs de leurs armées. Elle étoit alors fous la pofteftion de Rogvolod , qui s'en étoit emparé par droit de conquête. La chronique dit que ce Rogvolod vint d'au-delà^ des Mers, ôc eut Poltesk (Polotsk) pour la domination. Ce Prince arrivé on ne lait d'où , ni pourquoi, avoit beaucoup, de tendrefle pour fa fille, ôc ne voulut point que l'autorité paternelle décidât de fon fort. Il la confulta, Ôc lui dit que c'étoit à clic a choifir entre Jaropolk Ôc Volodimir. Je ne veux, point ^ lui dit-elle, dé chauffer le fils d'une cfclavc : je choifis Jaropolk. Cette réponfc, qui faifoit allufion à la naiflanec de Volodimir, \ HISTOIRE DE RUSSIE. ïji prouve qu'alors les jeunes mariées déchauiïbicnt leurs époux le premier jour de leurs noces. Chez les peuples qui n'accordent leur eftime qu'à la force Ôc au courage, la foiblefic eft toujours tyrannifée; les femmes y vivent dans l'opprcftïon , pour prix de la protection que les hommes leur accordent. Ainfi Rogvolod étoit moins barbare que les Rufles, à l'époque dont il s'agit. Section VI. Volodimir, furieux de la réponfc qui l'outrage, s'arme contre le Prince de Polotsk, le met en déroute, l'atteint, le tue, ainfi que fes deux fils, ôc force la Princefte à recevoir la main encore fanglante de l'aftaftin du plus tendre, du meilleur des pères. Fier de fa conquête, le ravifleur marche vers Kiof, où le x crédule Jaropolk laiflbit flotter les rênes d'un Gouvernement qui va changer de face. Cette Capitale, forte par elle-même, avoit dans fon fein des hommes aguerris & capables de la défendre. Comme la réfiftanec étoit opiniâtre, Se qu'elle devint trop longue a l'impatience de Eloud, il eut recours à un nouveau moyen de trahifon qui lui réuftit : il rend fufpcds à fon Maître les défenfeurs mêmes de Kiof ; il lui perfuade qu'ils ont formé un complot contre fa perfonne, ôc que s'il ne veut pas être livré à la fureur de fon frère, il doit prendre la fuite fans perdre de tems. Jaropolk fuit à la hâte : les fujets abandonnés de leur Prince, ouvrent les portes de la ville, Ôc reçoivent Volodimir. Section VII. Après avoir pris poftcflïon de Kiof, Volodimir n'eft pas fatîsfaît du fuccès de fes crimes : fa vengeance demande encore le fang delà vi&ime dépouillée; il la pourfuit, Tafliége, la bloque d'afyle en afylc, jufqu'à ce qu'enfin elle fe livre à fon bourreau par te iji HISTOIRE DE RUSSIE. confeil du traître qui eft le depofitaire de toute fa confiance. Volodimir ordonna le maffacre de Jaropolk défarmé, qui venoit fc jetter dans fes bras. La médaille de Jaropolk prouve qu'il régna pendant neuf ans. Section VIII. Volodimir devoit fes fuccès atroces à l'infâme confident de Jaropolk. Le crime heureux lui rendit les plus grands honneurs pendant trois jours. Ce court cfpace fut le règne éphémère de Rloud ; aptes ce terme, Volodimir lui dit : J'ai rempli ma promejfe; je t'ai traite' en ami : tes dignités furpajfent tes déjïrsj je me fuis acquitté envers toi ; mais comme Juge j je proferis aujourd'hui le traître & ïajfajjin de fon Prince, Cet arrêt fut exécuté en le prononçant. Volodimir pouvoit employer la rufe pour faire périr Bloud ; il le pouvoit contre un fcélérattraître, parjure &: régicide; mais les honneurs qu'il avoit reçus, étoient fes funérailles préparées d'avance : il avoit rendu trop de fervices au Tyran pour paraître long-tems a fes yeux : on n'aime pas a voir ceux a qui l'on doit tant. volodimir; VOL O D I M I R I. Section première. 980. Les premiers foins de Volodimir, arbitre du fort des Runes, furent de raffermir le defpotifme chancelant : il s'empare de l'autorité, règne aux conditions qu'il veut preferire; &: fes fujets n'ont plus d'autres droits que ceux dont il n'a pas voulu les dépouiller. Ce Prince étendit fon defpotifme jufquc fur les ames : partifm de l'idolâtrie, fon zèle pour clic étoit porté jufqu'à la fureur; il augmenta le nombre des idoles, &£ chargea Dobrynia, frère de fa mère , d'élever a Novogorod une fuperbe ftatuc à Péroun , Dieu de la foudre. Les attributs du Dieu convenoient à l'adorateur, bouillant, alticr, colérique Se fanguinairc. Volodimir exigea que fes fujets adoraffent ces Divinités : ils obéirent, Se fe proflcrnèrcnt. Le caractère de ce Prince étoit bilieux Se mélancolique ; Se les Lecteurs fàvènt que l'imagination des hommes de cette trempe s'exalte aifément, qu'ils fe trouvent toujours à l'étroit dans la fphère où le fort les a fait naître; Se de-là, les ambitieux, les conquérans, les ufurpateurs. Les crimes inouis, les régicides, les fectes, les héréfies, ont été par-tout l'ouvrage des hommes de ce caractère. Volodimir, fans rivaux, fans ennemis, fans remords Se fans crainte , s'abandonne aux excès de la débauche. Les Hiftoricns rapportent que ce Prince eut cinq époufes Se un nombre prodigieux de concubines. Le bilieux eft de tous les hommes le plus Tome /. V »J4 HISTOIRE DE RUSSIE. amoureux, &; celui qui porte fouvent la jaloufïe jufqu'à la fureur. Section II. Ces Varèges qui avoicnt donné du fecours à Volodimir, fc qui Pavoicnt replacé fur le Troue de Novogorod, fe permirent de lui demander un tribut fur les Rufles de Kiof : ce Prince, qui auroit été trop foible (ans eux, craignit de les offenfer &: de les éloigner de fa perfonne; il leur promit ce tribut à une époque déterminée, &: les Varègcs furent fatisfaits de cette promette. Jufqu'ici, la conduite de Volodimir cft la même, fc la rufe lui réuflit encore : il profite du délai accordé, augmente le nombre de fes troupes, fc fe met en état d'en impofer aux Varègcs. Alors ils ouvrent les yeux, reconnoiffent la rufe dont le Prince s'eft fervi, fc ne pouvant le forcer à remplir fes engagemens, ils lui demandent la pcrmiflïon d'aller chercher fortune en Grèce. Volodimir faiflt cette occafion pour s'en débarrafter, fc ne retint auprès de lui que ceux dont il connoiflbit la valeur : il eut la précaution de prévenir l'Empereur Grec du départ des autres, en le priant de les faire difpcrfcr, pour les mettre hors d'état de nuire jamais à l'une fc à l'autre domination. Section iii. Le caractère de Volodimir réuniflbit des contraires frappans ;. il l'avoit prouvé par fa fuite de Novogorod, qui annonçoit la crainte, &: par fon retour dans cette Capitale, où il parut en Prince intrépide : fa conduite va nous offrit des fingularités plus étranges. Volodimir, plongé dans la mollefle fc les délices du ferai!; HISTOIRE DE RUSSIE. iyj ne reûembloit point h un Sultan Sybarite, couché négligemment fur un fopha, effeuillant des rofes, ou prenant le fuc du jafmin; c'étoit un Hercule parmi des Omphalcs : fes plaifirs étoient fubor-donnés à fon ambition. Les malheurs de Sviatoflaf 6V les diften-tions de fes fils avoicnt fbuftrait pluficurs peuples à fa domination ; d'autres refnfoient de payer le tribut : il les remet fous la dépendance. Mais il ne borne pas là fes victoires. Il fait des conquêtes fur Micciflaf I, Roi de Pologne ; rend tributaires les Jatvigues, peuple belliqueux qui habitoit vers le Eog, ôc les grands Bulgares, répandus dans les contrées de Kazan ; ÔC tous lui prêtent ferment de fidélité. Section IV. Victorieux par-tout, ôc heureux, fi les Tyrans peuvent goûter le bonheur, Volodimir veut rendre grâce aux Dieux, des fuccès qu'il a remportés fur des peuples qui avoicnt fu fc défendre ; Ôc cette action de grâce cft le facrificc des prifonniers de guerre. Les Prêtres de ces Dieux , ôc quelques courtifans aufti cruels qu'eux , lui repréfentent qu'une victime nationale feroit plus méritoire ôc plus agréable. Cette victime étoit choific fans doute : le fort tomba fur" le fils d'un Varègc dont le père étoit chrétien. Ce malheureux père refufe l'holocaufte, ôc le peuple en fureur maftacre le père ôc le fils qui fe tenoient embraffés. Section V. Les règnes guerriers des Princes Ruffcs, Ôc leur commerce avec les peuples voifins ôc avec ceux de la Grèce, avoicnt fixé les yeux de plufieurs Princes fur la Ruftic : chacun d'eux redoutant Vij les armes de Volodimir, recherehoit fon alliance;& pour la rendre plus indillblublc , chacun d'eux tentoit de la renforcer par les nœuds d'une même Religion. On dir qu'il reçut en même-rems des Députes du Pape, de quelques Princes Catholiques Se des Grecs, qui vou-loient l'attirera lcui croyance. Les grands Bulgares Pexhortoicnt à cmbrailer le Mahométifmc ; Se les Juifs établis parmi les Kozars, vinrent lui expofer la Loi de Moïfe. Section VJ. L'Apôtre dont la million eut le plus de fuccès, fut le Métropolitain Michel Syrus, choiii Se envoyé à Volodimir par Michel Cryfobcrgc, alors Patriarche de Conftantinopic, Se uni à l'Eglifc Latine. S'il ne convertit pas le Prince, il s'en fit aimer, gagna fa confiance, toucha fon cœur, Se retourna dans la patrie chargé de préfens. Section VIL L'amour Se la confiance font les deux clefs du cœur; quand il s'ouvre, les oreilles entendent, Se fimpreftion cft faite. Volodimir ému par les figes difeours du Métropolitain Grec, veut, avant de choifir une Religion, être mieux inftruit des principes Se des rites de celles qu'on lui a propofées. Il envoya, dit-on, dix hommes renommés par leur figcffe , pour obferver dans les pays mêmes les différentes efpèces de culte. Dix fages parmi des Barbares! c'eft beaucoup : la Grèce n'en comptoit que fept. Quoi qu'il en foit, ils partent, Se commencent Leur tournée par l'orient de la Ruflic. Le culte de Mahomet ne leur eu impofa point. De la Bulgarie , ils pafsèrcnt en Allemagne , ne virent que les cérémonies de quelques pauvres Egîifes- Latines, &>-nc prirent pas une idée avantageufe d'un culte dénué de magnificence. Us vont en chercher un autre plus cenforme à leurs idées, Se ils; HISTOIRE DE RUSSIE. iy7 arrivent a C onftantinopîc. La fuperbe Bafiliquc de Saintc-SopHic ôc l'appareil impofant du culte les ravinent ; ils s'écrient dans leur CXtafc : La véritable croyance ejl celle qui s'annonce avec tant d'éclat «S* de majejlé. Section VI IL Les Grecs, plus intérefles que les autres peuples a gagner l'affection des Rufles, à leur infpircr du goût ôc de l'amour pour une Religion fondée fur la douceur & la charité , qui rapproche l'homme de l'homme, qui établit entr'eux une confiance réciproque, de un commerce dont la bienfaifanec &:1a bonne-foi reflerrent de plus en plus les heureux liens, les Grecs mirent tout en ufage pour fc faire des profélytes des Députés de Volodimir, ôc pour exalter encore l'cnthoufialmc qu'un fi riche fpcclaclc avoit excité dans leur imagination. Us partent de Conftantinopic avec le ferme propos d'y .revenir pour recevoir le baptême , dès qu'ils auront rendu compte des merveilles dont ils ont été les témoins. De retour auprès de Volidimir, ils n'apprécient qu'avec dédain ce qu'ils ont vu en Allemagne ÔC dans la Bulgarie; &:, félon eux, ils ont été tranfportés au ciel en arrivant dans la ville Impériale; ôc unifient leur récit, en fe jettant aux pieds de Volodimir, par lui demander la grâce d'y retourner fans délai. Cet cnthoufiafme des dix Sages de la Ruflic eût été fondé, s'ils enflent parlé de la Religion avec connoiffanec de caufe, ÔC d'après une initiation dans fes myftèrcs fublimes : mais ils n'en jugeoient alors que par les yeux : c'étoit donc juger des hommes ôc des chofes, comme les fots jugent des Livres, fur le titre & lur la couverture. Cependant leur récit animé qui tenoit de la conviction, fit une imprciliou profonde fur le eccur Ôc fur l'cfprit de Volodimir : l'émotion de ce I rince révéla fes difpofitions intérieures. Les Boyari de ion Confeil, dirent de concert, que la Religion Grecque étoit la véritable , non-feulement parce que les Sages en faifoient un éloge complet, mais encore parce que la prudente Olga ne l'eut pas embraffée fans la croire la meilleure de toutes. Volodimir a le pouvoir en main; il cft inflexible dans ce qu'il veut, ce qifil penfe, Ôc ce qu'il juge ; fa réfolution cft prife, il fera Chrétien. Section IX. Quels ferefnt les premiers pas de Volodimir vers le Chriftia-nifmc, ôc fes difpolîtions intérieures pour recevoir le baptême? Sera t-ii plus fimplc, plus modefte dans fes goûts, plus pur dans fes moeurs, plus limité dans fes vues? L'humanité enchaînée ôc abattue fous fon règne, rcfpircra-t-elle en clfuyant fes larmes ôc brifant fes fers? Se confolera-t-clle des malheurs panes, par l'efpérance de trouver en Volodimir les tendrefles d'un père, au lieu des vexations d'un opprefteur ? Fera-t-il oublier un fratricide qui crie vengeance, aimer fa perfonne ôc chérir les principes de fa nouvelle conduite ? Ce Prince fondcra-t-il déformais la deftinéc de fou Empire fur la vertu? Son règne fera-t-il celui de l'innoence Ôc de la concorde? Des loix (impies, équitables ôc permanentes, écarteront-elles l'oifiveté, l'ignorance, la fupcrftition 5c la misère publique? Quelques arts, quelques lumières, un commerce plus étendu, feront-ils encouragés à l'ombre de la paix? L'équité impartiale préfidcra-t-ellc a la confection ôc à l'obfcrvation des traités? Les peuples voifins des Rufles, malgré leur barbarie, feront-ils édifiés ôc enchaînés par la douceur des mœurs de Volodimir ? Ôc les peuples éloignés , malgré leur corruption , admireront-ils le pouvoir de la grâce, en rendant témoignage à fa conduite vertueufeï Volodimir enfin fera-t-il fidèle aux er> gagemens facrés qu'il va contracter? ôc comment un culte fondé HISTOIRE DE RUSSIE. fur l'union ôc la charité, prendra-t-il racine dans le fein orageux d'un Etat jufqu'ci idolâtre tk barbare? , ' La conduite de Volodimir va réfoudre ces Problèmes. Les Lecteurs augurent fans doute le bien : laiflons-les un moment dans cette croyance, pour les dédommager de la trifteffe, du dégoût ôc de l'horreur qu'infpire l'ancienne Hiftoire de Ruffie. Section X. 0S8. Le moment de refpircr cft trop court : avant de favoir quelle fera la foi, quelle fera la loi de Volodimir chrétien , il faut s'attendre a le voir chercher dans la Bible un cri de guerre, cv prendre le glaive de Gcdéon pour devife, pour but, pour point de réunion à l'Eglifc Grecque. Ce ne fera donc qu'après avoir porté le fer tk la flamme dans la Cherfonèfc ôc fous les murs de Théodofic, qu'après avoir fait la loi aux Empereurs de Conftantinopic, qu'il recevra le figne vifible de ta régénération , tk profeflera une nouvelle croyance. Sa Religion fera un fymbolc mêlé de douceur, de profélytifme, d'intolérance Ôc de foiblcfle : fes loix feront des ébauches imparfaites, plus ou moins rapprochées de la fublimité monacale, plus ou moins éloignées de la raifon ôc de la juftice: il y aura quelques écoles; mais les germes de la raifon naiifante ôc de l'humanité feront femés en pure perte dans les ruines ôc la dévaftation d'un Etat où fumera long-tcms, ôc le fang de fes peuples, Ôc celui des Barbares. Ainfi, le Chriftianifmc, pendant plufieurs fiècles, ne changera rien à la condition des Rufles; ce feront toujours les mêmes haines, les mêmes combats, les mêmes calamités : les hommes ne vivent en frères, que quand ils font éclairés fur leur véritable intérêt; ôc pour parvenir à ce point, il faut qu'ils aient la liberté de penfer en homme. Section XI. Volodimir n'avoit pas auprès de lui des Prêtres Grecs, Se ne pouvoit recevoir le baptême de la manière qu'il l'auroit défiréj mais il lui croit facile de s'en procurer : les Grecs ne demandoient pas mieux que de lui envoyer des Apôtres, Se il en étoit inftruit. Sa fierté naturelle rejetta une demande qui lui paroiflbit une forte d'hommage rendu a l'Empereur : il préféra de porter la guerre dans la Grèce, & de fe procurer par les armes, des Prêtres, des inftru&ions, Se le baptême. wt Ce projet inouï eft prcfquc aufli-tôt exécuté que conçu. Volodimir fc met à la tête de fes troupes, fc rend dans la Cherfonèfc, Se afliége Théodofie, connue aujourdhui fous le nom de Kafa. On trouve dans le livre des Dégrés, (Kniga Stepcnnaia) la prière que ce Prince adrefià à Dieu dans cette circonftancc : O Dieuj fais-moi la grâce de prendre cette ville t afin que j'en puijfe emmener des Prêtres & des Chrétiens qui m'injlrtùfmt moi & mes peuples& portent la vraie Religion dans mes Etats, L'Efprit du Seigneur ne fouffle pas ainfi : il adoucit ou éclaire le maître qui gouverne, le peuple qui obéit, Se les loix qui cou-duifènt; mais tout cela rcftcmblc à Volodimir, qui ne reflembloit a perfonne. Ce Prince détruit pendant fix mois beaucoup d'ennemis, Se perd en détail un plus grandfnombre de foldats, fans que le fiége en fût plus avancé. Il commençoit à défefpércr de la prife de Théodofie, lorfqu'un autre Mloud3 un perfide citoyen, lie un billet ^autour d'une flèche qu'il lance dans le camp des Rufles. Ce billet portoit ; nil cft derrière le camp une fontaine d'eau » douce qui, par des canaux fouterrains, fournit feule de l'eau »î aux aftiégés «. On cherche cette fourec, on la trouve ; on rompt les canaux : les les aflîégés font obligés de fe rendre, pour éviter le fupplicc de la foif. Voilà Volodimir maître de Théodofie, de toute la Cher-fonèfe; il a des chrétiens Se des Prêtres à diferétion : recevra-t-il le baptême Se les inftruétions fi défirées? Pas encore : fon ambition n'eft pas fatisfaite ; il veut s'allier aux Céfars, Se ne craint point un refus : ii envoie demander aux Empereurs Bafile Se Conftantin, leur feeur en mariage; Se pour fc marier, comme il vouloir être baptifé, en maître abfolu, il les menace de traiter Conftantinopic comme Théodofie, s'ils font aflez hardis pour rejetter fa propo-fition. Les Empereurs héfitent, Se la Princefte eft au défcfpoir. Dans cette perplexité, on prie le Prince Rufle de commencer par fe faire chrétien ; mais il infifte : on n'eft pas en état de lui réfifter ; on lui envoie la Princefte : ce lion s'appaife ; il devient docile aux inftrudions : il reçoit le baptême ; on le nomme Bafile : il époufe enfuite la Princefte, reftitue les conquêtes qu'il vient de faire; mais ne refiufcite pas les morts : il revient dans fes Etats avec des trophées d'un nouveau genre, avec des vafes facrés, des livres d'Eglife, des images, des reliques, des Archimandrites Se des Popes. Section XII. La conduite de Volodimir va nous offrir un autre fpeétacle. Ce Prince fi zélé pour le polythéifme, qui vouloit régner à la fois fur les corps Se fur les ames, change tout-à-coup de façon de penfer Se d'agir : autant Volodimir païen avoit été dur Se féroce, autant Volodimir chrétien devint doux Se traitablc; il fe regardoit, avec raifon, comme le plus grand pécheur de fes Etats, Se n'ofoit pas même punir les brigands qui les ravageoient : " Qui fuis-je, » difoit-il, pour condamner des hommes à la mort Il renvoyoit les coupables au Métropolitain de Kiof pour les juger; c'étoit ce qu'il pouvoit faire de mieux : ce Juge favoit punir le crime ÔC récompenfer la vertu. Le Métropolitain Syrus, digne de la Tome l X léi. HISTOIRE DE RUSSIE, vénération de la Poftérité, ne connut point cette intolérance barbare, fruit amer d'un zèle exterminateur, aufti contraire au véritable efprit de la Religion, qu'à l'humanité &c à la politique. Volodimir ne s'occupoit plus que du foin de renverfer les idoles. Péroun étoit pour les Rufles le plus grand des Dieux \ il Fut traité avec le plus d'ignominie de tous : le Prince le fit lier a la queue d'un cheval, traîner jufqu'au Borifthènc ; & pendant la route, des foldats armés de gros bâtons frappoient ce Dieu de la foudre, qui fut jette dans le fleuve. Une adoration infenfée devoit finir par une profanation extravagante. L'oncle de Volodimir, Dobrynia, qui commandoit à Novogorod, reçut aufti l'ordre de précipiter cette idole dans le Volkof : il obéit ; & l'Hiftorien Tatiftchef rapporte » que Péroun revint » fur l'eau ; & jettant un bâton fur le pont, il s'écria d'une voix « terrible : Citoyens voilà ce que je vous laijfe en mémoire de moi et. Cette fable, confervée dans les chroniques de Novogorod, eft fans doute l'emblème du defpotifme ; & l'on a mis dans la bouche du Dieu, l'allégorie d'un citoyen. Mais fi l'on n'ofe parler fous le defpotifme, il faut favoir obéir. Les Ruffcs abandonnèrent le culte de leurs idoles avec autant de foumiftion qu'ils l'avoient adopté. Ncftor dit que Volodimir fit publier un ordre qui cn-joignoit à tous les habitans de Kiof de fe rendre a un jour marqué fur les bords du fleuve, pour recevoir le baptême : ils obéirent avec joie. Si cela n'étoit pas bien j difoient-ils, le Prince & les Boyari ne Tauroient pas fait. Section XIII. Les excès &c les fatigues de Volodimir païen l'avoient rendu prcfquc aveugle : on lui avoit fait cfpérer qu'il recouvreroit la vue après le baptême. Sa modération, après ce Sacrement, contribua à diminuer le mal, 8c ce fuccès fut regardé comme un miracle. HISTOIRE DE RUSSIE. léx C'eft la converfion de ce Prince qui en cft un ; & c'eft la fa-gefle du Métropolitain Syrus qui lui épargna bien des faux pas. Volodimir avoit déclaré que ceux qui perfévéreroient dans l'idolâtrie , feroient regardés comme ennemis de Jéfus-Chrift Ôc du Prince : cet ordre étoit un moyen sûr pour faire des rebelles ôc des martyrs du Paganifmc. »Ne perfécutez pas, lui difoit Syrus : » le zèle qui porte les hommes a haïr ceux qui ne penfent pas » comme eux fur le culte fuprême, déplaît au vrai Dieu ; c'eft « le mafquc de la perfécution, ôc cet cnthoufîafmc n'eft que « fureur. Il ne faut pas perfécuter vos fujets pour un aveuglement » que la douceur ôc la perfuafion peuvent faire cefter : vous avez » un moyen affuré pour rendre les Rufles chrétiens ôc heureux y » méritez leur amour, ôc ils fuivront votre culte «. Les plus figes confeils rcflemblent fouvent au folcil d'hiver, qui éclaire un peu, ôc n'échauffe pas beaucoup. Les confeils de Syrus produifirent cependant deux bons effets. Volodimir ne perfécuta perfonne, ôc ne fit plus d'incurflons fur les terres de fes voifins ; mais fes peuples n'en furent pas mieux gouvernés : il leur paffoir tout, pourvu qu'ils fc fiftent chrétiens. Le profély-tifme l'cngagcoit fouvent à parcourir fes Etats, pour faire baptifer fes peuples. La religion cft la bafe fondamentale de la morale : elle n'eft la règle des mœurs que quand la conduite cft conforme à fes principes ; les Rufles n'en étoient pas inftruits , ôc quoique baptifés, ils étoient encore idolâtres. La contrainte d'ailleurs ne fait jamais que des hypocrites; c'eft la perfuafion qui mène au culte ; ce font les mœurs qui conduifent à la vertu. Section XIV. Tandis que Volodimir faifoit des courfes apoftoliques, les Tctchénégui Ôc d'autres barbares fondoient de tems en tems fur Xij la Ruflic : ce Prince qui avoit renonce aux hoftilités, en ceflant d être tyran, n'étoit pas tombé dans le néant de l'apathie pour les guerres juftes. Ce vieux lion radouci fecouc fa crinière, fc court fur les Petchénégui qui ravageoient quelques-unes de fes Provinces. Les deux armées étoient près de combattre; elles n'étoient féparées que par la rivière Soula, qui fe jette dans le Borifthènc, au midi de la petite Ruflic. Le Chef ennemi s'avance fur le bord oppofé, fc propofe à Volodimir un parti qui fait honneur à ce barbare. Epargnons le fang, lui dit-il, & vuidons la difpute par un combat entre deux champions : le parti vaincu s'abjliendra ' pendant trois ans de prendre les armes contre l'autre. Volodimir, en acceptant une propofltion qu'il eût rejettée avant fa converfion, fe trouva dans une perplexité étrange. Où trouver un foldat aflez vigoureux pour l'oppofcr à un champion qui étoit un Hercule? On défefpéroit de le trouver, lorfqu'un vieillard qui avoit avec lui quatre de fes fils à l'armée, déclare à Volodimir qu'il lui en refte un cinquième, doué d'une force furnaturcilc. On le fait venir à la hâte, fc pour eflayer fes forces «on irrite avec des fers rouges un robufte taureau; fc le jeune »î homme, dit-on, fc préfente devant lui, l'arrête dans fa courfe, » l'abat, en déchire la peau fc les chairs «. Cette viétoire cft le préfage de celle qui fuivra. « Les champions s'avancent entre les deux armées ; fc le >3 Petchénégui marche au Rufle avec un air de mépris, qui » métamorphofe celui-ci en taureau furieux. Il fe jette fur fon " adverfaire, le iaifit , le prefie entre fes bras comme dans un «était, fc l'étend fur le champ de bataille. Les ennemis faifis «de terreur prirent la fuite. Les Rufles les pourfuivent, les si harcellent, en font un carnage horrible «. Le récit de Ncftor paroît ici d'une foi douteufe , trop de merveilleux l'accompagne. » Le champion, nommé Péréiaflaf, n'avoit point encore de HISTOIRE DE RUSSIE. rf] barbe, il étoit fils d'un Corroyeur ; il fut mis avec fon père ,5 au nombre des Grands de l'Etat. Volodimir, pour perpétuer la » mémoire de ce grand événement, fit bâtir une ville fur le lieu «même du combat fingulicr, Se lui donna le nom du Rufle >s victorieux «. Section XV. Cette expédition ne fait pas honneur a Volodimir, elle cft injufte ; la querelle étoit décidée par le combat, & les Ruffcs dévoient fe retirer paifiblcment. Les Petchénégui plus fidèles a la convention, ne parurent qu'après trois ans. Ils afllégèrcnt une ville Rufle ; de Volodimir qui accourut pour la défendre, fut enfin vaincu, blefle, & n'évita la mort qu'en fe cachant fous un pont. Il y fit vœu d'élever un Temple au Saint dont l'Eglifc célébroit la fêté ce jour-là : c'étoit fans doute celle de Saint Grégoire. L'Eglifc qu'il fit bâtir à Kiof pour accomplir fon vœu , porte le nom de ce Saint, Echappé du péril, Volodimir fit diftribuer aux pauvres trois cents ruches de miel &: d'autres fecours. Il publia que ceux qui pourroient fe rendre à fon Palais les jours de fêtes, y rcccvroicnt ce qui leur étoit néceflaire : des voitures furent établies pour porter aux malades des fecours dans leurs maifons. Ceux qui fe rendoient au Palais, prenoient leurs repas fous des tentes dreffées a cet ufage. On rapporte que ces convives ne voyant fur leurs tables que des cuillers de bois, demandèrent effrontément fi le Prince n'en avoit pas d'autres? On rendit compte de cette infolcncc à Volodimir, qui, loin de s'en offenfer, dit : Je veux 1ue ^on faffe ^cs cul^crs d'argent : il cfl jujle que ceux qui m'en ont procure pur leurs travaux j s'en fervent che^ mou Section XVL vVolodimir avoit vendu chèrement à fes fujets la gloire qu'il avoit acquife à la Ruffie : il ofa former une réfolution dignC d'un bienfaiteur de l'humanité. Elle avoit pour objet le défrichement de fes déferts, la conftru&ion des villes, l'établiflement des Ecoles, où la jeune NoblclTc feroit élevée. 11 établit des colonies pour les défrichemens; il éleva des villes, dont celle qui porte encore fon nom, cft avec la Volynic, fous la domination de la Pologne. Il appeila de la Grèce des Architectes ôc d'autres ouvriers. Quelques arts fe montrèrent à fa Cour : il eut quelques hommes a talcns, des mufteiens, des orfèvres, ôc l'on dit que les Ruffcs lui doivent la connoiflanec de l'écriture ôc des lettres Slaves. La langue ôc l'écriture Ruife étoient donc feules en ufage alors. Des édifices plus élégans , plus commodes, plus folidcs, des Palais & des Temples s élevèrent. Il fembla que les talcns alloicnt être libres de fe montrer, Ôc jufqucs-là Volodimir ne rencontra aucun obftaclc. Mais les préjugés que l'ignorance ôc la barbarie avoicnt cimentés, vont lui en oppofer un invincible. L'ignorance chérie voit avec indignation l'accueil que fait ce Prince ôc les honneurs qu'il rend a des fcicnccs, à des arts ôc a des hommes étrangers. Ces Maifons qu'il venoit de fonder pour l'éducation de la jeune Noblcfic, ôc ces Maîtres attirés de la Grèce par des bienfaits, deviennent les objets de l'exécration publique. On cft obligé d'enlever les enfans pour les placer dans ces établiffemcns. Les pères ôc les mères crient à la tyrannie ; 8c ces élèves, d'un caractère rebours, fe refufent opiniâtrement a l'inftrucTion. Les efforts généreux de Volodimir font impuiiTants; l'ignorance victorieufe reprend fes nourriflons ; la barbarie les couvre d'une peau d'ours*, ôc l'ignorance, fà fille, continue aies nourrir avec le lait des préjugés. Il faut de longs règnes aux Nations encore barbares : la précipitation ne peut au ■ plus que les HISTOIRE DE RUSSIE. 167 çbauchcr, clic ne les civilife jamais; 8e le vieux Volodimir avoit commencé trop tard un fi grand ouvrage. Un changement plus heureux fera lon<:-tcms attendu. Section XVII. ici y. La fortune 3e la victoire avoicnt fécondé les exploits de Volodimir, jufqu'à l'époque où il fut bleue 3c vaincu par les redoutables Petchénégui. Ce revers étoit la première leçon du malheur. La fortune 3c la victoire finiffent toujours par fe lafter de porter l'homme heureux fur le bouclier. Ouvrez les faites du monde, vous en ferez convaincu. Tous les hommes doivent goûter de l'amertume ; c'eft la feule coupe inépuifable : mais elle cft encore plus amère pour les Princes que pour les particuliers , parce que ces maîtres de la terre ont joui de plus de douceurs. Volodimir qui avoit bravé jufqifaux remords, fera abattu par la douleur : des chagrins domeftiques vont empoifonner fes derniers jours : la nature défaillante lui fait fentir fa deftinée : il va defeendre rapidement les dégrés de la gloire, pour décliner par tous les périodes des viciftitudes attachées à l'humanité. Une tribulation plus amère que la mort d'un fils 3c la perte d'une époufe chérie, va le conduire au tombeau qu'un fils ingrat ouvre fous fes pas. Section XVHL Avant la converfion de Volodimir, ce Prince avoit eu cfn<| époufes 5e plus de trois cents concubines. Après fon baptême, il ne garda que la Princcffc Anne, fœur des Empereurs Grecs. Ce Prince, parvenu a l'âge des infirmités, prit la réfolution de partager fes Etats entre fes enfans. Ils étoient nombreux : a %€% HISTOIRE DE RUSSIE, mort, il lui rcftoit encore dix enfans mâles ôc deux filles. Sept d'entre eux avoicnt des apanages a(fez confidérables. Celui de fes fils qu'il chériflbit le plus, Ôc qui méritoit cette préférence à tous égards, étoit Boris, compagnon de fes travaux guerriers. Il lui avoit donné la Principauté de Roftof, en le défignant Grand-Prince > ou fon fucceffeur au premier Trône de Ruflie. La nature avoit encore mieux apanngé Boris, en lui donnant le caractère de Gcrmanicus. Novogorod tomba en partage à Jaroflaf. Glcb, rendant à Mourom, eut la Principauté de Volodimir, ôc Sviatoflaf celle des Drevliens. Mifliflaf fut maître de Tmouta-rakan, ou Tcmrouk, au midi du Borifthènc : cette Principauté, aujourd'hui inconnue, devoit être au voifinage de la Crimée, Jaroflaf, fils dénaturé, refufe de payer à Volodimir le tribut qu'il lui doit en qualité de Vaflal, ôc implore le fecours des Varègcs contre fon père. Volodimir, forcé de fe défendre, marche contre ce fils rebelle, ôc meurt de douleur en chemin. Les Hiftoricns Rufles fe taifent fur les motifs qui déterminèrent Jaroflaf a fc foulcver contre Volodimir. Quoi qu'il en foit de cette révolte, les faites de l'Empire d'Allemagne en offrent une femblable ôc a peu-près à la même époque. Conrad, fils aînç de l'Empereur Henri IV, fe foulève contre un père qui réuniffoit toutes les qualités des héros , Ôc qui porta la fplendcur de l'Allemagne plus haut qu'aucun de fes prédéceffeurs. La coupable adreffe d'Urbain II f en vint au point de foulever contre lui Conrad, qui, couronné par la faction de Rome, marche contre un père courbé fous le poids des ans, pour lui ravir, par le plus noir des crimes, un feeptre qu'il eût bientôt tenu de la Nature. Les chroniques Ruffcs ne s'accordent pas avec l'Hiftoire Numifmatiquc de Ruflic, fur les époques du règne de Volodimir. guivant les chroniques, il régna 45 ans; ôc la médaille de ce Prince, Prince prouve qu'il n'en régna que 55. La légende dit pofitivc-ment : Le Grand-Prince Volodimir, après la mort de fes frères, régna en 981, établit la religion Chrétienne, Se régna 35 ans. Le furnom de Grand diftingue Volodimir de tous les Princes qui ont porté le même nom, Se l'Eglifc Ruffe l'a mis au nombre » de lès Saints. Son Trône fut également cimenté par des vertus & par des crimes. Dieu préferve les nations de ces Saints, qui, avant leur convcrfion, font les meurtriers de leurs frères, les tyrans de leurs fujets, les fléaux de leurs voifins, Se le fcandalc du monde ! Section XIX. Le Clergé Rufle attribue à Volodimir un règlement qui ref-femble bien plus à une usurpation de l'autorité légiflative, qu'à une (âge combinaifon de ce pouvoir pour le bon ordre, la sûreté, Se les avantages d'un peuple courbé fous le joug intolérable d'une adminiitration violente Se arbitraire. Ce règlement n'eft favorable qu'au Clergé feul : l'autorité de Volodimir Chrétien devoit être un bien commun à tous fes fujets, puifquc c'eit une protection dont ils dévoient également jouir. En donnant aux Moines la puiifancc légiflative Se exécutrice, n'étoit-cc pas leur donner toutes les prérogatives de la Couronne? Il cft vifiblc que Volodimir qui détruifit tant de forces ennemies, ne marcha que d'un pas chancelant dans la carrière de la légillation, Se que ce Prince fut interprété après fa mort, dans un fiècle où les Moines étoient les feuls initruits, où l'ignorance des peuples favorifoit leurs ufurpations, où le defpotifme ne brift point fes rcûorts, où fou feeptre de fer ne fit que changer de mains. Nous allons mettre le réfumé de ce règlement fous les yeux des Lecteurs. i°. Le Prince ordonne cxprcflcmcnt de prélever la dixme du Tome I. J revenu de l'Etat, fur le bénéfice que le commerce procure chaque femaine. 2°. Il défend à fes enfans Se à fes defeendans jufqu'à la dernière génération, de s'immifecr dans le jugement des affaires cccléfiaftiques, qui n'appartient ni aux Princes temporels, ni aux Boyari, Se qui cil réfervé cxclufivcmcnt aux Métropolites Ôc aux Evêqucs. 3°. Les prières, les fiançailles, les mariages, les diffentions entre les époux, le délai à faire baptifer les enfans ; les mariages entre parens ou compères ; les amours des gens confacrés à Dieu, la polygamie, l'adultère, le rapt, le viol, les infractions aux jeûnes ordonnés ÔC aux grands carêmes-, les profanations des Eglifcs, les divinations, les fortiléges, les maléfices, les poifons; les héréfics, les infultcs faites à quelqu'un en le traitant d'hérétique ou de forcicr; les crimes des enfuis qui frappent leur père ou leur mère , Se des brus qui ont battu les mères de leurs époux; le vol des Eglifcs, les adions indécentes qui s'y commettent ; les prières adrefiees au folcil, à la lune, aux étoiles, aux nuages, aux vents, aux forêts, aux rivières, aux montagnes, aux animaux; le judaïfmc, l'apoftafic, la bâtardife, le crime des filles qui détruifent leur fruit ; les conteftations relatives aux poids ou aux mefurcs : toutes ces caufes Se un grand nombre d'autres font du reflort immédiat des Juges Eccléfiaftiques. 4°. Les Evêqucs, les Archimandrites, les Doyens de Moines, les Abbciïes, les Popes Se leurs femmes, les Diacres Se les Diaconeflcs, les Moines Se les Rcligieufes, les Sonneurs Se Valets d'Eglife, ceux qui en gardent les portes, ceux qui brûlent l'encens, les vieilles, les veuves, les pauvres, les malades, ceux qui les foignent, Se toutes les perfonnes appartenantes à l'Eglifc doivent jouir des privilèges de la Cléricaturc, Se ne dépendent que d.e fa jurifdiction. y*. Les revenus provenans des jugemens dans les affaires civiles, doivent être partagés en dix parts, dont neuf appartiennent au Souverain , &: la dixième a l'Eglife. 6°. Pour que l'Eglifc ne foit pas fraudée de cette part, il cft défendu de juger aucune caufe civile, fans la préfence ou l'intervention des Juges du Métropolite. C'eft donc par-tout fc dans tous les tems, que les particuliers ont payé aux Juges les frais de leurs fottifes fc de leurs injuftiecs, même avant la vénalité des charges. Ce n'eft affurément pas le Métropolitain Syrus qui a di&é ce règlement fait après coup, fc dans un tems où le grand ouvrage de la Monarchie fpirituelle étoit achevé dans l'Occident ; où une domination devenue arbitraire dans le dogme, ne l'étoit pas moins dans la difeiplinc; où les Princes eux-mêmes n'exerçoient, pour ainfi dire , qu'une autorité précaire fc dépendante du premier Pontife ; où les Moines, généralement plus inftruits que les autres hommes, adultéroient les chroniques de l'Hiftoire; où les traits d'une piété aveugle fe joignoient à tous les excès de la fupcrftition ; où l'on ne parloit que d'cnchantcmcns, de maléfices fc de fortiléges; où les Démons étoient aceufés de tous les malheurs : la grêle, les peftes étoient leur ouvrage, & PEnfer étoit rcfponfablc de tous les fléaux qui frappoient la terre. A cette.époque, la Jurifprudcncc canonique s'étoit prcfquc emparée de tout. Toutes les actions des hommes où la religion paroiffoit intéreffée, étoient du reffort des Tribunaux facres, &; les prétextes naifloient en foule pour y ramener la plus grande partie des affaires. Les Clercs ne pouvoient être jugés par les Laïcs. De-lh les fcandalcs, l'audace, l'ufurpation, les crimes les plus affreux, par l'efpoir de l'impunité ou d'une peine légère. Les Eccléfiaftiqucs devenoient Juges dans prcfquc toutes les Yij actions civiles; fc la Jurisprudence civile, rédnitc à il peu de choie, étoit encore dirigée par la fupcrftition. Section XX. Le règne de Volodimir a des rapports marqués avec celui de Conftantin : nous allons les indiquer aux Lecteurs. Ces rapports font connoître le principe Se les effets des actions d'éclat. L'obfcr-vatcur fe plaît à faifir les traits particuliers qui caraétérifent chaque Prince ou qui le rapprochent d'un autre, à les démêler de la foule des traits généraux qui les accompagnent. Inutilement on a donné la teinte aux évènemens d'un règne ; inutilement les caufes phyfiqucs ou morales en ont changé les nuances : un oeil perçant les fuit à travers leurs déguifemens, Se les fixe malgré leurs variations. » Il démêle le cri de la vérité du murmure fourd » Se fecret de la calomnie, ou le murmure de la vérité entre les >3 voix confufes Se contradictoires qui s'élèvent en même-tems par » des motifs généreux ou des vues abjectes «. Nous allons mettre le Lecteur à même de juger Conftantin Se Volodimir avec con-noiifancc de caufe. Parallèle de Volodimir & de Conjlantin. i°. C'eft après s'être rendu maître de l'Occident Se de l'Orient, que Conftantin mit fin aux pcrfécutioils , Se fit triompher le Chriftianifmc fur les ruines de l'idolâtrie : c'eft après s'être emparé de la puiffance unique, Se après avoir rendu tributaires de la Ruflic les Polonois, les Jatvigucs, les grands Bulgares, Sec. que Volodimir chrétien détruifit le culte des idoles, Se adoucit le joug . de fon pouvoir arbitraire. 2°. Conftantin veut que tous les enfans des pauvres foient nourris a fes frais : Volodimir ordonne que les pauvres foient nourris aux ftens, fc dans fon Palais même. 3°. Conftantin permet aux Chrétiens de bâtir des Eglifcs 6c d'en prendre la dépenfe fur fes Domaines : Volodimir en fait conftruirc pour fes peuples 6c à fes propres dépens. 4°. Volodimir donne à fes efelaves plus que la liberté fou-mife aux Loix; il leur permet tout, pourvu qu'ils fe falïcnt Chrétiens : Conftantin permet d'affranchir les efelaves dans les Eglifcs, en préfenec des Evêqucs & des Paftcurs, cérémonie qui jufqu'alors ne s'étoit pratiquée qu'en préfence des Préteurs. 50. Le zèle mal entendu de Conftantin, le porte fouvent a fe mêler des affaires de l'Eglifc, 6c quelquefois contre les vrais intérêts : Volodimir néglige fes propres affaires 6c celles de l'Etat, pour ne s'occuper que de convcrfions; leur premier devoir étoit de fonder les plaies de leurs Empires , 6c d'y appliquer le* remèdes convenables. 6°. La gloire que Conftantin acquit par fon zèle pour la religion, fut ternie fur la fin de fes jours, par la foibleffe qu'il eut de fervir la fureur des Ariens contre leurs adverfaircs les plus illuftres : le zèle de Volodimir fut porté trop loin, en déclarant que ceux qui perfévéreroient dans l'idolâtrie feroient regardés comme ennemis de Jéfus-Chrift 6c du Prince. C'étoit le moyen infaillible de faire beaucoup plus d'hypocrites que de Chrétiens. 70. Conftantin accorde a tout le monde la liberté de fc plaindre de fes Officiers , promet d'entendre lui-même les dépofitions, 6c de récompenfer les acculatcurs lorfque leurs plaintes feroient fondées : Volodimir fc conduit de même envers les Ruffcs Chrétiens. 8°. Des qualités plus grandes que les défauts, ont caché une partie des fautes de Conftantin : la religion, de fhg^s confeils, 6c la volonté du bien, ont jette un voile fur les excès de Volodimir idolâtre. 9°. Le Patriarche de Conftantinopic, Michel Cryfobergc j acquiert une autorité Souveraine en Ruflic, & fes fuccefleurs un pouvoir Supérieur a celui des Grands-Princes: le Pape SUvefirc prétend, ôc fes fuccefleurs aflurent que Conftantin lui donna en propriété la ville de Rome, avec pluficurs Provinces d'Italie. On connoît la réponfc ingénieufe faite à ce fujet par Jérôme Donato* Ambafladeur de Venife, au Pape laïcs II, qui lui déni an doit le titre des droits de fa République fur le golphe Adriatique. » Votre Sainteté trouvera la conceffon de la Mer y> Adriatique, dit-il au Pontife, au dos de l'original de la dona-r »? tion que Conftantin a faite au Pape Silvcftre «. La puilfance légiflative ôc exécutrice accordée au Clergé Rufle par le prétendu règlement de Volodimir, n'avoit pas d'autres titres : Pierre I détruifit l'empire du Patriarche fur les Ruffcs; Ôc l'on verra dans la fuite de cette Hiftoire, comment l'Impératrice régnante a ramené fon Clergé ÔC fes Moines au régime de leur première inftitution. io°. La Poftérité a reproché à Conftantin une grande faute, celle d'ordonner par fon tcflamcnt, que fes trois fils Cûnfiantm i Confiance Ôc Confiant, partage roi eut l'Empire : la Ruflic n'eft que trop fondée à faire le même reproche à Volodimir ; le partage de fes Etats a été la caufe des longs malheurs de cette Nation. n°. Les Grecs ôc les Rufles ont mis Conftantin Ôc Volodimir au nombre de leurs Saints. Ces deux Princes fc conduifirent à peu-près de la même manière; mais Conftantin cft le moins cxcufablc des deux; il avoit toutes les lumières qui manquoient à Volodimir, ôc que ce Prince ne pouvoit avoir. L'un ôc l'autre donnèrent deux loix abfurdcs en politique, que l'on a .oublié de placer parmi les caufes de la décadence des deux Empires. L'intention qui dicta ces loix étoit bonne ôc louable; l'application en fut mauvaiie, HISTOIRE DE RUSSIE. 175 Se l'effet niiifible : il y avoit un iage milieu a prendre pour procurer les mêmes avantages a l'Etat, fans nuire à ceux des particuliers. Mais on commence par agir; la réflexion vient quand elle peut, Se c'eft prcfque toujours trop tard. La première des loix dont nous parlons, déclarait libres tous les efelaves qui fc feroient Chrétiens : jugez du nombre des afpirans, Se du ferme propos des nouveaux convertis ! Cette loi rétabliffoit dans leurs droits naturels, des hommes qui n'avoient eu jufqu'alors qu'une exiftenec forcée; mais elle ébranla les deux Etats , en ôtant aux grands propriétaires Ici bras qui faifoient valoir leurs domaines, Se qui par-là fe trouvèrent réduits pour quelque tems à la plus cruelle indigence. Les nouveaux Profélytcs eux-mêmes, ne pouvoient réparer en faveur de l'Etat, les torts que le Gouvernement avoit faits a leurs maîtres : ils n'avoient ni propriété, ni fubfiftance affuréc. Comment auraient-ils pu être dévoués à l'Etat qui ne ks nourriftoit point, Se à une Religion qu'ils n'avoient embraflée que par ce penchant irréfiftible qui entraîne l'homme vers la liberté > Par ces arrangemens, les Grands privés de prcfquc toutes leurs richefles, ne mirent pins aucun intérêt à foutenir les Etats rcfpcclifs dont ils étoient l'appui. Le Daïri Fitatzu qui régnoit au Japon, l'an 5^78 de Jéfus-Chrift, publia un Edit qui portoit : « qu'en lix différens jours "de chaque mois, toutes les créatures vivantes de fon Empire »j feraient fucceflivcmcnt mi fes en liberté : qu'il paierait la rançon „des efelaves à leurs maîtres, Se que ceux de fes fujets qui « auroient de I'arfance, fans avoir d'cfclaves, concourraient avec « lui à cet affranchiffement, chacun félon fes moyens, afin de " s'acquitter d'un devoir preferit par la nature, Se de donner » aux jours marqués des preuves publiques dç leur inclination » bicnfaifàntc Il n'y a qu'un bon Prince qui penfe à rendre les autres bons. , Un Prince ne peut pas faire plus de bien à fes fujets, qu'en leur inlpirant la'bienfaifanec publique. Voilà ce que Conftantin fc Volodimir auroient dû faire, fc Louis XVI en a déjà fait une partie; il n'attend que des circonllanccs plus heureufespour faire l'autre : fon coeur généreux ne veut point d'efclavcs dans l'Empire des Francs. Ce Monarque penfe que la condition de celui qui gouverne n'eft pas autre que celle de ce Cacique , à qui l'on demandoit s'il avoit des cfclaVCS, fc qui répondit: des efelaves f je n'en connais qu'un feul dans toute ma contrée , & cet efclave là 3 c'efl moi. La féconde loi dont nous avons parlé, proferivoit le Paganifme dans toute l'étendue des deux Empires, ces vaftes contrées le trouvèrent couvertes d'hommes qui n'etoient plus liés entr'eux , ni à l'Etat, par les noeuds facrés de la Religion fc du ferment : (ans Prêtres , fans Temples , fins Morale publique , quels motifs pou-voient-ils avoir pour repoufler les ennemis qui venoient attaquer des dominations auxquelles ils ne tenoient plus? Aufti d'une part, les habitans du Nord qui fondirent fur l'Empire de Conftantin , trouvèrent-ils les difpofitions les plus favorables à leur invafion ; tandis que de l'autre , des tribus de la grande horde Tatarc venoient occuper en Ruftic , fc pour un moment, des Provinces déjà ruinées, pour en être châtiées par des peuples aufti féroces qu'elles; c'étoient des flots qui fe prcllbicnt, qui fe déplaçoient les uns les autres, jufqu'à ce qu'enfin les Rufles vaincus par les vices de leur Gouvernement ôc par eux-mêmes, viifcnt lcsTatars fe fixer dans leur pays, fc s'afleoir fur le trône de leurs Princes. Les ré fui fats de ces loix furent, i°. qu'en fc fixant dans les pays qu'ils venoient de dévafter, ces barbares divisèrent les contrées que Rome, avoit autrefois unies, fc qui l'étoicnt fous le règne de Volodimir. HISTOIRE DE RUSSIE. 177 Volodimir. z°. Que dès-lors il n'y eut prefqlie plus de communication entre des Etats formes par le hafard, le befoin ou l'ambition. Les pirates qui couvraient les mers, les moeurs atroces qui régnoient fur les frontières des Etats , repouftbient toutes les liaifons que l'utilité réciproque exigeoit. Pour peu même qu'un Royaume fût étendu, fes fujets étoient féparés par des barrières infurmontables, parce que les brigands qui infeftoient les chemins, changeoient un voyage en une expédition périllcufe. 30. Que les peuples de l'Europe, rejettes par l'efclavagc & la confternation dans un état de ftupidité ôc d'inertie, profitoient peu de la fertilité de leur fol, ôc n'avoient, pour ainfi dire, qu'une induftrie fauvage. Les pays un peu éloignés n'exiftoient point pour cnx, ôc ils ne connoiffgicnt leurs voifins*que pour les craindre ou les combattre. Il faut donc juger les hommes d'après ce qu'ils ont fait , k non pas d'après ce qu'on en a dit; c'eft la feule manière de les apprécier a leur jufte valeur ; Ôc par l'analyfc , il y a beaucoup à en rabattre. Les perfonnages qui ont joué les plus grands rôles fur la fcène du monde , prouvent qu'en général les prétendus Héros de l'Hiftoire , auraient dû la faire rougir: les grands défor-dres Ôc même les grands crimes ont prcfquc tous été commis par de célèbres ignorans, qui méconnoiftbient les droits de la nature ôc les droits de l'humanité. Pourquoi l'erreur par-tout s'accrcditc-t-cllc d'elle-même, tandis que la vérité, pour fc faire jour, eft obligée de combattre pendant des fiècles > Pourquoi la grandeur en impofe-t-ellc plus aux hommes que la bonté ? L'ombre d'une chofe n'eft affurément pas la chofe : il ne fuffit pas de porter un nom illuftre pour être bon; la grandeur dont il s'agit, confiftc dans la puiffance; la puiffance s'acquiert par l'ambition courageufe, ou par les refforts fufpccls de la politique; Ôc Ton acquifition coûte toujours plus qu'elle ne Tome it Z, i78 HISTOIRE DE RUSSIE, vaut j elle fait moins la félicité que le malheur des peuples. La morale feule fait la bonté ; elle ne coûte rien, &C procure toujours Je bonheur. L'une fait craindre, l'autre fait aimer : celle-ci con-fole, fc l'autre humilie : choiftftez. Nous avons fait connoître Volodimir idolâtre fc Volodimir chrétien. Avant de parler des effets qui réfultèrcnt du partage de fes Etats entre fes enfans, l'ordre hiftorique exige que nous expo-lions ici les objets de fon premier culte , fc les rites du fécond , qui font à-peu-près les mêmes que ceux des Ruffcs modernes. Nous commencerons par la Religion des Slaves, que M. Lomo-nofof n'a fait qu'effleurer , fc que M. Popof a traitée plus à fond dans le recueil de fes Ouvrages, intitulé Dofougui ou les Loifirs. Nous ferons connoître ailleurs les peuples tributaires de Ruflic , qui font encore idolâtres, fc la feéte nombreufe des Séparatiftcs Rufles ou anciens Croyans, connus fous le nom de Raskolniki. \ HISTOIRE de la RUSSIE ANCIENNE LIVRE SECOND, Contenant le Culte religeux des Slaves. La connoiflance d'un Dieu Créateur étoit duc a un être intelligent Se libre , uni par fa raifon a la Nature divine , Se à tous fes femblables par les fentimens & les befoins de la Nature humaine; Cette connoiflance, cette union , ces rapports, ne permirent pas aux premiers hommes d'ignorer leur deftination fur la tette : leurs regards tournés vers le Ciel, y découvroient leur origine ; Se ce front où fe peint la fierté du commandement, leur annonçoit une fupériorité de droit fur les autres êtres organifés, vivans. Les mêmes befoins, les mêmes affections, firent comprendre aux hommes qu'ils n'étoient pas faits pour errer au hafard, pour vivre . ifolés comme les arbres, ni pour être le jouet des opinions vaines Se ridicules. Le code de l'Humanité étoit écrit au fond de leurs coeurs : aufti leurs devoirs envers le Créateur, &e leurs droits aux jouiflanecs Zij x8o HISTOIRE DE RUSSIE, communes, ne furent-ils pas des énigmes pour eux : ils fcntirent que la rnajefté , la puiffance ôc la bonté, cxigcoicnt l'obéiflance , la fidélité, l'amour, l'adoration ; ôc dc-la , l'hommage du cœur , ou le culte intérieur. L'amc fortement pénétrée de ces fentimens, les manifefta au-dehors ; l'Être fuprême fut adoré en commun ; l'hommage public forma le culte extérieur ou la religion naturelle. Ainfi l'adoration d'un feul Dieu cft née en même -;tcms que l'Univers ; ôc le premier culte fut un devoir bien fenti, Ôc impofé à l'homme par fa raifon même. Les premiers Pères du genre humain, tranfmircnt à leurs enfans 92 cuite primitif dans toute la pureté: il feroit pafle fans altération a leur poftérité, fi l'erreur des fenfations phyfiqucs n'eût altéré le fentiment moral, ou fi l'aveuglement des pallions n'eût précipité l'homme vers l'idolâtrie. Pluficurs caufes y concoururent ; nous n'indiquerons que les principales. L'homme a fenti par-tout les befoins inféparables de fa conftitution-, par-tout il eut a combattre ôc l'action intérieure des principes dont il cft formé , ôc celle des élémens ou des corps qui l'environnent. La gelée glaça le fein de la terre ôc fit périr Jcs végétaux ; des torrens fuivis d'inondations, ravagèrent les campagnes ; le folcil brûla les fruits ôc les moiflbns ; l'homme éprouva la difette Ôc connut les maladies : peut-être aufti les malheurs du juftc ôc la profpérité du méchant, ébranlèrent-ils fa confiance dans la Providence unique, qui embraffe les caufes ôc les effets, le monde ôc les êtres, ôc difpofc de tous les évènemens. Occupé du fentiment de fes maux, l'homme en rechercha la caufe \ il crut la trouver dans les phénomènes fenfîbles qui avoicnt donné lieu aux calamités qu'il éprouvoit : ôc comme il n'avoit pas la connoiflance des effets Ôc des opérations de la nature, connoiflance qui n'a pu s'acquérir qu'après l'établiflcmcnt de HISTOIRE DE RUSSIE. 1G1 quelques grandes fociétés dans des terres paifibles, il attribua à unc caufe divine les inondations , l'incendie des volcans, les gouffres ouverts par les fecoufles de la terre, Se toutes les calamités de fon premier état. La vue des combats du ciel contre la terre, ou de la terre contre le ciel, lui infpira la crainte, Ôc celle-ci amena la fupcrftition. Tremblante fur une terre qui frembloit fous fes pieds, la fupcrftition enfanta l'opinion de l'cxiftcncc réelle d'un être malfaifant. C'eft ainfi qu'en foumettant Tordre naturel des chofes à de vaincs conjectures, l'homme admit clans la nature de bons Se de mauvais principes ; ôc ce fyftêmc abfurdc cft l'origine de l'idolâtrie. L'imagination exaltée devint la folle de la maifon (i) \ elle peupla l'univers d'intelligences bonnes Se méchantes : les élémens , les aftrcs, les météores, les mers, les lacs, les fleuves, les fontaines , les montagnes , les forêts, les animaux , les plantes utiles ou nuifiblcs , partagèrent le culte, les prières, les facrifices des hommes emprefles d'obtenir leur faveur, ou de calmer leur reflen-timent : des temples groftiers s'élevèrent de proche en proche, Se les régions fe couvrirent des autels de la fupcrftition. Parvenue à ce point d'extravagance, l'imagination voulut peindre aux fens les objets de fon culte , avec tous leurs attributs : des figures bifarres rendirent ces objets fcnfibles ; les hommes dégradés les adorèrent, Se confondirent le Créateur avec les chofes créées. Cependant l'idée fublime de l'unité de Dieu fe conferva au milieu de ce polythéifmc : les lumières de la raifon, le fentiment intérieur , l'étude de la nature , la contemplation de ce qui exifte, l'ordre immuable qui gouverne le monde, perpétuèrent cette idée dans la croyance d'un petit nombre de figes, dont l'cfprit s'éleva toujours de l'idolâtrie au théifmc; mais ces figes, dont la mode» C i ) Expreflion de Montaigne. ration faifoit le caractère, étoient amis de la paix > ils n'osèrent pas faire de leur croyance intime, un point de dogme public pour les religions établies de leur tems. Ces fages favoient très-bien que le peuple prenoit par-tout l'air fc lcs nuages pour le ciel ; que chaque fphère qui roule dans l'cfpacc, eft entourée de fon atmofphèrc ; que la terre étoit un ciel pour Vénus fc pour Mars, comme Mars fc Vénus étoient des dieux pour le peuple grofticr; que Jupiter n'aflcmbloit point fon confeil fur le mont Olympe en Theflaiic , fc qu'un Dieu ne defeend point dans une nuée comme â l'Opéra : mais ces fages fe taifoient, fc trouvoient bon qu'on plaçât dans ce qu'on appelloit le ciel alors, les hommes vertueux fc éclaires, qui avoicnt fait du bien aux autres hommes : en élevant des Autels aux protecteurs, aux bienfaiteurs des opprimés , c'étoit dire aux chefs des Nations, imiter ces grands hommes vous fere% adorés comme eux. Aufti, depuis Homère jufqu'à Virgile > depuis Thaïes jufqu'à Pline, depuis Numa jufqu'à Théodofe 3 tous les hommes penfeurs fc réflé^ phi flans, Philofophcs, Hiftoricns, Poètes, ont reconnu conf-tamment fc invariablement un Dieu unique, un Dieu maître , un Dieu formateur, un Souverain des Dieux fecondaircs fc des hommes ; Divum fator atque hominum rcx, Jamais la Divinité n'eut d'aftbcié dans l'efprit des hommes raifonnablcs : ce blafphcme ne fut commis que par des peuples entièrement barbares. Tandis que les autres adoroient Mars, Minerve, Apollon , Junon, fcc. comme des Génies inférieurs fc des Divinités fecondaircs, ils défignoient toujours le Dieu unique, le Dieu formateur du monde, par le titre de très-grand fc de très-bon , titre qu'ils n'ont jamais donné à aucun autre Être. En rendant hommage aux vertus, ce n'étoit pas rendre aux créatures l'hommage qui n'eft dû qu'au Créateur. On trouve dans les Ouvrages des Grecs Se des Romains, des HISTOIRE DE RUSSIE. 185 idées fablimes fur ces grandes vérités : ils reconnoiilbicnt également un Être indépendant, créateur, confervateur, vengeur des crimes &: rémunérateur des vertus , que la reconnoiflanec fc l'admiration faifoient aux hommes une loi d'honorer. Tantôt Jupiter cft le commencement de tout, il remplit tout, il veille fur tout; les plus foiblcs parties de ce monde n'échappent point a fes foins : tantôt c'eft un Être fi grand, que rien ne lui peut être comparé, qu'il n'a pas même de fécond ^ ou bien c'eft un Maître qui règne aufti fouverainement fur les Maîtres du monde, que ceux-ci régnent fur leurs plus vils fujets. Les autres Dieux n'étoient regardes que comme fes Miniftrcs, ou plutôt comme d'ingénieux emblèmes , qui, préfentant les divers attributs de la Providence, rappclloicnt plus aifement fa puiffance fc fes bienfaits. A ces dogmes élevés , il fe mêloit fans doute des fables groftiercs j mais quel cft le culte qui en a été exempt ? M Tout homme, dit l'Orateur Romain, qui rentrera en lui-même , y » découvrira les traces de la Divinitéj & ne Je permettra que des Jentimens » & des actions qui répondent à la dignité de fon être c«. Ce fimplc apperçu fuffit pour prouver que c'eft dans l'imagination des peuples enfuis , que font nées les fables du Paganifme, On a dit que l'imagination étoit dans l'homme ce que les cornes font au taureau : on a dit vrai ; c'eft avec elles qu'il renverfe tout, mais c'eft aufti par elles qu'on le rend docile au joug néceflaire qu'on lui impofe. On retrouve chez tous les Peuples les traces fcnfiblcs de ces premiers égarcmens, &: les reftes de ce ftyle allégorique qui a été répandu par toute la terre fur les cataftrophes fc les révolutions phyfiqucs que le globe a éprouvées. Cette découverte explique pourquoi fc comment les peuples fauvages ont mis leur hiftoire ôc leur morale en fables, ou leurs tables en hiftoire. l'ancienne Mythologie des Slaves de Novogorod, fc des autres i34 histoire de Russie. peuples de Ruflic qui font encore idolâtres, nous prouvera que PKiiïoirc des révolutions phyfiqucs fc morales de cet Empire , a été amalgamée au même alliage. Les amours d'Alphéc fc d'Aré-thufe n'ont pas d'autre origine chez les Grecs, que l'Hiftoire Poétique de la monragne Douiakoujatk, parmi les Kamtchadales. Le nom de cette montagne defigne un rocher efearpé : elle cft iltuéc clans une Ifle déicite, a l'oueft de Poromondir , la féconde des lues Kourilles. On y va chafler ou pêcher les lions ou les veaux marins: les peuples d'alentour ont fait fur cette montagne la fable fui van te. m Elle étoit autrefois, difent-ils, au milieu du grand lac Kou-»? rille, fur la pointe du Kamtchatka j triais comme fon fommet » déroboit la lumière aux montagnes voifincs, elles lui firent la *> guerre, fc l'obligèrent de chercher un afylc â l'écart, dans la » mer. Ce fut à regret qu'elle quitta ce lac chéri, fc pour monu-» ment de fa tendrefle , elle y lai lia fon eccur : c'eft. un rocher » qui cft encore dans le lac Kourille, fc qu'on appelle Outchhchi 3 » Cœur de roche ; mais le lac la payant de retour, courut après elle »5 quand elle fc leva de fa place , fc il fc fraya vers la mer un » chemin , qui cft aujourd'hui le lit de la rivière Dozernaïa «. Mais il l'ancienne Mythologie des Slaves de Novogorod eft, comme toutes les autres, marquée au coin de l'humaine extravagance, elle a un avantage fur elles : depuis fon origine jufqu'à l'époque où Volodimir cmbralfa le Chriftianifme, elle offre une peinture exafte de l'homme nu d'efprit fc de corps, jette en naiftant fur la terre nue. Ce fpecfaclc cft intéreffant pour le Philofophe qui cherche l'homme dans l'état de nature, pour mieux connoître la nature de l'homme dans fes divers accidens, fc fous les règnes intercalaires du bien fc du mal phyfiqucs. Ce tableau original des befoins impérieux, fc ^cs tenfations qu'ils impriment fur les êtres organifés fc raifonnables, paiîifs fc Se actifs tour-a-tour, préfente d'une manière feniible l'ordre fie la filiation des befoins primitifs Se fecondaircs-, le développement Se la progrcflîon des forces Se des facultés humaines, pour atteindre les objets Se le but vers lcfqucls le befom follicite rinftinér. ; ce fil cft aifé à fuivre ; toutes les nuances y font fenfibîcs. Avant que l'homme fût en état d'étendre fon exiftence hors de lui-même\ par les rapports des objets avec fes fens, Se de tous les objets entr'eux, il avoit de nombreufes écoles Se un long noviciat à faire, pour parcourir les points intermédiaires de cette chaîne qui embrafie le monde Se les êtres, Se dont les extrémités, qui fc dérobent a là vue, aboutiifent à Dieu: fa foiblefle Se fon dénuement lui firent regarder fes befoins comme les premiers anneaux de cette chaîne; il avoit au dedans de lui la faim Se la foif qui le preflbient vivement de chercher des fecours : au-dchors il avoir h combattre les excès du froid, du chaud, de l'humidité, Se le choc des corps qui l'environnoient. Quel fera fon plan de conduite? Quels feront fes moyens de confervation ? Les Slaves vont nous l'apprendre ; Se cette connoiflance nous donnera celle de leur premier cultç. Terne I. M Y T H O L O G I E DES SLAVES. PREMIÈRE ÉPOQUE. Toutes les Nations dont vous lirez l'Hiftoire, ont commencé par des hommes qui avoient faim avant tout. Tout homme eft homme, ôc la loi de nature univerfcllc. Le premier befoin des Slaves fut donc la fubfiftance , Ôc le fécond, le repos qui demande un abri; le vêtement fut le troiftème; le quatrième fut la réunion qui procure ôc qui afturc des fecours; ôc le cinquième, un goût décidé pour les jouiflances. La fatisfaclion des befoins donne aux hommes le tems de réfléchir. Ce n'eft pas nous , dirent les Slaves, qui avons créé ce feu qui nous anime, cette lumière qui nous réjouit ôc nous éclaire, ces fourecs qui étanchent notre foif, ces troupeaux qui nous nourriflent, ôc dont les dépouilles nous fervent de vête-mens : ce n'eft pas nous qui avons produit ce gibier, ces poifîbns que la chafle, la pêche ôc l'adrefte nous procurent : ces forêts qui nous fervent également d'abri falutaire contre les excès du chaud Ôc du froid , ce n'eft pas nous qui les avons plantées ; ces fruits, ces productions qui renaiffent chaque année, qui flattent notre goût ôc qui nourriflent nos troupeaux, ont été faits pour nous ; nous en jouiffons ; des êtres fupérieurs à nous les ont créés fans doute, Ôc ils font tout-puiflants.... Ces réflexions développent les fentimens de la rcconnoiflancc, de l'amour ôc de la crainte envers les bienfaiteurs; Ôc l'hommage rendu exprime le fentiment de la reconnoiflance. Les premières Divinités des Slaves de Novogorod, prouvent que ce peuple éprouva les befoins, les fenfations que nous venons de décrire : nous allons mettre le Lecteur a. portée d'en juger lui-même. Z N I T C H, Ou le Feu facré. Cette Divinité étoit l'Apollon des Slaves. Son culte primitif coniifta d'abord dans un feu inextinguible. Dans la fuite, on lui confacra une partie des dépouilles faites fur les ennemis, &: on lui facrifia des prifonniers. On lui éleva des Temples dans un grand nombre de villes; ôc les Slaves recouroient à lui dans les grandes maladies. Des Prêtres intérefles étoient fes interprètes, ôc faifoient aux malades les réponfes qui pouvoient procurer les plus riches offrandes. Ce métier étoit lucratif fans doute : mais ces Prêtres ne fc bornèrent pas au feul culte d'Apollon ; ils établirent encore un Efculape, fous le nom de Khors ou Korcha (i); ils doublèrent le profit en doublant leurs fonctions. Il étoit naturel à des peuples qui habitoient un climat rigoureux, de prendre pour premier fymbolc de la Divinité, l'élément le plus pur, le plus actif, le plus vifiblcment bien-faifant de la nature ; le principe de mouvement &c de vie fans lequel cette mère ou cette nourrice commune, ne feroit qu'une mafle informe ôc ftérile. Le folcil cft l'image la plus fcnfiblc de la préfenec Ôc de l'action du Créateur. S'il gouverne le monde moral par fes décrets, cet aftre, qui eft la règle des laifons ÔC r des tems, échauffe, anime ôc féconde le monde phyfiquc par fes rayons bienfaifans. ( O Le nom de cet Efculape dérive du mot Kortchït, qui fignifie reftreindre, raccourcir... les maux, fans doute. a a ij B O G, Dieu des Eaux. Le Bog, connu des anciens fous le nom çVHypanis, tenoit le premier rang parmi les Divinités aquatiques. C'eft probablement du nom de ce fleuve que les Slaves Chrétiens ont tiré le nom de Dieu, que les Rufles appellent encore aujourd'hui Bog. Ce fleuve a fa fourec en Podolie, Se fc jette dans le Borifthènc. On n'approchoit de fes bords qu'avec un faint frémiflement &c de grandes marques de rcfpcct. On compofoit fon maintien en y puilant de l'eau ; il étoit défendu d'y cracher &: de le profaner d'aucune manière. Si le folcil anime tout, c'eft par l'intermède de l'eau que la chaleur produit tout. L'utilité générale de l'eau devoit infpirer la même vénération a tous les Slaves, Se multiplier le nombre des Divinités aquatiques : c'eft ce qui arriva. Le Don ou Tanaïs reçut des facrifices Se des voeux. Ce fleuve, que les Tatars appellent Tuna, a été compté de tout tems parmi les fleuves les plus fameux, Se regardé des anciens comme marquant une partie des limites entre l'Europe Se l'Alic. Il tire la fourec d'Ivano-O^ero , ou du lac Saint-Jean, a peu de diftanec de Toula. On a vu que le Danube Se les contrées qu'il arrofe, ont été le théâtre ianglant des exploits des Rufles : la plupart de leurs anciennes chanfons commencent aufti par le mot Vounaïj qui cft le nom du Danube. Le Dounaï vaincu, donna un Neptune aux Slaves, qu'ils nommèrent T%ar-Morskï, le roi de la Mer. Leur imagination exaltée créa enfuite une Divinité aquatique d'un ordre inférieur j clic fut Q.$ipd\éc\c prodige Marin. C'étoit le fuzerainduDicu des eaux, dont ils fe faifoient une idée bizarre Se effrayante. Cette cfpèce de Triton étoit déilgné par la defeription que voici : » Toi, qui » n'es ni écrevifie, ni poiflbn, monftre marin, tu es l'épouvan-» tail des mortels « ! Les Slaves qui habitoient l'Hic deRongcn, avoicnt aufti divuiïfé le lac Stoudénctz. L'obfcurité de la forêt où fe trouvoit ce lac, étoit bien propre a remplir d'une fainte horreur ceux qui venoient l'adorer. Quoiqu'il fût rempli de poirTons, le rcfped empéchoit d'y pêcher : on lui offroit des faerifices fur le rivage : en fe prof-ternant devant fes eaux , on ne les puifoit qu'en prononçant des prières. Le dégel étoit le tems où la fête des Dieux aquatiques fe célébroit avec le plus de folcmnité : on leur rendoit grâce alors de fe manifefter de nouveau a leurs Adorateurs, après s'être cachés a leurs yeux pendant fix mois, fous un habit de glace. On y plongcoit des hommes avec de grandes cérémonies; les plus fupcrftiticux s'y noyoient volontairement par pieté. D O M O V I É-D O U K I, Efprhs domePàques. Ces Efprits étoient les Génies tutélaires de Pintéricùr àci maifons. La même fupcrftition règne encore parmi pluficurs payfans des campagnes; ils tracent, a l'honneur de ces Pénates, des deflms groftiers fur les murs ou les parois de leurs chaumières. Les ferpens (Smci) étoient mis au rang de ces Dieux domef-tiques; on leur faifoit des facrifiecs de lait & d'oeufs; il étoit défendu de leur faire aucun mal; on ruinilfoit févèrement ceux qui avoicnt attenté a la vie de ces reptiles; quelquefois même la mort étoit la punition de cet attentat. Cette vénération des peuples pour certains animaux, fe retrouve chez les Nations modernes : les cigognes en Allemagne, fc fur-tout en Pologne, font regardées comme les oifeaux tutélaires des maifons. En Ruftîe, le pigeon eft une efpèce doifeau de la 19° histoire de russie. Divinité; le peuple n'en mange jamais. Les vieilles femmes, en Angleterre, rcfpcctcnt beaucoup les hirondelles. Les chouettes ôc les hibous font regardés parmi le commun peuple de France, comme les précurfeurs de la mort d'un malade. Les habitans des Iflcs de la Mer du Sud ont des martins-pêcheurs, des hérons, des oifeaux de la Divinité ; Ôcc. ôcc. Ainfi, à ne confulter ni les noms ni les dates , ni les coftumes des différentes Nations difperfées fur ce globe, ôc féparées les unes des autres par des mers immenfes, ou par des continens qui ne fc rcflcmblcnt point; l'Hiftoire des préjugés ôc des fupcrftitions d'un peuple, cft l'Hiftoire abrégée des erreurs de tous les peuples : fi les fcènes vatient, les acteurs font les mêmes; il y a de Y homme par-tout. VÉLESS, VOLOSS ou VLACIÉ, Dieu protecteur des Troupeaux. Volofs étoit en grande vénération parmi les Slaves : il ne fut mis au fécond rang de leurs Divinités, Ôc après Péroun, que dans des fiècles poftéricurs a l'époque dort il cft ici queftion. Les troupeaux étoient trop utiles aux différentes Tribus de ce peuple, pour ne pas placer au premier rang la Divinité chargée de leur confervation. Aufti a-t-on vu, fous les règnes des Princes Varèges, qu'ils juroient l'obfcrvation des traités par leurs armes, par le Dieu Péroun , &: par celui de leurs troupeaux. Le principal Temple de Volofs étoit a Kiof. Volofs lignifie poil ou cheveux. S ÉV ANNE ou ZÉNOVIA, DéeJJe de la ChaJJe. Un peuple chafleur ôc pêcheur devoit adorer également les Dieux des eaux, la Décftc de la chafle, ôc les Forêts ou elle avoir fixé fa demeure. En confidérant cette Diane fous ce point de vue, les Slaves l'invoquoictit fous le nom de Zénovia. Mais lorfque leur Mythologie devint plus compliquée, cette Diane devint une triple Hécate, ôc fut appclléc Trigliva ou Trigla , Déçue a trois têtes. Son Temple étoit élevé dans les champs de Kiof, pour défigner fon influence fur les campagnes. Les Slaves de Novogorod avoicnt non-feulement des forêts ôc des lacs confacrés comme ceux de fille Rougcn ; ils révéroient encore pluficurs de leurs forêts comme des Divinités mêmes: il étoit cxprclfémcnt défendu d'y prendre ou d'y tuer le moindre animal \ la violation la plus légère étoit regardée comme un facri-lége, ôc entraînoit la mort du coupable. On feroit tenté de croire que la plupart des Nations de l'Europe ont puifé dans le code religieux des Slaves, les principes des loix pénales contre ceux qui chaflent fans en avoir le droit. En Angleterre, les daims jouiflent des mêmes privilèges dont jouiflbient les bêtes fauves dans les bois facrès des Slaves : la défenfc &: la peine font les mêmes. L'une ôc l'autre font aufli graves en Allemagne Ôc ailleurs contre les braconiers. Ces peines de mort, ou de pires encore, noas rappellent le mot terrible d'un malheureux qui avoit tué un fanglier dévorant fa moiflbn : pris fur le fait, il cft garotté ÔC conduit devant le Seigneur Haut-Jufticier : le coupable fc profterne, confefte le crime qu'il a commis, convient du châtiment qu'il mérite, ôc finit pat implotet la miféricorde du Tyran inexorable, en difant : Seigneurmon crime ejl une méprife; je croyois tirer fur un homme. Quelle leçon ! Mais en eft-il une pour l'infenfibilité ? D A G O D A, Le Zéphir. Ce Dieu échauffent la terre par fon fouffle agréable ôc doux, ôc «p* HISTOIRE DE RUSSIE, faifoit naître des jours fereins. Los Rufles modernes expriment encore le calme de l'aîf, ou un beau jour , par le mot Po^oda. Po\vid étoit l'ennemi déclaré de Dagoda ; rien ne réilfto't a la violence de fon (buffle-* il cxcitoitlcsbourrafqucs cV. les tempêtes. KOUPALO, Dieu des productions de la Terre. Ç'éto/tt ao milieu des danfes , des jeux, des plaifirs , que les Slaves rendoient hommage au Dieu des productions de la terre. La gaieté qif hifpirc le retour de la belle faifon dans un climat rigoureux , avoit marqué les jours où Ton devoir rendre à Koupalo un hommage folcmncl. Sa fête fc célébroit au commencement de l'Eté , le i>4 de Juin : le commencement de la récolte étoit le jour .desoffrandesdeftinées âccDieubienfaifant.Lcs douces impreftions de ta joie étoient univerfellcs: la jeunefle des deux fexes,couronnée de fleurs ôz parce de guirlandes champêtres, fe raflembloit devant le Temple de la Divinité -, Ôc tandis qu'elle formoit différens chœurs de danfc, & fautoit légèrement par-deflus les feux qu'elle avoit allumés, les parons, témoins de ce fpcétacle attendrilTant, mêloient leurs voix a celles de leurs enfans, 8c faifoient retentir le nom de Koupalo. La commémoraifon de cette fête antique, a encore lieu dans quelques Provinces de Ruflic. La nuit qui la précède fc pafle dans les feftins ; on allume des feux de joie, & l'on danfc a l'entour. La fête de Sainte Agripinc a remplacé celle de Koupalo. Le peuple, dans quelques contrées, lui donne le furnom de Kou-palnitxa j en mémoire de cette ancienne Divinité. Un peuple grenier eft cxcufable même dans les erreurs : mais comment arrrvc-t-il que précisément au même jour , le peuple François célèbre de la même manière la fête de Saint Jean-Baptiftc > LADA LADA ou LADO, L É L I A ou L É L I U, D I D ou D I D O, P O L É L I A. Des que l'homme jouit des moyens propres a appaifer la faimg la foif, a le garantir des excès du chaud ôc du froid, à goûter les douceurs du repos dans un abri protégé par des génies tutélaircs, les deux fexes éprouvent un nouveau befoin, celui de s'unir ÔC de fc reproduire. Cette union, cette reproduction, arrivent toujours lorfque la fubfiftancc des individus a naître, cft afturée avant le jour de leur naiflanec. Les Slaves y avoicnt pourvu, lorfqu'ils établirent parmi eux le culte d'une Décile qui préfidoit aux plaifirs de l'amour ; ils la nommèrent Lada ou Lado. Cette Vénus avoit pluficurs fils. Lélia ou Léliu, étoit un dieu enfant, qui faifoit naître l'amour dans les cœurs. Ce Cupidon répondoit h VEros des Grecs, au Cupido des Romains : il avoit pour adverfaire fon frère Did ou Dido, qui éteignoit dans les cœurs les flammes que Lélia avoit excitées ôc nourries : c'étoit un Jntéros. Le troifièmc fils de Lada étoit l'Hyménéc; il fe nommoit Polélia : ce nom fignific après Lélia j après l'Amour : il dérive du verbe Lada , qui fignific s'accorder. Cette filiation cft dans l'ordre naturel ; le mariage doit fuivre l'amour. On reconnoît ici la force ôc la puilTancc de la nature ou de l'inftincl: , chez les peuples même les plus groftiers. Lada Ôi fes fils avoicnt des Temples très-riches a Kiof ôc dans pluficurs autres lieux : on leur oftroit des ficrifiecs nombreux, pour former, fous leurs aufpiccs, des unions heureufes. Les attributs ôc les fondions de ces Divinités , font défignés dans les Tome I. R b 194 HISTOIRE DE RUSSIE. anciennes chantons RulTcs, qui commencent par Dido kalina y Léla malina, Sec. L'amour de la reproduction fit deux Divinités de plus; la première fut YHiphée j patrone des femmes ftérilcs :l le but de l'hommage qu'on lui rendoit, étoit la fécondité. La féconde Divinité étoit une cfpèce de Lutine, qui préfidoit aux accouchcmcns. Voila le ménage Se le culte des Slaves montés : a qui adref-fcront-ils des voeux nouveaux ï Au Dieu de la Guerre Se à celui de la Paix. L E D ou L É D A, et KALÉDA; Dieux de la Guerre SC de la Paix. Led étoit le Dieu Mars des Slaves proprement dits : les Alains, quoique Slaves d'origine, en avoicnt un autre. Le nom du Dieu Led, paroît dérive du mot Laedy qui fignific glace , ou du verbe Laédemt„ qui veut dire, fe glacer. L'étymologic eft bonne; Mars salace les cœurs d'effroi. Kaléda étoit révéré comme le Dieu de la Paix , le Janus des Romains : fa fête fc célébroit avec pompe le 24 Décembre ; des feftins, des jeux, des réjouiflanecs publiques furent inftitués en fon honneur : on en trouve la preuve dans des jeux Se des chanfons antiques, ou l'on fait mention de Kaléda. A R É E, K Dieu de la Guerre che^ les Alains. H fut un tems 011 les Alains, Il fameux dans l'Hiftoire, n'avoient point d'Idoles, point de Temples, point de Prêtres ; Se cependant ils avoicnt un culte. Ce culte étoit fimplc; il confiftoit a tirer le fabre, a le planter en terre, a fc proftcrncr devant lui, comme devant le Dieu Arée* qui n'cxîftoit que dans l'imagination des Alains. 11 étoit, félon eux, le maître abfolu des Dieux &: des Pays où ils alloient porter la guerre : chaque foldat portoit donc le dcilin dans le fourreau de fon fabre , Se tous dévoient être remplis d'une grande confiance en eux-mêmes. A cette idéç extravagante Se fublime, fc joignoit l'amour de la gloire & l'efpoir du butin; chacun vouloit vaincre l'ennemi Se s'enrichir de fes dépouilles : les foyers aufïi étoient des camps; une génération de foldats étoit remplacée par une génération fcmblablc, ou plus audacieufe encore. La fureur martiale de ce peuple pafîa toutes les bornes. On en verra la preuve, lorfque nous parlerons des peuples de la Tatarie de Kuban, du grand Se du petit Kabarda. Les conquêtes des Alains paroilfent incroyables : mais de quoi ne font pas capables des hommes à l'égard dcfqucls, ni les armes , ni les rctranchcmcns , ni les endroits efearpés ou couverts, ni les neuves , ni les villes , ne font des obftaclcs ? Comment rentier à de pareils vainqueurs? Bb ij SECONDE ÉPOQUE DE LA MYTHOLOGIE DES SLAVES. L'Orient a prcfquc tout donne à l'Occident; & celui-ci doit tout au tems, aux émigrations, au commerce, à une induftrie tardive, a des circonftanccs heureufes. Les Phéniciens, les Chal-déens, furent les premiers Précepteurs des Nations : les Egyptiens, leurs difciplcs, inifruifîrcnt les Grecs : les Grecs enfeignèrent les anciens Tofcans, qui formèrent les premiers Romains , Sec. Ici ? le Lcdcur fc rappellera que le befoin cil: le plus impérieux ou clair-voyants , à travers le voile impénétrable qui cache l'avenir. La paillon naturelle à tous les hommes, cif. de vouloir percer cette nuit obfcurc; fc de-la les fripons fc les dupes. Ces Prêtres, ces Magiciens qui n'étoient que Jongleurs, imaginèrent pluficurs efpèces de fort, ou différentes manières de divination, pour annoncer les évènemens futurs. Dans un certain tems de l'année, ils choififlbient des baguettes de faulc fc de coudrier , fc en les coupant avec un air de myftèrc, ils laiûoïcnt échapper quelques mots mal articulés : ils emportoient avec cérémonies ces faifeeaux auguratoircs, fc les cnvcloppoient de riches étoffes. Lorfqu'on les confultoit fur l'avenir , ils dévcloppoicnt ces baguettes avec le maintien grave fc compofé d'un enchanteur, les plaçoient fur la terre, les changeoient de polirions en variant les "rimaecs, fc la réponfc de l'Oracle étoit toujours favorable à celui qui payoit le mieux. Us fc fer votent aufll d'anneaux , nommés Kroujki, qui étoient blancs d'un côté fc noirs de l'autre : ils les jettoient en l'air, fc le préfage étoit heureux, quand le côté blanc fe trouvoît en deflus j le côté noir étoit un figne toujours funefte. On ne devoit cfpércr qu'un fuccès douteux, ou tout au plus médiocre, lorfqu'cn jettant deux anneaux à-la-fois, l'un découvroit le côté blanc fc l'autre le noir. Le retour des oifeaux de pafïagc, la rencontre de certains animaux fc leurs différens cris, les ondulations de la flamme fc de la fumée , le cours des fleuves, l'agitation des flots, leur écume , tout fervoit d1augure, fc tout rapportoit des offrandes à ces faux i5>S HISTOIRE DE RUSSIE. Prophètes. Voilà les petits moyens ; l'Idole de Svétovide en fournira de plus grands. Mais , dira-t-on , il falloit être aveugle âC plongé dans la barbarie, pour croire à des impofturcs il groftières? Aveugle ou barbare , foit ; les épithètes ne font rien à la chofe : il fuffifoit d'être homme pour donner dans ces travers. Les erreurs dont nous parlons , datent de quinze fièclcs au moins , Se les Nations les plus éclairées de l'Europe, font très-éloignées de celles qui font encore plongées dans les mêmes ténèbres : mais en font-elles plus fages? Préfcntcz-lcur Pabfurdc encadré dans le merveilleux, elles auront le même cmprcflcmcnt à le faifir. Eft-il plus infenfé de confultcr les ondulations de la flamme, le cours des eaux, les flots, leur écume, que de tirer fon horof-cope d'un jeu de carte, ou de le chercher dans du marc de café, dans les traces du chocolat, ou du blanc d'ecuf délayé dans un verre, <5cc.? Concluons-en qu'il falloit au moins ces apparences de merveilleux pour tromper un peuple groflïcr, qui n'etoit pas imbu de ces dogmes que les Mages de l'Inde ou de l'Egypte ont jadis imaginés, comme un fupplémcnt à la Charlatancric. JBIÉLOI-BOG et TCHERNOI-BOG, Le Dieu blanc c% le Dieu noir. Le bien &C le mal phyfiqucs, fi oppofés l'un à l'autre, donnèrent aux Slaves l'idée de deux principes exiftansdans la Nature. Le defir du bien & la crainte du mal enfantèrent le Dieu blanc & le Dieu noir. Le Dieu blanc fut adore comme YOromafe des Pcrfcs, le principe de tout bien : fon vifage barbouillé de fang de couvert de mouches, étoit l'emblème du père nourricier des créatures. Des prières ferventes , des actions de grâces, des fêtes, des réjouiflànces publiques, formoieut le culte de ce Dieu, qui étoit aufti celui des Varègcs HISTOIRE DE RUSSIE. i99 Se des Slaves de TIOc Rougen. Les Slaves étoient fortis de l'Orient; 5c la rcffcmblance du Dieu blanc avec l'Oromafc des Perfes, n'a rien qui doive étonner. Le Dieu noir étoit YJrimanc > maltaifant par caractère, 5c le principe de tout mal : on lui adrcfïbit de triftes prières 5c des lacrifiecs langlans. ' Les Jakoutski, peuples barbares qui vivent fur la rive occidentale de la Léna, au 6ie degré 2 minutes de latitude, 5c au 147e degré 12 minutes de longitude, fuppofcnt encore deux êtres fouverains, l'un caufe de tout le bien, 5c l'autre de tout le mal : chacun de ces êtres a fa famille. Pluficurs diables, félon eux, ont femmes 5c enfans. Tel ordre de diable fait du mal aux beftiaux, tel autre aux hommes faits, tel autre aux enfans, Sec. Certains démons habitent les nuées, 5c d'autres fort avant dans la terre. Il en cft de même de leurs Dieux : les uns ont foin des beftiaux, les autres procurent une bonne chaffe , d'autres protègent les hommes, &c.; mais ils réfident tous fort haut dans les airs. Quand on interroge les Nègres de la Côte d'Or fur Dieu, ils répondent que le leur cft noir Se méchant, au lieu que celui des Européens cft un Dieu très-bon, qui les traite comme fes enfans. La Religion de ces contrées cft diviféc en pluficurs fcclcs ; on en trouve qui font profeftion de croire un fcul Dieu , 5e d'autres qui en croient deux à-la-fois : l'un blanc, qu'ils appellent Jangu-Mon^ qu'ils regardent comme le Dieu particulier des Européens ; l'autre noir, qu'ils nomment, après les Portugais, Diablo3 Se qu'ils croient fort méchant Se Fort nuifiblc : ils tremblent à fon fcul nom. C'eft à cette puiffance maligne qu'ils attribuent toutes leurs infortunes. C'eft une forte de Manichéifmc fondé fur le mélange du bien Se du mal, &: qu'on retrouve chez toutes les Nations. D'autres Nègres de la même côte, qui regardent Dieu comme Punique Créateur, foutiennent que, dans l'origine, il créa des Blancs ôc des Noirs; qu'après avoir confidéré fon ouvrage, il fît deux préfens a ces deux efpèces de créatures, for & la connoiflance des arts ; que les Nègres ayant eu la liberté de choifir les premiers, fe déterminèrent pour l'or, ôc laifsèrent aux Blancs, les arts, la lecfurc lus arJci).r. On HISTOIRE DE RUSSIE. 101 On facrifloit des taureaux a Péroun ; on lui immoloit des prifonniers de guerre , ôc quelquefois même le premier né d'une . famille. On lui avoit confacré de vaftes forêts ; Ôc ceux qui n'étoient pas en état de lui faire de riches offrandes, fc coupoient la barbe ou les cheveux, ôc les depofoient a fes pieds. On a vu comment Volodimir Chrétien fit traiter cette Idole en la traînant dans le Borifthène, avec défenfe expreffe de la laiffcr approcher du rivage jusqu'aux catara&es de ce fleuve. Une chronique dit que Péroun, après avoir paffé ces écueils, fut jette par le torrent au pied d'une montagne qui, depuis, en porta le nom. La même chronique rapporte que Péroun fut aufïi maltraité à Novogorod qu'à Kiof, & que le Démon qui habitoit en lui, ne pouvant fouffrir cet outrage, s'écria : Malheur à moi d'être tombé dans les mains des Grecs fourbes & barbares , qui m'adorèrent hier comme le maître des Dieuxj, & qui me profanent aujourd'hui ! Oïl a VU la marque de foUVCllir qu'il laiffa aux habitans de Novogorod. DAJEBOG ou DAJBOG. Ce Dieu étoit le Plutus des Slaves, le difpenfatcur des richeffes. Il eft aifé de juger de la ferveur de fon culte Ôc du nombre de fes adorateurs. CILNOI-BOG, Le Dieu fort, Ce Dieu étoit repréfenté fous la forme d'un homme robufte ÔC nerveux, tenant une lance de la main droite, Ôc preffant une balle d'argent dans fa main gauche. Il avoit à fes pieds des têtes figurées d'hommes Ôc de lions. Les Slaves révéroient aufti des Géans, fous le nom de Volothes^ Tome 1. Ce Ôc un Centaure, fous le nom de Polkran : ils attribuoient a ce dernier une force furprenante ôc une grande viteffe à la courfe. L E S N I É, Dieux des Bois. Ces Dieux ou plutôt ces monftres étoient des Satyres. La partie fupérieure de leurs corps reflembloit à celle des hommes, à l'exception qu'ils avoicnt des cornes, des oreilles, des barbes de boucs, ôc qu'ils étoient conformés comme ces animaux, de la ceinture jufqu'cn bas. Les Slaves croyoient que quand ces Dieux marchoient fur l'herbe, ils ne s'élevoient pas au-deffus d'elle, mais que quand ils parcouraient les forets, leur taille alors s'élevoit à la hauteur des plus grands arbres, ôc qu'ils pouûoient des cris affreux. Ce peuple croyoit encore qu'ils s'emparaient des hommes affez hardis pour traverfer les forets qui leur étoient confacrées, qu'ils les promenoient de côté ÔC d'autre jufqu'à la fin du jour, Ôc les renfermoient dans leurs cavernes à l'entrée de la nuit, pour les chatouiller jufqu'à la mort. L'imprcflion de ces folies antiques n'eft pas encore entièrement effacée de l'cfprit du peuple : dans une faifon de l'année, il paraît tout-à-coup à Vologda, ville Provinciale, au 59e degré zo minutes de latitude, une quantité prodigieufe d'écureuils; leur arrivée fait croire au peuple que le Dieu des bois a joué ôc perdu ces animaux avec le Diable, Ôc que pour le priver de l'enjeu, ôc ne pas pafler fous fa domination, ils viennent chercher un afyle à Vologda. Les Japonois, quoiqu'inflniment plus civilifés, croient encore les renards animés par le Diable. Outre les Satyres, les Slaves avoicnt encore un Dieu Priape, révéré à Kiof fous le nom de Tout. HISTOIRE DE RUSSIE. 203 Tchour étoit un Dieu Androgine, qui repréfentoit à-la-fois le Dieu Terme fc la Cérès des Romains : il étoit le protecteur des frontières, le patron des champs fc de l'agriculture. Zimtfcrla étoit la Déeffe du printems, fc Marjana celle de la récolta : celle-ci avoit les fondions de Dïm'ura chez les Grecs. KIKIMORA, DéeJJe des Songes. Cette Divinité no&urnc étoit la mère des fonges fc des illu-fions : les fantômes, qui étoient fes enfans, venoient fur la terre pour épouvanter les mortels. Kikimora étoit repréfentée fous la forme dkm fpcélrc horrible : cette forme n'étoit pas propre à infpircr des fonges de couleur de rofe a fes adorateurs, fc fur-tout a fes adoratrices. < N I A, Ou le Dieu des entrailles de la terre. Les fondions de ce Dieu fouterrain étoient les mêmes que celles de Pluton, Dieu des Enfers. ROUSKALKI, . Divinités inférieures des Forets SC des Eaux. Ces Nymphes champêtres étoient alternativement des Driadcs fc des Naïades qui réuniflbient à la beauté, les agrémens de la jeuneue. L'imagination fe les repréfentoit folâtrant dans les bois, fe balançant fur les branches des arbres, tantôt avec un mouvement rapide, fc tantôt avec molleflc. Après cet exercice, elles alloicnt fc baigner dans les lacs ou les rivières, fc jouoient fur leur furface. Les facrinecs qu'on offroit à ces Décflcs, étoient conformes à la douceur de leur culte. C c ij zo4 histoire de russie. Dans quelques endroits, le peuple croit encore à cette fable : il fe figure voir ces Nymphes fur les bords des lacs Se des fleuves, fe lavant, Se peignant leurs cheveux d'un beau verd de mer; il les voit a travers la lunette des préjuges, comme la Dame dont parle Vontenclle voyoit au bout de la ficnne un joli berger, tandis que M. le Curé n'y voyoit que le clocher de fon village. VOLGOF ou VOLKOVETZ, Prince Slave. L'ancienne tradition rapporte que Volgof étoit .fils d'un Prince Slave, fondateur de la ville de Slavensk, Se lui attribue la connoif-fance de la magie. La chronique de Novogorod dit que Volgof bâtit une petite ville fur les bords de la rivière Moutena> Se qu'enfui te cette rivière changeant de nom, fut appclléc Volkof, nom qu'elle a confervé jufqu'aujourd'hui. Elle ajoute, que le même Prince ravagea les contrées arrofées par ce fleuve, Se fous la forme d'un crocodile ; qu'il opéra une infinité d'autres prodiges par un pouvoir magique, Se que les hommes d'alors le regardoient comme un Dieu; mais qu'enfin les Démons rétoufïèrcnt. Ses adorateurs lui firent des funérailles magnifiques, l'enterrèrent fur les bords du Volkof, Se élevèrent fur fon tombeau une colonne qui s'écroula dans la fuite des tems. On dit qu'il refte encore des débris, Se du tombeau Se de la colonne. DÉTINETZ ou te JEUNE-HOMME. La même chronique de Novogorod rapporte que cette ville , appcllée Slavensk avant fa deftruétion, porta le nom de Déùnet-^ lorfqu'cllc fut rebâtie ; Se voici l'événement qui occafionna ce changement de nom. Apres les malheurs de Slavensk, les Slaves pensèrent a rebâtir une capitale, déjà célèbre dans l'Antiquité. » Les chefs de la » Nation s'affcmblèrcnt pour délibérer fur la nature de fes fon-» démens, &; fur le nom qu'on devoir lui donner---- » Un des plus anciens perfonnages propofa à l'affcmbléc d'en-»5 voyer au point du jour des émiflaires par différentes routes, » &: de leur enjoindre d'obfcrvcr attentivement le premier objet » animé qu'ils pourraient découvrir. » L'affcmblée ayant approuvé ce confeil, on offrit des facrifices » aux Dieux, Se les émiffaircs partirent. Leur million fut bientôt » remplie : ils revinrent avec un jeune homme qu'ils avoicnt » rencontré fur la route j Se il fut décidé qu'il ferviroit de pierre a fondamentale à la nouvelle ville, qui fut nommée Détinctz «. Ce mot fignific un enfant : il a encore la même fignification dans quelques endroits de la Ruflic. Le culte que les Slaves rendoient à Détinctz, s'adreflbit donc à la pierre fondamentale de la ville. Tout cela cft heureufement bien éloigné de nos moeurs ; mais le fait n'en cft pas moins croyable. Les hommes ont parcouru le cercle de tous les égarcmens poftiblcs, Se le diamètre de ce cercle croit en raifon de la circonférence du globe. Quoi qu'il en foit, on voit dans les chroniques Rufles " que Kù> revenant » de la guerre qu'il fît aux Grecs, pofa les fondemens de Kiof en » 430, Se que vers le tems de la fondation de cette ville , les Slaves a élevoient près du lac Ilmcn, Se fur les bords du Volkof, une » ville importante ; c'étoit Novogorod. Ces chroniques difent «encore, que, long-tems auparavant cette époque, les Slaves ») avoicnt habité la ville de Slavensk, fituée dans le même Jicu, »> ou à très-peu de diftanec ; que Slavensk fut abandonnée de fes « habitans, après avoir été deux fois dévaftée par la guerre Se des ^maladies contagieufes; que fes habitans, qui s'étoient enfuis Se » établis fur les bords du Danube, revinrent, long-tems après, » rebâtir une ville nouvelle j ÔC c'eft ce qu'exprime Novogorod «. En effet, on apperçoit encore les ruines d'une ancienne ville dans un endroit peu éloigne de celle-là. Ces ruines portent le nom de Staroié Gorodiftché, vieux débris de ville. Après avoir mis du merveilleux dans leur origine, les hommes l'ont fait entrer dans leurs ouvrages : c'eft fur-tout dans la fondation des villes capitales qu'ils l'ont prodigué. C'eft ainfi qu'au rapport de Tacîttj Byzancc fut fondée par les Grecs, à l'extrémité de l'Europe, dans le détroit qui la féparc de l'Allé. L'Oracle d'Apollon, confulté fur l'endroit ou l'on bâtiroit cette ville, leur avoit répondu de l'élever vis-à-vis la terre des Aveugles. Cet Oracle ambigu leur indiquoit les Chalcédonicns, qui, arrivés les premiers, ôc pouvant reconnoître la meilleure fïtua-tion, avoient choifi la moins bonne. Le fol de Byzancc cft fertile, la mer féconde en poiftbn, qui fc jettant en foule hors du Pont, font effrayés des rochers qu'ils apperçoivent fous l'eau du côté de la Chalcédoinc, ôc fe rendent dans les ports oppofés. De-là les gains immenfes des Byzantins ôc leurs grandes richefles. Tacu. liv. xu j p. 257. Quelques tribus de Slaves, tels que les habitans de l'Iflc Rugen, ôc d'autres qui pafsèrcnt fous la domination des Rufles, avoient des Divinités qui leur étoient propres. Les Varègcs adoroient une Pomone, une Décffe des fruits Ôc des jardins, fous le nom de Siva ou Seva. On croit ce nom dérivé de Céïatj femer. La Décffe étoit repréfentée fous la forme d'une femme nue, avec des cheveux pendans jufqu'au deffous des jarrets ; elle tenoit une pomme de la main droite, Ôc préfentoit un anneau de la main gauche. PROVÉE ou PRONO. Cette Divinité fecondaire étoit celle des Slaves, des Varègcs, Vandales ôc Poméranicns, qui habitoient fur les bords de la Mer Varégicnne. Provéc étoit placé fur un chêne très-élevé, autour duquel on voyoit une multitude d'Idoles en fous-ordre, & chacune d'elle avoit deux ou trois faces. On facrifioit à Provéc, fur un Autel placé en avant du chêne qui lui fervoit de repefoir, RADÉGAST. Cette Idole des Varègcs, tenoit de la main droite un bouclier dont clic fe couvroit la poitrine, ôc fur lequel étoit repréfentée la tête d'un taureau. Sa main gauche étoit année d'une pique; fon cafque étoit furmonté d'un coq ayant les ailes eployées. C'étoit le Dieu protedeur de la ville. On offroit a ce Protedeur, ainfi qu'à Provéc, des Chrétiens prifonniers de guerre. Le barbare facrificateur qui immoloit ces vidimes, buvoit de leur fang, pour prédire avec plus de certitude. Après ces facrifiecs atroces, on faifoit un grand repas, accompagné de mufique ÔC de danfes. JAGA BABA ou BELLONE, Divinité infernale. Cette Idole avoit la forme d'une grande femme décharnée, dont les pieds étoient ofleux. Elle étoit armée d'une barre de fer avec laquelle elle tâchoit de faire crouler le foclc fur lequel clic étoit placée. On ignore le culte que lui rendoient fes adorateurs. ZOLOTAIA BABA, La Femme d'or. Cette Divinité étoit une cfpèce àTJïs, adorée comme la mère des Dieux. Elle tenoit dans fes bras un enfant que fon rcgarcloit comme fa petite fille. Elle étoit entourée de pluficurs inftrumerts de nautique, qui, dit-on, faifoient grand bruit dans fon Temple. Les Byarmiens Ôc les Syrianes, peuples qui s etendoient depuis la Petchora jufqu'à la Finlande , lui avoicnt élevé un Temple près la rivière Obige. Souvent la Femme d'or parloit par l'organe de fes Prêtres, ôc perfonne n'ofoit paner devant elle fans lui offrir des préfens : celui qui n'avoit abfolument rien à lui offrir, arrachoit quelques poils de fa barbe ou de fa fourrure, Ôc les dépofoit à fes pieds. Les Byarmiens ôc les Syrianes avoient une profonde vénération pour la Femme d'or, ainfi que pour Peau ôc le feu. Le Temple de la Femme d'or étoit aufïi renommé parmi les peuples voifins, que celui de Delphes Pétoit chez les Grecs; ils y faifoient des pèlerinages avec la ferveur des Arabes payens, qui alloient tous les ans à Médine adorer leurs Divinités, long-tcms avant que PApôtre fanguinaire des Mufulmans eût choilî cette ville pour le boulevart de fes Seétatcurs. La grande ôc la petite Pcrmic embrafsèrent la religion Ruffe en 1343, L'Idole fut renverfée avec fon Temple. SVETOVIDE SVÉTOVIDE ou SVIATOVIDE, Dieu du Soleil & de la Guerre. Cette Idole, d'une grandeur démefuréc, étoit faite du bois le plus dur : elle avoit quatre vifages, ôc chaque face marquoit une faifon, ou l'un des points cardinaux. Le Dieu, fans barbe, avoit les cheveux frifés à la manière des Slaves de l'Ifle Rugen; fon habit étoit court. Il tenoit un arc de la main gauche, il avoit dans la droite une corne de métal, ôc portoit au côté un grand fabre dont le fourreau étoit d'argent. On lui avoit élevé un Temple dans la ville ÛAkron. Placé au milieu de ce Temple, comme dans un Sanctuaire, bvêtovictc eioit entouré de rideaux d'une étoffe riche. A peu de diflance de l'Idole, on avoit fufpcndu une felle ôc une bride d'une grandeur extraordinaire, elles étoient deftinées au cheval blanc qui lui étoit confacré. Il étoit défendu, fous les peines les plus graves, de lui arracher même un crin. Le Prêtre avoit fcul le privilège de le panfer Ôc de le monter. Il faifoit accroire aux Slaves, que Svétovide les accom-pagnoit invifiblement lorfqu'ils alloient combattre l'ennemi ; que fouvent l'animal confacré faifoit de longues courfes pendant la nuit, ÔC quoiqu'il l'eût laiffé la veille bien net &: attaché 'a fon râtelier, il le trouvoit le lendemain couvert de fueur ÔC de bouc; il ne manquoit pas de tirer augure des courfes nocturnes qu'il avoit faites lui-même. Ce Prêtre n'entroit qu'une fois par an dans le Temple, mais avec beaucoup de circonf-peaion. Pour ne pas violer le refpecl: dû a Svétovide, 6c ne pas fouiller fon Temple par le foume d'un mortel, il rctenoit avec foin fon haleine; ôc chaque fois qu'il devoit refpirer, il couroit a la porte, paflbit la tête en-dehors pour expirer l'air Tome 7. D d dont il étoit fuffoqué. Vafco de Garna, qui le premier pénétra dans les Indes, trouva le même ufage établi en Afrique. Les Grands ôc les Officiers de la Cour du Samorin , fe couvroient la bouche de leur main gauche, de peur que leur haleine n'allât jufqu'au Roi, devant qui c'étoit un crime de cracher ou d'éter-nucr. La fête folemnellc de Svétovide étoit fixée à la fin des moiflons. La veille de cette fête, le Prêtre fcul entroit dans le Temple ôc le balayoit. Le lendemain, en préfence du peuple affcmblé, il prenoit la corne de métal qui avoit été remplie de vin l'année précédente, Ôc prédifoit l'abondance ou la ftérilité de l'année, d\iprès le plus ou le moins d'évaporation de la liqueur. Après cette prédiction, il répandoit le vin aux pieds de l'Idole, rem-pliffoit enluite la corne, buvoit a la lamé de Svétovide, ôc replaçoit la corne dans la main du Dieu; après l'avoir remplie derechef, il le fupplioit d'accorder a la Nation abondancej richejfes, victoires & dépouilles fur les ennemis."Le Prêtre fcillioit CnfuitC le Temple, &: le vin reftoit dans la corne jufqu'à pareil jour de l'année fuivante. Les Marbuts, qui font les Prêtres des Nègres Mahomctans d'Afic, font a Dieu la même prière que le Prêtre de Svétovide faifoit à fon Idole : ils lui demandent de leur accorder les commodités dont ils ont befoin , une moiffon abondante, une bonne pêche, la victoire fur leurs ennemis Ôc un riche butin. Les Slaves, avant d'attaquer l'ennemi, avoient recours aux augures, Ôc c'étoit le cheval du Dieu qui décidoit des entreprifes. On difpofoit devant le Temple des lances deux a deux, les unes après les autres, à des diftances égales, à une certaine hauteur, ÔC de manière que le cheval de Svétovide pût paffer entr elles avec liberté : on attachoit dans le même ordre des lances tranfvcrfales qui fïxoient les premières. Le Prêtre enfuite PI I S T O I R E DE RUSSIE. 211 prcnoit le cheval par la bride, récitant des prières; ôc quand le cheval, en partant du pied droit, traverfoit la rangée de lances fans aucun empêchement du pied gauche, cet augure étoit celui d'une entreprife heureufe. On auguroit le contraire , loti que les pieds du cheval s'embarraflbient dans la traverfée. Les lacririccs fuivoient les augures. Ces facriflccs confiftoient dans l'offrande d'une multitude d'animaux, dont une partie étoit deftinée au repas que l'on célébroit à l'honneur du Dieu. Outre ces animaux, on immoloit encore des victimes choiilcs parmi les prifonniers de guerre. Après les avoir revêtus de leurs armes, comme dans un jour de combat, on les faifoit monter fur des chevaux; on attachoit à quatre poteaux les jambes du cheval fur lequel la victime étoit liée; le Prêtre arrangeoit du bois fec autour, y mettoit le feu, ôc jouiflbit du fpcctacle des malheureux confiâmes peu-à-peu par les flammes. Après cette infernale cérémonie, on apportait un pâté rond, d'une grandeur énorme , fait de farine ôc de miel. Ses bords étoient aflez élevés pour qu'un homme pût fe cacher au milieu. Le Prêtre l'ouvroit, fe couchoit dedans , ôc demandoit aux fpectatcurs s'ils l'appcrccvoicnt : tous répondoient que non. Alors fortant de fon étui, il rctournoit vers l'Idole, ôc la conjuroit de fc laiflervoir l'année fuivante. Il exhortoit enfuite les aftiftans à faire de riches offrandes a Svétovide. Le tiers du butin fait fur l'ennemi, étoit dépofé dans fon Temple, ôc chaque année on lui deftinoit 300 cavaliers pris à la guerre. La fête de Svétovide étoit terminée par un repas, où celui qui n'étoit pas ivre étoit regardé comme un impie. L'Hiftoire ne dit pas qu'aucun des convives ait encouru l'anathême. Le tréfor de Svétovide tenta les Danois : Yladimar, leur Prince, s'empara de la ville d Akron, pilla le tréfor, fit hacher la ftatue, ôc jetter les débris dans le feu qui confumoit fon Temple, Ddij Svétovide a beaucoup de rapport avec YHcrculc des Parthcs. Un paiïlige de Tacite va le prouver. w Tandis qiïlfare , Roi d'Adiabènc , paroifTbit tenir pour y> Méherdates , fc fervant Gothat\es en fecret, emportoit chemin » faiftint Ninivc, autrefois Capitale de l'Aflyric, fc le Château » d'Arbellc , célèbre par la dernière bataille d'Alexandre contre » Darius, où fut renverfé PEmpire des Perfcs, Gotharzes offroit, » fur le mont Sambulos, des facrifices aux Dieux de cet endroit, « dont le principal cft Hercule, qui, dans des tems réglés, avertit « en fonge les Prêtres de lui tenir proche du Temple des chevaux »> tout prêts pour une chaffe. Les chevaux, fitôt qifon les a » charges de carquois avec des flèches, fe difperfent dans les » forêts ■ puis reviennent la nuit, les carquois vuides, couverts » d'écume fc hors d'haleine.... Cet Hercule, plus généreux que » Svétovide, révéloit en fonge dans quel bois il avoit chafle, fc » l'on y trouvoit un grand abattis de gibier... « 11 cft probable que les Slaves de Rugen ont puifé dans la Mythologie des Parthes, fc la chofe eft très-probable : mais ce qui n'eft pas aifé à concevoir, c'eft de retrouver le même Svétovide des Slaves parmi les Hurons. Je n'examinerai point ici comment l'Amérique feptentrionale a été peuplée, ni comment le génie Asiatique, qui donne aux chofes un tour fc des expreftions figurées, a pu devenir le génie des Hurons : j'obfervcrai feulement que ce peuple adore, fous le nom d'Jreskoij ou Souverain Être, le Dieu, de la Guerre fc le Dieu des Saifons ; fc ce qu'il y a de plus étonnant encore, c'eft que le mot rufle areski fignific noifette> fc qu'areskoi eft le dérivé de ce mot. C'eft au favant M. Railly à deviner cette énigme. Quoi qu'il en foit de ces rapports, les Hurons en ont un grand nombre d'autres avec les peuples de l'Afie. La plupart des principes qui fervent à régler leur conduite, les maximes générales H I S T OIRE DE RUSSIE. 213 fur lcfquellcs ils fc gouvernent, Se le fond de leur caractère, n'ont prcfquc rien de barbare, T R I Z N A, Fête ou Cérémonie funéraire en ujâge parmi les Slaves* Les peuples fauvages Se pauvres, Se les peuples fimplcs Se vertueux, font aufïi attachés aux foins de la fépulturc, que les peuples civilifés Se corrompus par le luxe ; tous défirent également que les reftes infenfibles de leur cxiftcncc foient regardés comme quelque chofe après leur mort; tous veulent recevoir les derniers honneurs fur la terre, avant d'être enfermés pour jamais dans fon fein, Se n'y rentrent qu'accompagnés d'une pompe proportionnée a leur état ou à leur fortune. Eft-ce fagefle ou folie? Ce n'eft ni l'un ni l'autre : c'eft une conféquenec très-naturelle du principe qui a dirigé l'homme pendant fa vie; l'amour-propre eft le premier vivant Se le dernier mourant, Se c'eft lui qui ordonne les funérailles. Ennemis du luxe pendant leur vie, les Penjîlvains oublient h la mort ce caractère de modeftic. Tout cela eft de l'homme; Se cette folie, fi c'en étoit une, feroit bien plus cxcufable que le culte abfurde Se fanguinaire, que les outrages faits à la Divinité, Se les malheurs des hommes dont nous avons rapporté les extravagances. Les cérémonies funéraires font donc liées par-tout au culte religieux ; Se fî ce culte cft abfurde, les cérémonies doivent l'être. Parmi les différentes Tribus de Slaves, les unes enterroient leurs morts, Se les autres les brûloient. Les premières dépofoient les cadavres dans des fofles, Se elles élevoient au - deflus un monticule de fable ou de terre : elles s'aftcmbloicnt autour de ce monument d'argillc, y faifoient un feftin religieux; Se cetoit la Les Tribus qui brûloient leurs morts, commençoient la cérémonie par un feftin : enfuite on brûloit le cadavre , dont on recueilloit foigneufement les cendres ôc les os qui n'étoient pas cm érement confumés ; on les renfermoit dans des vafes que l'on expofeit fur des colonnes près des villes ou des habitations. Quc'qucs peuples de la domination de Ruflic pratiquent encore les mêmes cérémonies. Les Rufles, en adoptant le Colïva des Grecs, ou les offrandes fur le tombeau des morts, ont confervé l'uiage de la Trizna de leurs ancêtres; ils diftribuent du thé, du café, du vin, de l'cau-dc-vic , du punch, à tous les afliftans du convoi funéraire : on boit autour du mort, rafé, frifé, ôc expofé fur un cercueil ordinairement peint, ôc quelquefois doré ou argenté , ôc doublé de fatin ou d'autres étoffes de foie, félon le rang, la dignité , la fortune du mort, qui cft revêtu de fes plus riches habits : on lui met aux mains des gants blancs, Ôc il tient une croix, un paffe-port ôc un bouquet. Ce paffe-port eft adrefte directement à faint Nicolas, qui doit recevoir famé du mort ôc l'introduire en Paradis. Les lettres de créances datées de ce monde pour l'autre, ne ferv val jamais à celui qui en cft porteur, que quand il a de quoi répondre de fes actions : c'eft le bien qu'il a fait fur la terre, qui eft fon hypothèque fur le ciel ; les actes de vertu n'y font pas piotcftés comme fur la terre : le front du juftc en touche la voûté; il cft l'afylc de la vertu malheureufe, ôc punit toujours ceux qui trompent les hommes ou qui les oppriment, ne fût-ce même que par la crainte du châtiment ou par les remords du crime. Xs SAN-PAU ou TRINAIRE de la Chine, du Tibet et de la Tatarie occidentale. . Les Kalmouks, qui ont une grande vénération pour le Symbole de la Trinité , font des Tatars païens qui defeendent de ces Moguls conquérans de l'Ane : ils forment la plus confidérablc des trois branches de la Nation Turque qui occupent à préfent la grande Tatarie , fc ils ont confervé l'ancienne langue Turque dans toute fa pureté. Ce font les Tatars Mahométans qui leur ont donné le nom de Kalmouk, par haine du culte païen qu'ils profeffent \ fc les Ruffcs, qui les ont connus avant les autres peuples de l'Europe , les ont délignés fous ce nom, que les Moguls regardent comme une injure. La première , la plus puiftàntc fc la plus confidérablc des trois branches Kalmoukcs, cft celle dcsTfongari, formée de la réunion d'un grand nombre de Tribus, fc gouvernée par un chef qu'on appelle Kontaisk; c'eft proprement le Grand-Kan de toutes les Tribus. La moins confidérablc dcntr'cllcs cft celle des Tor-gauti, qui habitoient autrefois vers les frontières du Turkeftan, Province du nord de l'Afie , fituée au 45e degré 30 minutes de latitude, fc au 89e degré de longitude : ils étoient fujets du Kontaisk. Vers le commencement de ce fiècle, Ajuka, coufin de ce Prince, réfolut de devenir Chef des Torgauti. Après avoir mis en ufage les moyens les plus propres à fe les attacher, il leur propofa d'aller chercher fortune ailleurs, &c de paner en Ruffie, ou il auroit moins à craindre pour fes jours qu'à la Cour du Kontaisk, & où ils feroient eux-memes plus heureux que fous la tyrannie de fon coufin. Il les perfuada, pafla le Jaïk avec eux, fc alla fe mettre fous la protection de la Ruffie, qui l'accueillit favorablement. On verra à l'article de la population les effets qui ont réfulté de leur féjour dans cet Empire : ils campoient dans les Landes d'Aftrakan, à l'cft du Volga ; ÔC dans l'été, ils alloienfi habiter les bords de ce fleuve, du côté de Saratof ôc de Tzaritfa. Ce font ces mêmes Kalmouks dont on a vu des dé tache mens dans les armées Rufles : c'eft par eux que j'ai eu connoiflance du San-Pau dont je vais donner la defeription. Les Kalmouks ôc les Mongais portent communément a leur cou, une petite Idole de terre cuite ou de quelque métal; ils vont la chercher au Tibet. Cette Idole paroît être un fymbolc de la Trinité. Celle que j'ai vue étoit de terre cuite. Vers l'extrémité fupérieure, elle fe partage en trois figures humaines, Ôc fe termine en un fcul corps vers l'extrémité inférieure. Cette Divinité, afiife fur un tabouret à la manière des Princes orientaux, a les jambes croifées : un arc couché contre le tabouret, caracterife la Puiffance fuprême. Cette efpèce de tabouret, dont le contour rcffemble a la margelle d'un puits, donne à entendre que Dieu, foutenu par lui-même, cft aflis fur le néant, au milieu de l'abyme. C'eft l'idée générale que ces peuples paroiffent avoir de l'Etre qu'ils adorent, ôc auquel, fuivant l'infeription de l'Idole, ils donnent le nom $Ia. Ils le croient compofé de trois perfonnes, qu'ils diftinguent par des attributs conformes au pouvoir de chacune, dans la création ôc dans le partage du monde. Une de ces trois perfonnes eft fur le devant, au milieu des deux autres : clic cft plus grande, plus robufte, elle a l'air plus âgée, la tête plus grofle, plus élevée, ôc couverte d'une efpèce de mître. La partie inférieure où fc termine le corps, femble être la continuation de cette perfonne qui a les bras croifés Ôc garni* de braflelets. La HISTOIRE DE RUSSIE. uy La perfonne qui cft à la droite, paroît la plus jeune : fa tête cft couverte d'un petit bonnet rond ; fes bras font pareillement garnis de braflelets : dans fa main droite eft un eccur enflammé, fymbolc de fon amour pour les mortels. Dans fa main gauche eft un feeptre couché dans l'attitude du bâton de commandement d'un Général qui penfe aux entreprîtes qu'il doit exécuter. La troifièmc perfonne, placée à la gauche, a l'air plus vieux, plus pcnfif que la féconde : clic a, comme elle, un bonnet fur la tête & des braflelets aux bras. De la main droite elle tient un miroir, qui fcmblc annoncer qu'elle découvre ce qui fc pafle dans le cœur de l'homme. Dans là main gauche cft un lys épanoui, qui cft l'emblème de la douceur, de la candeur &: de l'afylc. D'après les attributs de ces trois Divinités réunies en un fcul corps, feroit-ce une erreur de croire que les Chinois, les Mongals &: les Kalmouks , reconnoiflent un Dieu en trois perfonnes, parmi lefqucllcs ils admettent une prééminence 6c une pro-ceflion ? Les faits viennent ici à l'appui de la croyance. 1°. Suivant le récit des Millionnaires, la fcclc de Tau-tfé qui reconnoît pour fon fondateur le Philofophc Lau-Kyun, a pour maxime en parlant de la production du monde, que Tayy c'eft à-dire, la raifon éternelle a produit un; qu'un a produit deux; deux ont produit trois, &: trois ont produit toutes chofes. i°. Suivant le récit des Chinois, ce fut environ 6$ ans avant la naiflanec de Jéfus-Chrift, que l'Empereur Ming-ti introduifit dans l'Empire une nouvelle fcclc, plus dangereufe encore que celle de Lau-Kyun, &c dont les progrès furent beaucoup plus rapides. Ce Prince, s'étant rappelle, à l'occafion d'un fonge, qu'on avoit fouvent entendu dire a Confuàus » que le Saint devoit » paroître du côté de l'oucft et, envoya des Ambaflàdcurs aux Indes, pour découvrir quel étoit ce Saint, ôc fe faire inftruirc Tome I. E C de fli doctrine. Ceux que Ming-ti avoit chargés de fes ordres, s'imaginèrent l'avoir trouvé ce Saint, dans l'Idole Fo ou Foc, qu'ils apportèrent a la Chine avec les fables, les fupcrititions, la doctrine de la métcmpfycofe, dont les Livres Indiens étoient remplis. La doctrine de fb, les merveilles dont fa prédication étoit accompagnée, ÔC fes miracles, étoient, dit-on, repréfentés dans un grand nombre de feuilles ôc de gravures. . Si ces récits font fidèles, les Chinois ont confondu le Foijhe avec le Chrifiianifme, ôc donné a Jéfus-Chrift le nom de la Divinité Indienne, ôc a fes fectatcurs le nom de Ho-changi; les .Tatars, celui de Lamas; les Siamois, celui de Talapoïns; les Japo-nois, ou plutôt les Européens, celui de Bonnes. Lamay en langue Mongale, veut dire Prêtre. Dalaï défigne une vafte étendue, ou l'océan ; enforte que Dalaï-lama veut dire Prêtre unïverfel. Mais voici des faits plus pofitifs encore : le Chrifiianifme a été très-florifiànt en Pcrfc. Cofmas Indicopleultcs rapporte » qu'il » y avoit dans PI fie de Taprobanc ou de Ccylan, une Eglife pour m les Chrétiens Pcrfans. Cette Ifle étoit un entrepôt pour le » commerce entre la Chine ôc la Perfe; il y abordoit quantité » de vaifleaux de la Chine ôc des Indes. On fent par-la combien » il a été facile aux Chrétiens de pénétrer dans les pays les plus «orientaux, ôc comment il cft pofiiblc que ces Bonzes de Fo, » venus de Perfe en ce tems, fuffent des Chrétiens de la Tapo-» brane ou de la Perfe même «. La plupart des articles de la feetc de Fo, préfentent une conformité fuprenante avec les préceptes de la religion Chrétienne, ôc de nombreux rapports dans l'extérieur de la difeiplineavec l'Eglifc catholique Romaine. On ne doit pas être étonné de cette réf. fcmblancc : fi l'Evangile n'a pas été prêché dans ces régions, du tems même des Apôtres, les peuples du Tibet ôc de la Tatarie peuvent avoir été convertis vers le feptième ou le huitième fiècle, parles Millionnaires Ncftoricns, qu'on fait avoir étendu fort loin, ôc de ce côté, leurs concertions, avant & fous le règne de Charlcmagne. Rien n'implique que dans la fuite des tems ôc par les guerres renaiifantes entre ces peuples, le Chrif-tianifme n'y ait été tellement défiguré, qu'on ne le reconnoifle plus qu'à rravers des abfurdités ; ôc il eft probable que le Dalaï-lama doit fon établiflement aux Patriarches Ncftoricns. Une obfervation du Père Navarette fcmblc confirmer ici cette fup-polition : félon lui, » la fameufe figure qui fe nomme San-Pau, »j ôc que les Chinois donnent pour l'Image de leur Trinaire, » cft exactement femblable à celle que l'on voit à Madrid, fur » le grand hôtel du Couvent des Trinitaircs «. Deux monumens vont lever tous les doutes fur cet objet qui mérite bien d'être éclairci : le premier eft la grande pierre trouvée en creufant dans un village près de la ville de Sigan-fou, Capitale de la Province de Chcnfy : au haut de cette pierre étoit une croix, ôc au-deflbus une infeription qui en occupoit toute l'étendue ; une partie étoit en caractères Chinois, ôc l'autre en caractères Syriens majufcules, appelles communément Stranghdo. L'infcription Syriaque portoit : » ce monument a été élevé îî pendant que Anan-ycfou, Patriarche des Neftoricns, étoit fur "le fiege l'an 1091 des Grecs (de J. C. 781 ), par les mains » de Mar-yafcd-Buzid, Prêtre ôc Chorévêquc de Chundan, fils » d'un autre Prêtre venu de Balck, ville du Turkeftan «. On voit enfuite les fignaturcs d'un grand nombre de Prêtres Neftoricns. Ce monument, fuivant l'infcription Chinoife, fervoit à conferver la mémoire de l'établiflement de la très-illuftre loi du Ta-tfin. La ville de Balck eft fituée à l'extrémité de la grande Boukaric ; E e ij vers les frontières de la Perfe, à 37 dégrés 10 minutes de latitude, 6c 92 dégrés 10 minutes de longitude. Elle eft la réfidence du Kan des Tatars Usbecks, qui pofsède à préfent la partie méridionale de la grande Boukarie. Quoique cette partie foit petite en comparaifon de celle qui dépend du Kan de Boukara, elle ne laiffe pas de rapporter un revenu confidérablc au Kan des Usbecks, parce qu'elle eft extrêmement fertile 6c bien cultivée. On y recueille beaucoup de foie, dont les habitans du pays favent faire de jolies étoffes. Les Usbecks , fujets du Kan de Balck, font les plus civilifés des Tatars Mahométans de la grande Boukarie , 6c cette civilifation eft l'effet du commerce qu'ils font avec les Pcrfans 6c les fujets du Grand-Mogol ; ils diffèrent encore des autres Tatars, leurs voifins, en ce qu'ils font plus induftrieux, moins vagabonds 6c moins voleurs. La ville de Balck cft à préfent la plus confidérablc de toutes les villes que les Tatars Mahométans pofsèdcnt; clic cft grande, belle 6c bien peuplée, 6c la plupart de fes bâtimens font bâtis de pierre ou de brique. Ses fortifications confiftent en des remparts de terre, revêtus cn-dehors d'une bonne muraille allez haute pour couvrir ceux qui font occupés à la défenfe du rempart : comme en tems de paix il cft permis à tous les marchands étrangers 6c à tous les voyageurs, de venir en liberté faire des affaires ou fatisfairc leur curiofité en cette ville, il s'y fait beaucoup de commerce ; 6c c'eft par cette liberté, cet accueil 6c cette égalité générale des prix pour tous les marchands fans exception , que 3a ville de Balck cft aujourd'hui l'entrepôt de tout le négoce qui fc fait entre la grande Boukarie 6c les Indes. Une belle rivière qui, venant du fud à l'eft , paffe par les fauxbonrgs, lui cft d'une grande utilité; cette rivière va fc décharger dans celle d'Amu, vers les 38e degré 50 minutes de latitude, fur les confins du pays de Charafsm, Province de la grande Tatarie 6c de la grande Boukarie. HISTOIRE DE RUSSIE. ui Le château du Kan cft un grand bâtiment à l'Orientale, prcfquc entièrement bâti de marbre, dont on trouve des carrières fort belles dans les montagnes voifincs. Les marchandises paient dans cette ville deux pour cent d'entrée, 6c autant de fortie ; niais celles qui ne font que paner, ne paient aucun droit. C'eft la jaloufic feule qui a confervé jufqu'ici le Kan de Balck dans la pofleflîon tranquille de fes Etats; 6c ce font les facilités &: la bonne foi de fon commerce, qui lui font toujours trouver de l'appui chez l'une des Puiftanecs qui l'avoifincnt , dès qu'une autre paroît dans la difpofition de vouloir s'en emparer. Voilà comment les peuples qui ne font pas ambitieux de conquêtes, 6c qui obfcrvcnt un petit nombre de loix juftes, vivent heureux entre la paix, le commerce & la protection. Le fécond monument qui va terminer cette diifcrtation, cft la fameufe Ordonnance de l'Empereur Vou-Tcong, donnée l'an 847 de Jéfus-Chrift, contre les Bonzes de Fo. Le fens de cette Ordonnance cft ft clair, 6c les Chrétiens y font fi bien caractérifés, qu'il feroit inutile de faire à cet égard des obfcrvations particulières. ORDONNANCE De l'Empereur Vou-Tcong, donnée ïan 845 de /. Çti contre les Bonnes de Fo. »Sous nos fameufes Dynafties, jamais on n'entendit parler » de Fo : c'eft depuis les Dynafties des Han 6c des Goci, que »j cette fecte , qui a introduit les ftatucs, a commencé à fc « répandre à la Chine ; depuis ce tcms-là, ces coutumes étran-» gères s'y font infcnfiblcmcnt établies, fans qu'on y ait aflez » pris garde : tous les jours elles gagnent encore ; les peuples en » font malhcurcufcmcnt imbus, 6c l'Etat en fouffre. Dans les » deux Cours, dans toutes les villes, dans toutes les montagnes, » ce ne font que des Bonzes des deux fexes : le nombre & la "magnificence des Bonzerics croît chaque jour : un grand » nombre d'ouvriers font occupes à faire leurs fiatucs de toutes « matières : il s'emploie quantité d'or à les orner : nombre de » gens oublient leur Prince ôc leurs parens pour fe ranger fous » un maître Bonze ; il y a même des fcélérats qui abandonnent » femmes Ôc enfans , Ôc vont chercher parmi les Bonzes un ïsafylc contre les loix : peut-on rien de plus pernicieux? Nos » anciens tenoient pour maxime, que s'il y avoit un homme » qui ne labourât point, Ôc une femme qui ne s'occupât point »5 aux foierics, quelqu'un s'en reffentoit dans l'Etat, Ôc fouffroit » ou la faim, ou le froid. Que fera-cc donc aujourd'hui qu'une »> infinité de Bonzes, hommes ôc femmes, vivent ôc s'habillent » des fueurs d autrui, ÔC occupent une infinité d'ouvriers à bâtir >j de tous côtés, ôc â. orner â grands frais de fuperbes édifices ? »î Faut-il chercher d'autres caufes de l'épuifement oîi étoit l'Em-« pire fous les quatre dynafties Tçin, Si,m, Tcy, Lcam, ôc de » la fourberie qui régnoit alors ? » Quant à notre Dynaftie Tarn, les Piinces qui en ont été » les Fondateurs, après avoir employé heureufement la force »j des armes pour rendre a l'Etat fon ancienne tranquillité, » s'occupèrent à la maintenir par de fages loix : ôc, pour en «venir là, bien loin de rien emprunter de cette vile fcclc étrangère, dès la première des années Tchin-Kouan, (l'an 6zj) ïjTai-Kong fc déclara contre clic ; mais il y alla trop mollement, » ôc le mal ne fit qu'augmenter. Pour moi, après avoir lu ôc » pcfé mûrement tout ce qu'on m'a préfenté fur ce point, après » avoir délibéré avec des perfonnes fages, ma réfolution eft prife; » c'eft un mal, il faut y remédier. "Tout ce que j'ai d'Officiers éclairés ÔC zélés dans les Pro- » vinccs, me prclTcnt de mettre la main à l'œuvre : félon eux, » c'eft tarir la fource des erreurs qui inondent tout l'Empire, »> c'eft le moyen affûté de rétablir le Gouvernement de nos An-» ciens, c'eft l'intérêt commun, c'eft la vie des peuples. Le moyen, "après cela, de m'en difpenfcr? Voici donc ce que j'ordonne. " Premièrement, que plus de quatre mille fix cents Bonzeries, » qui font répandues de côté ôc d'autre dans l'Empire, foient cn-« tiérement détruites ; conféquemment, que les Bonzes, hommes » Ôc femmes, qui habitoient ces Bonzeries, 6c qui montent, de »> compte fait, à deux cents foixante mille, retournent au fiècle, » 6c paient leur contingent des droits ordinaires. »î En fecond lieu, qu'on détruife aufti plus de quarante mille » Bonzeries moins confidérablcs, qui font répandues dans les » campagnes ; conféquemment , que les terres qui y étoient » attachées , 6c qui montent environ à un million de Tçing, ♦s foient réunies à notre Domaine ; Ôc que cent cinquante mille >j efelaves qu'avoient les Bonzes, foient mis fur le rôle des » Magiftrats, ôc foient cenfés être du peuple. Quant aux Bonzes » étrangers venus ici pour faire connoître la loi qui a cours dans »lcurs Royaumes, ils font environ trois mille,,tant du Ta-tfin »sque du Mou-hou-pa; mon ordre eft aufti qu'ils retournent » au fiècle, afin que dans les coutumes de notre Empire, il n'y » ait point de mélange. Hélas 1 il n'y a que trop long-tcms qu'on » diffère à remettre les chofes fur l'ancien pied ! Pourquoi différer « encore > C'eft chofe conclue 6c arrêtée : vu la préfente Ordon-»? nance, qu'on procède à l'exécution et. L'Empereur Vou-Tcong envoya dans toutes les Provinces des Officiers pour annoncer la deftruétion de la Religion de Fo. On fit renverfer les Temples : tous les revenus furent confifqués ôc employés à réparer les bâtimens publics j les cloches Ôc les figures d'airain furent remifes à la fonte, Ôc on en fabriqua des monnoies : on laifla feulement, par ordre de l'Empereur, dans chacune des deux Cours, deux Temples &; trente Bonzes, ÔC dans les autres endroits, un Temple &: quelques Bonzes. Cette Ordonnance n'eut cependant pas tout le fuccès qu'on s'en étoit ptopofé : l'année fui vante, l'Empereur mourut, &; les Bonzes revinrent en crédit, a force d intrigues ôc d'argent. HISTOIRE ....... — — -----..... ------------& HISTOIRE de la RUSSIE ANCIENNE. LIVRE TROISIÈME. DE LA RELIGION GRECQUE. I .'On DRE de faint Bafile eft le fcul qui foit reçu parmi les Grecs : tous leurs Prêtres réguliers font néccffaircmcnt de cet Ordre. Le mot Côtoyer, qui fignific bon Prêtre ou bon vieillard, comprend tout ce qui s'appelle Moine dans Tufagc ordinaire. Ceux d'entre les Caloycrs qui difent la meffe, font Prêtres réguliers : c'eft la règle & le miniftère. Les Prêtres réguliers, devenus Moines facrés, portent le nom d1Hieromonachi : ils ne célèbrent que dans les fêtes folemncllcs. II y a des Papas toujours entretenus pour dclfcrvir les Eglifcs &C les Couvens, dans les cérémonies ordinaires. Celui qui gouverne le Couvent s'appelle Archimandrite, terme qui fignific Chef d'hommes retirés dans un lieu caché. L'Egumèncou le Conducteur, diffère peu de l'Archimandrite j Tome l. ces deux titres font fynonymes a celui d'Abbé ou de Supérieur. L'Egumènc le fait par élection, il eft change tous les deux ans, ôC quandxil fort de la charge , on l'appelle Proè'gumèncj cx-Supéricur. L'Egumènc cft forcé d'ufer de fon pouvoir avec modération, ôc de fc conduire avec la plus grande circonfpcdion, fur tout par rapport aux pénitences que méritent les fautes des Moines : trop de févérité les difpofcroit à prendre le Turban, au lieu du bonnet de Monte Santo „ ôc le Conducteur feroit plus de Muful-mans que de pénirens. Leur habit ordinaire cft noir ou d'un brun foncé. C'eft une cfpece de foutanc (impie, fur laquelle on met une ceinture de même couleur. Le defius de leur bonnet cft plat, il forme un cylindre j il cft noir ÔC a deux oreilles. Une pièce de drap cft attachée au-dedans du bonnet Ôc leur pend fur le dos. Il y a trois fortes d'habits, qui marquent les trois dégrés de perfection de l'état Monaftiquc. Les Caloycrs, de l'Ordre inférieur, n'ont que la finvpîe tunique d'un drap groflîcr. Les Proies l'ont beaucoup plus ample ôc plus propre. On appelle Religieux du petit ha'k, les plus fervens ; mais on donne la Cuculle (i) ôc le fcapulabe (i) aux plus parfaits, que l'on enterre même avec ces marques particulières de perfection : ce dernier état fait les Religieux du grand habit. Il y avoit autrefois des règlemens de l'Eglifc pour retenir les Moines dans leurs Couvens, Ôc les empêcher de fe mêler des affaires étrangères à la vocation. Ce tems n'eft plus : la misère des Moines Grecs, ôc la politique des autres, ont énervé ou fait éluder dans TOrient ôc l'Occident, des règlemens fi fages ôc lî néceflaircs. L'autorité que ces Moines fc font acquife par un faftucux (i) La cucutlc cft: une longue robe qui a des manches, (i) Le Ccipulaire eft une tunique longue &: fans manches. HISTOIRE DE RUSSIE. 2.17 appareil de dévotion, ou par l'adi-cfle avec laquelle ils fc fent infinués clans les intrigues des ficelés, en a fait fouvent des perfonnages importans : l'Orient &c l'Occident ont eu des Moines négociateurs, des Moines de Cour, des Moines guerriers, des Moines arbitres du fort des Etats. C'eft cet cfprit d'intrigue Se d'ambition, qui a contribué au relâchement de la difeiplinc des Moines Orientaux Se Occidentaux. Les Moines Grecs, ainfi que les Moines Rufles, font des payfans fins éducation, &: par conféquent fins principes : jugez de leurs mœurs. Les offices les plus vils leur tiennent lieu de Noviciat. Ils favent lire Se écrire bien ou mal, voila toute leur feience. En général, ils font d'une malpropreté extrême, Se leur façon de fc nourrir cft très-mcfquinc. Le mont Aclws cft pour les Grecs, ce que la Mecque cft pour les Turcs. Le nombre des Moines qui l'habitent, y compris les dignitaires, les Prêtres, les Diacres Se les Frères-Lais, cft de llx mille. Il y a vingt Couvcns fitués fur cette montagne, dont dix-fept paient au Grand-Seigneur un tribut de 3000 livres par mois. La taxe de chacun cft relative a leurs moyens; ainfi les uns paient plus Se les autres moins. Ces Couvcns ne font pas fournis a la jurifdiétion du Patriarche : toute fon autorité fut eux, confiftc à leur donner deux Archevêques, dont l'un fc tient a Carfis, Se l'autre a Sidem-Capi; mais tous deux relèvent dit Métropolitain de Thcffaloniquc. Depuis la féparation des Eglifcs Grecque &: Latine, celle-ci fait a l'autre les reproches fui vans. 1°. De rebaptifer les Latins qui embraffent la religion Grecque. %°. D'enterrer les reftes de l'Euchariftic. 30. De permettre aux Prêtres de fe marier. 40. De refufer la communion aux femmes qui font en danger pendant leurs couches. Ff 2, J°. De ne baptifer les enfans qu au huitième jour après leur nai(Tance, Se de les lailfcr mourir fans ce Sacrement pendant cet intervalle. 6°. De condamner les Moines qui portent des caleçons, ou qui mangent de la viande lorfqu'ils font malades. 7°. De croire que tout ce qui a du levain cil animé. 8P. D'imiter les purifications Judaïques. 9". De regarder comme un abus du cuire de fe couper les cheveux 5 Que chacun s'approche avec foi , refpect ô amour c<. 11 falloit être bien inftruit de cette lithurgie, avant de reprocher HISTOIRE DE RUSSIE. 2.31 aux Grecs que leur culte pour ce fymbolc facré g étoit moins rcfpcctueux que le culte Romain. L'Anglois WhéUr demandoit a PEvêquc de Salone ce qu'il penfoit fur la Tranfubftantiation ; ce Prélat lui répondit fur le champ : » Comme le Soleil cft au ciel, &: ne lailfe pas de donner « fa lumière ôc fa chaleur â toute la terre ; ainfi, quoique Jéfus-» Chrift foit dans les cieux, il ne lailTe pas d'être dans le facrement, » par fa puiftanec divine ôc par fon influence «. Cette croyance cft pofitive. Le peuple cft obligé de fc confefler une fois l'année, avant le commencement du grand Carême , ôc les Prêtres une fois le mois. Des voyageurs prétendent » que fi un pénitent s'accule » d'avoir volé, le Papas lui demande d'abord fi c'eft à un homme » du pays, ou a un franc ? Si le pénitent répond que c'eft à un » franc, il n'y a point de péché , dit le Papas, pourvu que nous « partagions le butin «. Le Peuple comme le Clergé > communie fous les deux efpèces, ôc reçoit de la main du Prêtre le pain Se le vin confacrés, dans une cuiller. Les Laïques communient debout à la porte du lânctuaire, les hommes les premiers, ôc les femmes enfuitc. Les uns Ôc les autres s'y préparent par le jeûne , par de nombreux fignes de croix , ôc par des profternations. On porte la Communion aux malades, mais cela fc fait avec beaucoup de {implicite y ôc fans avertiifement. Le Prêtre la porte fous fon bras, dans une boîte qu'un petit fac renferme. Les Grecs bàptifent Ôc confirment en même - tems. Us font porter leurs enfans a l'Eglife le huitième jour après la naiffance. C'eft une coutume fort ancienne du Rite Grec, ôc une imitation de la préfentation de Jéfus - Chrift au Temple de Jérufalcm. Cependant, fi l'enfant fe trouve en danger de mort, on le baptife d'abord, de crainte, difent-ils, qu'i/ ne meure hors de ta lumière. Le Prêtre s'avance a l'entrée de l'Eglife,pour recevoir l'enfant, 6c lui donner la bénédi&ion , comme autrefois St. Siméon à Jéfus-C hrife. La, il le marque d'un figne de croix fur le front, fur la bouche 6c fur la poitrine. Cette cérémonie préliminaire le difpotc â recevoir le baptême , 6c cela s'appelle Jleller l'enfant. Cette première cérémonie eft fuivic d'une prière du Prêtre. Il prend enfuite l'enfant entre fes bras , 6c l'élève devant la porte de l'Eglifc , ou devant l'Image de la Vierge, en faifant quelques îlcmcs de croix fur lui. Le Baptême fc fait par une triple immerfion ; mais avant d'adminiftrer ce facrement, le Prêtre fouffle trois fois fur l'enfant, comme pour l'cxorcifer 6c le délivrer de la puilTancc du Diable ; cela fait, il le plonge trois fois dans le Eaptiftèrc, en nommant a chaque immerfion une perfonne de la Trinité. Les parens qui préfentent l'enfant, ont loin de faire chauffer l'eau du Eaptiftèrc, 6c d'y jetter des fleurs odoriférantes. Pendant que l'eau fc chauffe , le Prêtre la bénit, la fouffle, &: y verfe de l'huile. De cette huile il oint l'entant en forme de croix. L'huile cft le fymbolc de la réconciliation de l'homme avec Dieu. Cette onction fc fait fur le front, fur la poitrine, autour des oreilles 6c fur les reins, en prononçant ces paroles : le faviteur de Dieu eft oint. A l'onction de la poitrine ou de l'cftomac, le Prêtre dit, pour la guenfon de l\\n:e & du corps ; à celle des oreilles, afin que la foi puijfe eux reçue par fouie. Si c'eft un garçon que l'on baptife, le parrain fc-rend aux fonts; fi c'eft une fille, la marraine s'y préfente. L'un 6c l'autre fe croient indifpcnfiblcmcnt obligés de prendre foin de l'éducation de Penfant, comme s'ils en étoient le père 6c la mère. Ceux qui ont préfenté l'enfant au Baptême , ne s'allient point cnfemble. Un parrain ne peut pas époufer la veuve de fon compère ; ni le le fils de celui - là, la fille de celui - ci. Les familles qui fe font unies par cette cérémonie , ne peuvent s'allier enfemblc qu'à quelques générations de-là,fi elles ne veulent fe rendre coupables d'incefte, ôc encourir les cenfurcs de l'Eglifc. Ces fcrupulcs ont une ancienne origine : les Grecs ont regardé comme indécent qu'un homme épousât la même fille qu'il avoit tenue fur les fonts. On eft parti dc-là pour aller plus loin. Il faut remarquer dans la triple immerfion des Grecs, la mort, la réfurreélion ôc l'immortalité du Chrétien. La première immerfion enterre le vieil homme y la féconde le régénère ôc lui rend la vie, &: la troifième l'élève à la vie éternelle. Les Prêtres Grecs ne fe bornent pas à ces ablutions : en récitant les prières marquées dans le Rituel, ils lavent encore la chemife de l'enfant, Ôc la décraflent avec une éponge neuve, en lui difant ces paroles ; Te voilà haptifé , éclairé de la lumière çélejle j muni du Sacrement de Confirmation , fantlifié & lavé au nom du Père , du Fils & du Saint-Efprh. Les Grecs n'attendent pas que les malades foient à l'extrémité pour leur administrer l'Extrême - Onction : on la donne aux perfonnes indifpofécs, comme à celles qui font dangereufement malades : Il faut t difent-ils, en tout tems çonfoler les Cnrédens dans les fouffrances du corps & dans celles de Famé. En COnféquence , Ponction fe fait aux pénitens , aux pécheurs coupables de quelques grands crimes , aux perfonnes languiffantcs , aux malades comme aux mourans. Ils tirent l'origine de cette coutume de la parabole du Samaritain ; &C pour rendre la conformité plus parfaite , ils mêlent du vin à Yapomuron, parce que le Samaritain employa l'huile ôc le vin à la compofition dont il fe fervit pour la guérifon du voyageur bleffé par les brigands. Les Grecs font des voeux particuliers dans les maladies graves, ôc promettent dçs offrandes, comme dans la Religion Latine. Tome L C g Les Grecs ne favent guère à quoi s'en tenir fur le Purgatoire, ôc ils ne font pas moins embarraftes au fujet de l'Enfer. En général, ils renvoient la décifion du falut Ôc de la réprobation à la fin du monde , fans pouvoir déterminer où font détenues les ames des morts jufqu'à la réfurreelion. Dans cette incertitude * ils prient pour elles, cfpérant fléchir la miféricorde de Dieu. La manière d'ordonner les Prêtres dans l'Eglifc Grecque, fe fait rapidement, fi on en juge par l'ordination de Photius „ qui de Laïque fut fait Moine, Lecteur, Sous - Diacre , Prêtre Ôc Patriarche dans fix jours. Les Prêtres ont la permiflion de fc marier, Ôc même ils doivent fc marier une fois, mais les fécondes noces leur font défendues. Les Moines ne peuvent fe marier j les Laïques le peuvent jufqu'à trois fois , la quatrième eft regardée comme polygamie. C'eft d'après cette idée qu'ils ne mangent point de coqs , de même que les Ruffcs, parce que, félon eux, ces animaux font polygames. Le culte extérieur fe fait avec pompe ; les ornemens font très-riches, la plupart font brodés en perles ôc pierres fines de couleur. Us ont un grand nombre de vaifleaux facrés d'or ôc d'argent, ôc de croix d'or artiftement ttavaillécs, de Rituels ôc d'autres Livres d'Eglife qui font couverts de pierres précicufcSr Les Grecs ont aufti des fupcrftitions ; mais quel eft le peuple qui n'en a point > L'entrée des Eglifcs cft interdite aux femmes en certains cas : alors elles font obligées de refter à la porte, comme fi leur fouffle étoit empoifonné. En cet état, il ne leur cft pas permis ni de communier, ni de baifer les images. L'Occident ne traite pas avec la même rigueur les femmes en cet état ; mais en revanche les hommes ignorans leur attribuent une multitude de mauvais effets dont l'imagination des Grecs ne s'eft pas encore avifée. La vénération des croix, des reliques 6c des images cft très-grande en Grèce. Leur culte confiftc dans des lignes de croix, des inclinations multipliées ôc des profternations. Les images iuppofent des Saints, ôc les Saints des Pèlerinages : les Pèlerinages doivent fe trouver néceflairement avec les fêtes Ôc les proceftions. C'eft principalement aux endroits où les Saints fe font diftin-gués, que s'adreflent les Pèlerinages des dévots, ôc c cft dans la peine du voyage que confiftc la dévotion. Ils attribuent une efpèce de fainteté à quelques fontaines dont ils croient les eaux mira-culcufes, fur-tout quand elles font dédiées à un Saint. C'eft-là un refte du Paganifmc, commun aux Grecs ôc à pluficurs nations de l'Occident. Ils aiment beaucoup a vifiter les Eglifcs ôc les Chapelles, à baifer les images, à les régaler de quelques grains d'encens. Les Grecs s'abfticnncnt de manger du fang ôc de la chair des animaux étouffés : cet ufage tient du Judaïfme. Les pallions dépitées, le veuvage , les dévotions tardives, y font des Magdelaines mitigées , qui travaillent à fe convertir dans les Couvcns de femmes. Lorfqu'unc perfonne meurt, la femme, les enfans, les parens, les amis du défunt, pouffent des cris, fe frappent la poitrine , s'arrachent les cheveux , déchirent leurs habits, Ôc peignent le défefpoir dans toute fon énergie. Mais ces cris, ces gémiffemens, ces lignes extérieurs d'une douleur profonde , ne font fouvent que les expreftions &: les geftes des Acteurs qui jouent bien leurs rôles. A leur défaut, on a recours à des Plcurcufcs de louage, qui n'ont pas d'autre métier, Ôc qui l'exercent d'après le coftume oriental. On lave le corps du dérunt, ôc on le revêt de fes plus beaux habits : il cft gardé par des Moines ou Prêtres qui prient fans cefle pour lui. Neuf jours après l'enterrement, on envoie à l'Eglifc le Coliva, qui confiftc en bled de froment, cuit ôc arrange dans un grand baftin, garni d'amandes pelées, de raifins fcCS , de grenades Ôc d'autres fruits , entremêlés de plantes odoriférantes , ôc furmontes d'un bouquet de fleurs réelles ou artificielles que l'on tire de Venife. Cette offrande, & de plus nombreufes encore, ont lieu pluficurs fois dans le cours de l'année , ôc vont en grande partie de l'Eglifc chez le Prêtre. Cet ufage a été établi, dit-on, pour faire fouvenir les fidèles de la réfurreelion des morts, fuivant ces paroles de Jéfus-Chrift en St. Jean : Si le grain de froment ne meurt tfprès qu'on l'a jette en terre j il demeure Jeul j mais quand il ejl mort , il produit beaucoup de fruits. Je ne vois rien dans ces paroles qui ait rapport à l'Offrande, mais je conçois que les Grecs ont tire parti de tout. La plupart de ces Prêtres ont l'cfprit peu élevé audclfus des traditions populaires, ôc ne prennent pas la peine de puifer leur Théologie ôc les Cérémonies de leur culte dans la fourec ancienne qui fe rapproche le plus de celle des Latins. Le plus grand nombre de ceux qui forment le Clergé Grec, eft ignorant ou corrompu; ainli la Religion cft défigurée par l'ignorance ou la mauvaife conduite de ceux qui l'enfeigncnt ôc qui la profeffent. D'autre part, l'extrême ignorance des peuples fur cet objet, les attache à leur fupcrftition, ôc celle des Paftcurs la nourrit. Mais comme les peuples croient tout ce qu'on veut, ce n'eft pas leur faute fi on ne leur donne pas des chofes raifon-nablcs k croire. Depuis la féparation des Eglifcs d'Orient ÔC d'Occident, on a tenté vingt fois de procurer leur réconciliation : vingt fois elle eût été poftiblc, fi l'cfprit de paix ÔC de charité eût été joint à l'examen des dogmes, & fi le défir d'exciter les Chrétiens a vivre félon les principes de Jéfus-Chrift, eût été fécondé par ce zèle pur que chacun s'attribue pour les fidèles de fa communion > On auroit évité par-là les erreurs cflcnticllcs, fans perdre de vue la bonne intention, principalement quand la foi n'eft pas en péril, auquel cas même il faut incliner encore à la paix Ôc à la charité : c'eft en ramenant les idées fimplcs &: primitives, les expreftions naturelles, que l'on rectifie les idées faunes, les erreurs dans l'interprétation, les héréfics, les fchifmcs, Se que l'on fait taire les paftions ôc les préjugés des fedes. Être Chrétien n'eft autre chofe qu'être humain, charitable, pacifique, conformément aux règles ôc aux principes que la morale de Jéfus-Chrift nous donne de l'humanité , de la charité ôc de la paix ; à quoi la Religion ajoute une foi fimplc, que la dignité ôc la fupériorité du Légiflatcur exigent de nous, fans y mêler ces idées complexes ÔC cmbarratïécs , ces expreftions hyperboliques, ces diftindions fubriles, qui peu h p^n ont multiplié à l'infini les opinions, formé des fedes, détruit la tolérance ÔC la charité envers ceux qu'il ne plaifoit pas à Dieu d'éclairer de fes lumières, ôc qui ont rendu la réconciliation impoftïblc. Quant aux myitères, il n'a demandé que la docilité, parce qu'il n'y a point de proportion entre le myftèrc ôc la raifon. Par quelle fatalité étrange les Chrétiens font-ils plus divifes entr'eux, moins tolérans, moins pacifiques, moins charitables les uns envers les autres, que les peuples mêmes du Paganifmc? Les Païens s'entre - communiquoient leurs Dieux ôc leurs dogmes : il fc faifoit entr'eux une efpèce de commerce d'idées ôc d'opinions, qui ne les entraîna jamais à s'anathématifer réciproquement. Dans le culte infenfé qu'ils rendoient à leurs Dieux, fi différens les uns des autres dans leurs fonctions ÔC leurs attributs, ils fembloient aller de bonne foi à leur but, ôc n'excluoient des Champ s-El\\ées que les impies, ôc ceux qui renonçoient aux devoirs moraux, en s'abandonnent aux vices ôc aux crimes. L'Hiftoire fidèle des erreurs du Paganifme, prouve que les diffé- rentes manières de fervir les Dieux, n'empêchèrent jamais l'union &: la fraternité des Païens de différens cultes ; ôc les Chrétiens qui ont détruit le Paganifme, font divifés. On avoit établi fous le Patriarchat de Photius, dans la puiffance apoftolique du Chef de l'Eglifc, une autorité temporelle, fupé-rieure a celle des Rois. Cet abus ne pouvoit manquer de devenir avec le tems, un fujet de féparation entre les Eglifcs Grecque ôc Latine. Cette fuprématie des fucceffeurs de faint Pierre devint la première caufe de la défunion des efprits, de celle des coeurs, Ôc du divorce des deux Eglifcs. Les Papes foutenoient leur jurifdi&ion univerfclle avec les fubtilités des fiècles d'alors, ôc les hauteurs de la Cour Romaine indifposèrcnr PEmpereui Bafile. Les prétentions du Pape Adrien fur la Bulgarie, la forme qu'il preferivit pour la tenue d'un Concile à Conftantinopic, félon les ufages Romains, mettoit l'Eglifc Grecque fous la dépendance, Ôc le Pape au-deflus des Conciles univcrfelsj ces prétentions étoient plus propres a éloigner les efprits qu'à les concilier. Le Pape Jean VIII pouffa les chofes encore plus loin : n'ufant d'aucun des ménagemens néceffaires, il menaça le Patriarche Ignace en 878, de l'excommunier Ôc de le dépofer, fi dans le terme d'un mois, pour tout délai, tous ceux que le Patriarche avoit ordonnés Evêqucs, Prêtres, &:c. n'étoient pas hors de la Bulgarie. Depuis cette époque, jufquc vers le milieu du onzième fiècle, on mit de part ôc d'autre, dans cette grande affaire, une opiniâtreté mêlée d'orgueil \ on fc laifta guider par ce zèle qui ne garde aucune modération, ôc que le peuple prend par-tout pour un effet de la véritable Religion. Vers cette même époque, Michel Cémlarius, Patriarche de HISTOIRE DÉ RUSSIE. 139 Conftantinopic, attaqua les Latins fur les Azymes ÔL le S abat . leur reprochant la célébration de l'Euchariftie avec les Azymes, ôc le jeûne du Samedi à l'imitation des Juifs. Jnnocent III contribua encore plus que fes prédécefteurs à entretenir ce grand fchifme par des prétentions excluftves, des queftions purement arbitraires, des diftin&ions ôc des fubtilités qu'il auroit dû enfevelir avec beaucoup d'autres, fous la pouftière des Ecoles. Pour mieux établir la fupériorité de fon droit, il fait reflem-blcr la Puiftance fplrltuelk à l'ame de l'homme, ôc la temporelle au corps. Il compare enfuitc ces deux Puiftanecs aux deux grandes lumières du ciel : celle du Pontife au Soleil * Ôc celle des Rois à la Lune. Comme Innocent III fondoit la puiftance de fon fiége fur les autorités dont s'etoicnt munis Tes prédécefteurs, ôc principalement fur la prétendue donation de Conftantin ÔC les fauffes Décrétâtes, il fuivit aufti ce fyftêmc de politique, dont les maximes étoient de mêler les intérêts temporels avec les fpiritucls; de rendre les Pontifes Romains juges ôc arbitres fuprêmes de ces intérêts, comme les feuls Vicaires de Jéfus-Chrift, à qui toute la terre appartient ; d'étendre fans aucune mefure les immunités Eccléftaftiques ; de multiplier a l'infini les appels au Tribunal de Rome j de fouftraire les Eccléftaftiques à la puiftance fécu-lière, &ic. Toutes ces maximes contribuèrent beaucoup à la fondation de nouveaux Ordres Religieux, à l'établiffemcnt d'un grand nombre de pratiques de dévotion, de retraites ôc d'auftérités extraordinaires. Le premier fruit de ces pratiques revenoit au Pape; elles cnlevoicnt des fujets nombreux, des hommes utiles aux Princes ôc aux Etats, ôc livroient fi abfolumcnt les confidences à fon pouvoir, qu'en ce tems-là l'excommunication étoit la chofe du monde la plus effrayante, ôc l'arme la plusi terrible de toutes. Les menaces, les voies de fait, les anathêmes ôc les excommunications, faifoient tomber les armes des mains des Princes qui avoicnt le courage de foutenir leurs droits par la force : leurs fujets, injuftement déliés du ferment de fidélité, dévoient, fous les mêmes peines, les abandonner ôc les fuir. Comme la plus grande partie de ce fyiiêmc étoit inconnue a l'Eglifc Orientale, au lieu de contribuer à la réunion des Grecs, il fervit à les éloigner davantage des Romains. Les défordres qui accompagnèrent les Croifadcs, ôc les excès honteux des Croifés envers les Grecs, aliénèrent encore plus fortement les efprits : on ne s'occupa plus qu'à parer les coups de fon ennemi, ôc à lui en porter à fon tour. Enfin, la réunion des Eglilcs tut portée au Concile de Lyon, ôc convoquée au mois de Mai de l'année 12,74, fous l'Empereur Michel Paléologue : le fchifme fut abjuré en fon nom, la réunion fc fit en plein Concile, d'une manière authentique Ôc conforme aux idées de la Cour de Rome ; mais toutes les déférences de l'Empereur aux vues du Saint - Siège devinrent bientôt infruc-tueufes. Le Pape Jean XXI trouva que la profefiion de foi du Patriarche Vcllus étoit entortillée ôc obfcurc ; que fa déférence au Saint-Siège n'étoit qu'extérieure &: précaire. Le Pape Nicolas III exigea davantage dans la Profefiion de foi particulière, dont il envoya la formule à Conftantinopic. En examinant de fang froid, avec impartialité, les objets de controverfe, ils fe réduifent à deux points. i°. La Cour de Rome exigeoit la fuprématic univcrfcllc j ÔC cette autorité formidable rcvoltoit les Grecs, qui vouloient bien la partager, ôc non la céder en entier. i°. Rome vouloit gouverner les Eglifcs d'Orient; Ôc le Clergé Grec faifoit valoir fon ancienneté, pour ne point adhérer aveuglément à la doctrine des Latins. La politique Ôc le befoin des circonftances firent faire fuc-ceffivement d'autres démarches aufïi infruéfueufes. La réunion lignée au Concile de Florence, fut nulle comme le refte : on y difputa beaucoup 6c vivement, on ne ftatuoit tien; on ne convertit perfonne. Le St. Efprit fans doute n'avoit aucune part à ces difputes ni a ces vétilleufes fubtilités. Voilà en fomnie, à quoi aboutirent toutes les négociations entamées depuis le milieu du neuvième fiècle, jufqu'à la perte de la bataille de Varmes, près du PontEuxin, entre Cadijlas > Roi de Hongrie, 6c Amurat, Empereur des Turcs. Ce revers fut le dernier coup porté aux cfpérances de Jean Paléologue* qui jufqu'alors avoit pu fe flatter encore de réjunir les Latins à fes intérêts, en ramenant les Grecs à leur croyance 6c à leur Eglife. De fauftes vues de Religion, qui n'ont que trop fouvent porté atteinte aux intérêts du Chriftianifmc, avoient exigé depuis long-tcms, que les Grecs ne fuftent fecourus qu'à condition qu'ils conformeroient entièrement leurs ufàges 6c leur croyance aux volontés du Chef de TEglife Latine. On ne vouloit pas prévoir que la deftruction de l'Empire d'Orient ôc les progrès des Mahométans, ne pourroient qu'affoiblir ôc déshonorer le Chriftianifmc d'Occident j on n'ecoutoit que cette paftion impé-tueufe, cachée fous le nom de zèle, qui ne cédant ni aux befoins de l'Etat, ni aux intérêts des peuples, ne fc conduit que par des vues abfolumcnt humaines, pour fe multiplier des fidèles, ôc amener les ames captives à fes volontés. La perte de la bataille de Varmes fut due à ce zèle înconfidéré, qui venoit de faire rompre une trêve faite avec les Turcs, Ôc jurée fur l'Évangile. Le Cardinal Julien ofa colorer ce manque de foi, ôc lever tous les fcrupulcs des Princes chrétiens, par une Tome I. H h 24* HISTOIRE DE RUSSIE, abfolution donnée au nom du Vicaire d'un Dieu qui commande d'être fidèle &: religieux aux promettes, même à notre dommage ôc envers nos plus grands ennemis. Jean Paléologue, n'cfpérant plus d'être ioutenu par les Latins, ne voulut plus entendre parler de réunion. Depuis 1444 jufqu'au règne de Pierre-le-Grand inclufivement, l'Orient, Conftantinopic ôc la Ruftie, ont perfévéré dans leur croyance. Toutes les démarches faites fous le règne de Conftantin Paléologue pour cette réunion, n'étoient que feinte, diftimulation Ôc politique de part ôc d'autre. On peut juger de l'averfion que la fuprématic des Papes ôc les controverfes des deux Eglifes avoient infpiréeaux Grecs, par ces paroles de l'Amiral de leur flotte : lorfqu'il vit l'armée des Turcs qui afliegeoit Conftantinopic, il dit : II vaut mieux voir dominer le turban dans Conjlantinople , que le chapeau d'un Cardinal Latin. C'eft ainfi que le fchifme des deux Eglifes s'eft entièrement confommé ; ce que le génie de Photius avoit achevé, l'adreflc de Michel Cérularius le cimenta a jamais. La haine réciproque a pofé des bornes que le tems n'a pu arracher \ ôc depuis cette époque, nulle réunion véritable n'a rapproché Conftantinopic Ôc Rome. Après avoir démontré l'erreur d'un faux zèle, il faut en plaindre les effets, ôc penfer que le culte agréable à Dieu eft en-deçà ou au> delà des deux extrémités que parcourent la plupart des hommes., l'ambition ôc le fanatifme. DE LA RELIGION RUSSE. La Religion Rufle eft la fille de la Religion Grecque , ÔC les Rufles fuivent aflez conftamment les Dogmes , les Rites , la Lithurgie de la Communion Grecque. Les actes privés de leur Religion, les prières , les jeûnes des mercredis & vendredis robfervation fcrupuleufe du même nombre de carêmes , le culte extérieur du peuple ôc les fupetftitions font à peu près les mêmes. Ce fut Nicolas Chryfoberge qui établît cette Lithurgie, ôc qui la fournit immédiatement aux Patriarches de Conftantinopic. Cette foumiftion dura jufques vers la fin du 16e fiècle. A cette époque, Urémie, Patriarche Grec, créa le premier Patriarche Ruffe, avec le confentement du Clergé de la Nation. La verfion de la Bible Ruffe cft en langue Slave, Ôc faite d'après le Grec des Septante. C'eft aufti en cette langue que fe célèbrent la Mcffe Ôc les Offices divins. Une grande partie de la Mcffe eft récitée à voix bafle. Les Ruûes vénèrent les Antitypes bénis, ôc adorent les Antitypes confacrés dans le même cfprit que les Grecs. Depuis la Préface jufqu'à la Communion, on ferme les portes du Sanctuaire, Ôc l'on tire un rideau qui couvre entièrement fautel. Dans la femainc de Pâques , les portes du Sanctuaire relient toujours ouvertes, même pendant la Mefle. Il n'y a ni fiéges, ni bancs dans les Eglifes : le Souverain ôc tous les Laïques y font debout, la tête découverte pendant POfficc. Le Souverain , l'héritier prefomptif de la Couronne, ôc quelques Seigneurs privilégiés, font les feuls qui peuvent entrer dans le Sanctuaire. H h ij Il n'étoit permis autrefois qu'aux feuls Chrétiens du Rit Grec, d'entrer dans les Eglifcs : fi quelque étranger en obtenoit la permiftion, elle étoit regardée comme une faveur extraordinaire; & après qu'il en étoit forti, on avoit recours a feau bénite fc à l'encens pour purifier l'Eglifc, que l'on regardent alors comme profanée. Il en étoit de même de l'entrée des cimetières. Ces préjugés, nés de l'antipathie des Eglifcs Grecque fc Latine, font détruits dans les villes , mais ils régnent encore fur l'cfprit du peuple, comme dans Lille de Fueru-Fauum, l'une des Canaries. Un Médecin qui a voyagé dans cette Ifle, rapporte qu'ayant eu occaiion de rendre de grands fervices aux Guanches qui l'habitent , il obtint d'eux la liberté de vifiter leurs cavernes fépulchralcs ; faveur qu'ils n'accordent à perfonne , fc qu'on ne pourroit fe procurer malgré eux , fins expofer fa vie aux derniers dangers. Ce peuple a une extrême vénération pour les corps de fes ancêtres ; la curiofité des étrangers pafPe dans fon cfprit pour une profanation. Les Menés Ruffcs fc les Offices publics confident en beaucoup de petites cérémonies, de chants fc de prières, auxquels le peuple ne répond que par des fignes de croix multiplies, par des profternations le front contre terre, fc par ces mots, Gofpodï Pomïlouï; Seigneur, aye\ paie. De tems en tems on y fait la lecture de quelques Pères de l'Eglifc. On prêche très rarement , fc feulement a la Cour. Dans les fêtes folemnelles, le Clergé cft magnifiquement vêtu , fc les ornemens font dans Je goût de ceux des Grecs. Les Rufles n'ont point de livres de Cantiques ; leurs Chantres, très-nombreux, ne chantent que des Pfcaumcs, fc la inufique inftrumentalc n'eft pas tolérée dans les Eglifcs. Dans le culte privé, les Ruffcs font la prière devant des images qui repréfentent communément le Sauveur, la Vierge, le Patron de la perfonne, fc fur-tout St, Nicolas, Dans les maifons, il y a toujours une image pendue vers la fenêtre; dans les rues, il y en a d'expofées a la dévotion publique : quelque preifés que foient les paflàns, ils s'arrêtent devant elles, 6c les faluent de pluficurs révérences entremêlées de fignes de croix. La première chofe que l'on fait généralement en entrant dans une chambre, c'eft de chercher des yeux l'image, de la fixer avant tout, de faire le ligne de la croix; après quoi on falue le maître 6c la maitreffe de la maifon. La plupart de ces images ont des traits exagérés qui les rendent hideufes ; elles font groftièrement peintes d'après le gothique Grcc(i). On regarde comme un péché de les vendre; mais on - ne fe fut point de fcrupule de les expofer dans les marchés, 6c de les troquer contre de l'argent : lorfqu'elles font altérées par le tems ou par quelque autre caufe , l'ufage cft de les enterrer ou de les- jetter dans l'eau. Ces images multipliées a l'infini, font richement ornées dans pluficurs maifons : on ne leur voit ordinairement que la tête 6c les bras; le refte cft couvert d'un relief d'or ou d'argent, fur lequel on a incrufté des pierreries de différentes couleurs ; d'autres aufti font couvertes de perles orientales. L'image de faint Nicolas a la prééminence fur toutes les autres parmi le peuple : s'il affocic ordinairement le Tzar à Dieu, lorf-qu'il s'agit de quelques affaires importantes, la même chofe arrive » (i) Les ftèclcs gothiques n'ont point la'ufé en Ruflic , comme ailleurs, de ces monumens ou la hardie/Te & la majefté refpircnt à travers les ruines du goût &; de l'élévation : tous les Temples y font bâtis à la manière des Grecs : leurs fommets , d'une uniformité maurïadc , Le terminent tous par un dôme entouré de quatre plus petits. Les images de t'intéricur des Temples fc rcflcmblcnt toutes : les figures en font lugubres & monotones, & d'un fombre fans intérêt; elles portent l'empreinte du pinceau de l'efclavage, £c d'une imagination noire, trifte & tcnafTéc. »*§ histoire de Russie. à regard de faint Nicolas. Le commun du peuple dit « que fainf » Nicolas n'a pas voulu être Dieu ; mais que ce Saint reprendra » fa place après le règne de Dieu le Père «. Il croit aufïi que c'eft le Prophète JElic qui roule carroffe quand le tonnerre fc fait entendre. N La veille & le jour des Fêtes folemnelles on allume une multitude de petites bougies devant les images; &: les domeftiques, qui font par-tout les finges de leurs maîtres, ne manquent pas de faire la même chofe devant celles qui font dans leurs chambres ou vi^ès : il en réfulte de terribles accidens. En général, les maifons font de bois, fur-tout celles des domeftiques : elles font formées de poutres groftières, placées horizontalement les unes fur les autres, &c calfatées de moufle. Le peuple Ruffe, grand dormeur, fommcille a volonté de jour &c de nuit, a l'inftant même où il cefle d'agir. Les bougies placées contre des matières com-buftiblcs, y mettent le feu pendant que les domeftiques dorment j & dc-là la fréquence de ces incendies dont les nouvelles publiques font mention, &c dont on regarde les détails comme exagérés, quoiqu'ils foient malheureufement très-vrais. La perte oceafionnéc par celui qui a eu lieu cette année 1781 à Pctcrsbourg, a été évaluée à quinze millions de nos livres : prcfquc toutes les boutiques ont été réduites en cendres; &: ce malheur entraînera peut-être la ruine de pluficurs Négocians étrangers , obligés , pour vendre «leurs marchandifes aux Rufles, de leur faire crédit, ôc de leur accorder de longs délais. Ces défaftrcs fréquens devroient bien faire proferire a jamais l'ufage fanatique qui en eft le foyer permanent ; mais l'ufage cft un voile qui cache aux yeux des Souverains ÔC des peuples leurs véritables intérêts : les grands hommes feuls le déchirent ; & un grand Prince fcmhlc être l'ouvrage de plu» ftciirs ftèclcs. Le peuple pafle rarement devant une Eglifc fans s'incliner pro* fondement, fans faire des figues de croix, ôc fans dire Gofpodi-Pomïlouu Lorfque la confcicncc lui reproche quelques grands crimes, il îïofe pas entrer dans l'Eglifc \ niais il fe profterne devant la porte, le vifage contre terre, ôc la bat avec le front. Ces démonftrations extérieures de dévotion ou de pénitence tiennent bien plus à l'ufage, au fanatifme, qu'à la Religion. Il n'eft pas rare de voir des hommes du peuple diriger de loin leurs pas vers une Eglifc, faire de nombreux ftgnes de croix, en demandant à Dieu de leur fournir l'occafton de prendre quelque chofe. Après cette cérémonie, ils rodent, cherchent, trouvent, volent, ôc reviennent devant la même Eglifc remercier Dieu de l'occafion qu'il leur a fournie. Les peuples des Ifles de la mer du Sud ne font pas plus habiles à fuccéder. Le commun du peuple dit bonnement : » Quand je trouve fous >s ma main quelque chofe qui me convient, pourquoi ne le preil-« drois-jc pas > Il faut pécher, il l'on veut que Dieu pardonne «. Voltaire dit quelque part » que les hommes font fuperftitieux « par coutume ôc fripons par inftinct : en marchant au milieu >s des abus, il lui femble marcher dans les déferts de la Lybie, »j où le fang eft fucé par des infectes, quand les lions ne s'en » abreuvent pas «.,. Il ajoute, pour expliquer ces contradictions : » Regardez une girouette, elle tourne tantôt au fouffle du zéphir, » tantôt au vent violent du Nord ; voilà l'homme Tes enfans ne donnoient-ils pas de «belles cfpcranccs? Pourquoi donc es-tu mort «? Les mêmes queftions redoubloient avec les cris ôc les larmes, lorfque l'on defeendoit le mort dans la fofle. On a vu que quand un Ruffe meurt, on lui met dans les mains un paffe-port pour le voyage de ce monde a l'autre, Ôc que ce paffe-port eft adreffé directement à faint Nicolas, qui doit introduire le défunt, ôc le placer en paradis. Le même ufage s'obfervc parmi les Chinois de la fecte de Fo: Ils achètent des Bonzes une grande feuille imprimée, fignéc ÔC marquée du fecau du Bonze; ils portent la feuille avec beaucoup de pompe aux funérailles de leurs parens, mais elle eft feelléc dans une boîte qu'ils nomment Lu4u, c'eft-à-dire, paife-port pour le voyage de l'autre monde. Tome I, l \ Remarquez, je vous prie, les rapports qui fe trouvent ici entre les' queftions que l'on fait aux morts Rufles, & celles que les peuples du Sénégal font aux leurs. Aufti-tôt qu'un d'entr'eux a rendu le dernier foupir, fa famille donne avis de fa mort au voifînage par des cris aigus , & des lamentations qui attirent beaucoup de monde autour de la cabane. Les pleurs ôc les cris des aftiftans fe joignent a ceux de la famille. Un Marbut lave le corps à la manière des Rufles, ôc le -couvre des meilleurs habits qu'il ait portés pendant fa vie. Les parens ôc les voifins viennent faire fucceftivcmcnt leurs lamentations. L'un demande au mort, s'il n'étoit pas content de vivre avec eux, ôc quel tort on lui a jamais fait? Un autre lui dit, s'il n'étoit pas affez riche; s'il n'avoit pas d'affez belles femmes, ôcc. Ne recevant point de réponfes, ils fe retirent l'un après l'autre, après avoir fait les mêmes queftions ridicules. D'un autre côté, les Guiriots ou muficiens chantent les louanges du mort. L'ufage général eft de faire un fo/gas pour toute l'affemblée. On tue quelques veaux , on vend des efelaves pour acheter de l'eau-dc-vic. Après la fête, on ôte le toit de la cabane où le mort doit être enterré : c'eft celle qui lui fervoit de demeure. On renou vcllc les cris ôc les plaintes. Quatre perfonnes foutenant une pièce d'étoffe quarrée, qui cache le corps à la vue des aftiftans, le Marbut lui prononce quelques mots dans forcillc ; après quoi il cft couvert de terre, ôc l'on replace le toit ou le dôme de la maifon, auquel on attache un morceau d'étoffe, de la couleur que les parens aiment le plus. Le folgar cft le bal des Nègres. Ainfi ces peuples pleurent leurs morts en donnant le bal, Ôc en buvant de l'eau-de-vie. C'eft qu'ils aiment feau-dc-vie ôc la danfc, ôc que chez les peuples barbares, vous verrez toujours les ufages conformes aux penchans. A la mort du Roi, ou d'un Grand, on fixe un tems pour les cris; c'eft ordinairement ij jours ou un mois après Je décès. » Ces cris, dit le judicieux Rédacteur de l'Hiftoire générale des » Voyages, ne font pas plus une preuve de la douleur des peuples, »5 que les Oraifons funèbres parmi nous, ne font une preuve du » mérite des Rois «. Les Ruffcs, de même que les Grecs, portent le Coliva fur le tombeau des morts, mais pendant un cfpace de tems plus long. Cette pratique a aufti lieu dans les lues de la Mer du Sud. Aux prières, aux cérémonies pour les morts, ces Infulaircs ajoutent des facrifiecs d'animaux, des cochons, des chiens, des volailles rôties ôc des fruits du pays. Ils couvrent ces offrandes d'une belle étoffe, ôc les expofent fur une efpèce d'Autel conftruit près du Mardi j qui eft un hangard ouvert Ôc ombragé des plus beaux arbres, où Tupapof reçoit les corps. On y porte fouvent, ôc a, peu de diftance, de la viande, des fruits, de l'eau; ôc les parens du défunt ont loin de l'orner d'étoffes, de guirlandes, de fruits, ôc de feuilles de cocos. En général les Ruftes font aufti embarraffés que les Grecs au fujet du purgatoire, Ôc de la décifion du falut après la mort. Le peuple croit communément que cette décifion n'arrive que fix femaincs après la mort; que perdant ce tems, l'ame errante de côté ÔC d'autre cherche à fc purifier. C'eft dans cette idée, que dans certaines Provinces on place une jatte remplie d'eau, fur la fenêtre de la chambre d'un mort; on appuie fur le bord de la jatte une petite échelle, Ôc au fon met de l'échelle on attache un petit morceau de linge blanc. L'échelle doit faciliter à lame le moyen d'arriver à la jatte, ôc le linge cft deftiné à l'effuyer après fa purification dans l'eau. Nous avons pour garant de la vérité du fait, le Hctman des Ko fa mes, qui l'a vu comme nous, en allant de Moskou en Ukraine. C'eft ici le lieu de demander, ft un peuple qui n'obfervc pas de meilleure loi ni de meilleur I i ij culte, a une Religion? On ne fauroit dire qu'il n'en a point j niais comment définir celle qu'il a ? Un autre ufage fuperftiticux règne encore, dit-on, dans pluficurs Provinces de Ruffie : le jour où l'Eglifc fait la commémoration de la décollation de faint Jean-Baptifie, les payfans Ruffcs conduifent leurs chevaux devant l'Eglife du village, en les faifant paffer par une cavité qu'ils ont creuféc fous terre, Se qui a deux ouvertures. Chaque cheval a une bride faite avec l'écorce de tilleul. Un Prêtre fe tient à l'ouverture extérieure de la cavité avec un goupillon à la main, pour afperger ces animaux avec de feau-bénite. A mefure qu'ils en fortent fucceftivement, on leur ôte la bride, Se on les fait marcher dans l'intervalle de pluficurs feux allumés, auxquels les Ruffcs donnent le nom de Givoï agon, c'eft-à-dire, feu vivant. C'eft dans un de ces feux que les payfans jettent les brides qu'ils ont enlevées à leurs chevaux. Le feu vivant s'allume de la manière fuivante. On prend une branche d'érable bien fec, longue d'environ fix pieds ; on la frotte avec force fur un morceau de bois de bouleau, qui cft également très-fec. Cette efpèce de bois, d'une nature tendre, abonde en réfinc; il s'cmbrâfe aifément par des frottemens répétés, Se il fert à allumer le Givoï agon. Les cérémonies du Baptême Se de la Confirmation, font les mêmes parmi les Ruffcs que chez les Grecs, à quelques chan-gemens près dans la manière de les adminiftrer. Des que l'enfant cft né, on envoie chercher le Pope pour le purifier : cette purification s'étend fur tous ceux qui font préfens à la cérémonie. H cft d'ufage que le parrain Se la marraine du premier enfant 7 le foient aufti de tous ceux qui naîtront après celui-là dans la même famille. C'eft apparemment pour ne pas trop multiplier les alliances fpiritucllcs qui forment obftaclc aux mariages. C'eft; HISTOIRE DE RUSSIE. ijj pour y obvier, qu'on a grand foin, dans la maifon des Enfans-Trouvés de Moskou, qu'un Pope, & toujours le même, baptife -feulement les garçons, ôc qu'un autre Pope ne baptife que les filles. On ne donne aufïi qu'un parrain, fans marraine aux garçons, ôc une marraine, fans parrain aux filles. Cette règle étoit néceffaire à établir pour le bien de la population; elle parc à l'inconvénient de la parenté fpirituellc ou cccléfiaftique. En Ruffie, les parrains Se les marraines font regardés comme pères Se mères, Se leurs filleuls ou filleules, comme frères Se fecurs. Il fuit dc-là qu'ils ne peuvent fc marier enfcmblc; & il cft probable que les élèves des deux fexes auront de fortes raifons pour fc rechercher en mariage, Se s'unir de préférence les uns avec les autres. Lorfque l'enfant cft porté à l'Eglifc, les parrains ou marraines donnent pluficurs bougies au Pope, qui les allume Se les attache en croix à la cuvette dans laquelle on doit immerger l'enfant. Le Pope encenfe les parrains Se confacré l'eau. Après cela, il fait trois fois la proceflion avec les parrains autour de la cuvette. Le Clerc qui marche devant, porte une Image de faint Jean-Bâptiftc. Enfuitc ils s'arrangent tous de manière qu'ils tournent le dos à la cuvette , pour témoigner l'averfion qu'ils ont des trois queftions que le Pope va faire aux parrains. i°. Si l'enfant renonce au Diableï 1°. S'il renonce à fes Anges? 3°. S'il renonce à fes Œuvres? A chaque demande les parrains répondent, oui. Se crachent à terre. L'cxorcifme fuit. Après fcxorcifmc, le Pope coupe en croix les cheveux fur la tête de l'enfant, les met dans un Livre, ou les enveloppe dans de la cire. Le baptême fe fait par une triple immerfion. Le Pope ayant mis un grain de fel dans la bouche de l'enfant* H4 HISTOIRE DE RUSSIE, lui fait en croix les onctions que Ton doit aprcller la Confirmation, Ôc en le revêtant d'une chemife blanche, il lui dit : Tu es maintenant aujji net que cette chemife, & purifié de la tache du pèche originel. Il lui met au cou une petite croix d'or ou d'argent, ou d'un autre métal ; cette croix cil la marque du baptême de l'enfant qui doit la porter pendant toute la vie, ôc lavoir même après l'a mort. A cette croix, on ajoute le faint que le Pope donne pour patron a l'enfant. En remettant cette Image aux parrains, le Pope leur recommande expreffément d'infpircr à l'enfant une dévotion particulière pour l'on Patron. Le baptême fini, le Pope paife l'enfant Ôc les parrains. A chaque baptême on chage l'eau de la cuvette, parce qu'on la croit chargée du péché originel de ceux qu'on a baptifés. Comme les Grecs, les Ruffcs rebaptifent ceux qui embraffent leur Religion ; la cérémonie fc fait dans un torrent ou dans une rivière; on y plonge trois fois la perfonne, ôc fi c'eft en hiver, on fait un trou dans la glace pour la baptifer. Si cependant la perfonne n'eft pas d'une complexion affez forte pour fubir cette rude initiation, on lui verfe jufqu à trois fois fur la tête un petit tonneau rempli d'eau. Pendant la cérémonie, il faut que la perfonne que Ton baptife crache trois fois par-deffus fon épaule, en répétant ces paroles d'après le Prêtre : » Maudits foient mes pères ôc mères qui m'ont » élevé dans la Religion qui m'a été enfeignéc ! je crache fur eux » ôc fur leur Religion ». Cette formule n'eft guère conforme a la charité, ni aux devoirs preferits par la Religion ; mais clic date de loin : c'eft une vieille rancuuc de la Communion Grecque contre les autres Religions. Avant le Carême qui précède Pâques, les Ruffcs ont une fe-mainc qu'ils appellent maflénit^a, femainc de beurre, parce qu'on HISTOIRE DE RUSSIE. ijy ceffe alors de fe nourrir de viandes, Ôc que fufagc du beurre cft encore permis. Cette huitième femaine avant Pâques, cft le Carnaval des Ruffcs , Ôc cette femaine cft redoutable par les excès du peuple; il ne s'occupe qu'a boire, qu'a fc divertir : la confommation d'eau-de-vie cft énorme ; ôc ceux qui manquent d'argent pour fatisfairc ce goût dominant, ne négligent aucuns des moyens qui peuvent leur en procurer. La Confcftion auriculaire cft ordonnée dans l'Eglifc de Ruflic; mais le peuple croit affez généralement qu'elle n'eft d'obligation que pour les grands Seigneurs Ôc les Nobles : tout le monde va cependant à confeife au commencement du grand Carême ; le Prêtre ôc le pénitent fc conforment à peu près aux ufages pratiqués dans l'Eglifc Romaine. Les Ruffcs, comme les Grecs, communient fous les deux efpèces. Le pain qu'ils emploient dans ce Sacrement, n'eft point du pain azyme, c'eft du pain levé ; le Prêtre le mêle dans le calice avec le vin ou le précieux Sang, en prend avec une cuiller, ôc le diftribuc aux communians : s'il s'en préfente encore lorfque le calice eft vuide, le Prêtre confacré de nouveau, ôc fait la même cérémonie. Si le nombre des communians n'eft pas affez confidérablc pour confommer le pain &; le vin, le Prêtre le confomme : c'eft l'ufage dans cette Eglifc de confacrer au moment oit Ton va donner la communion. On confacré cependant une hoftic le Lundi de la Semaine-Sainte, ôc on la garde pour les malades. Les Prêtres Ruffcs fc fervent dans la confécration d'exprcftîons qui répondent a celles des Prêtres Romains ; mais avant- de confacrer , ils portent le pain autour de l'Eglifc, pour l'expofer à la vénération des fidèles. Le jour de Pâques, tous les Rufles s'cmbraflent amicalement, fe baifent fur la bouche, ôc fe donnent un ceuf teint ôc enjolivé, HISTOIRE DE RUSSIE, en prononçant Chnjlos voskrejjcn, le Chrift cft reflufeite ; ÔC Ton répond, voïjlino voskrejî, il cft certainement reffufeité. Ces ccLifs font encore une dépendance de la dévotion de Pâques ; ils font regardés comme un fymbolc de la réfurrection. Ces œufs font aufti des moyens honnêtes d'obtenir des pré fens ôc des étrennes. Il y a en Ruflic un grand nombre de fêtes d'Eglife, &c de fêtes politiques inftituées pour les jours de la naiflanec , du nom de baptême des Souverains ; des fêtes d'Ordres de Chevalerie , de victoires remportées fur les ennemis, &c. Les grandes fêtes d'Eglife font, la Nativité, l'Exaltation de la Croix, l'Obiation de la Mère de Dieu, la Nativité de notre Seigneur, l'Epiphanie ou les Rois, la Chandeleur, l'Annonciation, le Dimanche çjes Rameaux, le jour de Pâques, l'Afccnfion, la Pentecôte, l'Aftbmption, ôc fur-tout St. Nicolas, Evêquc de Myre : c'eft le Patron de l'Empire. L'ancienne tradition porte qu'il arriva en Ruftie par eau, fur line pierre qui avoit la forme d'une meule de moulin, Ôc qu'il débarqua a Novogorod. Autrefois les marchands ôc les artifans fc contentoient d'aller à la Mcifc les Dimanches ôc les Fêtes, Ôc rctournoient à leurs occupations comme les jours ouvrables : ils difoient qu'il n'ap-partenoit qu'aux grands Seigneurs ôc a ceux qui font riches de fc donner du bon tems les jours de Eête; mais le Patriarche Nikon les força de les célébrer toutes en entier. Les Rufles ainfi que les Grecs fuivent la Amputation des Septante-, enforte que, félon eux, l'époque de la création du monde çft fixée à l'an jjo8 avant Jéfus-Chrift. Autrefois ils comptaient par les années du monde, Ôc le icr de l'an tomboit au iCI de Septembre ; c'eft encore ainft que comptent les Eccléftaftiques de l'Empire. Le vieux ftyle que Pierre I a adopté en 1700, diffère de de onze jours du Calendrier Grégorien , quoique dans ce tems il eft dit qu'on ne retranchera que dix jours : cette différence vient de ce que les Mathématiciens qui travaillèrent a cette correction , afin de fixer l'équinoxc du printems, d'où dépend la Pâque, établirent que les années 1700,1800 & 1900 ne feroient point biffcxtilcs; après quoi elles le feroient de 400 ans en 400 ans : ainfi le vieux ftyle a eu en 1700 un onzième jour'plus que nous. Avant cette réforme , la nouvelle année commençoit au ier de Septembre : on la célébroit par une Proceftion folcmnellc : le Patriarche Ôc le Clergé revêtus de riches ornemens, partoient en cérémonie de l'Eglifc, accompagnés de Bannières , d'Images , de Croix, de vieux Rituels, pour aller au-devant du Tzar, qui, de fon côté, venoit a la rencontre du Patriarche. Quand ils étoient à portée l'un de l'autre , le Tzar ÔC le Patriarche fc baifoient, ôc le premier baifoit enfuite la riche croix d'or du Pontife. Après ces préliminaires, le Patriarche béniffoit ôc encenfoit le Tzar ôc le Peuple. Les Rufles profitoient de ce moment pour jetter des Suppliques aux pieds de leur Souverain. La fixation du commencement de Tannée au premier de Janvier, fit beaucoup de mécontens; ôc ce changement parut aux Ruffcs d'alors un rcnvcrfcmcnt de la Religion. La Proceftion des Rameaux étoit encore plus triomphale pour le Patriarche : dans cette cérémonie, le Tzar marchoit à pied, ôc menoit par la bride le cheval fur lequel le Patriarche étoit monté, repréfentant Jéfus-Chrift entrant à Jérufalcm. Il faut pofteder l'art d'accorder les contraires, pour repréfenter l'humilité du Sauveur avec cette pompe mondaine. Pour que la rcffemblancc de la monture fut plus exacte, les oreilles du cheval étoient prolongées. A la tête de la Procc'ftion marchoit un chariot peu élevé, fur Tome /, K k ty8 HISTOIRE DE RUSSIE, lequel on voyoit un arbre couvert de pluficurs fortes de fruits : fur cet arbre étoient quatre jeunes garçons en furplis, qui chan-toient Hofanna. Le Clergé fuivoit en habit de cérémonie, Ôcc, béniffant ôc encenfant le peuple qui fe trouvoit fur le palfage de la* Procefiion : tous avoient des rameaux de palme à la main. La Procefiion marchoit avec une gravité lente fur du drap étendu par terre. Les changemens apportés a la première de ces Procef-fions, ont aufii produit des modifications dans la féconde. La Bénédiction des Eaux eft très-augufte ôc très-pittorefquc; elle eft accompagnée des plus grandes cérémonies : la Cour Impériale, le Clergé, le Militaire ôc tous les Ordres de l'Etat y affilient. La Neva cft couverte de monde : les Prêtres y éteignent des cierges, y jettent des croix ; le peuple s'y plonge : on y baptife en plein air, malgré Pintenfité du froid , qui excède fouvent 28 ôc 30 degrés. C'eft la coutume en Ruffie, que les parens de ceux qui vont habiter une nouvelle maifon, la confacrent en quelque manière : on couvre le plancher de foin, ôc l'on place a droite une grande table garnie de pains de différente groffeur, fur quelques-uns defquels on a mis une poignée de fel. C'eft une marque de la profpérité que l'on fouhaitc aux nouveaux hôtes, ôc du voeu que l'on forme pour qu'ils n'aient jamais befoin des chofes néceflaircs a la vie. Lorfque les Ruffcs changent de maifon, ils laiflent à terre, dans celle qu'ils quittent, du foin avec du pain, comme un emblème des fouhaits qu'ils forment pour ceux qui doivent y entrer après eux. Avant de fc mettre à table, on préfente encore du pain avec du fel ] ôc l'on retrouve cette coutume dans plu-fieurs Provinces de l'Allemagne ôc de la Hollande. Le divorce cft autorifé par la Religion Grecque, Ôc permis en Ruflic dans certains cas ; mais la polygamie y cft défendue. HISTOIRE DE RUSSIE. 259 AulTi le peuple y rcgardc-t-h1 comme un péché contre la pureté de manger du coq; il lui donne le nom de Pagan payen, parce qu'il eft polygame. Il croiroit aufti pécher contre le Saint-Efprit en mangeant un pigeon. Nous avons déjà parlé de la reflemblance des préjugés Se des fupcrftitions chez les différents peuples. Les Japonois ont pour le poiiïbn nommé Tm, le même rcfpcét que le peuple Rufle a pour le pigeon : ce poiftbn eft confacré à Sébls, Dieu de la Mer. Ils vénèrent aufti la Tortue Se le Tfuri> ou la Grue, qui panent pour des animaux d'heureux augure. Jamais un Japonois ne nomme une grue, fans y joindre le titre cïO-tfuri-Samaj qui lignifie Monfcigncur. Les habitans de la nouvelle Zélande regardent le bouvreuil, Certhia cincinnata , comme l'oifcau de la Divinité, &;c. Dans la cérémonie des fiançailles parmi le peuple, le père de la future époufe renonce a l'autorité paternelle, en préfentant à fon gendre un petit faifeeau de verges : c'eft ce qui a fait croire à Montefquieu, qu'une femme Rufle ne fe croyoit bien aimée de fon mari, que quand il la battoit fréquemment. Les pères Se mères ont fur leurs enfans la même autorité que les Loix Romaines accordoient à ces chefs de famille. Ainfi le petit faifeeau de verge prouve la tranfmiftion du droit paternel, Se rien de plus. Anciennement les Rufles fe marioient fans fe connoître, même de figure ; les filles &: les femmes vivoient a l'Afiatique, enfermées Se voilées. Tous les mariages fc faifoient par entremife. Pierrc-le-Grand défendit de marier perfonne , fans le confentement réciproque des deux parties, Se voulut qu'il fût permis de fc rendre vifite Se de fe parler, fix femaincs au moins avant le mariage. Avant lui, l'époux ne voyoit fa femme à vifage découvert, qu'après le Sacrement. Les belles n'y gagnoient pasa mais les laides y ont perdu beaucoup. Kk ij Les Prêtres Rufles fe marient; il cft même nécefiaire qu'ils foient maries, car on n'en reçoit point qui n'ait une femme légitime, ou qui ne fafle vœu d'en prendre une. Il doit, dit-on, la prendre vierge Se de mœurs exemplaires. Au cas que la femme meure, le Prêtre ne peut plus ni fc marier, ni continuer fes fonctions eccléftaftiques; mais il doit ou entrer dans un Couvent, ou devenir Prêtre régulier ( Jéromonach ) ; ou fe faire déconfàcrer, ôc enfuite reprendre une femme. Les ménagemens que ces Prêtres ont pour leurs époufes, a donné lieu au proverbe qui dit : » Qu'aucunes femmes, en Ruftic, ne font aufti bien traitées par » leurs maris, que les femmes des Popes ». Tous les Prêtres féculiers portent la barbe, des cheveux liftes ôc des habits longs. Ils ont de grands chapeaux a clabauds. Hors de l'Eglifc, ils ont une robe à larges manches, bleue ou brune. Le nombre des Popes, des Proto-Popes ( Archiprêtrcs) Se des DelTcrvans inférieurs, cft très-confidcrable : on l'évalue à 67833 perfonnes. Celui des Eglifcs ne feft pas moins; on en compte, dit-on, près de 1500 à Mofcou. On fonne fouvent les cloches; leur fon étant regardé .comme failant partie du fervice divin, jugez du nombre. Elles n'ont pas de battans dans l'intérieur, elles font fixées, Se on les frappe avec des battans détachés. Le grand nombre Se la continuité des vibrations de ces clocher, font caufe que le tonnerre tombe plus fréquemment à Mofcou qu'ailleurs. M. Bufch'mg, dans fa Géographie univcrfellc, compte en Ruftic 479 Couvcns de Moines, Se 74 Monaftèrcs de Rcligieufes; fans y comprendre les petits Cloîtres qui dépendent des plus grands^ parmi lcfquels il y a en a dix d'immédiats. Le même Auteur évalue le nombre des Moines a 7300 environ, Se celui des Rcligieufes à y300. Les mémoires que l'on a fournis à M. Bufching fur ces objets, n'étoient pas fans doute aufti exacts que peu ordinairement cet cftimablc Géographe : nous allons en donner la preuve, elle cft fans réplique. Il n'y a en Ruftic que 159 Couvcns de Religieux, qui ont à leur tête 58 Archimandrites fc 99 Prieurs, Tous les Moincs^qui fe trouvent dans les Sièges Epifcopaux fc dans les Monaftèrcs, font au nombre de 2.677. Les Monaftèrcs des femmes font fixés à 67, fc chaque Monaf-ter: a une Abbciïc. Le nombre total des Rcligieufes cft de 12.99. Ainfi le total des Moines fc des Moincftcs, n'eft que de 4100, y compris ceux qui font a leur tête. Les Prêtres &: les autres Eccléftaftiques attachés aux Couvcns des Rcligieufes, fc aux Cathédrales, font fixés au nombre de 15-35-. Il ya 336 perfonnes attachées aux Chancelleries des Sièges Epifcopaux, 148 Infpcdcurs fc Intcndans, 3833 Domeftiques pour fervir les Evêqucs fc les Couvcns. Cet état exact vient de l'Impératrice même. Le nombre des Moines fc des Moincftcs, cft beaucoup diminué depuis Pierre-le-Grand, qui défendit en 1711 de recevoir un Moine au-dcftbus de l'âge de 30 ans, fc une Rcligicufc au-deftous de yo fc même de 60 ans. Les Moines ne portent point leur nom de baptême; on leur donne ordinairement des noms Grecs, en obfcrvant que ces mêmes noms commencent toujours par la première lettre de chaque nom de baptême. Les Moines Ruffcs ont donc une hiérarchie comme les Moines Grecs. Les Abbés des Couvcns font appelles Archimandrites ; c'eft l'équivalent d'Abbé mîtré. Les Prieurs portent le nom âCIgoumes* fc une Abbcffe ou Prieure eft défignée par celui éCIgoumenia. Les Archevêques fc les Evêqucs font nommés Archierd : on leur donne de grands titres en leur parlant, tels que ceux d'Emincnce, de Très - Sainteté, fcc. Il y a 26" Diocèfes fc 27 Prélats. L'Archevêque de Mofcou a fous lui les Evêques de Réfan,' de Soufdal, de Roftof, de Colomna &; de Tvcr. Dans le Gouvernement de Pétcrsbourg, l'Archevêque de Novogorod a fous lui les Evêques de Plcskof &c d'Olonctz. Ceux deTchernigof de de Péréiflave reûortiftent de l'Archevêché de Kiof; de ceux de Viatka de de Pcrmic, de l'Archevêché de Kafan. Le Gouvernement d'Aftrakan n'a qu'un Evêquc. Dans celui de Sybérie, il y a un Archevêque. Dans celui d'Archangel, on compte l'Archevêque de Vologda, les Evêqucs de Kolmogorod ou d'Archangel de d'Ouftioug. Les Gouverncmens de Voronetz, de Smolcnsko, de Nigénei-Novogorod ou Novogorod inférieure , n'ont chacun qu'un Evêquc. L'Impératrice Catherine II a divifé tous les Diocèfes de fon Empire, en trois claffcs : ceux de Novogorod, de Moskou &c Pétersbourg font, par leur rang, de la première clafle. Les huit Diocèfes qui forment la féconde, font ceux de Kazan , d'Aftrakan, de Tobolsk, de Roftof, de Pleskof, de Kurtezk, de Rézan de de Tver. Les quinze Diocèfes compris dans la troiiième clafte, font ceux de Smolcnsko, de Nigcnei -Novogorod, de Biélogorod, de Surdal, de Vologda, de Kolumna, de Viatka, d'Archangel, d'Ouftioug, de Voronetz, de Jatoutzki, de Téréiaflave, de Kaftoma , de Volodimir de de Tambof. JlLve,qxje Russe en .>;:>■ HaSiér ordmatref. (rr,n>c t yu./m GOUVERNE ME N T Ecclésiastique de Russie^ Depuis Volodimir jufqua Pierre-le-Grand. Les Lecteurs ont vu comment Volodimir fe fit baptifer, abolit le Paganifmc ôc embrafla la Religion Grecque. Le Patriarche de Conftantinopic lui envoya Michel Syrus, furnommé Michel le Philofophe, qui eut le titre de Métropolite de Ruflic : il pafta fa vie en Apôtre, voyageant avec Volodimir, afin de convertir les Rufles. Après la mort de Syrus, le Patriarche Grec nomma Léon pour fucccffcur de ce premier Métropolite, Ôc deux Archevêques , dont l'un fut Joachim de Korfun pour le fiége de Novogorod, ôc Théodore Grczin pour celui de Roftof. A mefurc que le Chriftianifmc faifoit des progrès en Ruftic, le nombre des Archevêques augmentoit, ÔC fut porté a fept. A cette époque, les Grecs ôc les Rufles étoient encore unis à PEglife Romaine. JÉphraïm, neuvième Métropolite de Ruftic, reçut la Bulle d'Urbain II. Le quatorzième Métropolite fut nommé par le Clergé de Ruftic pour chef de fon Eglifc. Le Patriarche de Conftantinopic fe plaignit de cette ufurpation, ôc menaça même ce Clergé d'excommunication ; mais il s'appaifa, ôc confirma Clément. Il nomma après lui Conftantin ôc Jean. On confervé une lettre que ce dernier écrivit au Pape Alexandre III, comme une preuve qu'il reconnoiftbit le Pape pour chef univerfel de l'Eglifc. Jofeph de Nicéc, dix-neuvième Métropolite, réunit une grande partie des Ruffcs à PEglife Romaine. Sous Cyrille ôc Maxime, fes uicccflcurs, on ne regarda plus le Pape comme chef unique de l'Eglifc. Georges, Patriarche de Conftantinopic, transféra Maxime ci Volodimir, fc enfuite a Mofcou. Ce fut a peu prcsMans ce tems que le Grand-Duc de Lithuanie ordonna aux Ruffcs qui étoient dans fes États, d'élire un Métropolite, parce qu'il ne vouloir pas que celui de Ruftic eût aucun pouvoir fur le Clergé de fes États. Les Rulfcs de Lithuanie &: de Pologne fc conformèrent a cet ordre. Il y eut alors deux Métropolites en Ruftic, l'un Catholique Romain pour la partie foumife aux Polonois, fc l'autre de la Communion Grecque pour la grande Ruftic. Le trentième Métropolite fut Ifidorc, natif de Rome : il fut gagner l'eftimc fc l'amitié du Tzar Ivan Vaziliévitz II, qui le nomma a cette dignité. Cette nomination prouve que dès-lors oji n'étoit pas fcrupulcufcmcnt fournis au Patriarche de Conftantinopic. Ifidorc fe trouva au fameux Concile de Florence , qui avoit pour objet la réunion des deux Eglifcs. Il prit fur lui de ligner le confcntcmcnt de fon Clergé dans l'A&c de l'union de l'Eglifc de Ruftic avec celle de Rome. Malgré tous fes efforts, le Grand-Duc ne confirma point le Décret d'union, fc fa conduite irrita le Prince au point qu'il le fit enfermer dans un Couvent, d'où Ifidorc trouva le moyen de fortir par la fuite. Il alla a Rome, fc le Pape Eugène le fit Cardinal. Le Tzar convoqua le Clergé Ruffe pour élire un nouveau Métropolite. Le choix tomba fur Jouas ou Jonathan, Evêque dcRczan, l'un des plus zélés partiftms du Rite grec. Sous ce règne , les Ruffcs curent deux Légiflatcurs. Tandis qu'Ivan Vaziliévitz s'occupoit a donner des loix a fes fujets, je Métropolite Rufle fit publier les Canons fuivans. 1°, Dans un cas prefié, l'on peut baptifer les enfans fans Prêtre. i°. On ne doit point manger des animaux qui ont été tués par des oifeaux carnaciers ou par des bêtes féroces. 3°. Perfonne ne doit manger des animaux étouffés. HISTOIRE DE RUSSIE. &j 4°. Il eft défendu de manger de la viande pendant la Scptua-géfimc. 5°- Les Prêtres ne peuvent confacrer avec du pain azyme. 6°. Les Rufles peuvent communiquer avec les Catholiques, {Hais ils ne peuvent célébrer POftice divin avec eux. 7°. Les Rufles doivent rebaptifer les Catholiques Romains qui embraflent la Religion Grecque, parce que les Romains baptifent par effufton au lieu de baptifer par immerfion, ce qui rend leur baptême nul. 8°. On ne doit pas brûler les vieilles images, ni les vieilles tables fur lefqucllcs on a confacré : il faut les enterrer dans des jardins ou dans d'autres lieux écartés, afin qu'elles foient à l'abri de toute profanation. 9°. Si vous bâtîflez une maifon dans un lieu où il y a eu autrefois une Eglife, ayez toujours foin de taifter vuide le lieu où étoit l'Autel. io°. Lorfqu'un homme marié embrafte la vie religieufe , il fa femme le remarie à un autre, il peut entrer dans les Ordres facrés. 11°. La fille d'un Prince ne peut époufer un homme qui communie avec du pain azyme, Se qui mange des mets impurs. iz°. Les Prêtres peuvent fc couvrir en hiver de la peau des animaux qu'ils mangent. 130. Ceux qui ne fe font point confeftes, Se qui retiennent le bien d'autrui, ne doivent pas être admis a la communion. 140. Les Prêtres Se les Moines peuvent aftifter aux noces ; mais ils doivent fc retirer dans le tems des danfes, 150. Un Prêtre qui époufe une femme qui a déjà eu deux maris, eft déchu de la Prêtrife. Lorfqu'une mère veut faire baptifer fes enfans, s'ils font dans un âge trop tendre pour jeûner, elle doit le faire pour eux. Tome /. L 1 / 170. Un mari qui laiflc fa femme pour en époufer une autre, ne doit point être admis à la communion. Un homme qui époufe la femme d'un autre, doit fubir la même peine. 180. Un Prêtre eft obligé de racheter la femme lorfqu'elle cft en captivité chez les Infidèles, éV: de la reprendre pour femme, parce qu'elle n'eft pas complice des violences qu'on lui a faites. 190. Ceux qui vont commercer dans les pays qu'habitent les Catholiques Romains, ne doivent pas être privés de la communion : ils font feulement obligés de réciter des prières en forme de pénitence. 20°. On ne doit point donner à manger aux femmes dans les Couvcns. Le mariage doit être contracté dans l'Eglifc 6V: en public. Sous le Pontificat du Métropolite Jouas, l'Eglifc de Novogorod fe fépara de celle de Ruflie, pour l'élection d'un Archevêque: les uns avoient nommé Théophile, de la Communion Grecque, Se les autres Grégoire, de l'Eglifc Latine. Le dernier parti gagna a la fin le premier, au point que le peuple voulut même fc fouftrairc à la domination du Tzar, & prendre pour Souverain un Prince de Lithuanie : il étoit excité a la révolte par une femme de grande qualité, nommée Marpha, veuve d'un Pofadnik de Novogorod. Cette femme ambitieufe, fouplc, intrigante, poftedoit des biens Confidérables, &c s'étoit emparée de l'cfprit du peuple , pour féconder le projet qu'elle avoit formé d'époufer Michel, Grand-Duc de Lithuanie, Se de lui porter en dot la Principauté de Novogorod. Le Tzar, voyant que toutes les remontrances qu'il avoit faites, conjointement avec le Métropolite, aux habitans de Novogorod, étoient inutiles, envoya contre eux des troupes qui les firent bien-tôt rentrer dans le devoir. Le «tente-quatrième Métropolite fut Siméon, Abbé du Couvent de Saint-Serge. Ce Prélat ôc l'Archevêque de Novogorod portèrent un Décret, par lequel il cft défendu d'élever aux grandes dignités de l'Eglifc les Prêtres qui deviennent veufs, parce qu'ils font trop occupés de leurs affaires domeftiques, pour pouvoir Vaquer, comme ils le doivent, à celles de l'Eglifc. Le même Décret permet cependant de les employer aux moindres poftes de l'Eglifc, ôc de leur donner le quart des revenus dont leurs prédécefteurs jouiftoient. Ce retranchement rendoit la permiflion illufoirc ; car il réduit, pour ainfi dire , les Popes a l'aumône : aufti prennent-ils communément le parti de fe retirer dans un Couvent, pour y paffer le refte de leurs jours. Les deux mêmes Prélats défendirent que les Moines ôc les Rcligieufes habitâflent le même Couvent ; ils ordonnèrent fage-ment que les Moines auroient a l'avenir pour Supérieur, un Archimandrite, ôc les Rcligieufes, un Prêtre marié. Le trente-huitième Métropolite fut Makari ou Macaritis, Archevêque de Novogorod,, Prélat d'un mérite diftingué. Ce fut lui qui, dans un grand incendie de Mofcou , emporta a travers les flammes, l'Image de la Vierge, peinte par Pierre le Miraculeux, pluficurs manuferits Grecs, ôc les Livres facrés que Cyrille avoit apportés de Conftantinople. Vers le commencement de l'année 1588, fous le règne de Fédor Ivanovitz I, ôc fous le Pontificat de Job, quarante-troifième Métropolite, Jérémic , Patriarche de Conftantinopic, vint a Mofcou pour amafler de Pargenr, afin d'acheter la protection du Grand-Vifir, ôc de faire dépofer le Patriarche Mitriphan, qni avoit été élu èn fa place. Pour obtenir ce qu'il défiroit du Tzar, il chercha a mettre le Métropolite ôc le Clergé dans fes intérêts, ôc propofa à Job de le facrer Patriarche. Le Tzar y donna fon Ll ij confcntcment. Jérémic facra Job, Tan de J. C. 15S8. Depuis ce tems, les Patriarches de Ruflic ont été reconnus par ceux de? Conftantinopic, d'Alexandrie, d'Antiochc Se de Jérufalcm, Se ont joui des mêmes honneurs qu'eux. Cette époque eft peinte dans une grande partie des Eglifcs de cet Empire, fous le fymbole des cinq Sens, qui repréfentent i°. Conftantinopic, z°. Alexandrie, 3°. Antiochc, 40. Jérufalcm, y°. la Ruffie. Le nouveau Patriarche Rufle nomma des Métropolitains Se des Archevêques dans les principaux Sièges de l'Empire. Le Patriarche Job s'étant déclaré pour Boris Godounof, contre Pimpofteur Grifchka, irrita ce dernier, au point que celui-ci le dëpofa, lorfqu'il fut monté fur le trône en 1605. Ignace fut mis a la place de Job. La chronique Rufle affine qu'Ignace étoit catholique Romain. Il fut dépofé'a fon tour par Bafile Chomsky, Se relégué dans un Couvent. On propofa à Job de reprendre le Patriarchat j il fut affez grand pour refufer l'offre qu'on lui faifoir, Se affez fage pour aller chercher une félicité folide dans l'obfcu-tité de la retraite, ou il paffa le refte de fes jours Hcrmogène, Archevêque de Kàzan, fut le fuccefteur d'Ignace : il fit tous fes efforts pour appaifer le peuple qui s'étoit révolté contre Bafile Chouisky : on le dépofa, on l'enferma dans une cave où on le lailfa mourir de faim. Philarct Romanof, père de Michel, premier Tzar de la race de ce nom, fut élu à la place d'Hermogènc. Jofcph fuccéda a Philarct, Se Nikon fut le fuccefteur de Jofcph ; il cft célèbre dans l'Hiftoire de Ruftie. Il étoit de baffe extraction ; mais il avoit une ambition démefuréc. Il commença h étudier dans un âge affez avancé, fit traduire en langue Pviifle beaucoup de Livres Latins Se Grecs, par le moyen dcfqucls il parvint a connoître la police de la hiérarchie de TEglifc Romaine. 11 en introduiftt une grande partie dans l*Eshfe Rafle ^ se commença par tenter d'abolir l'ufage que l'on avoit toujours confervé , de faire confirmer le Patriarche de Ruffie par celui de Conftantinopic. Le Tzar Alexis qui régnoit alors, goûta fes raifons, fc lui promit de le féconder. En conféqucncc Nikon écrivit au Patriarche de Conftantinopic, qu'il avoit été appelle lui-même à la dignité de Patriarche de Ruftic, par le Saint-Efprit, fc qu'il ne croyoit pas qu'un Patriarche dût dépendre de l'autre. Il changea de titre, prit celui de Très-Saint. Ses prédécefteurs étoient appelles très-fanefifiés. Il augmenta le nombre des Archevêques fc Evêqucs, fonda quatre grands Couvcns, pour l'entretien dcfqucls il amaffa de grandes fommes. Il créa encore par la fuite quatre Métropolites, douze Archevêques, douze Evêqucs, douze Archimandrites, fc quantité d'autres Eccléfiaftiqucs entretenus par les aumônes COnfîdérablcs qu'il titoit de la Cour fc des riches particuliers. Il changea toutes les loix Eccléfiaftiqucs, les tourna a fon avantage, fous prétexte que les anciennes Traductions étoient remplies de fautes. Ce changement occafîonna des difputcs conft-dérablcs fc des fchifmcs dans lTglife de Ruftic. Les Roskolniki prirent naiflanec de-la, fc ils sopiniâtièrent tellement dans leurs erreurs, qu'on n'a jamais pu les leur faire abandonner. Il prétendoit que fa dignité lui donnoit le droit de ftéger dans le Sénat à côté du Tzar, fc de donner fa voix dans les affaires de Jufticc , ou lorfqu'il s'agiftbit d'établir de nouvelles Loix. Il s'autorifoit de l'exemple du Patriarche Philarct qui avoit joui de ces droits, fc avoit eu une infpc&ion générale fur l'Etat. Ce Prélat pouffa fes prétentions jufqu'à dire au Tzar qu'il ne lui convenoit pas de déclarer la guerre a fes voifins, ni de faire la paix avec eux fans confultcr fon Patriarche. «Prince, difoit-il, » mon devoir m'engage à veiller à votre falut fc a celui de toute » la nation. Je dois rendre compte à Dieu de toutes les ames »dc l'Etat, ôc je fuis en outre obligé d'aflifter le Tzar par mes » faints confeils ». On découvrit par la fuite que l'ambition Ôc l'orgueil n'étoient pas les feuls motifs qui l'cngagcoient à tenir un pareil langage. Il avoit reçu des fommes confidérablcs du Roi de Pologne, pour jetter le trouble ôc la divifion dans la Ruilic. Le Monarque ôc les Boyari, indignés contre l'ambitieux Prélat, rejettèrent fes prétentions avec horreur. On lui répondit que le Patriarche Philarct avoit été confulté dans les affaires temporelles, feulement parce qu'il étoit père ÔC tuteur du Tzar, ÔC qu'on n'avoit nullement eu égard en cela à fa dignité ; que d'ailleurs il avoit été Sénateur, qu'on l'avoit employé dans les affaires étrangères j qu'il avoit pluficurs fois fait la fonction d'Anv bafladeur j qu'ayant été à la Cour de Pologne en cette qualité, il avoit acquis des connoiflanecs qui le rendoient utile j qu'après lui, les Patriarches n'avoient jamais été confultés fur les affaires temporelles-, qu'aucun de fes prédéceffeurs ne l'avoit été. On finit par lui dire qu'on ne devoit point confier les intérêts de l'Etat à un Prêtre, dont les vues, à cet égard, étoient (ordinairement différentes de ce qu'elles dévoient être. Ces raifons ne firent aucun effet fur l'cfprit de Nikon ; fon ambition ôc fon audace s'irritoient par les obftaclcs. 11 publia qu'on n'avoit pas pour lui le rcfpcél qui lui étoit du j qu'on vouloit avilir la première dignité de l'Etat après celle ài\ Souverain \ qu'on ne cherchoit à l'écarter du Confeil, que pour n'avoir pas un Ccnfcur aufii éclairé que lui, ôc un homme aufïi zélé pour le peuple. Il employa toutes fortes de menaces, Se finit par excommunier pluficurs Boyari : il fit enfuite tons fes efforts pour exciter le peuple à la révolte : il y réunit d'autant plus facilement, que la famine défoloit les Rufles ôc caufoit un mécontentement général. Les efprits déjà excités à la révolte par la misère, écoutèrent facilement les confeils du Patriarche. Les habitans de Mofcou prirent les armes, forcèrent pluficurs maifons, pillèrent Se maflacrèrent ceux qui étoient dedans. On eut d'autant plus de peine à ramener les efprits, que les révoltés avoicnt pour Chef un homme de la plus grande importance. La Cour Se le Sénat furent fort embarraffés fur la conduite qifon devoit tenir avec ce Prélat ambitieux Se turbulent. On lui fit des offres avantageufes} mais il refufoit tout accommodement, Se vouloit qu'on lui accordât dans tout fon entier ce qu'il -demandoit. Pour le mettre a la raifon, le banniffement paroifibit la voie la plus courte : mais employer contre lui la violence, ç/auroit été fc mettre dans le cas d'exciter une révolte générale parmi le peuple : on iavoit d'ailleurs que le Patriarche avoit fu attirer dans fon parti un grand nombre de Sénateurs, qui n'auroient pas manqué de fe déclarer pour lui. On prit à la fin le parti d'avoir recours à un Synode général. Le Tzar Alexis fit à cet effet venir de Grèce, aux dépens de l'Etat, trois Patriarches, vingt-fept Archevêques, cent dix-fept Prélats, auxquels on joignit cent cinquante Eccléfiaftiqucs de PEglife de Ruftîe. Ce Synode fc tint en \66j. Ceux qui le compofoient, examinèrent les plaintes du Tzar contre fon Patriarche, Se après de mûres réflexions, ils décidèrent i°. que Nikon feroit dégradé de fa dignité, Se enfermé dans un Couvent, où il vivroit au pain Se a l'eau le refte de fes jours; i°. que le Tzar Se les Boyari aftifteroient dans la fuite a l'élection du Patriarche, Se que leurs voix y feroient comptées comme celle des Archevêques, des Evêqucs Se des Archimandrites j Se qu'au cas que- ce Prélat manquât au rcfpcét, qu'il devoit à fon Souverain , ou qu'il commît quelque faute feanda 1 en fc, il feroit jugé Se puni par le Tzar Se le Sénat j 30. que le Patriarche de Conftantinopic! ne feroit pas regardé comme le fcul Chef de l'Eglifc Grecque: qu'on ne lui rendroit aucun compte des revenus Ôc des décimes de l'Eglifc de Ruflic ; que le Tzar ne lui en accor-deroit qu'autant qu'il le jugeroit à propos j 40. qu'il ne*feroit permis a aucun particulier de vendre, de donner ou léguer fes biens aux Moines ou a d'autres Eccléfiaftiqucs ; j°. que le Patriarche n'auroit plus droit de créer de nouveaux Evêqucs, ou de faire de nouvelles fondations, fans le confentement du Tzar ôc du Sénat. Il cft inutile de faire remarquer au Lecteur la fagefle de ce décret. Nikon, obligé de fe conformer h la fentence qui avoit été prononcée contre lui, fe retira dans le Couvent de Voskréfcnski, qu'il avoit fait bâtir lui-même, Ôc y vécut encore dix ans. On fera voir dans la fuite que Nikon n'étoit pas aufti coupable que la chronique le fait ici. Jofcph fut élu Patriarche à fa place j il étoit alors Archevêque. Sa douceur ôc fa piété le firent aimer de tout le monde : les mêmes vertus attirèrent à fon fuccefteur la même confidération. Joachim, qui fuccéda à celui-ci, fc mêla des affaires de la Princefte Sophie, après la mort du Tzar Théodore III. Il fe conduifit cependant ft adroitement, qu'on ne connut fes intrigues qu'après fa mort. Ce Patriarche mourut fubitement. On aflùrc que voyant Pierre I tenir en main la fouverainc Puiffance, il eut peur d'être pénétré Ôc puni comme il le méritoit, Ôc qu'il s'empoifonna. Les intrigues de Joachim ayant été découvertes, firent faire réft-xion fur les troubles que fes prédécefteurs avoicnt excités dans l'Etat par leur trop grande autorité. On fentit cependant qu'il étoit indifpenfablcmcnt néceflaire d'en élire un autre; d'ailleurs Pierre étoit trop jeune pour s'y oppofer -• on craignoit en outre que la fuppreftion du Patriarchat ne fournit à la Princcffc Sophie HISTOIRE DE RUSSIE. 175 Sophie roccafion d'exciter de nouveaux troubles, ôc qu'elle ne publiât qu'on vouloit réunir l'Eglifc Grecque à l'Eglifc Romaine, ÔC fe foumettre a l'autorité du Pape. Adrien, Métropolite de Kazan, fut élu d'une voix unanime. C'étoit un cfprit foible, incapable d'aucune prétention, plus incapable encore de remplir fes devoirs : il buvoit fans cefte, Ôc on ne le voyoit jamais qu'ivre. Il mourut près de Narva. Le Clergé fongea à lui chercher un fuccefteur ; mais Pierre I étoit occupé par les guerres qu'il avoit a foutenir contre le Roi de Suède : il ne put donner a cette afrairc toute l'attention qu'elle méritoit ; il différa l'élection jufqu'en 1719. Alors il fît connoître fes intentions par un Manifeftc, qui portoit qu'a la place d'un Patriarche, on établiroit, poungouverner PEglife de Rulîie, un Synode perpétuel, fondé fur des règlemens folides, muni d'inftmotions fuffifantes pour tous les cas qui pour-roient arriver. Cet établilTement eut lieu quelque tems après ; ôc les règlemens publiés à cet effet ont été traduits en Allemand, Ôc imprimés à Dantzick. Le Synode ou Collège Eccléfiaftiquc de Ruffie cft compofé d'un Préfident : le Souverain s'eft réfervé cette dignité pour lui-même; d'un Vice-Préfidcnt, qui eft un Archevêque : pour remplir cette dignité, le Synode Ôc le Sénat préfentent chacun un fujet : le Prince choifit celui qui lui paroît le plus capable de la remplir; de trois Confeillcrs-Evêques; de fix Archimandrites, en qualité d'Aflcffcurs. Lorfqu'il vaque une place de Confeiller ou d'Aflef-feur, le Synode nomme feul deux perfonnes, ôc le Souverain choifit celle qui lui convient. Il y a encore dans ce Synode des places qui font occupées par des Laïques, comme celle de Procureur-Général, de premier Secrétaire, ôc d'autres Secrétaires fubaltcrncs : leurs fondions font détaillées fort au long dans le règlement publié par Pierre I. Tome I. Mm Lorfqu'il cft qucftion d'une affaire importante, on la porte devant le Souverain ôc dans le Sénat, où, dans un cas pareil, le Synode fe rend en corps, ôc fiége au-deffous des Sénateurs. Le Synode a fon Bureau de Jufticc, fa Chambre des Finances, ôc un Bureau d'infpc&ion fur les Ecoles Ôc fur l'imprimerie. Le précis que nous venons de donner, fufht pour faire connoître l'Hiftoire Ecclcfiaftique de Ruftic ; mais comme nous ne reviendrons plus fur cette matière dans le cours de cet Ouvrage, nous penfons devoir inférer ici trois pièces eftentielies qui ont avec elle des rapports directs, ôc qui en font inféparables. La première cft le Mémoire préfenté a Pierrc-le-Grand, par les Docteurs de Sorbonne, pour la réunion de l'Eglifc Rufle à l'Eglifc Gallicane : nous indiquerons enfuite la véritable caufe qui empêcha cette réunion, que le Monarque Rufle avoit fort à cœur. La féconde eft l'Oukaz de cet Empereur, concernant la réforme des Moines ; Oukaz qui n'a pas été publié en Ruftic, n'ayant été ftgné que peu de jours avant la mort de Pierre I. La troifîèmc cft l'Oukaz de Catherine II, du 16 Février 1764, qui a force de loi dans fon Empire, ôc qui a fixé irrévocablement le fort temporel des Moines ôc des Rcligieufes, ÔC la conduite morale qu'ils doivent obfervcr. Ces pièces authentiques font intéreflantes ; nous les croyons dignes de la curioftté des Lecteurs : notre défir le plus vif cft de la fatisfairc fur tous les points. MÉMOIRE Préférai a Pierre I par les Docteurs de S'orbonne, pendant fon féjour à Paris. L'Apôtre St. Paul nous a particulièrement recommandé d'être attentifs à garder l'unité de l'cfprit dans le lieu de la paix, parce qu'il n'y a qu'un Dieu, un Seigneur, une Eoi Ôc un Baptême. Il cft d'autant plus aifé de ramener l'Eglifc Ruflienne à cette unité, &: de la réconcilier avec nous, qu'elle n'y apporte pas les mêmes obftacles que nous avons la douleur de trouver pour la réunion ejes Proteftans ôc des autres fe&es de l'Orient. L'Eglife Ruflienne reconnoît avec nous l'unité de Dieu ôc la confubftantialité des trois Perfonnes de la Sainte-Trinité, ôc elle rejette les blafphêmes des anciens Ôc des nouveaux Ariens. Elle admet avec nous tous les dogmes que Dieu nous a révélés fur f union hypoftatique, Ôc fur la diftinction des deux natures en Jéfus-Chrift. Elle fait profcftlon de croire avec nous tout ce que la Foi Catholique enfeigne fur le péché originel , fur la rédemption par Jéfus-Chrift, ôc fur la néceflité de la grâce pour tous les actes de piété, fans aucune diftinction. Elle confefte avec nous que Jéfus-Chrift a inftitué dans fon Eglife fept Sacremens ; que dans le facrificc non fangîant de l'Autel, le pain ôc le vin font changés fubftanticllcmcnt au corps ôc au fang de Jéfus-Chrift; ôc le reconnoiflant réellement préfent dans l'Euchariftic, elle lui rend le culte fuprême de PAdoration. Comme nous, elle honore ôc invoque la bicnhcurcufc Vierge, Mère de Dieu, ÔC les Saints qui régnent dans le Ciel : elle a pour leurs Reliques la même vénération que nous, ôe rend à leurs Mm ij Images un culte qui fe rapporte à ceux dont elles font la rcflcni-blancc. Les Rufles font comme nous des prières, des aumônes, Ôc offrent des facrifkes pour les fidèles qui font morts dans la paix Ôc la communion de l'Eglifc, Ôc croient, fans aucun doute, que leurs ames en peuvent être foulagées, lorfqu'il leur refle encore quelque chofe à expier pour fatisfaire a la Juflice divine. Ils reconnoiflent avec nous que l'Eglifc a reçu de Jéfus- Chrift le pouvoir de faire les loix auxquelles tous les fidèles font obligés : telle cft la loi du jeune ôc de l'abftincncc en certain tems. Enfin, pour ne pas entrer dans un plus grand détail, les Ruffcs admettent ôc rcfpcéfent avec nous, comme règles infaillibles de la Foi, les divines Ecritures infpirées de Dieu ôc la Tradition de PEglife : ils reconnoiflent comme nous que l'Eglifc cft une, viftblc , Catholique ; qu'elle a l'autorité de juger fouverainement Ôc infailliblement les conteftations qui s'élèvent fur la foi ; Ôc qu'enfin hors de cette Eglifc une, fainte, Catholique Ôc Apofto-liquc, il n'y a point de falut a cfpércr. Mais s'il n'y a de falut que pour ceux qui confervent cette unité, comme toutes les Ecritures ôc la Tradition nous Pen-feignent; fi l'Apôtre faint Paul ne fait pas difficulté de mettre les fchifmcs au nombre des péchés griefs, dont on ne peut fe rendre coupable fans s'exclure foi-même du Royaume des Cieux, quel doit être le zèle Ôc l'ardeur des Chrétiens pour établir entre eux une entière concorde; ôc que ne doivent-ils pas faire pour lever au plus tôt les obftaclcs qui pourroient empêcher un fi £jrand bien* Et quels feroient-ils donc ces obftacles qui pourroient empêcher l'union de VEglife de Ruflic avec l'Eglifc Romaine, ôc priver la Chrétienté d'un avantage qu'elle eftime très-grand, ôc qu'elle déftre depuis long-temps? Scroit-cc quelques points de difeipline? Mais la difeipline peut être différente dans les différentes parties de l'Eglifc, fans que l'unité en foit altérée. Il y a, die faint Firmilicn, lettre jf, diverfes pratiques dans pluficurs Provinces , fclon la diverfité des pays &: du caractère des peuples, faflS que pour cela on fe foit jamais féparé de la communion &: de l'unité de l'Eglifc Catholique. Saint Auguftin traite la même chofe plus au long. Il n'y a, dit ce Père, Lettre 36 à Caful, qu'une feule foi qui anime tous les membres de PEglife Catholique; & les diverfes pratiques dont on fc fert pour la manifcltcr au-dchors, ne blcflcnt point cette unité : car toute la beauté de la Fille du Roi confine dans l'intérieur , &: les différens ufages qui s'obfcrvcnt, peuvent être regardés comme fon vêtement. D'où vient qu'il cft dit au même endroit qu'elle cft parée de franges d'or &c revêtue d'une robe de différentes couleurs ? Mais cette robe, qui doit être variée par les nuances des diverfes pratiques, ne doit pas être déchirée par les diftentions & les difputes. Et certes, perfonne ne peut nier qu'avant les rems infortunés de Çcerularius , les Eglifcs d'Orient &c d'Occident ne fuftent unies par les liens d'une même Communion, quoique les Rits fuftent différens. Il eft même aifé de voir que parmi les Latins, chaque Eglife a fes coutumes, fclon la diverfité des lieux. Bien plus, ceux des Grecs qui fc font réunis avec nous, vivent félon leurs nfages. Rien n'empêchera donc que PEglife de Ruftîe ne puifte retenir fa difeipline ; &: ainfi elle pourra confacrer avec du pain levé, pourvu qu'elle ne défapprouve point l'ufage contraire où font les Latins, & qu'elle reconnoifte la validité de la confécration qui fe fait avec du pain fans levain, ainfi que l'ont reconnu Théophilaéte, Dcmétrius, Comathcnus, Jean, Evêquc de Chypre, Rarlaam, Grégoire Protofynccllc, &: tant d'autres recommail-dables parmi les Grecs, par leur caractère ôc par leur conduite fage ôc modérée. L'Eglifc de Ruflic ne doit pas craindre non plus que le Pape entreprît d'abolir fes autres ufages, comme nous ne croyons pas nous-mêmes qu'il abolilfe ceux de l'Eglifc Gallicane, Se nous prétendons même qu'il n'en a pas le pouvoir. Se trouvera-t-i* dans la Hiérarchie de PEglife, ou dans le Gouvernement, quelque obiTaclc qui empêche ou qui retarde Punion fi défïrable des deux Eglifcs > C'eft peut-être là en effet ce qui fait le plus de peine aux Ruffcs, Se qui les éloigne davantage de cette réconciliation. Néanmoins, les principales difficultés fur ce point tomberont d'elles-mêmes, pourvu qu'on l'expofc avec toute la netteté ôc la droiture poflibles. D'abord nous enfeignons que les Evêqucs font, par l'inftitution de Dieu, les fuccefleurs des Apôtres ôc les Vicaires de Jéfus-Chrift ; que l'Evêquc de Rome, qui eft le fuccefteur légitime de St. Pierre, cft aufti, de droit divin, le premier des Evêqucs ôc le premier Vicaire de Jéfus-Chrift, ôc qu'en cette qualité il cft le centre de l'unité Ôc le lien vifible de la Communion. C'eft ce qui a fait dire à St. Irénée que le Siège Apoftoliquc de 1 Evêquc de Rome a une primauté plus puiflantc que chacun des autres fiéges en particulier , afin de veiller dans toute l'Eglifc a l'exacte obfcrvation de la Foi Ôc au maintien de l'unité, ainfi que l'enfeigne S. Cyprien. Cette primauté de l'Evêquc de Rome, qui cft fondée fur les paroles de l'Evangile ÔC fur la Tradition des premiers ftèclcs de l'Eglifc , a été reconnue par les huit premiers Conciles généraux, que l'Eglifc de Ruftic reçoit, ôc dont clic rcfpcctc l'autorité. Voila la feule chofe que nous faifons profeftion de croire d'une foi unanime clans l'Eglifc univcrfelle, touchant la primauté du Pape Quant aux autres points fur lefqucls on ne trouve pas le HISTOIRE DE RUSSIE. 27? même concert entre les Catholiques, ce ne font point des dogmes qui foient compris dans la règle de foi, comme fa reconnu le Pape Innocent XI, en approuvant folemncllement le célèbre Ouvrage qifa compofé un de nos plus illuftres Evêqucs (1), pour expofer la foi de l'Eglifc Catholique contre les faunes imputations Ôc les calomnies des Protcftans. En effet, l'Eglifc Gallicane enfeigne que le Pape ne doit point fc fervir de l'autorité qu'il a dans toute l'Eglifc, Se fur chaque Evêquc en particulier, de fon propre mouvement, ôc d'une manière arbitraire ; mais que l'ufage de cette autorité doit être réglé félon les faints Canons, di&és par l'Efprit de Dieu, ôc confacrés par le refpect des premiers ficelés ; que la fouveraine Puiftance a été immédiatement accordée de Dieu au Corps des Evêqucs, auquel le Pape cft obligé lui-même d'obéir dans ce qui regarde la Foi, l'extinction du fchifmc ôc la réformation de PEglife : doctrine expicftcmcnt définie par nos Conciles Œcuméniques de Conftance, de Bâlc} folemncllement reconnue ôc autoriféc par le Clergé de France, ôc conftamment défendue par les Théologiens de Paris. De plus, nous tenons que le Jugement de l'Evêquc de Rome n'eft point une règle infaillible de la Foi, a moins qu'il ne foit confirmé par celui de l'Eglifc univerfcllc; ôc que le Pape n'ayant qu'un pouvoir purement fpiritucl, n'a reçu de Jéfus-Chrift aucun droit, ni directement, ni indirectement fur le temporel des Rois, ôc qu'il ne peut, fous aucun prétexte, même de Religion, dif-penfer les fujets d'un Prince de l'obéiflancc qu'ils lui doivent, ni les dégager du ferment de fidélité. Or, l'Eglifc de Rome n'ignore point que nous tenons ôc que nous enfeignons cette Doctrine j ôc s'il y a des Théologiens qui (1) m. Bofluct, Evêquc de Mcaux. zSo HISTOIRE DE RUSSIE, pcnfent différemment* & qui donnent plus d'étendue aux droits du Pontife Romain ; comme cette diverfité de fentimens ne touche point le dogme de la Primauté, nous ne rompons point avec eux, ni eux avec nous; Ôc nous demeurons unis par les liens d'une feule &: même communion. Enfin nous ajoutons que toute l'autorité que le Pape exerce fclon le droit nouveau, foit pour élire les Evêqucs, foit pour confirmer les élections, foit même pour les difpcnfcs, ne lui appartient que par les conceflions de PEglife, ou par les concordats qu'il a faits avec les Rois, ou enfin à caufe de fa dignité Fatriarchalc, de forte que cette autorité n'aura point lieu par rapport aux Eglifes oit elle n'aura point été introduite; ôc nous ne voyons pas qu'il ait été propofé aux Grecs de s'y foumettre, quand il s'eft agi de concilier PEglife Grecque avec PEglife Latine. Qu'eft-cc donc qui pourroit empêcher les Ruffcs de fe réunir avec PEglife Latine? feroit-ce leur fentiment fur la procefiion du Saint-Efprit. Mais il ne fera pas difficile de s'accorder encore fur ce point, pourvu qu'on ait véritablement envie de finir les difputcs, ôc non point de les prolonger. Premièrement, PEglife de Ruflic fait profefiion de croire que le Saint-Efprit procède du Père par lelFils; Ôc PEglife Latine ; que le Saint-Efprit procède du Père ôc du Fils. Or ces deux façons de parler ont été employées par des Pères dont l'autorité cft également reconnue &: refpcftée dans les deux Eglifcs; car faint Bafile-le-Grand ôc faint Grégoire le Théologien, obfcrvent que ces deux propofl lions, du ÔC par, lignifient la même chofe. C'eft pourquoi les Théologiens les plus illuftres enfeignent que CCS deux manières de parler, le Saint-Efprit procède du Père ' par le Fis, OU le Saint-Efprit procède du Père & du Fils, fignifient la même chofe. Cat, quel eft le fens de cette expreflion : le Saint-Efprit procède du Père par le Fils) cela fignific-1 -il, comme prétendent HISTOIRE DE RUSSIE. 181 prétendent quelques Grecs peu amateurs de la paix, que le Saint-Efprit procède du Père, &: que le Père Se le Fils font d'une même fubftancc, Mais fi c'eft-là l'unique fens de cette expreftion, l'on pourra dire, par la même raifon, que le Fils procède du Père, Se que le Père Se le Saint-Efprit font dune même fubftancc. Cependant il n'y a perfonne parmi les Grecs qui ait dit que le Fils procédoit du Père par le Saint-Efprit. \{ faut donc entendre, dans un fens plus étendu, ce que nous lifons dans les Ecrits des faints Pères, que le Saint-Efprit procède du Père par le Fils ; Se ce fens cft, que non-fculemcnt le Père Se le Fils font d'une même fubftancc, mais aufti que l'une &; l'autre perfonne font un feul Se même principe, Se que le Saint-Efprit procède de tous les deux, comme dit faint Auguftin, Traité ^5? fur faint Jean. Quoique le Fils tienne du Père , de ce que le Saint-Efprit procède de lui} comme il procède du Père; à peu-près comme fi LUI flambeau communique fa lumière à un autre, Se que tous deux cnfcmble la communiquent à un autre. C'eft la comparaifon de faint Grégoire de Nice, Liv. I, contre Eunomius. Alors on peut dire que ce troifième flambeau, non-feulement a reçu fa lumière immédiatement du premier, mais encore qu'il l'a reçue du premier par le fécond. Or voilà précifément ce qu'entend l'Eglifc, lorfqu'cllc dit dans le Symbole que le Saint-Efprit procède du Père àe du Fils. Ainfi ces deux manières de parler, à les bien prendre, reviennent entièrement au même. En fécond lieu, fi l'Eglifc Latine dit que le Saint-Efprit procède du Père Se du Fils, clic tient cette façon de parler des Pères Se des Conciles. C'eft ainfi que s'en explique faint Epiplvanc, Liv. H, contre les Héréfies : » le Saint-Efprit eft toujours avec le Père » Se le Fils, non comme frère du Père, ou comme engendré ou »çréé par le Père, ou comme frère du Fils, ni enfin comme » petit-fils du Père, mais comme procédant du Père, Se recevant Tome I. N il »j du Fils. Il n'eft point étranger au Père &r au Fils, mais il cft 53 du Père ôc du Fils, étant de la même fubftance ôc de la même >j Divinité que le Père &: le Fils c*. Saint Cyrille d'Alexandrie dit la même chofe dans fa Lettre Synodiquc, écrite en fon nom ôc au nom du Concile à Neftorius ; ôc il établit fi bien ce dogme dans fes derniers Ecrits, qu'il cft impoftible de dire qu'il s'en foit jamais écarté. Et fi nous ne craignions de rendre cet Ecrit trop long, il nous feroit facile de prouver que faint Athanafe le grand, faint Bafile, faint Dydime, ôc les autres Pères de l'Eglifc d'Orient, font du même fentiment. Les Ruffcs favent, a n'en point douter, que le grand faint Hilairc, faint Ambroife, faint Auguftin, faint Léon, Ôc tous les autres Pères Latins ont enfeigné la même chofe. Pourquoi l'Eglifc de Ruftic rcjettcroit-clle la communion des Latins, puisqu'ils ne profeffent que ce qu'ils ont appris des Pères qui font rcfpcétés des deux Eglifes, ôc qui ont même été approuvés par l'autorité des Conciles oecuméniques? Peut-on trouver mauvais que nous profeflîons de bouche, ce que nous croyons intérieurement? fur-tout PEglife Latine ne trouvant pas mauvais que les Grecs qui reviennent à l'unité, Ôc qui profeffent avec elle la même doctrine fur cet article, récitent le Symbole fclon leur rit, fans ajouter la particule fdioque} ôc du fils. En troifième lieu, ce n'eft point la le fujet qui a féparé les Grecs d'avec les Latins. Il n'eft fait aucune mention de la proceftion du Saint-Efprit dans la Lettre de Michel Ccerularius, ôc de Léon d'Acride, ni dans celle de Léon IX. Pierre, Patriarche d'Antioche, dans fa Lettre à Dominique de Grade, ne dit pas non plus que ce point ait été la première caufe du divorce. Bien plus, il afturc que l'unique erreur que Michel Ccerularius reprochoit aux Latins, regardoit les azymes cm le pain fans levain. En effet, Michel Ccerularius, Patriarche de Conftantinopic, Se le premier auteur de ce fchifme, ne reproche aux Latins que leur ufage de confacrer avec du pain azyme , & de ne point chanter Allduia au tems du Carême, Se quelques autres points de ce genre. Mais que ces accuiations font frivoles ! Que ces prétextes de rupture font légers ! Cependant Ccerularius, fur cet unique fondement, fans examen, fans entendre les Parties, fans obferver aucune forme judiciaire, tout fcul avec un petit nombre d'Evêqucs de fon Patriarchat, ne fit pas difficulté de faire fermer les Eglifes des Latins, Se de féparcr de la Communion Ecclé-fiaftique , le Pape Se tout l'Occident qui fuivoit avec lui la même difeipline. C'eft ce que Léon IX lui reproche fans aucune aigreur, en lui remettant devant les yeux la tendreffe de cette véritable Mère, dont il eft dit dans l'Hiftoire de Salomon, que les entrailles furent émues , Se qu'elle ne put confentir qu'on divifat fon Enfant. Enfuite il ajoute que les variétés de la difeipline ne peuvent nuire au falut des fidèles, lorfqu'ils font animés d'une même foi, qui, opérant par la charité tout le bien qu'elle peut, les unit tous à un même Dieu. Telle fut l'origine de la féparation des Grecs, Se par conféquent des Ruftes ; Se il y faut faire une très-grande attention : car, pour bien juger de la divifion qui cft à préfent entre les Grecs Se les Latins, il faut remonter jufqu'au tems ou elle a pris naiflanec. C'eft depuis ces premiers tems que la trifteffe s'eft emparée de nos cœurs, Se que nous ne ccflbns de gémir à la vue du danger où. fe trouvent nos frères. Au refte, fans rapporter ici tout ce que PEglife Latine a mis en œuvre pour éteindre un fchifme auquel elle n'avoit point eu de part, nous nous contentons de dire qu'elle n'a rien tant défiré que l'union, ni tmt dètefté que le fchifme. N h ij Saint Cypricn Se faint Firmilien , malgré les grands démêlés qu'ils ont eus avec l'Eglifc de Rome, nous ont recommandé avec foin d'avoir en horreur tout ce qui pourroit nous porter à rejetter fa Communion. Quel cft l'homme , dit le premier, (Livre de l'unité de l'Eglifc) fi furieufement porté à la difeorde , qu'il cfpcrc ou qu'il ofe entreprendre de divifer l'unité de Dieu, la robe du Seigneur, l'Eglifc de Jéfus-Chrift? 11 nous enfeigne lui-même dans fon Evangile, qu'il n'y aura qu'un troupeau, qu'un Paftcur ; Se pApctrc faint Paul emploie les prières Se les exhortations pour nous enfeigner la même vérité. Je vous conjure, dit-il, mes frères, par le nom de Jéfus-Chrift notre Seigneur, d'avoir tous un même langage, Se de ne point fouffrir parmi vous de divi-lions ni de fchifmcs. A des paroles fi remplies de charité, nous n'avons rien a ajouter que la tendre exhortation d'un Grec moderne nommé Théorien. Après avoir reconnu que la confécration cft également bonne 8e légitime, foit qu'on fe ferve de pain azyme ou de pain levé, Se que tous les Latins qu'il a vus en conviennent, il adrciTe les paroles fuivantes aux Grecs Se à tous ceux de fa Communion, dans une lettre écrite pour les Prêtres qui habitent les montagnes. » Nous vous exhortons, fur toutes chofes, d'éviter les contefta-»> tions Se les difputes; car ce n'eft point là notre coutume, ni » celle de l'Eglifc Mais l'cfprit de l'Eglife Se le nôtre eft de garder » la paix avec tous, en pofledant Jéfus-Chrift, qui eft lui-même » la paix, Se qui réunit deux chofes en une. Aimea donc les ïî Latins comme vos frères ; car leurs fentimens font conformes » à la Foi «. Nous ne pouvons finir cet Ecrit, que le prompt départ de Sa Majcfté Czaricnne nous oblige de compofer à la hâte, fans adrefler des voeux redoublés au fouverain Seigneur du ciel & de la terre, pour l'heureux voyage de cet angufte Prince, afin qu'après s'être fait tant d'honneur en rétabliffant la fplendcnr de fon Empire, il mette le comble à fa gloire en Soumettant fes Etats à la Religion Catholique, 6c en augmentant le royaume de Jéfus-Chrift, par qui il règne fi gloricufement. Que ce Prince foit un nouveau Cyrus, femblablc à celui dont Dieu fc fervit autrefois dans fa miféricorde, comme dit le Prophète; qu'il ramène heu-reufement fes peuples à la lumière de la vérité, 6c qu'il leur procure le bien de la paix 6c de la concorde ; qu'il renverfe le mur de divifion, 6c qu'il fafle cefter ces anciennes inimitiés qui étoient entre les deux Eglifes, afin qu'il n'y ait plus qu'un peuple fidèle, comme il n'y a qu'une Eglifc 6c qu'une Religion. Cette piété 6c cet amour pour la Foi le mettront au-deffus de fes Ancêtres , bien plus que fes autres qualités héroïques ; 6c l'autorité Suprême dont il eft revêtu, 6c qu'il ne fait pas moins rcfpecter par fes rares vertus, que par l'appareil de la Majefté Royale, ne fera jamais plus ferme 6c plus inféparablc que lorfqu'il l'emploiera pour la caufe de Dieu, comme fon Serviteur, 6c qu'il la confa-crera au rétabliflement 6c au maintien de PEglife, comme Son fils. Fait dans la MaiSon de Sorbonne, le 17 Juin 1717. Louis Habert, Prêtre, Do&cur en Théologie de la Société de Sorbonne. Jacques-Christophe Briquet, Prêtre, Docteur en Théologie de la Société de Sorbonne. Joseph Lambert, Prêtre, Docteur en Théologie. Antoine Lemoine , Prêtre, Docteur en Théologie de la Société de Sorbonne. Louis Coukcier, Prêtre, Docteur en Théologie. Jean-Baptiste de Ruel, Prêtre, Docteur en Théologie delà Société de Sorbonne. Guillaume de Lamare, Prêtre, Docteur en Théologie, François-Pierre de Beyne, Prêtre, Docteur en Théologie.1 Etienne Dubourg, Prêtre, Docteur en Théologie. Erançois-Hyacinte de Lan, Prêtre Ôc Docteur en Théologie. François Salmon, Prêtre, Docteur en Théologie. Laurent-François Boursier, Prêtre, Docteur en Théologie. Ce fut lui qui rédigea le Mémoire, qni fut dreffé en un jour, les matières ayant été partagées entre pluficurs Docteurs, dont l'un travailla fur la Primauté du Pape, fautrc fur la Pïoccnton du Saint-Efprit. Antoine de la Chas saigne, Prêtre, Docteur en Théologie. Vincent-Charles-Antoine de Belloy de Franciere, Prêtre, Docteur en Théologie. Barthelemi de la Fleutrie, Prêtre, Docteur en Théologie. Noël-Antoine Lefevre, Prêtre, Docteur en Théologie. Charles-Antoine Touvenot, Prêtre, Docteur en Théologie. Edmond Maruel, Prêtre, Docteur en Théologie. Nous, François Vivant, Prêtre, Docteur en Théologie de la Faculté de Paris &: de la Société de Sorbonne, Chancelier de PEglife ôc Vicaire-Général de Son Eminence Monfeigncur le Cardinal de Noaillcs, Archevêque de Paris, certifions que l'Acte écrit cfdeffus, où fe trouve expofée la Doctrine Catholique fur les articles qu'il concerne, eft fouferit de la propre main de ceux dont les noms fe lifent à la fin dudit Acte, ôc qu'ils font tous Prêtres ôc Docteurs en Théologie de la Faculté de Paris ôc de la Société de Sorbonne, ôc qu'on peut ÔC doit ajouter foi à leur témoignage. Donné à Paris, dans le Palais Archiépifcopal, qui cft le lieu de notre demeure : figné de notre main ôc de celle de notre Secrétaire, ôc fcellé de notre fecau ôc de celui de l'Eglifc Métropolitaine de Notre-Dame de Paris, le 15» du mois de Juillet, Pan de grâce 1717. François Vivant, Chancelier de Paris. Pierre I, ayant reçu ce Mémoire, fit faire aux Doétcurs de Sorbonne un compliment fort obligeant par le Maréchal deTcfie, que le Roi lui avoit donné pour Paccompagncr pendant fon féjour en France. Sa Majefté Czarienne leur témoigna qu'il étoit fort content de.leur Mémoire; &, comme il avoit fort à cceur la réunion , il le communiqua aux Evêques qui allèrent le faluer à fon arrivée a Saint-Pétersbourg, & leur ordonna d'y répondre. Ils lui obéirent, mais d'une manière fort abrégée. Leur Lettre eft datée de Pétersbourg, le iy Juin 1718 vieux ftyle, ce qui répond au 4 de Juin même année. Les Evêques de Ruftie , qui étoient au nombre de trois, difent dans leur réponfe, que, pour traiter une affaire de cette importance, il eft néceftairc qu'ils confultcnt les Evêques Grecs avec lcfquels ils font unis, Se principalement les quatre Patriarches de l'Orient ; qu'il eft encore néceftairc de tenir un Concile général, ou du moins des Conférences autorifées par les deux Eglifcs j que les Théologiens pourront agiter de part Se d'autre les queftions préliminaires. On voit par-là que ces Evêques fe conformoient aux ordres du Monarque de Ruftie, parce qu'ils n'ofoient lui réfifter; mais ils fe réfervoient la liberté d'arrêter l'union, Se y mettoient divers obftacles. Leur Lettre étoit écrite en latin : Pierre I l'envoya au Roi, qui en fit remettre une copie au Cardinal de Noaillcs, Archevêque de Paris Se Provifeur de Sorbonne. On dit que les Evêqucs de Ruftie firent d'autres réponfes au Mémoire des Docteurs de Sorbonne; mais d'un ftyle emphatique, fuivant le génie des Grecs. On ajoute qu'un d'entre eux, qui fut depuis Archevêque de Novogorod, Se Préfidcnt du Synode, travailla à l'Ouvrage qui a été publié fous le nom de Jean-François Budéc, Luthérien. Un fait très - certain, c'eft que Pierre I défiroit d'autant plus la réunion, que par ce moyen il fe licroit davantage avec les Princes de l'Europe. Les Ambaffadeurs des différentes Cours lui avoient fait connoître l'importance du rôle qu'il pouvoit jouer, & il avoit à coeur le refus confiant que Louis XIV avoit fait d'entrer en correfpondance ou de faire quelque traité avec lui. Ce double motif le détermina fans doute à en conclure un avec le Duc Régent. Cette anecdote intéreffante cil digne de l'attention du Lecteur. Le Trône d'Efpagne appartenoit de droit au Duc d'Orléans, au défaut des enfans du Dauphin. Déjà il avoit pris des mefurcs pour difputcr à l'Archiduc le feeptre, au moment qu'il échap-peroit à Philippe V, lorfque la Princcffc des Urfins les pénétra, &: les préfenta à Louis XIV tk au Roi. d'Efpagne, fous la forme de la plus odieufe confpiration (i). On fait que le fouvenir de ce projet contribua beaucoup aux arrangemens que prit Louis XIV, avant fa mort, pour priver le Duc d'Orléans de la Régence. Ces arrangemens furent inutiles. Le Parlement la lui déféra , après avoir cafte le teftament du Monarque qui la lui cnlcvoit. Alors le Duc s'unit étroitement avec l'Angleterre, ck rompit ouvertement avec l'Efpagne. Le Cardinal Albcroni, Miniftre de Philippe V, redoutoit le vainqueur de Lérida , recueil des plus grands Capitaines ; ce Miniftre excita des féditions en France, pour donner à fon Maître la Régence d'une Monarchie où il ne pouvoit régner. La confpiration étoit prête d'éclater, lorfqu'clle fut découverte; elle devint inutile dès qu'elle fut connue. Le Duc d'Orléans pardonna à tous les complices avec une clémence digne du petit-fils de Henri IV, mais il ne pardonna point aux auteurs de la fédition. Réfolu de s'en venger un jour, il fit un traité avec Pierre I, dont (i) Voyez les Mémoires du règne de Louis XIV, & le nouveau Diaionnaire hilto-ricjuc, Tome IV, à l'article de Philippe XXIL l'exécution H ISTOIRE DE RUSSIE. 189 l'exécution devoit avoir lieu à l'époque de la réunion des deux Eglifes. Pierre I s'obligeoit, par ce traité , i°. de concourir de tout ion pouvoir à faire valoir les droits du Duc Régent au Trône d'Efpagne; z°. de le fou tenir envers ôc contre tous pour le faire régner en France , en cas de mort du jeune Roi, dont la mauvaife fanté ne donnoit pas alors l'efpérance d'une longue vie. Une alliance plus étroite devoit mettre le fecau aux conditions du traité; Le Duc d'Orléans promet toit de fon côté, qu'au cas que Louis XV vécût, de lui faire époufer la Princefte Elifabeth, tille de Pierre I, alors âgée de 9 à 10 ans. Le Prince Scrguéi Dolgorouki, dont les talcns fe font fait connoître dans pluficurs Amba[fades , en France , a Vienne ôc à Londres , fut chargé de la fuite ôc de la conclufion de ce traité, dont la corrcfpon-danec fecrette de Pierre I fait mention. Deux caufes puilfantcs y apportèrent des obftaclcs. Le premier fut le plan du Baron de Goertz, Ôc le fécond, vint de l'Arche-vêque de Rézan. Le plan du Baron de Goertz tendoit à troubler tout le Nord. Il vouloit que l'Electeur de Hanovre, Roi d'Angleterre, rendît à la Suède Brème ôc Vcrdcn, le Roi de Prulfc Stétin^ le Danemark rout ce qu'il avoit pris, ôc qu'Auguftc cédât le Trône de Pologne a Staniflas. La force des armes pouvoit feule obtenir ces reftitutions, ôc la Suède étoit foible; c'eft dans ces circonf-tances que le Baron de Goertz follicita Pierre I de montrer à l'Europe Pinflucncc que fes forces pouvoient avoir fur la deftinée des Etats. Les guerres que Pierre 1 eut à foutenir enfuite contre la Suède ÔC la Perfe, lui firent perdre de vue les engagemens qu'il avoit pris avec le Duc Régent. Pierre I avoit beaucoup de confiance dans Javorski, Archevêque de Rézan , ÔC s'en rapportoit à lui pour tout çc qui Tome I, O o concernoit la Religion. Ce Prélat fît un Ouvrage intitulé : Para fideij ou le fondement de la foi, dans lequel il réfuta les calomnies que Budée avoit avancées contre l'Eglifc de Ruffie, &: où il prouvoit que cette Eglifc ne pouvoit fe concilier avec celle de Rome. Mais cet Ouvrage, qui cft en langue Ruffe, ne fut imprimé qu'après la mort de l'Auteur; &: on le fupprima en 1731, à la follicitation du Duc de Bircn, favori de l'Impératrice Anne : mais Elifabeth permit depuis qu'on le diftribuât. Pour revenir a la réunion des deux Eglifes, celle des Latins &: celle des Rufles, le Pape Clément XI propofa au Général des Dominicains, d'envoyer des Religieux de fon Ordre en Ruftic, pour ramener à l'unité au moins les particuliers qui pourroient y être difpofés : mais ce projet ne fut point exécuté, fans qu'on en fachc la caufe. Les Docteurs de Sorbonne, qui avoicnt toujours attendu une réponfe précife aux différens articles de leur Mémoire, &c qui n'étoient reftés dans l'inaction fur cette importante affaire, qu'à caufe des obftaclcs qu'ils y rencontroient, crurent pouvoir en venir à bout par des conférences fur les lieux mêmes. Ils profitèrent du voyage que fit en Ruftic M. Jubé, Curé d'Afnicrcs, en qualité de Précepteur des enfans &c d'Aumônier de la Princefte Galitzin, femme du Prince Scrguéi Dolgorouki, laquelle avoit embraffe la Religion Romaine en Hollande. Ils donnèrent à cet Eccléfiaftique, qui avoit véritablement du mérite , une lettre de créance ou une efpèce de procuration, afin qu'il pût traiter, en leur nom, avec les Evêqucs de Ruftie. Lorfqu'il fut arrivé à Saint-Pétersbourg, ufant du grand crédit dont jouiflbit la Maifon Dolgorouki, il s'infinua auprès des Miniftrcs, des gens de qualité, des Evêqucs qui paroifloient le moins oppofés à la réunion. Le Duc de Liria, Ambafladcur d'Efpagne, l'appuya beaucoup. Ce Miniftre écrivit à Sa Majcfté HISTOIRE DE RUSSIE. 29i Très-Catholique, pour la prier de lui permettre de travailler a un projet fi utile au Chriftianifmc. Le Roi d'Efpagne, qui avoit refufé jufqu'alors de reconnoître le Tzar pour Empereur, manda à fon Ambafladcur de le reconnoître en cette qualité, de la manière la plus authentique ôc la plus folcmnellc, dès que Pierre I, Ion Clergé Ôc fes Etats, fc feroient réunis a l'Eglifc Latine. On fit, de concert avec lAmbaffadcur d'Efpagne, un Mémoire dans lequel on expofoit les avantages fpiritucls ôc temporels que la Ruffie trouveroit dans la réunion des deux Eglifes; on tint des conférences avec pluficurs Evêqucs, on traduilît en Langue Rulfe pluficurs bons ouvrages de piété, tels que le Catéchifmc hiftorique de M. de Fleuri, ôcc. Mais l'Archevêque de Novogorod qui étoit Préfident du Synode, travailloit fous-main à empêcher l'exécution du projet, en paroiftant extérieurement l'approuver. Il avoit beau jeu : Picrrc-lc-£îrand avoit pour lui une grande eftime, ôc l'honoroit d'une amitié particulière : aufti le ncmmoit-il toujours fon œil, OU fa main droite. Ce Prélat, nommé Théophane, étoit fort inftruit, Ôc parloit correctement pluficurs langues. La victoire que Pierre I venoit de remporter fur Charles XII, à Pultava, fournit à Théophanc Poccafion de fe faire connoître avantageufement du Monarque victorieux. Pendant fon féjour à Kiof, Théophanc, en qualité de Profcfteur d'Eloquence ôc de Poéfie, fit un Difcours qui frappa d'admiration Pierre I. Ce Prince avoit détruit le Patriarchat dans fon Empire ; il avoit conçu le projet de réformer fon Clergé : l'exécution demandoit un homme de génie; dès qu'il l'eut trouvé, il fc l'attacha, Se il ne pouvoit mieux choilir. Théophancétoit univcrfcllcmcnt haï des Popes ôc des Moines, qu'il traitoit fans ménagement, ôc auxquels il reprochoit fans ceffe leur parclïc, leur ignorance Ôc leur crapule. Oo ij On verra dans le cours de cette Hiftoire, que Théophanc avoit lieu de fc plaindre des Catholiques Romains , qui lui avoicnt fermé les fourecs de Pinftruction, & infpiré une haine fccrcttc contre l'Eglifc Latine. Indépendamment de ce motif, les mœurs du Clergé Rufle n'étoient pas propres à lui donner du goût pour la Religion Grecque, &C il n'eut pas de peine a perfuader à Pierre I de préférer le Culte Protcftant à tous les autres. En confcqucncc, le Monarque fit imprimer, en 1717»Ta Bible Hollandoife en cinq volumes in-foho. Jamais édition n'a été plus magnifique, ni plus coûteufe : le texte eft en colonnes, Se la traduction Rufle devoit être à la marge; il n'y a que le nouveau Teftamcnt qui foit traduit. La mort de Pierre-le-Grand s'oppolà à l'exécution de ce projet. L'Impératrice Catherine Iere, pour fc concilier l'attachement du Clergé, lui abandonna tous lçs exemplaires de cette Bible : une partie fut dépoféc dans des greniers où ils ont pourri ; les autres ont été vendus a des marchands Rufles comme des feuilles de maculature. Cette Bible &: les Ouvrages de Théophane font a la Bibliothèque du Roi : ils faifoient partie de la collection des chofes précieufes Se rares que je m'étois procurées dans le cours de mes voyages; collection dont le Roi a daigné agréer l'hommage à mon retour. L'Archevêque Théophanc mourut fous le règne de l'Impératrice Anne. La rancune des Popes Se des Moines n'expira point avec lui : le Clergé fit tranfportcr fon corps par eau, de Pétcrf-bourg à Novogorod où il fut enterré (1). Si le Clergé Rufle eût (O Hcrre-Ie-Grand, après avoir pris la ville de Narva, fîruée fur tes frontières de l'ingric, dans le diftricT: d'Alentak, au bord de la Narova, lit un grand nombre de prifonniers de guerre, parmi lcfquels fç crouva un petit Polonois, dont la physionomie HISTOIRE DE RUSSIE. 2573 ofé, il auroit fait à regard de ce Prélat, ce que les MokiiTos de Congo font a l'égard des étrangers qui meurent dans leur pays. Quand un Européen y meurt, on cft obligé, pour les fatisfaire , de mettre fon corps dans une chaloupe, à deux milles du rivage, ÔC de le jetter da-ns la mer, pour ne pas fouiller la terre de Loanço1. Les troubles qui arrivèrent dans l'Empire après la mort de Pierre I, ôc la difgracc dans laquelle tomba la famille Dolgorouki, rompirent toutes les mefurcs qu'on avoit prîtes. L'Evêquc de Tvcr 6c l'Archevêque de Rézan cftuyèrcnt même des pcrféciv-tions, parce qu'ils paroiftbient délirer la réunion des deux Eglifes : le dernier fut dégradé 6c mis en prifon. Le Duc de Liria quitta la Ruftic , 6c le Cure dAfnièrcs eut a peine le tems de fc fauvery l'Archevêque Théophanc avoit juré fa perte. Le Pape Benoît XIV écrivit, au commencement de fon Pontificat , à l'Impératrice Elifabeth , pour l'engager à favorifer la plut beaucoup au Monarque : il en fit préfent à l'Archevêque Théophane, en le chargeant de fon éducation. L'Archevêque le rebaptifa, comme c'eft l'ufage, & en prit un'Yoin particulier. Le nombre & la longueur des Carêmes Rullcs ennuyèrent U jeune piofélyre j & dès que l'on annonçoit un Carême, il faifoit proviiion de viandes filées, pour les jours maigres. L'ufage du gras dans les jours où il eft défendu , eft le plus grand des crimes que l'on puifle commettre dans l'cfprit du peuple XuiTe. Les domefticmes d«« tua i iwwa uv- A 'leopliaii'î, s'appercevant que l'enfant mangeoit de la viande dans fa chambre, en portèrent des plaint s graves au Prélat, qui prudemment foutint que cette aceufation étoit faufTe. Il voulut vérifi 1 le fait par lui-même ; & d'après fa propre conviction, il fit venir l'enfant dans fa chimbre & lui fit comprendre le mal qu'il avoit fait en défobéiflant à l'Eglifc. L'enfant fans fc déconcerter, lui dit : "J'ai ma,gé du poiffi» fc non pas de la viande». » Tu menrs ^ " 1UÎ ***** ,C ?véht> "r >C ^ * ™»g* 9a jambon «. L'enfant nia encore & dir : * Je m'appelas- Peaer à Narva, &/Vous m'avci donné ici le nom ,1,- U \ 0 l Jtl 1C «om de Jean : tour de menu 93 j'ai donne le nom de RIU ( poi/fon ) à ce que vous appelle, Viuhina, ( du Jambon ) . & j'en mange tous les jours maigres Le Prélat étonné de la répoafe d'un enfant de fept ans, & craignant les fuites de cette précocité, le fie pa/Te* fêcÀttemcnt en P0i0,ne 8 lui aflura unefomme pour fon entretien & foc éducation. ii legs «. Il cft encore dit à l'Article 43, » qu'aucune perfonne des 55 deux fexes, entrée en Religion, ne pourra donner au Couvent » les terres qui lui appartiennent, ni même s'en conferver la sj jouiflanec L'Article 44 de ces mêmes loix, interdit à toutes perfonnes de l'un ôc de l'autre fexc qui feroient entrées en Religion , la jouiftanec des terres dont elles fe feroient jufqucs-là. confervé la pofteftion. Apres ces éciairciUemcns, nous allons indiquer les mefurcs à prendre pour remédier aux abus, ôc les règlemens que nous avons jugés néceftaircs à cet égard. Examinons d'abord fi les Moines Ruffcs peuvent remplir toutes les obligations que leur impofe leur état. Ils ne le peuvent pas ; la rigueur de notre climat s'y oppofe. Il fuit dc-là, qu'en les privant des fecours des autres, il faut, de toute néceftité, qu'ils travaillent pour fe procurer la fubfiftance. Cette vérité une fois établie , que la rigueur de nos climats ne permet pas aux Moines de vivre en folitaircs, ôc conformément à leur première inftitution, il faut, fonger aux moyens propres à les rendre de bons Ôc véritables Religieux. Deux raifons peuvent rendre néceftairc l'état monaftique : la première cft favorable aa ceux qu'une véritable vocation appelle dans les Cloîtres ; la féconde cft de former dans les Cloîtres des fujets propres à remplir, les fondions de l'Epifcopat. • Une opinion fondée fur une ancienne coutume établie, parmi nous, a fait penfer généralement que les Moines étoient les feuls qui pouvoient parvenir aux grandes dignités de l'Eglifc , quoique trois cents ans après la mort de Jéfus-Chrift, les Archevêques n'étoient certainement pas des.Moines. La rigueur de notre climat étant une impoftibilité phyfiquc de remettre les choies fur l'ancien pied , ôc de ramener les Moines à leur première inftitution, nous croyons devoir recourir à un autre moyen, qui foit aufti agréable a Dieu que louable aux yeux des hommes j ôc nous nous y déterminons d'autant plus volontiers, que ces pré-ter ducs vocations ne font la plupart que des prétextes trompeurs; que là vie des Moines de nos jours, cft la honte ôc l'opprobre des Religions, par le fcandalc qu'elle donne, ôc que la plupart des Moines font fainéans inutiles. L'oifivcté cft la fourec de tous les maux : aufïi perfonne n'ignorc-t-il combien elle a produit de faunes opinions, de fupcrftitions, de fchifmcs, ôc même de troubles ôc d'orages dans les Empires. Chez nous, la plupart des Moines font des gens de la campagne: loin que ce foit pour renoncer à une vie allée ôc commode qu'ils embraffent l'état monaftique, ils n'entrent dans les Monaftères que pour fe la procurer, Ôc fe fouftrairc a des impôts auxquels les particuliers ne fe prêtent qu'a regret. Dans leurs villages, ils avoient trois charges à remplir : il ftdloit contribuer à Ja fublifl tance de leur maifon, concourir aux befoins de l'Etat ôc fervir leurs Seigneurs; mais dès qu'ils font Moines, ils ne favent plus ce que c'eft que le befoin, ôc ils trouvent prêt tout ce qui leur cft néceftairc; ôc s'il leur arrive de travailler dans leur Cloître, c'eft pour eux feuls : ils font cultivateurs volontaires, tandis que l'habitant de la campagne doit travailler, non-feulement pour lui, mais pour l'Etat ôc pour fon maître particulier. Voit-on les Moines s'appliquer à l'étude des faintes Ecritures pour en obtenir l'intelligence qui lcut manque, ÔC inftruirc les peuples? Non. Mais, pour s'exeufer, ils difent, nous prions Dieu. Mais tout le monde ne le prie-t-il pas? Saint Bafile réfute aufti cette vainc défaite, ôc d'une manière fans réplique. Quel avantage réfulte-t-il donc des Couvcns en faveur de la $04 HISTOIRE DE RUSSIE, fociété ? Aucun, ni pour Dieu, ni pour les hommes : la plus grande partie des Moines n'embraffent leur état que pour éviter de payer les impôts, que pour vivre dans l'oifivcté de à leur aife. Il y a cependant, pour ces Moines oififs de inutiles jufqu'à préfent, un autre genre de vie active, agréable à Dieu, utile a la fociété, de honorable pour eux-mêmes : c'efl: celui de fervir les véritables pauvres, les gens accablés de vieillefle, de ceux qui font tombés dans l'enfance. Tels font les motifs qui nous ont déterminé à ordonner au très-faint Synode de faire exécuter les articles fuivans, foit en faveur de ceux qu'une véritable vocation appelle a l'état monaftique , foit pour pourvoir aux befoins de l'Eglifc, en formant dans les Cloîtres de choififfant parmi les Moines des fujets dignes de remplir la dignité épifcopalc, d'après l'ancien ufage établi. Article premier, Concernant ceux qui n'ont d'autre motif qu'une fincère vocation pour entrer dans un Monaflère. i°. On répartira dans les Couvcns, fclon que leurs revenus pourront le permettre, des foldats invalides ou congédiés qui font hors d'état de travailler, ou d'autres véritables pauvres, pour lcfquels on bâtira des hôpitaux, conformément à ce qui cft pref-crit par les règlemens. 2.0. On établira des Moines pour les fervir, de on aura foin d'augmenter le nombre de ces Religieux, de flacon que ces gens puiftent être traités fclon l'efpèce de le degré de leurs infirmités, en obfervant que ceux qui feront les moins malades ou feulement fort âgés, aient moins de frères à leur difpofition : on fc conformera fur ce point à la prudence des règlemens formés pour les hôpitaux. Les Les Religieux ne pourront être admis dans les Monaftères avant l'âge de trente ans. 3°- Les Moines qui ne feront point employés au fervice des malades, feront envoyés dans les terres qui appartiennent aux Couvcns, afin qu'en les cultivant eux-mêmes, ils fe procurent de quoi vivre par leur travail. Lorfqu'il y aura des places vacantes dans les hôpitaux, on les remplira, en y rappcllant ceux qui font dans les campagnes, fans leur donner de fucccftcurs. Il faudra de même partager les Rcligieufes ; Se celles d'entre elles qui ne feront point occupées au fervice des malades de leur fexc, fourniront à leur fubfiftancc par le travail de leurs mains, c'eft-à-dire, en filant pour les manufactures : elles ne fortiront jamais de leur Monaftèrc \ elles y affilieront reîigicufcmcnt aux Offices divins, comme il a été dit en parlant des maifons confrerées à l'éducation des orphelines : mais afin que ceux qui viendront dans les Eglifcs ne puiflent voir les Rcligieufes, il faudra garnir de grilles très-ferrées les tribunes qui leur font deftinecs. 4°. Il y aura dans chaque Monaftèrc deux cuiiincs, l'une pour les laïques ou malades, Se l'autre pour les Moines. 5°. Les Moines attachés au fervice des malades n'auront point de cellules" particulières \ mais on pratiquera pour chacun d'eux des retranchemens fermés de cloifons dans les infirmeiics mêmes où feront les malades. 6°. Les Couvcns n'auront point de Chantres étrangers ; mais les Prêtres Se les Diacres du Monaftèrc qui ne feront point de fervice auprès des malades , en feront les fonctions par eux-mêmes. 7°. Les Prêtres Se les Diacres partageront aufti entr'eux l'inf-pection des infirmeries, de manière que deux Prêtres n'aient à-la-fois le loin que d'un certain nombre de malades, afin que fi Tome I, Q q l'un d'eux vient a tomber malade, ou qu'il foit obligé de vaquer à l'Office divin, l'autre foit toujours en état de faire la vifitc, pour en rendre compte au Supérieur. y°. Aucun Moine n'aura ni falairc, ni nourriture en particulier; le pourvoyeur du Couvent donnera à chacun ce qui cft preferit par la règle. lo°. 11 fera permis aux Monaftères de prendre des domeftiques, foit pour le fervice de la maifon, foit pour la culture des terres; le befoin fcul en doit régler le nombre. 11°. Dans les villages, on ne pourra employer les Moines comme domeftiques ; mais on y enverra les plus âgés d'entr'eux , pour veiller à la conduite des domeftiques chargés de travailler les terres, fc même ces Religieux n'y feront envoyés que de tems en tems. n°. Il fera rigoureufement défendu aux Moines de fortir de leurs Couvcns, a l'exception du Supérieur ou Procureur, fc du Tréforier, qui en auront la liberté , mais feulement pour les affaires du Monaftèrc. Les anciens Religieux auront néanmoins de tems en tems la commiflion d'aller viftter les terres fc biens de campagne, pourvu qu'on ait foin de n'en charger que les mêmes perfonnes. Dans les plus grands Monaftères, on ne pourra en détacher plus de quatre pour cette fonction, fc dans les autres un nombre proportionné, en tenant cxa&cmcnt la main à ce que les autres ne fortent : un Religieux qui a quitté le monde, ne doit plus y rentrer. 13°- Les Rcligieufes doivent, ainfi que les Moines, fc conformer aux règlemens établis pour le fervice des pfouvres de leur fexe ; fc l'on deftincra quelques Monaftères pour les orphelins de l'un fc de l'autre fexe, pour les bâtards ou ceux qui font réputés tels : on y élèvera les garçons jufqu'à l'âge de fept ans, fc £il°rs on les enverra dans les écoles ; les filles apprendront à lire, fc: 0ll \çs HISTOIRE DE RUSSIE. 507 inftruira dans différons métiers, comme k filer, à coudre, à faire des dentelles, Sec. C'eft dans cette vue qtfon fera venir du Brabant des orphelines -inftruitcs elles-mêmes de ces fortes d'ouvrages, pour entrer dans nos Couvcns de filles, Se y être chargées de leur inftruétion. On aura foin dans les Monaftères deftinés aux orphelines, d'ouvrir, du côté des rues, des paflages qui laiflent libres les portes de l'Eglifc, afin que chacun puifle y entendre l'Office divin, finis être dans le cas d'entrer dans le Monaftèrc. On fera aufti des tribunes, pour qu'elles puiffent y chanter POificc; mais dans les autres Monaftères de femmes, il vaudra mieux que les Prêtres Se Diacres y rcmpliffcnt ces fondions. 140. Quand les garçons auront atteint l'âge de fept ans, on les mettra dans d'autres lieux : les Couvens vuides , dont on aura tiré les Moines, feront très-propres à les recevoir : on y établira des écoles, dans lcfqucllcs on leur apprendra non-feulement la Religion, mais encore l'Arithmétique Se la Géométrie. Article II, Concernant ceux qui, pour les befoins de VEglife, doivent être tirés de l'état monafliqucy & remplir les fondions de VËp'tfiopal. i°. On établira des Séminaires dans deux endroits, favoir, un ici, Se l'autre a Mofcou; Se pour cela on prendra une maifon convenable, ou l'on fe fervira de quelques Couvcns éloignés dont on aura tiré les Moines. i°. Les Séminariftcs qui auront été inftruits dans ces maifons jufqu'à l'âge de trente ans, devront enfeigner les jeunes gens qui entreront dans les maifons où ils auront reçu leur première éducation. Qq 1 3°. Chacun de ces Séminariftcs aura la liberté de fe faire Prêtre laïque; mais ceux d'entr'eux qui, ayant atteint l'âge de trente ans révolus , défircront embrafter l'état monaftique , feront reçus dans le Monaftèrc de Ncwski : on leur fera faire trois ans de noviciat pour les éprouver, &c on les exercera dans l'obéiflanec, de façon cependant à ne les point détourner de la lecture des livres faints, ni des autres occupations que peut exiger la néceftité de fe rendre habiles dans leur état. On voit affez qu'il n'eft pas poftiblc que ceux d'entre les Moines chargés d'inftruirc les autres, puiflent remplir toutes les règles monaftiques : ils auront allez d'occupations, s'ils veulent travailler &: fe mettre en état d'inftruirc les autres, quand on les en croira capables. 4°. Ceux qui auront reçu la tonfurc, feront tour-à-tour des Sermons au Réfectoire; Se ceux qui, par cette méthode, auront fait allez de progrès, prêcheront tour-à-tour, les Fêtes &: les Dimanches, foit à Mofcou-dans l'Eglifc de St. Alexandre Ncwski, foit dans celle du Séminaire de Saint-Pétersbourg. 5°. Ceux qui feront chargés de cette fonction dans les Eglifcs fufditcs, ne feront pas pour cela difpcnfés de prêcher dans le Réfectoire, 6°. Après qu'ils auront prêché une dixainc de fois dans les .Eglifes, ou les fera prêcher enfuite, 3c chacun à leur tour, dans les Cathédrales de Saint-Pétersbourg ou de Mofcou, félon le lieu où ils auront été inftruits. 7°. Mais comme en obfervant de les faire prêcher chacun à leur tour, ils n'auront que rarement l'occafion de le faire, fur-tout iî ces Prédicateurs font au nombre de dix ou au-delà, il faut leur preferire des occupations particulières, telles, par exemple, que des livres à traduire, ou leur faire entreprendre des traites fur des matières qui méritent d'être connues. 8»« On leur preferira en outre de fe rendre tous les jours, deux HISTOIRE DE RUSSIE. 505? heures avant fc deux heures après dîner, dans la Bibliothèque du Couvent, où chacun, pendant ce tems, s'occupera de la lecture •des faints Pères, ou d'autres livres : on leur fera faire des extraits de ce qui paroîtra mériter leur attention. 9°. On leur enjoindra aufti de s'inftruire de leurs devoirs particuliers, des Loix de F Etat, des Décrets lfatués par les anciens Conciles, de leur force fc de leur ufage. io°. Sous l'Archimandrite, il y aura un Supérieur habile fc éclairé, qui aura infpcction fur tons les Moines. Il examinera fc corrigera les Sermons qu'ils doivent prêcher, les traductions qu'ils auront faites, ou les traites qu'ils auront compofes. Il faut auflï que ces Supérieurs fâchent politivcment ce que les Moines font ou lifent dans la Bibliothèque, fc qu'ils en tiennent des notes. Ce Supérieur fera à l'Archimandrite un rapport exact de tout ce qui regardera les Moines fournis à fon infpcction : il déclarera dans ce rapport, s'ils s'appliquent volontiers ou non au travail, fc entrera dans des détails particuliers fur chacun d'eux. Ce n'eft que d'après la connoiflance exacte de leurs bonnes " qualités ou de leurs défauts, de leurs mœurs, de leur façon de vivre fc de leurs occupations, que l'on peut fonder l'cfpoir de s'en fervir utilement un jour. On preferira des peines particulières fc des corrections proportionnées à la nature des fautes, félon qu'elles proviendront de défobéifl'ancc, de querelles, d'ivrognerie, ou d'autres vices; &:.ce fera l'Archimandrite qui infligera ces peines, fur le rapport du Supérieur. 13°. On établira pour règle certaine, que celui d'entre les Moines qui fera affez dépravé pour ne point changer de conduite après avoir fubi pluficurs corrections, ou qui fe trouvera indigne d'être élevé à la dignité paftoralc, fera conftgné pour toujours dans un fimpk Monaftèrc, où fon occupation fera de fervir les malades. 140. On aura attention que les Moines inftruits foient mieux nourris ôc mieux habillés que les Moines fans inftru&ion. 150. A fégarci de ceux qui fe feront diftingués par leur apppli-cation , leur habileté Ôc la pureté de leurs mœurs, Ôc qui paroî-tront mériter des places, fclon le jugement qu'en porteront l'Archimandrite ôc le Supérieur, on en fera des Archimandrites, des Supérieurs ÔC des Directeurs des Monaftères les plus confidé-rablcs, tels que celui de Ncwski, ôc les Séminaires établis à Saint-Pétersbourg ôc à Mofcou : on les élèvera même à PEvêché ; mais comme perfonne ne pourra parvenir à cette haute dignité fans l'autorité du Synode, cette vénérable aftcmbléc ne pourra conférer ces places fans avoir préalablement examiné les candidats, ôc fans notre participation. , 160. Quant au maintien du bon ordre dans les hôpitaux, à l'éducation des orphelins, à l'exécution des règlemens qui prêt-crivent de ne pas recevoir de Moines au-delà du nombre nécef-fairc, ôc qui défendent expreftement aux Religieux de fortir de leurs Couvcns, ce fera aux Gouverneurs laïques de notre Empire à veiller, avec le plus grand foin, à ce que les Moines ne cherchent à fc favorifer mutuellement, Ôc a ce que tous les articles de notre préfente Ordonnance foient fidcllcmcnt ôc ponélucllc-ment exécutés. L'original eft Jlgné de ta main de Pierre I, à Saint-Pétersbourg, le 31 Janvier 1725. OUKAZ de S. M. I. CATHERINE II, Concernant les pojjejjions temporelles des Moines. Far la grâce de Dieu, Nous, Catherine II, Impératrice &c Autocratricc de toutes les Ruftics, faifons favoir que notre Bifaïeul, le Grand-Duc Alexis Mikaélovitz d'heureufe mémoire, après avoir donné, en 1649, un Code de Loix pour l'adminiftra-tiôn de la Jufticc envers fes peuples, porta fes regards fur l'emploi des biens eccléfiaftiqucs ; &C ayant découvert que l'ufage de la plus grande partie de ces biens n'étoit pas conforme aux vues, aux intentions des Donateurs Ôc Fondateurs , il s'occupa des moyens propres a féconder leurs pieu fes intentions , Se convertit le mauvais emploi de ces biens a l'avantage réel de l'Eglifc Chrétienne. Son Succcffcur au Trône, notre cher Aïeul Pierre-le-Grand, acheva, dans les premières années de fon règne, ce que fon Père avoit gloricufcmcnt commencé. Ce Prince , doué d'un génie fublime , fit publier une Ordonnance, le 31 Janvier 1701, par laquelle il rappelloit a leur première deftination, tous les biens immeubles des Eccléfiaftiqucs, qui avoicnt été légués à l'Eglifc de Dieu dans notre Empire. Il chargea de l'adminiftration de ces biens le Comte de MouJJin-Poufdi in, avec ordre exprès de les employer a la gloire de l'Eglifc Se à l'entretien décent Se paifiblc de ceux qui en deiTervent les Autels. Il deftina le fuperflu de ces biens à l'établiffement des écoles dans différentes Provinces, ainfi qu'a la fubfiftance Se à l'entretien des foldats vétérans Se invalides qui avoicnt verfé leur fang pour la patrie. Pour parvenir a ce but, il fît, en 1720, un règlement pour le Clergé, Se confia l'exécution de ce plan Se de fes œuvres méritoires aux mêmes Prélats qui étoient fous la direction du Synode déjà établi. Le 20 Janvier 172.4, ce Monarque ordonna que l'on fît anucl-lcnicnt le relevé exact de la quantité de grains qui refteroit aux ferfs du Clergé , après avoir prélevé la capitation de 80 kopeks fur chacun d'eux, dans tout l'Empire , pour le Service divin, l'établiftement des écoles, l'entretien des pauvres, des orphelins, ôc des Moines dcftmés à les fervir. D'après ces rcnfcigncmcns, Pierre-le-Grand inftitua une Cour des Aides, le 22 Janvier 1724, pour lever la taille fur les biens eccléfiaftiqucs, avec ordre de former a ce fujer un état général parDiocèfe, Cathédrales, Couvcns, ôcc, ôc qu'après avoir perçu cette taille, le furplus fût employé pour l'entretien des hôpitaux. Le Synode fc réunit au Sénat pour delibérer fur cet objet important : il fut réfolu de former une Cour des Aides du Comptoir des Couvcns, ÔC de lui donner des règles conformes a ces inftitutions; mais Dieu ne permit pas à ce grand Monarque d'achever une (1 bonne œuvre : fa mort fut caufe que fes ordres réitèrent fans exécution. Notre Aïeule, Catherine Alexiévcna, ordonna, le 12 de Juillet ôc le 16 de Septembre 1716, l'établiffement d'un Collège d'Economie , fous la direction du Synode. Toutes les affaires concernant l'Eglifc de Ruftie ôc l'adminiftration de toutes les terres eccléfiaftiqucs, étoient fous la direction de ce Collège. Cet établiftement fut confirmé en 1736 ôc 1738 > par les Ordonnances de feue l'Impératrice Anne Ivanovcna; ÔC les chofes allèrent ainfi jufqu'à l'époque où le Synode obtint, en 1744, de notre chère Tante l'Impératrice Elifabeth Pétrovcna, L'anéantiflement.de ce Collège, fous la promette, de la part du Synode, d'augmenter les revenus tirés des fujets de l'Eglifc, par une bonne adminiftration, ôc de les employer ftfton les vues de Pierre-lc-Grand. Mais comme on ne ne parvint point encore par-la a ce but utile, Sa Majcfté fe crut obligée d'aflembler une Conférence où elle préfida elle-même, ôc de déclarer, le 30 Septembre 1757, que les Couvcns n'avoient pas le pouvoir d'employer les revenus de l'Eglifc à d'autres ufages qu'à ceux invariablement déterminés par les Ordonnances de fon Père; que les foins qu'ils fc donnoient pour Padminiftration des terres, n'étoient point fructueux ; que quelquefois ils augmentaient trop les impôts fur leurs contribuables, ôc occafionnoient par-là des mécontentemens, des murmures ôc la rébellion : enfin, qu'elle ordonnoit de fuivre à la lettre les intentions de fon augufic Père. La mort de cette Princcffc apporta encore un obftacle à l'exécution plénièrc de fa volonté. C'eft ainfi que, dans un efpace de 63 ans, tous les Monarques de Ruftic s'efforcèrent fucccflivcmcnt de convertir les biens eccléfiaftiqucs en un bon ufàgc. Nous ne voulons point examiner ici les raifons qui les ont empêchés de parvenu à leur but ; mais nous croyons qu'ayant reçu le feeptre des mains de la Providence, il cft de notre devoir de donner nos premiers foins aux affaires de notre fainte Eglifc, Ôc de regarder le bien de notre peuple comme le nôtre même. En conféquenec, nous fommes réfoluc de terminer heureufement un ouvrage commencé par nos Ancêtres , en nous conformant à leurs bons ôc pieux deffeins. Notre zèle pour Dieu ÔC la Religion font l'unique motif qui nous engage à en hâter l'exécution, afin que nous ne foyons point rcfponfiible des retards devant fon jugement. On penfera peut-être que notre but cft de faire un ufage profane ou mondain du bien que de pieux Donateurs ont confacré à l'Eglifc ; mais quel cft l'homme fi infenfé Ôc affez téméraire devant Dieu, pour ne pas regarder comme vertus chrétiennes le zèle ôc les foins donnés à l'Etat floriffant de l'Eglife, à l'inftruaion des peuples, aux fecours pour les malheureux, à l'entretien des vieux foldats, Tome i. R X infirmes, bleues, qui ont combattu pour la Religion Se la Patrie? Et n'eft-ce pas à Nous, qui avons reçu de Dieu la domination fur tant de peuples, a penfer la première entre tous les mortels, à ces objets importans ? Ces réflexions Se d'autres encore, ainfi que la Foi, la Religion, Se fur-tout le zèle dont notre cœur cft rempli pour l'acquit de nos devoirs, nous ont infpiré le ferme propos d'employer à de pieux ufages les offrandes faites a Dieu ; de mettre dans le maniement Se l'emploi des revenus de l'Eglifc, l'ordre que nos Ancêtres ont voulu & n'ont pas pu y mettre pendant le cours de foixante ans; d'autant plus que ces revenus ne font pas une petite partie de ceux de l'Etat, Se qu'ils ont été quelquefois mal administrés par certains Prélats. A cet effet, nous avons ordonné Se établi dans notre Cour, le 29 Novembre 1762, un Conuftoirc compofé de trois perfonnes du Clergé, de cinq de l'Etat civil, que nous avons fait dépendre uniquement de Nous, Se auxquelles nous avons donné les inf-trudrions néceflaircs, fignées de notre main. A l'aide des renfeignemens qui nous ont été donnés, Se des repréfentations qui nous ont été faites par cette Commiftîon particulière , nous fommes parvenue à reconnoître Se à ftatuer ce qui fuit. i°. Le rapport de la Cour des Aides prouve que le nombre des fujets appartenais aux Archevêchés, aux Couvcns, aux Eglifes, monte, par la dernière révifion, à 910,866 hommes. Que fadminiftration de tant de terres devient très-difficile aux Sièges Archiépifcopaux, aux Couvcns, par le fréquent changement des Prélats Se des Abbés. 30. Que cette adminiftration eft fouvent abufîve, par le pillage des Intendans Se Sous-Intendans commis a cet effet, ou par leur profonde ignorance de l'économie rurale ; ce qui caufe, d'une ou d'autre manière, la vexation Se la ruine des fujets. 40. Que beaucoup de Diocèfes, de Couvcns, d'Eglifcs Cathé- orales Ôc Paroiflialcs, font fi inégalement partagés, que quelques-uns ont peu de revenus, d'autres point du tout, tandis que d'autres en ont par furabondance. j°. Pour remédier à ces défordres, Nous ordonnons au Collège d'Economie que nous avons inftitué, de prendre dès aujourd'hui tous ces fujets fous fon admtn'iftration, ainfi que toutes les caiffes ôc les fommes qui fe trouveront dans les différentes Chancelleries. 6°. Ce Collège nous ayant repréfente qu'au lieu des corvées que ces fujets doivent aux Archevêchés Ôc aux Couvcns, pour les labours ôc le fauchage, ainfi que les impôts en bled, ôcc., il leur feroit moins onéreux Ôc plus convenable de payer une capitation d'un rouble ôc demi, nous avons approuvé cette repré-fentation , ÔC avons ordonné de commencer la levée de cette capitation au premier Janvier 1764. 70. Nous avons enfuîte réuni tous les Sièges Archiépifcopaux ôc lcsCouvens de Religieux qui poffédoient des payfans, en trois claffes, ôc nous avons formé pour chacune d'elles un état particulier, ainfi que pour les Eglifcs dépendantes, Carhédrales ôc Paroiflialcs. 8°. Nous avons fpécifié dans ces états le rang des Sièges Archiépifcopaux , des Couvcns de Religieux ôc de Rcligieufes, Ôc combien il doit y avoir de Cathédrales ôc de Paroiffes dans chacune des claffes ci-deffus, Ôc la fomme annuelle que le Collège d'Economie doit payer à chaque Eglife. $>°. Comme on avoit abandonné depuis quelque tems l'ordre ancien, ôc que les Archevêques, les Evêqucs, les Archimandrites, les Prieurs, n/avançoient plus félon le rang des Diocèfes ôc des Couvens, nous rétabliffons aujourd'hui l'ancien ordre hiérarchique, ôC nous plaçons les Archevêques ôc les Archimandrites dans les deux premières claffes, ôc les Prieurs dans la troifième. io°. En nous conformant à ce qui fe pratiquoit autrefois, nous R r ij avons laine dans le Diocèfe de Novogorod un Vicaire qui a le rang d'Evêquc-Suffragant, ôc dont le Siège fera fixe à Olonctz. Nous avons fait la même chofe dans le Diocèfe de Moskou ; Ôc la refidence de l'Evêquc fera à Siefski : ces deux Evêqucs auront un état particulier. il". Par ces arrangemens, tous les Sièges Archiépifcopaux, les Couvcns ; les Cathédrales, les Paroiffcs, auront des rentes pécuniaires annuelles, qu'ils recevront du Collège d'Economie, fans avoir les peines, les embarras ôc les difficultés inféparablcs de l'adminiffration des terres. Nous avons aftigné en outre, à chaque Siège Archiépifcopal, des maifons de campagne à proximité, pour leur économie particulière, ainfi que la pêche, des pâturages ôc du bétail. Chacun connoît l'état déréglé dans lequel vit le Clergé régulier de notre Empire : notre principal foin cft de lui faire donner d'autres principes ôc d'autres moeurs, en établiffant des écoles qui rempliflent ce but. Les Prêtres devenus peu à peu plus capables d'enfeigner les peuples, donneront, par leurs bonnes mœurs, des exemples de piété à ceux qui font confiés à leurs foins ; ce n'eft que par-là que Ton peut former des fujets bons ôc honnêtes : nous efpérons venir à bout de cette partie d'inftitut, avec l'aftiftance de Dieu ; mais, en attendant, nous affranchiftbns dès aujourd'hui, Ôc pour toujours , le Clergé féculicr des impôts pécuniaires, onéreux, que les Patriarches lui avoicnt impofés, ôc qui ont caufé jufqu'ici fa ruine. Nous aboliffons pareillement le vingtième perçu fur les grains des Co'uvens, Ôc le trentième fur le même revenu des Eglifes, payé aux Séminaires jufqu'à ce jour; leur ayant aftigné une fomme annuelle, très-fuflîfante, qui leur fera payée par le Collège d'Economie. Cet arrangement fera / connu avec la publication de notre inftitut touchant les Sémi- naires, ainfi que d'autres arrangemens avantageux, relatifs à la dignité des Curés, HISTOIRE DE RUSSIE. 317 13°. Nous ne nous fournies pas borné, dans l'état mentionné ci-deffus, à fixer les fouîmes convenables pour l'entretien des Eglifcs 6c celui de leurs Miniftrcs : nous avons encore afluré des fonds pour la fubfiftancc honnête des Eccléfiaftiqucs étrangers, qui, perfécutés dans leur Patrie, 6c forcés d'en fortir pour des opinions étrangères à la vraie Religion, viendront chercher dans notre Empire, un afyle 6c des fecours contre la perfécution de ceux qui ne profeffent pas le même Culte orthodoxe. 140. Nous avons fixé les appointemens du Synode 6c de fon Comptoir, 6c pleinement fatisfait le Siège Patriarchal-Synodal. Après des dépenfes fi confidérables, faites uniquement pour la gloire de Dieu &: de la Religion , il nous refte encore un objet important à remplir, qui a fucceftivement occupé nos Prédécefteurs au Trône ; c'eft d'employer une partie du revenu des fonds donnés a l'Eglifc, pour le foulagemcnt des infirmes, des malades , des pauvres vieillards , des Invalides &: autres Soldats de terre & de mer, qui ont été les Défenfeurs de la Religion 6c de la Patrie. Ce fentiment cft puifé dans l'humanité, & dans les Pères de l'Eglife qui nous enfeignent, que l'hommage le plus agréable à la Divinité, cft d'être touché de l'infortune 6c des infirmités des pauvres 6c des malheureux, 6c fur-tout de ceux qui ont perdu leurs forces au fervice de la Patrie, 6c qui font hors d'état de fc procurer la fubfiftancc. Quelle récompenfe éternelle un Chrétien ne doit-il pas attendre de Dieu, quand il a ouvert fes oreilles 6c fon cœur aux cris des infortunés > C'eft à Nous, que la Providence a chargé du gouvernement des peuples, à donner le premier exemple des œuvres méritoires. L'Eglife elle-même n'eft pas difpenfée de ce devoir facré; elle doit faire Poffrande de fon fnpcrflu aux pauvres 6c aux malades, 6c infpircr ainfi la charité a tous les Fidèles. C'eft pour remplir ces vues bienfaifantes, que nous avons aftigné une fomme annuelle de iyo,ooo roubles, pour l'entretien des Officiers qui, après'de longs ôc de fidèles ferviecs, fc trouvent fans rcflburces, ainfi que pour les Invalides, les Hôpitaux, les Infirmeries, les Veuves, les Orphelins, comme on peut le voir dans les états que nous venons de confirmer. Tel eft le louable emploi que nous faifons N du fupcrflu des revenus des Religieux Se des Rcligieufes. Pour mettre l'ordre dans le Collège d'Economie que nous avons jugé à propos d'établir, ainfi que dans le Comptoir qui en dépend, nous avons aftigné à chacun de ceux qui les compofent, un rang convenable ôc des appointemens fuffifans , pris fur ces mêmes revenus j de forte qu'il n'en coûtera rien à l'Empire pour produire le bien jufqu'ici défiré. Après avoir examiné avec la plus grande attention , tous les états que le Confiftoire nous a rcfpcérueufemcnt pré fentes d'après nos ordres, nous les avons approuvés , fan&ionnés j ôc notre zèle pour la Religion nous a porté à ajouter de notre main une note à ces états, qui affure un préfent annuel à chaque Diocèfe, Couvent , Cathédrale, ParoilTc , ôc une fomme annuelle de 40,000 roubles qui doivent être diftribués aux Invalides retirés dans les différentes Provinces de notre Empire. Afin que nos fidèles Sujets aient une pleine connoiflance de toutes les difpofitions ci-deifus, Nous avons ordonné à notre Sénat de faire imprimer & publier tout ce que nous venons de ftatucr ôc de confirmer. C'eft ainfi que nous avons accompli une œuvre dont nos Ancêtres s étoient occupés depuis long-tcms, Se nous croyons par-là avoir rendu un fervice à la Religion, Ôc par conféquent à Dieu. Son nom foit glorifié, ôc Nous par le notre ! JJ original ejl figné de la main de S. M, ftJ à Saint-Pétersbourg, le 16 Février 17^4. 35 k 4- «9 if HISTOIRE de la RUSSIE ANCIENNE LIVRE QUATRIÈME, Contenant les effets qui résultèrent du partage des États de Volodimir entre fes fils, & les Règnes de fes fuccejfeurs au Trône. Section première. ÎS[ous avons peint Volodimir fous les traits qui le cara&érifent, Ôc mis fous les yeux du Lcfteur les contraires de la conduite de ce Prince, fes vertus & fes vices, le bien ôc le mal qu'il fit, avant Ôc après fa convcrfion : on a vu aufïi comment les Ruffcs devinrent les Alliés des Grecs par la parenté, par le culte, par le commerce Se les arts. Le jugement que nous avons porté de Volodimir, cft celui de la Poftérité même, fage difpcnfatrice de l'éloge ÔC du blâme. C'eft toujours elle qui parlera des Succefleurs de ce Prince, Ôc qui prononcera entre les voix confufes ôc contradictoires qui font Ôc qui détruifent les renommées, par des motifs généreux ou des vues abjeétes. Section II. Le Lecteur fe rappelle Volodimir, héritier d'un père conquérant, déjà poflefteur dune vafte domination : conquérant lui-même , il fournit a fa puiffance une grande partie de la Lithuanie , de la Podlaquie, la Ruftlc-rougc , la Podolie citérieure, les Duchés de Smolcnsk, de Vitcpsk, de Novogorod, de Tvcr, de Séverie, de Kzcrnikovie, ôc tout ce qui eft fitué entre la Vilia ôc le Pripcck. Ce Prince parvenu à 1 'âge des infirmités, prit la réfolution de partager fes Etats entre fes enfans mâles, Ôc fept d'entre eux avoicnt des apanages considérables. En donnant la Principauté de Roftof à Boris, il l'avoit défigné grand-Prince, ou fon fuccefteur au Trône. Les Slaves de Novogorod lui avoicnt demandé Jaroslaf pour les gouverner. Gléb eut la Principauté de Volodimir, ôc Sviatoslaf celle dcsDrcvliens. Miftislaf polfédoit Tmoutarakan ou Temrouk, au midi du Borifthènc. D'après ce réfumé, le Lecteur va rentrer avec nous dans la carrière de l'Hiftoire, Ôc il en tiendra le fil, s'il veut bien fe rappeller que Jaroflaf rcfufa de payer à fon père le tribut qu'il lui devoit en qualité de Vaffal, Ôc que Volodimir, contraint de marcher en force contre un fils ingrat, moutut de douleur en chemin. Section III. Les malheurs fc fuivent comme les flots : pendant que la nature outragée fc préparoit a venger fon injure, ôc à la laver dans fon propre fang, les Petchénégui profitent de l'abfcncc de Volodimir, pour HISTOIRE DE RUSSIE. 3« pour fondre fur fes Etats, A cette nouvelle, ce Prince envoyé contre eux Boris, avec une armée affez forte pour leur en impofer. Des que les Ennemis furent inftruirs de fa marche, ils fe retirèrent. Boris retourne fur fes pas dans rcfpérancc de rejoindre un père qui n eft plus ; ôc ce fut dans cette contre-marche qu'il apprit fa mort. Boris, doux dans la fociété, fidèle dans l'amitié, prudent ôc brave à la tête des armées j étoit aufti généralement aimé ôc cftimé des Troupes, que Sviatopolk en étoit haï. Elles tiennent confeil, ôc délibèrent de placer Boris fur le Trône de Kiof, conformément aux intentions de Volodimir. Ce fécond Germa-nicus rcfufa l'Empire que les Soldats lui oftfoicnt, par amouï pour la paix Ôc la tranquillité. C'eft épargner le fang des Sujets, que de prévenir la difeorde entre des Princes également jaloux de régner. L'armée de Volodimir penfoit comme celle de Boris , ÔY défirent aufti ardemment de le voir proclamé grand-Prince de Ruftic. Ce fut pour lui donner le tems de profiter du moment favorable, que les Chefs des deux armées tinrent fecrète la mort de leur Souverain. Sviatopolk étoit alors h Kiof ; la nouvelle lui en parvint on ne fait comment, &: il s'empara de la Couronne que le généreux Boris avoit rcfuféc : les Troupes de celui-ci défcfpérécs de fon refus , fc licencièrent d'elles - mêmes , fc difpcrsèrcnt en différens lieux, ôc laifsèrent leur Prince accompagné feulement de quelques Officiers de fa fuite ôc de quelques Doiïicftiqucs fidèles. Section IV. On a vu que Sviatoflaf avoit fait prifonnière une Rcligieufc Grecque, d'une grande beauté, ôc qu'il l'avoit donnée à. Jaropolk, Paîné de fes fils. Elle étoit enceinte lorfqu'cllc païlà à Volodimir, meurtrier de fon époux, ôc celui-ci adopta Penfant qu'elle port6it Tome I. S s dans fon fein. Cet enfant fut Sviatopolk, regardé par Volodimir comme fon neveu, mais comme un Prince dont il falloit fe défier. En effet, Sviatopolk étoit jaloux, haineux, diffimulé, cruel par caractère ; mais fon ambition ne laiffoit point entrevoir ces germes de la tyrannie \ ils ne dévoient éclore que lorfque fon autorité ôc fà puiffance feroient mieux établies. Il affectoit de paroître infoueieux , ôc d'aimer à l'excès la diftipation ôc les plaifirs. Dès qu'il put donner l'effor à les penchans, il fe montra tel qu'il étoit, avide, féroce , fanguinaire. Des moyens in juftes le placent fur le Tronc : fon règne commcncera-t-il par la jufticc ? Non. Pour s'y maintenir par une fuite de crimes, il débutera par affaftiner Boris, Gléb &: Sviatoslaf, fes coufin s, ôc non pas fes frères, comme les Hiftoricns l'ont dit ôc répété les uns d'après les autres. Nous venons de donner la preuve du contraire. Section V. Boris fi cher à la Nation , parut à Sviatopolk le plus redoutable de les ennemis , ôc il avoit d'ailleurs des droits au Trône. Lïifur-patcur déclare à fes Favoris, que le meilleur moyen de lui prouver leur attachement, c'eft de lui facrificr Boris. Le barbare trouve des feelérats dévoués. Ils fe mettent en marche, cherchent le camp de Boris, pénètrent dans fa tente, ôc le trouvent fans défenfe, n'ayant auprès de lui qu'un Officier, Hongrois d'origine. A l'air féroce des aifaftins, il étoit facile de les juger : le fidèle Hongrois fe jette fur le corps de fon Maître, ôc le couvre du fien comme d'un bouclier. Un fpeélaclc fi attendriflant, un dévouement fi héroïque auroient déchiré des cœurs capables de remords ; mais les remords font la vertu des coupables qui ne font pas encore familiarifés avec le crime, ôc l'âme de Sviatopolk icfpiroit dans chacun de lès complices : ils maftacrent le fidèle Hongrois, Ôc percent Boris de coups5 ils placent enfuite leurs victimes fur un char, Se les mènent triomphans au monftre qui avoit ordonné le meurtre. Sviatopolk fut le fcul qui jouit de ce fpcctacle affreux ; mais il ne put étouffer ni les fanglots, ni les ' gémiffemens des Habitans de Kiof. Section VI. La rage de Sviatopolk n'eft pas éteinte dans le fang de Boris f il a compté fes victimes, Se ce premier acte de barbarie n*eft que le prélude d'aufti grands forfaits. II favoit, comme les fcélérats; qu'il y a du rifquc à commencer les grands crimes, Se qu'on gagne quelquefois à les confommer. Les fils de Volodimir ont des droits au Trône ; en les recouvrant, ils peuvent devenir des vengeurs. Gléb, Souverain de la Principauté de Volodimir, fera l'objet d'un fécond attentat. L'ufurpatcur avoit pris des mefurcs pour que ce Prince ne fût point informé de la mort de fon père ; il lui dépêche un couricr, Se lui mande » que Volodimir » d an gercu fement malade a Kiof, veut abfolumcnt le voir Se » Pembraflcr encore une fois avant de mourir ce. Le fcnfiblc Gléb j pénétré de douleur, s'emprefte de remplir les devoirs de la piété filiale : il part prcfqué fans fuite, précipite fa courfc, fon cheval s'abat, Se lui cafte la jambe. La vraie tendrefte ne connoît le danger que pour les autres. Gléb fc fait tranfportcr fur une barque, Se déjà il étoit près de Smolcnsk, lorfqu'il reçut unEmiffairc fecret de fa feeur Prédijlava qui étoit reftée à Kiof, Se qui lui annonçait la mort de leur père, Se l'aftaftinat de leur frère Boris. En proie à toutes les douleurs à la fois, Gléb refte immobile, Se ne fort de fon accablement que pour y retomber. Pendant qu'on s'empreffoit a lui donner des fecours, les bourreaux de Sviatopolk arrivent \ ôc comme ils balançaient fur le genre dr S s ij mort à employer, le Cuifinier du Prince le faifit par les cheveux, Ôc l'égorgé avec fon couteau. Section VII. Ces exemples d'atrocité rendent la consternation générale : le bruit de ces aftafïïnats fc répandant de proche en proche, parvint a Sviatoflaf, Prince des Drcvlicns. Au récit des cruautés de Sviatopolk, Sviatoflaf tremblant, fc regarde , avec raifon, comme la troifièmc vi&imc que doit frapper le glaive de l'ufurpateur : il fuit une terre de malédiction, va chercher un afylc auprès d'André, Roi de Hongrie, qui avoit époufé fa fecur Prémiflava. A peine a -1-il abandonné fes Etats, que les aflaftins y arrivent : furieux d'avoir manqué leur proie, ils la pourfuivent, ÔC l'atteignent près de ces montagnes qui font des limites naturelles entre la Hongrie, la tyloldavic ôc la Pologne. Sviatoflaf eft impitoyablement mafia cré. Section VIII. Pendant que Sviatopolk donnoit ces fcènes dhorreur, Jaroflaf, ignorant encore la mort de fon père, fc préparoit à marcher hoftilcmcnt contre lui : il avoit jaftemblé un corps nombreux de Varègcs, qui, fc regardant comme les uniques appuis du Prince, pillèrent ôc outragèrent a-la-fois les habitans de Novogorod. La patience de ceux-ci poulTéc à bout devint fureur : ils tiennent confeil, ôc délibèrent d'exterminer les Varègcs. Ils fe réunilfcnt en force pendant la nuit, fc rendent au quartier oii les Varègcs dormoient, &; les maffiicrcnt. Jaroflaf inftruit de la révolte Ôc de fes fuites, modéra pendant un inftant les tranfports de fa colère; ôc7 fous prétexte d'appaifer la fedition, il raftcmblc le plus grand nombre des mécontens, ÔC fait égorger, dit-on, mille des principales perfonnes de Novogorod. Mais par qui furent-elles égorgées î Les Varègcs avoicnt été mafiacrés j fc il n'eft pas probable que les citoyens de Novogorod fc fuftent prêtés volontairement au meurtre de leurs concitoyens, juftement indignés contre des auxiliaires qui les traitoient en ennemis. Section IX. Ce fut dans cette circonftancc critique que Jaroflaf apprit la mort de Volodimir, l'ufurpation de Sviatopolk, l'affaftïnat de fes trois frères, fc le deflein formé par l'ufurpateur de venir l'attaquer, fc de lui enlever le Trône & la vie. On fe repréfente aifément la perplexité fc la confternation de Jaroflaf, fils révolté, meurtrier de fes Sujets, menacé au-dehors fc au-dedans d'une fin tragique. Dans une pofition fi critique, il ne perd cependant pas la préfenec d'cfprit; il a recours au fcul moyen qui lui refte pour défarmer fes Sujets, fc les intércfîer a fa défenfe : il fe rend a la place, s'avoue coupable devant eux ' implore fon pardon, fc joint, pour l'obtenir, les larmes aux prières. Cette démarche, quelque humiliante qu'elle fût pour le Prince, fut fuivic de l'effet défiré. On oublie de part &c d'autre la tragédie de la veille fc celle du lendemain. Les habitans lui déclarent qu'ils font prêts à le fecourir de toutes leurs forces, fc a fe facrifier pour lui dans une guerre qui a pour objet de châtier un ufurpa-teur, un tyran, un fratricide qu'ils ont en exécration. Section X. Les fecours promis furent fi prompts, fi nombreux, fi efficaces , que non-fculcmcnt ils mirent Jaroflaf en état de combattre Sviatopolk, de venger la mort de fes frères, fc même de régner fouverainement fur la Ruftie. Le Prince de Novogorod marche contre celui de Kiof, fc les deux armées arrivèrent prcfqu'cn même tems fur les deux bords oppofcs du Borifthènc : elles reftèrent long-tcms en préfenec l'une de l'autre , fans que l'une ou l'autre prît la réfolution de pafler le fleuve. Jaroflaf étoit boiteux : un Officier de l'armée de Kiof fe fervit de ce défaut naturel pour infultcr ce Prince ÔC fes troupes. L'armée offenfée d'un relie infolcncc, déclare à fon, Chef qu'elle veut abfolument combattre, Ôc qu'elle maflaercra les poltrons qui refuferont de traverfer le fleuve. Jaroflaf profite d'une difpofition fi favorable j il applaudit à\ l'ardeur de fes troupes, ôc leur promet de palier le fleuve pendant la nuit. Des transfuges lui avoient rendu compte que Sviatopolk, s dans une profonde fécurité, s'abandonnoit a la crapule ôc aux plus honteufes débauches. L'armée de Jaroflaf paffe le Borifthène à l'heure défignec; ôc, pour remporter la victoire a quelque prix que ce fût, le Prince fait brûler les barques de tranfport. Le Prince de Kiof cft vigoureufement attaqué pendant le fommeil de fon ivrefle; la fur prife déconcerte fes troupes : fon armée eft dans le plus grand défordre; ôc pendant que les plus braves fe rallient ôc font face a l'ennemi, leur Chef tourne le dos au champ de bataille, ôc s'enfuit en Pologne auprès de Boleflas I fon beau-père. Le vainqueur fc préfente devant Kiof, ôc les habitans lui ouvrent les portes fans lui oppofer le moindre obftacle. Section XI. Le Lcfteur fc rappelle qu'en 8£i , Ziémovit, fils de Piaft, s'occupa férieufement de la difeipline militaire des Polonois. Miéciflas, leur premier Prince chrétien, les éclaira des lumières de l'Evangile en 964. Boleflas, fon fils, monté fur le Trône dans, un âge mûr, en fit des citoyens. Boleflas n1 aimoit pas fon gendre ; ôc s'il lui accorda des fecours, ce fut bien moins par amitié, que par le défir de fe venger fur les Rufles des maux que Volodimir avoit faits à la Pologne. En HISTOIRE DE RUSSIE. 327 ïoi8, Boleflas, accompagné de fon indigne gendre, marche à la tête d'une armée contre Jaroflaf. Ce Prince, qui avoit été inftruit à tems des préparatifs du Roi de Pologne, n'avoit rien négligé pour oppofer la force à la force. Dès qu'il fut que Boleflas marchoit contre lui, il fut a fa rencontre. Bientôt les deux armées furent a portée de fc voir ÔC de fe parler des rives oppofées du Bog, qui prend fa fourec en Podolie, ôc fe perd dans le Borifthènc. Ncftor rapporte que Boleflas avoit Un embonpoint énorme, ôc qu'un Voiévode Ruffe lui cria, quW auroit bien du plaifr à percer fon gros ventre. L'infulte ôc la vue de l'ennemi fervent d'aliment a l'intrépidité de Boleflas : c'eft un nouveau Céfar qui veut paffer le Rubicon , ôc qui dit à fes foldats : Camarades, fajfbns; le fort en eft jette. Il leur donne l'exemple, fc précipite le premier dans le Bog, ôc le traverfe à la nage, malgré les traits dont on cherche à l'accabler. Sa hardiefle en infpirc à tous fes foldats j ils le fuivent : ils fondent fur les Rufles qui ne s attendoient pas a une attaque fi prompte, ôc les mettent en défordre au premier choc. Jaroflaf les rallie; mais plus la victoire cft difputée de la part des Runes, plus aufti les Polonois montrent de courage. Les Rufles, qui fuccombent, prennent la fuite ; ôc leur Prince, qui faillit de tomber dans les mains du vainqueur, ne fc fauva qu'accompagné feulement de deux ou trois Officiers. Boleflas le pourfuit avec acharnement, met le pays à contribution , aftiége Kiof, la prend par famine , Ôc s'empare des richefles que les Princes y avoicnt fucceftivcmcnt amaffées-Satisfait de ces dépouilles, il ne fit aucun mal aux habitans : il remit la ville à Sviatopolk en le replaçant fur le Trône. Les troupes Polonoifcs furent diftribuées en quartiers d'hiver dans la province de Kiof ; ôc il falloit que la fubordination ôc la difeipline que Ziémovit avoit établies en Pologne, fuftent d'une exactitude inconnue jufqu'alors, puifque les Rufles conviennent que les troupes victorieuiès ne fc permirent aucun défordre. Section XII. Après la victoire de Boleflas fur le Bog, ôc la prife de Kiof, les Rufles regardèrent le Roi de Pologne comme un Prince dont il étoit dangereux de provoquer la colère : dans cette idée , ils lui donnèrent le furnom de Krabtï, mot dérivé de Krabrofl qui fignific courage , valeur. Boleflas étoit aufli galant que brave : vainqueur, il fit l'amour en maître. Les prévenances, les égards, les attentions délicates que l'on doit aux femmes , &: fur-tout aux Princelles, ne formèrent pas la brèche qu'il fit a l'honneur de Prédiflava, fecur de Jaroflaf, Section XIII. Sviatopolk fe montra perfide envers Boleflas, dès qu'il crut pouvoir l'être impunément. Le viol de Prédiflava, s'il eut lieu, lui fervit de prétexte pour foulcvcr fes Sujets contre fon bienfaiteur , Se pour faire maffacrer les troupes qui venoient de le replacer fur le Trône. Ainfl le viol de la Princcuc Rufle produifit à-peu-près le même effet que le viol de Lucrèce par Sextus, fils de Tarquin. Cette violence a prcfquc toujours fait chaffer les Tyrans d'une ville où ils ont commandé : le peuple à qui une action pareille fait fi bien fentir fa fervitude, prend d'abord une réfolution extrême. La même main qui avoit replacé Sviatopolk fur le Trône, pouvoit le renverfer : mais Boleflas relfcntit plus d'indignation que de colère contre fon gendre ; il prit la réfolution de retourner en Pologne avec les tréfors du perfide, fes principaux Boyari, ôc la Princcffe Prédiflava, Il ne retint de fes conquêtes que la Ruilîc-rougc qu'il réunit à fa domination. Section Section XIV. Jaroflaf après fa défaite, s'étoit retiré a Novogorod , ôc fes revers l'avoient déterminé a fe réfugier chez les Varègcs. Les habitans dc^Novogorod qui partageoient fa douleur, ne négligèrent rien pour la calmer. Ils lui offrirent des contributions en argent, des troupes, les fecours de leurs alliés, ôc tout ce qui pouvoit dépendre d'eux ; ôc pour lui donner une preuve certaine de leurs bonnes intentions a fon égard, ils brisèrent les bateaux dans lcfquels il alloit s'embarquer. Cette grande preuve d'attachement relève le courage de Jaroflaf; il recrute une armée, foudoyc des Varègcs, marche vers Kiof, y entre fans obftacle : le lâche Sviatopolk s'étoit enfui a la première nouvelle de fon arrivée. Section XV. Les fcélérats qui ont le pouvoir en main, ftivcnt ordonner le crime , mais communément ils font lâches quand ils doivent payer de leur perfonne. Sviatopolk, fans penfer â recourir aux armes pont défendre fes ufurpations, ni aux ravages que les ennemis de la Ruflic pourroient faire dans l'intérieur de fes Provinces ôc fur fes frontières , va implorer le fecours des Petchénégui, également animés contre les Ruffcs par leur férocité naturelle ÔC par l'efpoir du pillage. Ces barbares, qui épioient toutes les occafions propres â favorifer leur brigandage, accueillent l'ufurpateur, ôc fe promettent de lui faire payer chèrement les fecours qu'ils font difpofés à lui donner. C'eft ainfi que les Bretons implorèrent lâchement une valeur qu'ils avoicnt fouvent redoutée , ôc que les Saxons écoutèrent avec plaifir des fiippli-cations qui favorifoient le projet d établiftement qu'ils avoient formé. Mais les Petchénégui n'avoient pas, comme les Saxons, un Engifi dans Sviatopolk, pour remplir aufTi heureufement que Tome /. T t lui le double objet de fes démarches : les ennemis des Bretons, les Piétés ôc les Calédoniens furent défaits par la valeur d'Engift, Ôc leurs alliés féduits par fon adreffe. Les Petchénégui s'arment, &: obligent Sviatopolk de marcher a leur tête. De quelque côté que penche la victoire, le fort du combat doit être décifif: Jaroflaf cft maître du Trône, ôc fon plus grand intérêt cft de le conferver. Tout retrace aux Rufles les crimes de Sviatopolk : chaque Souveraineté lui reproche le meurtre de fon Prince, ôc pleure encore la mort -, toutes font donc également intéreifées à combattre un tyran que le fang n'a pu défaltércr. La perfidie lui a fermé Pafylc qu'il avoit en Pologne, Ôc l'indignation de Boleflas a éloigné pour jamais le beau - père du gendre. Les Petchénégui de leur côté dévoient combattre avec fureur pour renverfer Jaroflaf du Trône, ôc éloigner d'eux un ennemi pins redoutable qu'un lâche ufurpatcur. Ils dévoient encore combattre pour s'en faire un allié au befoin, ou un vaffal, fi la victoire les rend maîtres de fon fort ; Ôc déjà ils jouiftent par anticipation des débris de ce Trône précaire. L'Hiftoire rapporte que les deux armées fc battirent avec un acharnement fans exemple , ôc que la bataille dura trois jours. La victoire, long-tcms incertaine, fc décida enfin pour Jaroflaf. Dans cette extrémité , Sviatopolk ofa former le projet d'aller implorer encore la pitié Ôc les fecours de Boleflas. Une mort précipitée lui épargna ce dernier affront. Cette mort étoit fans doute défirée par le Lecteur ; voici comme clic arriva. Section XVI. Les pallions féroces ôc la terreur qui leur fuccède, forment un contrafte qui tue, ôc Sviatopolk en éprouve les effets : fes jambes ne peuvent plus le foutenir ; fa raifon fe trouble ; il devient fort mélancolique. Des images effrayantes s offrent par-tout à fa vue5 il fe croît pourfuivi : chaque buiflbn lui paroît un vengeur, ôc chaque branche d'arbre, un glaive fufpcndu fur fa tête ; il meurt en forcené, ÔC en criant, iU m'ont frappé! Us m'ont frappé! Ce fupplicc cruel eft encore trop doux pour l'ame atroce du plus abominable des hommes. La Médaille de Sviatopolk prouve qu'il prit pofteftion de la Principauté de Kiof en 1015, ôc que depuis cette époque jufqu'à fa mort, il régna un an. Nous regrettons de tranfmettrc à la poftérité lé Médaillon ,de ce monftre ; c'eft déjà trop que la Ruftie ait eu le malheur d'être gouvernée par cette bête féroce. Section XVII. Ici, l'Hiftoire Romaine offre de finguliers rapports avec les faits que nous venons de décrire. i°. Augufte époufa Livie lorfqu'clle étoit encore enceinte de Drufus, furnommé Germanicus. L'enfant qui fortit de fon fein, fut Tibère, ôc ce fut par les intrigues de cette femme artificieufe * iU v■ ^\ qu'Augufte l'adopta. La beauté Grecque que Jaroptolk avoit époufée , fut obligée de partager la couche du meurtrier de fon époux, lors même qu'elle étoit enceinte. Elle accoucha de Sviatopolk , & le fit adopter par Volodimir : fes charmes avoient un empire abfolu fur lui. 2°. Le caractère de Boris, fils chéri de Volodimir, reffembloit parfaitement a celui de Germanicus : les qualités du cœur ôc de Pefprit de ces deux Princes répondoient à celles de leurs ames. 3°. Germanicus avoit eu neuf enfans, parmi lcfquels on compte Caligula qui déshonora le nom de fon illuftre père. Volodimir en a neuf aufti j mais, plus malheureux encore que Germanicus, il eut un fils rebelle dans Jaroflaf qui le fit mourir de douleur, ôc un Caligula greffe fur un Tibère, dans le neveu qu'il adopta. 4°. Caligula fe livre aux plus infâmes débauches, ôc Sviatopolk Tt ij l'imite. Des cruautés barbares, l'effufion du fang humain é toi ont pour Sviatopolk le fpcétaele le plus agréable: l'ame féroce de Caligula porta la démence fc la rage, jufqu'à fouhaiter que Rome n'eût qu'une tète pour la couper. Ces deux Princes offrent deux tyrans, deux monftrcs, deux lâches, deux infenfés. Tout ce qjuc dit Caligula fur la fin de fon règne, tout ce qu'il fait , n'eft qu'extravagance fc cruauté : la conduite de Sviatopolk cft la même ; il devient un fou mélancolique, fc Caligula un fou furieux. La terreur fait mourir le premier comme un enragé ; fc Chéréas , Tribun des Gardes Prétoriennes, délivre Rome du fécond , â la quatrième année de fon règne, fc â la vingt-neuvième de fon âge. « ^^$+*H%+/%$+$+$^^ JAROSLAF I, FILS DE VOLODIMIR. Section première. 1019. Apre s avoir conquis deux fois le Tronc de fon père, Jaroflaf cft enfin paifiblc poftefteur de la Souveraineté de Ruflic. Ce Prince étoit né avec un caractère propre â le rendre heureux ÔC a faire le bonheur de fes fujets. On doit regretter le filence de l'Hiftoire fur les motifs qui rengagèrent a fc révolter contre fon père j quelque fondés qu'ils puilient être , ils n'en furent pas moins coupables. Mais ft le crime s'efface par le repentir, celui de Jaroflaf couvrit aux yeux des Rufles, une tache qui obfcurciiïbit la vie d'un Prince plus occupé de leur bonheur que défireux d'acquérir de nouveaux fujets : moins ambitieux que brave , il réuniflbit la douceur, le courage ôc la modération de fon frère Boris, à une émulation louable, à un goût décidé pour l'étude; il lifoit, dit-on, nuit ôc jour, ôc fa mémoire étoit facile. Jaroflaf fut un phénomène entre les Princes de ce fiècle ; il fe montra conftamment l'ami de fes fujets, un allié fidèle avec fes voifins,, un vainqueur généreux envers fes ennemis. Son règne prouvera que nous le peignons ici d'après nature. Section II. La plupart des règnes confolans commencent par l'adverfîté : celui de Jaroflaf eft marqué au même coin. Un incendie réduit la ville de Kiof en cendres ; il s'occupe a la rebâtir, &c lui donne une plus grande étendue. Au milieu de ce défaftre, il n'oublie pas la.reconnoiflance qu'il doit aux habitans de Novogorod, qui lui avoient donné de fi grandes preuves de leur dévouement Ôc de leur fidélité. Il leur avoit donné des loix en ioié : en 1019, il leur accorde des privilèges qui les dédommagent en partie de ceux que Rourik ÔC Oleg leur avoicnt enlevés. Section III. Le Prince de Polotsk, neveu de Jaroflaf, s'empare de Novogorod par furprife , dépouille les habitans, emmène avec lui un grand nombre de prifonniers en état d'acheter leur rançon. Jaroflaf, averti à tems de cette perfidie, marche à la rencontre du Prince de Polotsk, lui enlève le butin confidérablc dont il étoit chargé, ôc renvoie les prifonniers a Novogorod. La vengeance eût été un ade de juftice; le vainqueur s'y rcfufa, ôc fit mieux encore : il ufa de la clémence de Vefpaficn, qui faifoit reflentir fes bienfaits à ceux mêmes qui étoient foupçonnés de confpirer contre lui. Le Lecteur fc rappelle que les amis de ce Prince lui ayant dit de prendre garde à Met'ms Pompofianusj il le fit Confiai, Ôc ajouta en riant : » S'il devient jamais Empereur, » il fe fouviendra que je lui ai fait du bien. Je plains, ajouta-t-il, » ceux qui confpircnt contre moi, ÔC qui voudroient occuper » ma place ; ce font des fous qui afpirent a porter un fardeau » très pefant «. Guidé par les mêmes principes, Jaroflaf ne punit fon neveu qu'en lui donnant en propriété deux villes qui arron-difloient fon apanage. Ce fut par cette modération Ôc ce bienfait, qu'il défarma pour toujours un Vaffal rebelle, Ôc qu'il le rendit également fournis, zélé ôc fidèle. HISTOIRE DE RUSSIE. 335" Section IV. 1012. Meftiflaf, Prince de Tmoutarakan, ôc frère de Jaroflaf, forme la, réfolution d'aller attaquer Kiof. Meftiflaf étoit entreprenant ; il avoit fait la guerre aux Kazogui fes voifins, ancêtres des Kofaks du Don, tué dans un combat fmgulicr Radéga leur Prince, ôc s'étoit emparé de fes Etats. La condition expreffe de ce combat portoit, que le vainqueur deviendrait maître de la Principauté du vaincu. Enorgueilli de la victoire qu'il avoit remportée fur Radéga, courageux, féroce, ôc d'une force furprenante, le Prince de Tmoutarakan exécute le deflein formé fur Kiof; mais il éprouva les viciftitudes des armes, ôc fut vigoureufement repouflé avec perte. En fuyant, il fe replie vers la Defha, rivière du Gouvernement de la petite Ruftic d'aujourd'hui, fur les bords de laquelle la ville de Tchernigof cft bâtie : il s'en empare fans combat, ôc y établit fa réfïdence. Jaroflaf le fuit de près; mais Meftiflaf profite d'une nuit orageufe, Ôc le bat au feu des éclairs ôc au bruit du tonnerre. Section V. Jaroflaf avoit â eccur l'affront ôc les revers qu'il avoit effuyés fur les rives du Bog : tel qu'un lion qui devient furieux en regardant fes bleflurcs, le Prince de Kiof, peu déftrcux de ^conquêtes, n'afpirc qu'a laver fon affront dans le fang Polonois ; il raffcmble fes troupes, ôc fait une incurfion en Pologne. Les deux armées fc trouvent en préfence une féconde fois fur les rives du Bog : elles en viennent aux mains ; ôc le courage expérimenté de Boleflas l'emporte encore fur la valeur opiniâtre ou fur la témérité de Jaroflaf. Le prix de la victoire fut un tribut que la Ruftic paierait a la Pologne. Le vainqueur, aufti modéré que le vaincu, lui rendit 33* HISTOIRE DE RUSSIE. fans rançon les prifonniers de guerre, le confirma dans fes pofief-fions, Ôc força noblement à rcfter tranquille, un rival que fes défaites mêmes rendoient plus courageux. Enchaîné par des bienfaits, Jaroflaf vécut en paix avec la Pologne pendant tout le règne de Boleflas. Section VI. Cette féconde leçon perfuada a Jaroflaf qu'il cft pour les Princes une gloire préférable à celle des armes ; gloire qui fait germer Ôc croître le bonheur des peuples dans le fein de la paix. Il fc réconcilia avec fon frère Meftiflaf, lui céda généreufement la partie orientale ôc méridionale de la Ruffie, jufqifaux Palus méotîdes. Cette ceffion, quoique confidérablc, étoit peu de chofe en comparaison des Principautés qui reftoient à Jaroflaf, Souverain de Kiof, de Roftof, de la Domination de Novogorod, d'une partie de la Pologne Ôc de la Lithuanie. Cet arrangement fut fait en 1026. Le Prince de Tchcrnigof ne jouit pas long-tcms de fes conquêtes ôc des poffefiîons que fon frère lui avoit cédées : il mourut fans poftérité, ôc défigna Jaroflaf pour fon fucccflcur. Voila comme celui-ci devint maître de la Ruflic, ôc non pas comme l'ont fuppofé de prétendus Hifloricns, étrangers a la Nation. Jaroflaf ne laiffa aux héritiers de fon frerc que la Principauté de Polotsk, dont la petite étendue Ôc les foiblcs reflourecs ne pouvoient lui caufer d'inquiétude, ni lui donner d'ombrage. Section VIL Boleflas meurt après avoir rempli fa carrière avec gloire. Mié-ciflasll, fon fils, lui fuccède en 101 y. Poffcffeur d'un puiffant Royaume, maître d'un Peuple accoutumé a l'obéiffanec ôc à la victoire j Victoire, il ne fut tirer aucun parti de ces avantages : il avoit fait la guerre fans être guerrier ; il n'avoit aucune des qualités morales &: des vertus militaires de fon illuftre père. Amolli dans les bras d'une époufe alticrc, avare , voluptueufe , il laiflbit flotter au hafard les rênes du Gouvernement. Sa coupable nonchalance cauia plus de maux a la Pologne, que les vertus actives de Boleflas ne lui avoicnt procuré de profpérités fc de triomphes. L'cpoufe de Miéciflas étoit Rixa} fille de Godcfroi, Comte Palatin du Rhin ; elle avoit pris un tel empire fur fon époux , que rien ne s'exécutoit que par fes ordres; elle étoit déteftée des Polonois; fc lorfque Miéciflas tomba en démence, Rixa, devenue plus puiifantc encore, ne fit qu'ajouter a l'indignation publique par les malheurs dont .elle fut caufe : la Pologne tomba dans l'anarchie. Section VUE Jaroflaf favoir par expérience que les Polonois étoient mieux difeiplinés fc plus aguerris que les Pvuflcs; mais les circonftances le décidèrent à éprouver une troifième fois le fort de fes armes contre eux : tout 1-ui offroit la pcrfpcdivc d'un fuccès prefquc afluré , fc il pouvoit dire a fes troupes, ce que le rival de Pompée dit aux fiennes, en marchant contre l'adorateur de Cléopatrc : sî allons premièrement combattre une armée fans Général , Jfc » nous nous tournerons enfuite contre un Général fans armec.ee. Jaroflaf invite fon frère Meftiflaf a marcher avec lui: les deux Princes confédérés fondent fur les garnifons Polonoifes, fc ceux des foldats qui échappent au carnage Pont faits prifonniers , fc envoyés dans des déferts pour cultiver les terres que Boleflas avoit dévaftées. Cette guerre offenfive ne tire point Miéciflas de l'oubli de fes devoirs : les Polonois juftement indignés , murmurent tout haut, fc hii reprochent la honte d'une infultc qu'il fouffre impunément : des reproches fi bien fondés font rougir le Roi de Tome L U U Pologne, mais il ne rougira pas long-tcms ; il raffcmble des troupes, marche à la rencontre des ennemis, qui feignirent de rétrograder en le voyant. Miéciflas au comble de la joie, & fcmblablc au lièvre de la table , qui fc croyoit un foudre de guerre pour avoir épouvanté des grenouilles , s'en retourna comme il étoit venu, abandonnant aux Rufles les contrées dont ils venoient de S emparer. Enfin, Miéciflas mourut comme il avoit vécu, dans un état de foibleffc ; fa langueur fut fuivie des mêmes accès de fureur qui terminèrent les jours de Dominai. C'eft à cette époque que la Ruftic Rouge rentra fous la domination des Souverains de Kiof. Section IX. Le Lecteur a connoiflance des différens Traités de paix ôc de commerce que les prédécefteurs de Jaroflaf avoicnt faits avec les Grecs, &: des privilèges que ceux-ci avoicnt été forcés d'accorder aux Marchands Ruffcs qui fe tranfportoicnt dans leur Empire. Ces privilèges obtenus par des victoires, infpiroicnt de l'orgueil aux Ruffcs ; l'orgueil cft révoltant, & il donna lieu à des difputcs entre quelques Particuliers des deux Nations. Le nombre des intéreifes à la caufe commune, augmenta de part &c d'autre j Pcfprit de parti échauffa la querelle , èc la chronique dit qu'un Envoyé de Jaroflaf fut tué dans cette émeute, qui arriva en 1043, fous le règne de Conftantin Monomaque. Jaroflaf qui fc crut grièvement infulté , ré fol ut de tirer vengeance de ce meurtre: il arma , dit-on, cent mille hommes , & leur donna pour Chef fon fils Volodimir, qu'il avoit invefti de la Principauté de Novogorod en 1036. Section X. Conftantin Monomaque étoit d'une des plus illuftres familles de Conftantinopic. L'Impératrice Zoéj qu'on ne doit pas mettre HISTOIRE DE RUSSIE. 339 au rang des Princcflcs qui ont fait honneur à leur fexe, avoit aimé Conftantin , dès le tems qu'elle étoit mariée à Michel Pa-phlagonien. Cet Empereur en avoit été jaloux , tk avoit exilé Conftantin dans fine de Lesbos : la conduite de Zoé régnante, fit connoître au peuple que le Trône avoit befoin d'un homme. Zoé, voyant que les Grecs défirent impatiemment un Empereur, rappella fon Amant de l'exil, & 1 epoufa ïé*ïi Juin de l'année 1042. j il fLlt couronné Empereur le même jour. Scièrent, petite-fille de Sclérus, avoit gagné fon cœur par fa beauté, &c avoit pris fur lui un empire abfolu : clic l'engagea à oter le commandement des troupes d'Italie à Manlaus. Ce brave Général, pour fe venger de l'injufticc, fc fait proclamer Empereur a la tête de fon armée, pafte en Bulgarie, &C remporte pluficurs victoires fur les Généraux de Conftantin; mais une mort fubite qui l'arrêta dans la courfc vers la fin de Pannée 1043, rendit le calme à l'Empire. Section XI. Ce fut dans cette circonftancc critique pour Conftantin, que le fils de Jaroflaf s'embarqua pour pafler dans la Grèce. Dès que l'Empereur en fut inftruit, il fentit le danger de la pofition ; & pour détourner l'un des deux orages qui le menaçoient a la fois, il envoya des Ambafladcurs à Jaroflaf, qui lui offrirent de la part les fatisfactions qu'il pourroit défirer : les Ambafladcurs reçus avec mépris, furent congédiés avec hauteur. Section XII. Le refus méprifant de la fatisfaction offerte a Jaroflaf, humilia Conftantin; & le mauvais fuccès de fon amhafladc l'avertit de recourir aux armes, & d'oppofer la force a la force : il ne perdit pas le tems à délibérer; il fit équiper les galères cV les bâtimens que Un ij dévoient monter fes troupes, &: difperfcr dans les Provinces lef plus éloignées de la Capitale, tous les Runes qui fe trouvoient alors dans fon Empire. Dès que les préparatifs furent faits, Conftantin ordonna à fon Chcf-d'cfcadre de mettre a la voile, ôc monta lui-même l'iakt Impérial. La flotte Grecque rencontra celle des Rufles près du Détroit de Conftantinople. Le combat ne tarda pas à s'engager: les Grecs recoururent encore dans cette circonftancc, au feu grégeois qui leur avoit été d'un fi grand fecours contre la marine d'Egypte, des Sarrafins ôc des Rufles, fous le règne d'Igor : ils brûlèrent un grand nombre de barques ennemies, ôc mirent les autres en défordre. Le Prince Volodimir ne fut pas malheureux à demi dans cette fatale journée : une tempête s'élève , l'orage difperfe fes frêles bâtimens ; les uns échouent contre les écueils nombreux dont ces parages font hé rifles ; les autres font jettes fur le rivage, où les malheureufes victimes, loin de trouver du fecours , furent maftacrés par la cavalerie qui côtoyoit le rivage, ôc fuivoit la flotte des Grecs. Leurs bâtimens plus réfiftans que ceux des Rufles, ôc bien gouvernés fur une mer mieux connue, fouffrirent peu de la tempête. Dès que le calme lui fuccéda, Conftantin envoya vingt-quatre galères a rames, à la pourfuitc des Rufles ; c'étoit commettre une grande faute : il avoit remporté fur mer une victoire complctte ; fa cavalerie avoit tué plus de douze mille Rufles ; il n'en falloit pas tant pour venger un affront. L'ennemi défefpéré qu'il vouloit pouffer â bout, réfolut de vaincre ou de mourir: il entoure les galères, les attaque avec une fureur mêlée de rage, & s'empare de quatre bâtimens, dont l'un étoit monté par le Chef-d'efcadrc. Les Grecs qui ne périrent pas dans ce combat fanglant, furent mis aux fers. Il faut obfcrycx ici qnc les anciens Runes n'ayant pas la bouf- HISTOIRE DE RUSSIE. 541 foie, ne pouvoient guères naviger que fur les côtes ; aufïî ils ne fe fcrvoicnt que de petits bâtimens ou plutôt de barques plates à rames ôc a voiles , fclon les circonftanecs \ prcfquc toutes les rades étoient pour eux des ports ; la fcicncc des pilotes étoit très-bornée, ôc leur manœuvre peu de chofe. Ces bâtimens légers brifoient aifément les rames des plus grands , qui, pour lors, n'étoient plus que des machines immobiles, comme font aujourd'hui nos vaifleaux démâtés. Ces barques , d'ailleurs, s'accro-choient foudain, ôc les foldats combattoient des deux parts : on mettoit fur une flotte toute une armée de terre. C'eft ainfi que dans la bataille navale que Régulus ôc fon collègue gagnèrent, on vit dans des tems plus anciens, combattre cent trente mille Romains contre cent cinquante mille Carthaginois. Le Chef-d'cfcadrc Grec fit, dans ce combat naval, la funefte expérience qu'Antoine avoit faite à A&ium : fes navires ne pouvoient fc remuer , pendant que ceux d'Augufte, plus légers, les attaquoient de toutes parts. L'avantage que les Rufles remportèrent fur les Grecs, immédiatement après avoir éprouvé tant de malheurs à la fois, adoucit les regrets de Volodimir : mais un petit nombre de prifonniers étoit un bien foible dédommagement pour les grandes pertes qu'avoient faites les Rufles dans ce jour de carnage, ôc pour les malheurs qu'éprouvèrent fur la route, ceux d'entr'eux qui retour-noient en Ruflic par terre. Les Grecs les battirent, les firent prifonniers, ôc leur crevèrent les yeux : un traitement fi barbare prouve que les Grecs n'avoient pas oublié les exemples de férocité que leur avoient donnés les Rufles fous les règnes d'Olcg , d'Igor ôc de Sviatoflaf. Section XIII. Les défaite communs aux deux Nations, leur procurèrent une trêve volontaire de part ôc d'autre , fans qu'aucune d'elles fît des préparatifs pour fortir d'un état mitoyen entre la paix ÔC la guerre. Cette inaction , pendant laquelle tout commerce étoit fufpendu entre les Ruffcs ôc les Grecs , leur fit fentir également le befoin qu'ils avoient les uns des autres, ôc ce fentiment qui rapproche les hommes rendus a eux-mêmes, leur procura la paix en 1047. Section XIV. Nous avons parlé, frétions I ôc II, des qualités perfonnellcs de Jaroflaf, de fon amour pour la lecture Ôc l'inftruction : ce Prince avoit fait traduire un grand nombre de Livres Grecs , établi a Novogorod une Maifon d'éducation où l'on élevoit à fes frais les enfans des perfonnes diftinguées dans fEtat ; il avoit bâti pluficurs Eglifcs, dont la principale étoit celle de Sainte-Sophie à Kiof, qu'il avoit enrichie de vafes précieux d'or, d'argent, ôcc. Mais en s'occupant de l'éducation des enfans des Starqfles , il n'avoit pas oublié que le peuple a befoin d'inftructions , ÔC pour lui en procurer, il afligna des revenus aux Eccléfiaftiqucs particulièrement chargés de ce devoir. Fidèle au culte de fon père, il étendit par la douceur, la Foi Chrétienne dans fes Etats. La conduite morale de Jaroflaf, fes vues patriotiques, l'éclat de fon règne, ôc l'étendue de fa domination, lui procurèrent l'amour des Ruffcs , le refpcct du Nord ; ÔC fon nom devenu fameux dans la Grèce, paffa de là dans l'Occident. Section XV. Jaroflaf avoit époufé Engucrhcrdc, fille d'Olaiis, Roi de Suède ; il eut de cette Princcffc fix garçons ôc trois filles. Sa renommée engagea pluficurs Souverains a rechercher fon alliance. Les annales Rufles difent » qu'il maria fon fils Volodimir a la fille de Harald3 » dernier Roi d'Angleterre de la race Saxonne ; Vfévolod â une « Princefte Grecque , fille de Conftantin Monomaque «. Cet Empereur eut-il des enfans ? Je fais qu'il avoit été marié avant d'époufer rimpératrice Zoé ; mais les faites Grecs ne parlent ni de la poftérité de ce Conftantin, ni de cette alliance. » Prémijlava, » feeur de Jaroflaf, époufa Cafimir I, Roi de Pologne ; Henri I, » Roi de France, demanda en mariage la Princclfc Anne 7 fille » du grand-Prince de Ruffie j fes fecurs, Elifabeth fc Anaftafic, »3 furent mariées, la première à Harald le Vaillant, &: la féconde » a André , Roi de Hongrie «. Ces alliances font accompagnées de circonftanccs qui méritent d'être difeutées, parce que leur difcufîïon éclaircira quelques points d'Hiftoirc qui paroiflent obfcurs a plus d'un Hiftorien. La digreftion ne fera pas longue. Section XVI. On lait qu'Edouard le Confeffeur avoit rendu fon mariage ftérile par un voeu indiferet de virginité, fc qu'après fa mort, le Trône d'Angleterre refta en proie à l'ambition de trois rivaux, qui avoicnt tous des avantages pour y monter : Edgard y étoit appelle par fa naiftanec, U defeendoit des Monarques du pays. Harald avoit pour lui un parti nombreux \ il étoit fils de Godovin, Comte de Kent, Miniftre d'Edouard, fc dont ce Prince avoit époufé la fille. Beau-frère d'un Roi, il croyoit pouvoir le devenir lui-même, fc il le fit reconnoître comme tel par les Anglois. Guillaume qui régnoit en Normandie, avoit beaucoup de réputation fc de dignité ; il fuppofoit un Tcftamcnt du feu Roi. A fon arrivée en Angleterre, il y trouva un Concurrent prcfquc aufti habile que lui , fc en état de lui d il pister une Couronne qu'il croyoit mériter à juftc titre. Edgard fut aifément écarté ; le fang royal qui couloit dans fes veines, ne put pas balancer les forces de fes Conciirrcns. D'après ces laits certains, il nous paroît que les annales Ruffcs fe trompent au fujet d'Harald qu'elles défignent comme dernier Koi d'Angleterre, de la race Saxonne. Panons au mariage de la Princcffc Anne avec Henri I. L'Auteur de l'Hiftoire moderne, dit à ce fuict, dans le Tome XV9 pages y &: 6 : » On m'a reproché de n'avoir pas annoncé dans m l'Hiftoire des RulTcs, que Henri I, Roi de France, avoit époufé M en fécondes noces Anne, fille de Jaroflaf, Duc de Ruftie , de » laquelle il eut Philippe qui lui fuccéda. Il cft vrai que ce fait » eft rapporté par beaucoup d'Hiftoricns François, principalement >5 par les modernes. Voici ce qui m'avoit engagé au filcnce â ce » fujet. i°. Les Hiftoricns Rufles n'en parlent point. i°. Le Fils 53 aîné de l'Eglifc Romaine auroit-il époufé une Princcffc d'un >j Rit différent du fienî 30. LcsRuffes étoient-ils alors aflez connus » en Europe, pour qu'un Roi de France s'alliât avec leurs Sou->j verains ? Ce fait, j'ofe l'affurcr , me paroît fort douteux. Je ♦s crois que Henri époufa quelque Princefte du Nord, mais du »î Rit Romain, ôc que les Hiftoricns fc font mépris «. C'eft l'Auteur de f Hiftoire moderne qui s'eft mépris, ôc non pas les Hiftoricns dont il parle. Il auroit dû rapporter le fait, propofer enfuite fes doutes, &: les foumettre au jugement du Lecteur : les raifons alléguées pour juftifier fon filcnce , ÔC le doute qui les accompagne , font des armes impuiftantes contre la vérité de l'Hiftoire. Le mariage dont il s'agit cft certain , ÔC les Hiftoricns Rùffes l'ont configné dans leurs Ecrits. Jaroflaf d'ailleurs, étoit VelïH-Khia\, grand-Prince de Ruftic, ÔC non pas grand-Duc. Les Rufles n'ont connu le nom de grand-Duc, ôc ne l'ont donné aux Princes étrangers, que dans des tems poftéricurs a l'époque dont il s'agit ici. Cette méprife en rappelle une autre : Voltaire, en parlant de Jaroflaf, le nommc^M, ÔC Prince méconnu d'une RuJJie ignorée. Mais on n'eft pas fondé a lui en faire un reproche ; cet homme fi univerfellement univcrfcllcmcnt inftruit, ignoroit l'Hiftoire ancienne de Ruftic; il a écrit d'après les Mémoires qu'on lui a envoyés, ôc Ton doit en conclure que ces Mémoires étoient ou obfcurs 011 infidèles. Ils étoient l'un ôc l'autre ; la jaloufic ôc l'intérêt pcrfonnel les avoicnt rédigés. Agnès eft le nom que prit la Princefte Anne en entrant dans l'Eglife Romaine, ôc cette cérémonie fut le préliminaire de fon mariage avec Henri I. Ce Prince en eut trois fils ; Philippe, Hugues ôc Robert. Philippe , comme on le fait, fuccéda à fon père, ôc il cft encore aujourd'hui la tige de vingt-neuf Rois de France. Les deux Maifons d'Anjou qui ont régné à Naples, les Rois de Naples ÔC d'Efpagne, font iflus de ce mariage, ou dcfccndcnt de la poftérité qui en a été la fuite. Cette poftérité a donné pluficurs Reines a l'Angleterre, à PEcoffe, à la Bohême, un Roi de Chypre , un Empereur à Conftantinopic dans le tems des Croifades ; ôc cet Empereur fut Pierre de Courtcnai. De plus grands détails feroient fuperflus ; nous allons fuivre les alliances de Jaroflaf. Section XVII. Si le règne de ce Prince cft riche en faits, les alliances qu'il contracta font fécondes en anecdotes. Cafimir .dont nous venons de parler, fut le Succcffcur de Miéciflas II, après un interrègne de fept ans, pendant lequel la Pologne comptoit fes citoyens, ôc ne trouvoit que des tyrans dans le peu qui lui en reftoit. Cafimir, héritier du Trône, fut obligé de s'enfuir; fa mère Rixa l'envoya fecrètement a Paris, pour puifer dans cette ville déjà célèbre, les lumières Ôc les vertus propres à confolcr de la perte d'un Trône, ou à le recouvrer un jour, ft les circonftanccs le pcrmct.toicnt. Après avoir fait fes études en France, Cafimir paffa en Italie ou faint Romuald lui perfuada de fe faire Moine. De retour en Tome L Xx Erance, il entra dans l'Abbaye de Cluni, prit l'habit de Religieux ôc reçut le Diaconat. C'eft-là où Cafimir reçut, en 1040, les Ambafladcurs Polonois qui furent lui offrir la Couronne : mais il n'étoit plus libre, ôc le Pape pouvoit feul rompre fes engagemens. Benoit IX oppofa d'abord des difficultés , fc fit prier beaucoup , &: parut ne fc rendre qu'aux vives inftances des Polonois. Ce Pontife fut tirer bon parti de la circonftancc, en ftipulant que la Pologne payeroit, à perpétuité , une fomme d'argent pour l'entretien d'une lampe dans l'Eglifc de St. Pierre : il voulut encore pour prix de fa condefccndancc , que la Nation entière s'obligeât à porter déformais les cheveux coupés en forme de couronne de Moine , ôc qu'aux grandes fêtes, pendant la Mcffe, les Nobles portâffent une étole de lin à leur col. Avant l'introduction de cet ufage , les Polonois avoient coutume de tirer le fabre hors du fourreau, lorfque le Prêtre difoit l'Evangile, pour témoigner qu'ils étoient toujours prêts à défendre la vérité Ôc la Religion au prix de leur fang. Cet ulage avoit été introduit en 967 , fous leur premier Prince Chrétien. Cafimir devenu Roi, ôc plus politique que guerrier, voulut, en montant fur le Trône , prévenir les maux dont Jaroflaf fembloit menacer la Pologne. Il lui envoya des Ambafladcurs chargés du pouvoir de lui remettre pluficurs places dont les Polonois étoient en pofleftion , ôc de lui demander en mariage la Princcffc Prémiflava, fa fecur, afin de fcellcr le paéte d'une amitié inviolable par cette alliance. Jaroflaf accepta avec joie des propofitions fi avantageufes; Ôc les deux Princes, fidèles à leurs engagemens, vécurent en paix, Ôc fc prêtèrent des fecours mutuels au befoin. Section XVIII. Le mariage cTElifabcth avec Herald-le-Vaillant, qui devint Roi de Norwege, fournit une autre anecdote qui fera plaifir aux Lecteurs. On trouve dans l'ancienne Chronique Iflandoife ( Kaïtlinga Saga ) »5 que Jaroflaf avoit une fille nommée Elifif, ( c'efl le » diminutif d'Elifabeth) & que cette fille, jeune Se vive, croilfoit «tous les jours en grâces, en beauté, en honneur; qu'Herald » en étant devenu éperdument amoureux, Se craignant de n'être » pas aimé de la belle Elifif, compofa une ode qu'il lui adrefla, » & dans laquelle il fe plaint de ce que la gloire qu'il s'eft acquife 13 par tant d'exploits, n'a pu toucher fon cœur «. Herald étoit en effet un des plus illuflrcs aventuriers de fon tems : il avoit parcouru toutes les mers du Nord, piraté, comme c'étoit l'ufage , dans la Méditerranée même Se fur les côtes d'Afrique; mais il éprouva des revers, fut pris, & retenu quelque tems captif à Conftantinopic. La vie Se les exploits d'Herald rcflcmblcnt exactement à l'hif-toire de Pyrrhus : ce Prince, maître d'un petit Etat dont4)11 n'a plus entendu parler après lui, étoit un aventurier qui faifoit des entreprifes continuelles, parce qu'il ne pouvoit fubfîftcr qu'en entreprenant; fa grandeur, comme celle d'Herald, ne confiftoit que dans fes qualités pcrfonncllcs. Nous donnerons la traduction de cette Ode originale, après avoir analyfé Ôc comparé le règne de Jaroflaf. Section XIX. Les chroniques Rufles font mention d'un phénomène célefte, fous le règne de Jaroflaf : on vit à Kiof une comète a queue en 1028. Le favant Profeffeur Muller, a qui l'Europe doit une multitude de recherches intéreffantes fur la Ruffie ancienne Se moderne, fixe aufti fous le règne de ce Prince, Se en 1034, une expédition Xx ij des RulTcs de Novogorod en Sibérie, fc probablement dans le Gouvernement qui porte aujourd'hui le nom d'Orcmbourg. Orcmbourg cft fitué fur les bords du Jaïk, fous le 54e degré de latitude feptentrionale fc le 87e degré de longitude. Le Jaïk prend fa fourec dans les Monts Ouralks j connus des Anciens fous le nom de monts Riphées. Après un cours de plus de fix cents lieues, ce fleuve fe jette par deux embouchures dans la Mer Cafpienne, au 48e degré 30 minutes de latitude, fc au 74e degré de longitude. Les Monts Ouralks tirent leur nom d'Oural, motTatare qui fignific ceinture. C'eft d'après cette dénomination que les anciens Rufles ont appelle CCS montagnes Ceintures de roches, fc quelquefois Portes de fer, parce que ces barrières naturelles les protégeoient contre les attaques des peuples de l'Afic feptentrionale, de même que les Portes Cafpiennes défcndoicut les Afiatiqucs contre les irruptions du Nord. L'expédition des Ruffcs de Novogorod n'a rien qui implique à la vérité : les Huns dont nous avons parlé à l'origine des Rufles, leur en avoicnt tracé la route, en fc répandant depuis les bords de la Mer Glaciale jufquc dans la Livonie, l'Ingric, fcc, Provinces qui portoient le nom de Tchoud. Les Rufles d'ailleurs poffédoient alors la Pcrmie, fOugourie, jufqu'au diftrict de Bérézof fc de Verkoturic, au haut de la Toura, fous 58 degrés yo minutes de latitude, au couchant de Tobolsk. L'Ougouric, aux environs de la Pctchora, cft au 65e degré de latitude fc au jf degré de longitude. Ce font ces montagnes, vers le couchant, qui font les limites de la Sibérie. Mais les Monts Riphécs, les Portes Cafpiennes, les Ceintures de roches, les Portes de fer, le Caucafc , le Ténérif, les Cordelières, les Appcnins, les Alpes, les Mers les plus orageufes fc les plus parfemées d'écucils, ne font que de foibles remparts contre \ l'ambition. Il n'y a plus de terres ni de contrées vierges ; toutes les régions ont été violées ; tous les peuples, conquérants Ôc conquis tour-a-tour, ont été fpoliateurs ôc dépouillés, loups ôc agneaux ; la pauvreté même, qui devroit être l'afylc le plus sûr pour un peuple , n'a pas été ménagée par les conquérans , ils lui ont donné des chaînes, quand ils n'ont pu lui arracher des dépouilles. L'ambition rclTcmble à l'envie, qui ne pardonne pas même au mérite qui s'ignore. L'expédition des Rufles dans le diftrict d'Orcmbourg, fut très-malhcurcufc ; Ôc le petit nombre de ceux qui échappèrent à la mort, ne rapportèrent a Novogorod que le repentir Ôc l'effroi. Les mêmes chroniques ont tranfmis un fait fingulicr, qui prouve, d'une part, le zèle pour la Religion qu'il profeffoit, ôc de l'autre, la fimplicité de fa croyance. On a vu qu'Oleg ôc Jaropolk, frères de Volodimir ôc oncles de Jaroflaf, étoient morts dans le fein de l'idolâtrie : ce Prince, attendri fur leur fort dans l'autre vie, imagina de faire déterrrer leurs offemens &.de leur donner le baptême, dans la perfuafion que ce Sacrement procurcroit à Olcg ôc à Jaropolk un repos éternel. Section XX. Des Hiftoricns étrangers donnent huit fils a Jaroflaf, ôc diftri-buent fes Etats à leur fantaific : nous nous garderons bien de relever toutes les erreurs que l'on trouve prefqu a chaque page dans ces prétendues hiftoircs; on en formeroit un volume. Les Annales Ruffcs rapportent » que Jaroflaf fe voyant près de fa fin, cappella fes cinq fils, ÔC recommanda expreifément aux quatre m plus jeunes d'avoir toujours pour Ifiaflaf, leur aîné, le même » ïcfpeét., les mêmes égards qu'ils avoicnt eus pour lui-même ; » de fc concerter toujours entr'eux dans les affaires importantes « qui concerneroient le bien général, Ôc de ne jamais oublier que » le Prince qui occupèrent légitimement le premier Trône de la »> Ruffie, devoit être le Supérieur des Princes apanages «...... Jaroflaf mourut Tan 10^3 : fa médaille prouve qu il fut maître de la Principauté de Kiof, après un vif combat avec fon frère Meftiflaf, en ioi^i qu'il régna 38 ans, Ôc mourut âgé de 76. Depuis Rourik, chef de la première Dynaftie des Princes Ruffcs, jufqu'à l'époque où Jaroflaf devint paifiblc poflefleur du Trône, huit règnes fc font écoulés dans l'efpacc de 1ans. S'il y avoit eu plus de richefles dans le fonds hiftorique, nous aurions été plus fobres en réflexions ôc plus circonferits dans la forme. Nous avons fait notre poffible pour ne pas avilir la majefté de r hiftoire dans les parallèles que nous nous Pommes permis de faire, Ôc que nous continuerons fous les règnes qui auront des rapports marqués avec ceux des Princes dont la Poftérité a pefé les vertus ôc les foiblclfes, les ferviecs rendus à l'humanité Ôc les fautes coin-mifes envers clic. Cette nouvelle manière d'écrire Phiftoirc ÔC d'en terminer les époques, a paru la plus piquante ôc la plus inftructive de toutes -, elle raprochc les hommes de tous les tems ôc de tous les états, des hommes de tous les lieux Ôc de tous les rangs, ôc dans des circonftances à-peu-près femblables. Une fuite de tableaux faits avec la même impartialité, par de grands Maîtres, formerait la galerie du genre humain ; ôc ce recueil précieux fuffiroit aux Princes, aux Guerriers, aux Magiftrats, à tous les ordres de Citoyens, pour leur apprendre les moyens de parvenir à la récompenfe des bons, & d'éviter l'opprobre ôc les fupplices des médians, non-feulement dans cette vie, mais encore après la mort. L'hiftoire eft un tribunal augufte, érigé pouf juger les actions des hommes : relever fes arrêts, c'eft répandre cette véritable fageftê, qui, par la connoiflance intime des hommes ôc des actions humaines, fait juger fainement de tout, ôc agir en tout avec prudence. Mais revenons à Jaroflaf. Le tempérament de ce Prince, fon caractère moral, fes'grandes qualités, les évènemens de fon règne, nous rappellent Théodofe-lc-Grand ; ôc nous allons comparer ces deux Princes. Tous deux étoient nés avec un tempérament fanguin Se colérique ; tous deux eurent des pallions violentes : la colère Se la vengeance furent leurs premiers mouvemens ; Théodofe les réprima quelquefois par de violens efforts : s'il parut modéré dans la fédition d'Antiochc, cette ville eût été rafée par fes ordres, fans les repréfentations touchantes de faint Flavien, qui en étoit Evêquc. Les réflexions de Jaroflaf après fa première faute, le ramenèrent à la douceur, à la modération, pendant toute la durée de fon règne. Ici, le triomphe cft du côté de Jaroflaf, qui fit oublier fa révolte envers fon père, par un repentir qui dura 39 ans. Mais comment pardonner a Théodofe le maffacre de Theflalo-nique, dans lequel il fit pafler tous les habitans au fil de l'épée? Saint Ambroife en frémit d'horreur, ôc lui écrivit de Milan la lettre fuivante, en 390 de J. C. «Seigneur, votre crime cft énorme, Se il ne peut fe laver que » dans vos larmes, ni s'expier que par une longue pénitence. m Faut-il qu'un fi beau règne foit taché par une action fi cruelle? » Je vous avertis, je vous confcillc, je vous exhorte, je vous prie, » je vous rcfpcctc, je vous chéris, Se je prie pour vous; mais je » ne puis offrir le facriflce de l'agneau, fi vous voulez y aftifter, » car je dois à Dieu la préférence fur vous «, Jaroflaf Se Théodofe eurent également à combattre un usurpateur, un tyran Se un aflaflin ; Se Maxime vaincu par Théodofe, comme Sviatopolk par Jaroflaf, prend la fuite : la crainte lui préfente Théodofe devant lui prêt à venger la mort de Graticn ; il fe fauve dans Aquiléc, comme Sviatopolk en Pologne. Les Goths pillent les Provinces de l'Orient, Se les Petchénégui 5)2, HISTOIRE DE RUSSIE, celles cîu Midi de la Ruflic. Théodofe les cherche, les trouve, fond fur ces barbares avec une rapidité incroyable; ôc après en avoir fait un horrible carnage, il leur enlève leurs femmes, leurs enfans ôc tous leurs chariots : ceux qui en échappèrent, lui envoyèrent demander la paix, Ôc acceptèrent toutes les conditions qu'il propofa. C'eft ainfi qu'il rétablit les affaires de l'Empire, qui étoit à deux doigts de fa perte. Jaroflaf, réduit aux mêmes extrémités, fut vainqueur de fes ennemis ; Ôc le vainqueur fut plus généreux envers les Petchénégui , que Théodofe envers les Goths. L'Empereur Grec tombe malade a Thcflaloniquc, ôc fc fait baptifer par Afcoh, Evêquc de cette ville. Par une loi du 2.8 Février 380, il ordonne a tous fes Sujets de reconnoître le Père, le Fils ôc le Saint-Efprit, comme un fcul Dieu en trois perfonnes ; &: que tous ceux qui ne fuivront pas la foi de Nicée, feront regardés comme hérétiques, &: punis en conféqucncc. Au mois de Mai 38r, il fait affcmblcr un Concile Œcuménique à Conftantinopic, pour décider fur la divinité du Saint-Efprit : les Macédoniens y furent condamnés. La Foi chrétienne s'étendit beaucoup en Ruftic fous le règne de Jaroflaf; mais ce fut par fon exemple ôc par la perfuafion qu'il multiplia le nombre des fidèles : il ne porta aucune loi de rigueur contre ceux qui perfiftoient dans l'erreur du Paganifmcj mais il donna des loix pour prévenir les crimes ôc punir les attentats commis fur les propriétés. Théodofe, par une loi du 16 Février 386, défend de déterrer aucun cadavre, fous quelque prétexte que ce foit. Cette loi fut portée pour abolir l'abus des Moines, qui cnlevoicnt les corps des Martyrs, Ôc les vendoient. En 387, il ordonna la délivrance des prifonniers à Pâques. Ce fut en publiant cette Ordonnance, qu'il dit ces paroles mémorables : » Plût à Dieu qu'il fût en mon " pouvoir a pouvoir de reftufeiter les morts « \ Les mêmes fentimens de pieté Se d'humanité engagent Jaroflaf à faire déterrer les oflemens de Jaropolk Se d'Olcg, morts idolâtres, Se de leur faire donner le Baptême, croyant par-la leur procurer un repos éternel. On a vu les Princes de l'Europe emprefles à rechercher l'alliance de Jaroflaf: les Princes voifins de l'Empereur Grec, Sapor III, Roi de Perfe, les Goths ÔC d'autres peuples barbares, témoignèrent le même cmprcflcmcnt à Théodofe. Ces deux Princes confervèrent chacun leur Empire par leur valeur, Se fe firent également aimer Se craindre La bonne fortune fecondoit les entreprifes de Théodofe : la îagcffc, plus que les grands évènemens, illuftra le règne de Jaroflaf. Enfin, Jaroflaf Se Théodofe aimoient fouverainement la jufticc : attentifs à tout, ils régloient tout; capables des plus grands travaux, ils furmon-tèrent les plus grands obllacles au commencement de leurs règnes : tous deux avoicnt un goût décidé pour l'inftruction; chacun d'eux protégea les hommes inftruits : Théodofe les avoit fous la main ; le Prince Ruffe les fit venir de la Grèce; il étoit lavant lui-même autant qu'un Prince Rufle pouvoit l'être alors. 11 n'a manqué à Jaroflaf qu'un antre théâtre ou un autre fiècle, pour placer les Sciences Se les Arts fur le trône de l'ignorance, Se pour avoir la réputation des Héros bienfaiteurs. On a mis Théodofe au rang des grands hommes. Lecteurs! c'eft à vous à mettre Jaroflaf a fa place : vous avez lu fou hiftoire j elle cft exacte : comparez Se jugez, Tome 1, Yy ODE D3HÉRALD-LE-VAILLANT. «Mes navires ont fait le tour de la Sicile. Ccft alors que » nous étions brilians Se magnifiques ; mon vaiffeau brun chargé « d'hommes, voguoit rapidement au gré de mes défirs : occupé >' de combats, je croyois naviger toujours ainfi ; mais j'aime, Se » une fille de Ruffie me nié prife. » Je me fuis bien battu dans ma jeuneffe avec les Peuples de « Drountein ; ils avoient des troupes fupérieurcs en nombre : ce « fut un terrible combat ; je laiflai leur jeune Roi mort fur le « champ de bataille : cependant une fille de Ruffie me méprife. « Un jour nous n'étions que feize dans un vaiffeau : une tempête « s'élève Se enfle la mer ; elle remplit le vaiifeau chargé j mais «nous le vuidâmes en diligence : j'cfpérois dc-là un heureux 55 fuccès 5 cependant une fille de Ruflic me méprife. « Je fais faire huit exercices : je combats vaillamment; je me « tiens fermement à cheval; je fuis accoutumé à nager; je fais « courir en patins ; je lance le javelot ; je m'entends à. ramer : . » cependant une fille de Ruffie me méprife. «Peut-elle nier, cette jeune & belle fille, que ce jour ou pofle 55 près de la ville, dans le pays du Midi, je livrai un combat, «je ne nie fois fervi courageufement de mes armes, Se que je » n'aie laiffé aptes moi des monumens durables de mes exploits? » cependant une fille de Ruflic me méprife «. HISTOIRE DE RUSSIE. 377 Cette pièce Se un grand nombre d'autres que Ton trouve dans îa poéiic des Celtes i prouvent la façon de penfer des peuples du Nord , a l'égard des femmes. On s'imagine ordinairement que nous devons aux loix de la Chevalerie, c'eft-a-dire, à une inftitution qui ne remonte pas plus haut que le onzième iiècle, cet cfprit de générofité qui rendoit autrefois les femmes arbitres de la gloire des hommes, qui faifoit de leurs faveurs l'objet Se le prix des aérions vertueufes, Se en particulier de la valeur, qui attachoit au foin de les fervir, de les défendre Se de leur plaire, l'idée du plus doux, du plus noble de tous les devoirs (i). Mais il confte par les faits, que, long-tems avant le onzième fiècle, cette façon de penfer étoit naturalisée chez les Germains Se les Scandinaves. On fe rappelle ce que dit Tacite du rcfpcct de ces peuples pour les femmes. Ce font les refus de la pudeur qui rendent l'amour une fourec féconde de population, d'héroïfmc Se de vertu; Se c'eft la honte (i) Les Dugucfclin, les Bayard, &c. durent leur noble courtoifie, leurs vertus, leur gloire immortelle aux fentimens des femmes de leur fiècle. Dugudclin, prifonnicr des Anglois, fc voyant, par la générofité" de fes ennemis, arbitre du prix de fa rançon, la porta lui-même à une fomme cxceiTivc. Etonné de fa préfomption, le Prince de Galles lui demanda quels étoient fes moyens pour s'acquitter envers lui. » J'ai des amis, repon-mdit-il; les Rois de France & de Caftille ne me manqueront pas au befoin. Je connois *> cent Chevaliers en Bretagne qui vendraient leurs terres : enfin, il n'eft pas de femme u en France qui ne travaillât de fes mains pour me tirer des vôtres «. La Reine d'Angleterre fut la première à donner une fomme eonfidérable pour rendre la liberté à l'ennemi de fa Nation, Quelle devoit être l'élévation d'un fexe qui formoit alors la jeune Noble/Te du Royaume ? Dans les Châteaux qui lui fervoient d'écoles , c'étaient les Dames qui fc char-geoient d'être les Inltitutriccs des moeurs fondées fur l'honneur, & d'apprendre à-Ia-fois le catédùfme & l'art de refpccLer ce qu'on aime. On vouloir exciter Louis XII a punir écs fatyriques, & il dit : * Qu'ils parlent de moi comme ils voudront, biffons-les *> fc divertir, pourvu que le nom de Dieu & l'honneur des Dames foient rcfpcdlcs «, Le beau règne que les femmes ont perdu 1 Puiflcnt-clles le recouvrer i Yy x m Histoire de Russie. que les femmes attachent aux foiblcffcs de leur fexe, qui tend les hommes grands. Un Philofophc qui a étendu l'horizon des connouTanccs morales & politiques, obferve que par-tout oii les phiiirs de l'amour font faciles, où le luxe favorife l'incontinence, les hommes aiment moins les femmes, ôc les femmes portent moins d'enfans. Voyez en France dans les tems de la Chevalerie, comment l'amour faifoit entreprendre 6& fouffrir de grandes chofes. C'eft là que , fc mêlant a l'cfprit public , il aidoit ou fnppléoit au patriotifme. Le règne de l'amour moral prolongcoic le povivoir de l'amour phyfiquc, en le réprimant, en le dirigeant, en le trompant même par des cfpéranccs qui perpétuoient les Ûi Cm ôc confervoient les forces. Engendrée par l'innocence, cette paillon fc nourrilfoit de iacrifiecs, au lieu de s'éteindre dans les voluptés qui énervent ôc qui détruifent le courage Ôc la force, La feule armure d'un ancien Chevalier feroit aujourd'hui la charge de deux de nos vieillards de vingt-quatre ans. Les Romains étoient bien éloignés d'avoir apporté avec eux des fentimens pareils. Ce n'eft point d'eux que les ont reçus l'Efpagne > la France 6V: l'Angleterre, pays fournis a Rome pendant quelque tems. D'où, vient donc qu'après la chute de l'Empire, l'cfprit de galanterie fe trouve tout-a-coup répandu par-tout ï On voit bien que cet efprit propre aux peuples du Nord, n'a pu fc répandre qu'avec eux. Formé de leurs préjugés religieux , de leur goût pour la guerre, de la chafteté naturelle de km-s femmes j lié avec leurs ufages ôc leurs mœurs, il dut les fuivre par-tout où ils s'établirent; Se s'y maintenir long-tcms. Mais chez les peuples plus riches ôc plus civilifes, les effets qu'il produifit, étant relevés par cet éclat qui attire tous les regards, on en méconnut bientôt la fourec ; Se aujourd'hui l'on ne peut y remonter, fins avoir de fortes préventions contre foi, INTRODUCTION AUX LOIX DE JAROSLAF. Nou s avons dit ( Scétionïï) que Jaroflaf ayant pris poftcftïon du Trône de Kiof, témoigna fa rcconnoiflancc aux habitans de Novogorod , qui lui avoicnt donné de fi grandes marques de zèle &c de fidélité, & qui l'avoient mis a même de combattre l'iifiu-patciir Sviatopolk , & fon beau-père Boleflas , alors Duc ou Souverain de la Pologne. Au moment où Jaroflaf fut paifiblc poifeifeur de Kiof, il aftigna des appointemens aux Gcns-d'armcs a qui il devoit fc fon Trône &: fes fuccès. Ces récompenfes fc ces appointemens font les fuivans. Dix grivnes à chacun des habitans de Novogorod, qui s'étoient armés pour fa défenfe. Dix gnvncs aux Staroftcs, fc une grivne a chaque foldat Rufle, Slave, Varège, fcc. 11 promulgua enfuite les loix dont nous allons donner la traduction littérale, loix conngftecs dans les annales de Novogorod, qui commencent à la mort d'Igor I, fils de Rourik, mort en 879, fc qui finiflent au XIVe fiècle. Elles comprennent 4^1 ans, ou environ. Mais ces annales font incomplètes ; on y trouve de fréquentes lacunes, fur-tout au commencement fc à la fin. Elles font écrites fur du papier de coton, en petits caractères très-lifiblcsleur ftyle diffère effenticllcmcnt de celui des Ruftcs modernes, fc l'Olographe en eft fingulière. A Pcpoquc dont il s'agit, le papier fait de chiffons n'étoit pas encore inventé, il ne le fut qu'au douzième fiècle j mais ce n'cfl que dans le treizième qu'il devint commun. Le papier timbré a été introduit la première fois en Efpagnc ôc en Hollande, vers l'an 1555". La machine dont on fc fert, depuis environ trente ans, pour couper les chiffons, cft une invention duc aux Allemands: elle cft mife en mouvement par l'eau, elle coupe les chiffons fans qu'il y ait rien de plus a taire que de lui en fournir de nouveaux de tems en tems. Les Anglois s'attribuent l'invention des papiers veloutés ou foufrlés ; mais elle appartient à un nommé François 9 Gaînicr de profeftion, établi à Rouen, qui imagina cette forte de papier en iéio. Je fuis fondé à croire que le manuferit d'où ces loix font tirées, a été fait au commencement du XVe fiècle , ôc probablement fous le règne de Vafili-Vafiliévitz, furnommé Celépoï ou l'Aveugle, ôc je le crois rédigé par le Métropolitain Hiérafimc , dont le nom eft a la tête de ces archives; il fut revêtu de l'Epifcopat en 1415 Ôc mourut en 1437. Quoique les loix nV Jaroflaf ôc d'Ifiaflaf fon fuccefteur, aient été promulguées a des époques différentes, les annales de Novogorod les ont réunies ôc placées dans les faftes de Tannée 1016. Nous fuivrons le même ordre de date, Ôc l'anacronifmc volontaire cft jullifié par l'analogie des rapports que ces loix ont entre elles; celles du fils, font un fupplément à celles du père. Le petit nombre de ces loix, leur ftmplicité, leur précifton, les peines déterminées pour chaque efpèce de délit, offrent l'image d'une légiftation originale Ôc primitive, dans un fiècle où les Etats policés de l'Europe, encore barbares fous plus d'un afpccl:; lien avoicnt pas une aufti fimplc, aufti claire, aufti pofitive. La raifon de cette différence cft fcnfible : les loix des Romains ôc des Syçambrts ont été prefque par-tout le prototype fuivi par ks Légiflateurs des Gouvernemcns modernes. Chez les peuples guerriers, on trouve des Conquérans; mais l'cfprit de conquête, qui cft un cfprit de brigandage, peut-il être le véritable cfprit d'une légiflation? Aftcrvir eft fon but : détruire cft fon partage; corrompre cft fon effet. Voila pourquoi l'opprcftion a fait ôc détruit les Empires. Toutes les loix de force font deftru&ivcs*: celles de la raifon , de l'humanité , de la paix, font les feules qui foient confervatriecs. Je n'ai jamais pu comprendre comment les loix des peuples barbares ôc brigands ont pu régner fi long-tcms fur les Nations civilifées de l'Europe, qui rcfpc&cnt les loix de la nature Ôc le droit des gens. Mais, dira-t-on, ces mêmes peuples ont apporté avec eux les loix de leurs contrées, ôc les ont établies par la force chez les peuples qu'ils ont fournis a leur domination: je le fais bien. Mais ces peuples ne font plus ; chaque Gouvernement a changé de forme ; toutes les Nations font plus ou moins éclairées ; il n'y a plus de loix qui étouffent la voix ou qui enchaînent les efforts vertueux des hommes inftruits, également amis des Princes ôc du genre-humain; des Souverains eux-memes, pères de leurs fujets, favorifent ôc étendent le cours des lumières dont la profpérité publique cft l'effet néceffaire ; ÔC cependant des loix barbares parlent encore à la place des loix de la nature, de la raifon , de l'humanité , loix gardiennes, protectrices ÔC confervatriecs des droits les plus fticrés de l'homme, de fa liberté, de fa fureté, de fon honneur Ôc de fes biens ; ôc ce qui doit étonner davantage, c'eft que tous les Tribunaux ont l'honnêteté d'en convenir, ôc que la Jufticc en rougit elle-même. Il a paru, dans le tems, un Edit du Roi de Portugal, mort,' par lequel ce Souverain défend a tous les Juges ôc Avocats de fon Royaume » de citer dans leurs Jugcmcns ôc leurs Plaidoyers »j les loix Romaines ou Impériales, ÔC leur ordonne de ne s'appuyer que fut les loix ôc ordonnances du Royaume «. Cet Edit porte / If? HISTOIRE DE RUSSIE l'empreinte de la fageffe augufte qui le dicta. Les loix de chaque peuple doivent tenir également au phyfiquc du climat, au moral des hommes, a leurs pallions prédominantes, a leurs facultés intellectuelles, a leur induftrie, fcc. C'eft fans doute d'après cette vérité bien fentie, que Catherine II dit aux Ruffcs, dans le projet imprimé de fon Code : » Mes « enfans ! pefez avec moi l'intérêt de la Nation, formons cnfemblc M un Code de loix qui etabliifent folidement la félicité publique, «Je veux que vous appréciiez vous-mêmes les loix que vous » devez fuivre, pour que vous les rcfpcclicz &: que vous les i3 chériffîez comme votre propre ouvrage». Mais revenons aux loix de Jaroflaf. Les peines pécuniaires qu elles infligent , exigent quelques détails qui en facilitent l'intelligence aux Lecteurs L'ufage de quelques monnoies en argent fut établi en Ruflic dès le neuvième fiècle, fc ces efpèces de monnoies devinrent plus généralement répandues dans le dixième. Avant ces deux époques, on fe fervoit de monnaie de cuir, de peaux de martres, d'oreilles d'écureuils, fur Icfquclles le Souverain faifoit imprimer fon timbre. La valeur idéale de chacune de ces efpèces étoit fixée : elles repréfentoient cnfemblc le tréfor de l'Etat fc ie numéraire circulant ; le commerce d'alors fc faifoit par échange. Mais dès que la ville de Novogorod, qui étoit la métropole du commerce , devint une ville Anféaùquc , on fenti t les difficultés inséparables du commerce d'échange , fc l'infliffif anec des monnoies dont nous venons de parler. En 142.0, les citoyens de Novogorod, de concert avec leurs Chefs, firent frapper de la monnoic d'argent. Les habitans de Plcskof les imitèrent en 14Z4. Les monnoies de ce temps, confervées dans le Cabinet de l'Académie des Sciences de Péterf-bourg, portent l'empreinte d'un coin fculptç, Ces Ces monnoies furent introduites à Moskou, avec la permiftion du Prince régnant : elles furent perfectionnées cnfuitc par un Milanois célèbre , nommé Ariftotelcs, dont nous parlerons dans l'hiftoirc des Arts. On trouve fréquemment dans les amendes Ôc les peines preferites par Jaroflaf ôc fon fils, les mots grivnes, régnes ou coupons : ces grivnes anciennes étoient fans doute d'une plus grande valeur que les pièces de dix fols qui portent encore le même nom en Ruflic. Mais je ne crois pas que ces grivnes fuflent frappées au coin du Prince : elles defignoient feulement une quantité convenue d'argent fin. Ce qui fonde ma croyance a cet égard , c'eft que dans les provinces qui avoifinent l'Ukraine, on fe fert encore aujourd'hui du mot grivenka , pour déligner une livre marchande, ôc principalement dans le commerce de la cire. Quoi qu'il en foit, il cft certain que fous le règne d'Ivan, ou Jean Bafile II, la livre d'argent le plus pur, n'étoit cftimée qu'à 3^o kopeks ou fols ; la livre d'argent, d'une qualité bien inférieure a celui de ce tcms-la, réduite en monnoie, eft évaluée aujourd'hui en Ruflic, a 2000 fois, ou à 20 roubles, chaque rouble valant 100 fols du pays. Les rézancs ou coupons, étoient probablement les fols d'alors, ôc chaque coupon un petit morceau d'argent. Dix de ces morceaux formèrent une grivne en détail ; ôc il falloit bien qu'il y eut une rnefurc déterminée d'après laquelle on coupoit l'argent. Le mot rouhi fignific en langue Ruffe, coupe%j à l'impératif de ce verbe: c'eft probablement de roubi qu'on a tiré le nom de rouble , ôc de roubli au pluriel.-Le même ufage étoit établi en Ruftic, avant que l'on y eût frappé des quarts de rouble. On y fuppléoit en coupant un rouble en quatre; ôc encore aujourd'hui on coupe, à la Douane, les piaftres d'Efpagne , les ccus de Hollande, pour fervir d'appoint aux taxes que payent les marchandifes. Tome i. L L Ces détails font intércffans par les rapports qu'ils ont avec Ici loix qui vont les fuivre ; ils prouvent d'abord jufqu'à quel point d'exactitude l'Hiftorien a porté fes recherches dans toutes les parties de fon fujet : après avoir employé dix années à ce travail pénible, dans le fein de la Ruftie même, il lui eft permis de croire qu'il pofsède a fond un fujet tant de fois effleuré Se rendu tant de fois méconnoiftable. 3«i 3* LOIX DE JAROSLAF. Les loix que ce Prince donna à la Rnfïic Pan 1016, font intitulées, Rouskaia Pravuda, ou Vérités RulTcs; elles commencent par ccs mots : Refpecle^ ce règlement; il doit être la règle de votre conduite .* telle eft ma volonté. Les premières loix écrites d'une Nation, font le tableau le plus fidèle de fes mœurs antiques : aufii nous garderons-nous bien de donner aux loix de Jaroflaf d'autres ornemens que leur fimplicité. I. » Si un homme tue un autre homme, le frère aura le droit de n venger le meurtre de fon frère ; le fils celui de fon père ; le père » celui de fon fils; de même que le neveu, foit qu'il foit fils du îj frère ou de la feeur ». (1) II. » Si le mort ne lailToit point après lui de vengeur, le meurtrier » reconnu paiera 40 grivnes, foit que le mort foit Rufle ou Slave, « homme de guerre ou de chancellerie, marchand national ou » étranger, &: même fugitif d'un autre pays «. (1) Les Hurons ont une loi fcmblable à celle-ci, & l'une paroît calquée fur l'autre. »» Si le meurtier d'un homme tombe au pouvoir des parais du mort, ils font maîtres » abfolus de fa vie «. III. « Un homme battu par un autre, qui aura des contufions, ou » qui fera bleue jufqtfau fang, n'a pas befoin de témoins pour «être cru en jufticc; mais fi le plaignant n'a ni bleffurcs, ni «contufions, il doit au moins fournir un témoin, fans quoi « fa plainte fera nulle : en la fuppofant valable, ôc avec impuif-« fanec de fe venger perfonnellement, le battant paiera au battu >s trois grivnes ôc les frais du Juge annuel IV. » Celui qui frappera quelqu'un a coups de poings, a coups de « bâton, a coups de perche , ou qui lui jetter a àla tête une taffe, « une corne, ÔCC., paiera a l'offenfé douze grivnes, quand même »> les meubles jettes n'auroient pas atteint la perfonne. La même « peine aura lieu envers celui qui frappera avec la poignée ou la »> pointe de fon cpée nue, ou de i'épée dans fon fourreau V. « Si un homme cft blefte au bras ; s'il perd ce membre, ou qu'il «refte cftropié de la blcifurc, l'auteur du dommage lui paiera « 40 grivnes. Si la bleffurc eft au pied, ôc que le blefte devienne «boiteux, fes enfans ou fes parens les plus proches en tireront « vengeance. On payera trois grivnes pour un doigt coupé, ôc » douze grivnes pour avoir coupé à quelqu'un les mouftaches Ôc »j la barbe «. VI. «Celui qui tirera fon épee hors du fourreau, fans même en » frapper perfonne, paiera une grivnc «, HISTOIRE DE RUSSIE. VII. » Si un homme en pouffe un autre, ou le tire à lui avec violence, «l'offcnfeur paiera trois grivnes à TorTenfé, fi celui-ci a deux té-» moins de la violence qu'on lui a faite ; mais fi ces témoins font « Varègcs ou Kolbegiens, on leur fera prêter ferment de la vérité >s de leur témoignage ". VIII. « Si un domeftique s'enfuit de chez fon maître, & qu'il aille fc « réfugier chez un Varègc ou chez un Kolbégicn, l'un Se l'autre « font tenus de le renvoyer à qui il appartient, dans trois jours « pour tout délai ; fans quoi le maître reprendra fon domeftique « dès qu'il l'aura découvert j Se ceux qui lui auront donné afylc, » paieront trois grivnes pour cette injufticc «. IX. « Celui qui montera un cheval qui n'eft pas a lui, fans la péris million de celui à qui il appartient, paiera trois grivnes «. X. » Celui à qui on aura volé un cheval, des armes ou des habits, »j Se qui les reconnoîtra pour les ficus, a le droit de les reprendre « par-tout ou il les trouvera : le voleur lui paiera trois grivnes » pour cette injufticc ( i). Mais lî celui qui a reconnu fes effets ne «peut les recouvrer par lui-même, il doit dire à la perfonne qui « s'en eft emparée : Ces chofes font à moi : vous te nie^ ; indique-moi (i) Les Hurons, qui font tiès-portes au vol, & qui l'exercent avec beaucoup d'adreflê, ont une loi plus féverc contre le larcin. La voici mot pour mot. m H eft permis non-feulement de reprendre au voleur tout ce qu'il a dérobé , nuis encore *» tout ce que l'on trouve dans fa cabane, jufqu'à le laiikr nu, lui, fa femme & fes enfans, fans qu'il puific faire la moindre réiiftance «. 566' histoire de russie, »s donc t*endroit ou vous ks ave% achetées ; produife^ des témoins qui l'ajfurenfj » ou veneç avec moi devant le Juge : Jlvous ne pouve^ pas y venir aujourd'hui^ t> fournijjc^-moi caution que vous y comparottre^ dans trois jours u. XI. « Dans le cas où un débiteur refuferoit de payer ce qu' il doit à «fon créancier , la conteftation fera portée devant il perfonnes » qui en feront les arbitres. S'il s'agiftbit d'une bête volée qu'on »nc voulût pas rendre, le poffcftéur injultc paiera trois grivnes » au propriétaire «. XII. «Si un propriétaire perd un animal quelconque; que fon ferf « le rcconnoiife appartenant a fon maître, & que celui qui s'en cft « emparé ne veuille pas le rendre ; dans ce cas, on le mènera chez » la perfonne de laquelle on aura acheté l'animal, de celle-ci chez « une autre , de même chez une troifième , Se ces trois perfonnes » rendront jufticc a qui il appartiendra; mais le propriétaire laif-« fera fon domeftique au pouvoir du Juge , comme un gage de la «jufticc de fa demande, jufqu'à ce que l'affaire foit terminée «. XIII. «Si un ferf ofoit battre un homme libre, Se qu'il trouvât un «afylc dans la maifon d'un Boyard ou d'un Noble, l'un ou l'autre » paiera dix grivnes d'amende, Se le ferf fera rendu a fon maître «, XIV. » Celui qui brifera la lance ou les armes de quelqu'un , qui lui « déchirera fes habits ou l'en dépouillera, fera condamné a une « amende en beftiaux; quand même le coupable voudroit rendre «les effets pris ou endommages, il n'en fera pas moins tenu de «payer ces effets, pat le nombre d'animaux daignés pour leur « valeur. LOIX D'ÏSIASLAF I, Fils aîné de Jaroflaf, SC fon Succejfeur au Trône de Kiof Çe Prince cft défigné dans l'Hiftoire fous le nom de Dmitri; il cft connu dans l'Europe fous le nom de Démétrius ; ôc c'eft le même dont le fils fe rendit à Rome, fous le Pontificat de Grégoire VIL Les loix de ce Prince portent le nom de Vérités preferites à la. Ruffie par Ifiaflaf, Vsévolod & Sviatoflaf, fis frères, conjointement avec Kofniatcheko > Péréries , Nicéphor, Kianin, Tchoudin & Mikoula. L'Hiftorien ne doit pas rapporter les faits fans les comprendre. Nous obfcrvcrons, i°. que le titre des loix de Jaroflaf &: d Ifiaflaf, ou des premières loix écrites de la Ruftic, renferment un fens admirable; 2°. que les précautions prifes par Ifiaflaf, avant de publier un fupplément aux loix de fon père, font peut-être le plus grand phénomène qui puifte arriver fous le pouvoir abfolu. L'une Se l'autre obfcrvation méritent un développement. Les Grecs appclloient les loix Filles du Ciel, pour exprimer qu'elles étoient filles de la Nature, Se qu'elles dévoient avoir le droit naturel pour bafe; droit augufte, droit émané de la jufticc primitive, Se le fondement de toutes les loix qui ont pour elles la fan&ion de l'humanité. Jaroflaf Se fon fils ont donné a leurs loix le titre de Vérités, parce que toutes les loix doivent être tellement claires Ôc précifes, que chaque homme n'ait befoin que de fes lumières naturelles pour en comprendre le véritable fens le meurtrier paiera quatre-vingt grivnes aux héritiers du mort, » mais il ne paiera rien pour ceux de fes gens qui auront fubi » le même fort. Si le meurtre étoit commis fur quelques-unes » des terres du Souverain, le meurtrier paiera quatre-vingt » grivnes de plus au profit du Fifc «. IL » Si un citoyen cft affaftiné par des voleurs Ôc des brigands, « ôc que l'on n'ait pas arrêté les coupables, c'eft celui à qui » appartient «appartient la terre, conjointement avec celui qui étoit chargé » d entretenir fur ce chemin la fureté publique , qui paiera » l'amende impoféc au meurtrier «. III. « Celui qui en pillant des magafins, ou volant un cheval, un » boeuf, une vache, ôcc., tuera un homme, doit à fon tour être » tué comme un chien. La même peine aura lieu envers celui »s qui tuera une fcntincllc, ou un Receveur des droits de péage. « Si quelqu'un vole le Receveur d'un péage appartenant au «Souverain, le coupable paiera quatre-vingt grivnes. On paiera « la même fomme pour le meurtre d'un vieux Ecuycr de haras ( 1), » ôc douze grivnes pour celui d'un Maire de village, ôc dun « Portier appartenant au Prince. Quant au meurtre d'un fervitcur « de fa maifon, l'amende fera de cinq grivnes, comme celle d'un » homme ordinaire ôc d'un ferf ; mais l'amende fera de douze >s grivnes pour quiconque tuera une nourrice, ou le mari d'une « nourrice «. IV. « Celui qui volera un cheval appartenant a la Cour, Ôc portant » la marque du Souverain, paiera trois grivnes, ôc deux grivnes « pour le cheval d'un particulier : pour une jument, foixante « coupons : pour un bœuf, une grivne : pour une vache, quarante « coupons : pour un poulain de trois ans, quinze martres : pour >s un veau, cinq coupons : pour un bélier ôc un agneau, le voleur » paiera animal pour animal ; ôc pour la mort d'un cerf, une >s demi-grivnc «. (1) Les habitans de Dorogobougc avoient tué un vieux Ecuyer d'ifiaflaf, & c« Prince leur fît payer une amende de 80 grivnes. C'çft fans doute cet événement qui dont a lieu à l'article dont il s'agit. Tome 1. A a a V. « Le fuborneur qui engagera Pcfclavc Se le ferviteur d'un » Propriétaire a s'enfuir , paiera douze grivnes «. VI. « Si quelqu'un pille un magafïn, ou vole un cheval, un bœuf, « ôcc., il eft condamné a payer une grivne & trente coupons »5 d'amende j mais s'il a des complices, chacun d'eux paiera trois « grivnes Se trente coupons, parce que les complices enhardiftent « à commettre le crime «. VIL « Quiconque maltraitera grièvement un payfan , fans ordre « du Prince, paiera trois grivnes ; ôc douze pour un homme *3 d'armes, un citoyen, un Douanier malrraité «, VIIL « Si le voleur de nuit, pris fur le fait, eft tué, il cft bien tué ; « mais il eft mieux de le faifir ft on le peut, & de le livrer à la » Jufticc dès qu'il fera jour : car fi quelqu'un avoit vu ce voleur «garotté pendant la nuit, ôc qu'au matin on le trouva mort, « le Maître de la maifon encourroit une jufte peine «. IX. «Il cft expreftement défendu de dégrader les forêts, de dépouiller *> les arbres de leurs écorecs, de faire du feu dans les bois, non-«feulement a caufe des cmbrâfemcns qui peuvent en réfultcr, « mais encore à caufe des ruches d'abeilles qu'on y entretient, Ôc «auxquelles la fumée cft mortelle. On paiera pour chacun de « ces délits, trois grivnes ôc trente coupons «. X. « Quiconque , en labourant la terre, panera les bornes ou le « folle de fon héritage, paiera douze grivnes «. XL « Le voleur d'une chaloupe , paiera foixante coupons pout « fon prix, & trente pour la punition du vol«. XII. » Celui qui entrera dans un colombier, ou dans un poulailler, « ÔC qui y volera quelque chofe, paiera neuf martres -, ôc trois >s grivnes s'il vole un chien, un faucon, un épcrvicr«. XIII. « Celui qui volera du foin ou du bois, paiera neuf martres. «Dix hommes, plus ou moins, qui voieroient cnfemble une « chèvre, un mouton, un pourceau, feront punis comme s'ils « avoient volé féparément une chèvre, un mouton, un pourceau, « ôc chacun d'eux paiera foixante coupons «. XIV. » Le produit de ces amendes fera employé comme il fuit : le «Prince percevra trois grivnes fur celles qui feront au-défions » de douze grivnes; les trois-quarts refiants feront employés à « l'entretien du Gouvernement de Novogorod, ôc aux récom-« penfes deftinées , lavoir ; chaque perfonne qui arrêtera un «voleur, aura dix coupons: la Garde portant épée, aura autant » de martres qu'il y aura de grivnes dans l'amende ordonnée ; « mais û* cette amende excédoit douze grivnes > alors le Prince « en prélèvera dix ; la Dixme, deux ; ôc les perfonnes qui auront jîpourfuivi ôc faifi les voleurs, recevront foixante-dix martres". Aaa ij Histoire de Russie. xv. «Soit que l'on vienne de conftruirc un pont pour la fureté « Ôc ta commodité du public,'foit que l'on n'ait fait que réparer »5 celui qui tomboit en ruine ; chacun de ceux ôc de celles qui »5 y paffcront, paieront jufqu'à nouvel ordre de notre part, le » droit que nous avons fixé pour chaque perfonne <«. X VI. »s Voici l'ordre que nous avons juge a propos d'établir pour 55 fixer les droits que les propriétaires des fonds peuvent exiger » de ceux qui les cultivent (i). Un poflefteur de fief peut exiger 53 fept mefurcs d'orge par femaine, un mouton , un cochon , ou >? deux bêtes krpeu-près de la même valeur, ôc deux poules par >3 jour ; le mercredi, un coupon ; le jeudi, le vendredi ôc le fa-33 medi, du froment ou du pain, autant qu'il en peut confommer, «3 Ôc du fromage. Ses Fermiers lui entretiendront en outre quatre »> chevaux. 55 Les jours de carême exigent un autre arrangement : les 53 Fermiers paieront au propriétaire fept coupons par jour ôc 33 quinze martres pour chaque femaine, ôc la quantité de farine »3 néceftairc jufqu'à ce qu'il touche fon revenu en entier, comme » il eft dit ci-deflus. Les Fermiers payeront en outre foixante Ôc » dix grivnes pour le maître ôc la maitrefle de la maifon». (i) Ce paragraphe cxi elle montra tous les jours de nouveaux ennemis aux Souverains de cet Etat, foit pour diftrairc le peuple de fes inquiétudes, foit pour l'occuper au-dehors. Le pillage ôc la diftribution du butin étoient utiles aux Ruffcs, ignorants alors les arts, ôc, pour ainfi dire , fans commerce avantageux aux particuliers : le pillage étoit donc le feul moyen que les particuliers enflent pour s'enrichir. Ce peuple naturellement dur, journellement exercé par les fatigues militaires, étoit entreprenant Se hardi. Les Rufles faifoient la guerre avec une impétuofîté extrême ; ils alloicnt droit à l'ennemi, 6V: la force décidoit d'abord. Ainfi la Nation étoit en guerre éternelle, Se par principe de Gouvernement, ôc par amour pour le butin : elle devoit néceflairement périr ou venir à bout de toutes les autres, qui n'étoient jamais fi propres à attaquer , ni fi préparées a fc défendre : c'eft aufti de cette manière que s'eft formé fucccftivemcnt l'Empire immenfe de Ruflic. Venons à la conclufion. Le règne de Jaroflaf fut long &: aftez paifiblc : les Rufles, qui avoicnt contracté l'habitude de la guerre ôc du pillage , s'ennuyèrent du repos ôc de la privation : fans ennemis a pouvoir dépouiller au-dchors, ils traitèrent hoftilcmcnt leurs concitoyens, ÔC les plus riches devinrent leur proie. La chofe eft d'autant plus probable , qu'il n'y avoit alors en Ruftie que deux fortes de gens: ceux qui fouftVoient dans la fervitude, Ôc ceux qui pour leurs intérêts particuliers cherchoient à les faire fouffrir. De la, la néceflité urgente des loix que nous analyfons. Ces loix, plus fages que le Code Ripuaire ôc que nos Capitulaires anciens, ne mettent pas comme eux, des diftindtions entre les prix du fang des nationaux 6c des étrangers j les peines y font proportionnées a la nature de chaque délit ; le vol y entraîne la reftitution & une amende j les crimes ordinaires, expiés en quelque forte avec de l'argent , confervent des hommes qui peuvent devenir utiles à l'Etat ; elles pardonnent le premier mouvement dont l'homme n'eft pas maître, mais elles purifient celui qui a eu le tems de la réflexion. Au défaut de témoins, elles permettent les combats ; 6c il falloit bien que le Légiflatcur aflignât ou permît une forte de fatisfa&ion à un peuple belliqueux, 6c qu£ la partie offenféc demandât une fatisfaftion civile pour la confolcr du dommage qu'elle avoit reçu. Mais une chofe bien digne de remarque, c'eft la douceur de la peine portée contre celui qui volera un faucon, un épervier, ou qui tuera un cerf. La chafle faifoit alors les délices des Chefs de la Nation, comme de toutes les fociétés dont la politique n'a pas adouci les meeuts. Nous bornons la nos réflexions : le Lecteur judicieux fera les ficnncs. Après avoir rendu l'hommage qui étoit dû aux grandes qualités de Jaroflaf, la même juftice exige que nous analyfions ici, 6c que nous jugions avec rigueur la faute impardonnable que ce Prince commit en démembrant la Souveraineté de Ruftie. Cet examen cft un des points les plus importans de cet Ouvrage ; il s'agit du plus grand intérêt de tous les Empires, du pouvoir indiviftble ou de la propriété cxclufive de la puiffance publique. ■eg-B^^SSg^^gB---a» SUITES FUNESTES DU PARTAGE DES ÉTATS £> £ J A R O S L A F. Sviatoslaf & Volodimir, en partageant leurs Etats entre leurs enfans, introduiflrent une coutume qui eut force de loi, 8c qui fut, jufqu'à Pierre I, le principe des longs malheurs de la RuiTie. Jaroflaf commit la même faute que fes Prédécefteurs, 8c fut moins excufablc : fa propre expérience lui avoit fait connoître les troubles, les défordres & les crimes qui réfultèrcnt de la divifion des Principautés j mais la coutume, comme le préjugé, mène par-tout les grands &c les petits par la litière. En partageant fes Etats entre fes fils, Jaroflaf n'avoit certainement pas le deflein de les rendre indépendans l'un de l'autre : il paroît même qu'il voulut leur oter tout motif & tout prétexte d'envie ou de réclamation, en formant pour chacun d'eux un apanage raifonnablc, 8c obfervant dans ce partage le plus d'égalité poftiblc. En ordonnant aux quatre plus jeunes de fes fils, de rcfpe&cr toujours leur aîné comme ils l'avoient rcfpeclé lui-même, c'étoit leur dire poiltivement qu'Ifiaflaf étoit le Chef de la famille, 8c leur légitime Souverain. Mais en leur preferivant un devoir, Jaroflaf leur donnoit le pouvoir 8c les moyens de le tranfgrcftcr; faute capitale, qui conduifit la Ruflic de précipices en précipices, jufqu'au fond de l'abîme où elle eft reftée pendant tant de ftèclcs. Ce Gouvernement feudataire 8c barbare a fubftfté conftamment, d'abord d'abord Tous les Princes apanages, enfuite fous les Seigneurs particuliers poffédant fiefs, 6c obliges, pour marque de redevance, de fervir à la Cour 6c dans les armées. Cette forme de Gouvernement ne fut abolie qu'en 1709, par Pierre I; & la loi de ce Monarque fut folemncllement confirmée par l'Impératrice Anne. Quels inconvéniens l'ancienne forme de Gouvernement rf*en-traînoit-clle pas après cllcï Etoit-il pofliblc, dans le partage des Etats, de prendre des précautions atfcz fages, allez étendues, allez efficaces, pour prévenir fabus que les différens Princes pourroient faire de leur pouvoir particulier les uns envers les autres, & les dangers de la réunion des pouvoirs de tous contre le Souverain légitime? Jaroflaf auroit dû comprendre que dans tout état de caufe, il y avoit bien plus de fureté pour les Ruffcs, ôc plus de concorde à cfpérer entre fes enfans, en formant de la puilTancc un tout facré ôc inaliénable. Ces partages, ôc l'ordre bizarre de fuccefiion qui eut lieu dans la fuite, ptoduifirent une filiation de maux qui accablèrent la Ruflic, ôc qui la firent languir doulourcufement fous des Princes précaires. Avant de parler de ces malheurs, il faut établir les vrais principes qui les auroient infailliblement prévenus; principes puifes dans la Nature, dans les lumières de la raifon perfectionnée par l'expérience des chofes, dans la maturité des fièclcs. Dans toute efpèce de Gouvernement politique, il y a deux puiflanecs réelles, très-diflinctes l'une de l'autre, ôc qu'il ne faut jamais confondre, quoiqu'elles ne paroilfent former qu'un tout par leur réunion : je veux parler de la puiifancc privée 6c de la puiflance publique; l'adminiftration de l'une ne peut ni ne doit rcflcmblcr à celle de l'autre. L'importance de ce principe en Tome I, B b b iolliçite le développement : le repos de l'efprit ne peut être établi que fur des démonftrations. Vous avez vu dans l'abrégé de l'Hiftoire du Genre humain, fervant d'Introduction à cet Ouvrage, que l'homme devoit conquérir fon domaine par fes mains, améliorer les productions fpontanées de la terre, ôc que le premier de fes befoins eft# la fubfiftancc. Vous avez vu que l'homme créé pour vivre ôc pour travailler avec fes femblables, ne fut fort, ne put remplir fa fin, ne put être heureux qu'avec eux ôc par eux \ ÔC que la néceftité d'un travail commun donna naiflance à l'aflbeiation. Le premier ufage de la terre fut donc la culture : les premiers hommes firent avec la terre un traité qu'on appella l'Agriculture; il étoit juftc que le premier traité fût fait avec le plus important, le plus néceftairc de tous les arts. L'Agriculture affûta aux premiers pères de famille, la propriété des terreins défrichés : le travail de leurs enfans augmenta leurs domaines rcfpcctifs, Ôc ces enfans curent enfuite droit aux partages que les pères en firent. Dc-là, la divifion ôc la tranfmiflion des héritages, les titres des premiers poftefteurs, ôc cette fuite de propriétaires que les loix de la Nature protègent, que les hommes rcfpettcnt, ÔC que le Législateur prit fous fa iauve-garde, au moment même où le titre ôc la mefufe des pouvoirs naturels furent réglés par le premier Code qui appella la Sanction civile à fon fecours. Ainfi les premières familles ont été le modèle des premières aftociations : les mêmes loix ont donné naiflance à celles de la fociété : l'auto-riré des Chefs qui a fuccédé aux titres ôc aux devoirs des pères de familles, cft, comme tous les autres pouvoirs, fourni fc à la loi irrévocable des propriétés : s'ils font maîtres des hommes pour les contenir, ils font les protecteurs de cette loi pour les défendre. La puiftance privée cft donc celle des propriétaires ; c'eft le HISTOIRE DE RUSSIE. 379 droit de jouir de tout ce qui leur appartient, Ôc fur-tout du fol qu'ils ont cultivé, avec la confiance plénièrc de le tranfmcttrc à leur poftérité. Mais ce même ordre fi utile à la fociété, produiroit un effet contraire ôc deviendroit funefte aux Empires, àfinftant où le partage en feroit la tranfgrefilon. Le droit de gouverner joint au devoir de conferver, conftituc la puiffance publique: fi ce droit ne donne pas celui d'envahir, ce devoir ne permet ni le partage, ni le démembrement des Etats. Les Souverains pofsèdcnt en gouvernant, pour arrêter ôc réduire l'homme in-jufte, ainfi que pour tcrralfer toute force nuifiblc : leur autorité doit donc être une ; le partage l'aftbibliroit. Si un Prince ne peut ni aliéner, ni hypothéquer, comme des biens meubles èc immeubles, les apanages de fa Maifon , les forêts ,dc fes Domaines, les joyaux de fa Couronne, &: fi on n'ofe y toucher dans les befoins les plus preffans d'un Etat ; à plus forte raifon le Prince ne peut-il partager ni divifer fes Provinces Ôc fes Sujets, qui forment un tout facré 6c inaliénable : le bien 6c le falut des peuples en dépendent. Voilà la fuprême loi qui n'en connoît point au-deffus d'elle : c'eft aufti la véritable loi fondamentale de toutes les fociétés. Mais les fiècles de Clovis, de Louis-te-Débonnairc y de Sviatoflaf, de Volodimir 6c de Jaroflaf n'étoicut pas affez éclairés pour connoître ces premières maximes d'où dérivent tous les droits ôc tous les devoirs \ ils commirent tous une grande faute, fuivic de grands défordres, ôc c'eft une grande leçon. Le partage des fucceflions en France , comme, en Ruflic, fit naître des Dynafties occupées a fc dépouiller ôc à s'entre-détruire. La Puiftance Rufle, qui s'étoit accrue par des conquêtes ou par des ufurpations, s'affoiblit par la divifion des compétiteurs : ces Princes fc firent des guerres prcfquc continuelles, dont l'iftuc leur étoit également funefte \ les avantages alternatifs aftbiblif-foient les forces rcfpcctives. Pour refter fur le Tronc, ou pour Bbb ij dcpoflcdcr celui qui l'occupoit, il falloit acheter ou gagner la faveur des peuples par des condefccndanccs : pour combattre un Prétendant, il falloit femer beaucoup d'argent ôc faire de belles promclfcs a des hommes qui fe foucioient peu de fc battre pour des Princes qu'ils n'aimoient pas, qui les dépouilloient tour-à-tour, ÔC dont les droits au Trône ne leur paroiffoient pas mieux fondés les uns que les autres. Voilà ce que firent les enfans de Sviatoflaf ôc de Volodimir. On verra dans le Volume fuivant, que les defeendans de Jaroflaf ne manqueront pas d'ajouter à ces défaftrcs en les perpétuant. 43^7031988104070 P//Z 3^05579^ I S I A S L A F I, FILS AINÉ DE JAROS LAF. Section première. a douceur, la bonté, la modération ôc un fonds inépuifable de clémence, formoient le caractère d'Ifiaflaf : le courage ôc la grandeur d'amc relcvoicnt encore l'éclat de ces vertus; ôc cependant ce Prince, Il heureufement né, cft plus célèbre par fes malheurs, que par les aélions vertueufes de fon règne intercalaire. Un prétendu Hiftorien des Révolutions de Ruflic, a ofé flétrir la mémoire de ce bon Prince, par des.calomnies abfurdes : notre devoir cft de le réhabiliter. Il n'y a que la fureur d'écrire fur des fujets qu'on ignore, ou que le befoin de vivre qui puifle faire fervir l'art de l'Imprimerie au trafic du menfonge. L'Auteur des Révolutions dit : »Izaflaw, l'aîné de fes frères, «fut le premier d'entr'eux qui éclata par la plus noire trahifon. »>I1- furprit fins défenfc fon frère Ufzcflaw, Duc de Poloczk, «& fes fils, les mit dans les fers, les menaçant de leur donner » la mort, s'ils ne lui cédoient tous leurs droits. Tant de barbarie » ôc de perfidie foulcvèrcnt le peuple contre l'ufurpatcur. Ufzef-«volod Ôc Swantoflaw fe réunirent pour combattre en même->5 tems un ennemi dont ils avoicnt également à craindre Pin jufticc ») ôc la cruauté. Izaflaw ne put réfifler aux forces combinées de » fes frères U perdit la victoire, dont Ufzçflaw recueillit le fruit. »Ce Prince fut établi par fes autres frères dans la Principauté « de celui même qui favoit voulu dépofféder de fon patrimoine. >3 Izaflaw vaincu ôc pourfuivi, alla chercher un afylc en Pologne îî auprès de BolcflasTI ci. Il y a prcfqu'autant d'erreurs que de mots dans ce court extrait : on y trouve erreur de perfonnes, erreur de noms, erreur de filiation, erreur dans les autres degrés de confanguinitc, erreur dans les dates des évènemens, Ôc calomnie dans les imputations faites à Ifiaflaf. 1 Mais l'Auteur des Révolutions de Ruffie n'eft pas le fcul à qui l'on pourroit faire des reproches aufti bien fondés : f intérêt perfonne! a rendu plus d'une plume vénale ; la louange cft devenue une efpèce de bail à ferme. On pourroit dire a plus d'un Ecrivain courtifan ÔC flatteur : Fous êtes Orfèvre, Monfteur Jojjè ! Les places que la Poftérité donne2 font donc fujettes, comme les autres, aux caprices de la fortune &: au pouvoir de fes influences : dc-là fans doute tant de réputations ufurpées. Malheur, dit Montefquleu, malheur à la réputation de tout Prince opprimé par un parti qui devient le dominant, ou qui a tenté de détruire un préjugé qui lui furvitl ôcc. Section IL Le premier acte de fouveraineté que fit Ifiaflaf, fut de fc concerter avec fes deux frères, Sviatoflaf ôc Vfévolod, ( il n'en avoit pas d'autres) pour délivrer de piïfon Soudiflaf, leur oncle, que Jaroflaf avoit fait renfermer fur des aceufations graves ÔC prouvées fans doute', car Jaroflaf étoit un Prince juftc ôc humain; ôc il y avoit vingt-quatre ans que Sondiflaf étoit renfermé. Il ne profita pas de la liberté qui lui fut rendue; il renonça à l'apanage que fes neveux lui deftinoient : il ne fortit de fa prifon que pour rentrer dans une autre; il fe confina dans un Cloître, ou il prit l'habit de Religieux. Rien ne caraétérife mieux les vertus douces des ames élevées, que la compafîïon : Ifiaflaf compatiflbit à tous les malheureux. Il eût été heureux fc glorieux à la Ruflic de voir de tems en tems fur fon Trône quelques Princes femblables a Ifiaflaf : clic ne feroit, pas devenue plus vafte que l'Empire d'Alexandre fc de Darius; mais elle auroit connu le bonheur, &:, fclon moi, cela vaut mieux. Par quelle fatalité le bonheur cft - il la feule conquête dont la plupart des Souverains ont été les moins avides ) Section III. Vfévolod avoit pour apanage la ville de Péréiaflavlc, fituée fur le Borifthènc : une horde particulière de Kofars ou de Turcs qui habitoient au midi de la Ruftic fc près des bords de ce fleuve, fondit fur les Etats de Vfévolod ; mais elle fut vaincue par ce Prince. Quelques années après cette expédition, les trois frères réfolurent d'éloigner de leurs frontières ces voifins incommodes: ils réunirent leurs forces pour les attaquer ; &: cette réunion donna tant d'épouvante à ces barbares, qu'ils n'osèrent faire face aux Rufles : ceux-ci les pourfuivirent vigoureufement, en tuèrent un grand nombre ; fc ceux qui ne furent pas détruits, devinrent, ou les prifonniers des vainqueurs , ou les victimes du froid de la faifon, de la faim, fc des maladies contagieufes qui en font les fuites ordinaires. Section IV. On a vu dans le cours des règnes précédens, les Petchénégui faire la guerre aux Ruffcs, avec la même fureur que les belliqueux Samnitcs la firent aux Romams. Les Samnitcs ne furent fubjugués qu'après vingt -quatre triomphes : il en fallut prefqu'autant aux Rufles pour faire difparoître de leur Etat les Petchénégui, dont il n'eft plus parle dans les annales de la Nation, depuis la dernière victoire que Jaroflaf remporta fur eux ; mais il vont être remplacés par d'autres barbares qui habitoient entre le Don Se le Jaïk. Lc$ Rufles leur ont donné le nom de Polovitjî, mot qui lignifie, dans leur langue, peuple chajfcur. Les Polovitfi tombent avec une impé-tuofité extrême fur l'apanage de Vfévolod, qui ne s'attendoit à rien moins qu'a cette nouvelle incurlion : fes feules forces ne iùflîfoicnt pas a fa defenfe ; il fut défait, &: forcé de fc renfermer dans fa Capitale. Ces barbares n'avoient heureufement aucune connoiflance de l'art des fiéges; mais ils en pofledoient un autre, celui de fc charger de butin , & de détruire tout ce qu'il ne leur étoit pas polfiblc d'emporter avec eux. Cette incurlion eut lieu vers l'an 1060. Section V. On a vu dans la troiflème fection du règne de Jaroflaf, comment ce Prince magnanime traita le Prince de Polotsk, fon neveu, après la vidtoîre qu'il remporta fur lui. Ufzeflaf, fils de ce Prince , 6c non pas frère dliiaflaf, gouvernoit la ville de Polotsk : jaloux des apanages de fes confins, il forme le projet de les démembrer. Dans ce deflein , il raflemblc fans bruit toutes les troupes qu'il peut fe procurer, 6c fond fur Novogorod dont il s'empare aifément : fes habitans vivoient dans la fécurité. Cet ambitieux porta fes excès 6c fes ravages jufque furies Eglifcs, après avoir dépouillé les particuliers. Mais l'injufticc eft mauvaife ménagère ; clic ne remplit pas même fes vues. Pour tomber en force fur Novogorod, le Prince de Polotsk avoit laiffé fes Etats fins défenfe. Ifiaflaf 6c fes frères, indignés d'une hoftilité fans motifs, fe vengent fur Polotsk de l'attentat commis fur Novogorod. I/ufurpateur accourt en vain pour la défendre; il eft vaincu en bataille rangée. Après cette leçon, les vainqueurs lui firent grâce. Il eft probable que la leçon ne fut pas fui vie du repentir, 6c qu'Ufzeflaf ne refta pas tranquille dans fes Etats; car, dans une conférence HISTOIRE DE RUSSIE. 385 conférence qu'il eut quelque tems après avec les trois Princes, Ifiaflaf le fit arrêter 6c conduire a Kiof, où il fut emprifonné. Section VI. L'année fuivante fut orageufe par une féconde incurfion des Polovitfi : le corps de ces barbares avoit les têtes de l'Hydre. Les trois Princes réunirent leurs forces, qui furent impuirfantes ; 6c les Princes vaincus furent témoins des ravages que les ennemis failuient dans les campagnes. Leur difpcrfion infpira aux habitans de Kiof l'idée de les attaquer féparément 6c Pcfpoir de les vaincre en détail. Ils s'affemblcnt 6c fc rendent chez le Voiévode pour lui demander des armes : celui-ci, les foupçonnant d'une révolte, leur en rcfufa; 6c fon refus, qui aigrit les efprits, augmente le nombre des mécontens. Ce renfort produit une fédirion générale : les révoltés courent à la maifon du Voiévode pour l'immoler à leur fureur; mais ne le trouvant pas chez lui, les uns vont droit au Palais.du Prince, d'autres fe difperfcnt dans la ville, 6c commettent des excès, d'autres enfin forcent les portes des prifons, 6c mettent les prifonniers en liberté. Le Prince de Polotsk étoit du nombre; ils le reconnoiflent, le nomment leur Libérateur ,> 6c le proclament leur Souverain. Dans une révolte pareille, la fuite étoit la reflburce unique : Ifiaflaf s'échappe avec peine, 6c fe réfugie en Pologne. Section VII. m;:> 1. r bttflàtiol i. kl j ; H />.v > v.o hoirs .... 1 »naoh Le Prince Rufle trouva dans Boleflas II un Roi fcnfiblc &: un vengeur : «Ifiaflaf, difoit il aux Polonois, implore mon atfif-» tance ; les fecours que je lui donne, je les dois aux fentimens »j d'humanité qu'on ne peut refnfer à fon infortune. Un Prince » malheureux cft plus à plaindre qu'un homme ordinaire : s'il Tome I. C c c »3doit y avoir des difgraccs fur la terre, ceux-là devroient en être » excmts, qui font établis pour faire le bonheur des autres «. Boleflas ayant raftcmblé fes troupes, marcha contre Uïeflaf. A peine entré fur les terres ennemies, il rencontre les Ruffcs près de Biélo-Gorod. Ufeflaf, étonné de fa marche ôc de la contenance ferme des Polonois , fut faifi de crainte ; ôc fon effroi rcdoubhnt àmefurc que fes regards fc fixent fur eux, il ne put en foutenir long-tems la vue : la nuit s'approchoit; il profite de fon obfcurité , pour s'enfuir dans les forêts. Le courage ne fe commande pas. Il falloit bien qu'Ufcflaf fût un poltron : La confternatîon d'un homme brave fe tourne prcfquc toujours en courage ; celle du lâche ne fent que fa foibleffc. D'ailleurs, il n'y a point d'amour qui foit fupérieur à l'amour de régner ; ôc fi dans la nature il y avoit quelque chofe de plus haut prix qu'iule couronne, l'état d'un Prince ne feroit pas de tous les états te'premier. Les troupes d'Ufeflaf, déconcertées à leur réveil de fe trouver fuis Chef, retournèrent à Kiof. Les habitans députèrent les principaux d'entr'eux vers Sviatoflaf ôc Vfévolod , pour les fupplicr d'être leurs interceffeurs auprès d'ïfiaflaf, ôc pour les affurcr qu'en cas de refus du pardon, ils étoient décidés à mettre le feu à la ville Ôc à paner en Grèce. Ifiaflaf leur pardonna, ôc envoya à Kiof fon fils Meftiflaf, pour voir par lui-même la difpofition des efprits. Ce jeune Prince les ayant trouvés favorablement difpofés, ofa exiger une vengeance qui ne fut pas approuvée d'ïfiaflaf : il fit donner la mort ou crever les yeux à foixante habitans qu'il crut les auteurs de la révolte. Cette vengeance fut la feule qu'Ifiaflaf tira malgré lui de fes fujets rebelles; mais il dépouilla Ufeflaf de fa Principauté, Ôc la donna à Meftiflaf, qui n'en jouit pas long-tems. Après fa mort, Sviatopolk, fécond fils d'ïfiaflaf, en eut rinveftiture. On verra dans la fuite reparoître fur la fcène Ufeflaf détrôné Ôc fugitif. HISTOIRE DE R U S S I E. 387 Section VIII. Ifiaflaf étoit a peine rétabli fur le Trône, que la famine fe fît fentir dans pluficurs Provinces de fes Etats : des fcélérats habiles à profiter des calamités publiques , accusèrent les femmes de Roftof &: de Biclo-Ozéro, d'avoir attiré ce fléau fur la Ruftie par des maléfices. Le peuple, toujours extrême dans ce qu'il croit fc dans le parti qu'il prend , fe vengea fur elles de laftérilité de la terre, fc de celle des abeilles qui eut lieu en même-tems. Ifiaflaf fit arrêter fc punir de mort les affaflins, auteurs de cette impofture groftière. Ce juftc châtiment ne découragea pas les impofteurs. Une chronique rapporte que, l'année fuivante, deux prétendus Prophètes parurent en Ruftic : l'un alla à Kiof pour y annoncer, d'après une révélation qu'il difoit tenir de Dieu-même, » qu'au » bout de cinq ans, les eaux du Borifthènc remonteroient vers leur » fourec ; que la Ruftic prendrait alors la place de la Grèce, fc » la Grèce celle de la Ruftie «. La tranflation de celle-ci n'aurait pas été à fon défavantage ; mais le Prophète fut le fcul qui changea de climat : il difparut fans que l'on pût favoir ce qu'il étoit devenu. Il cft probable que le Souverain en favoit quelque chofe j fc fa réticence étoit néceftairc avec un peuple fupcrfti-tieux , qui n'étoit, pour ainfi dire, qu'au lendemain de fa révolte. Le fécond impofteur fc rendit a Novogorod, ou il fit, dit-on, pluficurs chofes extraordinaires , que la fimplicité du peuple prit pour des miracles. Il ola dire : que Jéfus-Chrift n'étoit pas Dieu, fc proférait à ce fujet des blafphêmcs horribles. Il foulcva le peuple contre l'Archevêque Théodore. Glcb, fils de Sviatoflaf, étoit alors Prince de Novogorod : ce Prince voyant le peuple divifé en deux partis, fc craignant une guerre civile, réfolut d en prévenir les fuites par un coup d'éclat. Il fait venir le faux Ccc ij 388 HISTOIRE DE RUSSIE, prophète, ôc après lui avoir fait pluficurs queftions fuivics de mauvaifes réponfes, Gléb lui demanda s'il prévoyoit ce qui devoit arriver dans la journée > L'impoftcur lui répondit qu'il feroit de grands prodiges. Tu te trompes, lui dit le Prince ; ôc à l'inftant même il lui fendit la tête d'un coup de hache qu'il tenoit cachée fous fon habit. Il y a eu par-tout & il y a encore de faux prophètes : mais cette anecdote a de grands rapports avec celles de Tibère ôc de Domitien. Le premier , dit Tacite, demande à un faux prophète de-fon tems ce qui devoit lui arriver? Celui-ci plus adroit que le Rufle , regarde le Prince , voit dans fes yeux ce qu'il doit Craindre , ôc lui répond : je l'ignore , mais je fais que je fuis dans un grand danger. Tibère, quelque cruel qu'il fût, lui fit grâce en faveur de fa pénétration. Pluficurs phénomènes fe font voir dans les airs fous le règne de Domitien: il confulte un Aftrologuc qui répond à l'Empereur, tu mourras bientôt. Le Prince lui demande que deviendras-tu toi-même ? L'Aftrologuc répond : je ferai dévoré par les chiens. Domitien, pour rendre vainc fa prédiction, le fait tuer Ôc ordonne qu'on brûle fon corps. Le bûcher n'eft pas fi-tôt allumé, qu'il eft éteint par une pluie abondante ; des chiens fe jettent fur le cadavre, Ôc le dévorent. Domitien ne lui furvécut pas long-tcms; ôc l'cfpècc de couronne qu'on avoit vue autour du foleil, fut prife après fa mort, pour le nom de celui qui le poignarda : il s'appclloit Etienne, ôc ce mot fignific couronne en langue grecque. Voilà comme les évènemens dépendent du hafard des circonf-tances ; elles nvont pas befoin d être par-tout aufti fingulières, pour en impofer à la croyance des peuples, Ôc faire naître de faux prophètes qui mtroduifent quelquefois des révolutions dans les efprits, de nouveaux cultes ôc de grands défordres. Le phénomène dont parle Tacite , étoit fans doute une parélic HISTOIRE DE RUSSIE. 389 folaire. Les parélics font des anneaux colorés comme l'arc-cn-ciel Se que Ton obferve autour du folcil. Section IX. Jufqu'ici les trois Princes Runes, vivant dans une confiance Se une amitié intimes , voyoient régner parmi eux cette union qui affurc les plus grands fuccès. L'intérêt commun étoit pâme de tous les confeils, de toutes les réfplutions , de toutes les entreprifes. Mais au moment où le fort de la Ruflie paroiffoit fixé, &: par la réunion de fes Chefs, Se par celle de tous fes Membres en un même Corps politique, ce fut dans cet inftant de calme qu'Ifiaflaf fc vit attaqué. La jaloufic, fille de l'intérêt pcrfonncl, s'empare du coeur de Sviatoflaf, Se détruit la concorde fi rare entre les frères. Sviatoflaf, fc trouvant trop à l'étroit dans la Principauté de Tchcrnigof qu'il avoit eue en apanage , éleva une conteftation au fujet des limites de fes Etats, Se engagea Vfévolod a fe plaindre aufli d'ïfiaflaf. Vfévolod plus foible, plus crédule qu'ambitieux, fe lailfa entraîner par la rufe Se le menfonge, Se devint complice des attentats de Sviatoflaf fur la Souveraineté de Kiof. Ces deux Princes réunifient leurs forces Se marchent contre le paifiblc Ifiaflaf. Peu confiant dans le zèle Se la fidélité de fes fujets qui f avoicnt déjà trahi, il prend la réfolution de paffer en Pologne avec fa femme Se fes enfans, Se d'implorer une féconde fois les fecours de Boleflas. Les deux frères perfidement rebelles, entrèrent fans oppofition a Kiof, Se Sviatoflaf s'empara du Trône. Section X. Des bords de la Baltique jufqifaux extrémités de l'a Sicile, la rébellion levoit-un front hardi fous la bannière de la Croix;, le Nord, l'Allemagne Se l'Italie étoient en feu. La guerre que 390 H I S T O I R E DE R U S S I E. ibutcnoit Boleflas contre la Hongrie ôc la Bohême, ne lui permit pas de fecourir Ifiaflaf. Ce Prince palfa, dit-on, de la Pologne à Maycnce , pour intercifer à fon fort Henri IV , Empereur d'Allemagne, Mais pendant quTfîaflaf perdoit un Trône, Henri chanecloit fur le fien, Ôc cette époque cft une des plus grandes leçons de l'hiftoirc. Un Moine né dans la bafieffe, élevé dans le Cloître, nourri dans les difputcs , verfé dans l'intrigue , dur ôc ambitieux par caractère ôc par principes , Hildcbrand enfin, fi fameux fous le nom de Grégoire VII, monte fur le Trône de faint Pierre. La rufe le fert d'abord , ôc il voile avec foin des projets audacieux qui peuvent le perdre, lorsqu'il cft encore mal affermi. Il refufe de fe reconnoître Pape (ans l'aveu de l'Empereur, à qui il envoyé demander, comme au Souverain de Rome, la confirmation de fa dignité. Lorfque par cet artifice il fc voit allure de fon Siège , il lève le mafquc, ôc attaque hautement les Invcftitures. Sur le refus de ce Prince, il le cite à fon Tribunal où il menace de le juger. Le mépris de l'Empereur irritant fa fierté , il lui montre les foudres de l'excommunication, ôc finit par les lancer. L'Empereur arme pour fc venger de cet affront. Nul frein alors n'arrête le Pontife. Perfuadé qu'il eft le Lieutenant de Dieu, pour le temporel même , ôc qu'il a hérité de fa toute-puitfanec, il s'imagine que les Royaumes lui appartiennent, ôc il en conclut qu'il cft maître de les ravir à leurs poifefteurs. Il ôtc en effet l'Empire à Henri, déclare le Trône vacant, ôc dégage fes fujets du ferment dp fidélité. Enfuite, ne mettant plus de bornes à les prétentions, il cite à Tes pieds tous les Rois, en crée quelques-uns , en confirme d'autres, en dépofe deux , ôc en menace pluficurs. Le vertige croiflant tous les jours, il veut que toutes les Iflcs lui appartiennent, que tous les Princes foient fes vafïaux, que tous les peuples HISTOIRE DE RUSSIE. 391 foient fes feudataires. Il envoie des Légats lever des impôts te exiger des hommages. L'Europe s'étonne ; une partie fe foumetj l'Allemagne fe partage ; Henri s'indigne te marche pour punir le Pontife. Mais envain tcnte-t-il des efforts prodigieux pour faire tête à l'orage; la terreur que la fupcrftition a infpiréc, a glacé les plus fidèles fujets. Regardé avec horreur comme un objet d'anathême, près de fe voir dépofé par une aflemblée folcmnclle de la Nation , il cft obligé de plier fous Grégoire \ te de traverfer les Alpes pour aller demander pardon au Pontife orgueilleux. On le fait attendre trois jours entiers dans une cour, nu-pieds pendant un froid rigoureux , couvert feulement d'un mauvais habit de laine, te il ne lui eft permis de prendre quelques alimens que le foir. Il cft enfin admis à implorer à genoux le pardon de fon courage héroïque te de fes vertus royales. C'eft ainfi que Grégoire VII aviliftbit la dignité des Souverains, te apprenoit à méprifer les Princes, fans infpircr aux peuples ni l'amour de la liberté, ni celui de l'obéiftancc aufti néceftairc que légitime. A l'époque où' Ifiaflaf fe rendit auprès de Henri, ce Prince avoit à la fois contre lui les Saxons, les Thuringicns, une grande partie de l'Allemagne, les procédés atroces d'un fils dénaturé, te les prétentions de Rome. Les malheurs de Henri lui avoicnt appris a plaindre les malheureux : dans fimpuiffanec où il fe trouvoit de fecourir efficacement Ifiaflaf, il envoya une ambaffade à Kiof, pour engager l'ufurpatcur à remettre le Trône à fon Maître légitime. Sviatoflaf reçut r Ambafladcur avec diftinction, ne lui accorda rien , mais le renvoya avec des préfens pour l'Empereur. Section XL L'homme de bien fupportc les revers avec courage, mais il n'éprouve qu'avec indignation un refus de fecours dans l'advcrfité. Malgré rattachement dlfiaflaf au culte grec, 6V: la haine de ce culte contre les entreprifes de l'Eglife latine , ce Prince fans cfpoir, envoya fon fils aîné Meftiflaf à Rome, pour engager Grégoire VII a s'intérefler a fon fort. Le Pontife alticr profita de Poccalion pour donner au fils, de la part de Saint-Pierre, une Couronne que le père avoit perdue dans un Etat où les Papes ne pafioient pas même pour orthodoxes. Le Bref de Grégoire VII, adreffé à Ifiaflaf, cft original , ôc mérite d'être rapporté. » Votre fils étant venu à Rome pour adorer les reliques des » Apôtres, Nous a témoigné qu'il défiroit reccvoir,;de Nous la «Souveraineté de Ruftic, comme un préfent de l'Apôtre faint » Pierre , ôc en Nous faifant le ferment de fidélité. Il Nous a » affuré que vous étiez d'accord avec lui dans cette demande, ôc » Nous avons cru qu'il étoit jufte de Nous rendre a fa prière, » Ôc de lui donner vos Etats après votre mort, de la part de n Saint-Pierre «. Grégoire VIT écrivit aufti à Boleflas II, Ôc lui ordonnoit » de » rendre à la Ruflic tout ce qu'il avoit pris fur elle, parce que » cet Etat étoit fous la protection de Saint - Pierre , ôc lui » appartenoit «. C'eft de Rome, qui n'étoit plus la ville des maîtres du Monde, que Grégoire VII prétendit oter ôc donner des Couronnes a fon gré , ôc recouvrer la Monarchie univcrfcllc d'autrefois, en armant les Princes les uns contre les autres, les peuples contre les Rois, ôc les Rois contre les peuples. Section XII. La mort fervit mieux Ifiaflaf que les Princes dont il avoit imploré le fecours. Sviatopolk meurt, ôc quoiqu'il eût des enfans mâles, fon frère Vfévolod lui fuccéda. Dans ces circonftances, Boleflas venoit de terminer glorieufemcnt la guerre contre la Hongrie Hongrie Se la Bohême ; Se fans perdre de tems, il fit marcher fes troupes victorieufes en Ruflic, pour replacer Ifiaflaf fur le Trône de Kiof. Vfévolod vint au-devant de Boleflas, céda de bonne grâce le Trône à fon frère, Se retourna fans regret dans la Principauté de Tchcrnigof. Section XIII. Tous les faits ci-deffus font confignés dans les Chroniques de Ncftor, de Nikon, Se dans l'Hiftoire de Ruflic par le Prince Scherbatof : mais, de quelque poids que foient ces autorités, elles ne s'accordent pas avec les Faftcs de la Pologne, à la feconde époque où Iflaflaf fut implorer le fecours de Boleflas II, fur-nommé Ylntrépide, Cependant les Polonois étoient alors les principaux acteurs des faits qui fc font pafies fous le règne des trois Princes Ruffcs. Il eft du devoir d'un Hiftorien de tâcher d'éclaircir ce qui n'a pas encore été affez démêlé dans l'Hiftoire-, il doit dire avec Tacite : » Quant à moi, je fuivrai les Auteurs tant qu'ils » s'accordent, Se je citerai fous leurs noms, les faits fur lcfquels »ils varient «. Voici ce que les Faftcs de la Pologne difent au fujet du rétabliflement d'ïfiaflaf fur le Trône. , « Boleflas ne put réintégrer Ifiaflaf fur le Trône de Ruftic » qu'avec beaucoup de peines, Se de grandes pertes d'hommes »s pendant l'cfpacc de trois ans ; la famine concourut avec fa » valeur pour s'emparer de Kiovie. La quantité de Ruffcs qui » s'étoient retirés dans cette capitale avant que Boleflas en fît >5 le fiége, Se la longueur de ce fiége, que le Prince fut obligé » de changer en blocus, confommèrent enfin toutes les pro-» vifions. La ftiminc Se les maladies qui accompagnent la guerre, » fc firent fentir; le courage des foldats Se des habitans fc changea " en terreur. Ils implorèrent la clémence de Boleflas, Se lui Tome L Ddd m HISTOIRE DE RUSSIE. » livrèrent la ville. Ce Prince en y entrant, feignit de s'en ouvrir »Ia porte avec la pointe de fon épéc , à l'imitation de fon "bifaïcul qui avoit fait la même chofe dans le même lieu». Boleflas étoit compâtiffant, comme fent tous été les hommes fagement courageux : » il défendit à fes foldats, fous peine de «la vie, d'infultcr les vaincus & de leur prendre la moindre " chofe. Touchés de fa douceur Ôc de fa clémence , les Rufles « de Kiof lui apportèrent h l'cnvi les uns des autres ce qu'ils >s pofledoient de plus précieux : il diferibua ces pré fens a fes » foldats, avec l'attention de donner ce qu'il y avoit de plus riche » a ceux qui avoient montré le plus de courage «____ » Boleflas voyant les Rufles tranquilles ôc difpofés à fe prêter » a fes volontés, leur propofa un léger tribut en argent, en habits » 6V; en vivre ;, qui fat accepté. Ce point obtenu, il fit reconnoître » Ifiaflaf Souverain des Etats qu'il venoit de conquérir ; cette " rcconnoiilancc fe fit fins obflacle. Malheureufement pour la « gloire de Boleflas, Kiof devint une autre Capoue pour l'Annibal « Polonois. Les charmes de la volupté féduinrent fon ame , ôc 55 l'amour des plaifîrs prit dans fon cœur né généreuxla place >s du courage : il devint incapable d'aucune cntrepiïfe hardie (i) «. (i) Les huit années que Boleflas II avoit employées à conquérir la Ruffie & à porter » fes armes en Hongrie , avoicnt fait naître une fiugulicre révolution dans la Pologne. » Il n'étoit refté dans le Royaume que les femmes, les vieillards, les enfans & les efelaves j si mais les enfans avoient grandi 8c étoient devenus des hommes. Les femmes apprennent » avec fureur la préférence que donnent leurs époux zux étrangères avec lcfquellcs ils «o vivent familièrement ; & , foit principe de vengeance , foit ennui d'une trop longue » abfcncc, elles réfolvcnt toutes de fc choifir de nouveaux époux, c'cfl-à-dirc, de rendre, » à leurs maris , par un libertinage public, l'affront qu'elles en ont reçu. Chaque Polonoifc » fe choifit un complice du crime qu'elle fe fait une joie de commettre j & comme il fo m trouve moins de jeunes hommes que de femmes, celles qui ne fc trouvent point pour-» vues, ne font nulle difficulté* de jetter les yeux fur leurs efelaves, auxquels elles font les Son retour en Pologne en 1076, fut fuivi de tant de crimes de d'horreurs , qu'il falloit avoir le cœur d'airain, pour ofer les tranfmcttre a la poftérité. » Ce fut le cri de la Nation qui l'avoit porté fur le Tronc a » l'âge de feize ans : plein d'ardeur &: de courage , il parut en » état d'en foutenir le poids. Vainqueur des Hongrois & du »Duc de Bohème à l'âge de vingt-deux ans, il gagna autant de » batailles fur les Pruftiens, qu'ils formèrent de corps de troupes »s & d'attaques. Il reprit fur eux le butin immenfe qu'ils avoicnt » fait fur la Pologne, &e dépofé dans la fortereffe de Gaudcntz, « bâtie dans un lieu prcfque inacccftible fur la Viftulc, au confluent »3 de rOlfa. Il paffa cette rivière a la nage, pour faire le fiége de 33 ce repaire de brigands, s'en empara, &e força les Pruflïcns de »! rentrer fous le joug de la Pologne. Cette expédition finie, il 33 bat de nouveau les Hongrois, place Béla fur le Trône qu'André s? fon frère avoit ufiupé «. La grande réputation de Boleflas avoit rendu fa Cour Pafylc des malheureux, h Arrivé en Pologne, ce Héros devint un monftrc w qui finit par oublier qu'il étoit Chrétien, Roi, homme. Excom-»3 munie par le Pape Grégoire VII, pourfuivi par le fouvenir de » avances les plus expreffives & les plus honteufes. Une feule Dame eut horreur de cette »proflitution générale- & l'Hiftoire nous a confervé fon nom. Cette Dame fc nommoit « Marguerite j Se avoit pour époux le Comte Zambocin, de la Maifon de Sùré^entce ; ■> clic fc réfugia fecrètement au haut du clocher d'une Eglifc de fes terres : un fcul domef-st tique inftruit de fa retraite, lui portoit des vivres, & elle n'en fortit qu'après le retour ■ode fon mari. C'cfl: peut-être le feul Polonois qui ne partagea point la honte de fa » Nation «. Je ne garantis pas cettte anecdote, rapportée par l'Auteur des. Fartes de la Pologne, Tome I, pag,1-'5 & ?7« Mais PoUlcluoi Boleflas II, qui punit fi cruellement les femmes Polonoifcs de leurs défordres, ne commença-t-il pas par ceux-mêmes qui kur avoient donné le mauvais exemple l Ddd ij » fes crimes, fans royaume, fans patrie, fans fujets, errant de »j lieux en lieux , on le reçoit par grâce dans un Monaftèrc de » Carinthie , où des Hiftoricns afturcnt qu'il fut réduit a l'emploi »5 de Cuifinier Il cft donc vrai que les grands - hommes, ainft que les aftrcs les plus brillans , fouffrent toujours quelques éclipfes! ccllc-cï fut totale j Ôc pour l'honneur de l'humanité, il faut défircr que ce foit la dernière. Section XIV. Après avoir éprouvé tous les caprices de la fortune, toutes les viciftïtudes qu'un Prince peut cfluycr, Ifiaflaf triomphe de fes revers, rcfpirc un moment fur le Tronc, Ôc voit en perfpcctive un avenir plus heureux. Vfévolod cfpéroit, de fon coté , vivre tranquillement a Tchcrnigof. L'un Ôc l'autre fe trompoient : la coupe du bonheur ne fait qu'effleurer les lèvres des Grands, ÔC il eft peut-être moins malheureux d'être du nombre des petits. Les neveux de ces deux Princes, Boris ôc Olcg, fils de l'ufur-patcur Sviatoflaf, aidés des fecours des Polovitfi, fondirent fut la Principauté de Vfévolod, le furprirent fans défenfc, le battirent, s'emparèrent clc fa capitale. L'infortuné Vfévolod échappé aux vainqueurs, va demander un afyle au bon, au clément Ifiaflaf, qui eut la magnanimité d'oublier que fon frère l'avoit chaflé du Tronc, ÔC qu'il s étoit emparé de fes Etats après la mort de Sviatoflaf. En s'occupant des préparatifs néceflaires pour punir l'attentat de fes neveux, Ifiaflaf cherchent à adoucir le chagrin de fon frère, en lui rappcllant fes propres malheurs. "La fortune, lui difoit-il, cft incenftante j je fuis la >s preuve de cette vérité : vous favez tout ce que j'ai fouftert ; i ai «été chafte de mes Etats, mes tréfors ont été pillés: errant, « privé de tout, j'ai parcouru en fuppliant des terres étrangères. » Cependant qu avois-jc fait ! Ne vous livrez point a la douleur : » vous avez un bon frère : tant qifil me reliera un héritage en » Ruflic, je le partagerai avec vous, ôc je if héfitcrai pas à donner «pour vous mon fang«. Dès que les préparatifs de cette guerre furent faits, les deux Princes fe rendirent â Tchcrnigof, ôc l'emportèrent fans efforts. Olcg Ôc Boris en croient abfens ; mais la fortereffe réfifta. Ils étoient occupés a en faire le fiége, lorfqifOlcg ôc Boris arrivèrent avec des troupes levées h la hâte. Oleg, après avoir reconnu que l'armée de fes oncles étoit de beaucoup fupéricurc a la leur, fut d'avis qu'on proposât la paix. Boris, plus fier ôc plus courageux, lui répondit , " quil regardoit cette propofition comme une »s lâcheté, que pour lui il ne s'abaifleroit pas au pointdc demander «grâce, lorfqu'il commandoit une armée, ôc qu'il fe croyoit >j affez de force pour réfifter à toute la Ruflic «. Il range fes troupes en bataille , attaque celles de fes oncles , mais il eft tué au commencement de l'action. Ifiaflaf va le fuivre de près; a mefurc que l'armée d'Olcg recule, le Prince de Kiof gagne le champ de bataille couvert de morts, de mourans ôc de blcffcs : unPolovitfi qui paroiffoit mort, ramaffant toutes fes forces, lui lança un javelot qui rétendit fur la place. Olcg, défefpérc de voir que fes foldats accablés par le nombre plioient fous les ennemis, prit la fuite. Vfévolod victorieux fe rendit a Kiof, fe fit proclamer Souverain, donna le Duché de Tchcrnigof à fon fils Volodimir, Ôc la Principauté de ce nom a Jaropolk, fils d'ïfiaflaf, Prince conftamment malheureux , fans ceffer d'être bon, généreux, magnanime envers ccux-mcmcs qui l'avoient trahi, abandonné ôc dépouillé. Il avoit époufé la fille de Miéciflas II, Roi de Pologne > ôc il eut pour fils Meftiflaf, Sviatopolk ôc Jaropolk. $5>3 HISTOIRE DE R U S S I E. La Médaille d'ïfiaflaf dit : il fut chaffé deux fois du Trône par fes frères j il y remonta par compofition avec eux en 1054, il régna vingt-neuf ans & mourut âgé de cinquante - trois. Il falloit ajouter : réfuter â fadverfité & vaincre fes malheurs, font les deux triomphes les plus glorieux de l'humanité. 0769 VSÉVOLOD L JAROSLAV1TZ. Section première. Vsévolod cft le premier Prince Rufle qui ait ajoute le nom de Ton père au ficn, &: cet ufage s'eft perpétué en Ruffie jufqu'aujourd'hui. Le nom propre du fils terminé par celui du père, y eft regardé comme une marque de diftinction particulièrement propre aux Nobles, aux Grands , aux Princes Ôc aux Princcftcs du Sang Impérial. Section IL Meftiflaf, fils aîné d'ïfiaflaf, étoit mort avant fon père, Ôc les deux autres étoient dans l'âge de régner. Cependant Vfévolod fuccède a Ifiaflaf, au préjudice de fes propres enfans. Ncftor ôc Nikon rapportent que la chofe arriva fans oppofîtion de la part des Rufles, ôc fans conteftation de la part des deux Princes, fifs d'ïfiaflaf ; que la paix régna long-tcms entre l'oncle Ôc les neveux j qu'en 1084, Jaropolk étant venu célébrer les fêtes de Pâques h Kiof, auprès de Vfévolod, fon déplacement donna lieu à un attentat fur la Principauté de Volodimir, qui compofoit avec celle de Roftof l'apanage de Jaropolk. Le règne de Vfévolod, devenu Souverain de Ruftie, offre une révolution politique dans l'ordre naturel de fucceftion, ôc cet événement cft une des plus grandes époques de cette hiftoire. Nous en examinerons la caufe Ôc les effets immédiatement après avoir rapporté les évènemens du règne de Vfévolod: ils ne feront pas nombreux \ ce règne n eft célèbre que par cette ufurpatiom Voici l'attentat du Prince de Tmoutarakan fur la ville de Volo-dimir. Section III. Le Lecteur fc rappelle que Volodimir furnommé le Grand, eut un fils appelle Ifiaflaf, qui mourut avant fon père, Se laifla un fils qui eut en apanage la Principauté de Tmoutarakan. Ce Prince , connu fous le nom de Roftiflaf, fut empoifonné par un Grec. Ses fils, profitant de L'abfence de Jaropolk, qui étoit chez fon oncle à Kiof, s'emparèrent de fa Capitale. Vfévolod, j internent irrité de cette perfidie, fit marcher des troupes contre les ufurpatenrs, Se en donna le commandement a fon fils Volodimir. Ce Prince, qui jouera un grand rôle , châtia les fils de Roftiflaf, reprit fur eux les Domaines dont ils s'étoient emparés, oc les rendit à Jaropolk. Celui-ci n'étoit pas digne de la tendreffe de fon oncle, ni de la générofité de fon coufin : l'ingrat s'arma contre eux l'année fuivante ; mais le même bras qui venoit de fauver les Etats de l'agreffeur, s'arma du fer de la vengeance. Jaropolk,éprouva des remords, s'enfuit en Pologne , &: laifla fa mère, fa femme, fes enfans, fes domeftiques au pouvoir du vainqueur, qui les envoya prifonniers à Kiof, Le lâche Jaropolk n'obtint aucun fecours des Polonois; Se dans cette extrémité, il forma la réfolution de revenir en Ruftic implorer la clémence de Vfévolod. Il obtint fon pardon, Se fes Etats lui furent rendus \ mais peu de tems après, ce Prince fit un voyage dans lequel il fut aflafliné par des brigands. Section IV. Les Chroniques que nous avons citées font mention d'une éclipfc de foleil arrivée le i Mai 1090, Se de la pefte qui fe fit fentir a Kiof la même année, ôc qui enleva un grand nombre d'habitans. Ces Ces Chroniques difent encore que le Pape Urbain II envoya a Vfévolod un Evêquc nommé Théodore, ôc chargé de reliques que ce Pontife lui adreffoit. Vfévolod mourut en 1093. Sa médaille dit qu'il prit pofteftion de Kiof après la mort d'ïfiaflaf, en 1078, qu'il régna quinze ans, ôc mourut âgé de 64. Nous avons promis de revenir au nouvel ordre de fucceflïon que Sviatoflaf ôc Vfévolod introduiflrcnt en Ruflic ; c'eft une dette que nous allons payer au Lecteur, •• 'r? * \>ijf» "iteû d - ^îod>-t^'^^^ÊÊ^^:-is^: stfiè* b h: ■. f ! n o :> Nouvel ordre de fuccejjlon au Trône ; nouvelle caufe des défordres de la Ruffie. Sectio*n première. Depuis la fondation de la première Dynaftic des Princes Rufles, depuis Rourik jufqu'à Ifiaflaf, les loix, les ufages, les coutumes de Ruftic, prouvent que, pendant dix règnes, les fils aînés des Souverains légitimes comme ceux des ufurpatcurs, héritèrent de la Couronne de leurs pères; Ôc lorfque ceux-ci laiftbient des fuccefleurs en bas âge, ils leur donnoient pour tuteurs leurs plus proches parens. Olcg fut le tuteur d'Igor I, ôc Olga tutrice de Sviatoflaf I. Section II. L'ordre de fucceftion étoit alors ce qu'il devint en France après le Traité de Mcrfcn. Avant cette époque , les François avoicnt recours a la voix dé l'élection, pour faire tomber leur choix fur le plus digne, dans l'opinion que l'intérêt public devoit l'emporter fur les droits mêmes de la filiation, fi elle n'étoit pas en même-tems celle des vertus héréditaires. » Charles-lc-Chauvc, Louis de Bavière ôc Lothairc détermi-«nèrent l'ordre de fucceftion, en ftatuant, que les enfans héri-Tome I. E c c 4oi HISTOIRE DE RUSSIE. « tcroicnt de la Couronne de leurs pères, pourvu qu'ils enflent » pour leurs oncles le rcfpcd, la foumiflîon convenable. Ce » point n'avoit pas encore été décidé : dès que le Roi mou roi t, n la Nation regardoit le Trône comme vacant, ôc demandoit >y feulement qu'il fût rempli par un Prince de la Tige Royale «. Cet ufage antique des François étoit celui des Vifigoths : quoique leur Trône paroifle quelquefois héréditaire dans les mêmes familles, ce ne fut jamais que du confentement de la Nobleffe qu'il fe perpétua. Militaire ôc conquérante , elle avoit le droit confiant d'élire fes Chefs, Ôc ce choix tomboit quelquefois fur des perfonnages diftingués ôc iffus de familles illuftres. Les Vifigoths exigeoient des preuves d'expérience ôc de courage de la part des candidats, pour avoir droit au commandement. Lorfque le droit d'élection pafta du corps entier de la Noblefle aux grands Officiers de la Couronne ôc aux Seigneurs de la Cour, les Vifigoths décidèrent « que les Princes élus pourroient, de l'aveu du Sénat « des Nobles, s'aftocicr quelqu'un au Gouvernement, ôc le déligner «comme devant être fon héritier préfomptif j mais fous la con-«dition exprefle qu'à la mort du Roi régnant, le Prince adopté «ne pourroit être couronné que d'après une nouvelle élection ôc » une confirmation émanée des Grands de l'Etat ». (i) ( i) Pendant le retard de l'imprciTion de cet Ouvrage, M. Levefque a fait paroître fa Tradu&ion des Chroniques Ruffcs; & il dit, à l'occafïon du règne de Vfévolod ; « Quel *>~étoitdonc alors Fordrc de fuccefiioa'j Comment les fils codèrent-ils à leur oncle l'héritage de leur père ï Comment furcnt-iU conte-ns de quelques apanages que cet oncle leur, donna? jd Cette queftioii, qui paroit d"abgrvoit qu'il y avoir, finon une loi, au moins un ufage plus fort même qu'une loi, par » lequel les frères des Souverains étoient préférés aux fils dans la fucceflion. C'eft que les » Ruffcs vouloient être gouvernés par celui de leurs Princes à qui l'âge avoit donné le plus » d'expérience. Ainfi le Trône ne quittoit jamais la Maifon de Rourik; mais il appartenoît » ordinairement au plus âgé de cette Maifon «. Tome 7, pages xi8 Ù Cette affertion, ou plutôt cette conjecture, fur une des plus grandes époques de h Section III. L'Hiftoire des Princes Rufles prouve conftamment que plus ils acquéraient de puiftance par les conceftions volontaires ôc par les armes, ôc plus ils déliraient de l'étendre encore. C'eft le propre de la cupidité d'entraîner ôc de faire franchir toutes les bornes de la modération Ôc de la juftice. L'ambition par-tout cft un ferment, ôc ce moteur dangereux ôc puiflant va nous faire connoître l'origine du nouvel ordre de fucceftion au Trône de Ruflic. Ruffie, croit, fclon nous, encore plus cligne de preuves que la plupart des faits peu importons pour la certitude dcfqucls l'Auteur fc pique » de citer toujours en marge fes s> autorités, Se pour l'évidence defqucls il appelle en témoignage de fa véracité & de fon a» exactitude, tous les Ruffcs inftruits «...... L'exact M. Lcvefquc feroit aufli cmbarrafTé de nous prouver la loi ou l'ufage qu'il fuppofe, que nous le ferons peu de lui donner dans un inftant les preuves du contraire. Ce que l'Auteur avance à ce fujet eft une anticipation fur les fuites du nouvel ordre de fucceffion établi par les ufurpatcurs frères d'ïfiaflaf. Le choix volontaire que les Slaves de Novogorod firent de Rourik Se de fes frères pour administrer la Ruffie, cft la feule élection libre qui foit confignéc dans les. Fartes de la Nation, pendant le cours de x16 ans. Ufeflaf ne fut porté fur le Trône que par le mouvement d'un peuple rebelle, aveugle dans fa fureur, Se non pas « parce qu'il vouloit être » gouverné par celui de fes Princes à qui l'âge avoit donné le plus d'expérience «. Ce délire du moment, le repentir qui le fuivit, la reftitution du Trône au Souverain légitime, prouvent le contraire de ce qu'avance M. Lcvefquc. Si les Ruffes avoient eu le pouvoir de fc choifir des maîtres, ils en auroierit changé plus d'une fois; car ils en eurent peu de bons, dans le nombre de ceux dont nous avons donné l'hiftoire. U fuit de-Ià que, dès le neuvième fiècle, les Couronnes de France & de Ruffie appartenoient exclusivement aux enfans de leurs Souverains, & que, dans ce dernier cas, même fous les ufurpatcurs, cet ordre de fucceffion fc perpétua jufqu'à l'époque où Sviatoflaf Se Vfévolod intervertirent l'ordre établi. La fection première de l'hiftoire de Vfévolod prouve encore que M. Lcvefquc a anticipé fur les tems, en donnant aux premiers Princes Ruffes le furnom de leurs pères, puifque Vfci?«lod fut le premier qui introduisit cet ufage en Ruffie. Ece ij Pendant le féjour que fit en Pologne Ifiaflaf détrôné, fes fièrcs ne bornèrent pas les malheurs de ce Prince à la durée de fon règne : fufurpation devoit les perpétuer encore jufque dans fa po dé ri té. U fut établi, contre le droit naturel Se le droit du fang, » que » les fils n'iv'ritcroient plus du Trône de leurs pères ; que ce feroit » le frère qui fuccéderoït à fon frère, avec ecttte claufe néan-» moins, que le Trône ayant été rempli fucccfïivcmcnt par tous »îlcs frères, il appartiendroit, à leur défaut, aux enfans du frère « aîné ce. Ainfi, le nouvel ordre eft forti des malheurs mêmes d'ïfiaflaf, forcé de capituler avec fes frères, Se de leur accorder une condition aufti préjudiciable a fa poftérité que funefte a fes Sujets. L'Hiftoire numifmatique de Ruftic vient encore a l'appui de ce fait hiftorique, La Médaille d'ïfiaflaf dit, que ce Prince 3 après avoir été chaffé deux fois du Trône par fes frères , ne le recouvra que par compofition avec eux ; Se cette compofition, c'étoit le droit de lui fuccéder aui pr'judicc de fes enfans. Voila l'origine du nouvel ordre de fucceftion ; on ne peut lui aftigner une autre fourec. Sans parler de ceux qui montèrent fur le Trône par des révolutions, on voit qu'après Ifiaflaf, ce Trône appartint a fon frère Vfévolod, qui eut pour fuccefteur Sviatopolk, fils d'ïfiaflaf, Se que celui-ci tranfmit fa Couronne a Volodimir Monomaque, fils de ce Vfévolod, Sec., mais toujours au préjudice des enfans du Souverain. Il y a plus : lorfque la tendreffe paternelle engagea quelques-uns des Princes régnans a réclamer contre cet ufage , Se a faire des efforts pour affurcr le Trône a leur poftérité dircétc, la tyrannie de la coutume Se l'intérêt pcrfonncl des autres Princes, forcèrent toujours les régnans a fuivre le nouvel ordre de fucceftion, au mépris de l'ancien. Le Tzar Ivan-Vaziliévitz I n'étoit rien moins qu'un Prince foible : cependant on verra dans la fuite que, lorfqu'il entreprit de faire reconnoître pour fuccclTcur fon fils encore enfuit, il trouva les plus fortes oppofitions de la part des Boyari; c'eft alors qu'ils dirent au Souverain : «Vous avez un frère en état de régner, »> nous ne voulons point obéir à un mineur et. Mais a cette époque, le befoin exigeoit d'avoir un homme, ôc non pas un enfant pour gouverner l'Etat, parce que le Souverain étoit prcfquc toujours a la tête de fes troupes. On retrouve dans le Sénégal l'ufage dont nous venons de parler, ôc fur-tout parmi les Nègres Jalofs : la Couronne y cft héréditaire. A la mort du Prince, c'eft fon frère, &; non fon fils, qui lui fuccède \ mais après la mort du frère, le fils cft rappelle au Trône, ôc le laiffe de même à fon frère. Dans d'autres pays, c'eft au premier neveu par les tueurs que tombe la fucceftion, parce que la propagation du Sang Royal ne leur paroît certaine que par cette voie, tant ils comptent peu fur la fidélité de leurs femmes. L'autorité des Princes Nègres eft aufti abfoluc &: aufti refpctTéc que Pétoit celle des anciens Princes Ruffcs. Les punitions pour les moindres défauts de rcfpcél ou d'obéiflanec, font la mort, la confiscation des biens, ôc l'efclavagc de toute la famille des coupables, fans égard pour le rang. Le peuple y cft moins a plaindre que les Grands, parce qu'il n'a que l'cfcavage a redouter. La même coutume a lieu dans le Gouvernement de Macaflarv Les Rois qui occupent le Trône depuis près de neuf cents ans, y ont toujours été fort abfolus, forts craints &; rcfpc&és de leurs Sujets. La Couronne cft héréditaire ; mais les frères y fuccèdent à l'cxclufion des fils, foit qu'ils panent pour les plus proches parens, foit qu'on appréhende que la minorité des Souverains ne donne lieu a des guerres civiles, qui troubleroicnt l'ordre ôc la tran* quillité de l'Etat. Section IV. Mais il cet ordre de fucceftion paroiffoit prévenir les maux qui peuvent réfultcrde la minorité d'un Prince, il devenoit en mêmc-tems l'origine fc la caufe renailfantc des troubles fc des défordres -> car chaque Prince, pour ainfi dire, pouvoit prétendre a la fouve-raineté, fc de trois manières : i°. par fon ancienneté fur les autres Princes : i°. par fon propre droit : 50. par le droit de représentation de fon père. Ainfi leur ambition étoit dans une activité continuelle j fc de-la les guerres civiles. D'autre part, les Princes de ICiof ne rallentiflbicnt pas leurs efforts pour tranfmcttrc leur fouveraineté à leurs defeendans : ces efforts étoient regardés des autres Princes, comme autant d'infra&ions à la coutume fc autant d'attentats à leurs droits rcfpectifs. Ces fentimens nourrirent la haine implacable des Princes apanages contre ceux qui devenoient leurs Souverains. Cette haine invincible fut fuivie de guerres fanglantes , qui finirent de deux manières également funeftes , par l'affujettifle-ment de la RufTie aux Tatars, fc par celui de la poftérité de Sviatoflaf au grand-Prince de Moskou. C'eft: ainfi que les ufages pernicieux s'établiffent dans les Etats par des évènemens imprévus ou par des circonftanccs accidentelles. L'événement paffe, les convenances ne fubflftcnt plus, l'ufage refte, fc l'habitude s'incorpore avec le peuple ; il faut une révolution totale pour le détruire. Section V. Le paflage du Trône d'un frère à l'autre , fc meme de la poftérité de l'aîné à celle du cadet, ouvre une nouvelle fourec aux malheurs publics; fc c'eft de cette fourec que fortiront déformais les révoltes des peuples contre leurs Souverains. Dans le mal comme dans le bien, il y a un enchaînement d'anneaux qui fe correfpondcnt néceffaircmcnt, avec cette différence, que les anneaux du bien ne font que des points fur la fphère du monde politique, tandis que les anneaux du mal en font les cercles. Les Ruffes qui virent régner fucccffivement les différentes branches de leurs Princes, ne prirent d'attachement pour aucune : ils reffembloient a ces Cofmopolitcs qui n'affectent d'aimer tout le monde, que pour fe difpcnfer d'aimer quelqu'un en particulier. Les Ruffcs crurent que c'étoit affez faire que de garder la fidélité aux defeendans de Rourik, pris collectivement, &c qu'il leur étoit permis de fe révolter contre le Souverain régnant, & de mettre a la place un Prince quelconque, iffu du même fang. Dc-là la néccfîité, de la part des Princes, de ménager le peuple; cette condefeendance forcée l'entretenoit dans une licence qui fouvent donna lieu a d'étranges icènes. RÈGNE DE SVIATOPOLK II, JAROSLAVITZ. ]N[ous aurions dcfiré épargner au Lc&cur les évènemens de ce règne : mais Tordre de l'hiltoirc commande a THiftorien, & l'oblige de fuivre en détail tous les petits faits qui ont occalîonné les grands évènemens. Ceux que nous allons rapporter tiennent aux précédais de a ceux qui les fuivent ; ils font autant d'anneaux qui ferviront à former la chaîne dont le poids accablera la Ruilie pendant des fiècics. Après avoir éprouvé de la part de fes Princes , tout ce qui entretient Pambition ou la fait naître, l'orgueil, la jalonne , la haîne , les prétentions oppofecs , les tentatives arbitraires , les ufurpations , les guerres ouvertes , clic fera aifervie par la force des armes d'une Tribu dont clic ignorait même le nom. Des Tatars partiront de l'Orient pour ajouter un joug de fer a un Gouvernement vicieux ; les rapines, les incendies, le fang &e les outrages marqueront les traces des Généraux de Gingis-Kan. Section première. Neftor & Nikon rapportent que Volodimir , fils de Vfévolod, ne s'empara point du Trône de fon père ; que la Souveraineté de Kiof lui parut appartenir a Sviatopolk, fils d'ïfiaflaf; & que Volodimir lui fit délarcr qu'il étoit prêt à la lui remettre. A peine Sviatopolk étoit-il monté fur le Trône, que les Polovitfl lui envoyèrent des Députés pour aflurcr la paix qui régnoit entre HISTOIRE DE RUSSIE. 40» entre eux Ôc les Rufles : mais ce nouveau Prince viola le droit des gens , ôc fit empriTonner ces Députés. Dès que les Barbares en furent inflruits, ils fondirent fur la Ruflic , ôc afliégèrent Torfchok, ville du Gouvernement de Tver. Envain Pimprudcnt Sviatopolk chercha à les calmer , en rendant la liberté aux prifonniers, Ôc en leur propofant la paix: ils n'écoutèrent aucunes propofitions. Le Souverain de Kiof, loin d erre en état de leur réflfler, n'avoit à ce moment pour reffourec que Soo hommes de troupes. U aflcmblc fon Confeil, ÔC il y fut décidé qu'il falloit fans perdre de tems demander des fecours à Volodimir. Ces fecours furent non-feulement accordés, mais Volodimir engagea encore fon frère Roftiflaf a réunir fes troupes aux fiennes, pour repouffer les Barbares. Dès que les Princes confédérés furent arrivés dans les plaines de Kiof, ils fc joignirent à Sviatopolk ; Volodimir lui reprocha alors fon procédé offenfant à Tégard des Députés des Polovitfi, ôc l'imprudence qu'il avoit commife en les irritant fans être en état de leur réfîflcr. Sviatopolk reçut mal la remontrance, ôc peu s'en fallut que les troupes deftinées a combattre l'ennemi commun, ne fournàffent leurs armes les unes contre les autres. Le- plus raifonnablc des deux Princes fut le plus modéré 7 l'animofité fit place a la concorde , les armecs fe mirent en marche, ôc dès qu'elles furent en préfenec de l'ennemi, Volodimir aufli prudent que généreux, fut d'avis de lui offrir, la paix les armes a la main. L'avis étoit Page, mais il ne fut pas fuivi : les foïdats de Sviatopolk, qui voulurent abfolumcnt combattre, l'emportèrent. A peine le combat fut-il engngé, que les Polovitfi enfoncèrent le centre de l'armée Rufle: les deux ailes enveloppées de toutes parts ôc ne pouvant fc défcnc.re, furent obligées de battre en retraite i elles perdirent beaucoup de monde, & Sviatopolk n'évita Tome L Fff ■ 4io histoire de russie. qu'avec peine de tomber dans les mains de l'ennemi. Les Polovitfî relièrent maîtres du champ de bataille, près de Trépol au midi de Kiof. Les Rulfes repafserent à la nage une rivière débordée: ils avoicnt deux grands écueils a éviter; l'eau, 6c les traits des ennemis acharnés a leur pour fuite. Le jeune Prince Rolliflaf fc noya dans la traverfee, 6c Volodimir faillit de périr en voulant lui donner du fecours. Ce Prince perdit dans ce combat une grande partie de fes Boyari & de les troupes, 6c fc retira a Tchcrnigof. Les Polovitfî, vovant que Sviatopolk étoit réduit h fes propres forces, brufquèrcnt le fiége de Torfchok. Les habitans, aufïi confia nés de la défaite de leur Souverain qu'épuifés par la difette, furent contraints de fe rendre a diferétion. La ville fut réduite en cendres, & les prifonniers que les Polovitfî firent 6c emmenèrent avec eux , périrent prcfquc tous en chemin, par la faim, la foif, 6c l'excès du froid. Section IL 1094. Dans cette extrémité, Sviatopolk fupplia a fon tour les vainqueurs de lui accorder la paix : il l'obtint , 6c pour la rendre durable, il époufa la fille de Tougorkan, Prince des Polovitfî. Volodimir avoit en apanage la ville de Tchcrnigof, qui avoit été autrefois celui de Sviatoflaf, père d'Olcg fécond du nom. Celui-ci voulant s'emparer de Tchcrnigof, fit tous fes efforts pour engager les Polovitfî a faire de nouvelles incurfions en Ruflic, 6c leur offrit de s'unir a eux pour tomber fur l'apanage de Volodimir qui venoit de perdre fes meilleures troupes, &qui étoit hors d'état de leur réfifter. Il réuflit : les Polovitfî tombent fur Tchernîgof,brûlent fes fauxbourgs après les avoir pillés. Volodimir pour fauver fa capitale, l'abandonna aux ennemis, 6c fc retira HISTOIRE DE RUSSIE. 411 hPcréiaflaf. Mais Olcg paya chèrement les fecours que lui avoicnt donnes les Polovitfî; avant de s'en retourner, ils dévaluèrent la Principauté dont ils venoient de le mettre en poflcflion. Section III. En 1095- , Itlar ôc Kitan, chefs des Polovitfî, fc rendirent a Téréiaflaf pour traiter de la paix avec Volodimir. La négociation ayant été acceptée, Itlar entra dans la ville, ôc Volodimir envoya dans le camp des Députés, fon fils en otage. De perfides confcillers, à la tête dcfqucls étoit Slavata, Envoyé de Sviatopolk, engagèrent Volodimir a. faire mourir Itlar. Slavata s'offrit d'aller lui-même enlever aux Polovitfî le Prince qu'ils avoient en otage. Volodimir refufti d'abord de fe prêter à une proposition fi atroce : » Comment « violer, difoit-il, un ferment qui cft facré" \ Mais les inftanecs de fon Confeil le forcèrent a céder. Slavata fe rendit au camp pendant la nuit, accompagné d'hommes entreprenans; il trouva les Polovitfî qui dormoient fur la foi de la trêve ; il enleva le jeune Prince mal gardé; ôc dans fa retraite Slavata ôc fes complices maflacrèrcnt le plus grand nombre des Polovitfi, ôc Kitan lui-même fut du nombre des morts. Itlar fins foupçon , finis crainte, dans un afylc qu'il regardoit comme celui de l'hofpitalité , fut tué à coups de flèches. Après une trahifon fi noire, Volodimir fentit la nécefiité de commettre une injufticc de plus: pour prévenir la vengeance des Polovitii qui ne fc doutoient de rien, il les attaqua fans perdre de tems, ôc fut joint dans la route par Sviatopolk. Le crime fut encore heureux dans cette occafion; les Princes Ruffes remportèrent la viétoirc, Ôc ramenèrent avec; eux un grand nombre de prifonniers, de chevaux, de chameaux, &c. Pff ij Section IV. Mais les vaincus marchèrent, pour ainfi dire, fur les pas des vainqueurs: à peine ceux-ci goûtoient - ils les fruits de leur victoire, que les Polovitiî vinrent brûler la ville de Jourief en Ukraine. Le traité de paix qui fut conclu après cette expédition, fut violé Tannée fuivante. Les traités que Ton faifoit alors étoient femblables a ces rofeaux perfides qui percent la main qui s'appuie fur eux. Trois armées fondirent à-la-fois fur la Ruffie': celle qui étoit conduite par Tougorkan, beau-père de Sviatopolk, fut défaite, & Tougorkan refta fur le champ de bataille. Les chroniques ne difent pas ce que devinrent les deux autres armées. Section V. Au milieu de ces défordres, les Princes Ruffes, toujours en proie à leurs divifions domeftiques, tournoient les uns contre les autres le peu de forces qui leur refloit , &c ces diftentions augmentoient les maux de l'Etat : chaque Prince cherchoit & faififlbit l'occafion d'ufurper les domaines des plus foiblcs. La Ruftic éprouva dans cette année toutes les calamités a la fois : des nuées de fauterelics vinrent de la Tatarie , &; dévorèrent prcfquc tous les grains : leur corruption donna lieu a des maladies contagieufes. C'eft la première fois que ces infectes firent des ravages en Ruftic ; mais ce ne fut pas la dernière, comme on le verra dans la fuite. Section V1. En 1096, Sviatopolk & Volodimir indiquèrent un congrès a Kiof, où Olcg fut invité de fe rendre, pour concourir avec eux au rétablilfcmcnt de la tranquillité entre les Princes divifés* "Ncftor rapporte que des Evêques, des Abbés, Ôc des Citoyens de marque, furent invités a ce congres, où Ton devoit traiter des affaires les plus importantes. Olcg avoit trop de reproches a fe faire pour fe rendre à fin. vitation ; il joignit l'infolence au refus, en mandant à Sviatopolk, m qu'il n'étoit pas fait pour être jugé par des Evêqucs, des Moines, >3 & par une vile canaille «. Sviatopolk ôc Volodimir s'arment contre Olcg, qui à leur approche , abandonne Tchcrnigof &: fe fauve a Staradoub. Tes deux Princes l'y fuivent, le forcent de fc foumettre Se de demander la paix. Sviatopolk lui ordonne de fe rendre à Smolcnsk, auprès de fon frère David , Ôc de l'emmener avec lui à Kiof. 11 promit, fit ferment de tenir parole , ôc fc rendit a Smolcnsk, d'où fon frère étoit abfcnt. Les habitans qui n'avoient aucune confiance en lui , refusèrent de le recevoir. Incertain du parti qifil devoit prendre, il erra pendant quelque tems, implora le fecours de fon frère David, ôc en obtint des troupes avec lesquelles il marcha contre Mourom. Ifiaflaf, fils de Volodimir, y régnoit , ôc ce Prince ne voulut écouter aucunes propofitions de la part d'Olcg. Ce refus aboutit a une bataille dans laquelle le Prince de Mourom perdit la vie. Le vainqueur s'empara de la ville fans éprouver de réfiftanec. Section VIL Meftiflaf, înftruitdu malheur de fon frère ôc de l'ufurpation d'Olcg, lui envoya des Députés pour l'exhorter a vivre en paix, ôc lui offrir fa médiation auprès de fon père : mais Oleg qui avoit le projet d'envahir encore l'apanage de Meftiflaf, reçut les Députés avec hauteur, Ôc les renvoya mécontens. Meftiflaf irrité de l'outrage, s'arme contre Oleg : celui ci évite foigneufement fa rencontre, ôc fe replie de ville en ville. A la fin, Meftiflaf le ferre de près, le joint, le bat, & le prive de toutes les villes dont il s'étoit emparé ; mais le vainqueur modéré offre derechef au vaincu, la paix ôc fa médiation : Olcg, fans rcftburcc, accepta l'une ôc l'autre. Section VIII. Un nouveau congres eut lieu la même année a Loubitz dans la Principauté de Tchcrnigof : le Souverain y raflcmbla tous les Princes : on y examina leurs droits refpedifs ) on y difeuta leurs intérêts réciproques, afin d'afliircr à chacun d'eux la poffcftion tranquille de ce qui lui feroit adjugé. De nouveaux partages fe firent, ôc tous les Princes jurèrent fur la Croix de s'en tenir au nouvel arrangement, de maintenir la paix entre eux , Se de faire caufe commune contre le premier qui oferoit la troubler. A peine le ferment fut-il prononcé, qu'il fut violé d'une manière atroce par David, fils d'Igor, ôc petit-fils de Volodimir le Grand. Il fit charger de chaînes Vafilko, fils de Roftiflaf, ôc l'arrière-petit-fils de Jaroflaf dont nous avons fait connoître les loix. Les fcélérats qui enlevèrent ce Prince en 1097, par ordre de David , lui arrachèrent les yeux après lui avoir fait fouffrir en route la torture entre deux planches. Volodar, frère de ce Prince infortuné, furprit David dans une petite ville, &: après l'y avoir réduit a la dernière extrémité, il le força de rendre à Vafilko la liberté ôc fes Etats. Il fut libre, Se David dépouillé. Section IX. Sviatopolk s'arma contre Vafilko ôc Volodar en 1099 , fous le prétexte que leurs apanages avoicnt appartenus a fon père. Les deux frères injuftement attaqués, réunirent leurs troupes: Vafilko qui ne pouvoit combattre, fe faifoit conduire de rangs en rangs, &c tenant une Croix en main, il difoit aux foldats: >5 C'eft fur cette Croix que Sviatopolk a juré de nous aimer comme » fes frères,de nous protéger contre le premier agrefleur : c'eft >j de concert avec lui que David m'a privé de la vue , ôc il veut » m'arracher encore la vie : mais Dieu eft Juge entre nous «. Vivement touchés de ce difcours, les foldats de Vafilko ôc de Volodar paftent de la pitié a la fureur, &: Sviatopolk fut entièrement défait. Ncftor, Auteur de cette chronique, ôc témoin des faits que nous venons de rapporter, aflurc que plus d'une fois il eut occafion de s'entretenir avec Vafilko. Après fa défaite, Sviatopolk demanda du fecours a Koloman, Roi de Hongrie , ôc il en obtint une armée pour attaquer de nouveau fes vainqueurs. Alors le fils d'Igor, le cruel David, époufa les intérêts de ces deux Princes : il leur offrit d'aller lui-même demander des troupes a ces redoutables Polovitfî contre lcfquels tous les Princes Ruffcs auroient dû fe réunir. Après avoir remis fà femme pour otage entre les mains de Volodar, il fc mit en marche , &: s'adreffa à Boniak, l'un des Chefs de ces Barbares , celui même qui avoit imprimé le plus de terreur aux Ruffes. par les ravages, les incendies, les meurtres, ôc le nombre de prifonniers qu'il avoit faits fur eux. Boniak accueillit favorablement David , ôc tous deux marchèrent à la rencontre de l'armée Hongroife. Elle fut complètement battue : le Roi qui la commandoit , ne fc fauva qu'avec les débris de fon armée. On trouva fur le champ de bataille, deux Evêqucs Hongrois, qui étoient du nombre de ceux qui avoient combattu avec le plus de courage. Section X. i ioo. [Continuation de guerre entre les Princes Rufles : fuccès alternatif, épuifemenr égal des deux cotés : nouveau congrès tenu dans une tente pour régler les différends :Tufage étoit alors , d'étendre un tapis fur la terre, pour fervir de fiéges aux Princes aflcniblés. David cft appelle a ce congrès ; il s'y rend , ôc comme pcifonne ne lui acrelfoit la parole, il dit: «Pourquoi m'avez-« vous mandé ? que me veut-on ? parlez, je fins prêt a répondre». Volodimir prenant alors la parole, dit: » Tu nous as fait lavoir « que tu avois a te plaindre : te voila aflis fur un même tapis j5 avec nous: parle. Qui de nous aceuferas-tu »-< ? David, confus ôc déconcerté , relia muet. Alors les Princes forment de la tente, laifsèrent David a l'écart, montèrent a cheval , tinrent confeil entre eux , ôc firent dire à David: » Tu >j as été le premier auteur des diffentions qui ont troublé la paix >sentre nous, tu as tiré l'épée contre tes frères, tu as été la caufe « de l'cffiifion de beaucoup de fang innocent, ôc tu étois indigne » de régner à Volodimir : cependant, ne voulant ni t'ôter la liberté >s ni te faire du mal , nous t'accordons Bougcsk ôc trois autres « villes avec leurs dépendances , ôc c'eft a Sviatopolk a qui tu » dois ce bienfait : Volodimir te fait préfent de 200 grivnes, ôc » les fils de Sviatoflaf t'en donnent autant u. Cet arrêt étoit fans appel : David abandonne Volodimir, fc retire à Bougcsk, ôc fa réflgnation engage Sviatopolk a joindre aux villes qui lui étoient aftïgnécs, celle de Dorogobougc, au nord-cft de Smolcnsk. Section Section XI. Qui ne croiroit qu'après avoir conclu la paix avec les Polovitfî; &: réglé les droits, les polTeffions de chaque Prince, le repos Puccédcroit enfin a tant de calamités? Vainc croyance! les Princes Ruffes, toujours ennemis d'eux-mêmes, vont tourmenter leurs voifins quand ils font dans TimpolTibilité de fe faire du mal. En 1101, ils font une incurfion dans la Pologne, où régnoit alors Vladiflaf Germain. Le Roi de Pologne les repouffa vigourcu-fement, leur tua beaucoup de monde, ôc reprit fur eux tout le butin qu'ils avoicnt fait. Les annales Ruffes font mention d'une aurore boréale qui parut le 29 Janvier de cette année, ôc qui dura pendant trois nuits confécutives. Le 5 Février fuivant, il y eut une éclipfe de lune. Section XII. 1103. Une inquiétude naturelle ôc une haine invétérée contre les Polonois , étoient les feuls motifs qui avoicnt déterminé les Ruffes a les attaquer : les mêmes motifs les engagèrent, contre la foi des traités, a tomber fur les Polovitfi avec lcfquels ils vivoient en paix. Leur réfolution fut fuivie de l'effet, ôc leur expédition fut heureufe. Les vainqueurs dépouillèrent les vaincus, ou pour parler plus jufte , des brigands en dépouillèrent d'autres; ôc Volodimir, qui jufque-là avoit été un Prince humain, fc fignala par un aéle de cruauté. Pluficurs Chefs des Polovitfi étoient reliés morts fur le champ de bataille 5 l'un d'eux nommé Vddioufe,. tomba vivant entre les mains des Ruffcs. On le conduifit à Sviatopolk, a qui le prifonnicr offrit pour fa rançon de l'or, de l'argent, des chevaux ôc des troupeaux, en l'affinant par ferment Tome I. GgS 4i8 HISTOIRE DE RUSSIE. de ne jamais prendre les armes contre la Ruflic. Sviatopolk envoya le prifonnier a Volodimir, qui, n écoutant que le fentiment de la vengeance, le fit maflaercr. Section XIII. Kiof éprouva un tremblement de terre en 1107, le y Février, peu avant le lever de l'aurore. En 1113 , le 19 Mai, on obferva une éclipfe de folcil. Sviatopolk mourut dans cette année ; fa Médaille dit qu'il fut appelle de Novogorod au Trône de Kiof en 1095 , &: qu'il régna vingt ans. Ce Prince avoit époufé la fille de Tougor Kan, connue fous le nom d'Hélène. Sviatopolk en eut deux fils , Meftiflaf &; Briatchiflaf ; &: une fille nommée Sbiflava, première époufe de Boleflas III, Roi de Pologne. RÈGNE DE VOLODIMIR II, VSÉVOLODOVITZ, Surnommé MON 0 MA QUE. S L C T I O N PREMIÈRE. IIIj. Le Lecteur fc rappelle que Sviatopolk mourut dans cette année, & a l'époque même où il alloit jouir de la confolation de voir fuccéder aux horreurs des guerres civiles, l'union entre les Princes de fon Sang ôc les charmes de la paix. Marc-Aurèlc invita les Juifs a demeurer dans Rome : Sviatopolk leur avoit permis de s'établir dans fes Etats ôc d'y faire un grand commerce ; c'eft une preuve que fes Sujets manquoient de cette induftric néceftairc, qui cft la fcicncc ôc le foutien d'un peuple^ éclairé, puiflant Ôc vertueux. Cette induftric, qui fait la force intérieure des Etats, qui y attire les richefles du dehors, tombe en mains des Nations étrangères, par-tout où elle ne s'exerce pas en premier lieu fur les objets d'agriculture du pays ; mais les Princes d'alors étoient loin de comprendre qu'un Etat bien défriché, bien cultivé, produit les hommes par les fruits de la terre, Ôc les richefles par les hommes; que le commerce fort de l'Agriculture, Ôc qu'il y revient par fa pente naturelle : ce n'étoit pas du grain que les Princes Rufles femoient; nouveaux Cadmus, ils femoient les dents du dragon pour enfanter des foldats qui s'en-tretuoient fur-lc-champ, ôc les Juifs héritoient de leurs dépouilles. GCT O" Il Pendant ces tems de trouble ôc de calamité publique, les Ruffes avoient contracté des dettes avec ce peuple, qui n*a d'autres reffourecs fur la terre que lui-même, ôc qui fc venge par des ufurcs exhorbitantes du mépris qu'on lui témoigne par-tout: ces exactions accroiffant les capitaux dans une progrcflion qui accélère la ruine des particuliers, avoicnt excité des murmures &: une haine contre les Juifs ; mais cette haine concentrée par la crainte, avoit été impuiffante pendant la durée du règne de Sviatopolk. A peine ce Prince eut-il fermé les yeux, qu'elle profita de la licence de f interrègne, pour fc déchaîner avec fureur dans la ville de Kiof. Section II. Tandis que fes habitans fc preparoient à foldcr leurs comptes par le maffacre des Juifs, les Grands de la Nation, qui redou-toient ftigcmcnt les défordres inféparables de l'anarchie, prirent la réfolution de placer Volodimir Monomaque fur le Trône de Ruflic. Ce Prince, comme on l'a vu fous les règnes précédens, avoit débuté avec gloire dans la carrière des armes, chaffé les ufurpateurs qui, profitant de l'abfcncc de Jaropolk, lui avoicnt enlevé fon apanage : fa modération ôc fa générofitc envers ce même Jaropolk, devenu agreffeur ôc ingrat j fon caractère ferme &c conciliant; fa prudence Ôc fes reffourecs dans les conjonctures les plus difficiles, Ôc la grande influence dans les affaires les plus importantes, déterminèrent ce choix volontaire. Volodimir fut affez jufte pour regarder fes droits au Trône comme douteux : Sviatopolk avoit laiffé des fils en âge de régner j Ôc ceux de Sviatoflaf, qui étoit l'aîné de Vfévolod fon père, lui parurent les héritiers préfomptifs du Trône de Kiof. D'après ces confidérations, il crut devoir refufer l'offre de la plus faine partie de la Nation : c'eft le moyen, difoit-il, de lui épargner des guerres fanglantcs. Admirez ici comment la modération , famour de HISTOIRE DE RUSSIE. 42.1 l'ordre fc celui de l'humanité font inféparablcs de l'amour de la juftice 1 Section IIL Le refus généreux de Volodimir donna carrière aux défordres d'un peuple qui parcourt fi aifément les extrêmes : le maflaerc des Juifs devint fureur, fc la fureur n'épargna pas même les citoyens qui prenoient-parti pour tes prétendans à la Couronne. Dans ce déplorable état des chofes, les Grands redoublèrent dinftanecs auprès de Volodimir, fc le forcèrent, pour ainlldire, de fe rendre au vœu général. Les malheurs appellent le fecours : le devoir commande à la délicateffe de Volodimir; il va fe montrer digne du Trône par l'ufage qu'il fera du pouvoir fuprême. Section IV. Les Rufles reçoivent a Kiof leur nouveau Souverain , avec cette allégrcfle qui accompagne toujours f unanimité des vœux % fon premier foin fut de calmet la fureur aveugle du peuple ; fa préfence y fit cefler les maux de l'anarchie. Le peuple fuppofc toujours que la Juflicc marche à côté du Prince : c'étoit avois; beaucoup fait en peu de tems ; mais Volodimir crut devoir facrifi elles Juifs aux intérêts de la Nation : il leur donna ordre de for tir promptement de la Ruflic, fc prit les précautions néceflaires pour les garantir dé toute infuse dans leur retraite , en les prenanr fous fa protection jufquc fur les frontières de fes Etats: ainfi la politique de Volodimir fut jufte même en cédant a la néceftite des circonftanccs. Quel contrafte entre la conduite de ce Prince fc celle de Trajan fc de fon fuccefteur ! Les Juifs que Volodimir chafte de Ruftie, dans la vue de rétablir la tranquillité publique, approuvent l'ordre rigoureux qui les proferit, fc béniflent l'autorité qui les protège, tandis que les Juifs de Cyrènc fc d'Egypte fe révoltent fc maftacrent les Romains qui les oppriment. Les 4" PI I S T O I R E DE RUSSIE. Juifs de Chypre fuivent le même exemple, &; font main-baffe fur tous les habitans de l'Illc. Trajan envoie des Généraux, avec ordre de paner au fil de Pépéc tous les-Juifs que l'on trouvera. Les ordres de l'Empereur font exécutés, ôc l'on établit une loi dans rifle, portant défenfes d'y recevoir jamais aucun Juif, fous quelque prétexte que ce foifj mais la nation Juive qui a perdu fa patrie, fon royaume, fes richefles, ôc à laquelle il ne refle qu'une cxiftcncc précaire, une vie abreuvée d'humiliations, complottc de la perdre ou de fc dédommager, à la première occafion : elle fc préfente ; les Juifs mécontens de ce qu'Adrien permet aux Gentils ôc aux Chrétiens de s'établir dans la nouvelle Jérufalcm, fe concertent avec les Juifs des Provinces voifînes , fc révoltent contre les Romains , ôc maffacrent une partie des garnifons ôc des quartiers établis dans ces contrées. Adrien fait revenir d'Angleterre Julius Severus, Ôc l'envoie contre les Rebelles : le carnage fut fi grand , que cinq cents mille Juifs furent pafles au fil de l'épéc , ÔC que cinquante châteaux forts Ôc neuf cents quatre-vingt-cinq villages furent détruits. Que de fang ôc de délafircs Trajan Ôc fon fucccffcur n'auroient-ils pas épargnés, s'ils eufient eu en partage la modération de Volodimir? Les plus dangereux de tous les ennemis font ceux que l'on a réduits au défcfpoir > une vie flétrie par l'opprobre cft à charge , Ôc quiconque méprife la vie, ne craint point la jufticc du Prince \ l'homme qui fe fami-liarife avec l'idée du fupplice , cft capable du plus grand crime. Section V. Après avoir fait rentrer dans le devoir les habitans de Kiof, ôc s'être concilié tous les efprits par fes attentions paternelles, Volodimir voulut que la gloire du Souverain fût utile a fes fujets, ôc que leur amour fût joint au rcfpccT: des Princes apanages. Sa fermeté ôc fa douceur enchaînèrent fi bien leur ambition , que pendant la durée de fon règne, aucun d'eux n'ofa franchir les bornes de la foumiftion. Tandis qu'il aftcrmiflbit fa puiuancc, fes fils travailloient à en étendre les limites. Meftiflaf, Prince de Novogorod, fit des conquêtes fur la Livonic , augmenta Pcn-ceinte de fa Capitale, y bâtit des Eglifcs en pierre ; ôc ce fur a-peu-près vers ce tems que la ville de Ladoga fut conftruitc. Jaropolk battit les Polovitfi fur les rives du Don, &: prit trois de leurs principales habitations: il les défit de manière , qu'ayant réfolu d'aller leur faire la guerre trois ans après cette vi&oire, il ne trouva ni ennemis, ni habitans dans la contrée qu'ils avoient occupée auparavant. Deux autres fils de Volodimir fe fignaloient en même-tems par leurs exploits : Jourii ou Georges remporta une victoire complcttc fur les Bulgares , tandis qu'André fe rendoit maître de pluficurs villes Polonoifcs. Les Bulgares fur lcfquels Georges fit un grand nombre de prifonniers, habitoient une Province fituée a l'eft du Volga. Elle s'étend d'un côté, depuis les bords de ce fleuve, jufqu'aux montagnes des Aigles, aux frontières de la Sibérie ; Ôc de l'autre côté, depuis l'embouchure de la; rivière Kama dans le Volga, jufquc vers la ville de Samara. Cette Province fait aujourd'hui partie du royaume de Kafan ; elle cft habitéc par les Tatars Baskïrs ôc par ceux d'Ufta , dont non:; parlerons ailleurs. On prétend que c'eft de cette Province que fortirent les Bulgares qui inondèrent le Royaume de Hongrie ôc les Provinces voifincs vers le troifième fiècle , Ôc qui donnèrent le nom de Bulgarie à cette étendue de pays que nous connoiftbns encore-aujourd'hui fous ce nom dans la Turquie Européenne ; ccllcci cftt fituée au fud de l'embouchure du Danube , entre la mer Noire „ la Remanie, la Servie Ôc le Danube. Section VI. Les faftes de la Pologne ptéfentcnt ici une époque remarquable. En ii04, Boleflas III, à la prière de fes Sujets, avoit demandé ôc obtenu en mariage Sbiflava, fille unique de Sviatopolk II. Pendant la cérémonie du mariage , on apprend la révolte de Sbignéc, fils naturel d'Uladiflas. Les Lecteurs font au fait des évènemens qui fuivirent ; mais cette époque eft d'autant plus intéreftante à l'Hiftoire, que les malheurs de la Pologne ôc fa foiblcfte actuelle y trouvent leur origine : elle donna lieu au démembrement de la Poméranic, des Palatinats de Lencici, de Cujavic, de Mazovie, Ôcc. Revenons à Volodimir, dont le règne fera malheureufement trop court. Section VIL ïl ne faut pas s'attendre a trouver de grands évènemens, d'éclatantes révolutions dans les règnes des Princes juftes ôc modérés par caractère. L'Hiftoire de Volodimir n'eft point celle d'un guerrier , dont les exploits ÔC les malheurs qu'ils entraînent, font époque dans les annales des Peuples. Ces annales feroient moins longues, fi elles ne contenoient que les règnes des bons Princes ; les vertus font paifiblcs ôc préfentent peu de faits. Volodimir porta fur le trône toutes les vues bienfaifantes des bons Princes ; Ôc les actes de bienfaifanec valent mieux , fans doute, que des victoires ôc des conquêtes. Volodimir avoit en partage l'amour de Tordre ôc de la paix : c'eft par fa fagefle, fa prudence ôc fa fermeté , qu'il fut maintenir l'union entre les Princes de fon fang; Se la tranquillité publique cft inféparable de cette union. Volodimir contracta pluficurs alliances avec les Souverains de l'Europe ; &: rien ne prouve mieux la haute confidération qu'il s'étoit acquife, que l'envoi qui lui fut fait par Alexis Comnènc, des HISTOIRE DE RUSSIE des ornemens Impériaux qu'avoit portés Conftantin Monomaque, grand-père maternel de Volodimir. Les Auteurs de l'Hiftoire Grecque ne font pas mention de cette Ambaflade ; les anciens Chronologiftcs Rulfes gardent le filcnce fur cet objet, mais les Hiftoricns modernes en parlent d'après la tradition. Quoi qu'il en foit, le travail mcme.de ces ornemens prouve qu'ils ont été faits en Grèce , clans des tems très-reculés. Le même doute fubfîfte par rapport au titre de Tçar quc Volodimir, dit-on, porta le premier, & comme l'infcription de fa médaille l'aflure. On dit qu'il fut couronné a Kiof par le Patriarche d'Ephèfe , ÔC par les Evêqucs de Mitylènc, de Milet ÔC d'Antiochc. Je ne vois rien dans tout cela qui implique a la vérité. Le titre de T\ar étoit connu des Slaves avant même l'arrivée de Rourik à Novogorod; ils appclloicnf le Dieu des mers T^ar-MorsU , ôc Conftantinopic T\àr-Gmd > la ville du Tzar; on fait d'ailleurs qu'Alexis Comnène , grand Prince fous tous les afpccts, donna en ic8i le titre de Céfar a Nicéphorc Mélyfcnc: mais pour que fon frère , Ifaac Comnène , eût le premier rang après l'Empereur, il créa pour lui la dignité de Sébaftoaator, qui fignific Prince augufte; ôc par-là, la place de Céfar ne fut plus que la troifième de l'Empire. Il cft très-probable que l'Empereur Grec qui envoya Içs ornemens Impériaux a Volodimir, voulut le flatter en lui donnant un nouveau titre, ôc qu'en conféquence il adrefla fa dépêche a'Volodimir, Céfar de Ruffie. En admettant cette poflibilité, les Rufles , conformément aux lettres de leur alphabet ôc à l'idiome de leur langue , auront prononcé ôc écrit T\ar au lieu de Céfar; la lettre S déiigne, chez eux,, notre lettre C : ainfi les Rufles curent un Tzar ôc un Otocrator dans Volodimir II, comme les Grecs avoicnt un Sébaftocrator dans Ifaac Comnène, ôc un Céfar dans Nicéphorc. Volodimir mourut âgé de foixante-douze ans, le 19 Mai my ; Tome L Hhh il laifla huit fils ; lavoir, Meftiflaf, Ifiaflaf, Sviatoflaf, Jaropolk , Viatcheflaf, Roman , Jourï &c André. La légende de la médaille de ce Prince , dit qu'il monta fur le trône de Kiof en 1114, d'après le voeu général de la Nation ; quil fut nommé Tzar &c Otocratc des Principautés de Ruftie, régna onze ans & en vécut foixante-douze. Les chroniques font mention d'une éclipfc de folcil arrivée fous le règne de Volodimir , le n Août 112.4, &; diin incendie l'année fui vante , qui dura deux jours entiers, ôc qui confuma fix cents Eglifcs. Si ce récit cft exact, il faut croire qu'il y avoit à Kiof prcfquc autant d'Eglifcs que de maifons. •jj^-gy^aju^---■ -_____,__ R E DE MESTISLAF VOLODIMIROVITZ. Section première. ih6. Parmi les peuples qui n'ont pas de conftitution fixe, le commencement d'un règne cft prcfque toujours fujet aux mouvemens féditicux. Meftiflaf, fils aîné de Volodimir ÔC fon fucccffcur, n'eft pas plutôt en pofteftion de la fouveraincté de Kiof, que les Polovitfi prennent la réfolution de ravager la Ruftic. Ces barbares, aufti pauvres que les Scythes, ne fortoient point de leur pays par l'amour des conquêtes, mais par le defir de piller comme eux. Jaropolk , frère de Meftiflaf, &c Prince de Péréiaflavc , marcha feul contre les Polovitfi > les attaqua, les battit , ôc les éloigna des frontières, avant même que les autres Princes Ruffcs fuftent inftruits de l'incurfion de ces barbares. Section II. A peine deux ans sY'toicnt écoulés depuis cette époque, que Vfévolod, fils d'Olcg , petit-fils de Sviatoflaf IL, rcnouvclla les fcènes des règnes précédens. Il conçut ôc exécuta le projet d'cnlc-ver à Jaroflaf, fon oncle, la Principauté de Tchcrnigof. L'audace de Vfévolod , fon injufticc envers Jaroflaf, ôc les cruautés qu'il exerça fur les habitans de Tchcrnigof, révoltèrent Meftiflaf au point qu'il jura fur la croix de venger Jaroflaf des Hhh ij attentats de l'a refleur, févôl >d inftruit du ferme propos de Meftiflaf, implora le fecours des Tolovitii , &c leur pr^pofa de partager avec eux les dépouilles de la Ruflic. La pt'^pofition fut acceptée ; mais avant d'exécuter ce projet de brigands, ils crurent devoir ftatuer fur le prix qu'ils mettoient aux fecours defirés. Sept mille d'entr'eux s'avancèrent jufque fut les frontières de la Ruffie, &c envoyèrent de-la des Députés â Vfévolod. Ce Prince perfide accepta les conditions qui lui afluroient l'alliance des Polovitfi. Les députés fatisfaits de leur million , alloicnt en rendre compte a leurs Chefs, lorfqifils furent faits prifonniers par les Rufles; & le corps d'obfcrvation qui les attendoit fur les frontières, ne recevant pas réponfe , fe douta de l'événement, &C prit le parti de retourner fur fes pas. Vfévolod trompé dans fon cfpérancc , &: fc voyant fans reffourecs, eut recours aux négociations pour détourner forage dont il étoit menacé. Il favoit que Meftiflaf étoit pacifique par caractère; mais il avoit juré folemncllement de venger Jaroflaf, &: il étoit religieux obfcrvateur du ferment. Aufli, malgré les promeffes de Vfévolod de reftituer la Principauté de Tchcrnigof, la crainte du parjure l'emportoit dans le cœur de Meftiflaf, fur l'amour de la paix. Un Abbé du Monaftèrc de Saint-André tira le Prince de Kiof de l'état de perplexité où il fe trouvoit. Cet Abbé, nommé . Grégoire , avoit mérité l'eftime & le rcfpcét de la Nation par fa grande douceur & la régularité de fea mœurs. Cou fuite par Meftiflaf fur le parti qu'il devoit prendre dans cette circonftancc délicate, fa réponfe fut : » qu'il valoit mieux violer un ferment »fait fur la croix , que de répandre le fang innocent; que le » Clergé confentoit a prendre fur lui les dangers du parjure, » &c que la Divinité^ fc plaifoit bien plus à pardonner qu'à » punir ««. Meftiflaf, cédant alors à la voix de riiumanité , accorda la paix à Vfévolod. Mais fi les Rufles goûtèrent les douceurs qu'elle procure , le Prince de Kiof ne jouit pas de fes bienfaits : il éprouva tant qu'il vécut, le remord d'avoir tranfgrcffé fon ferment. Il attribua a cette tranfgrcflion les calamités qui affligèrent la Principauté de Novogorod en 112.8. Des ouragans, des pluies continues &: des inondations renversèrent toutes les digues, Se enlevèrent toutes les productions des campagnes : la récolte de l'année précédente avoit été médiocre, & le peu de grains qui reftoit fe vendit a un prix exhorhitant. Les perfonnes riches étoient les feules qui pouvoient fe procurer des fubfiftanccs, Se ces reffourecs précaires furent bientôt confommées. Ainfi Novogorod Se fes dépendances éprouvèrent toutes les horreurs de la famine Se les fuites. Les animaux utiles périrent les premiers par le défaut de pâturages ; les hommes furent réduits a broyer les feuilles Se les écorecs des arbres , qu'ils s'arrachoient & qu'ils dévoroient avec fureur j à Ct nourrir des animaux les plus vils Se des infectes les plus dégeûtans. Les rues étoient couvertes de cadavres dont la corruption répandoit au loin un poifon deftruetcur. Enfin la famine &; la mort n'épargnèrent que ceux qui prirent la fuite , Se qui aimèrent mieux fc donner pour efelaves aux étrangers que de mourir de faim. Ce récit affreux nous paroît exagéré : la difette n'étoit point générale en Ruftie. Les Principautés voifînes de Novogorod Se les plus éloignées pouvoient également la fecourir. Le tranfport des denrées par eau, étoit facile en été : en hiver, le traînage l'étoit également. Si le récit eft exact, il faut en conclure qu'alors le Gouvernement étoit barbare ; qu'il n'y avoit ni liaifons , ni correspondances entre les parties d'un corps politique, fcmblable a un tronc féparé de fes branches ; mais cela n'eft pas probable. Les Princes Rufles, a cette époque, vivoient en bonne intelli- gcncc : le Souverain de Kiof étoit un Prince fcnfiblc, humain ce religieux; Ôc Vfévolod, fon fils aîné, avoit Novogorod en apanage. Secourir les miférables , cft l'acte le plus augufte de la Souveraineté,- &; l'un des plus beaux que l'humanité puiifc faire : il concilie au Prince l'amour de tous les fujets. Tirer les hommes des horreurs de la misère ôc du défcfpoir, c'eft les arracher au néant, c'eft, pour ainfi dire, les créer une féconde fois. Cet acte de puiftance établit les rapports que les Princes ont avec la Divinité. Un tremblement de terre ruine Antiochc ôc fes environs : a peine Trajan peut-il lé fauver a la campagne, ou il demeure pluficurs jours fous des rentes. Il y refte pour confolcr le peuple ÔC lui procurer les reffourecs qui dépendent de lui , perfuadé que lorfque le Prince n'abandonne pas fes fujets dans les dif-graces , fa préfenec les diminue.» Etre touché des malheurs du » peuple , difoit ce Prince , c'eft la vertu d'un Maître Souverain ; » mais les partager avec lui , c'eft la vertu d'un Souverain père : >j les Sujets qui voyent leur Prince fe rendre compagnon de leurs » infortunes , fe raniment , ôc la douceur de la confolation » qu'ils trouvent dans cet acte de bonté, furpaffe l'amertume » de leurs afflictions «. Trajan penfoit donc que les tems malheureux pour les peuples font, en quelque forte , des tems favorables pour les Princes : une fcnfibilité agiflante leur concilie l'affection générale, ôc les foulagemcns qu'elle procure , confacré à jamais dans les coeurs le tribut de la reconnoiflance. D'après ces réflexions , il n'eft pas probable que la dureté de Meftiflaf, l'ait empêché de mettre à profit les calamités des habitans de Novogorod. Notre opinion cft d'autant mieux fondée, que le remord qu'il éprouva dépofe en faveur de fa fcnfibilité. HISTOIRE DE RUSSIE. Section III. Meftiflaf ne régna que fept ans : il mourut en 1132. Ce Prince eut deux femmes : l'Hiftoire ne dit rien de la première ; la féconde étoit fille d'un Pofadnik de Novogorod, nommé Démitri Zavi-dovitz. Il eut d'elle huit enfuis, fix garçons ôc deux filles. Ses fils furent Vfévolod, Ifiaflaf, Roftiflaf, Sviatopolk, Volodimir ôc Roman. Sophie, l'aînée de fes filles, epoufa Valdcmar I, Roi de Danc-marck; ôc la cadette, dont le nom n'eft pas connu, fut mariée à un Prince de Volodimir, fils de Sviatopolk II. Du mariage de Sophie avec Valdcmar I, font iflus Canut VI ÔC Valdcmar II, Rois de Dancmarck; Rixa, époufe d'Eric X , Roi de Suède ; Ingéburgc, époufé de Philippe II, Pvoi de France. L'infcription de la Médaille de Meftiflaf Volodimirovitz prouve qu'il monta fur le Trône de Kiof par droit d'aînelfc , en my, ÔC qu'il régna tranquillement pendant fept ans. Mais règne-t-on tranquillement quand au remord intérieur iiiccèdcnt les malheurs publics ? RÈGNE DE JAROPOLK II, VOLODIMIROVITZ. Section première. 1131. La branche aînée des Princes RulTcs avoit perdu le trône de Kiof , &: la branche cadette portoit le feeptre depuis que les Grands de la Nation l'avoient fait paffer à Volodimir , au préjudice des fU s de Sviatopolk II, fc de ceux de. Sviatoflaf, aîné de Vfévolod , père de Volodimir. D'après cet ufage , qui ne per-mettoit plus au Souverain de défigner fon fuccefteur immédiat, Meftiflaf, en mourant, recommanda fes fils a fon frère Jaropolk, fc remit leur fort entre fes mains. Les1 habitans de Kiof choifirent Jaropolk pour leur Souverain , fc l'invitèrent par leurs Députés, a venir prendre polfcllion du trône. Le premier acte de Souveraineté que fit ce Prince, a fon arrivée à Kiof, fut de régler des apanages à fes neveux ^ fc de ne laiifer a fes frères aucun fujet de mécontentement, afin qu'aucun d'eux ne troublât le repos des autres : l'intention étoit bonne, mais l'efpérance étoit vainc. Section II. Meftiflaf avoit d'fpofé , avant fa mort, de la Principauté de Novogorod en faveur de l'aîné de fes fils, fc cette Souveraineté avoit prcfquc toujours été réunie â celle de Kiof. Jaropolk voulut en jouir, non par la force, mais en donnant en échange la Principauté 21 HISTOIRE DE RUSSIE. 453 cipauté de Péréiaflavc à fon neveu Vfévolod : celui-ci prit poflef-fion de l'apanage qui lui étoit aftigné, Ôc il en fut chafle par Jourï, fon oncle, frère du Prince régnant. Jaropolk inftruit de cette violence , ÔC craignant fes fuites funeftes, s'arma contre fon frère, l'obligea de reftituer l'apanage; ôc, pour prévenir de nouveaux attentats contre Vfévolod, il lui rendit la Principauté de Novogorod. Mais des troubles prcfquc continuels pendant trois ans forcèrent Jaropolk à changer fouvent de réfolution , ôc à prendre de nouveaux arrangemens, fuivis d'inconvéniens nouveaux. Ces troubles renaiflans entre les grands Princes de Ruflic ôc les autres Princes apanages ; ce feeptre, qui paffe rapidement d'une main dans une autre; cette couronne qui s'arrête f ucccflivemcnt fur pluficurs têtes, fans pouvoir s'affermir fur aucune; ces Principautés prifes comme par dévolu fur le premier occupant ; tous ces attentats Ôc ces chûtes ne rendoient- ils pas le tronc de Kiof fcmblablc â une montagne de glace , fur laquelle les Princes Ruffes patinoient pendant quelques inftans, ôc finiffoient par fc caffer le cou ï Section III. Jaropolk, après avoir calmé les troubles &: les rivalités entre les Princes de fon fang , s'indigna de l'cfpèce de tyrannie que Boleflas III exerçoit fur quelques Provinces Ruffes: il convoqua tous les Princes de la Nation, ôc lorfqu'ils furent raffemblés, il leur propofa de faire caufe commune avec lui , pour brifer le joug des Polonois. » Le moment cft favorable, leur dit-il ; Boleflas » cft affaibli par deux guerres fanglantes qu'il vient de foutenir » contre la Hongrie Ôc la Bohême : courons promptement aux » armes : attaquer a préfent l'ennemi commun , c'eft aller à une « victoire certaine «. Tous les Princes furent de fon avis ; tous lui promirent, avec TomeJ, Iii 434 HISTOIRE DE RUSSIE, ferment, de le féconder \ mais il fut réfolu dans ce confeil, qu'on tiendroit ce projet caché, jufqu'à ce qu'on eût fait, de part & d'autre, les préparatifs néecifaircs. Section IV. Les grands projets ne réufliftent jamais, que quand le fecret en cft l'ame : le dépôt du Miniftèrc doit être dans les Etats , ce qu'eft dans nous-même le plus fecret de notre coeur: alors, Us opérations politiques fagement combinées, Se aufti cachées que les opérations de la nature, font fuivies des mêmes fuccès. On peut les comparer a ces plantes qui pouffent une tige Se donnent des rieurs, avant que le développement des feuilles arrive. Voila le premier point a obfcrvcr : le fécond confiftc à donner le change fur les opérations projettees, a faire tranfpircr adroitement un dclfcinapparent, qui ferve de voile au véritable: c'eft la politique par excellence d'un f rince qud a préféré le rôle d'Alexandre k celui de Marc-Aurèle dont il a les lumières, Se qui réunit a de grandes qualités, des talcns militaires qui font peur. Parcourez la carrière de fes entreprifes Se de fes fuccès : vous verrez qu'il débuta toujours par déconcerter la politique. Entrcprcnd-il des négociations qui exigent un fecret inviolable ? fes confidens font des Rois : c'eft dans un tête-a-tête augufte qu'il ouvre fon cceur. Les diilances s'oppofcnt-cllcs a ces conférences royales? les Princes fes frères, le multiplient dans les Cours de l'Europe. On a dit que toutes les circonftanccs politiques ont bien fervi ce Prince: il falloit cire que ce Prince, en prenant l'occaficn fur le tems, a tiré parti de toutes les circonftances. Le génie Se l'expérience : voilà les bafes de la fortune de Frédéric. La grandeur Se la célérité de fes mouvemens, la facilité de l'exécution &: le filcnce: voila les moyens qui ont fait réuftir la difficulté même de fes plans. Un Prince qui, pendant la paix, fait s'occuper de la guerre, n'a plus HISTOIRE DE RUSSIE. 437 pendant la guerre, qu'a s'occuper de la victoire. Revenons à la confédération des Princes Rufles. Section V, Le fecret des Princes Rufles avoit trop de confidens pour relier long-tems ignoré : leur réunion, d'ailleurs, n'avoit pu fe faire fans publicité : on penfa qu'elle avoit les plus grandi intérêts pour but. La nouvelle de cette convocation générale parvint bientôt en Pologne, Se Boleflas en fut confterné : il ne tarda pas a être inftruit de la réfolution des Princes Rufles. En politique, il fuffit de lavoir qu'il y a un fecret d'Etat, pour en deviner d'abord la moitié, Se celle-ci fait découvrir l'autre. L'orage étoit formé , grofli Se prêt à tomber fur la Pologne , lorfqu'un Sénateur de cette Nation , nommé Pierre FLojlovh^, conçut le projet de prévenir lui fcul le danger qui menaçoit fa patrie. Voici comment les Auteurs Polonois rapportent ce fait, Se ceux auxquels il donna lieu. On ne peut guères révoquer leurs témoignages en doute , quoique les chroniques Rufles gardent le filcnce fur ces évènemens. Boleflas aflcmble un Confeil pour délibérer fur le parti à prendre dans cette conjoncture délicate : les Confeillers opinent ; Vloftovitz écoute les différens avis, finit par donner le fien, &: dit : 13 La Pologne efl affoiblie par les guerres qu'elle vient de « foutenir ; au défaut de la force, elle doit employer la rufe pour » détourner le péril qui la menace: l'honneur permet l'ufage de „ ce moyen contre un agreffeur perfide. J'ai réfolu de m'emparcr ?3dc la perfonne du Grand-Prince de Ruflic ; ce projet vous paroî-»rra téméraire, mais je me charge de l'exécution «. L'afccndant d'une ame forte fur des ames craintives, cft de leur infpintr de la confiance : le Confeil de Boleflas crut voir, dans le Sénateur, Céfar fur fon efquif, défiant les vents, Se fc Iii ij 43* HISTOIRE DE RUSSIE. confiant a fa fortune ; ou l'Ajax d'Homère , qui, environné des ténèbres dont un Dieu jaloux l'a couvert, s'écrie avec impatience : Grand Dieu } rends-nous le jour & combats contre nous ! Section VI. Vloftovitz, après avoir fubjugué les efprits, part de ce point 6c s'élance vers le but : il fe rend a la Cour de Jaropolk avec un petit nombre d'hommes afrïdés, demande un afylc, fe plaint de la tyrannie de Boleflas, qui l'a privé de fes biens, qui en veut à fes jours, 6c qui le force de chercher fon falut loin des lieux qui l'ont vu naître. Jaropolk le reçoit avec bonté , l'accueille avec diftinéKon , 6c regarde comme une faveur du Ciel l'arrivée d'un homme fi propre à le féconder dans le projet qu'il a fur la Pologne. Cette idée engagea Jaropolk a donner fans réferve fa confiance à Vloftovitz : il l'interroge fur le caractère de Boleflas , fur les forces actuelles de la Pologne, &: fur l'état de détreffe où elle devoit fc trouver au lendemain de deux guerres fanglantcs , & à la veille d'une troifième plus redoutable encore. Le Polonois lui peint avec force la cruauté de Boleflas , la haîne de fes compatriotes contre ce Prince, leur difpofition à le renverfer du Trône, s'ils avoicnt l'efpérance d'être foutenus par Jaropolk, 6c l'état d'épui-fement où. fc trouvoit la Pologne. Des difcours fî propres a flatter Pamonr-proprc du Prince de Kiof, le rendirent indiferet; il fit part a Vloftovitz de la confédération des Princes Rufles, 6c de tous les projets qu'ils avoicnt formés contre Boleflas. Depuis cette ouverture, le Sénateur fut admis à tous les confeils 6c a tous les plaifirs. Section VII. Jaropolk, impatient de commencer la gueurc, veut favoir par lui-même files forces combinées font prêtes ; & pour s'en affiner, il prend la réfolution de parcourir rapidement les différentes Provinces, efeorté feulement d'an petit nombre de fes gardes. Vloftovitz faifit cette occaiion favorable a fon delfcin ; il follicite la faveur d'accompagner Jaropolk avec fes fidèles Polonois ; ce Prince accepte avec joie la propofition, ôc ils partent. Le Sénateur attentif à toutes les démarches du Prince , apprend, qu'il doit aller fe divertir le lendemain dans une maifon de plai-fanec , ôc il prend fes mefurcs pour être le plus fort. Vers la fin du repas, il le fait arrêter , le lie fur un cheval, ôc le conduit à Cracovic , où il fut mis en prifon. Jaropolk ne dut fa liberté qu'à une forte rançon , que les Princes Rufles payèrent à Boleflas. Mais avant fa délivrance , le Roi de Pologne lui fit jurer fur l'Evangile, qu'il refteroit toujours fon vaflal, Ôc qu'il lui paicroit exactement le tribut annuel que la Ruflic devoit a la Pologne (1). Section VIII. Arrivé a Kiof, Jaropolk ne s'occupa que des moyens propres à venger l'affront qu'il avoit reçu : les contrats dictés par la force, ne font pas obligatoires; mais ne fe fentant pas aiïcz fort pour attaquer Boleflas, il eut recours à la rufe ôc à Padrcfle dont on venoit de lui donner l'exemple. Il avoit à fon fervice un Hongrois adroit ôc intelligent, qui lui parut l'homme le plus capable de féconder,fes defteins : il fc l'attache par des bienfaits & des promcfîcs, lui fait fa leçon, Ôc lui ordonne de fc rendre a Cracovic. Ce Hongrois étoit d'une naiflance diftinguée; il fe préfente à (1) Le Traducteur des Chroniques RufTes place cet événement en 1131, qui cft celle de l'avènement au Trône de Jaropolk ; Se cet événement n'eut lieu que quatre ans après-, en 113 6, 438 HISTOIRE DE RUSSIE. Boleflas, lui demande un afylc, ôc lui raconte que Bêla, Roi de Hongrie, s'eft emparé de tous fes biens, ôc l'a exilé pour le punir de l'attachement qu'il avoit témoigné pour le neveu de ce Prince. Boleflas touché des prétendus malheurs de ce fourbe , lui promit de réparer l'injuftice deBéla, & de lui faire oublier fes difgraccs: il lui donna la Staroflic de Viilitfa ôc le Palatinat de Sandomir. Viflitfa cft fituée à neuf milles de Cracovic , & fur un rocher prcfquc entièrement environné par les eaux de la Nida : on ne pouvoit y arriver que par une langue de terre » ôc par des ponts de bois , placés fur cette rivière. Boleflas s'occupoit alors de recommencer la guerre contre la Bohême, Ôc il fc croyoit a l'abri, des incursions des Princes Rufles, par les précautions qu'il avoit prifes de fortifier fes villes frontières , Ôc d'y mettre de fortes garnifons. Section IX. L'Empereur Lothairc , informé des préparatifs guerriers de Boleflas , lui envoya des Députés chargés de lui offrir fa médiation. Le Roi de Pologne fe rendit a Bambcrg auprès de l'Empereur, ÔC a fa follicitation il accorda aux Bohèmes une trêve de trois ans. Le Hongrois, Staroftc de Viflitfa, profite de Pabfence du Roi de Pologne, pour exécuter le projet de Jaropolk : il répand le bruit que les Ruffcs marchent contre la Pologne avec des forces redoutables, ôc feignant d'être effrayé lui-même des dangers que courent les Polonois , il leur Ordonne de fe renfermer dans les places les plus fortes. Viflitfa, enveloppée d'eau prcfquc de toute part, leur parut, avec raifon, la plus fùrc de toutes. Ce fut-là aufli que la plupart des Polonois intimidés fe réfugièrent avec leurs tréfors. Dans cet état des chofes, le Hongrois informe Jaropolk de ce qu'il a fait, ôc l'engage a fe trouver près de Viflitfa avec des troupes d'élite, !c i*} Février 1137.La chofe étoit d'autant plus facile, que les Ruffes pofledoient Galitch fur le Dnieftcr, ôc la Volynic. Section X. Jaropolk ne perd pas de tems, fc met en marche, arrive au jour marqué, attaque la ville , dont le Staroftc lui ouvre les portes pendant la nuit. L'horreur de cette nuit arrête la narration -, tk s'il en faut croire les Polonois, les nobles tk les riches ne furent épargnés que pour les réduire au plus cruel efclavagc ; tk de Viflitfa , ville floriflante, il ne refta que des ruines: ils ajoutent que Jaropolk Lailit d'une main les avantages que la trahifon lui avoit procurés , &: que de l'autre il punit le traître d'une manière atroce. Un fait certain, c'eft que le Prince Ruffe ne fortit de Viflitfa, qu'après avoir enlevé toutes les richefles qu'on y avoit dépofées. Malgré les fuccès de cette vengeance terrible, les Princes de Ruflic en vouloient une plus éclatante encore : ils proposèrent a Jaropolk de réunir toutes leurs forces pour attaquer Boleflas. Jaropolk, cfpérant plus de la rufe que de la force, chercha a calmer l'ardeur des Princes, tk leur promit une fatisfaétion plus complcttc. Section XL L'occafion fc préfenta, pour ainfi dire, d'elle-même, Jaroflaf y fils naturel de Volodimir Monomaque , avoit eu en partage la Principauté de Galitch; ôc ce Prince avoit fu gagner l'cftimc tk la confiance de Boleflas ; au point que le Roi de Pologne n'avoit rien de caché pour lui, tk le confiai toit dans les affaires importantes. Il fut réfolu d'attaquer Jaroflaf qui s'enfuit en Pologne. Jaropolk prévoyoit bien que Boleflas ne manqueroit pas de faifir cette circonftancc pour venger l'attentat fur Viflitfa , & l'injure faite à fon ami : il eut donc recours une féconde fois à la rufe contre un ennemi redoutable, tk la fortune féconda encore la trahifon. Mais la fraude dans les Princes, eft un manifefte qui public leur impuifiance ôc leur bafieffe , puifqr'ils prêtèrent les fruits d'un artifice odieux, a la gloire de remporter la victoire en braves. Il engagea les principaux habitans de Galitch à fe rendre en Pologne , pour fupplicr le Roi de leur rendre Jaroflaf, auquel ils étoient toujours fidèles : que pluficurs Princes Runes étoient mécontens de l'injufticc de Jaropolk à fon égard \ ôc qu'ils défiroient ardemment de le fou tenir, Se d'entrer dans l'alliance de Boleflas y mais que la crainte feule les retenoit , en attendant le moment favorable de fc déclarer, & qu'ils comp-toient fur le zèle avec lequel le Roi de Pologne protégeoit fes amis. Section XII. Pendant que les Députés de Galitch préparoient le piège dans lequel Jaropolk vouloit attirer Boleflas, le premier avoit mis tout en ufage pour gagner des nobles Hongrois qui étoient établis près de Galitch , ôc il réuflït. Ces Hongrois fe réunirent pour demander a Boleflas le rétabliffement du Prince dépofé, ôc lui offrirent leurs fecours. Section XIII. Boleflas naturellement fincère , ôc par-là même trop crédule , ajouta foi à ces fauffes démonftrations de zèle ôc de fidélité : peut-être aufïi l'avantage d'avoir un allié reconnoiffant dans un ami dévoué , le détermina-t-il à remettre Jaroflaf en poffcflion de fon apanage. Comme il comptoit fur toutes les forces qu'on lui avoit promifes , il part avec une armée affez foible: il approchoit de la ville de Galitch, lorfqu'il trouva les habitans qui venoient au-devant de lui avec les Hongrois : ils fe rangent en haies fur ion paffage ; mais à peine la troupe de Boleflas eut-elle défilé entr'eux, qu'ils fe réunirent Ôc l'attaquèrent. Ce Prince alors reconnoît rcconnoît le piège &: cherche à réparer fon imprudence : mais loin de s'abandonner à la crainte du péril qui le menace, il partage fa petite troupe en deux corps, donne le commandement de l'un à Vfébor, Voiévode de Cracovic, &: fe met à la tête de l'autre. Comme il donnoit fes ordres, il apperçoit Jaropolk a la tête d'une armée confidérablc , qui le prenoit en flanc. Quoiqu'il regarde fon trépas comme certain, il veut le venger lui-même ; il fc jette fur les Rufles avec l'impétuofité que donne la fureur ; Se le bras du Héros cft terrible comme celui de la mort. Les Polonois fuivent fon exemple, Se font des prodiges de valeur. Les Rufles , infiniment fupéricurs en nombre , ne peuvent foutenir les efforts du défefpoir armé; ils fclaiffcnt entamer, Se leur perte étoit certaine, fl le Voiévode de Cracovic n'eût pris lâchement la fuite ; il cft imité par ceux qui l'environnent ; Se ce défordre gagnant de proche en proche, l'aile gauche de Boleflas difparoît; mais fon courage lui refte, Se il renverfc tout ce qui s'oppofe a lui. La fuite de Vfébor Se des troupes qu'il commandoit, ranime le courage des Rufles : Boleflas, invefti de toutes parts, cft obligé de faire face de tous côtés ; il eft couvert de blcffurcs, Se fon cheval cft tué fous lui : un cavalier defeend du fien, l'oblige d'y monter, Se l'exhorte à ne pas facrifier des jours 11 néceflaires à fa patrie. Boleflas s'ouvre un paftage au milieu des ennemis, Se arrive en Pologne. Section XIV. Boleflas, vaincu pour la première fois, fc reprochoit de n'avoir pas préféré une mort honorable à la fuite : il n'eut pas le tems de prendre fa revanche ; le chagrin de fa défaite lui deffécha le coeur. On dit qu'à fon arrivée à Cracovic, il envoya au Voiévode qui l'avoit fi lâchement abandonné, une peau de lièvre, une Tome L Kkk 44* HISTOIRE DE RUSSIE, quenouille & un fufeau ; ôc que Vfébor fut fi fenfible à cet affront, qu'il fc tua lui-même. Section XV. Boleflas mourut peu de tems après fa défaite, âgé feulement de 53 ans. Ce Prince fut univerfellemcnt regretté : il s etoit toujours montré humain, affable, guerrier intrépide ôc Général prudent. Quarantc-fcpt batailles qu'il gagna pendant le cours de fon règne, lui acquirent une réputation immortelle ôc le rcfped des Nations voifincs. 11 rcfpcéla les loix ôc les fit rcfpcctcr : fon Trône fut conftamment l'afyle facré de l'innocence ôc de l'infortune \ toujours modefte au milieu de fes triomphes, il ne lui manqua qu'une plus grande connoiffanec des hommes, ôc plus de fermeté à fou-tenir le revers qui abrégea fes jours. La piété filiale eft un des traits cara&ériftiqucs de Boleflas : il aimoit fon père avec tendreffe ; il le regretta, ôc porta fon deuil pendant cinq ans : pour s'en rappeller continuellement la mémoire, il avoit jour ôc nuit pendu a fon cou une médaille où ce Prince étoit repréfenté. Section XVI. Depuis la victoire de Jaropolk jufqu'à fa mort, fon règne ne fournit aucun événement digne d'être configné dans l'Hiftoire. La fraude dont ce Prince fit ufage contre le brave, le généreux Boleflas, eft un manifefte qui public fon impuiflànce ôc fa baffefle, puifqu'il préféra les fruits de la victoire, à la gloire de la remporter avec honneur. Si la gloire confîftoit à opprimer le plus foible, le plus fort pourroit faire le métier d'affaftin avec décence. La Ruftie continue d'être en.proie à l'ambition de fes Princes, qui fe livrent à des défordres fcandalcux : des Polovitfi font appelles comme auxiliaires, ôc les villes font réduites en cendres. On forme des traités de paix particuliers, auxquels on porte atteinte immédiatement après leur conclufion. Un Métropolite jette un interdit fur la ville de Novogorod, l'oblige a payer des impôts, tk fes marchands font forcés a prendre les armes. Les citoyens mécontens arrêtent leur Prince, &: le remettent entre les mains de Jaropolk : celui-ci force le fils d'Olcg a demander humblement la paix ; tk il meurt peu de tems après l'avoir conclue. On lit fur fa Médaille qu'il régna en 1131, dévafta la Pologne, vainquit Boleflas près de Galitch, tk régna huit ans. Kkk ij 4.44. Tu REGNE DE VIATCHESLAF VOLODIMIROVITZ. ▼ iatcheSlaf, frère de Jaropolk, réunit les voeux de la Nation, Ôc on le place fur le Trône de Kiof. Ce Prince étoit modéré, humain ôc paifiblc ; mais ces qualités précieufes n'étoient pas celles qui pouvoient le foutenir fur un Trône chancelant. Douze jours après fon inftallation, Vfévolod, fils d'Olcg, fe préfente devant Kiof, &: fomme Viatchcfiaf de lui céder la fouveraineté : celui-ci, qui craint l'cffufion du fang, ôc qui ne veut pas être caufe des malheurs publics, cède^fans réfiftance, demande a Pufurpatcur la fouveraineté de Vychégorod, ôc fe retire à Tourof, fon premier apanage. Il cft des ames fur lcfqucllcs les revers & les chagrins gliflenc comme l'eau fur une toile huilée : fi elles fentent le prix de la perte qu'elles ont faite, ce fentiment eft paftager ; un mal fans remède eft pour elles un motif d'oubli plus prompt. Telle étoit Pame de Viatcheflaf. Ce Prince ne vécut pas long-tcms en paix dans fa retraite : Vfévolod, dont le but étoit d'aflervir les Princes inférieurs, lui fait propofer la ceftion de Tourof. Viatcheflaf la lui abandonne, ôc fc retire a Péréiaflavc qu'avoit poiTédé fon frère cadet, mort Tannée précédente. Section première. 113$. Section II. GY$++%/%+$$^^ 16 PP 16 Section III. C'eft une imprudence dans un Prince de fonder fa fureté fur fes vertus lorfqu'il cft entouré de Princes ambitieux : les vertus particulières ne mettent point en fureté les perfonnes publiques i la force feule écarte le péril qui les menace. Viatcheflaf, qui n'étoit gardé que par fa probité, devoit être victime de la fcélé-ratefle. Le crime heureux de Vfévolod enhardit le crime timide d'un autre fils d'Olcg, nommé Igor. A peine Viatcheflaf eft-il arrivé dans fon nouvel établiftement, qu'Igor veut s'emparer de la Principauté de Péréiaflave : il débute par ravager les campagnes, brûler les bourgs te les villages, te vient mettre le fiége devant la ville. Deux mois s'écoulent fans qu'Igor puifle l'emporter. Deux frères de Viatcheflaf viennent a fon fecours : l'un marche contre Igor, tandis que l'autre attaque les pofleflions de ce Prince, &; les ravage. Ce plan d'attaque étoit bien conçu; il produifit la diverfion qu'on avoit prévue. Igor fut forcé de lever le fiége pour fauver fes Etats de la deftruction. Viatcheflaf, redoutant de nouvelles attaques de la part d'Igor, propofa au Prince de Kiof de lui céder Péréiaflave, te de retourner à Tourof. Vfévolod accepta cet arrangement. Section IV. Viatcheflaf reparut deux fois fur le Trône de Kiof ; la première fois en 1146, fous le règne d'ïfiaflaf II, te la féconde fous celui de Roftiflaf, en 1154; mais dans les deux époques, fes revers furent aufti prompts que fes fuccès. Il mourut en 1154, te la veille de fa mort il étoit en parfaite fanté. ■ REGNE DE VSÉVOLOD II, OLGOVITZ. Section première 113S. L'usurpateur du Trône de Viatcheflaf, Vfévolod, fils d'Olcg, étoit trop ambitieux pour être fatisfait du premier Trône de Ruflic : il forme le projet de dépouiller tous les Princes de la branche de Volodimir, fc de réunir leurs Principautés fous fa puiffance. Son début ne fut pas fuivi du fuccès qu'il s'étoit promis : fes troupes furent battues, fc fes négociations éprouvèrent le fort de fes armes. Les Princes fe défioient, avec raifon, de fa politique infidieufe ; il étoit connu comme polfédant l'art de drefler fu-péricurcment des embûches : aufli fut-il forcé de demander la paix a André, fils de Volodimir, a qui il avoit voulu enlever fon apanage. Section II. Les défordres continuent a Novogorod : les habitans de cette Capitale chaffent leur Prince Sviatoflaf, fc choiliffent Rofliflaf, fils de George, pour les gouverner. Us dépofent ce Prince, fc demandent à Vfévolod fon frère Sviatoflaf, qu'ils venoient de chaffer avec mépris. A peine a-t-il repris poffeflion de cette Principauté , que l'affection des Novogorodiens fe change en haine : ils s'adreflent à Vfévolod, lui demandent fon fils, fc fc rétractent. Le jeune Prince étoit en route lorfqu'ils envoièrent d'autres 78 Députes à Vfévolod, pour lui dire qu'ils ne vouloicnt être gouvernés ni par fon fils, ni par fon frère, ni par aucun Prince de fa race; mais par un defeendant de Volodimir. Vfévolod s'irrite, fait arrêter tous les Députés, s'alllirc de la perfonne de Sviatopolk, fon beft-frerc, tk fils de Meftiflaf Volodimirovitz : il efpéroit que ces deux actes de violence réduiroient les habitans de Novogorod à recevoir de fa main le Prince qu'il jugeroit à propos de leur donner. Vfévolod connoiflbit mal les hommes : il croyoit pouvoir les plier de force à fa volonté, tandis que lui-même auroit dû confultcr leur naturel, &: fe prêter politiquement aux circonftanccs. On ne fubjugue point en un moment des caractères rebours tk féroces : cette victoire même, fi elle étoit poftible, feroit bien-tôt rachetée par les mêmes excès. Luttez contre un jeune taureau indompté ; efforcez - vous de le faire pafler fous le joug, il ne recevra les entraves importunes à fa fierté, que pour les rompre avec plus de fureur : mais fâchez ménager fa fougue j tempérez par degré fon impétuofité, il ne perdra de fon naturel que l'emportement \ il en confervera le feu ck la vigueur. Voilà la marche que préfentent les caractères des hommes à ceux qui les obfcrvcnt avec fruit. Section III. Les moyens violens dont Vfévolod fit ufage, ne fervirent qu'à augmenter l'aigreur des habitans de Novogorod : pluficurs partis fe formèrent pour ou contre la race de Volodimir & celle de Sviatoflaf. Les vues mêmes qui étoient d'accord fur l'un de ces deux points, ne portoient pas unanimement fur le même choix individuel. Dans cet état des chofes, la famine vint mettre le comble aux malheurs des factions : Novogorod manqua de fubfiftanccs ; & Vfévolod, au lieu de fecourir les habitans, fit intercepter tous les tranfports : il efpéroit fins doute obtenir par des précautions cruelles, ce qu'il ne vouloir pas devoir à la recon- 44$ HISTOIRE DE RUSSIE, noiflancc de fes bienfaits. Un Prince ne peut pas calculer plus mal pour fes véritables intérêts. Section IV. Les habitans de Novogorod, défefpérant d'obtenir Svifropolk retenu dans la captivité a. Kiof, firent propofer à George, fils de Volodimir, de venir les gouverner, ou du moins de leur envoyer Ton fils Roftiflaf. George accepta l'offre pour fon fils. A fon arrivée , il eft conduit au Palais Epifcopal, où il prête ferment de conferver la liberté &c les privilèges des citoyens de Novogorod j ôc après cet acre folcmncl, on le reconnoît pour Souverain. Dès que Vfévolod fut inftruit de ce nouveau choix, il rendit plus dure encore la captivité des prifonniers -y Ôc fes rigueurs ne fervirent qu'à augmenter la haine de ces efpèces de Républicains contre les def-cendans d'Olcg. Section V. Vfévolod apprit que les habitans de Novogorod fc difpofoicnt à choifir encore un autre Prince j ne pouvant les forcer à le prendre dans fa famille, il réfolut de profiter de la circonftancc, Ôc d'en tirer parti en affectant des fentimens plus modérés. Il mit Sviatopolk en liberté, ôc leur fit favoir que fc rendant à leurs vœux , il leur envoyoit le Prince qu'ils avoient deftré avec tant d'ardeur. La conduite des Princes RulTcs ôc des habitans de Novogorod, font naître deux réflexions j la première qui fe préfente naturellement, c'eft que les Novogorodicns voyant les Princes toujours divifés entr'eux, ÔC toujours ufurpatcurs fans, remords, croyoient pouvoir vicier la foi jurée à un Gouvernement qui étoit infidèle à lui-même ôc aux autres ; la féconde réflexion eft généralement vraie pour tous les peuples qui font encore barbares à plus d'un égard, Ôc la voici. Les relations des voyageurs prouvent que les Nations encore dans t HISTOIRE DE RUSSIE. 449 dans l'enfance , ont les goûts, les inclinations, les fantaifics, les caprices ôc l'inconftancc des enfans qui oublient le paffé , ne s'occupent jamais de l'avenir, ôc chez qui le phyfiquc actuel ôc les joui fiances du moment abforbcnt toute autre fenfation. Les uns ôc les autres ne font, pour ainfi dire, hommes que par l'extérieur y le moral y cft fans énergie ; ils jugent de tout par les furfaces. Rien n'eft plus volontaire que l'enfant ôc l'homme près de la nature ; ils font ennemis de l'ordre , rongent le frein qu'on veut leur impofer , ôc le premier emploi de leurs forces phyfiqucs , eft de fubjuguer ceux qu'ils croient plus foiblcs qu'eux. Us font également téméraires ôc poltrons , fupplians ôc fournis , vains ôc orgueilleux : ils font téméraires quand ils font éloignés de leurs furvcillans ; poltrons dès qu'ils voient la verge ; fupplians ôc rampans pour obtenir ; vains Ôc orgueilleux clés qu'ils ont obtenu. Les uns ôc les autres font avides de tout ce qui cft coloré, de tout ce qui brille ; ils fc parent de tous les chifions, ÔC s'amufent de tous les hochets de la folie. Ils aiment le bruit, le tapage, la deftruction ; ils rient ôc pleurent prcfqu'cn meme-tems ; ils boudent ÔC s'appaifent ; ils fc brouillent ôc fc raccommodent ; ils fe battent ôc finiffent par s'embrafter : leur imagination cft toujours exaltée ; ils exagèrent tout; mentent fouvent, ôc trompent quand ils le peuvent; ils font très-curieux, touchent à tout, veulent tout favoir, tout avoir; ils aiment beaucoup le changement, il leur faut à chaque inftant des objets nouveaux, Ôc ils rejettent avec dédain ceux qu'ils avoicnt defirés avec le plus d'ardeur. Les châtimens fréquens les endurciifent également, ôc ne les corrigent jamais ; ils ont un penchant marqué a imiter le mal de préférence au bien , ôc la témérité de tout ofer ; ôc finalement, il en cft de ces peuples comme des enfans : la moindre liberté que leurs Gouverneurs leur accordent, enlève le centuple de l'autorité qu'ils avoient fur eux. Nous panons fur une mul-Tome i. LU titude d'autres rapports qui ne feroient que des preuves de plus de la juftefle cette comparai fon. Revenons au règne de Vfévolod. Section VI. En voulant augmenter fa puiffance aux dépens des Princes apanages, Vfévolod cherchoit a la fortifier par des alliances étrangères. Vladiflas 11 , Roi de Pologne , étoit dévoré de la même ambition que le Prince de Kiof : mais trop foible pour dépouiller fes frères des apanages que Boleflas III leur avoit aflignés, il demanda du fecours a Vfévolod. Celui-ci, dans l'efpérance de profiter un jour des forces de la Pologne , ne balança pas à le féconder dans fon entreprife Ôc lui promit fon afliftance. Boleflas III laifla quatre fils déjà grands, Ôc le cinquième au berceau, nommé Cafimir. Avant fa mort, Boleflas partagea fes Etats en quatre parts : il donna à Vladiflas les Provinces de Cracovic , de Lcncici, la Siléfic ôc la Poméranic : a Boleflas, la Mazovie , la Cujavic , les terres de Dobrzin ôc de Culm : à Miéciflas, les Diftiids do Gncfnc, de Galifch avec la Pof-nanie : à Henri, les Provinces de Sendomir ôc de Dublin ; ôc lorfqu'on lui demanda quel feroit donc le partage de Cafimir : » Ne voyez-vous pas, répondit-il, qu'il y a quatre roues à un » charriot, mais qu'elles ne fervent qu'a en foutenir le corps, » qui en eft la partie la plus néceffaire ) Ainfi , continua-t-il , « les quatre enfans qui vont partager mes Etats, doivent être » l'appui de celui qu'il vous paroît que j'abandonne ; malgré eux » ils contribueront à l'élever ôc a le rendre le fcul d'entr'eux utile >j a la Patrie «. Par une claufe des dernières difpofitions de Boleflas, l'aîné de fes fils devoit avoir une fupériorité fur fes frères. Mais ce que Boleflas mourant avoit imaginé pour empêcher les diffentions dans fa famille, fut précifément ce qui y fit naître la jaloufie. HISTOIRE DE RUSSIE. 451 Voilà le grand fujet de la querelle : nous allons en rapporter les fuites. Section VIL Vladiflas avoit époufé Chriftinc, fille de l'Empereur Henri IV, & cette femme ambitieufe engagea fon époux a dépouiller fes frères de leurs apanages. Vladiflas débuta par exiger d'eux des contributions, qu'ils lui payèrent pour ne pas rompre la bonne intelligence qui devoit régner entr'eux. La foumifïion des Princes n'étoit pas conforme aux vues de Chriftinc ; clic avoit cfpéré une réfiftanec qui auroit fervi de prétexte à l'aggrcfïîon ; elle eut recours a la rufe : clic confcilla à Vladiflas de convoquer une aflembléc des Grands , &: de leur repréfenter que l'unité de pouvoir étoit le fcul moyen de donner de la force aux refforts du Gouvernement, force que le partage de la Puiffance détrui-foit toujours. L'affcmbléc ne fc rendit pas d'abord aux repré-fentations de Vladiflas; mais les promeffes faites aux ambitieux , les préfens donnés a ceux qui étoient avides, 8$ les menaces qui intimident les ames foiblcs , rapprochèrent les efprits. Il fut décidé unanimement qu'il falloit détruire la Puiflàncc des frères du Souverain. Section VIII. Pendant cjue Vladiflas fc frayoit la route au Tronc par la corruption , il avoit eu recours à la force pour y monter. Vfévolod s'étoit mis en marche ; &: fes troupes étoient répandues dans les Principautés dont Vladiflas vouloit fe rendre Maître. Ses frères qui ne s'attendoient a rien moins qu'à cette invafion , rf étoient pas en état de réfifter aux Ruffcs; en vain firent-ils de juftes repréfentations à leur frère : celui-ci fut fourd à leurs prières, &: ne regarda leurs repréfentations que comme une infultc pcrfonnclle , &: un acte de rébellion. Vladiflas, devenu LU ij 4^ HISTOIRE DE RUSSIE, fcul Souverain de la Pologne eft fatisfait : mais l'ambition de Chriftinc veut joindre la cruauté à l'ufurpation ; elle oblige fon époux à éloigner fes frères du Royaume. Us cèdent a la force Ôc chaftes de leurs Provinces, ils fc retirent à Pofnana, ville de la dépendance des Etats de Henri. Vladiflas les fuit de près, &: les aftiége dans leur afylc. L'ivrcffe des fuccès cft fouvent la plus dangereufe des ivreffes : les Princes aftiégés épioient le moment favorable pour tomber fur leurs ennemis. Un jour que les uns étoient plongés dans Hvrefîe Ôc le fommeil, pendant que les autres étoient difpcrfés pour le pillage , les aftiégés fortent de la ville avec des flambeaux allumés , mettent le feu au camp, maflacrent ceux qui ofent faire réfiftanec, ÔC pourfuivent au loin les fuyards. Vladiflas ôc les Princes Ruffcs curent bien de la peine à fc fauver avec un petit nombre de foldats, ôc l'ufurpatcur au lieu de fc retirer a Cracovic, place forte , d'où il auroit pu rétablir fes affaires, fe fauve en Allemagne, ôc abandonne fon impérieufe epoufe à la vengeance de fes frères outragés ôc tout-puiffans ; mais ces Princes généreux, ne Pcftimant pas affez pour la craindre,, lui laifsèrent la vie ôc la renvoyèrent a fon lâche époux. Les Polonois, indignés de la conduite in jufte de leur Roi ÔC fatigués de fon Gouvernement tyrannique", reconnurent, fans contradiction, Boleflas IV, dit le Crcpu , pour leur Roi. Il étoit l'aîné des Princes que Vladiflas avoit dépouillés. Les règnes de Vfévolod ôc de Vladiflas prouvent comment la baffeffe ôc la rufe font la reftourec du crime , comment le crime heureux enhardit le crime timide, ôc comment enfin le précipice cft toujours voifin du lieu élevé ou la perfidie place l'ambitieux. Vfévolod mourut en r 146, deux ans après fa défaite en Pologne. On ne fait pas quelle fut l'époufe de ce Prince. Il laifla un fils nommé Sviatoflaf. Le règne de Vfévolod ne fut que de huit ans, & fes Sujets le trouvèrent encore trop long. La joie qui accompagna fa pompe funèbre prouve plus que l'Hiftorien ne peut dire. Le véritable Prince oppofe la juflicc a fes volontés , règle tous fes defirs fur fes devoirs, & modère l'autorité fupreme par l'amour qu'il a pour fes Sujets. C'eft par-là qu'il règne infailli» blemcnt fur les cœurs, quil acquiert une autorité que la confiance anime, que l'amour étend , ÔC que la rcconnoiflancc éternife. REGNE D'IGOR II, OLGOVITZ. v si volod avoit promis à Ifiaflaf II, fils de Meftiflaf, le Trône de Kiof après lui, Se défigna pour fuccefteur fon frère Igor, Prince dur Se rempli d'orgueil : ce choix étoit digne d'un tyran. Igor commença fon règne par mécontenter fes Sujets : il leur avoit fait la promeffe de fupprimer les impôts que Vfévolod avoit exigés d'eux, Se leur manqua de parole. A l'infidélité de fes pro-mefles, il joignit l'oubli de fes devoirs : pour fe livrer à toutes fes parlions, il abandonna les rênes du Gouvernement à fes favoris, Se ne réferva du pouvoir fuprême que les iouiftanecs qu'il procure. Cet abandon renforça la haine qu'on avoit conçue contre lui. Ses fiivoris, devenus tout-puiffans Se arbitres des peuples, ne fe fignalèrent que comme les brigands, par des actes de violence Se d'injuftice. Y a-t-il une différence entre faire le mal ou le laiffer faire, quand on peut Se quand on doit l'empêcher ? Si les favoris font les premiers Se les plus dangereux ennemis du Prince, fon plus grand défaut eft de ne pas connoître à fond les hommes auxquels il livre toute fa confiance. Dans cette extrémité , les habitans de Kiof implorèrent Ifiaflaf, Se lui offrirent le Trône? s'il vouloit les délivrer du joug tyrannique d'Igor, S r. c t i o n PREMIERE. 1146. Section II. Ifiaflaf, qui avoit des droits au Trône, profite de l'occafion pour le recouvrer; ôc après les préparatifs néceffaires, il fc rend aux voeux des habitans de Kiof. Igor inftruit de fa marche, réunit fes troupes a celles d'un de fes frères, ôc fut a la rencontre de fon rival. Cette faillie de bravoure fut fins effet : les habitans de Kiof lui déclarèrent qu'ils ne vouloicnt pas combattre : ce refus pofitif alarma les troupes auxiliaires; le trouble ôc la révolte fuccédèrent a la défiance : les Chefs fc trouvèrent fans autorité ; ôc leurs troupes alloicnt tourner leurs armes les unes contre les autres, lorfqu'Igor prit la fuite , &: fut fc cacher dans un marais, où il rclfa , dit-on , pendant quatre jours. Trouvé enfuite , ôc conduit devant Ifiaflaf, celui-ci le fit charger de chaînes, ôc enfermer dans un cachot. La cruauté d'un tyran eft ordinairement fuivic de la lâcheté : prodigue du fang d'autrui, il eft avare du fien. Section III. L'année fuivante, Igor fait demander â Ifiaflaf la permiflion de fe faire Moine; il l'obtint, fortit de fa prifon, Ôc fut transféré dans un Monaftèrc de Kiof. Laiffons-lc là, il y cft mieux que fur le Trône. Les murs fortifiés de ce Monaftèrc ne raffurent point encore le Prince de Kiof : il fait qu'Igor a un frère qui ne manquera pas de foutenir fes droits ôc de recourir à la vengeance. Ce Prince étoit Sviatoflaf, qui avoit pour apanage Novogorod-Svcrski. Ifiaflaf raflcmblc toutes fes forces, fe met à la tête de fes troupes, ÔC va porter le ravage dans cette Principauté. Mais quelque brave que fût Sviatoflaf, il fut forcé de demander la paix : on la lui promit, à condition qu'il jureroit d'abandonner les intérêts de fon frère, Ôc de n'entreprendre jamais de le déli- 4Ϋ HISTOIRE DE RUSSIE. vrer, ni de le rétablir. Sviatoflaf, loin d'accepter cette propofltion, jura qu'il perdroit plutôt la vie que d'acheter la paix par l'opprobre. Son palais fut réduit en cendres, fes campagnes furent dévaftées; 8c après avoir défendu chacune de fes villes, ce Prince fut forcé de fc fauver dans les forets , 8c de chercher un afyle chez les Viatichi, peuples barbares fans doute ; mais l'étoicnt-ils plus que ceux dont nous écrivons l'hiftoire > Section IV. Après avoir porté le titre de grand-Prince pendant fix femaines 8c le froc pendant un an, Igor cft maflàcré dans le Monaftèrc même qui lui fervoit de prifon , malgré tous les efforts des Princes pour l'arracher a la fureur du peuple. Le trait fuivant le peint d'après nature. Sa haine contre Igor ne finit point avec lui : il traîne fon cadavre nu dans les rues, 8c après lui avoir fait mille outrages, il l'expofe dans un marché. Un Prince nommé Volodimir enlève le corps d Igor 8c le fait inhumer le lendemain. Qui croiroit que ce même peuple aftifte à fes funérailles , verfc des larmes, 8c pouffe des cris a fon enterrement? Un orage affreux qui furvint pendant la cérémonie , lui fit regarder la foudre comme une preuve de la colère du Ciel. Ce paffage immédiat de la haine implacable à la pitié , de la fureur au repentir, prouve la dif-pofitiôn naturelle de ce peuple à parcourir les extrêmes : fon inconftanec fut toujours fuivic de l'inconféquence. C'eft ainfi que Galba économe fit regretter Néron prodigue. Section V. Dans cet état des chofes, le brave frère de l'indigne Igor, reprit quelques-unes des villes qu'il avoit perdues. George, fils de Volodimir II, fc déclare fon allié, 8c fon exemple entraîne les HISTOIRE DE R V 5 S I E. 4*7 les Princes de Tchcrnigof dans le parti de Sviatoflaf. Les forces réunies de ces Princes ne procurèrent que des fuccès médiocres, 6c Ifiaflaf conferva toujours l'avantage fur les Princes confédérés, qui furent obligés de lui demander la paix. Ce Prince fit époufer fa nièce à Sviatoflaf , dans l'efpérance de lui faire oublier le frère qu'il regrettoit. Section VI. George , Prince de Souzdal, fut le fcul éloigné de la paix : il n'avoit époufé avec chaleur la caufe de Sviatoflaf, que pour profiter également de fa profpérité ou de fon infortune , 6c fe frayer un chemin au Trône. Ce Prince avoit toute la malignité que l'orgueil uni à la parefle, donne a ceux qui ne font rien 6c qui veulent paroître beaucoup. Quoique chef de la confédération , il ne donnoit que de foiblcs fecours à fes alliés; fil -politique infidieufe cherchoit à affoiblir Ifiaflaf par leur moyen , mais en même-tems elle ne vouloit pas qu'ils acquilfent trop de puiffance par des avantages décififs qui auroient terminé la guerre. Ici, l'ambition étoit d'accord avec elle-même : entretenant la divifion entre les Princes, c'étoit fe fervir du moyen propre a les affoiblir mutuellement. Mais lorfque cette paix inattendue eut trompé fes cfpérances, l'homme fe montra tel qu'il étoit : il fc déclara l'ennemi d'ïfiaflaf. Section VIL Le Prince de Kiof prend la réfolution de préventt fon ennemi , 6c tranfporte dans fes' Etats le théâtre de la guerre. Il s'empare de pluficurs villes, 6c fût un grand nombre de prifonniers ; mais la rigueur de la faifon 6c la fonte des neiges l'obligèrent d'interrompre le cours de fes fuccès : les Princes fes alliés 6c leurs troupes fc féparèrent en 1148. Tome L M m m 458 H I S T 0.1 R E DE RUSSIE, Section VIII. Le Prince George , plus irrité qu'aftbibli, profite de la retraite forcée de fes ennemis , pour raifcmblcr des troupes; il engage Sviatoflaf, frère d'Igor, & un autre Prince de ce nom, fils de Vfévolod, à le joindre, demande des fecours aux Polovitfi, ôc marche vers Kiof. Ifiaflaf n'eft pas plutôt informé de fa marche, qu'il va a fa rencontre : dès que les armées furent en préfenec, le Prince de Kiof attaqua celui de Souzdal près de Péréiaflave. La défenfe fut aufli vive que l'attaque; le jour approchoit de fa fin ; Padiôn fut fanglantc, Ôc les troupes d'ïfiaflaf furent ou taillées en pièces , ou difpcrfécs : ce Prince fut contraint de repafler le Borifthènc à la hâte ; il ne rentra dans Kiof que pour conduire fa femme, fes enfans , ôc fes effets les plus précieux à Volodimir qu'il avoit donné en apanage à fon frère. Section IX. 1149, Ifiaflaf fugitif étoit beau-père du Roi de Hongrie, Se beau-frère du Roi de Pologne; il implora leurs fecours, ôc les obtint. Déjà il s'étoit avancé jufqu'à Tchcrnigof, lorfque les Hongrois ôc les Polonois, intimidés par la bonne contenance de l'armée de George , fc retirèrent. Ifiaflaf ne pouvant réfuter fcul, fut contraint de les fuivre. On le pourfuit ; il fc retire dans la ville de Loutchcsk, on va l'y attaquer. " 11 envoie à la rencontre des » ennemis un corps d'infanterie , Ôc l'on étoit, dit-on, à la portée » du trait, lorfque André, fils de George, s'élance fur cette »s troupe accompagné feulement de deux hommes , dont l'un » périt bientôt à fes côtés : il fait un fi grand carnage , ôc répand » tant d'effroi, qu'il ne voit plus devant lui que des fuyards. Mais »î ces poltrons fc retournent, fe jettent avec fureur fur le Prince » feul & dcfarmé : fon cheval cft blefte de deux flèches ; ôc comme « lui-même alloit recevoir le coup mortel, il perce de fon épéc » rennemi qui le menace , renverfe tout ce qui s'oppofe a fon *j paflàgc , & regagne l'armée qui le fuivoit : ce fût-la, ajoutc-t-on, » que fon cheval s'arrêta $==—ga^steës ;---» SECOND RÈGNE DE GEORGE VOLODIMIROVITZ, Surnommé DOLGOROUKI, ou LONGUE-MAIN. Section première. 1154. I l cft des paftions qui s^ftoibliftcnt ôc s'éteignent avec Tàgc, tandis que d'autres acquièrent des forces avec lui, & ne vicillifleut jamais. Celles-ci font l'avarice Ôc l'ambition. L'avare n'a jamais allez d'or, ni l'ambitieux affez de conquêtes. Les jouiffanecs de l'un , confiftcnt.dans la privation des chofes que l'or pourroit lui procurer, Ôc celles de l'autre., dans l'cftpérancc d'obtenir de gré ou de force les objets qui enflamment fa cupidité. Tandis que l'un n'entaffe que pour accumuler, l'autre n'envahit que pour ufurper encore : ainfi , l'avare ôc l'ambitieux reffcmblent à l'hydropiquc dont la foif cft inextinguible, Ôc qui ne boit que pour augmenter fon mal. On a vu le fang que l'ambition de George a fait répandre, &: les malheurs publics dont elle a été caufe, pour ufurper un Trône fufpendu fur un abîme : il l'obtient à foixante-trois ans, après des travaux ôc des guerres pénibles : en fera-t-il plus heureux ? Non. 11 va combattre jufqu'à la fin de fes jours pour le conferver, pour forcer fes vaflaux à lui rendre hommage, Ôc pour repoufter les fréquentes attaques des ennemis du dehors, Section Section II. Ces ennemis redoutables font les Polovitfî mêmes dont il a été pluficurs fois l'allié : ils tombent fur l'apanage qu'il venoit de donner a l'un de fes fils, pillent, maflàcrent, mettent le feu par-tout, &: s'en retournent chargés de butin. Piller & détruire cft la devife des brigands. Le fuccès de leur première incurfion leur donne de la confiance: ils font de nouvelles tentatives, Se" ils font battus fins être découragés. La même audace les ramène en Ruflic Tannée fuivante. George marche contre eux en perfonne ; les deux armées en préfenec, fc regardent. Au lieu de donner le lignai du combat, George offre des préfens aux ennemis: ils les reçoivent. George fc retire ; les Polovitfi profitent de fa retraite pour ravager les environs de Péréiaflave, ôc s'en retournent chargés des préfens du Prince Ôc des dépouilles de fes fujets. Section III. Une agitation eft fuivie d'une autre : les habitans de Novogorod fc révoltent, ôc chaffent Meftiflaf que George leur avoit donné pour Prince, dans fon expédition fur Kiof. George irrité jure de' foumettre au joug ce peuple inconftant ôc indocile. Le fable de Gama marquoit au Samorin l'inftant de la vengeance, comme le cercle tracé par la baguette de Popilius : les préparatifs de George annonçoient les mêmes difpofitions envers Novogorod, lorfque la colère de ce Prince s'éteint avec lui. Son caractère réuniftbit des contraftes étonnans. Il cft dans chaque homme une paftion dominante dont toutes les autres font efelaves. Qu'un avare foit amoureux, l'avarice fouffle ôc éteint le flambeau de l'amour, dès qu'il cft queftion d'ouvrir le coffre. L'amour dominc-t-il? l'avarice fc tait, ôc confent à être volée par l'amour, &c. La paftion dominante de George étoit de Tome I. N El 11 tfC HISTOIRE DE RUSSIE, régner : fa /aloiifîe contre les Princes apanages te fa vengeance contre Novogorod partent de ce fentiment qui rempliflbit toute fon amc ; te cependant il étoit plus occupé de fes plaifirs que de f administration de l'Etat* Il aimoit paflionnément les femmes te la table : il étoit indolent ; te toute Ta vie fe pafia dans une agitation continuelle : la fureur étoit celle de régner; te fes fti-voris régnoient à fa place comme les Eunuques de Sardanapale. 11 entreprit un grand nombre de guerres toutes injuftes, te n'en foutint prefqu'aucune*par lui-même : il ne dut le fuccès de fes armes qu'aux Princes fes alliés, te à la valeur de fes fds. U con-noillbit le peu d'attachement que les habitans de Kiof avoicnt pour lui ; te loin de chercher a mériter leur confiance te leur amour, il permettoit a fes favoris &: à tous les compagnons de les débauches de traiter en ennemis fes propres Sujets, de les mettre à contribution , de les outrager de toutes les manières, en leur enlevant a-la-fois leurs femmes, leurs filles te leurs biens. Le penchant de ce Prince pour la débauche ne fournit-il point l'explication de ces contrailcs? La volupté cft fi féconde en vices, qu'elle produit ceux-mêmes qui paroiftent lui être le plusoppofés. Un Prince mou te efixnvné pendant la paix, cft cruel pendant la guerre , parce qu'obligé d'interrompre fes plaifirs, il prend les armes pour fe venger de ceux qui ofent troubler fon oifivcté : c'eft par colère qu'il fort de fon alfoupiftement ; te la colère d'une perfonne qui croit pouvoir tout ce qu'elle veut, s'abandonne à tous les excès, te livre les peuples h fes complices. A la mort de George, la haine concentrée par la crainte, fit fon cxplofion. Son Palais, celui de fon fils, furent pilles ; fes favoris, fes compagnons de débauche , te tous les aventuriers qu'il avoit amenés avec lui de Souzdal, furent maftacrés (i). (i) D'après les faits que nous venons de rapporter, faits confignés dans les Annales de ta Nation, les Lc&curs feront aulli étonnés que nous du jugement que M. Lcvefquc a porté Section IV. La Médaille du Prince George porte : Qu'après beaucoup de troubles, il prit pofleflion du Trône de Kiof en il J y ; fonda Moskou, &c régna trois ans. Ce Prince eut deux femmes ; i°. Àepa, fille d'un Chef des Polovitfi j i°. Olga, qui devint Religicufe, &; prit le nom d'Euphrofine. Il eut onze fils; favoir, Roftiflaf, André, Ivan, Boris, Glcb, Meftiflaf, Vafili, Jaroflaf, Mikaila, Sviatoflaf & Vfévolod. du Prince George ; Se voici ce qu'il en penfe. » Cependant Joury eut fans doute de grandes » qualités, Se les Runes le mettent au nombre de leurs plus grands Princes. Les villes qu'il »> bâtit, font des monumens qui perpétuent fa gloire : il appella des Bulgares, des Hongrois m Se d'autres peuples voifins , qui vinrent s'y établir, Se augmentaient la population Se les » reflourecs de la Ruflic. On compte parmi ces villes, Jouricf-Polskoi, Pércflavle fur le » lac Clechnin, Koftroma, Jaroflavlc, & Volodimir fur la Kliazma, qui devint bien-tôt » & refra long-tcms la Capitale de l'Empire. Enfin ce fut lui qui jetta les fondcmcns de » Moskou «. Voilà ce que dit le Traducteur, page 339, Tome I ; Se voici comment il S'exprime page 354. » Ainfi Joury, à l'âge de 63 ans , obtint l'objet de fes dcfus 3 mais le « prix qu'il reçut de fon ambition, ne valoit pas le fang qu'il avoit fait répandre. Mal-a* heureux qui déchirera, qui ruinera fa patrie, pour avoir le plaifïr de la gouverner fur le » bord de fon tombeau « 1----Voilà fans doute de grandes qualités. Voici comment Gcorgç fonda Moskou. Ce Prince , allant voir fon fils aîné, établi à Volodimir , pafla fur les terres d'un riche particulier nommé Koutchko, qui, dit-on, manqua de rcfpcér au Prince, ce qui n'eft pas probable ; mais il falloit bien juftificr l'injuitice & le meurtre. George offenfé le condamna à mort, Se confifqua fes biens. Les Lecteurs n'auront pas de peint à le croire. Charmé du fite & des points de vue de ce domaine, George fit entourer d'un rempart de bois la partie qui fc trouve au confluent de la Ncglina Se de la Moskva, Se peupla cette partie de quelques hommes qu'il tira de Volodimir. Nous avions ignoré Jusqu'ici, qu'après avoir pillé, détruit beaucoup d'hommes Se de villes , qu'après avoir été le fléau de fes Sujets & vécu en Sardanapalc, il fufKfoit d'entourer des cabanes d'un rempart de bois , pour être mis au nombre des plus grands Princes Ruffcs. George doit être comparé à Artaxcrcès Longue-Main, qui ne fongeoit qu'à s'aflurer le Trône, en faifanc périr les Princes de fa famille, & même Artabaae qui l'y avoit fait monter. N n n i j RÈGNE D'ANDRÉ I, JOURIÉVITZ. Surnommé B0G0LI0UBSK1, ou QUI AIME DIEU. Section première. u 5.7. La révolte des habitans de Novogorod fut fuivic d'une féconde dont George ne fut pas témoin. Ifiaflaf, Prince des Tchcrnigof, avoit pris les armes contre lui, &: s'étoit avancé vers KioHe joue même de la mort de George. 11 profite de l'occaflon pour entrer dans la ville Si prendre pofleflion du Tronc vacant. 11 rie' rencontra aucun obflacle de la part des habitans : le féjour de Kiof étoit devenu odieux au Prince André, qui avoit pluficurs fois demandé à fon père la permiflion d'abandonner une ville continuellement en proie aux fureurs.de l'ambition de tous ceux qui avoicnt aile/, de force pour fc révolter contre le Souverain légitime. Ce Prince étoit brave, pieux Se ami de la paix : pour en goûter les douceurs Se n'être pas témoin des débauches dans leiquellcs fon père étoit plongé-, il fe fie conftruirc un Palais a Volodimir, fur la rivière de Kliazma. A la.mort de George: les habitans de Souzd.il U de Volodim'r, heureux fous la domination, le nommèrent leur Souverain abfolu. A cette époque, la fouveraineté de Souzdal s'étendoit fur Volodimir, Roflof Se Moskou : elle touchôit d'un, côté a Kiof, &: de l'autre aux confins de la grande Rulgaric. 0^^-Z%/+%+%/9 7585^1 Section II. ' La Bulgarie cft une Province fituéc a Pcft du Volga : clic s'étend d'un côte depuis les bords de ce fleuve, jufqu'aux montagnes des Aigles te aux frontières de la Sibérie, te de l'autre, depuis l'em* bouchurc de la Karna dans le Volga , jufque vers la ville de Samara. Cette Province forme aujourd'hui une partie de la Principauté de Kazan, habitée par les Tatars Baskirs & par ceux d'Urfa. On prétend que c'eft de cette Province que fortirent les Bulgares qui fe répandirent, comme des torrens, dans les Royaumes de Hongrie te les Provinces voifmes, te qui donnèrent le nom de Bulgarie à cette étendue de pays qui forme la Turquie Européenne, fituéc au fud du Danube, entre la Mer noire, la Romanic, la Servie te le fleuve dont nous venons de parler. Section III. Les forces d'un Etat s'accroiftent te fe multiplient dans la paix ; loin d'employer les flennes a fubjuguer les Princes de fon Sang, André réfolut de n'en faire ufage que contre les ennemis de la Ruflic, te principalement contre les grands Bulgares, pour qui les Rafles avoicnt conçu une haine d'autant plus implacable, qu'elle étoit invétérée. La jalOuflc fans doute y avoit donné lieu'. Les Bulgares, defeendus des montagnes de la Tatarie, s'étôicnt établis fur les rives du Danube , l'an 800 de J. C. Conftantin le Barbu avoit fui devant eux, après avoir été heureux contre les Arabes. Mais a l'époque dont il s'agit, l'es" Bulgares étoient plus induftricux que guerriers ; comme les Tyriens, ils penfoient bien plus a étendre leur commerce , qu'a s'agrandir pat la voie dc's armes; te tandis que les Rufles vouloicnt dominer par la force , ceux-la ne déiiroicnt conquérir que par les befoins qu'ils iavoicnr taire naître chez les peuples de la Grèce, de PItalic, teç. D'après- 47o HISTOIRE DE RUSSIE, cette économie politique, il étoit eflentiel pour leur commerce même de fe maintenir en paix avec tous. Ils commerçoient avec la Perfe par le Volga 8e la Mer Cafpienne ; avec la Grèce 8e f Italie, par le Don 8e la Mer noire : ils cultivoient la terre avec fuccès; ils avoicnt un grand nombre de manufactures, 8e ils étoient indépendans. En faut-il davantage pour exciter l'envie &: la haine > L'avidité eft l'un des caractères du defpotifme, comme l'indépendance eft le premier vœu de tout Prince qui reconnoît un fuzerain: voila pourquoi les folies modernes font il vieilles. La jaloufie du commerce eft une efpèce d'avarice plus forte que toutes les autres, parce qu'il s'y mêle beaucoup d'orgueil de d'ambition , 8c que ces deux paflïons cherchent a combattre l'activité, l'induftrie 8c l'opulence qui fc fuivent toujours de près, quand elles ne font pas encore réunies. Section IV. Deux Nations voifines dont les intérêts font oppofés, fc redoutent mutuellement. André, pour aflurer fa jouiflance, crut qu'il falloit abailfcr celle des Bulgares, & porter la guerre dans un pays voifin des Principautés de Souzdal 8c de Roftof. Trois villes furent réduites en cendres, 8c Briakimof, la Capitale, tomba au pouvoir des Rufles, qui, fuivantM. Ritchkof, élevèrent plufieurs villes, pour tenir en rcfpecl les Bulgares, les Mordouans, les Tchérémifll &: les Tchouvatchi, leurs alliés ou leurs fujets. Cette expédition eut lieu en 1164. C'eft ainfi que la jaloufie des Phéniciens fe manifefta contre l'Egypte, au moment même où fon commerce commençoit a fleurir. Les guerres qu'ils rirent à Pfamméticus 8e a Nécus fon fils, furent l'ouvrage de leur politique exclufive , qui ne put voir, fans une jaloufie extrême, les progrès rapides du commerce des Egyptiens, parce que ce commerce pouvoit affbiblir celui que la Phénicie faifoit par la HISTOIRE E) E RUSSIE. 471 Mer rouge dans l'Orient, ôcc. Voila comment les peuples que Platon appelle Cmfobôroi ( dévoratcurs de l'or ) oublient que la bienfaifance mutuelle cft la mère du commerce ; que l'origine du commerce eft aufti ancienne que la fociété; que commerce Ôc fociété font fynonymes ; que l'un ôc l'autre font également l'arbre ôc le fruit des befoins rcfpc&ifs ôc des jouiûanccs ; qu'il eft permis a tous de cultiver cet arbre focial, ôc que l'injufticc la plus manifefte, la plus révoltante de toutes, cft la prétention d'empêcher les autres de prendre part a la menjè commune de la nature ôc de f induftric. N'eft-cc pas le commerce fcul qui franchit toutes les diftances pour rapprocher tous les peuples? N'eft-cc pas lui qui les réunit tous, malgré les mers qui les féparent ? Pourquoi donc la politique méconnoît-elle cette jufticc naturelle, cette union étroite, cette amitié déflntcrcftcc qui peuvent fc préfumer encore entre quelques particuliers , quoique les exemples en deviennent rares? La jaloufie, l'orgueil de la domination ôc l'avarice nous difent pourquoi. Section V. Depuis l'année 1164 jufqu'cn 1210, les Annales de la Nation font fi fécondes en faits fcandaleux ôc fi ftérilcs en évènemens intéreffans, que l'Hiftorien doit épargner à fes Lecteurs l'ennui Ôc le dégoût qu'il a dévorés en les parcourant; ôc il l'ordre des chofes le force d'en rapporter quelques-uns, ce n'eft que pour eomplcttcr la carte des calamités de la Ruftic. C'eft un malheur d'être placé fur le Trône de Kiof, ôc cependant tous les Princes apanages veulent y monter. Ce défir amène des cataftroph.es qui fc fuccèdent avec une rapidité qu'on a peine h fuivre : Kiof change neuf fois de Souverains dans le court cfpacc de quatre années, fans qu'aucun d'eux offre des malheurs mtéreftans. Section VI. L'inconftantc, l'indocile Novogorod étoit travaillée des con-vullions de la difeorde : les élections précaires , fes caprices renaiflans, les mutations des Princes formoient des partis qui perpétuoient la divifion parmi les citoyens ; &d Péfptk de paiti cft un aveugle imprudent, qui, loin de marcher à tâtons, précipite les pas au bord d'un précipice. Qu'un peuple adopte une fauife politique, qu'il la iliivc tant qu'il ne reconnoît pas fon erreur, cet écart peint la marche de l'homme ; mais que ce même peuple, après avoir fi fouvent reconnu fes fautes, après même en avoir été févèrement puni, y retombe toujours, cela cft bien fur-prenant : c'eft cependant ce que l'Hiftoire RulPe a offert jufqu'ici h nos regards, & c'eft ce que nous verrons arriver encore dans 1e cours de cet Ouvrage. f Section VII, Erik, Roi de Suède, profite des diflentions de Novogorod pour conquérir la Finlande. Le prétexte dont il fc fervit pour colorer cette ufurpation, fut de tirer les Finlandois des ténèbres de l'idolâtrie. Les hommes aiment a faire le mal, &: tout en pratiquant le vice, ils veulent contempler la vertu : elle a une force 11 naturelle fur nous, qu'on ne peut la détruire qu'en fe couvrant de fes apparences rcfpcctablcs. Voilà pourquoi la Religion même la plus fainte a toujours eu le malheur d'être cômpromife par les ambitieux. Erik fournit lcsEinlandois, te fut maflacré par fes Sujets peu de tems après cette expédition. Ce Prince a été mis au rang des Saints, comme martyr fans doute, te non pas pour avoir fournis au Chriftianifmc des peuples prêts à fecoucr le joug d'un culte qu'ils n'ont reçu qu'avec des chaînes, Je n'ai pas plus foi aux prétendus prétendus Apôtres qui s'emparent des contrées de leurs voifins, qu'aux convertis fubjugués par la force des armes : les Apôtres de cette efpèce font des hôtes aufli dangereux que ces marchands guerriers, qui ne reconnoiflent un pays que pour s'en rendre les maîtres. Charles VII fuccède a Erik : maître d'une Province dont les limites confinent la Ruifîc, il fit une defeente a Ladoga. Pour priver les Suédois de leurs dépouilles, les habitans de cette ville la ruinèrent avec fes environs. Novogorod leur envoya des fecours qui leur donnèrent les moyens de repouifer l'ennemi avec avantage. Section VIII. Depuis long-tcms Novogorod commerçoit avec fes propres vailfeaux fur la Mer Baltique, Se fon commerce lui avoit procuré des liaifons avec les villes Anféatiqucs : clic chercha a rendre ces liaifons plus intimes en fe faifant comprendre dans l'alliance ofïen-five Se défcnfivc que ces villes avoient formée cntr'cllcs ; clic obtint ce quelle défiroit. Fiers de cette alliance , les Novogorodiens fc crurent a l'abri des meurflons de la Suède : ils pouvoient l'cfpércr ; mais ils ignoroient encore que les ennemis les plus redoutables d'un Etat font les vices intérieurs de fa conftitution : ces ennemis toujours préfens Se toujours actifs, le minent en fous-oeuvre : un Etat miné balance fur lui-même, Se fcmblc n'attendre qu'une main qui détermine fa chute. Les citoyens de Novogorod venoient de s'engager par les fermens les plus iacrés, envers le Prince de Smolcnsk, de ne reconnoître jamais d'autres Souverains parmi eux, que fon fils Sviatoflaf ; mais l'habitude de jurer 6V: de fe parjurer leur avoit fait regarder le ferment comme un engagement fans conféqucncc. Ils s'alfcmblent en tumulte, Se délibèrent d'arrêter leur Prince. Sviatoflaf averti prend la fuite, Se fc retire a Vclikié-Louki, Tome L O o o 474 HISTOIRE DE RUSSIE, ville fituée fur la Lovate, qui a été long-tcms frontière de U Ruflic, Ôc qui a donné fon nom à une Province. Les Novogoro-diens font ferment de ne jamais reconnoître Sviatoflaf pour leur Prince, ôc marchent vers Louki pour le chafler de fa domination. Sviatoflaf, forcé de fuir encore, fe retire fur les bords du Volga; Ôc fes Sujets rebelles demandent au Souverain de Kiof, Roman, fon .fils, pour les gouverner. Section IX. La fouveraineté de Ruflic étoit alors comme partagée, Ôc il f avoit deux grands Princes. André, dont nous écrivons le règne, pofledoit les Principautés de Souzdal , de Volodimir fur la Kliafma, de Roflof ôc de Moskou : Roftiflaf occupoit le Trône de Kiof pour la quatrième fois. Le choix que les Novogorodicns avoicnt fait de fon fils pour les gouverner, formoit un accroiffe-ment de puiftance qui pouvoit le rendre redoutable. André crut devoir affoiblir un fi grand pouvoir : il accueille favorablement le fugitif Sviatoflaf, ÔC lui offre des fecours. Celui-ci les accepte, ôc va mettre le feu à Novoi-Torg, ville dépendante de Novogorod, dans le Gouvernement de Tver. Cette ville étoit alors un lieu important qui fervoit d'entrepôt au commerce de la Capitale. Tandis que Sviatoflaf dévafte cette belle contrée, fes frères excr-çoient les mêmes ravages fur la Province de Vélikié-Louki. Après ces expéditions, dignes d'Attila, les différens corps de troupes fc réuniflent Ôc dirigent leurs efforts contre Novogorod. Les citoyens commencent par maffacrer leur Pofladnik, premier Magiftrat, guerrier, ôc tous les partifans de Sviatoflaf, ôc vont au-devant de lui avec une armée formidable : Sviatoflaf épouvanté , fe retire au lieu de rifquer le combat. Section X. Indigné de cette retraite, André ralTcmblc toutes fes forces, dont il donne le commandement à fon fils Meftiflaf. Onze Princes apanages fc joignent a lui pour le feconder dans fon entreprife fur Kiof. Roftiftaf s'y voit bientôt bloqué, fc défend en brave ; mais elle eft prife d'aflaut, Se l'infortuné Prince n'a que le tems de fuir avec fon frère Jaroflaf: fa femme &: un de fes fils tombent dans les mains des vainqueurs, Se Kiof eft livrée au pillage pendant trois jours. Après ce défaftrc, Volodimir devint la Capitale de la Ruftie. Section XI. 1169. Les habitans des bords de la Dwina refufent de payer le tribut a Novogorod, Se fc mettent fous la protection d'André : il leur envoie des troupes qui furent battues; Se pour venger la honte de cette défaite, il forme une armée de l'élite de fes troupes, dans laquelle, difent les chroniques, on comptoit jufqu'à foixante-onze Princes qui conduifoient leurs vaftàux, Se Meftiflaf marche a leur tête. Roman , nouvellement inftallé à Novogorod, ne pouvoit faire tête à l'orage : il s'enferme dans la ville, Se la met en état de défenfe; elle eft bloquée : on tente de la prendre d'aftaut, Se les aftiégés repouftent leurs ennemis ; ils font des fortics heureufes : farmée fc décourage, clic fuit ; elle cft pourfuivic à-la-fois par les aftiégés, par la faim & par la violence du froid. L'année fuivante, Novogorod éprouva la faim à fon tout : toutes les campagnes avoicnt été dévaftées ; Se les Novogorodiens imputèrent à Roman la caufe de leurs malheurs : ils le chafsèrent, fe mirent fous la protection de l'auteur de leurs maux, Se demandèrent à André fon neveu Rourik Roftiflavitz, renvoyé dans la même année, Se remplacé par George, fils d'André. Ooo ij Section XII. George Dolgorouki, qui avoit fait mourir Koutchko, ôc qui s'étoit emparé de fon domaine , avoit amené avec lui a Volodimir, les enfans de cet infortuné , ôc avoit engagé fon fds André à en époufer la fille. André aimoit fes beaux-frères, ÔC particulièrement Joakim. Les mœurs alors étoient atroces ; & l'un des frères de Joakim nvoit commis des crimes dignes de mort : André le condamna au fupplicc. Joakim réfolut de venger à-la-fois la mort de fon père & de fon frère, ôc n'eut pas de peine à trouver des complices. Trois courtifans ôc vingt autres fcélérats forment le complot d'aftaflincr André : ils fe rendent à Eogo-Lioubski, ville qu'il avoit bâtie , ôc où il fc trou voit alors ; ils vont en armes au Palais pendant la nuit, ôc afiaflinent ce Prince à pluficurs reprifes. Les habitans de Bogo-Lioubski oublient fes bienfaits; Ôc au lieu de venger ce régicide, ils pillent fon Palais, ainii que les maifons des Magiftrats &: des Receveurs des impôts. Le corps de ce Prince refte nu, pendant deux jours, au pied d'un cfcalicr; Ôc le Clergé même, dont André avoit été le protedeur, laifle fon cadavre couvert de haillons, pendant pluficurs jours, fous le portail de l'Eglifc. C'eft ainfi que, dans les fiècles ignorans ôc barbares, la perfidie Ôc la cruauté remplacent les lumières ôc les mœurs, ôc que f homme cft l'ennemi le plus redoutable de l'homme. La Médaille d'André, furnommé le Pieux, prouve qu'il commença à régner en n?8, qu'il transféra le Trône des grands-Princes à Volodimir, vainquit les Bulgares fur le Volga, ÔC régna treize ans. Sa poftérité eft inconnue. Section XIII. Mikaïl I Gcorgiévitz eft appelle au Trône de Volodimir, &: ne jouit qu'un an de la fouveraineté : il laifte un fils nommé Glcb. RÈGNE DE VSÉVOEOD III, GEORGIÉVITZ. V sÉvoLOD3le cadet des fils de George Dolgorouki, fuccède à Mikaïl ; il avoit pour lui l'affection du peuple qui l'élut d'un accord unanime. Le premier foin de ce Prince fut de faire arrêter tous les afiaftïns d'André. Ils furent noyés dans de grandes corbeilles d'ofier ; &: la veuve même d'André , foupçonnéc complice de fa mort, fut, dit-on, fufpendue a une porte &: tuée a coups de flèches. Les principaux évènemens de ce règne reffemblent a ceux des règnes précédens : ce font toujours l'envie, la haîne &: l'ambition qui reparoifPcnt fur des fcènes mobiles ; &; quand les Princes fufpendcnt leurs hoftilités , ce font les villes qui fe difputent la prééminence : Roftof veut tenir Volodimir fous le joug , &:c. Section II. Le commencement du règne de Vfévolod fut fignalé pa* une victoire qu'il remporta fur Meftiflaf, Prince de Roftof, huit jours après la mort de fon frère. Il obtint les mêmes fuccès fur les Princes Rufles qu'il eut à combattre. La terreur qu'il infpira aux habitans de Novogorod, dompta leur obftination , &c les força a rechercher fon amitié par tous les moyens propres à l'obtenir. La Ruftie connut les douceurs de la paix pendant deux ans, «Se* vit, pour la première fois, un vainqueur humain dans un fiècle féroce, traitant fes captifs comme s'il n'en avoit Section première. jamais reçu d'offenfe ' &: s'il enferma les Princes qu'il avoit fait prifonniers, ce ne fut que pour, les fouftrairc à la barbarie des Grands 6c du Peuple qui vouloient leur crever les yeux , 6c qui faifoient à Vfévolod un crime de fa clémence. Section III. On a vu ( règne d'André , Section IV, ) comment la jaloufie du commerce porta les Rufles à fondre fur les Bulgares : ceux-ci profitent du calme qui règne en Ruflic , pour tomber fur les Principautés de Volodimir 6c de Riazan. Leur incurfion eut tout le fuccès qu'ils s'en étoient promis ; on ne leur oppofa aucune réfiftanec ; ils pillèrent à volonté , 6c s'en retournèrent tranquillement chargés de butin. Cette revanche fait naître une réflexion qui devroit être celle de tous les Miniftrcs : la voici. Attaquer une Puiftance tranquille, c'eft réveiller fon ambition aflbupic. Section IV. Vfévolod fait des apprêts formidables pour venger 6c punir les Bulgares : pluficurs Princes veulent partager la gloire de cette expédition , 6c un corps nombreux de Polovitfi fc joint à l'armée Ruffe. On arrive fous les murs de la Capitale : on emporte une partie des fortifications; 6c l'on efpéroit de s'emparer de la place, lorfque le Prince Ifiaflaf, neveu de Vfévolod, qui commandoit cette attaque, reçut une blcffurc mortelle. Cette perte rend les Rufles immobiles : les Bulgares , qui avoient fait une fortic vigoureufe, rentrent dans la place, 6c attendent l'ennemi fans le craindre. Vfévolod, également affligé de la mort de fon neveu 6c du découragement de fes troupes, ne porta pas fon entreprife plus loin. On convint de part 6c d'autre de quelques articles préliminaires de paix, 6c l'armée Ruffe fc retira. Cet événement eut lieu en 1184. Les faits qui fc pafsèrent depuis cette époque jufqu'à la mort de Vfévolod, ne méritent pas d'être rapportés. Les chroniques font mention d'une éciipfc de folcil qui eut lieu le premier Mai 1186 : clic fut il complet te, que l'on vit les étoiles comme pendant la nuit. Section V. Vfévolod mourut en 1111. Quelques jours avant fa. mort, il affcmbla un Confeil compofé des Boyari ôc des Grands : il donna la fouveraineté de Volodimir à fon fils George. La Médaille de Vfévolod dit qu'il régna 3^ ans, ôc qu'il en vécut y8. Les chroniques le font régner deux ans de plus, ôc prolongent fes jours de cinq ans. Ce Prince eut deux femmes > i°, Marie, Princcffc de Bohême, devenue Rcligicufe, ôc connue fous le nom de Marpha ou de Marthe; z°. Anne, fille de Bafile, Prince de Vitcpsk. Ses fils furent Conftantin, Boris, George, Jaroflaf, Volodimir, Sviatoflaf ÔC Ivan. Il eut aufti deux filles, Tune mariée au Prince de Tchcrnigof, ôc l'autre au Prince de Biclgorod, RÈGNE sa* RÈGNE DE GEORGE II, VSÉVOLODOVITZ. \Jx .1 vu que peu de jours avant fa mort, Vfévolod avoit aflem-blé un Confeil compofé des Boyari & des Grands de la Nation, pour déligner & faire reconnoître fon fuccefteur au Trône. C'eft dans ce même Confeil, que ce Prince aftigna un apanage a chacun de fes fils. Conftantin eut Roftof, Volodimir Moskou , Sviatoslaf JoLiricf, Ivan Staradoub , &c George Volodimir. Les mêmes caufes , dans les mêmes circonftanccs, produisent ordinairement les mêmes effets. Le mécontentement perfonncl de chaque Prince apanage , s'annonça par la difeorde eprrr ice frères, &: la difeorde cft ravant-c-om-eur *k la guerre. Sviatoflaf engage Conflantin a. prendre les armes contre George , & celui-ci le force à demander la paix. Un événement imprévu fufpendit pour quelques inftans ces diifcntions fraternelles. Section II. André, Roi de Hongrie, avoit époufé la fecur du Roi de Pologne : cette Princefte avoit apporté en dot à fon époux, les prétentions de la Pologne fur la Principauté de Galitch (1). André (1) La Principauté de Galitch avoit païTé plus il'une fois fous la domination de la Pologne. Canmir II y avoit rétabli un fils de fa focur, qui en avoit été cliafl'é , qui Tut çmpoilonné par fes Sujets. Son fuccefleur fut un fils du Roi de Hongrie , détrôné par un Prince Rulle, Tome L Ppp Section première. défirent d'y établir fon fils Koloman ; mais ne voulant pas employer la force pour parvenir à ce but, fa politique eut recours a la fineffe. Il inveftit fucccftîvcmcnt de cette Principauté pluficurs Princes Ruffes qui fc reconnurent fes vaffaux &: lui payèrent des tributs. Ces mutations fréquentes étoient un revenu qui alloit en croifiànt, Ôc les Princes tributaires fe dédommageoient furie peuple des tributs qu'ils payoient au Roi de Hongrie. Trois de ces Princes, qui étoient frères, regnoient cnfemblc à Galitch : c'étoit une triple charge pour les habitans. Fatigués de ce poids, ils offrirent le Trône à André pour fon fils. Il profite de leur difpo-fition, fait partir une armée qui s'empara de la ville fans trouveE de réfiftanec. Les trois Princes furent arrêtés , outragés par le peuple , traînés, fuftigés par les rues, ôc pendus avec leurs femmes ôc leurs enfans. C'eft ainfi qu'un Gouvernement barbare infpirc des mœurs atroces. Section III. Koloman n'avoit pas en partage la politique de fon père. Maître de Galitch, il fe crut tout permis. Il débuta par proferire le Rit Grec Ôc chaffer le Clergé Ruffe. Il fit venir des Eccléfiaftiqucs Latins pour faire triompher l'Eglife Romaine dans fa domination > il fit plus encore : il opprima tous ceux qui refufoient d'abandonner la croyance qu'ils avoient embraftee en naiflant. Des fujets coupables ne peuvent que gémir de leurs malheurs. Leur attentat ôc leur trahifon ne leur ofTroicnt en pcrfpcétivc que la vengeance des Ruffcs Ôc la haîne jaloufc des Polonois. Dans cet état des chofes, le Prince de Novogorod qui s'étoit iliuftré par des exploits, crut qu'il lui feroit facile de profiter delà circonftancc, pour nommé Volodimir, qui mourut en 1198. Les Polonois, qui regardoient toujours cette Principauté comme leur appartenant, la donnèrent en dot à la feeur d'Uladiflas III, qui Ipoufa André, Roi de Hongrie. C'6oit donner en dot une conquête à faire. démembrer le domaine de Galitch. Ce Prince étoit Meftiflaf qui, après avoir regné à Novogorod Se fait trembler le Prince de Volodimir, avoit chaffé de Kiof le Prince de Tchernigof. Pcrfuadé que fa préfenec furfîroit pour déterminer André a lui accorder fa demande, il part pour la Hongrie, n'obtient rien, Se perd une domination certaine en allant chercher une poifeftion douteufe. Pendant fon abfcnce , les Novogorodiens appcllèrcnt Jaroflaf, l'un des frères de George, Souverain de Volodimir. Section IV. v 1115. Jaroflaf avoit époufé la fille de Meftiflaf, Se fa conduite va prouver que la politique d'un tyran cft toujours ennemie irréconciliable de fes fujets , quand leur opulence les rend prcfquc independans, Se que s'il cft malheureux de vivre fous la tyrannie, il l'cft encore plus d'avoir un tyran qui veut copier le Prince. Sous un règne cruel, la vie feule cft en danger; mais fous un règne oîi la cruauté fc couvre de la jufticc, on a autant a craindre pour rhouncur que pour la vie. Jaroflaf débute par le plus feelérat de tous les aefes de cruauté ; il a recours à la calomnie pour perdre tous les partifans de fon beau-père. La calomnie cft, comme le poifon, le crime des lâches qui ont l'ame atroce. Sa perfecution s'étend fur les maifons les plus opulentes de Novogorod, Se tel que Maximin , il en condamne à mort les chefs , pour s'emparer de leurs biens. Les principaux Citoyens furent donc aceufés Se fuccombèrent. C'eft ainfi que fous Caracalla Se fes femblables, les innocens étoient facrifiés a la fauffeté des Princes criminels, Se que pour couvrir un crime, ils en commettoient pluficurs. Le peuple aufti avide que Jaroflaf, pille Se livre aux flammes les maifons de ces prétendus coupables; leurs femmes Se leurs enfans font arrêtés comme complices ; le Ppp ij Citoyen égorge le Citoyen, 8c Jaroflaf commence a craindre pour lui-même. Un tyran qui craint, qui n'ofe plus exercer fur fes fujets fautorité de Juge fuprême , touche au moment de ne plus exercer les fondions de Prince : Jaroflaf fuit lâchement Se fe retire à Torjok. Section V. L'auteur de tant de maux a difparu ; mais la haine aveugle d'un peuple féroce ne s'étouffe pas avec les cendres d'une foule d'in-nocens : l'incendie fubfifte long-tems après la deftruétion de Pctincelle qui l'a occafionnc. Les crimes de la terre fcmblcnt appcllcr la vengeance du Ciel ! Tandis que les habitans de Novogorod font tour-a-tour les viélimcs de leurs dilTentions, de fortes gelées font périr tous les grains, au milieu de l'été, au moment même où les campagnes promettoient une récolte abondante. Le même feu qui avoit embrafé les maifons , avoit dévoré les grains : la difette arriva promptement, en amenant avec clic les maladies, la mort &; la contagion ; 8c la mort même fut defiréc comme un bienfait par ceux qu'elle n'enleva pas. C'eft ainfi que s'amla la nature pour venger les outrages faits a fes dons, 8c que les horreurs de la famine fuccédèrent a celles de la difeorde. C'eft une confolation pour les hommes juftes, que les malheurs des médians foient, comme les ombres, en proportion avec les corps. Section VI. La fortune des particuliers cft attachée aux calamités publiques: tous les particuliers font-ils dans la misère, tous cherchent un-Prince , tous l'implorent au milieu même des défordres de l'anarchie. Nous l'avons prouvé jufqu'à l'évidence dans l'Intro-dudion à cette Hiftoire. Les Novogorodicns fentent la néccfïïté indifpcnfablc d'avoir un chef: ils envoient des Députés a Jaroflaf HISTOIRE DE RUSSIE. 487 pour le prier de revenir a Novogorod. Ce Prince retient les Députés parmi lcfquels ctoit le premier Magiftrat, rcfufe l'offre «les habitans de Novogorod, te leur demande fon époufe qifil avoit oubliée en fuyant. Ainfi, l'apanage honteux des défordres cft de réduire tôt ou tard a l'humiliation de iuppliçr & d'éprouver des refus. Section VII. Jaroflaf ne fe borna pas à rejetter avec mépris les nouvelles fupplications que lui firent les Novogorodicns : il joignit Pinfulrc te les mauvais traitemens aux refus. Non - feulement il garda pour otages les Citoyens qu'il avoit en fon pouvoir, te tous les Marchands dont il avoit pu fe rendre maître ) il fit encore arrêter tous les fujets de Novogorod qui habitoient les campagnes aux environs de Torjok ; ils furent difpcrfcs, chargés de fers, te leurs biens confifqués au profit du tyran. Les partifans de Meftiflaf l'informèrent de la conduite atroce de fon gendre , te du mécontentement général. Il fc rend à Novogorod ; on l'y reçoit avec des tranfports de joie ; on lui prête le ferment de fidélité, te il jure à fon tour de délivrer les malheureux qui gémiffent dans les fers, te d'enlever a Jaroflaf les pofleftions qu'il a ufurpées. Voila la guerre réfoluc. On dit que Meftiflaf avoit du courage, des talcns te des vertus : s'il en ctoit ainfi , Meftiflaf étoit un phénomène parmi les Princes Ruffcs. On ajoute que plein de confiance dans la jufticc de fa caufe, il partit de Novogorod accompagné de 600 hommes feulement, que les Princes alliés fc joignirent à lui fur la route, te qu'il fc vit dans peu a la tête de dix mille hommes. II marche vers Torjok, te reprend quelques-unes des ufurpations de Jaroflaf, qui s'étoit retiré à Twcr au moment où il avoit appris que fon beau-père venoit l'attaquer. Meftiflaf alors fit marcher fes troupes le long du Volga. Il-fut joint par Conftantin, frère du Souverain de Volodimir ; l'ambition de ce Prince avoit intérêt de fe joindre aux ennemis de Jaroflaf, Pallié fidèle de George. Meftiflaf Ôc Conftantin forment le projet d'aftîégcr Péréiaflaf, ÔC P exécutent. Section VIII. George, qui avoit un rival dans Conftantin , fon aîné, comprit la néccftïté de combattre a la fois les prétentions, les droits ôc les forces d'un ennemi confédéré avec un Prince qui avoit donné tant de preuves d'habileté ôc de courage. Le Souverain de Volodimir s'annonce pour le vengeur de fon jeune frère Jaroflaf 5 public le ban ôc l'arrière-ban dans toutes les contrées de fa domination, ôc forme une armée aufti formidable par le nombre qu'elle étoit foible par fa conftitution. Les foldats fans expérience, fans difeipline , étoient mal armés, mal vêtus, mal commandés; leurs chefs n'avoient en partage que cet orgueil confiant qui remplace toujours le vuide des hommes en place. Les feftins leur tenoient lieu d'exercices militaires, ôc dans leur ivrefte, ils fe partageoient les provinces de Ruftic , comme s'ils s'en étoient rendus maîtres. Un fait bien plus étrange encore, c'eft que ce traité de partage imaginaire fut fccllé par le ferment des Princes alliés. Cette ivrclfc féroce étoit accompagnée de la cruauté : " clic »s infligea la peine de mort a tout foldat qui feroit des prifonniers, » ôc qui épargnerait un ennemi de quelque rang qu'il pût êtrc«. Section IX, 1117. Les deux armées reftèrent en préfenec Pune de l'autre pendant plufieurs jours, fans en venir aux mains; ôc les hiftoricns difent que Meftiflaf, le plus brave des Princes, parut en cette occafion le plus modéré, ôc qu'il fit faire des propositions de paix a. George, propofitions que celui-ci rejetta avec mépris. Meftiflaf indigné 51 67 99^5300792142^1660 cic cet affront, fait traverfer a fon armée le terrein fangeux qui la féparoit de l'ennemi : fes foldats détruifirent à coups de hache, Se les retranchemens, Se tout ce qui s'offrit devant eux : Meftiflaf, dit-on , parcourut trois fois la hache à la main toute f arméc ennemie, abattant tout ce qui fe trouvoit fur fon paffage. Mais ce coeur de lion avoit affaire à des cœurs de lièvre : la victoire fc déclara pour lui ; elle ne lui coûta, fuivant les chroniques, que $50 hommes, tandis que les vaincus laifsèrent fur le champ de bataille 9000 morts, fins compter ceux qui fc noyèrent enfuyant, Se ceux qui périrent de leurs blefturcs. Le préfomptucux George jette fes armes, fuit, Se arrive en chemife dans fti capitale; Se dans cet état, les habitans le prirent pour un couder légèrement vêtu, qui venoit leur annoncer la victoire. Les vrais braves font ordinairement les vainqueurs les plus humains : la conduite Se la modération de Mcitiilaf envers les vaincus méritent des éloges. George fe remit à la diferétion de Meftiflaf Se de Conftantin; Se celui-ci, aufïi généreux que l'autre, n'abuftt point des revers de fon frère ; il lui accorda la vie, la liberté , §e un apanage honorable pour retraite. Section X. Quel contrafte entre cette conduite des vainqueurs Se celle de Jaroflaf vaincu ! Ce Prince faux Se cruel par caractère, fc venge de fes malheurs fur tous les habitans de Novogorod, de Smolcnsk, &c., dont il s'étoit rendu maître en s'emparant de Torjok. (Section VIP ) » Il les fit tous jetter dans des caves, Se entaffer »5 les uns fur les autres de manière a les étouffer « : c'eft ce qui arriva. Ce Prince vaincu , mais indompté, fc promettoit encore de réfifter à l'orage qui le menaçoit, Se il travailloit a fc mettre en érat de défenfe ; mais Conftantin , après avoir reçu le ferment de fidélité des habitans de Volodimir, ne donna pas le tems a. Jaroflaf de fc fortifier. Il s'avance vers Péréiaflaf avec le Prince de Novogorod Se leurs allies. Jaroflaf, pris au dépourvu , céda à la néceftite ; il alla au-devant des Princes, Se leur demanda la paix, qui lui fut accordée. Section XI. Conftantin n'eut pas le tems de déployer fon caractère fur le Tronc : quoiqu'a la fleur de l'âge* il étoit attaque d'une maladie lente dont les effets font toujours graves. Il crut devoir céder à George les Principautés dont la victoire l'avoit rendu maître , pour prévenir les malheurs dont la Ruftic feroit menacée après la mort. Il fit venir George auprès de lui, le nomma fon fuccefteur, 6c lui recommanda fes enfans. Il ne furvécut que peu de jours k ces difpofitions. Il avoit commencé à régner en IZ17; il mourut en 1118, âgé de trente-deux ans. Ce Prince avoit eu deux femmes. La première étoit Agathe ( Agaphia ), rrincciïc de Smolcnsk; Se la féconde , une fecur des Princes de Mourom. Celle-ci reçut l'habit de l'Ordre des Filles de Saint Bafile, fur le tombeau même de fon époux. . # 11 laifla trois fils : Vafiii, Vfévolod Se Volodimir. Section XII. 1218. La Souveraineté redevient le partage d'un Prince fans caractère comme fans principes de conduite : on l*a vu prefomptueux lorfqu'il auroit dii être modefte Se circonfpcct ; on le verra lâche Se tremblant dans les momens critiques où il auroit dû s'armer de courage pour lutter contre les défaftrcs qui vont commencer fous fon règne. Détournons pour un moment nos regards des fcènes terribles dont la Ruftic fera le théâtre, pour les fixer fur celles qui les précèdent. Section Section XIII. 1110. Si l'harmonie des rcflbrts phyfiqucs de l'homme cft inconcevable, la diftonnanec de fes facultés morales cft encore plus incompréhenfiblc. Meftiflaf au comble de l'honneur Ôc de la gloire pouvoit jouir dune latisficlion plus pure ôc plus fatisfaifaute encore : il régnoit fur les cœurs. Si cette conquête cft la plus difficile de toutes à obtenir, elle cft aufti la plus glorieufe : faut-il quelque chofe de plus pour être grand, heureux ôc puiflant? Dcmandez-lc à l'ambition : clic vous dira que Koloman poftedoit Galitch , ôc que Meftiflaf ne peut être heureux qu'après avoir fournis cette Province a fa domination. Il abdique la fouveraineté de Novogorod, réfifte aux tendres efforts du peuplé dont il cft chéri, Ôc s'arrache de les bras pour voler a une conquête, qui ne vaudrait jamais une partie de ce qu'il abandonne, même en la regardant comme certaine. Koloman vient à fa rencontre avec les troupes réunies des Galitz, des Bohèmes, des Hongrois, des Lithuaniens ôc des Moravcs. On en vient aux mains fous les murs de la ville : chaque parti fe diftingue; mais l'expérience qui guide le courage de Meftiflaf, le rend victorieux. Koloman vaincu, rentre dans Galitch ; clic cft prife d'allant : il tombe entre les mains du vainqueur, qui, toujours humain, lui accorde la vie ôc la liberté. Section XIV. Meftiflaf au comble de fes vœux , fe fait couronner avec folcmnité, ôc porte pour marque extérieure de fa puiftance la couronne d'or qu'avoit portée le vaincu. II rétablit le Rit Grec aboli , ôc chafte les Eccléfiafti ques Latins. Meftiflaf le croyoit heureux : fa raifon féduitc s égarait avec plaifir dans cette idée ^ Tome I, QqÇ 490 HISTOIRE DE RUSSIE. mais Koloman la tira de l'illufion. En arrivant en Hongrie , il ne s étoit occupé qu'à raffcmbler des troupes : dès qu'elles furent réunies, il fc mit en campagne Se furprit Meftiflaf qui avoit licentié les tiennes, &: qui fe trouva forcé d'abandonner Galitch avant que l'ennemi s'en emparât, Koloman recouvre fon Trône, Se le perd dans la même année. Imprudent, il engage | les Lithuaniens à attaquer le Souverain de Kiof: ils furent battus. Le Prince de Kiof fe venge fur la Principauté de Galitch, y fait des dégâts, Se s'en retourne. Meftiflaf le remplace : il défait un corps de troupes que Koloman faifoit marcher; il entre dans la ville avec les fuyards, fait le Prince prifonnier , Se prend une féconde fois poffeftïon de cette fouveraineté. Section XV. Novogorod, abandonnée de fon Prince, avoit demandé au Prince de Kiof, Sviatoflaf fon fils; mais à peine cft-il inftallé, qu'il cft compromis dans un trouble occaflonné par la détention d'un coupable arrêté dans fa fuite Se remis au Prince. Le peuple prétendit que le premier Magiftrat avoit attenté à fes privilèges, Se que lui fcul avoit le droit de juger les citoyens. Quel Juge ! Le Prince préféra la paix à la difcuflïon de ce droit, Se la tranquillité fc rétablit. Section XVI. Les Bulgares s'emparent par furprife d'Ouftioug, ville de la domination du Prince de Volodimir. George venge cette infulte, remporte un avantage fur eux, Se brûle une de leurs villes. Les Bulgares furent téméraires dans cette occafion : ils étoient menacés d'une invafion prochaine par les troupes de Tchinguis-Kan; en attaquant les Ruffcs, c'étoit s'expofer au danger d'avoir en même-tems deux ennemis k combattre. Ils le comprirent, car ils HISTOIRE DE RUSSIE. 401 employèrent les fupplications les plus humiliantes pour obtenir la paix des Rufles. Section XVII. Pendant que Tchinguis-Kan achevoit de foumettre la Perfe, il envoya deux de fes Généraux avec une armée de trente mille hommes, â la pourfuitc du Sultan Mahamet, Schak de Karafs'm. Ces Généraux étoient Zénanoyan Se Soudaï-Baïadour, qui, après s'être emparés des tréfors, des femmes Se des enfans du Sultan, conquirent tout le pays d'Irak Se de Khoraflan. Après îa prife de Chamakic fur les rives occidentales de la Mer Cafpiennc, ils réfolurent de fc rendre a Derbcnt, &: choifirent parmi les prifonniers qu'ils venoient de faire, dix des principaux pour les y conduire. Dès qu'ils furent en route , ils en égorgèrent un , Se menacèrent les autres du même fupplicc, s'ils ofoïcnt les tromper. L'exemple Se la menace n'intimidèrent point ces guides déterminés : ils firent prendre aux Mogols une route oppoféc à celle de Derbcnt, Se les conduifirent par celle où les Alains Se les Kipzaks ou Polovitfi étoient en embufeade pour fondre fur eux à leur paffige. Les Mogols ne tardèrent pas a reconnoître le piège qu'on leur avoit dreffé : le grand nombre Se la pofition avantageuse des ennemis leur annonçoient une défaite certaine ; mais ils ne perdirent pas la tête, Se leur préfence d'cfprit leur indiqua une reflburec, celle de divifer les deux corps de troupes qui fe préparoient a les attaquer. Us envoyèrent aux Kipzaks des Officiers chargés de préfens qu'ils leur offrirent comme un gage d'amitié. Après avoir féduit leurs yeux, les Officiers parlèrent aux cœurs ; «Vous êtes, dirent-ils, de la même origine que les Mogols; « pourquoi joignez-vous vos armes a celles d'un peuple étranger « contre un peuple ami ? Vous devez nous regarder comme vos » frères, Se courir avec nous la même fortune «. Ce difcours fit impreftion fur les Kipzaks : ils ne fe joignirent pas aux Mogols; mais ils prirent le parti de la neutralité. Ce parti mitoyen affuroit la victoire aux généraux Tatars. Les Alains attaqués furent vaincus, &: ceux qui ne réitèrent pas fur le champ de bataille, reçurent des fers. Après cette expédition, les vainqueurs tiennent confeil, Se délibèrent d'attaquer les Kipzaks, pour les punir de l'intention qu'ils avoicnt eue de les furprendre Se de les battre. Le combat s'engage : les Kipzaks ont le delfous, Se font repoufles jufquc fur les bords du Borifthènc. Kotiak, leur principal Chef, fe réfout a implorer le fecours des Rufles, Se fc rend a Galitch avec un cortège nombreux. Il repréfente a Meftiflaf " que le Kan des Mogols a formé le projet de foumettre » toute la terre ; qu'après avoir défait les Alains de rcpoulfé les » Polovitfi , fes Généraux ne tarderont pas a fondre fur la Ruffie ; » que l'intérêt commun Se le falut des deux Nations demandent »la réunion de leurs forces contre ces implacables ennemis «. Le Souverain de Galitch avoit époufé la fille de Kotiak , Se indépendamment de cette alliance, il lui importoit beaucoup de prévenir l'incuriion dont fon beau-père le menaçoit. Meftiflaf bouillant Se toujours actif, invite tous les Princes a fe rendre à Kiof pour y délibérer fur une affaire importante qui les intéreffe tous également. Il fut ftatué dans ce Confeil qu'on donneroit aux Polovitfi de puiffans fecours, Se qu'on s'oppoferoit aux progrès des Mogols avant qu'ils enflent pénétré en Ruftic Après cette délibération unanime , chaque Prince fe rendit dans fes Etats pour y raffcmblcr fes forces. Section XVIII. 1115. Dès que les troupes Rufles furent réunies, les Princes qui les commandoient, furent â la rencontre des Mogols. Us étoient HISTOIRE DE RUSSIE. 493 parvenus à une des iftes du Borifthènc , lorfqu'ils reçurent des Députes qui leur apportoient des par les de paix. Ils proteftèrcnt « que jamais les Mogols n'avoient formé le deftein d'attaquer les « Rufles; que leur unique but étoit de foumettre tous les Etats « du Sultan de Perfe; que s'ils avoient fait éprouver leur vengeance «aux Kipzaks, leurs anciens efelaves, ce n avoit été que pour «les punir de leur infidélité; ôc que d'ailleurs la Ruftic n'avoit « que trop éprouvé combien ce peuple brigand ÔC féroce étoit « un voiftn dangereux pour clic «<. Les Princes Ruftes pouvoient fe défier de la fincérité de ces proteftations, & refufer la paix propofée ; mais ils curent la barbarie de maftacrer les Députés: Les Mogols, inftruits de cette violence, en envoyèrent d'autres, pour reprocher aux Ruftes le crime dont ils s'étoient rendus coupables; ôc ils leur dirent : «Vous avez foif de notre fang : vous avez affafiïné nos Députés, » vous a qui nous n'avons fait aucun mal ; mais le Ciel fera Juge » entre nous Ces reproches étoient fondés ; mais quand la force cric à l'in-jufticc, elle nous rappelle la louve de la Fable, qui dit â fes petits : » 11 cft atroce de dévorer ces paifibles moutons qui ne font mal « a perfonne «. Mais en donnant cette leçon d'humanité , Piflfti-tutricc barbare avoit de la laine aux ongles, ôc la gueule encore teinte du fang de l'agneau. Les opprefleurs fans remords ôc les tyrans impunis peuvent s'appliquer cet apologue. Tous les droits de l'humanité font nuls pour eux : le droit des gens eft une barrière mobile qu'ils avancent ou reculent à volonté, a proportion de leurs fuccès ; ôc la force a toujours de quoi juftifïcr ce déplacement. Section XIX. Le Prince de Galitch, le plus brave ôc le plus entreprenant des Princes Ruftes, commandoit l'avant-gardc, ôc pafta le Borifthènc à la tête de mille hommes feulement. Les Mogo's avoient un corps d'obfervation , campé à quelque ditlancc du fleuve. Meftiflaf fond fur lui, le bat, le met en fuite, 6c fait prifonnier le chef de ce parti, qui fubit la torture avant fa mort. Les troupes que l'on avoit embarquées, avoicnt defeendu le Dniciiet jufqua fon embouchure , étoient entrées dans la mer Noire , avoicnt remonte le Borifthènc , 6c s'étoient réunies a l'armée de terre, lorfqu 'un corps de Mogols s'avança pour ob fer ver les Rufles. Meftiflaf envoya quelques Princes pour les charger , 6c ils les attaquèrent avec tant d'impétuofîté, qu'ils les mirent en fuite, 6c s'emparèrent des troupeaux qu'ils avoient été forcés d'abandonner: il cft vrailcmblablc que cette fuite préméditée étoit une rufe de guerre, 6c que les Ruftes prirent le change , en la regardant comme l'effet de la terreur qu'ils infpiroient a l'ennemi. Dans cette idée avantageufe, ils pourfuivent les Mogols pendant dix jours; dès que ceux-ci eurent attiré les Rufles dans un lieu où ils étoient maîtres de prendre fur eux les avantages du terrein, 6c de leur ôter tous les moyens de vaincre , ils s'arrêtèrent 6c firent bonne contenance. Ce lieu défiré ctoit le bord oppofé de la rivière Kalka, qui fe jette dans le Pont-Euxin, près de l'embouchure du Tanaïs*, 6c ce lieu rc (ferré par des montagnes, ne permettoit aux Rufles que de préfenter un front égal à celui des Mogols, qui s'étoient rendus maîtres des hauteurs. Si ce n'eft pas là ce qu'on appelle la bonne tactique , c'eft au moins le tact du jugement ; pour réfuter à propos , il faut fa voir plier dans foccafion. Les Rufles s'avancent 6c traverfent la rivière fans, pour ainfi dire , trouver de réfiftanec : mais la difeorde va leur oppofer des obfta-clcs plus dangereux que les efforts mêmes de l'ennemi. Le Prince de Galitch, arrivé te premier, fait fes difpofitions fans attendre le Prince de Kiof, 6c làns l'inflruire des mefurcs à prendre , ni du rôle qu'il devoit jouet dans cette fcène tragique, Celui-ci s'apper- ccvant que Meftiflaf réfervoit pour lui fcul l'honneur de la victoire, fe retira fur une montagne avec les troupes qu'il commandoit. Le combat s'engage, Se les Princes, dit-on, s'exposèrent comme les fimplcs foldats: les Polovitii animés par la vengeance, s'avancent aux premiers rangs , Se malgré leurs efforts , ils font repoufles vigoureufement , Se précipités fur l'armée Rufle , qu'ils mettent en défordre. Les Mogols ne lift donnent pas le tems de fc reconnoître ; ils augmentent fon trouble par une attaque plus vigoure ûfe encore ; elle plie, clic fuit , Se Meftiflaf lui-même fut le premier qui gagna les bords de la Kalka , avec quelques foldats aufti troublés que lui. Ce Prince abandonné de fon courage, oublia ceux qui fc fervoient du leur contre les ennemis qu'il fuyoit j il prit le nombre de barques qui lui étoit néceftairc, Se fît brûler les autres. S'il dut fon falut à cette précaution , clic coupa la retraite a tous ceux qui périrent par le fer Se par l'eau : il ne fc fauva que la dixième partie de l'armée Ruffe , qui étoit compoféc de plus de cent mille hommes, fms y comprendre les Polovitfi. Section XX. Les Mogols fe divifent en deux corps d'armée: l'un pourfuit les fuyards, l'autre aftiége le Prince de Kiof, qui, pendant l'action, ne s'étoit occupé qu'à fc fortifier par des rctranchemens de terre Se de fafeincs. Ce Prince fe voyant attaqué , prit la réfolution de vendre chèrement aux vainqueurs fa vie Se celle de fes foldats : il fc défend pendant deux jours, avec le courage du défefpoir : les attaques & la défenfe aufli impétueufes l'une que l'autre , avoicnt produit des avantages Se des pertes des deux côtés : mais les troupes qui avoicnt pourfuivi les fuyards s'étant réunies aux forces des aftiégeans, le Prince de Kiof offrit de fe rendre. Tchéna-Noïan &: Soudai - Baïadur, chefs des Mogols, promirent de lui lailfer la vie Se aux ficus, Se de leur rendre à tous la liberté, êf>6 HISTOIRE DE RUSSIE, moyennant une rançon convenue. Dès que ce Prince fc fut rendu avec fon gendre Se un autre Prince, les Mogols malfacrent les foldats prifonniers, Se mettent enfuite chaque Prince entre des planches qu'ils attachent fortement, Se s affeyent deflus pendant la célébration du feftin triomphal : c'eft: ainfi qu'ils étouffèrent leurs victimes. Section XXI. Ces barbares expéditions ne fuffirent pas à la vengeance des vainqueurs : c'eft dans la Ruftic même qu'ils vont porter le fer Se la flamme : ils y pénètrent ; toutes les contrées qu'ils traverfent font dévaftées; toutes les villes font pillées; foixante mille Sujets de Kiof périrent. Las de carnage, chargés de butin, Se embar-raftes du nombre prodigieux des prifonniers qu'ils avoicnt faits , les Mogols s'arrêtèrent a Novogorod-Svcrski, Se furent rejoindre Tchinguis kan, qui étoit dans la Boukarie. Cette contrée qui a joué anciennement un il grand rôle, par le commerce dont elle a confervé quelques branches , mérite une description exacte : nous allons la donner en note. Elle cft inftructivc (i). ( l) La Grande Boukarie, dans l'état où elle eft aujourd'hui , comprend la Sogdiane & la Bactrianc des Anciens, avec leurs dépendances. Elle cft fuuée entre les 34 & 44 degrés de latitude , Je les le Prince qui la défend cft tué fur le rempart. Les Mogols n'épargnent ni les rangs, ni les fexes, ni les âges ; après avoir tout maftacré , ils brûlent la Ville. George alors envoie aux Princes de Rézan des fecours inutiles, fous la conduite de fon fils Vfévolod , ôc d'un Voiévode nommé Glébovitz j ils fe joignent au Prince Roman , frère de celui qui vient de mourir fur la brèche. Roman efpère avec ce fecours de défendre Ko-lomna : vaine cfpérance ! Les Mogo's le pourfuivent, l'atteignent, l'accablent de leurs traits : il périt avec Glébovitz ôc le plus grand nombre des ficus. Vfcvolod, qui a le bonheur de leur échapper, fc fauve à Volodimir. Kïï ij Les vainqueurs, maîtres de Kolomna, la détruifent de fond en comble , ôc marchent enfuite vers Moskou dont ils s'emparent aifément. La terreur les y avoit annoncés, la mort les y accompagnoit, &c tous leurs pas etoient imprimés fur des cendres teintes de fang : la colère des Princes Mogols ctoit fcmblablc à un feu exterminateur qui brûle auili long-tcms qu'il trouve des alimens pour s'entretenir. Comment réiiftcr à de pareils vainqueurs ? Volodimir, fils de George, défendoit Moskou, ôc reçut des chaînes : les Mogols n'épargnèrent que ceux dont ils voulurent faire des efelaves, George apprend ces exploits terribles, abandonne fa Capitale, paffe le Volga, & demandeafylc à fes neveux, en attendant le fecours qu'il cfpcre obtenir de fes frères. Il leur en avoit refufé dans des circonftances auffi critiques, il n'en obtint pas. Batou - Sagin, Prince des Mogols, arrive fous les murs de Volodimir , peu de tems après la fuite de George : il en fait le fiége , Ôc tandis qu'il s'en occupe, il envoie un corps de troupes pour attaquer Souzdal qui fut prife ôc livrée aux flammes. Après quelques jours de fiége les Mogols donnent un affaut général a Volodimir , ôc ils y entrent à la fois par les portes Ôc par les brèches. Les Princes, les Princefles ôc les hommes en place, s'étoient retirés dans les Eglifes , où ils demandoient ôc recevoient tour-a-tour la couronne monachalc des mains de l'Archevêque,"qui leur promettent la palme du martyre. Après le maiïacrc ôc le pillage, les Mogols brûlent tout ce que le fer ne peut pas détruire. Tant d horreurs ôc de malheurs réunis tirent George de fon état d'apathie ; il prend la réfolution de fc venger ou de périr. Les fecours qu'il attendoit impatiemment de Novogorod n'arrivèrent pas, mais les Mogols parurent ; il fallut hafarder le tout HISTOIRE DE RUSSIE. 501 pour le tout, vaincre ou mourir. Le combat s'engage : les Runes qui fuivent l'exemple de leur Prince , ne connoiiTcnt plus de périls j mais George tombe fous les coups de l'ennemi, ôc fa mort glace d'effroi le courage même du défcfpoir. L'incendie d'une ville étoit un phare qui annonçoit la deftruc-tion d'une autre: Batou-Sagin tourne fes pas vers Torjok, ÔC fes habitans lui opposèrent une réfiftanec à laquelle il ne s'attendoit pas. Mais il avoit amené avec lui des machines de guerre qui étoient inconnues aux Rufles ; il fut obligé d'y avoir recours pour battre en brèche les murs. Ces machines lui facilitèrent l'entrée de la ville j ôc tous les défenfeurs furent enfevelis fous fes ruines. Après le fac de Torjok, les Mogols marchent droit à Novogorod , ôc changent tout-a-coup de réfolution. Us n'en étoient éloignés que de vingt lieues, lorfqu'ils retournèrent fur leurs pas. On ignore la raifon de cette contre-marche qui occafionna la perte de Kozclsk, petite ville qui fc trouvoit fur leur paftage. On dit que les Mogols , réfolus de s'en emparer, furent obliges d'employer toutes leurs forces contre elle , ôc qu'elle réfifla pendant fept femaines à tous leurs efforts : lorfque fes murs furent écroulés de toutes parts, fes habitans fc précipitèrent en furieux fur les Mogols, fc mêlèrent avec eux , pénétrèrent de rangs en rangs, firent un carnage horrible, ôc ne cefsèrcnt de combattre qu'en ceftant de vivre. Section' XXV. George II, dont nous venons d'écrire le règne malheureuxr mourut âgé de 49 ans. Ce Prince, qui n'eut du Souverain que le nom, commença a régner en 1212, , fut détrôné en 12,17, rétabli en 12.18 , tué en 12.37 par les Mogols. Il avoit époufé la fille de Vfévolod, Prince de Kiof -y ôc cette Princefte fut- brûlée dans une églife de Volodimir. Il eut trois fils tous tués par les Mogols. Avant de parcourir les époques de la terrible révolution qui commence en Rufïïe, nous allons en indiquer les caufes ; ôc après les avoir mifes fous les yeux du Lecteur, nous lui offrirons le précis hiftorique du peuple conquérant qui va régner fur la Ruftie, après avoir réduit fous fa puiftance la grande Tatarie, une partie confidérablc de la Chine, flndoftan , la Perfe , prefque toute PAftc méridionale ôc feptentrionale. -M'fâpm*......., :, =. CAUSES De la foiblejfe de l'Empire de Rufle, à l'époque ou les Mogols s'en rendent maures. Les caufes des grandes révolutions font plus intéreffantes à connoître Se plus utiles aux Etats, que le récit des évènemens qui en ont été les fuites. Le paffé eft pour nous comme la diftance ; notre vue y décroît, Se s'y perd même. Les malheurs des Ruffcs feroient nuls pour nous, nuls pour la poftérité, fi les caufes qui y ont donné lieu ne fervoient de fanaux a tous les peuples pour éviter les mêmes écueils : c'cft-là le but moral de l'hiftoire. L'ambition , l'injufticc, la rufe Se la violence peuvent fans doute former de grands Empires \ mais quel cft l'avantage de cette grandeur ufurpéc , puifqu'il eft impoftiblc de l'afléoir fur des fondcmcns folides ? Les Empires formés par la force Se la conquête, ne s'élèvent que par une politique qui fait aimer les vertus ; ils ne prospèrent que par la paix , la jufticc , la modération Se la bien-faifanec ; mais la profpérité dont ils abufent toujours , eft le figue de leur décadence. Ouvrages des hommes , ils portent l'empreinte de leur foibleffc ; ils font fujets comme eux , aux maladies, a la caducité Se a la mort. Ouvrez les faites : l'époque de l'ambition , de la profpérité éphémère Se de la décadence de l'Egypte, des Medes, des Affyricns, d'Athènes, de Sparte, de Re ic, &:c. eft la même ; les Empires font, comme les hommes, plus faits pour réfifter aux malheurs qu'à la profpérité. Parmi une f )ulc d'exemples qui le prouvent, nous ne citerons que celui de la Ruftie. La politique qui fait aimer les vertus, infpirc ncccffaircment Pefprit confervateur des Etats, l'cfprit de patriotifme joint à l'amour de l'humanité. C'eft lui fcul qui établit l'union tk qui la cimente entre les hommes, ôc c'eft cette union vertueufe qui conftitue la force morale tk politique des peuples. Les Tribus qui ne font point unies par ce lien facré , n'ont jamais eu les fuccès remarquables de celles animées du même cfprit, tendant à un même but , marchant fous un même chef, joignant la difeipline a l'ardeur, &c la modération à la victoire. C'eft alors qu'un peuple joue le premier rôle dans le monde. Il s'en faut bien que la Ruftic ne nous ait offert un fpcdacle Il confolant. Son hiftoire ne préfente jufqu'ici que le choc, la marche , le concours des pallions dcftructriccs, le mouvement réciproque qu'elles fc communiquent , &: les effets qui en réfultent. Un cfprit de vertige s'étoit emparé de prcfquc tous fes Princes ; l'ambition, la haîne, la vengeance étoient dans tous les coeurs : les Souverains de Kiof faifoient conllfter leur bonheur à gouverner arbitrairement un peuple d'efclavcs : celui des Princes apanages conftftoit à s'emparer du pouvoir fuprême, ou du moins à étendre leur domination. Chacun d'eux , aveugle fur tout autre intérêt que le fîen , fe regardoit comme l'objet tk le centre de tout, iacriftoit l'avenir au préfent par des moyens qui pré-paroient la décadence tk la ruine de tous. Les injuftices heureufes ont toujours des fuites funeftes, leurs fuccès paffagers ne préparent qu'un avenir malheureux. C'eft un décret de la Providence. En croyant fc rendre puiftàns , ces Princes aveugles diminuaient leurs forces &C multiploicnt leurs dangers. La trahifon tk la rufe, continuellement agitées par la défiance tk la crainte qu'elles infpirent aux autres , s'embarraftbient elles - mêmes dans les embûches qu'elles drclfoicnt. A Pexcmple des Princes, les Grands, les Magiftrats faifoient conîifter leur bonheur à opprimer, a dépouiller les peuples'j 6c ceux-ci fe conib'oient en quelque forte de leur oppreflion , par le mépris 6c la haine qu'ils avoicnt pour leurs tyrans. Ainfi préparés à iàcnfier un Etat, f:ns patrie , à leur vengeance , ils cherchoient 6c faififtbient ardemment Poccafion de rompre les chaînes dont on les accabloit. Dc-la ces foupçons renaiflans, ces craintes fondées, ces haines implacables, ces guerres, ces meurtres, ces perfidies, ces violences j ces injuftices, qui étoient le cortège des Princes plongés dans la fange de leurs paillons. Plus femblables à*des bêtes féroces qu'a des hommes, ces Princes juftemeht dételles de leurs Sujets, étoient aufïi odieux aux peuples voifins, fur lcfquels ils exerçoient leurs brigandages, 6c dont ils éprouvoient à leur tour la vengeance. La Ruffie arroféc de fang 6c de larmes, ne leur offroit qu'un fpcétaclc confolant; les Ruffcs également malheureux , 6c par les fentimens qu'ils éprouvoient, 6c par ceux qu'ils infpiroient à leurs voifins , n'avoient pas même la confolation d'être plaints. Les alliances les plus rcfpcclécs furent oubliées, & celles qui fe formoient au milieu du trouble 6c de l'anarchie, n'infpiroicnt aucune confiance. La politique des Princes Rufles étoit changée en intrigue frau-duleufc ; clic n ctoit plus que le jeu des parlions les plus contraires aux droits des gens. L'injufticc , la force 6c la rufe qu'ils cm-ployoient à la fois ou tour-à-tour, pour envahir 6c conferver des Souverainetés, ne pouvoient fuppléer a la jufticc , à la modération, à la bienfaifujw qui les aile rmilïent en les rendant rcfpectablcs. La mort même qui enlève fucccflïvcment ces Princes tyrans de leurs Sujets , &: tyrannifés par leurs égaux , n'a fait jufqu'ici que groftir forage. L'ambition profite de chaque interrègne pour envahir ou pour reftraindre les droits de la fouveraire puiftance : quand la "famille cft diviféc , les membres défunis fe Tome /. Sss déchirent, ôc les pallions aigries par l'exemple , effacent toutes les traces de la raifon ôc de la jufticc. Les mœurs qui ne font pas retenues par le frein des loix, deviennent chaque jour plus atroces fous des règnes de fcandale. Le crime heureux ou malheureux perpetuoit également les coupables. Des guerres fanglantes qui boulevcrfoicnt tout au-dedans 6c au-dchors, ne laiffoient lieu qu'à l'attaque ou à la défenfe j la rufe qui accompagne toujours la foibleffe, étoit le fupplément de la force ; 6c il auroit fallu plus que du courage aux Souverains de Kiof, pout vaincre les efforts des Princes apanages. L'envie fembloit avoir réuni dans une même coupe les fucs mortels qui forment fon poifon ; chaque Prince , y buvant tour-à-tour, vouloit arracher le feeptre des mains du poffeffeur légitime. Et de quelles vertus peut-on cfpércr de fentir les effets lbus des règnes établis par la fraude, le parjure, la violence 6c le meurtre ? La fauffeté 6c le crime peuvent conduire au com-, mandement \ mais il faut de la vertu pour régner. Les tyrans n'ont ni vertus, ni amis -, ceux qui les entourent ne font que des flatteurs intéreffés, des amis perfides , 6c par-conféqueut les plus dangereux ennemis. Voila pourquoi fans doute les Princes Ruftes les moins cruels reffcmbloient encore au tigre qui écorchc en léchant. Des règnes injuftes 6c fanguinaircs ne peuvent qu'aliéner les coeurs : on fe foutient par la crainte tant qu'on montre du courage ; mais quand on s'eft établi par la violence, ÔC qu'enfuite on ne prend pas même la réfolutïdSfcdc faire face à l'orage, alors le mépris fc joint à la haine, 6c il n'eft pas difficile aux ambitieux de donner atteinte a une autorité qui s'avilit elle-même. Un Gouvernement dur ÔC lâche à la fois, achève de rendre odieufe la poftérité de ces prétendus maîtres ; Ôc au lieu de réparer les malheurs publics, on ne fait que les accroître. Le Lcétcur a frémi avec nous à la vue des troubles te des défordres qui ont agité le Tronc de Kiof te de Volodimir jufqu'à cette époque. Ces calamités dévoient avoir lieu fous des Princes ennemis qui avoient des Etats particuliers, indépendans les uns des autres, avec des intérêts oppofés. Travaillée des convulfions de la difeorde , chaque Principauté, ufant fes propres reflbrts pour fe rendre plus puiffante, devoit tomber dans la langueur &c Pépuifement. Ces effets néecifaires tomboient fous les yeux ; &; cependant depuis le règne de Sviatoflaf I, depuis 973, juf-qu'en 1237, époque de la mort de George II, chaque Prince veut jouer un rôle au-delfus de fes forces. Kiof te Volodimir font les deux centres où aboutiffent les voeux te les efforts de tous les ambitieux, te ces centres orageux en font les écueils. Qui ne croiroit que le Diadème Ruffe étoit un bandeau fatal qui aveugloit, te qui défignoit à la fois les victimes que l'ambition devoit frapper ? Lorfqu'un Prince monte fur le Tronc par la violence, le même moyen l'en précipite tôt ou tard : le précipice eft toujours voifin du lieu où la perfidie nous place, te la perte des Etats fuit de près le fuccès qui a couronné le crime. Le peuple qui croyoit n'avoir rien a perdre en perdant fes tyrans , les laiflbit s'entre-detruire : cette indifférence te cette haine des fujets font les deux ennemis les plus redoutables qu'un Souverain ait a combattre. Ceux de Ruflic ne voyoient dans leurs premiers vaflaux que des'êtres abjects, deftinés a être les inftrumcns actifs &: paftifs de leur injufticc, comme les victimes de leurs pallions. Courbés fous le joug, te la face centre terre, ces vaffaux ne connoiflbient que l'avarice, la férocité te la crainte, trois extrêmes toujours réunis dans l'ame des efelaves. Réfumons ce tableau : le partage des Principautés de Ruffie devoit être la fourec des divifions éternelles que nous avons vu régner jufqifici entre les frères, les oncles te les ncvcu^^Par fa Sss ij 5oS HISTOIRE DE RUSSIE, nature, l'Autorité fuprêmc cft indivifiblc, Ôc le partage fe trouve par-tout où il y a deux ou pluficurs Maîtres. Il faut que les uns tombent, ou que l'Etat pctuTe : il n'y a pas de milieu. Dans cet état des chofes, on cabale, on trahit y l'autorité fouvent ufurpee, toujours conteftéc , eft fouvent anéantie , Se alors la licence règne avec l'anarchie. Des tyrans ibiblcs unifient leurs intérêts Se leur haîuc pour partager une domination qu'ils dévouent a la vengeance *, de là, l'opprcflïon des fujets que l'on dépouille par droit de conquête. L'oppreftion excite les fureurs d'une populace qui combat en défordre, Se qui n'épargne rien. En vain voudroit-on la détruire ; c'eft la tête de l'hydre : de là, enfin, le pillage des villes Se des campagnes, la défolation de la chofe publique, la captivité ou le fupplice des principaux rebelles, Se tous les malheurs réunis. C'eft ainfi que le defpotifme met de la pouftlèrc en oeuvre Se de l'œuvre en pouflière. Sa règle eft le caprice du moment ou l'intérêt de fes pallions ; il crée arbitrairement le jufte Se fin juftc, il empire le mal Se corrompt le bien. C'eft dans cette fituatiou déplorable, que la Ruftie qui afpiroit à tout fubjuguer, va voir en un jour renverfer fes murailles, Se établir dans fon fein des vainqueurs implacables, remplacés par des exadeurs fubaltcrncs, plus inexorables encore que leurs Chefs. La ruine devient entière dès qu'on déchoit infenfîblcmcnt j une corruption lente prive des reffourecs néceflàircs pour en fortir j un bandeau de jour en jour plus épais, empêche de voir l'abyme où Ton va tomber. On verra dans le Volume fuivant l'hiftoire exacte des Tatars ; comment ils Surprennent la Ruftie Ôc montent fur le Trône de fes Souverains, qui ne cefteront pas même de fc déchirer entre eux, lorfque les vainqueurs les auront, pour ainfi dire, réduits à la condition des Hilotes, en armant leurs vices contre eux-mêmes. 11 faut en conclure avec le célèbre Auteur de l'Hiftoire Piùhfçphiquç & Politique, que le defpotifme s'élève avec des foldats fc fc diflbut par eux : dans fa naiflance, c'eft un lion qui cache fes griffes pour les laifter croître : dans fa force, c'eft un frénétique qui déchire fon corps avec fes bras : dans fa vieillcffc, c'eft Saturne qui, après avoir dévoré fes enfans, fc voit honteufement mutilé par £1 propre race. Ce ne font point ici les lieux communs d'un déclamateur, ni les fpéculations d'un Philofophc féparé des affaires, fc qui ne connoît pas les hommes ; ce font les réfultats de l'expérience des fièclcs, des réflexions puifées dans la nature des Gouvernemcns, fc les principes de la fcicncc propre à bien gouverner. Tous les Etats du monde ne deviennent foiblcs, chaneelans, méprifablcs, méprifés fc fournis, que parce qu'ils n'ont plus de vertu. La politique des Nations attcndra-t-clle de nouvelles révolutions dans les Etats , de nouvelles difgraces, de nouvelles décadences , pour fe convaincre que la sûreté fc le bonheur des fociétés veut un autre fondement que des paflions in juftes , aveugles, inconftantes fc capricieufes ï Les paftions, toujours ennemies les unes des autres, font dans un état perpétuel de guerre j ce font des furies qui portent la défolation d'un hémif-phère a l'autre, fc la politique s'égare quand elle fe proftituc à leur fervice : elle doit rendre a la raifon toute fa dignité fc tous fes droits, parce que la raifon doit être médiatrice, arbitre fc juge entre les caprices, l'emportement fc f injufticc des paftions. Mais en aft:ermiilant l'empire de la raifon , la politique doit, pour ainfi dire, donner des ailes aux vertus : c'eft là le fcul objet que doivent fc propofer les Légifiatcurs , les Loix, les Magiftrats. Les mœurs doivent fervir de bafe à la loi ; fms leur fecours le Légiflatcur n'élevera jamais qu'un édifice chancelant fc prêt à s'écrouler : ce n'eft que par l'exercice des vertus domeftiques, -qu'un peuple fe prépare à la pratique des vertus politiques ; fc ce font les moeurs domeftiques qui décident à la fin des moeurs fI» Défiez - vous de vos paftions, elles vous flattent pour vous » tromper : elles vous promettent le bonheur ; mais fi vous prêtes » l'oreille a leurs menfonges, elles deviendront vos bourreaux, » elles vous conduiront à la fervitude : un tyran domeftique , ou o un vainqueur étranger, fervira dinftrumcnt à votre punition «. Fin du premier Volume de VHiftoire Aneienne. ______................■........ i i mi............----T ^^^^^ -sÇm • — ■ De l'Imprimerie de CLOUSIER, rue de Sorbonne. AVIS AUX RELIEURS. On placera la Carte de la Domination des Slaves de Novogorod entre les pages 88 &: 89. La Carte de la Domination des RulTcs de Kiof fera placée après la page 92. Le Portrait de Rourik I, entre les pages 92 tk 93. Celui d'Olcg,,eritre les pages 101 6c 103. Celui d'Igor I, après la page 116. Celui d'Olga , entre les pages 118 5c" 129. Celui de Sviatoflaf I, entre les pages 134 & 13y. Celui de Ja/opolkl, après la page 146. Celui de \^olodimir I, après la page 152. L'idole de, Svétovide , entre les pages 208 tk 209. L'idole du San-Pan, entre les pages 214 6c 21 y. Le Pontife Grec célébrant la Liturgie, entre les pages 130 6c 231. L'Archevêque Ruffe en habit de cérémonie, entre les pages 242 6c / Un autre Prélat' Ruffe en habit ordinaire, entre les pages 262 tk 263. Le Portrait de Sviatopolk I, entre les pages 318 tk 319. CeUii de Jaroflaf I, après la page 332. Celui d'Itjaflafl, après la page 380. Celui de Vfévolod I Jaroflavitz, après la page 398. Celui de Sviatopolk II Jaroflavitz, entre les pages 408 tk409. Celui de Volodimir II Vfévolodovitz Monomaque, après la page 418. Celui de Meftiflaf, après la page 426. Celui de Jaropolk II Volodimirovitz, entre les pages 432 de 435, Le Portrait de Viatcheflaf Volodimirovitz, entre les pages 444 Celui de Vf^olod II Olgovitz, entre les pages 446 Ôc 447. Celui d Igor II Olgovitz , entre les pages 45^4 ôc 4^. Celui d'ïfiaflaf II Mcftilavitz, entre les pages 4J6 ôc 457. Celui de George Volodimirovitz Dolgorouki, entre les pages 464 & 465. Celui d'André I Jouriévitz Bogolioubski, entre les pages 468 ôc 469. Celui de Vfévolod III Georgiévitz, entre les pages 478 ôc 479. Celui de George II Vfévolodovitz, après la page 480. Celui de Conftantin Vfévolodovitz, entre les pages 486 ôc 487. à