Filozofski vestnik | Volume XXXII | Number 2 | 2011 | 153-185 Bruno Besana* La forme d'un sujet a venir Introduction Les pages qui suivent ont pour but d'offrir une premiere presentation, quelque peu schematique, d'une possible lecture formelle du concept de sujet, en se servant de certaines formulations positives et negatives qu'Alain Badiou et Gilles Deleuze en ont donne. Du point de vue negatif, l'article reprend l'idee d'une separation radicale du concept de sujet de tout objet specifique, et en particulier de l'idee d'« humanite » ; du point de vue positif, l'article se focalise sur les elements qui, chez les deux auteurs, permettent une definition du sujet indepen-dante de la presence d'un type d'objet donne. En somme, il s'agit ici de reperer le concept de sujet a travers une procedure de separation : comme le remarquait d'ailleurs Althusser, la philosophie peut produire un objet conceptuel d'ana-lyse, disponible pour la science, en s'attaquant avant tout a l'identification ideo-logique de ce dernier avec un etant donne, ou avec une situation specifique. En particulier, Althusser remarquait comment, afin de comprendre les mecanismes des processus ou une nouveaute radicale est produite, il est necessaire de sepa-rer nettement ces derniers de l'idee (au sens de l'eidolon, l'image) d'homme, il est necessaire de defaire l'identification imaginaire entre humanite et production du changement. Sans rentrer ici dans une analyse du theme de l'anti-huma-nisme chez Althusser1, ni aborder sa categorie de « science » et son refus de la categorie de « sujet », on se limitera ici a adopter la prospective methodologique 153 selon laquelle un concept (ici, le concept de sujet) devient disponible pour la pensee seulement dans la mesure ou il est soumis a une procedure de separation une procedure qui defait l'identification que le sens commun opere entre le concept et une classe donnee d'objets (ici, l'humanite). 1 On verra en particulier Louis Althusser, « La querelle de l'humanisme » et « Notes sur la philosophie », contenus dans Louis Althusser, Ecrits philosophiques et politiques, Tome II, Stock/ Imec - Le livre de poche, Paris 1995. * Institute for Cultural Inquiry, Berlin 154 Pour saisir I'origine du probleme de cette separation chez Gilles Deleuze et Alain Badiou, il faut revenir a l'analyse foucaldienne consistant a observer comment les sciences de l'homme, en faisant progressivement du sujet humain (avec ses forces constitutives, a savoir le travail, le langage et la vie) un objet d'analyse, en determinent la disparition en tant que sujet. Revenons donc brievement sur cette analyse. Au centre de la lecture que Foucault offre de ce probleme dans Les Mots et les Choses, se trouve l'analyse du surgissement de l'homme en tant que figure nouvelle, resultat d'un ensemble de forces constitutives (travail, langage, vie), dont la relation change drastiquement dans le passage qui va du « monde avant le XVlle siecle » a « l'age classique ». Dans le premier, comme le synthe-tise Gilles Deleuze, « les forces dans l'homme » (notamment pour Foucault le travail, le langage et la vie) « entrent en rapport avec des forces d'elevation a l'infini2 », elles restent ouvertes dans un « depli », s'articulant dans une infinie circulation de resonances et d'analogies, dont l'unification a lieu en derniere instance en Dieu. Au contraire, dans la seconde periode, ces memes forces trou-vent leur point d'unification dans l'homme comme figure autonome : la finitude de l'homme y devient « un fait acquis3 ». L'individualite de l'homme apparait alors quand un ensemble de forces, se liberant de leur unification structurelle 2 Gilles Deleuze, Foucault, Minuit, Paris 1986, p. 132. 3 Celle-ci est la these centrale de la deuxieme partie de Les mots et les choses. Voir en particu-lier Michel Foucault, Les mots et les choses, Gallimard, Paris 1966, pp. 262 suiv. Pour Foucault, l'homme advient comme figure autonome, quand dans le champs des forces constituees par le langage, un passage a lieu d'un regime generalise des similitudes et des resonances - dans lequel l'homme n'est qu'un fragment d'un Cosmos dont l'organisation reflete le grand dessein divin - a un regime de la representation dans lequel le plan divin de la creation est repense en fonction de la separation des especes, selon laquelle des caracteres specifiques et determines sont attribues a chaque classe d'etants: Dans ce passage qui va d'un « jeu de similitudes (qui) etait autrefois infini » a un monde dans lequel « une enumeration complete (est) possible, soit sous la forme d'un recensement exhaustif [_] soit sous la forme d'une mise en categorie » (ibid., p. 69), l'homme est enfin saisi comme un objet d'analyse specifique, bien individualise et identifiable. Ainsi trouve comme un objet specifique, l'homme apparait neanmoins progressivement comme une figure subjective, qui rentre en conflit avec la place qu'il occupe en tant qu'objet. Et cela, car le caractere specifique de l'homme est qu'il « ne se loge pas dans la nature par l'intermediaire de (sa) nature regionale, limitee et specifique qui lui est accordee par droit de naissance comme a tous les etres. Si la nature humaine s'enchevetre a la nature, c'est par les mecanismes du savoir et leur fonctionnement » (ibid., p. 321). Le savoir est la specificite regionale a travers laquelle l'homme entre en relation avec les objets qui occupent les autres regions : et le savoir n'est pas seulement un trait positif qui caracterise ce type specifique d'etant qu'est l'homme, mais est aussi surtout ce qui le caracterise comme cet etant qui serait capable de surmonter la nature limitee de ses limitations positionnelles. en Dieu, convergent a former cette figure nouvelle, qui des lors apparait - tout en etant articulee par ces forces - comme une figure contenue et unifiee en el-le-meme, et occupant la place bien definie et autonome d'une espece. Mais en meme temps, l'homme apparait aussi comme irreductible a cette place : il apparait en effet comme ce mouvement par lequel une nouvelle figure vient a vivre, produit des transformations (du travail) et des discours. L'homme apparait en transformant la situation ou son existence en tant que figure autonome etait impossible, il apparait en somme non pas comme un objet defini par une place, mais comme le sujet ou point-pivot d'un processus de transformation. En ap-paraissant donc a travers la transformation active du jeu de ces forces qui le composent, un tel « sujet humain » - comme le souligne Deleuze - est tout de suite divise : d'un cote il se presente comme le centre d'une activite autonome, comme le « sujet de » deliberations et actions, comme le maitre du langage, l'or-ganisateur du travail et le manipulateur de la vie ; et de l'autre cote il apparait en meme temps comme « sujet a » « ces forces obscures de la finitude (qui) ne sont pas d'abord humaines4 ». Le sujet humain est ainsi expose a une contradiction mortelle, entre son statut de sujet et son statut d'objet assujetti a ces forces qui le definissent et le depassent en meme temps : et c'est cette contradiction qui, dans la celebre analyse qui cloture Les mots et les choses5, produit la dissolution de la figure du sujet-humain. Le point suggere par Deleuze est donc qu'a la fin de Les mots et les choses, ce qui disparait, ce n'est pas tellement l'homme, mais I'identification de l'homme et du sujet : l'homme disparait en tant que sujet, car il devient un objet stable, identifiable a travers l'analyse de ses forces constitu-tives (et donc analyse par les sciences de l'homme)6. Ce qui disparait n'est donc pas l'homme, qui est au contraire desormais parfaitement identifie, mais le pro-cessus de transformation entre un regime d'identification et un autre, processus qui etait vehicule par la figure determinee de l'homme. Le sujet parait donc etre en quelque sorte equivalent a la transformation entre un mode d'identification et un autre : ce qui veut dire qu'il n'est ni identique 4 Gilles Deleuze, Foucault, p. 94. 5 Michel Foucault, Les mots et les choses, p. 398. 6 Le meme nffiud peut etre repere en ce qui concerne les « sciences de l'homme » : des qu'il est pose en tant qu'objet d'analyse, l'homme peut etre analyse comme resultat stable d'une serie de forces, mais par une telle approche, ce qui se perd est exactement le mouvement de transformation par lequel les forces qui le composent se sont rendues independantes de leur unification en dieu, et ont converge dans la position autonome de l'homme. 155 156 a la figure - par exemple I'homme - ou ce processus se fait, ni identique au seul processus de transformation (qui est anonyme). Deleuze, dans son livre sur Foucault, propose alors de lire le sujet comme le processus « impersonnel » -mais toujours identifie de maniere provisoire a une figure donnee - qui a pro-duit l'identification de la figure de l'homme et qui, une fois identifie avec cette figure, ne peut que se soustraire au regard qui essaye d'etablir cette coincidence comme une necessite. En ce sens Deleuze remarque que le meme processus qui porte a la figure autonome de l'homme finit par s'ouvrir a nouveau a une figure ä venir, a « un troisieme tirage (dans lequel) les forces de l'homme entreront en rapport avec d'autres forces, de maniere a composer encore autre chose, qui ne sera plus ni Dieu ni l'homme7 ». Le but de Deleuze est alors ici de suggerer que le sujet n'est identifiable ni avec un processus de transformation, ni avec la forme presente d'une figure, d'un objet determine (l'homme), mais plutot avec une « figure qui vient » : une figure dont l'identite ne peut pas etre parfaitement reperee au present, mais qui s'annonce en agissant dans le present, ou elle interrompt l'identification stricte du sujet avec une figure determinee - a savoir l'homme. C'est en partant de ces considerations qu'il est possible de lire le sujet comme ce dont la permanence est possible, pour autant qu'il fuit les modes d'indenti-fication que lui-meme produit. Plus precisement, a travers les travaux de Gilles Deleuze et d'Alain Badiou, le sujet peut etre pense selon trois caracteres, qui ne sont pas lies ä telle ou telle autre classe contingente d'objets : le sujet est pense en premier lieu comme une fracture interne dans l'identite d'un objet donne ; deuxiemement comme une serie d'operations qui elargissent cette fracture mais surtout lui donnent une forme, la constituant comme une nouvelle figure ; et en-fin comme ce qui fait signe vers l'egale capacite de chacun (ou de chaque chose) de produire de telles operations. Alain Badiou affirme clairement une telle distinction entre le sujet et une classe determinee d'objets, en declarant que « le point de depart absolu est qu'une theorie du sujet ne saurait pas etre la theorie d'un objet8 ». En ce sens, il pre-sente une serie de definitions negatives du sujet. En premier lieu, contre tout possible reductionnisme biologique ou sociologique, « un sujet n'est pas une 7 Gilles Deleuze, Foucault, p. 94. 8 Alain Badiou, Logiques des mondes, Seuil, Paris 2006, p. 59. substance9 » : il n'est ni un animal humain, ni un element d'un Etat ou d'une communaute, un « sujet a un pouvoir ». Inidentifiable avec une res extensa, le sujet n'est non plus une res cogitans, le cogito etant pour Badiou - plutot que l'adjectif qualifiant la substance que l'on appelle sujet - une fracture imperson-nelle qui intervient dans la consistance d'une forme d'organisation du present (de maniere analogue a la verite lacanienne, qui fait trou dans l'edifice du sa-voir). Mais s'il n'est pas un type specifique de substance, « un sujet» n'est pas non plus, soutient Badiou, « l'organisation d'un sens de l'experience. Il n'est pas une fonction transcendantale10 » : en effet - comme d'ailleurs pour Deleuze11 -un sujet transcendantal n'est que l'elevation au role d'a-priori universellement valides de nos modes courants, mais contingents, de relation avec le monde ; il est en somme une generalisation des proprietes relationnelles de l'animal hu-main. Le sujet n'est donc ni identifiable avec l'homme, ni necessairement active par un ensemble d'experiences perceptives organisees par les operations de la conscience : la perception ne definit pas le sujet, mais seulement un mode possible de relation d'un objet avec un autre, et la perception consciente n'est qu'un caractere positif de l'animal humain, qui en tant que tel ne nous dit rien sur ce qu'est un sujet12. Egalement, meme si l'on pense, en suivant le premier Husserl, le sujet comme unification interne d'un ensemble de vecus, ceci ne definit pas le sujet, mais plutot la genese des processus conscients de l'animal humain. Le sujet n'est ni necessairement active par un ensemble d'experiences perceptives, ni identifiable avec l'homme, ni avec les operations de la conscience. Le sujet comme exces sous condition En excluant ainsi toute identification materielle, Badiou pointe a penser le sujet en termes exclusivement formels, le point de depart a cela etant que « c'est 9 Alain Badiou, « D'un sujet enfin sans objet », dans Cahiers Confrontation, N. 10 - Apres le sujet, qui vient ?, Aubier, Paris 1989, p. 15. Cet article correspond a la meditation 35 de L'etre et I'evenement. On suit ici le premier, car certains arguments y sont formulas d'une maniere plus concise et efficace. 10 Ibid. 11 Voir Gilles Deleuze, Logique du sens, Minuit, Paris 1969, 14eme et 15eme series. 12 Si l'apparition d'un sujet est donc liee - comme l'on verra bientot - a l'apparition d'un moment d'interruption dans une situation, alors la conscience peut avoir une fonction subjective, seulement si elle a une relation avec une telle interruption. C'est en ce sens que « pour moi, la conscience est au mieux un lointain effet des agencements reels et de leur cesure evenemen-tielle » (Alain Badiou, Logiques des mondes, p. 185). 157 a Lacan que nous devons [^j le frayage d'une theorie formelle du sujet, dont l'assise soit materialiste13 ». Ce que Badiou repere chez Lacan c'est l'identifica-tion du sujet avec la constante inscription - sous forme d'un symptome - d'un element excessif et vide (a savoir, le desir) qui d'un seul geste excede, fracture et lie ensemble les topiques du symbolique, de l'imaginaire et du reel. En genera-lisant une telle logique, Badiou definit le sujet comme « le statut local (d'une) procedure, une configuration excedentaire de la situation14 » dans laquelle il apparait. Plus precisement, pour Badiou, « tout sujet » est en exces sur la situation ou il apparait en tant qu'il « est une exception forcee, qui vient en second lieu15 ». L'hypothese de Badiou est que si un sujet est en meme temps sous condition d'une situation materielle, et en exces sur celle-ci, c'est qu'il depend de la seule chose qui n'existe en celle-ci que sous la forme d'une fracture radicale - a savoir, un evenement. Un sujet est alors defini comme une serie d'actions qui de-plient progressivement dans une situation les consequences d'un evenement. Plus precisement, ce qui a lieu dans un evenement est la declaration de l'appari-tion d'une verite qui vient interrompre le mode suppose « naturel » selon lequel les elements de la situation sont connus, classifies et representes. Une verite qui se manifeste de maniere evenementielle, comme interruption de la consistance organisationnelle d'une situation - nous rappelle Badiou en suivant Lacan -« n'est pas une qualification de la connaissance » mais « un trou dans le savoir16 »: elle n'a aucun contenu specifique, mais se presente simplement comme une separation. Ceci est par exemple le cas de la declaration d'egalite : l'egalite ne peut pas etre demontree a l'interieur d'une situation - situation qui se fonde au contraire sur une logique selon laquelle ses objet sont penses, representes et organises en leur attribuant des places inegales ; bien au contraire, l'egalite apparait comme vide de tout « sens ». Elle ne peut apparaitre qu'en interrompant -158 par exemple en recourant a la violence revolutionnaire - la pretendue evidence selon laquelle une certaine inegalite - un certain mode de representation des elements de la situation, qui le distribue en leur accordant des roles, des places et des statuts inegaux - serait naturelle. Et Alain Badiou d'ajouter: « la dessus 13 Alain Badiou, Logiques des mondes, p. 56. 14 Alain Badiou, « D'un sujet enfin sans objet », p. 16. 15 Alain Badiou, Theorie du sujet, Seuil, Paris 1982, p. 106, voir plus en general ibid., pp. 102-115. 16 Alain Badiou, « D'un sujet enfin sans objet », p. 14. Lacan est paradigmatique. Le sujet est convoque comme effet-de-bord, ou fragment delimitant, d'une telle trouee17 ». En termes plus generaux, une verite expose donc la contingence du mode par lequel tout element d'une situation est classifie et represente selon des carac-teres positifs. En meme temps - si l'on suit l'ontologie du multiple qui git au fondement de l'emprise conceptuelle de Badiou - une verite expose que tout terme singulier, congu au niveau ontologique comme un pur multiple, depourvu de tout fondement premier, elementaire, et donc se divisant infiniment, a pour « essence de se multiplier de fagon immanente18 », et donc d'etre toujours en exces par rapport a la maniere par laquelle il est represente en tant qu'element inegalement localise et classifie dans la situation selon ses caracteres specifi-ques19. Une verite est donc l'exposition de deux choses : premierement, le fait que la loi d'une situation - la maniere par laquelle ses elements sont structures, representes, hierarchises - n'est pas une realite necessaire et encore moins naturelle, mais une construction contingente ; et deuxiemement que tout element est egalement constitue par un exces infini par rapport a son mode present d'identification20. En rapport a cela, le sujet est une sequence d'actes qui, en partant d'un evenement, construisent la manifestation et l'organisation d'un tel exces de tout element (exces par rapport a soi-meme et par rapport a la position inegale par laquelle il est identifie dans la situation). En ce sens, un sujet est sous tous egards ce que Badiou appelle une « singula-rite ». Comme Peter Hallward le synthetise, une singularite est un terme qui « est presente dans la situation mais comme une anomalie fondamentale, comme •7 Ibid. 18 Alain Badiou, L'etre et I'evenement, Seuil, Paris 1988, p. 43. 19 Pour Badiou un element qui n'excede en rien le mode par lequel il est classifie, organise, represente, n'est pas simplement un element contenu dans une serie de sous-ensembles emboi-tes qui en definissent la place, mais est lui-meme un sous-ensemble ayant soi-meme comme seul element. Ceci definit pour Badiou la normalite (ou la normalisation) : quand chaque element est presente et aussi represente comme un sous-ensemble, rien dans la situation ne peut plus etre considere comme etant en exces sur les modes par lesquelles chaque chose dans la situation regoit une place stable et hierarchiquement organisee. Badiou appelle au contraire singularite tout element qui soit present sans etre completement represente, sans etre a son tour un sous-ensemble. 20 L'egalite - qui est pour Badiou exemple archetypique de verite - est donc avant tout l'exces egal de tout element sur le mode par lequel il est inegalement represente dans une situation. 159 l6o quelque chose ou quelqu'un etrangement hors place, comme une violation de I'ordre que les choses seraient censees avoir21 ». Presentee dans une situation, dans laquelle elle apparait, une telle singularite n'y est neanmoins pas repre-sentable comme « un objet » de celle-ci, etant donne qu'elle n'a aucun contenu ou caractere positif specifique selon lequel elle pourrait etre classifiee ou representee (localisee par un sous-ensemble precis, inclus dans d'autres sous-ensembles, et qui aurait seulement elle pour element). Une singularite apparait en somme comme une unite, elle est donc « presentee » ; mais en meme temps, etant donne que de telles singularites n'ont rien par quoi etre representees, il s'en suit que le sous-ensemble de la situation qui les contient apparait comme vide22. Cela est par exemple le cas des immigres irreguliers politiquement actifs : en tant que « immigres irreguliers » ils peuvent bien sur etre representes comme sous-ensemble de la situation (ils peuvent etre encadres par des lois, mis au doit par l'opinion publique, poursuivis activement par la politique), mais leur activite politique n'a pas moyen d'etre representee (ils n'ont pas de papiers pour voter, les partis politiques ne les acceptent pas parmi leurs adherents). Le sous-ensemble qui les presente apparait alors comme vide de tout contenu ; et il est exactement une telle inconsistance qui, pour Badiou, se manifeste comme un point subjectif : son caractere specifiquement subjectif etant celui d'etre active-ment « en exces sur la loi23 » de la situation, et de devoiler ainsi la contingence des lois par lesquelles chaque element de la situation est represente comme un sous-ensemble, comme une identite objective qui peut etre nommee dans la situation en fonction de ses caracteristiques positives et de ses fonctions. (En ce cas, les immigres politiquement actifs devoilent la contingence de l'identifica-tion de la politique avec le systeme partitique de representation.) De son cote Gilles Deleuze - qui est souvent decrit comme le fossoyeur de l'idee de sujet - a bien souligne l'importance de ces points dans lesquels quelque chose d'excessif est en meme temps devoile et deplie. Le point genetique de cette idee peut etre repere dans l'un de ses premiers textes, dans lequel il demande : « pour decouvrir l'essence » de quelque chose, au lieu de la question « qu'est ce 21 Peter Hallward, Badiou - A Subject to Truth, University of Minnesota Press, Minneapolis -London 2003, p. 99. Notre traduction. 22 Egalement, du point de vue de la representation, on peut aussi penser la singularite comme un sous-ensemble vide, comme un terme dont « les composantes [_] ne peuvent pas etre di-rectement confirmees ou classifiees » par la loi de la situation (Ibid., p. 100). 23 Alain Badiou, Saint Paul, PUF, Paris 1997, p. 82. que ? », « il se peut que des questions du type : qui ? combien ? comment ? ou ? quand ? soient meilleures24 ». Un tel deplacement de question suggere que ce qui definit « l'essence » n'est pas un « quelque chose », une unite supposee, do-tee d'une identite definie, et fournissant un support (une substance) pour une serie de predicats et de transformations. Pour Deleuze, des questions telles que « comment ? ou ? quand ? » ne definissent pas des predicats qui se disent acci-dentellement d'une essence, mais au contraire introduisent au compte de l'es-sence ce que la question de l'identite d'un objet (qu'est ce que x ?) ne peut pas prendre en compte : elles y introduisent notamment l'idee de relation, et plus precisement de relation entre forces (comment ? combien ?). Ce qui revient a dire qu'un objet resulte defini essentiellement dans sa singularite par ce qui, en en determinant les transformations, depasse ou excede son identite presente avec soi-meme. En meme temps pour Deleuze - si l'on suit la maniere par laquelle il aborde dans les memes annees cette question, et notamment dans Difference et repetition - il est aussi insuffisant de reduire l'essence de quelque chose a une logique interne, unifiee, qui articulerait la succession de ses transformations. En refusant - avec la simplicite drastique des gestes philosophiques classiques de refondation - tant l'essentialisme quant la primaute hegelienne de la transformation sur la substance, Deleuze part de l'idee que ce qui arrive a quelque chose ne doit plus etre mis au compte de ce qui est externe ou accidentel25. Conformement a cela, au fil des ffiuvres suivantes, Deleuze insistera sur l'im-portance strategique que jouent pour la pensee ces objets dans lesquels les forces par lesquels ils sont constitues et transformes deviennent directement perceptibles. C'est le cas, dans Cinema, de ces images, appelees « images-cris-tal » qui laissent apparaitre « un peu de temps a l'etat pur26 » : la particularite de ces objets (parmi les exemples, nous trouvons dans L'image temps certaines sequences cinematographiques, ou encore certains usages de miroirs ou de de- 24 Gilles Deleuze, « La methode de dramatisation » (1967), dans Gilles Deleuze, L'lle deserte, Minuit, Paris 2002, p. 131. 25 L'idee de l'essentialite des attributs « accidentels » dans la definition de l'essence d'un etant singulier est ancree par Gilles Deleuze dans la lecture de la logique stoicienne des categories. On verra a ce propos Gilles Deleuze, Logique du sens, deuxieme serie, et aussi Victor Goldschmidt, Le systeme stoicien et l'idee du temps, Vrin, Paris 1953, pp. 13-25. 26 Gilles Deleuze, Cinema 2, L'image-temps, Minuit, Paris 1985, p. 110, voir plus en general cha-pitres 4 et 5, passim. 161 162 guisements27) est que, au lieu d'apparaitre comme des unites localisees dans l'espace, dans le temps et par un systeme de classification, elles se manifestent plutot comme des tensions singulieres entre une forme presente et une serie de strates, de diverses sequences de faits, dont l'objet est une condensation, et sur lesquelles l'objet est un point perspectif. Le cristal est d'un cote identique a ces forces : il est ces forces, il n'existe pas independamment d'elles. Et de l'autre il differe constamment d'elles, parce que leur action est constamment en exces par rapport a sa forme actuelle, et parce que sa forme actuelle les excede28. Un tel objet apparait alors comme le conflit entre une forme presente - localisee dans l'espace, le temps et descriptible selon la logique de la situation dans la-quelle elle occupe une fonction donnee - et un ensemble de forces diverses, une serie d'accidents contingents qui ne peuvent pas etre ramenes a une logique commune, et dont elle est la condensation. Ainsi exposant le conflit entre ces deux aspects, cet objet excede la possibilite de le classifier selon un genre, une classe ou une espece d'objets, et apparait donc strictement comme une singu-larite. En tant que tel, il n'apparait pas comme une chose qui, par sa densite, occupe une place, un temps et une fonction definis, mais plutot comme une fracture, comme un point de transparence dans lequel les forces et les accidents qui le constituent deviennent perceptibles - comme le suggere la metaphore du cristal par ses proprietes optiques. Un objet normal est alors celui qui est pourvu d'une identite, c'est-a-dire celui qui est identique a la place et a la fonction determinees par le fait d'etre un specimen d'une categorie donnee d'objets : d'un tel objet on dira qu'il est determine specifiquement, mais qu'il n'est pas defini singulierement (de maniere analogue pour Badiou, dans un objet normal il n'y a aucun ecart entre presentation et representation : il est non seulement element d'une situation, mais il est aussi un sous-ensemble de la situation, contenant soi-meme comme seul element. Autrement dit, en tant qu'element il n'excede en rien la maniere par laquelle il peut etre specifiquement analyse). Ä l'oppose de cela, une singularite 27 Ibid., pp. 94-99. Ces exemples, comme Ranciere l'a note, sont peu et assez decevants. Voir Jacques Ranciere, La fable cinematographique, Seuil, Paris 2001, p. 158. Sur l'emploi des exemples voir ibid., pp. 151 suiv.. Ces exemples fournissent avant tout un paradigme ou une hyperbole d'un aspect que l'on retrouve finalement dans n'importe quel objet. 28 Ces forces sont ainsi d'un seul coup des elements essentiels et des accidents irreductibles a une structure causale. C'est pour cette raison que la notion d'« essentialite de l'accident » (ou d'« evenement qui ne laisse plus de place a l'accident ») joue un role si important chez Deleuze. Voir Gilles Deleuze, Logique du sens, p. 179. se definit essentiellement comme un element qui exprime un conflit entre sa forme presente, objectuelle, specifique, et une serie d'accidents - ces derniers n'etant donc en rien inessentiels (de fagon analogue, chez Badiou, une singula-rite, comme l'on a vu, expose un conflit entre la presentation d'un element, et la representation de cet element dans un sous-ensemble lui assignant une place specifique suivant la logique organisationnelle de la situation). La singularite d'un objet est alors determinee par sa capacite d'exposer ses transformations -y compris celles qui sont couramment nommees « accidentelles » - comme etant des elements qui le definissent essentiellement. L'objet en question neanmoins n'en resulte pas plus precisement identifie : en effet, si au niveau specifique un objet est identique aux caracteres de l'espece a laquelle il appartient, au niveau singulier il n'est pas defini par des categories « plus specifiques », mais plutot par le conflit meme entre son identite specifique et les modes singuliers de sa transformation. En outre, pour Deleuze, une singularite n'est pas seulement definie par un contraste entre sa forme presente et un ensemble de forces, mais aussi par un processus de desidentification - ce que Deleuze met par exemple en evidence dans son analyse des portraits et des triptyques de Bacon. Deleuze souligne comment la forme actuelle des corps portraitures est presentee par Bacon comme le resultat d'un processus de defiguration, par lequel deviennent visibles les forces dont la forme actuelle est le resultat. En particulier il remarque l'usage que Bacon fait de « diagrammes » qui redoublent et accompagnent les formes : ces diagrammes exposent les forces qui d'un cote convergent dans le point « pers-pectif » que la forme actuelle a sur elles, et qui de l'autre hantent, derangent et defigurent constamment l'equilibre present de la forme. Une veritable « fonc-tion soustractive » du diagramme expose la singularite de l'etant non seulement comme une tension, mais comme un constant se-soustraire a la fixite de son identite presente29. Par l'exposition d'une telle procedure soustractive, la chose singuliere est alors identifiee comme la forme presente d'un processus qui tend a fracturer l'identification d'une chose avec sa place, et donc aussi a interroger la logique qui produit une telle procedure d'identification. 163 29 Gilles Deleuze, Logique de la sensation, La difference, Paris 1984. On verra en particulier les chapitres 8, 10 et 12. 164 Ä partir de cela, Deleuze porte son attention sur ces objets dans lesquels les cri-teres de desidentification par rapport a leur identite « objective » (d'objet) sont plus evidents. C'est a partir de ces objets qu'il faut lire le traitement que l'idee de sujet subit dans son travail. Il est en effet bien connu que Deleuze fait du concept de sujet une cible polemique : mais, a bien y regarder, la veritable cible polemique n'est pas tellement le concept de sujet, mais plutot l'identification du sujet avec une fonction fixe, objectifiee, telle par exemple le sujet considere en tant que centre original d'aperception consciente d'ou une relation noetique avec le monde devient possible. Ce qui est pris comme cible polemique est en somme la reduction du sujet a l'identite reflexive, fermee, du « moi-je ». C'est en ce sens qu'il faut lire un celebre passage d'un de ses derniers articles, dans lequel le sujet (le sujet dans le sens banal de « ce-que-je-suis-deja », le sujet em-pirique comme centre conscient de perception) est insere dans une liste d'objets singuliers qui realisent une procedure de desidentification : « on s'interroge sur ce qui fait l'individualite d'un evenement : une vie, une saison, un vent, une bataille, cinq heures du soir On peut appeler hecceite ou ecceite ces individuations qui ne constituent plus des personnes ou des mois. Et la question nait de savoir si nous ne sommes pas de telles hecceites plutot que des moi30 ». Dans ce passage l'hecceite est definie comme « l'individualite d'un evenement », comme ce qui peut etre congu et nomme comme « une chose » ou « une indivi-dualite », mais qui en meme temps est aussi un changement ou transformation (une bataille, un certain temps). Et en effet, le terme « hecceite » se divise im-mediatement selon deux lignes de sens : d'un cote il est un « heac », une multi-plicite d'elements disperses (le soldats d'une bataille, les differents faits qui ont lieu a cinq heures du soir), mais de l'autre il est le « ecce ! », la manifestation evenementielle de ces differents elements en tant que synthetises dans l'appa-raitre d'un acte de transformation (la bataille, la difference entre cinq heures et une minute auparavant). L'hecceite est donc la manifestation, comme forme d'une individualite, de l'evenement d'une fracture ou d'une contradiction : la fracture entre un ensemble d'elements et forces heterogenes, et la synthese qui les exprime dans un acte de transformation. Ainsi insere parmi les elements qui forment la liste de telles individualites evenementielles, le sujet apparait comme ce qui va au dela, ou plutot fele, la relation reflexive moi=je. « Je » est un sujet non parce qu'il serait un objet specifiquement caracterise par une capacite 30 Gilles Deleuze, « Reponse a une question sur le sujet » (1988), dans Gilles Deleuze, Deux regimes de fous, Minuit, Paris 2003, pp. 327-328. reflexive et une activite noetique, mais parce qu'il rompt cette identification, pour autant que son individualite est definie par une serie d'evenements qui ne peuvent pas etre pris en compte sous la definition d'une telle identite. Ainsi felee, identifiee par une non identite - par une contradiction entre deux poles qui en determine le mode evenementiel d'apparition - l'hecceite a un mode particulier de presence, d'etre-au-present. Et en effet, « hecceite » est le terme que Deleuze emploie pour repondre a la question « apres le sujet, qui vient», originairement posee par les editeurs de la monographie dont est extraite la citation precedente31. Ce « venir apres » signifie bien sur la necessite de depasser le terme « sujet », qui - identifie avec un centre originaire de reflexivite cense regler des activites noetiques - serait desormais devenu rien de plus qu'un objet spe-cifique identifiable par des proprietes determinees : en ce sens la substitution du terme « sujet » par le terme « hecceite » souligne la necessite de restituer le sujet a sa capacite de se depasser, en defaisant son identification actuelle avec une forme ou un objet donne. Mais si l'hecceite est donc bien, pour Deleuze, ce qui « vient apres » le sujet, il faut en meme temps considerer, comme l'ecrit Jacques Ranciere dans son texte pour le meme journal, que la reponse a la question « qui vient apres le sujet » est inevitablement que « le sujet, est precisement ce qui vient apres32 » - deja inclus, comme il l'est d'ailleurs dans le « qui » de la question meme. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la substitution du sujet que Deleuze opere avec une pleiade d'autres termes (non seulement haecceite, mais aussi superjet ou surpli33) : ces termes identifient une certaine non-iden-tite - aussi bien terminologique - du sujet avec soi-meme, le sujet etant ainsi chaque fois identifie avec ce qui vient a sa place pour defaire son identification presente avec un objet (aujourd'hui, l'homme comme individu supportant la re-flexivite qui regle les activites noetiques). Exactement en ce sens, « surpli » est le terme auquel Deleuze a recours pour decrire le fameux « troisieme tirage » qui 165 viendrait defaire le « pli » ou l'homme-sujet se referme une fois libere du depli de ses forces s'unifiant en Dieu. Le sujet, nous l'avions vu au debut, ne s'identifie 31 L'article parut une premiere fois dans Topoi no. 7, Who Comes after the Subject?, Dordrecht -Boston, D. Reidel Publishing Company, septembre 1988, et fut ensuite traduit en frangais dans Cahiers Confrontation, no. 20 Apres le sujet, qui vient?, Aubier, Paris 1989. 32 Jacques Ranciere, « Apres Quoi », dans Cahiers Confrontation, n. 20 Apres le sujet, qui vient?, Aubier, Paris 1989, p. 194. On remarquera bien sur que le sujet est ici identifie a un « ce », et non pas a la position anthropologique d'un « celui » ou « celle ». 33 Voir Gilles Deleuze, Foucault, p. 140, et Gilles Deleuze et Felix Guattari, Qu'est ce que la philosophie, Minuit, Paris 1991, p. 198. 166 en effet pas avec une de ces figures (depli, pli, surpli) mais avec la fonction que la figure « a venir » opere au present en defaisant la relation speculaire, identitaire, entre une figure et un objet donne : en ce sens le sujet s'identifie avec le surpli en tant que ce qui, tout en n'existant pas encore (il est une figure « a venir) defait au present l'identification du sujet et de l'homme. Le sujet est ainsi ce qui se consti-tue en apparaissant dans le present comme une figure « qui vient », et qui habite le present comme un trou ou une inconsistance. Le texte de Deleuze sur l'reuvre theatrale de Carmelo Bene va dans cette direction. Deleuze y remarque comment, dans ses reecritures des ffiuvres de Shakespeare, Bene ampute d'abord le texte de certains de ses elements, produit une strategie de minorisation de la langue qui parvient a « un minimum de constan-te et d'homogeneite structurale34 », et porte les personnages a une condition de blocage, ou ils sont progressivement depossedes de leur maitrise, reduits a un etat d'aphasie et d'incapacite a gerer leur relation avec l'espace35. Une telle procedure de defiguration qui agit sur plusieurs niveaux vise a « la constitution du personnage36 », a la constitution d'un nouveau caractere produit en erodant la consistance de la situation et en se soustrayant a la fixite d'une identite donnee, assuree a sa place et capable de maitriser son environnement. Ce qui en resulte est un veritable sujet, une figure presque completement desidentifiee de tout objet, une figure qui prend forme dans la situation a travers rien d'autre qu'une serie d'actes qui ruinent ses criteres d'identification. Irreductible a « l'homme » ce nouveau caractere subjectif ne parvient jamais a une forme complete, mais est present dans le present comme annonce d'une subjectivite nouvelle, a-venir, un veritable « peuple qui manque37 ». Le sujet comme consistance d'une interruption Le sujet s'articule donc sous condition d'une inconsistance, d'une interruption ou fracture dans les criteres qui en permettent l'identification. Mais, en seconde instance - on vient de le voir avec l'exemple de Carmelo Bene - le sujet apparait 34 Gilles Deleuze, « Un manifeste de moins », dans Gilles Deleuze et Carmelo Bene, Superpositions, Minuit, Paris 1979, p. 100. 35 Voir ibid., pp. 103-110, pour l'aphasie et les travaux de limitation du langage, et pp. 115-119 pour les modes de limitation de la capacite d'agir des personnages. 36 Ibid., p. 91. 37 Gilles Deleuze, « Un manifeste de moins », p. 126. comme la constitution progressive de la consistance de cette fracture - ou plutot de ce processus de desidentification : le sujet apparait en somme comme l'in-dividualite d'un evenement, comme la figure (certes, toujours a venir ou man-quant a sa place) de ce meme processus de desidentification. D'une maniere analogue pour Badiou, comme Alberto Toscano l'a remarque, si certes l'action subjective « est co-extensive d'une pratique de separation38 », en meme temps le « sujet » n'est pas seulement le nom d'une interruption evanescente, mais au contraire « vient nommer la capacite organisee de ce "manque-a-etre", de se tourner contre la structure, de forcer la representation afin qu'elle inclue son reel39 ». Le sujet n'est en somme pas simplement une interruption inconsistante, mais est aussi la maniere par laquelle cette interruption s'incorpore progressive-ment dans une situation, dans un present. C'est a travers le concept d'image que Deleuze a analyse l'idee du sujet comme constitution d'une consistance ou incorporation a partir d'un moment d'inter-ruption. En ouverture de L'image mouvement, en partant du refus de l'image comme medium correlationnel, comme projection mentale du monde dans le sujet qui lui fait face, Deleuze en vient a soutenir que les images sont les choses elles-memes40 ». Ainsi congue, comme Anne Suavagnargues l'explique bien -l'image « n'est pas une representation de la conscience, ni un representant de la chose. Elle est prise au sens bergsonien comme une "apparition", un systeme d'actions et reactions au niveau de la matiere elle-meme41 ». L'image est donc immediatement double. D'abord, dans sa forme la plus generale, elle est une « image perception ». Non pas « pergue » mais « perception », l'image est une synthese d'une multiplicite de forces et de relations qui agissent l'une sur l'autre, et qui viennent ainsi former une chose sur laquelle elles continuent incessam-ment d'agir, en en determinant la transformation : l'image, la chose actuelle, est la perception perspective sur ces memes forces dont elle est la synthese. 38 Alberto Toscano, « Communism as separation », dans Peter Hallward (ed.), Think Again, Continuum, London/New York 2004, p. 141. 39 Ibid., p. 141. 40 Encore plus, Deleuze en parvient a une equivalence complete des deux : une image est de-finie comme « l'ensemble de ce qui apparait » (Gilles Deleuze, L'image mouvement, Minuit, Paris 1983, p. 88), et de l'autre chaque mouvement-matiere est affecte du nom d'image (ibid., pp. 83 suiv.), au point qu'il en dit « toutes les choses, c'est-a-dire toutes les images », cf. Gilles Deleuze, Pourparlers, p. 62. 41 Anne Sauvagnargues, « De la capture de forces a l'image », dans Revue d'esthetique, no. 45, Place editeur, Paris 2004, p. 61. 167 168 Deuxiemement, une telle image est une variation constante : une chose-image, en synthetisant sans cesse un ensemble de forces dont les relations sont changeantes, est une variation continue entre un certain etat ou moment de synthese et le suivant. Ainsi constituee comme variation, l'image perception est bien une force qui, agissant dans le present, apparait a autre chose : elle apparait comme effet reactif sur ce meme monde de forces dont elle est la contraction. L'image donc, loin d'etre la representation d'un objet pour un sujet, est plutot une chose, divisee en deux poles : une perception-synthese qui change constamment, et un « perceptible », c'est-a-dire l'inscription de ce meme changement comme reaction sur ce dont elle est la synthese ou perception. Mais si une chose est d'un cote une contraction et une perception, et de l'autre une reaction et une expression, il n'y a pas une relation mecanique entre ces deux moments : « il y a un ecart entre l'action subie par ces images et la reaction executee42 ». On est ici a un tournant fondamental : pour Deleuze chaque objet, comme il est l'expression d'un ensemble de forces, est deja une difference au moins minimale entre une forme actuelle, presente, et l'ensemble des forces virtuelles dont il est la contraction et sur lesquelles il est un point de vue. En effet, s'il etait tout simplement une expression actuelle d'un ensemble de forces, un objet finirait par n'etre qu'une actualisation evanescente, immediatement defi-gure par ces memes forces qui le constituent et qui - comme elles sont dans une relation constamment changeante - s'exprimeraient immediatement apres com-me quelque chose d'autre. Certes un objet est le resultat expressif d'un ensemble de forces, mais en meme temps c'est seulement en tenant ces memes forces a distance qu'il peut avoir une duree, qu'il peut exister, qu'il peut reussir a etre plus que leur simple point d'expression evanescente. Toute chose, en d'autres termes, en tant qu'image, est deja une difference ou plutot une felure : la difference ou felure entre un ensemble de forces contractees, et l'expression de la variation entre differents moments de cette contraction. Le fait important est que l'extension et la nature d'une telle felure sont loin d'etre depourvues d'influence, et sont meme ce qui permet d'evaluer proprement ce qu'est un sujet. En ce sens, Deleuze pose que moins une action subie est immediatement ex-primee et convertie en reaction, plus les forces que l'en subit dans cette action 42 Gilles Deleuze, « Trois questions sur six fois deux », dans Gilles Deleuze, Pourparlers, Mi-nuit, Paris 1990, p. 62. peuvent etre tenues a distance, et plus une selection de celles-ci devient pos-sible43. En effet « c'est cet ecart », pose entre un ensemble d'actions subies, et une expression reactive, « qui donne (aux images) le pouvoir de stocker d'autres images44 ». L'introduction d'une fracture entre action et reaction donne a l'ima-ge la possibilite de suspendre l'immediatete de l'expression reactive, et d'elargir la perception des forces qui agissent sur elle45. Par cela, l'objet acquiert la capa-cite de selectionner, de stocker, et de former ainsi une capacite de reaction plus etendue, un spectre plus vaste de reactions possibles. Pour Deleuze, c'est cela le veritable moment d'introduction d'un supplement proprement subjectif. Nous en arrivons ici au point de distinction et d'indiscernabilite du sujet et de l'objet. Le sujet est donne par (est le « prendre forme de ») une serie d'operations qui produisent une fracture dans l'identite d'une chose avec elle-meme. Mais paradoxalement, c'est exactement ce supplement subjectif, ce plus-un vide, qui permet a tout objet d'exister, d'avoir une extension temporelle. Encore plus, l'extension d'un tel supplement non seulement unifie, mais singularise l'objet : l'extension d'une telle fracture constitue en effet ce qui differencie un objet/su-jet d'un autre qui reagit aux memes forces. Autrement dit, si tout objet est au moins d'une maniere minimale subjectif (le supplement vide subjectif etant ce qui permet a tout objet d'etre un objet, de ne pas etre un point evanescent de l'expression immediate d'un ensemble de forces), l'extension de cette felure de-terminera sa singularite, sa difference individuelle avec lui-meme (avec, c'est-a-dire, les forces qu'il est), et en meme temps determinera combien il est subjectif, c'est-a-dire combien il differe d'une classe d'objets reconnaissables selon des criteres positifs specifiques. Dans cet espace, une fois les forces mises a distance et selectionnees, ces meme forces « me tendent leur face utilisable, en meme temps que ma reaction retar-dee, devenue action, apprend a les utiliser46 ». C'est ici que le sujet se constitue. Cette felure, nous dit Deleuze, constitue une incurvation de l'univers : l'univers, les forces qui affectent une image, sont ici tenues a distance, et en meme temps, dans cette felure qui les tient a distance, elles sont incurvees dans un point pers- 43 Voir Gilles Deleuze, L'image mouvement, pp. 90 et suiv. 44 Gilles Deleuze, « Trois questions sur six fois deux », p. 42. 45 Ceci constitue le premier « caractere subjectif » de l'image : la perception comme selection. Voir Gilles Deleuze, L'image mouvement, pp. 90-94. 46 Gilles Deleuze, L'image mouvement, p. 95. 169 170 pectif, dans un « dedans ». Une telle operation de creation de la consistance (un « dedans ») d'une fracture (la distance entre une perception et une reaction) est exactement ce qui constitue le plus central « aspect materiel de la subjecti-vite »47. Comme il l'explique dans Le pli, le sujet - loin d'etre « donne au preala-ble » et oppose aux Gegenstände - « sera plutot ce qui vient au point de vue, ou plutot ce qui demeure au point de vue48 » : le sujet est constitue comme capacite de durer ou de resister dans la fracture, dans le point meme de convergence d'un ensemble de forces qui le constituent en tant qu'objet. C'est par une telle acti-vite d'extension et de manipulation de cette fracture vide qu'il parvient a exister dans le temps, a devenir une presence qui dure, et, en meme temps, a se singu-lariser, a se soustraire a l'identite avec sa definition specifique, objectuelle. Soustrait ainsi aux forces qui le constituent, et assurant en meme temps - a partir de ce meme lieu vide qui en constitue le point de vue - l'unification de cel-les-ci dans l'unite presente d'un objet, le sujet est done identifie avec un perdurer dans (et de) ce point de soustraction. On peut alors compter deux mouvements par lesquels le sujet est constitue : d'un cote, la production d'une fracture, d'un point de soustraction qui est aussi point de mise en perspective ; et de l'autre la constitution d'une permanence ou consistance, par laquelle le vide ou distance qui separe perception et reaction et qui permet la constitution du point de vue vient progressivement prendre forme. Un tel sujet ne peut donc etre defini se-lon aucune propriete positive qui en permettrait la classification, en etant au contraire identifie par une structure de desidentification, par une serie d'actions par lesquelles la fracture entre les deux poles qui en constituent l'identite (la forme presente et les forces constitutives) est maintenue ouverte : raison pour laquelle l'on dira qu'un sujet ainsi constitue est deux fois lie au vide, comme supplement vide et comme pratique soustractive. Conformement a cela, Deleuze identifie le sujet avec une double strategie d'in-terruption et de connexion entre moments d'interruption. C'est dans ce sens que, par exemple, la fameuse analyse du role de James Stewart dans Fenetre sur cour montre comment un nouveau personnage subjectif - qui vient avec toute une 47 Ibid., pp. 94-95. Ceci est le deuxieme aspect, central, de la subjectivite : la possibilite de conversion de la reaction en action. Le troisieme aspect consiste en la generation d'une qualite nouvelle de l'image, une affection irreductible au compte analytique de l'ensemble des forces dont l'image est la synthese expressive. Voir ibid. pp. 96-97. 48 Gilles Deleuze, Le pli, Minuit, Paris 1988, p. 27. nouvelle dramaturgie narrative et visuelle - est developpe (litteralement) dans l'espace d'une fracture, d'une interruption qui a lieu dans la structure routiniere du present : la jambe fracturee de James Stewart est ce par quoi le personnage principal cesse d'etre un element logique et bien place d'une intrigue, d'une situation structuree par des actions solidement liees l'une a l'autre. Ä partir de son « impuissance motrice », « c'est toute l'image mouvement qui est remise en question, par la rupture des liens sensori-moteurs49 » - liens qui connectent objets, faits et action dans un ensemble bien structure. C'est en effet une telle « impuissance » qui, en fracturant l'ordre bien enchaine des faits, vient produire differents point de fracture dans le scenario - ce qui donne la possibilite de connecter ces differents points de fracture en faisant ainsi apparaitre la consis-tance d'une nouvelle figure subjective et d'une nouvelle dramaturgie50. Quoique dans des termes fort differents, pour Badiou aussi le sujet est identifie avec une incorporation, avec la constitution progressive de la « consistance » d'une interruption. Premierement, dans L'etre et l'evenement, le sujet est presente comme une serie d'actions qui incorporent dans la situation la fracture produite par l'evenement, et qui, plus specifiquement, y incorporent la verite exposee par ce dernier. Le sujet en ce sens « est defini conjointement par une situation [_] par l'evenement et par une regle de connexion qui permet d'evaluer la depen-dance d'un multiple existant quelconque au regard de l'evenement51 ». Ä travers cette these - qui constituera plus tard l'argument central de son livre sur Saint Paul - Badiou soutient fondamentalement ceci : premierement, que le sujet peut 49 Gilles Deleuze, L'image mouvement, p. 277. « L'impuissance » motrice du personnage est une formulation qui suggere bien l'idee d'une absence de liberte, de fracture dans l'horizon « normal » du sujet humain. Un nouveau personnage subjectif se constitue en somme ici par la suspension du caractere le plus communement accepte dans la definition du sujet, a savoir sa liberte - la liberte etant un terme non seulement absent du vocabulaire deleuzien, mais tres souvent pointe comme illusion metaphysique, ou du moins comme terme vague, imprecis, doxique. 50 On peut aussi penser ici a l'analyse que Deleuze conduit du travail de Carmelo Bene, dans laquelle il apparait qu'une nouvelle figure subjective est articulee d'un cote par des strategies soustractives d'interruption de l'ordinaire, d'amputation de mots et de parties fonctionnelles des corps, et par addition d'elements dysfonctionnels, et de l'autre par la connexion recipro-que entre ces differents elements d'interruption. Deleuze et Guattari conduisent egalement une analyse de la maniere dont une nouvelle figure subjective surgit, dans les lettres de Kafka, par l'articulation de la fracture ou de la non-coincidence entre sujet de l'enonce et sujet d'enoncia-tion (voir Gilles Deleuze et Felix Guattari, Kafka, Minuit, Paris 1975, pp. 53 suiv.). 51 Alain Badiou, L'etre et l'evenement, p. 259. 171 172 etre pense formeliement, mais non pas en abstrait, etant au contraire toujours enracine dans une situation particuliere ; deuxiemement, qu'il n'est pas un objet normal, defini specifiquement par la place et la fonction qu'il occupe dans la situation ; troisiemement, qu'il est defini comme une serie d'actions qui connec-tent « tout multiple quelconque » (c'est-a-dire tout element de la situation) avec l'evenement, en appliquant a la specificite de la situation la verite exposee par l'evenement, et en deconnectant par cela les elements des determinations spe-cifiques qu'ils ont en tant qu'objets de la situation. Tel est par exemple le cas du sujet qui se constitue par une serie structuree d'actions qui appliquent a des cas specifiques le fait qu'une revolution qui declare l'egalite radicale a eu lieu, et qui le fait en declarant que chaque element qu'il rencontre est egalement en exces par rapport au role specifique et inegal que la situation lui attribue. Par ce proces, chaque element se trouve deconnecte de la place et de la fonction par lesquelles il est organise, represente et hierarchise dans la situation : par rapport a l'evenement, en effet chaque element est considere sans egard a ses caracteres positifs, et a sa collocation inegale et specifique dans un sous-ensemble donne. Le sujet est ainsi identifie non pas avec une res, mais avec un proces. « Dans la guise de l'evenement » auquel il est suspendu « le sujet est subjectivation52 » : il est un processus dans lequel il constitue sa propre consistance au fur et a me-sure qu'il detache chaque element de la fonction et de la place qu'il occupe dans la situation, et au fur et a mesure qu'il organise des relations reciproques entre les differents termes ainsi deconnectes. Par cette double procedure « tout sujet est articulation d'une subjectivite et d'une consistance53 ». Un sujet produit donc une serie d'actes de deconnection; mais afin de donnir une consistance a l'ensamble de ces actes, il doit se constituer un corps organise, un corps pourvu d'organes, de parties efficaces, qui puissent operer dans telle ou telle autre situation donnee, y produire des deconnections et mettre en rapport les differents termes ainsi deconnectes. Si « le sujet est incorporation de l'evenement a la situation54 », son corps sera l'instrument ponctuel et necessaire d'une telle incorporation. Loin d'etre une chose parmi d'autres, un tel corps est 52 Alain Badiou, Saint Paul, p. 85. 53 Ibid., p. 96. 54 Alain Badiou, « D'un sujet enfin sans objet », p. 17. « ce type tres singulier d'objet apte a servir de support au formalisme subjectif, et donc a constituer, dans un mode, l'agent d'une verite possible55 ». Le sujet est donc d'un cote un formalisme, et de l'autre cote un corps : il est un formalisme, car il n'est pas une entite originaire, mais une procedure de desi-dentification, de de-specification - une procedure de singularisation produite par l'apparition d'un exces de quelque chose par rapport aux criteres qui l'iden-tifient specifiquement ; et il est un corps car un tel exces n'existe que pour autant qu'il se donne une forme consistante, qui devient progressivement presente dans le present, contre le present. Le sujet comme universalisation Le premier trait formel du sujet est donc l'exposition d'une fracture dans laquel-le devient perceptible l'exces propre de n'importe quelle chose par rapport a des criteres specifiques d'identification ; le deuxieme trait formel est la constitution d'une sequence d'actions qui donnent consistance a une telle interruption. Le troisieme trait formel est qu'un corps subjectif ainsi constitue tend non seu-lement a se stabiliser dans une forme presente, mais aussi a universaliser l'ex-position d'une telle fracture. Deleuze souligne a plusieurs reprises la capacite de propagation des moments d'interruption a partir desquels ce que l'on peut appeler un « corps subjectif » vient se former. Cela est notamment le cas de la ritournelle56, ou de son analyse du « I would prefer not to » bartlebien. Auant 55 Alain Badiou, Logiques des mondes, p. 473. Ce theme est traite en particulier dans Logiques des mondes. On remarquera que, en evidente polemique avec Gilles Deleuze, le sujet est doue d'un « corps avec organes ». Un organe est structure selon deux criteres : sa subordination ideale a la trace d'un evenement, et son « efficacite », qui est toujours prouve « localement, point par point » (ibid., p. 492). Il n'y a donc pas de moyen de savoir en avance combien d'or-ganes un sujet aura, etant donne que cela depend de sa capacite de faire face a differentes situations concretes, et de construire une continuite coherente d'actions. Je dois cette derniere remarque a Frank Ruda. 56 Voir Gilles Deleuze et Felix Guattari, Milleplateaux, Minuit, Paris 1980, ch. 11. La ritournelle est un moyen de creation d'une figure nouvelle a partir de la repetition d'une serie de moments d'interruption, de mise a distance. Le point de depart de l'analyse de la ritournelle est le cas du jeu du fort-da, dans lequel le processus de constitution d'une nouveaute est declenche par une action qui, en tant que telle, apparait comme quelque chose de completement dysfonctionnel, comme un moment d'interruption d'une bonne logique de manipulation des objets. Ä travers le jeu du fort-da - de maniere semblable a ce que l'on a vu dans le cas de l'image-sujet dans 173 174 a ce dernier cas, Deleuze observe comment la phrase de Bartleby apparait etre divisee en deux : d'un cote elle est une expression completive, qui ne peut pas se soutenir a elle seule, et demande a etre completee par une proposition su-bordonnee ; mais de l'autre, dans le texte de Melville, elle est utilisee sans que rien ne vienne la completer. Ainsi l'expression « l would prefer not to », meme depourvue de toute proposition subordonnee, est intelligible, mais - a cause de son manque d'objet - elle ne peut pas etre consideree simplement comme un cas extreme d'expression de refus, comme une forme radicale de negation : cette reponse a plutot pour effet de laisser son sens en suspens, et ainsi d'inter-rompre la division logique parmi reponses affirmatives, negatives et dubitatives. La phrase apparait alors comme un « nonsense », comme un exces qui vient interrompre le bon fonctionnement d'une structure logique qui organise diffe-rents types de propositions57. Elle apparait comme une singularite irreductible a la logique linguistique qui articule differentes dimensions de la proposition, elle apparait en somme comme une « proposition neutre » ou comme un « point neutre » dont un nouveau sens et une nouvelle position subjective peuvent etre produits58. Mais ce qui nous interesse surtout ici, c'est le fait que pour Deleuze l'expression de Melville fonctionne comme une « formule », pourvue d'une « capacite d'in-fecter» : Bartleby « ajoute lui-meme : "mais je ne suis pas un cas particulier", "je n'ai rien de particulier", "l am not particular", pour indiquer que toute autre chose qu'on pourrait lui proposer serait encore une particularite tombant a son L'image mouvement - une triple logique de selection des inputs, de mise a distance des inputs et de creation d'une nouvelle affection est produite. Mais en ce cas, plus specifiquement, la consistance de cette logique est donnee par la repetition d'un geste d'interruption introduit dans une situation de manipulation des objets. 57 En ce sens la lecture fournie par Deleuze est tres eloignee de celle d'Agamben : la ou pour Deleuze la formule est un acte qui interrompt la distribution et la difference du positif, du negatif et du dubitatif, pour Agamben elle est plutot une pure potentialite, une potentialite qui, etant completement negative, etant une « potentialite de ne pas », reste toujours en exces sur toute actualisation. Dans les deux cas neanmoins les deux auteurs identifient cette phrase comme le point genetique d'un exces proprement subjectif. Voir Giorgio Agamben, Bartleby, ou de la contingence, Circe, Paris 1995, passim. Voir aussi Giorgio Agamben, « Bartleby », dans Giorgio Agamben, La communaute qui vient, Seuil, Paris 1990, pp. 39-43. 58 Pour une analyse plus detaillee du sens comme exces qui fracture l'unite structurale des differents elements de la phrase on verra en particulier Gilles Deleuze, Logique du sens, cha-pitres 3, 5 et 8. tour sous le coup de la grande formule indeterminee59 » : la suspension du sens -la suspension d'effets calculables produits par des phrases comprehensibles -affecte d'abord un ensemble de plus en plus vaste de phrases possibles qui lui sont adressees, et, a travers cela, affecte toute la situation : une certaine hesitation, une certaine incapacite d'agir, s'empare en effet progressivement des autres personnages du compte60. Encore plus, Deleuze observe que ce dernier aspect traverse l'ensemble de l'ffiuvre de Melville, qui se constitue autour d'une serie de portraits d'inusuels « pionniers americains », une serie de portraits de personnages qui sont capable de se deconnecter de roles specifiques qu'ils sont censes occuper. Leur trait commun serait celui de « se liberer [_] de la fonction du pere61 », de se liberer des causes qui les determinent dans un role donne : Melville ne se servirait pas de ces personnages afin de raconter des individuali-tes rebelles ou fermees dans leur isolement, mais au contraire pour suggerer une « fonction d'universelle fraternite62 », qui produit la possibilite de « faire naitre le nouvel homme ou l'homme sans particularites constituant une societe de freres comme nouvelle universalite63 ». Ce que Deleuze suggere ici, c'est que la connexion parmi plusieurs de ces figures produit une nouvelle humanite, un « peuple qui vient », fondamentalement caracterise comme etant « sans parti-cularites » (sans specificites qui permettraient de le classifier dans une classe donnee d'objets) ; un peuple « neutre », mais en un sens actif, c'est-a-dire ca-racterise non seulement par la capacite de chacun a realiser une serie d'actes de separation, de desidentification, mais par une possibilite d'expansion infinie de ce processus : en effet une telle collectivite, est universellement extensible, car elle ne prevoit aucun contenu positif comme critere d'appartenance, mais seulement la capacite, propre a chacun, d'accomplir un acte de separation par rapport art aux propres criteres d'identification64. 59 Gilles Deleuze, « Bartleby, ou la formule », dans Critique et Clinique, Seuil, Paris 1993, p. 90. 60 On remarquera en outre bien sur que l'effet est proprement « departicularisant » : ce qui saute, ce sont les particularites specifiques qui permettent de classifier les different phrases en fonction des reponses possibles qu'elles peuvent obtenir. 61 Ibid., p. 108. 62 Ibid., p. 101. 63 Ibid., p. 108. 64 En ce point, un tel « universalisme vide » est tres proche de l'idee, avancee par Nancy ou Blanchot, de « communaute de ceux qui n'ont rien en commun », ou encore de l'idee d'Es-posito de « communaute nihiliste ». Pour ces trois auteurs en effet ce n'est que le « rien », l'absence de tout caractere positif, qui peut etre « mis en commun », et qui constitue le seul paradigme possible capable de defaire activement l'identification exclusive d'une communaute 175 176 Or, si ce troisieme caractere du sujet n'est que partiellement developpe par Gilles Deleuze, Alain Badiou en fait au contraire un theme central, qu'il developpe en particulier a travers l'idee de « procedure generique ». Par cette expression, Ba-diou entend mettre en evidence comment la procedure subjective - etant fondee sur des operations de disjonction qui ne demandent aucun contenu positif spe-cifique - peut etre repetee pour chaque element d'une situation, independam-ment des caracteres specifiques de ce dernier. Une procedure generique est ce par quoi le sujet demontre, a travers une serie d'actions, qu'« il n'y a pas d'eve-nement qui puisse etre l'evenement d'une particularite » et que « le seul correlat possible de l'evenement est l'universel65 ». Cela est possible car tout element d'une situation (ou du moins tout element qui vaut la peine d'etre analyse)66 est, du point de vue ontologique, une singularite : en effet chaque element est une pure multiplicite, et en tant que telle, elle est en exces par rapport au mode dans lequel, dans une situation, il est inegalement represente comme une unite douee de differentes fonction et place (comme appartenant a un different sous-ensemble). L'adresse universelle de la procedure generique - qui tend a la de-qualification de chaque element, a la deconnexion de son mode de representation - est donc possible car chaque element est ontologiquement deja en exces sur sa representation dans la situation : comme le souligne Badiou « la these avec tel ou tel autre caractere positif (origine, sang, culture, richesse, religion, etc.). Voir a ce propos Maurice Blanchot, La communaute inavouable, Minuit, Paris 1983 ; Jean-Luc Nancy, La communaute desoeuvree, Christian Bourgois, Paris 1983 ; Roberto Esposito, « Communaute et Nihilisme», dans Roberto Esposito, Communaute, Immunite, Biopolitique, Prairies ordinaires, Paris 2010. 65 Alain Badiou, Saint Paul, p. 80. Le texte est legerement modifie : Badiou se refere en effet ici a l'adresse universelle du christianisme et il parle donc non pas d'evenement, mais d'« un evenementiel ». 66 Meme si l'humanite n'est ni raison suffisante ni raison necessaire pour qu'un sujet puisse apparaitre, il en reste qu'il y a des situations, que Badiou appelle « naturelles », dans lesquelles l'apparition d'un sujet - et donc retrospectivement aussi l'apparition d'un evenement - est impossible, et ou il n'y a donc rien qu'il vaut la peine d'analyser. Les situation naturelles sont pour Badiou opposees aux situations historiques, dans lesquelles existe une partie specifi-que (ce qu'il appelle « site »), qui presente un certain degre d'inconsistance avec la logique representationnelle de la situation. Dans les situations historiques, si et quand un evenement a lieu, l'inconsistance exposee par l'evenement peut etre connectee avec l'inconsistance du site, ce qui declenche la procedure d'incorporation des consequences d'un evenement dans laquelle un sujet vient a apparaitre. Une situation naturelle, en d'autres termes, est une situation ou tous les elements sont normaux, dans laquelle il n'y a aucune singularite, et ou par consequent un evenement ne peut pas avoir lieu. Voir a ce propos Alain Badiou, L'etre et l'evenement, pp. 141-147 et p. 194. ontologique profonde est que l'universalisme suppose que l'on puisse penser le multiple comme exces sur soi67 ». Finalement la procedure consiste en l'ex-tension constante de l'exposition d'un tel exces de chaque element sur le mode par lequel il est expose comme une unite, representee comme un sous-ensemble specifique de la situation68 : l'universalite de la procedure et la singularite de chaque element se montrent donc comme deux aspects inseparables. Un sujet se realise donc comme singularite par le travail d'organisation d'une procedure generique, mais ceci se fait toujours en trouvant les moyens ade-quats (les organes) qui lui permettent d'exposer et de connecter les singularites de chaque element - des moyens qui changent donc a chaque fois en fonction des particularite de la situation ou le sujet agit. Par l'action du generique le sujet en un seul geste devient singulier, il acquiert une existence pleinement (meme organiquement) singuliere, et defait un nombre de plus en plus important de particularites. Son travail deconnectif, quoique chaque fois ancre dans une situation concrete, consiste en la deconnection d'un element par rapport au mode particulier de representation de cet element comme un sous-ensemble qui occupe une place determinee et accomplit une fonction donnee. Ainsi l'adresse universelle de l'action subjective est activee a travers une procedure generique, au fondement de laquelle se trouve le fait que les differences ne peu-vent etre ni ignorees, ni soutenues, mais doivent etre « traversees » : les « differences sont ce a quoi on adresse l'universalite et finalement (elles sont) ce qu'il fait traverser pour que l'universalite elle-meme s'edifie, ou pour que la genericite du vrai soit deployee de fagon immanente69 ». En relation a une telle fonction universelle, structuree comme une procedure generique, le sujet sera alors defini comme la « configuration locale d'une procedure generique dont une verite se soutient70 ». 67 Alain Badiou, Saint Paul, p. 82. 68 Un element est en effet normalise pour Badiou lorsqu'il est rendu completement identique aux criteres par lesquels il est « classifie » dans un sous-ensemble donne, qui n'inclut que ce seul element. La normalite (absence de toute singularite) est donc obtenue quand tout element est aussi un sous-ensemble. 69 Alain Badiou, Saint Paul, p. 105, voir plus en general tout le chapitre X. 70 Alain Badiou, L'etre et l'evenement, p. 429. Comme Žižek le remarque, ce troisieme aspect du sujet est immediatement connecte avec le premier : « l'identification d'une non-part » (l'identification du sujet comme singularite, irreductible a un objet identifie comme part spe-cifique d'une situation) « avec l'Universel » etablit « une sorte de court-circuit [_] le paradoxe d'un singulier-universel, d'un singulier qui apparait faisant office d'Universel ». Slavoj Žižek, 177 178 Eternite et inactualite Ä travers une telle adresse universelle, ce qui est constitue est un veritable contre-present, un present qui devient de plus en plus consistant dans et contre le present. Comme Deleuze le remarque, un sujet, ou une singularite individuelle, est en meme temps maximalement « present » et « inactuel71 » : le sujet, iden-tifie avec la constitution progressive d'une figure et d'un corps nouveaux a partir de la synthese de differentes operations de deconnexion, gagne une intensite maximale de presence (au point qu'il est decrit comme « l'individualite d'un evenement ») en defaisant progressivement les criteres par lesquels il est recon-nu comme un objet specifique - et ceci agissant non tellement contre le present, contre les modalites courantes d'organisation du present, mais plutot indepen-damment ou indifferemment de celles-ci. On pourra alors dire que la ou un objet est maximalement representable dans le present (il est pleinement identifie par des criteres nommables qui lui accordent une place et une fonction), mais est minimalement present (sa singularite est completement evaporee, etant donne qu'il est identique aux criteres qui l'identifient specifiquement), le sujet est au contraire ce qui est present comme soustraction a ces criteres. Present comme soustraction, le sujet est donc present comme une forme qui reste toujours a venir. Plus encore, un tel sujet est a-venir (ou l'etre-a-venir est une figure du present) dans le sens ou il vise a la constitution d'un espace generique ou inac-tuel. Comme on l'a vu dans le cas de la lecture que Deleuze offre du travail de Melville, ce dernier vise - par le reperage de differents personnages dont la presence se forme par soustraction aux lois qu'identifient quelqu'un en tant que present - a la constitution progressive d'un veritable « peuple qui manque ». La presence d'un tel manque a donc la dimension universelle d'un peuple, qui se constitue par une progressive action deconnective - et qui a une extension proprement infinie, car il ne se fonde sur rien d'autre que le vide meme de ces actions deconnectives. C'est une telle extension progressive d'un vide ou d'un « From Purification to Subtraction », dans Peter Hallward (ed.), Think Again, Continuum, London/New York 2004, p. 166. 71 Voir a ce propos Gilles Deleuze et Felix Guattari, Qu'est ce que la philosophie, p. 107. On re-marquera que dans ce passage ce qui est « inactuel » loin d'etre « absent », a au contraire une actualite maximale, quoique paradoxale : le texte insiste sur le fait que ce qui est « inactuel » est « present » en tant que « divise en deux », ou appartenant a une double temporalite, par laquelle il est en meme temps present, et present-comme-encore-a-venir. espace de deconnexion, de dequalification, qui vient progressivement former ce contre-present auquel Deleuze donne le nom d'inactualite. Pour Badiou, de fagon similaire, le propre du sujet consiste en l'interruption du present et en la « production d'un nouveau present72 ». Le sujet acquiert consis-tance, devient « present » - comme vu - a travers une procedure generique qui deploie l'adresse universelle d'une verite. Une telle verite a une temporalite spe-cifique : elle est eternelle, et son action est infinie. D'abord, dans son adresse universelle, elle demande un travail infini pour deconnecter chaque element du mode specifique par lequel il est represente. Et en meme temps elle est eter-nelle : l'egalite, par exemple, est vide, depourvue de tout contenu specifique, contingent ou determine, car elle n'est rien que l'infini et eternel resurgir de l'acte meme qui defait des inegalites specifiques et contingentes. En tant que vide elle n'a aucun contenu qui puisse etre efface ou modifie, et elle est donc eternelle. Le paradoxe est que seule une telle eternite « vide » peut produire un plein present, lorsque le present, en tant que tel, tend a se consumer. En effet une presence maximale - un changement radical - est produite seulement par l'inter-vention de l'eternite d'une verite, sous la forme d'une construction progressive des consequences qui en decoulent. Au contraire, sans l'intervention d'une telle fracture et de la procedure subjective qui suit, le present tend a se perdre dans une pure continuite amorphique : laisse a sa « normalite », a sa « naturalite », le present devient une sorte d'eternite « plate » ou « sans changement », dans laquelle chaque chose est finalement immobilisee a sa place, fixee dans une identite pure et immobile avec le sous-ensemble auquel elle appartient73. C'est donc par l'intervention d'un sujet qui declare une verite eternelle - porteuse d'une adresse universelle - que le present commence a changer en ouvrant une nouvelle sequence, qu'il se soustrait a un temps plat, indistinct, a une sorte d'eternite ou tout resterait a sa place. Ainsi, le present constitue par les objets et leurs relations tend a devenir un minimum de realite, une realite immobile ou derealisee, ou tout etant est identique a une classe, a une espece (Deleuze) ou a un sous-ensemble (Ba-diou), lorsque le sujet se constitue au contraire par l'extension et la solidi- 179 72 Voir Alain Badiou, Logiques des mondes, pp. 58-62. 73 Je dois cette remarque a Jelica Šumič-Riha, qui a presente cette idee dans un travail intitule « The 21st Century has yet not begun », Berlin, KW Institute for Contemporary Art, 16/11/2010. l8o fication d'un present dont la presence est maximale car fracturee, divisee -pour Badiou - entre present et eternite, ou - pour Deleuze - entre present et inactuel (un a-venir agissant dans-l'actuel comme un non-actuel). Conclusion : necessite et contingence Il y a donc une serie de conditions formelles par lesquelles un sujet et un nou-veau present peuvent apparaitre : a) un critere soustractif : une fracture qui expose l'exces d'un objet par rapport a son mode present d'identification, et qui montre en meme temps la contingence des criteres sur lesquels cette identification a lieu ; b) un critere synthetique : la stabilisation d'une telle fracture dans une nouvelle figure, qui reste neanmoins toujours « a venir », toujours fracturee dans son identite ; c) un critere d'expansion infinie : le fait qu'une telle consis-tance n'est possible qu'a travers la connexion avec d'autres points, dans lesquels des operations semblables ont lieu. Ceux-ci sont donc les criteres minimaux a travers lesquels on peut penser le sujet sans le reduire a un objet donne. Ceux-ci sont les criteres minimaux qui permettent de distinguer l'individualite specifi-que d'un objet, et la singularite d'un sujet. Deja chez Deleuze (une fois que l'on a mis en evidence que l'apparent refus de la categorie du sujet est plutot le refus du sujet comme categorie specifique d'ob-jets) on peut trouver une articulation assez etendue de ces trois criteres formels. Mais dans son ffiuvre, ces criteres se revelent etre en derniere instance appli-cables a n'importe quel etant : comme on l'a vu, pour Deleuze, chaque chose, afin de perdurer dans son existence, doit etre au moins minimalement subjective, doit pouvoir realiser au moins une desidentification minimale et des forces qu'elle exprime, et des criteres qui l'identifient. Le travail de Deleuze fournit certes un ensemble de criteres formels aptes a comprendre comment fonctionne un sujet, mais ne permet guere de comprendre les criteres qui differencient une chose (qui doit etre au moins minimalement subjective) d'un sujet pleinement forme (capable de produire une nouveaute, de produire un changement radical qui depasse ses seules limites et affecte l'ensemble d'une situation). Au contraire si l'on considere le travail d'Alain Badiou, ce probleme est resolu. Pour Badiou un sujet est seulement possible en relation a un evenement, dont il deplie les consequences ; et un evenement est une fracture unique, radicale et rare qui est reconnaissable car elle concerne et vise tous les elements d'une situa- tion. Mais avec Badiou un nouveau probleme surgit. Pour Badiou evenements et sujets sont rares, la plupart des situations n'etant point subjectives mais compo-sees seulement d'objets « normaux ». Badiou, afin d'expliquer une telle rarete, se base sur la distinction entre nature et histoire : il appelle « naturelles » toutes les situations qui sont completement « normales », c'est-a-dire ou tout ce qui est presente est aussi represente, et ou par consequent aucun element singulier n'apparait74 et aucune fracture n'est introduite dans la representation des elements, et il appelle historiques toutes les situations qui ne sont pas naturelles. Mais pour Badiou, la nature n'est pas simplement de facto normale, elle l'est aussi de jure. Autrement dit, elle est structurellement normale, et elle ne peut produire des singularites sous aucune condition : « le rester-la stable d'un multiple peut etre interieurement contredit par des singularites, que le multiple en question presente, mais ne represente pas. Pour penser pleinement la consis-tance stable d'un multiple naturel, il faut sans doute interdire ces singularites interieures75 ». Ainsi pour Badiou, l'apparition de singularites dans la nature est logiquement prohibee, elle est impossible. Le probleme est que la distinction entre de telles situations naturelles et ces situations ou un formalisme subjectif peut apparaitre est a son tour completement objectuelle : c'est la distinction en-tre le domaine historique de l'humain et le domaine de la « nature » (une nature entendue selon le sens commun de « ce-qui-n'est-pas-humain ») : en effet « par humanite », il declare, « j'entends ce qui fait support pour des procedures gene-riques, ou procedures de verite76 », c'est-a-dire pour des procedures subjectives. L'humanite devient ainsi le seul support du sujet, ce qui implique qu'il y a une part de la nature (l'homme) qui par nature echappe a la normalite de la nature, lorsque le reste de la nature n'y echappe pas. Bien sur Badiou n'entend guere etablir par la une equivalence complete entre « humanite » et sujet (la desidentification des deux etant d'ailleurs l'un des points de depart de son idee de sujet) : en ce sens il y a pour Badiou des hu-mains qui ne sont pas des sujets (celles et ceux qui se reduisent simplement au maintien de leur vie ou de leur mode de vie et a la manipulation du langage communicationnel) et des sujets qui ne sont pas des corps humains (non seu-lement un animal humain, mais aussi une ffiuvre d'art, un theoreme ou une 181 74 Voir notes 19 et 68. 75 Alain Badiou, L'etre et l'evenement, p. 146. 76 Alain Badiou, Conditions, Seuil, Paris 1992, p. 258. C'est Ozren Pupovac qui a porte mon attention sur ce passage. 182 action collective peuvent etre le support d'une procedure de verite). Mais l'hu-manite fonctionne ici neanmoins comme la condition de possibilite minimale, naturelle, pour que des singularites puissent avoir lieu : autrement dit, le sujet a lieu dans le champ de l'histoire humaine en tant que naturellement opposee a la nature. Pour Badiou « il est rationnel de penser l'a-normal, l'antinature, donc l'histoire, comme omnipresence de la singularite - tout comme nous avons pen-se la nature comme omnipresence de la normalite77 ». Mais qu'est-ce qu'une telle « rationalite » si non une observation empirique (« il y a des situations naturelles, completement normales, et il y a des situations subjectives, qui ont affaire a l'histoire humaine »), elevee au role de declaration de principe (« il est rationnel de penser qu'il y a des situations qui par principe sont interdites d'anormali-te ») ? La rationalite de la division entre nature et histoire est donc finalement a son tour naturalisee, et en derniere instance l'element subjectif y fait figure de rien de plus qu'un attribut positif et specifique de l'animal humain. Chez Deleuze la theorie du sujet reste incomplete, un principe subjectif circulant de maniere indistincte dans chaque phenomene naturel, sans que l'on puisse bien identifier un seuil effectif ou une nouveaute subjective apparait dans toute son etendue ; chez Badiou le sujet est soutenu par le corps humain, qui est cense etre cette part de nature qui, par nature, est soustraite a la nature et est capable de construire un sujet. Chez les deux auteurs, une sorte de quatrieme critere na-turaliste est ainsi ajoute, qui vient completer la theorie formelle du sujet, en sou-lignant ainsi que les trois premiers criteres seraient necessaires, mais non pas suffisants. Mais l'introduction d'un tel critere naturaliste va a l'encontre de l'idee meme d'une identification purement formelle du sujet, a l'encontre de l'idee de l'identification du sujet avec une procedure de desidentification - ce qui en premier lieu avait permis de separer sujet et objet de la maniere la plus radicale. L'humanite ne peut donc pas donc fonctionner comme quatrieme condition, comme remplissage d'une theorie formelle du sujet. Il est certes vrai qu'une lon-gue tradition identifie l'humanite non pas par des caracteres biologiques don-nes, mais plutot par une capacite vide d'adaptation ; et il est aussi vrai, que, plus radicalement - Lorenzo Chiesa et Aaron Schuster travaillent aujourd'hui dans cette direction - l'humanite peut etre identifiee non pas par une capacite de s'adapter a des conditions donnees, mais par la capacite de se soustraire a 77 Alain Badiou, L'etre et l'evenement, p. 194. des determinations78. Il en reste neanmoins que, dans les deux cas, un tel manque de determinations et une telle capacite de se soustraire aux determinations apparaissent comme des caracteres positifs, specifiques, definissant du point de vue biologique ou comportemental la classe d'animaux a faible specialisation que les humains forment. Si le sujet est donc a penser a travers une separation radicale avec la categorie de l'humain, c'est parce que le sujet est une procedure de desidentification, radi-calement disjointe de la finitude de n'importe quel objet - fut-ce un objet defini empiriquement par certaines capacites de desidentification. Une telle procedure, bien entendu, a toujours lieu dans le cadre contingent d'un objet donne, mais un tel objet reste toujours contingent, et nul objet specifique ne peut donc etre considere comme condition du sujet. Le sujet, en tant que procedure de separation qui tend a sa propre universalisation, est doublement detache de la finitude de l'objet contingent ou il a lieu : d'un cote cette procedure peut etre universelle-ment repliquee, et de l'autre, elle apparait comme etant toujours singuliere, et ne peut donc pas etre identifiee avec un caractere specifique d'une classe d'objets. L'humain au contraire - meme a le penser a travers l'idee d'indetermination et de soustraction - est toujours une categorie objectuelle specifique, doublement detachee de l'infinitude, et doublement vouee a une disparition : d'abord, car l'identification d'un sujet avec l'humain est en soi un protocole de disparition de la singularite radicale d'une procedure dans la specificite d'une classe d'ob-jets, et deuxiemement car l'humain, comme tout objet, est voue a la disparition. D'une maniere ou d'une autre, l'humanite subira une fin temporelle : elle fi-nira soit par ses propres moyens, soit par une catastrophe naturelle, soit, le cas echeant, par l'epuisement du soleil ou par le retrecissement de l'univers, comme Ray Brassier a souligne afin de mettre en evidence la necessite de separer le sujet de l'humain79. En somme, l'identification avec l'humanite ne peut pas constituer 183 un quatrieme critere necessaire d'identification du sujet, car une telle identifica- 78 On ne songera a cela seulement dans un sens biologique, mais aussi dans un sens politique, notamment a travers l'idee, tant marxiste que sartrienne, de soustraction par rapport a ces determinations par lesquelles l'alienation est produite. Comme Sartre le montre dans Critique de la raison dialectique, cela signifie en tout premier lieu soustraction par rapport a l'objecti-fication dans laquelle le besoin de l'autre individu me jette - et dans laquelle on se jette soi-meme par l'action meme d'objectification de l'autre - en face d'un besoin commun. On verra Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Gallimard, Paris 1960, pp. 358 suiv. 79 Voir Ray Brassier, « Solar Catastrophe », dans Philosophy Today, No. 47, DePaul University Press, Chicago 2003, pp. 421-430. tion produit le mouvement contraire a celui qui definit le sujet : elle re-identifie le sujet avec une espece, et ainsi elle le desingularise ; et elle rend impossible de le penser comme une procedure infinie, et ainsi le desuniversalise. Bien entendu le sujet peut fort bien passer a travers l'humain - et ceci de manie-re particuliere en fonction de l'indetermination qui le caracterise et en fonction de sa capacite soustractive. Mais une telle relation entre le sujet et l'humain -quoiqu'elle soit de duree exceptionnelle - reste toujours, sous le profil logique, une relation contingente. Si l'identification avec l'humain ne peut donc pas etre elevee au role de critere necessaire ou formel, il reste neanmoins vrai que les trois conditions que nous avons enoncees ne sont pas suffisantes. Il est donc necessaire de trouver une quatrieme condition, mais celle-ci doit etre directement deduite des trois premieres - ou, plus precisement, de leur insuffisance. Les trois premiers criteres formels forment une structure necessaire d'identification du sujet, mais ils ne sont pas suffisants a l'identifier. D'un cote une telle insuffi-sance ne peut pas etre depassee simplement en ajoutant l'humanite au titre de quatrieme condition necessaire, car cela signifierait « re-objectualiser » le sujet, en le mettant sous condition d'une espece ou classe d'objets. De l'autre cote, les trois premieres conditions sont certes necessaires, mais elles ne forment en rien un sujet metaphysique ou abstrait, qui simplement s'incarnerait a chaque fois dans telle ou telle autre situation concrete. Ce qu'il faut donc faire, c'est themati-ser l'insuffisance meme des trois premieres conditions, en relevant qu'elles sont toujours activees par des raisons strictement materielles et contingentes (dont on ne peut donc pas en prendre une et l'elever au role de cause necessaire). La quatrieme condition sera donc que les trois premiers criteres, formels et necessaires passent toujours par une contingence, qui est la condition suffisante de la realisation du sujet. Autrement dit, au lieu d'elever une contingence donnee 184 au role de necessite « naturelle », on doit declarer la necessite de completer les criteres d'identification du sujet, necessaires mais insuffisants, par un critere suffisant, mais toujours changeable et contingent. Je tiens cette contingence comme le symptome meme de l'excessivite du sujet, du fait que le sujet n'est pas une chose, mais plutot une action materielle. Si, aujourd'hui, il y a encore peut-etre une necessite d'affirmer la relation entre l'humain et le sujet, celle-ci n'est pas due a une hypothetique relation necessaire entre les deux, mais simplement au fait contingent que l'animal humain continue a etre un lieu pratique ou des raisons suffisantes d'apparition du sujet se forment. Mais une telle place de la praxis migre constamment vers d'autres supports : aujourd'hui un tel deplacement a lieu vers des «uvres d'art, des actions collectives ou des theoremes qui - comme Badiou l'a montre - peuvent etre consideres a tous les effets des sujets. Mais il n'y a aucune raison pour qu'une telle migration ou deplacement ne continue pas. Etant necessairement complemente par une condition pratique, le sujet change de support : par exem-ple a travers la decouverte de nouveaux supports physiques aux marges de l'humain, ou par la decouverte d'autres sequences subjectives dans d'autres regions de ce qui est. Ce qui compte, c'est d'un cote le travail theoretique d'identification des crite-res formels du sujet, et de l'autre cote le travail praxique d'identification des points les plus probables d'apparition de nouvelles figures subjectives dans un moment et un lieu determines. Mais cette derniere tache constitue un lieu vide que la philosophie peut nommer, mais ne peut pas reperer, et ou la question de la praxis se manifeste en toute sa force. Penser les conditions du sujet laisse donc necessairement la place a la praxis, a des actions contingentes de desiden-tification par lesquelles un sujet a venir realise le singulier, met l'universel en perspective et permet l'apparition du nouveau. 185