Martina Orožen Université de Ljubljana CDU 808.63-7:: 165.75 LE CONSONANTISME DE RAMOVŠ DANS L'OPTIQUE STRUCTURALISTE DE TESNIERE Vu mes connaissances limitées en français, j'ai choisi d'examiner l'une des contributions de Tesnière sur la langue Slovène, à savoir la critique faite à propos de l'ouvrage Konzonantizem II rédigé par Ramovš. La critique de Tesnière fut publiée dans les années 1930-31 à Prague dans la revue Slavia) J'ai choisi cette étude pour d'autres raisons encore: je suis en effet chargée des cours sur l'évolution du consonantisme Slovène depuis de nombreuses années à la chaire de slovène ici à Ljubljana; de plus, l'optique structuraliste de Tesnière sur ce sujet m'était jusqu'à présent inconnue. J'ai été étonnée de voir qu'il s'agissait là de sa deuxième intervention,2 et c'est justement cette contribution que je me propose d'examiner, publiée dans la revue slave Slavia à Prague, six ans après sa première intervention. On peut constater que Tesnière, dans sa critique, brève mais de grande importance, remet en question, avec beaucoup d'objectivité et de tact, l'approche méthodologique néogrammairienne de Ramovš, ou plus précisément encore son approche historique évolutive (phonétique et physiologique) du consonantisme Slovène. Ramovš ne complète son matériel historique, pourtant si exaustif, que très partiellement avec le matériel dialectal contemporain, ne s'aidant nullement de la géographie linguistique et des principes qu'elle énonce - celui de la synchronie et de la hiérarchie. Ces nouveaux principes n'apparaissent que très sporadiquement. Les faits contemporains ne lui servent en fait que de moyens pour expliquer et comprendre le 1 Fran Ramovš, Historična gramatika slovenskega jezika, II, Konzonantizem, Ljubljana, Učiteljska tiskarna, Znanstveno društvo za humanistične vede v Ljubljani, Dela, I, 1924; X+ 336 pp. V SLAVIA, Časopis pro slovanskou filologii IX, Praha 1930-31, pp. 353-358. Je voudrais déjà ici souligner la grande exactitude de Tesnière dans le domaine de la citation, reposant toujours sur des données bibliographiques, avec pour but principal l'information (usage bien établi dans la rubrique Chronique de la Revue des Etudes Slaves). C'est ainsi que, lors de la parution du premier ouvrage de Ramovš, sont révélées à la slavistique internationale les capacités scientifiques slovènes, méconnues jusqu'alors, ainsi que les premières associations scientifiques slovènes au sein d'un nouvel état - la Yougoslavie. 2 La première notice se rapportant à la parution du Konzonatizem de Ramovš apparaît déjà dans la Revue des Etudes Slaves en 1924 (Chronique, Slovène, p.312); l'année suivante (1925, pp.151-152), Tesnière y publie un bref rapport critique qu'il transformera et approfondira au cours des six années à suivre en une critique méthodologique de l'approche adoptée par Ramovš pour traiter du consonantisme Slovène. 165 côté historique. Ainsi, de l'abondance des faits historiques, admirablement interprétés du point de vue phonétique, Ramovš ne parvient pas à dresser une typologie systémique des caractéristiques propres au consonantisme Slovène, pouvant être d'un grand intérêt pour tout slavisant. Je cite "mais par contre, les faits ne ressortent pas. Ils sont noyés dans l'abondance de la documentation. Ce qu'il y a de proprement original dans la phonétique Slovène n'apparaît pas à première vue. Les faits saillants sont sur le même plan que les autres. Le lecteur n'aperçoit pas de perspectivité. Le système d'ensemble de la langue, qui devrait dominer le tout, n'apparaît qu'au prix de la lecture de tous les détails." Tesnière montre sur les exemples choisis par Ramovš qu'une telle approche oublie certaines possibilités qui permettraient une explication plus complète des constatations faites sur les caractéristiques de certaines consonnes, constatations identiques d'un point de vue typologique, les rendant de ce fait très intéressantes. Il cite un exemple extrêmement intéressant, celui des occlusives sonores à la finale se transformant en spirantes sourdes (phénomène courant dans la langue parlée en Haute-Carniole ou le b se transforme en f, le d en s, le g en h, comme dans bob devenant bôf, zîd devenant zîs, Bôg devenant Box), mentionnant également le cours de ces isoglosses qui s'étendent vers le nord-ouest, jusqu'à la région de Trenta. Je cite "C'était du même coup faire apparaître l'épicentre du phénomène, où par conséquent la spirantisation a dû commencer même pour les gutturales, et indiquer les autres phénomènes localisés dans la même région, dont il pourrait y avoir intérêt à le rapprocher pour en dégager une tendance commune plus générale." (on est en présence ici d'une approche typologique de la problématique liée à la langue Slovène, approche si caractéristique de Tesnière). Je cite "En serrant même les données géographiques de plus près, on constaterait que, pour le même phénomène, dans la même position, l'extension n'est pas toujours la même." Autre élément important que Tesnière critique et explique chez Ramovš: le fait d'avoir tout centré sur les faits historiques au détriment de la synchronie. Tesnière attire l'attention sur les résultats de la deuxième palatalisation en vieux slave (k devenant c, g devenant z, X devenant s - de type noga-nozë, rçka-rQcë) qui auraient été plus clairs si l'auteur avait entrepris l'analyse d'un point de vue synchronique, s'il avait étudié les faits d'une manière synchronique. "Or Ramovš opère souvent dans l'ordre inverse. Par exemple pour la palatalisation de type nozë, rçcë, il a étudié successivement les textes (p. 289), ensuite les dialectes (p. 921). L'ordre contraire aurait certainement permis de faire ressortir le phénomène avec plus de relief." Tesnière montre, à partir de ces exemples, qu'une autre interprétation des phénomènes aurait été possible: celle proposée par la géographie linguistique, méthode synchronique et diachronique à la fois. Il a employé cette méthode dans ses études des langues Slovène et slaves, et notamment dans son étude du duel en Slovène, publiée dans l'Atlas linguistique ainsi que dans la monographie historique, recommandant ainsi, une fois de plus, cette approche à Ramovš. 166 Le troisième problème exposé par Tesnière est celui de la conception des différents plans linguistiques dans la Historična gramatika slovenskega jezika, que Ramovš avait prévue de rédiger: le consonantisme est traité dans le deuxième livre, le vocalisme dans le troisième, alors que le quatrième est réservé à l'accent. Et pourtant, dit Tesnière: "En Slovène, l'histoire de l'accent commande celle des voyelles et la réciproque n'est pas vraie, c'est ce qui m'a amené, dans mon étude L'accent slovène et le timbre des voyelles, qui ne vise qu'à être didactique, à étudier d'abord le système de l'accent, et ensuite seulement celui des voyelles..."4 La citation de Tesnière nous montre qu'il plaide pour un traitement hiérarchique des faits, traitement exigé par le système linguistique lui-même. Son traité Sur le système casuel slovène5 montre également que 3 Les formes du duel en slovène, Paris, 1925 (trav. publ. par l'Inst. des Etudes slaves 3), Atlas linguistique pour servir à l'étude du duel en slovène, 1925. A. Meillet, son initiateur, a écrit, à propos de cet ouvrage: "Et surtout, c'est la première fois que la méthode géographique est appliquée systématiquement au slave... Dès maintenant, ce livre doit marquer une date dans les études de dialectologie slave; les slavistes qui ne le savent pas encore verront combien la méthode géographique est capable d'apporter de faits nouveaux, de les présenter d'une manière claire et parlante, l'extrême complexité des faits linguistiques... Il importe que, pour tous les pays slaves, ils sont préparés dès maintenant de copier l'Atlas linguistique." (RES, V, 1925, Chronique, Généralités, pp. 113-114). Les slavisants français ont, avec ce travail de Tesnière, montré une attention toute particulière à la langue slovène. Tesnière est alors chargé de représenter les nouvelles idées théoriques, de mener à bien les recherches méthodologiques sur les langues slaves dans cette nouvelle perspective - fait de très grande importance si on considère que la linguistique slovène perdait alors de son espace culturel et historique (Vienne, Graz en Autriche). A. Meillet, qui dans son Institut a toujours soutenu Tesnière - son spécialiste de la langue slovène, en a un grand mérite. Les slavisants français disposaient, en effet, déjà tout de suite après la Première Guerre mondiale, d'experts pour chacune des langues slaves. La Chronique dans la Revue des Etudes Slaves ne fait que le confirmer. On trouve parmi eux Tesnière qui publiera, de 1923 à 1953, les résultats scientifiques slovènes acquis dans le domaine des sciences humaines (langue et civilisation), se consacrant plus particulièrement aux ouvrages traitant de linguistique slovène). 4 Revue des Etudes Slaves, IX, 1929, pp. 89-118. Il s'agit là d'un traité intéressant, parce que nouveau d'un point de vue méthodologique, rédigé dans une optique synchro-contrastive, sur le système de l'accentuation dans le slovène écrit par rapport au russe et au vieux slave. Tesnière a, tenant compte des recherches et conclusions faites dans ce domaine par Valjavec, Skrabec, Pletersnik, Breznik, d'après les types d'accentuation trouvés dans la langue écrite suivant la position de l'endroit accentué, analysé le déplacement de l'accent en slovène, toujours par rapport au russe, ainsi que la dépendance, typiquement slovène, de la qualité vocalique de la quantité de celle-ci - dans le slovène écrit et dans les dialectes du centre de la Slovénie (Basse et Haute Carniole), qui sont à la base de la norme de l'accentuation à l'écrit. Ces questions ont été reprises et traités synthétiquement de façon analogue, c'est-à-dire en connaissant les conditions de l'accentuation dans l'espace linguistique slovène tout entier, par Ramovs à la fin de sa vie. Voir à ce sujet le traité Relativna kronologija slovenskih akcentskih pojavov, SR III, 1950, pp. 16-23. 5 Mélanges Linguistiques à M.J. Vendryes, Paris, 1923, pp. 347-361. Tesnière aborde, dans cet article, un fait de grande importance, qui pourtant n'attirera pas l'attention des slovénistes, comme par exemple celle de V. Oblak, dont les recherches étaient essentiellement centrées sur le plan phonétique. Il montre, en effet, que les lois phonétiques ne se réalisent pas systématiquement dans les parlers slovènes, prenant pour exemple le cas du -o inaccentué à la 167 Tesnière ne traite pas de manière isolée les différents phénomènes appartenant à un même plan linguistique mais en tant que système, d'après l'ordre hiérarchique interne (le niveau phonologique, ou plus précisément encore la généralité des règles en phonétique, est inférieur à celui de la morphosyntaxe). Autre problème effleuré par Tesnière dans cette critique du Konzonantizem: celui de la citation chez Ramovš. Il semblerait en effet que ce dernier, pour les phénomènes de la nasalisation secondaire (rinesme) et l'apparition secondaire des consonnes nasales dans les dialectes de la Styrie, exemples traités dans son ouvrage Konzonantizem (de type venč, nui]ga, nauijč, etc), se soit servi, entre autres, du matériel et des exemples recueillis par Tesnière pour son brillant traité synchronique intitulé Sur quelques développements de nasales en slovène,6 paru à Paris en 1923, un an avant le finale, qui, dans certaines catégories, comme par exemple à l'accusatif et instrumental singuliers des substantifs féminins, se transforme en -a (-vidam ziéna, z mûja žiena- dans une partie de la Basse Carniole ainsi que dans les parlers de Rovte), alors que les substantifs neutres voient la transformation du -o en -u (léjpu méjstu). Tesnière montre que, dans les cas qu'il vient de mentionner ci-dessus, l'explication phonétique n'est pas suffisante et en arrive à la conclusion suivante: les substantifs neutres subissent une analogie "syntaxique en profondeur" (méjstu mésto -inaccentué- suit le modèle de type accentué avec un passage régulier de -ô en -û: méjstu, uôknu suivant le modèle nebû, akû, mesû, etc). "Nous sommes ici en présence d'un de ces faits aux frontières indécises, et qui relèvent à la fois de la phonétique et de la syntaxe. En matière de la langue, les faits de cet ordre sont plus fréquents qu'il n'apparaît d'abord. Ces flottements indiquent que l'innovation est de nature syntaxique... Le propre des changements phonétiques est d'être aveugles et de frapper indistinctement tous les mots qui se trouvent dans des conditions phonétiques données. Dès qu'il y a flottement, le facteur phonétique ne suffit plus à rendre compte des faits." (p. 353). Ramovš y réplique sèchement (Bibliografska rubrika, Slovenački jezik, Južnoslovenski filolog, 1928-29, pp. 302-303), persistant dans son explication phonétique. L'explication "profonde" proposée par Tesnière pour rendre compte de ce genre de faits d'un point de vue morphologique sera pourtant confirmée, indirectement, par T. Logar dans sa première description structuraliste du dialecte de Haute-Carniole (Govor Repenj - Kopitarjevega rojstnega kraja, Zbornik XVII. seminarja za SJLK, Ljubljana 1981, pp. 129-141). Ce dernier y constatera, en effet, que la réduction vocalique (tombée des voyelles hautes u, i, ê, a, pré- et posttoniques), pourtant si régulière, n'a pas lieu, n'affecte pas le phonème si celui-ci est indispensable à la compréhension du mot (par exemple: le i inaccentué dans les substantifs masculins au nominatif pluriel, devant certains groupes consonantiques, ne tombe pas - zyanci, zgânca; raki, râka). On peut d'ailleurs déjà voir à partir des matériaux contenus dans le Konzonatizem de Ramovš que, très souvent, les plans morphologique (syntaxique selon Tesnière) et lexical bloquent les processus phonétiques réguliers. Tesnière a souligné l'ampleur de cette problématique, l'interaction des différents plans linguistiques dans le processus de la langue, auxquelles tout dialectologue devrait d'ailleurs être attentif. 6 Bulletin de la Société de la Linguistique de Paris, Paris 1923, pp. 150-182. Geographia historiae oculus (Ortelius)- telle est la devise de ce traité, devise très révélatrice quant à l'approche suivie dans cette analyse. Nous sommes là en face du premier exemple structuraliste appliqué à l'étude de la langue Slovène, où la problématique dialectale est abordée de façon synchronique, dans l'optique de la géographie linguistique. Rédigé à Ljubljana en décembre 1922, il se distingue par une systématisation exceptionnelle, un traitement hiérarchique de la problématique, la constatation de certains faits importants, leur analyse suivant la position occupée dans le mot, ainsi que par l'extension des isoglosses pour les faits étudiés (rinesme, apparition secondaire du n dans certaines positions dans 168 Konzonantizem de Ramovš et même deux ans avant L'atlas linguistique traitant du duel en slovène. Ramovš, bien qu'ayant emprunté les exemples de Tesnière, n'a pourtant pas adopté la méthode structuraliste dans sa description et interprétation, ce qui a été vraisemblablement visé dans la réflexion faite par Tesnière, recommandant de ce fait une citation correcte des sources historiques. Il y mentionne également l'omission complète des sources dialectologiques (V. Oblak, pour lequel Tesnière avait une grande estime, n'a pas été, lui non plus, cité). Pour mieux comprendre cette divergence méthodologique entre Tesnière et Ramovš, pour me familiariser avec l'optique de Tesnière face à la langue, ses fondements théoriques et sa méthode de recherches, j'ai passé en revue - non sans mal, je l'avoue, avec le dictionnaire français-slovène de Grad dans les mains - toutes les publications déjà mentionnées de Tesnière où il traite de la langue Slovène, ainsi que n l'introduction théorique à L'atlas linguistique traitant du duel en slovène. Je n'en ai aucun regret, tout au contraire, j'ai découvert en Tesnière un brillant slovéniste et, en les dialectes de Carinthie et de Styrie) visualisées sur différentes cartes, tenant compte, pour la première fois, des recherches faites sur le terrain. C'est la première fois aussi que, dans le cadre des études de la langue slovène, on y rencontre des termes comme 'système', 'position', des noms comme de Saussure, Trubeckoj, etc. Tesnière rejette, à cette occasion, l'approche psychologique dans l'étude des phonèmes ("psychophonétique"), adoptée par J.B. de Courtenay en dialectologie, il est vrai, sous la pression de la critique rédigée par les néogrammairiens (voir A. Hainz, Dzieje Jçzykoznawstwa w Zarysie, Varsava 1978, p. 217). Tesnière s'est à nouveau consacré aux nasales en slovène vers la fin de sa vie pour rendre hommage à R. Nahtigal, "maître de la linguistique slovène" avec un article intitulé Les voyelles nasales slaves et le parler slovène de Replje, publié dans SR III (1950, pp. 263-266), dans un numéro consacré à R. Nahtigal à l'occasion de son 60ème anniversaire. 7 Je voudrais ici attirer l'attention encore plus particulièrement sur le traité Les diphones tl,dl en slovène: essai de géolinguistique (RES, XIII, 1933, pp. 51-100). Tesnière, conduit par la méthode géolinguistique, est allé, cette fois-ci, encore plus loin dans ses études pour se retrouver dans l'espace linguistique slave. Ces diphones sont d'autant plus intéressantes pour cette méthode que leur présence représente un facteur important quant à la délimitation des langues entre elles (elles existent dans le groupe des langues slaves occidentales, mais les isoglosses ne s'étendent pas seulement à l'espace de la langue russe mais aussi à la région à l'extrême nord-ouest de la Slovénie - au dialecte de la Zilja). Tesnière a porté un jugement défavorable sur le travail d'Ekblom qui, dans ses recherches sur le même sujet, n'a pas inclus l'espace linguistique slovène, fait scientifiquement inadmissible. Il a souligné que la présence de telles diphones - et celle des nasales- était dans les parlers de Carinthie slovène tout aussi importante que dans les autres langues slaves, sinon plus importante car permettant une explication encore plus approfondie. Tesnière a, dans son traité, dressé un inventaire exact (de toutes les catégories où ces diphones apparaissent: substantifs, participes passés au masculin, adjectifs, verbes) et a montré leur extension géographique dans les langues slaves, en y incluant également l'espace linguistique slovène, tout en profitant de cette occasion pour relever les spécifités de la langue slovène. Il a présenté l'extension de ces isoglosses sur trois cartes (1. espace linguistique slovène, 2. langues slaves occidentales, 3. espace slave dans sa totalité). Il s'agit du premier exemple méthodologique qui soit exact et qui, par la suite, servira de point de départ à l'Atlas linguistique slave, qui ne verra le jour qu'après la Seconde Guerre mondiale; dû à l'effondrement des pays de l'Est et à celui de la Yougoslavie , ces travaux ont été à nouveau interrompus. 169 fait, le premier structuraliste synchronique. J'ai enfin compris pourquoi Tesnière était une seconde fois intervenu avec la critique du Konzonantizem en 1930-31. Il avait en fait beaucoup de respect pour ce que Ramovš avait fait dans le domaine de la langue Slovène mais il aurait voulu le faire sortir de l'impasse, de la clôture dans laquelle la méthode néogrammairienne l'avait enfermé. Il aurait voulu lui faire découvrir la géographie linguistique, la nouvelle conception et évaluation structuraliste des phénomènes linguistiques, l'ouvrir aux courants contemporains de l'école linguistique française (avec Gillieron, de Saussure, Meillet) ainsi qu'aux fondements de l'école de Q Prague avec Trubeckoj, pour n'en citer qu'un seul. De plus, l'élaboration d'un atlas linguistique slave était alors déjà prévue. Seul le problème des collaborateurs (choix et nomination) n'était pas encore résolu. Il a, lors du premier Congrès slave à Prague en 1929, présenté avec Meillet le Projet d'un atlas linguistique slave (que l'on trouve exposé dans le recueil de ce congrès Sbornik praci I. sjezdu Slovanskych Filologdu v q Pradze 1929, publié à Prague en 1932). La correspondance entre Tesnière et Ramovš nous révèle que Tesnière avait proposé Ivšič, Belič et Ramovš pour former le comité de l'atlas linguistique slave, et Zagreb comme siège pour la Yougoslavie. Tesnière n'a pourtant pas été récompensé pour le mal qu'il s'était donné. Ramovš, surchargé de travail avec la mise en place d'une chaire de Slovène au sein d'une université à peine implantée, n'a pas pu consacrer assez de temps à ce travail dialectologique, qui aurait 8 Cela renvoie vraisemblablement à la critique de Tesnière où celui-ci reprochait à Ramovš d'être le disciple de Meringer, d'être un phonétique par excellence (Meringer était un spécialiste de l'indoeuropéen à Graz). Tesnière, ayant acquis sa formation linguistique à la Sorbonne, élève de l'école sociologique de Meillet, cofondateur de la géographie linguistique (pour les langues slaves), adepte de l'école de Genève et du structuralisme naissant, s'étant en tant que germaniste spécialisé à Leipzig, en tant que slavisant à Vienne chez M. Rešetar, a très vite compris que la toute jeune linguistique Slovène, vu les conditions de l'époque, ne pouvait que stagner. Il a essayé par tous les moyens d'orienter le jeune Ramovš, dont les débuts étaient prometteurs, vers une autre voie et de lui faire découvrir un espace culturel différent, plein d'un dynamisme créateur. Il s'est rendu compte, plus que les Slovènes eux-mêmes d'ailleurs, combien il était important pour une petite nation comme la leur d'être présente dans le domaine culturel et scientifique des slavisants français, tremplin permettant de s'affirmer dans la slavistique internationale. De nombreuses lettres adressées à J. Glonar montrent combien il avait de sympathie pour les Slovènes, combien il voulait les aider, demandant sans cesse dans ses lettres (de 1924 à 1931, dix en tout) que des livres slovènes lui soient envoyés en France pour pouvoir présenter la culture Slovène de façon détaillée dans la rubrique Chronique de la Revue des Etudes Slaves. Apparaissent également dans cette revue de courtes nécrologies de Slovènes célèbres (Pleteršnik, Stritar, F. Kos, I. Kovačič, I. Prijatelj, etc). "II faudrait pour cela voir à nouveau les éditeurs et leur faire sentir l'intérêt qu'il y a, tant pour eux que pour tous les Slovènes, à avoir en France quelqu'un qui s'intéresse à eux et qui soit à même de les faire connaître à ses compatriotes." (lettre adressée à J. Glonar, datée du 2.1.1925). 9 Voir Ana Koblar-Horetzky, Korespondenca Frana Ramovša, Biblioteka SAZU, Objave 7, Ljubljana, 1985, Lettre de Tesnière à Ramovš, datée du 6.1.1931. Suite à cette lettre, Ramovš écrit à Belič pour lui faire part du projet de Tesnière, proposant que le siège du groupe yougoslave pour l'élaboration de l'Atlas linguistique slave soit établi à Belgrade. Pour plus d'informations voir J. Rotar, Korespondenca med Franom Ramovšem in Aleksandrom Beličem, Ljubljana, 1990 (pp. 42-43, rem. 82 p. 134). 170 nécessité de nombreux déplacements sur les terrains mêmes de recherches. Convaincu de l'exactitude de sa conception dans le domaine des recherches linguistiques, conscient des devoirs et projets importants au sein de la nouvelle université Slovène après la Première Guerre mondiale, il n'a pas su reconnaître en Tesnière un esprit génial. Il n'a pas su le percevoir, ne se donnant pas la peine de réfléchir sur son énorme savoir linguistique. Il n'a, en fait, pas su saisir la chance que lui avait offerte avec beaucoup de bonne volonté le grand Lucien Tesnière, lecteur de langue française à l'université de Ljubljana, si riche en savoir, aussi bien dans le domaine de la linguistique générale que dans celui de l'indoeuropéen, des langues germaniques et slaves. On peut à partir de là peut-être mieux comprendre les dessous de l'affaire Radivoj F. Mikus, à la fin des années 40, qui n'a pas pu soutenir à Ljubljana sa thèse de doctorat intitulée Principi sintagmatike (qu'il soutiendra par la suite en 1958, à Zagreb). Voir à ce sujet la publication Principes de syntagmatique, Bruxelles-Paris, en 1972. La lutte entre ces deux principes, apparemment inconciliables, a, lors de cette affaire, éclaté dans toute son envergure.10 Les linguistes slovènes étaient tellement encombrés de 10 L'affaire connut un dénouement dramatique: R.F.Mikuš, linguiste érudit, connaissant les courants linguistiques de l'époque, partageant les idées de l'école de Genève, celles de de Saussure et de Ch. Bally (ainsi que celles du behaviorisme américain), a, en effet, durant l'hiver 1951/52, demandé à Ramovš de lire l'ébauche de sa thèse de doctorat intitulée Principi sintagmatike. Après l'avoir lue, Ramovš lui conseille de consulter la définition que donnait Belič de la syntagmatique (dans l'ouvrage O jezičkoj prirodi i jezičkom razvitku, Beograd, 1941). Mikuš, adepte du structuralisme, a adopté une attitude critique face à Belič, décidant de faire du traité mentionné ci-dessus une critique qui s'intitulera A propos de la syntagmatique de A.Belič, publié par la SAZU (Académie Slovène des Sciences et des Arts) à Ljubljana en 1952. L'indignation de Belič (son prestige international était en effet remis en question) ne se fait pas attendre. Le livre est interdit tout de suite après sa parution, mettant ainsi un terme à la carrière de Mikuš à Ljubljana. Le déroulement de ces événements est retracé dans les lettres échangées par Ramovš et Belič, publiées par Rotar, ainsi que dans l'article commémoratif de A.Vidovič-Muha Takšni in drugačni spomini na strukturalističnega jezikoslovca (Ob desetletnici smrti Radivoja F. Mikuša, Delo, Književni listi, 13.5.1993), qui relate également la correspondance de Mikuš, où ces événements sont expliqués de façon encore plus détaillée. La correspondance échangée entre A. Belič et F. Ramovš, étalée sur trente ans, montre que tous deux restent fidèles à l'école néogrammairienne aussi bien dans le domaine théorique que méthodologique, bien qu'ayant suivi, de plus ou moins près, les nouveaux courants théoriques de la linguistique contemporaine. Belič, dans ses lettres à Ramovš, surtout dans celles du 16.10.1929 et du 30.9.1931, décrit aussi ses rencontres avec certains structuralistes à Prague et Genève (il les cite), les polémiques engagées avec eux et son refus apriori de les accepter. Malgré son attitude défavorable, il a été quand même "contaminé" par certaines de leurs idées. Ramovš n'a montré, lui, aucun intérêt particulier pour les nouveautés linguistiques de son époque. Il rejettait "les philosophismes théoriques", a parlé de dogmatisme aprioriste chez Trubeckoj (lettre du 2.9.1933, adressée à Belič). Tous deux ont d'ailleurs adopté la même attitude face à la monographie de Tesnière. Cela a poussé Belič à rédiger O dvojini u slovenskim jezicima (SKA, 1932). Il a, à maintes reprises, encouragé Ramovš à en rédiger une recension pour le Juinoslovenski filolog, mais ce dernier s'y est dérobé. Belič, dans sa lettre du 8.7.1929, lui écrit: "J'ai eu un dur labeur avec Tesnière; ce qui est certain, c'est que je ne suis d'accord avec aucun de ses principes théoriques. Je reconnais pourtant qu'il dispose d'un large corpus." Tous deux en sont finalement venus à qualifier 171 l'héritage théorique et méthodique de l'école néogrammairienne et tellement épris du passé où ils puisaient sans cesse, où ils cherchaient et affirmaient leur identité nationale, qu'un seul esprit génial, en l'occurence Tesnière, n'a pas réussi à ébranler leur ferme conviction pour leur faire découvrir de nouveaux horizons.11 En voyant le travail de pionnier effectué par Tesnière dans le domaine de la langue Slovène (de 1923 à 1933), son admirable analyse, claire et exacte, ainsi que son interprétation synchronique et structuraliste des phénomènes linguistiques de la langue Slovène (principes qui disparaîtront pour réapparaître plus tard, dans les années 60, dans la dialectologie Slovène, avec J. Rigler et T. Logar), j'ai été frappée par l'absence de réaction devant l'énorme travail accompli par Tesnière. Lors de la parution de L'atlas et celle de La monographie historique sur le duel en Slovène, seules deux recensions élogieuses sont parues. Nous devons la première au slavisant J. Solar (parue dans DiS en 1925) qui s'étonna du haut niveau, du savoir de ce Tesnière d'ennuyeux. La lettre adressée à Beliti le 30.1.1931 montre que Ramovš, lui non plus, n'acceptait pas les principes théoriques de Tesnière, que lui non plus n'avait pas compris l'analyse structuraliste du matériel dialectal et historique : "Croyez-moi bien que je n'ai vraiment aucune envie de lire ces 400 pages, où je ne trouverai rien de nouveau; je ne veux pas pour autant dire que la chose soit en elle-même mauvaise; elle est mauvaise, en fait, parce qu'il y a 400 pages au lieu de 50; 50 pages auraient, en effet, été plus que suffisantes pour ce que cet ouvrage contient.". Plus loin il parle de la recension, qu'il ne rédigera malheureusement pas par la suite. Je cite ces passages car ils sont très révélateurs quant à l'attitude -défavorable- de Ramovš face aux recherches intensives de Tesnière dans le domaine de la langue Slovène, auxquelles ce dernier consacra dix ans de son travail. Ils n'ont, tout simplement, pas trouvé de langage commun. 11 II convient de remarquer la chose suivante: les linguistes slovènes étaient, depuis le départ de Kopitar pour Vienne jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale (1808-1918), liés essentiellement à l'espace culturel austro-germanique. K. Strekelj et V. Oblak, les premiers dialectologues slovènes importants, issus de l'école de Graz, ont essayé dans leurs travaux de continuer dans la voie de J.Baudouin de Courtenay, qui a fait des recherches sur les parlers slovènes entrant en contact avec l'espace linguistique roman (Rezija, Slovenska Benečija, etc). Ils sont, tous deux, hélas morts trop tôt (Voir R. Lenček, The correspondance between Jean Baudouin de Courtenay (1845-1925) and Vatroslav Oblak (1864-1896), Slavica Verlag Dr. Anton Kovač, Munchen 1992). L'institut des langues slaves à Graz a encore de nos jours dans ses archives un grand nombre de mémoires, de monographies dialectales, rédigés sous la direction de K. Štrekelj. Ramovš, élève de Meringer et Schuchardt, a posé des principes de base nouveaux dans le domaine de l'étude de la langue Slovène à Ljubljana. Son orientation vers l'espace scientifique allemand, l'accoutumance à une certaine façon de penser, pourrait peut-être expliquer que la linguistique Slovène à Ljubljana ne se soit pas suffisamment inspirée de l'école linguistique française dirigée par Tesnière, n'ait pas adopté les courants linguistiques qui dictaient alors le ton dans la recherche linguistique non seulement européenne mais aussi slave ( possibilités encore élargies avec l'essor du département des langues romanes à Ljubljana). Le coup décisif porté au dogmatisme néogrammairien vint de France, avec la géolinguistique. On lit dans le traité Les diphones tl, dl en slave (1933) de Tesnière: "Or l'atlas de Gillieron, en montrant que le même fait présente des limites différentes dans les différents mots qui l'illustrent, a porté un coup sensible, sinon au principe même des lois phonétiques, tout au moins à la conception trop rigide qu'on en avait. Il n'est plus permis de l'ignorer, ni d'en faire bon marché en utilisant pêle-mêle des mots différents pour établir arbitrairement une isoglosse unique." (p. 80). 172 linguiste, se rendant très bien compte combien le travail et les études de Tesnière étaient importants pour les Slovènes, dans le cadre international des langues slaves notamment. Nous devons la deuxième au slavisant J.Glonar, philologue classique, publiée dans le Ljubljanski Zvon en 1925, qui, elle, met en relief certains autres aspects, notamment la thèse de Meillet, à tendance sociologique, qui parle de l'interdépendance du duel et du degré de civilisation, ne se confirmant pourtant pas pour le Slovène car notre peuple, lui, connaît une tradition culturelle et linguistique. Et comme le souligne Glonar, c'est justement le duel que Tesnière qualifiera de "phénomène frappant". Il a minutieusement présenté les résultats de Tesnière ainsi que sa méthode de travail. Il dit, entre autres: "il a dû recueillir la plupart de son matériel tout seul, parcourant dans ce but presque toute la Slovénie. Partout, à l'aide de questions habilement formulées (425 en tout), il interrogeait les gens qui dans leur réponse employaient les formes du duel. Ce qui rend ce travail si particulier, c'est que pour étudier le Slovène et ses dialectes il s'est servi de la méthode géographique et stratigraphique, méthode déjà appliquée et vérifiée auprès des langues romanes, ne faisant que ses débuts dans la langue Slovène".12 Tesnière a judicieusement choisi en tant que devise de sa monographie une phrase tirée d'un récit 13 de Mencinger s'intitulant Skušnjave in izkušnje. Je cite cette phrase: "Tous les deux en sont venus à dire que le Slovène est fait comme exprès pour être parlé entre amis, parce qu'il possède des formes spéciales quand il s'agit d'avoir une conversation à deux". Cette phrase pourrait expliquer l'anecdote selon laquelle Tesnière aurait eu recours aux lettres d'amour pour trouver ses exemples du duel en Slovène. Et Ramovš dans tout cela? Son refus opiniâtre et laconique d'accepter les résultats obtenus par Tesnière ne peut que nous étonner. Il n'en parle qu'à quatre occasions. Dans le Južnoslovenski filolog en 1928-29, pp. 302 et 303, il donne en quelques phrases seulement un avis défavorable sur Sur le système casuel en slovène et sur Du traitement i de e en styrien. Dans la revue linguistique, littéraire et historique ČJKZ, en 1927, dans son article intitulé Razvojpraslovanskega ê v slovenskih dolgih zlogih (L'évolution du ê vieux-slave dans les syllabes longues en slovène), il refuse, cette fois-ci plus 12 La correspondance échangée entre Tesnière et Glonar (déjà mentionnée) nous montre combien le linguiste français a été content des critiques élogieuses de ce dernier, l'encourageant ainsi à poursuivre son travail. Il écrit, dans sa lettre du 13.4.1926: "Je vous suis également reconnaissant des articles que vous voulez bien consacrer à mon travail sur le duel en Slovène. Après l'article du Slovenec, celui de Ljubljanski Zvon m'a fait le plus grand plaisir. Je suis heureux de voir que les Slovènes apprécient l'effort que j'ai fait pour élucider une des questions les plus intéressantes de leur langue." 13 Pourquoi avoir justement choisi Mencinger? Tesnière a, lors de son entretien avec A. Ocvirk, qui était venu lui rendre visite à Strasbourg, montré à son hôte "la plus grande bibliothèque de livres slovènes" existant en France. Mencinger y figurait également et, selon Tesnière, c'était lui qui, de par son humour et sa façon de penser, se rapprochait le plus de l'esprit français. "J'aime Mencinger à cause de son côté paradoxal; c'est lui qui, parmi les auteurs slovènes, présente le plus de traits français; il a de l'esprit, il aime plaisanter tout en restant un grand rationaliste." (Voir à ce sujet A. Ocvirk, Lucien Tesnière et les critiques au sujet de son livre Oton Župančič, Ljubljanski Zvon 1933, no 533 et, par intervalles, jusqu'au no 681). 173 explicitement, les constatations et l'explication de Tesnière, à savoir les deux évolutions du ê long (aboutissant soit à ei, soit à i) ainsi que le nouvellement doté de l'accent aigu aboutissant à i et le e étymologique aboutissant à -ei dans la langue parlée sur les versants sud de Pohorje (du type: mlejnko, dîlu *- mlBko, délo: pêjc, mïlem - pêc, méljem).14 Il évoque L'atlas traitant du duel dans la Karta slovenskih narecij (1931), puis dans le sixième livre de la Historicna gramatika slovenskega jezika (voir Dialekti, 1935) dans la partie où il se propose de classifier les dialectes slovènes. Il dit: "En ce qui concerne la carte des dialectes slovènes, publiée par Tesnière dans son ouvrage Atlas linguistique pour servir à l'étude du duel en slovène de 1925, dans le numéro 1, où il présente en couleurs six provinces différentes (1. la Carniole, 2. la région littorale, 3. la Carinthie, 4. la Styrie, 5. la région vénétienne, 6. la région de Prekmurje), il faut souligner que l'auteur de cette carte n'a pas tellement voulu marquer la diversité de la langue Slovène, mais plutôt montrer graphiquement les régions les plus importantes de Slovénie, qui donnent généralement leur nom aux dialectes qui y sont parlés, sans vraiment se poser la question de savoir si ces deux notions se recouvrent réellement. Le seul but de cette carte est de donner au lecteur ne connaissant que très peu le Slovène une certaine orientation géographique".15 14 Nous sommes ici à nouveau en présence d'un exemple de méthodologie structuraliste appliquée cette fois-ci au vocalisme des différents dialectes slovènes. Tesnière y a, de manière synchronique, présenté et expliqué un phénomène intéressant: celui de la coïncidence de certaines voyelles dans une position donnée au point de rencontre de certains dialectes. Ramovš y répond par une critique défavorable (publiée à deux reprises, la première fois dans le Juinoslovenski fîlolog (1928-1929, p. 303) et la deuxième fois dans le ČJKZ (1937, pp. 8-26) sous le titre Razvoj praslovanskega ê v slovenskih dolgih zlogih (Evolution du ê vieux-slave dans les syllabes longues), après avoir, pendant trois ans, recueilli un nombre suffisant d'exemples illustrant l'évolution du ê (jat) sur l'ensemble du territoire Slovène. Ramovš a certainement dû lire l'Atlas du duel de Tesnière puisqu'il cite des exemples de ê (dvê) tirés de la carte no 60 de cet ouvrage. Il est intéressant de constater que Ramovš a écrit son traité d'un point de vue historique, perspective que Tesnière, lui, justement rejettait pour expliquer le passé linguistique à partir de faits contemporains. Toute une série de traités dans le Časopis za jezik, književnost in zgodovino (VI, 1937) - comme par exemple F. Ramovš, O naravi psi. tort= in tert= v praslovanSčini; R. Kolarič, Nosni vokali v prvotni slovenSčini; J. Kelemina, Krajevna imena iz spodnjepanonske marke', F. Šturm, Refleksi romanskih palataliziranih konzonantov v slovenskih izposojenkah, etc - montrent d'ailleurs combien les linguistes slovènes étaient obsédés par une reconstruction, combinaison, hypothèse historiques des phonèmes. Ils prennent tous, en effet, comme point de départ le vieux slave, le début de la christianisation des Slovènes. Ils commencent avec les noms de lieux, prenant comme point de départ les formes les plus anciennes pour terminer avec les plus récentes, puis ils passent aux emprunts, en y suivant cette même démarche. Tesnière, tout comme la géographie linguistique française, ne faisait pas confiance aux inscriptions retrouvées sur les manuscrits; leur valeur phonologique ne lui semblait pas être sûre. Comme les sources historiques ne préservent que certains segments du passé linguistique, elles ne permettent pas une reconstruction convaincante du système linguistique. Le rapport entre la stratigraphie linguistique et la géographie linguistique est le même que celui qui existe entre la géographie et la géologie... 15 II a déjà utilisé cette expression dans la Karta slovenskih narečij de 1931. Il a renouvellé son verdict 174 Tesnière expose clairement, dans l'introduction à Y Atlas traitant du duel, le concept théorique de la géographie linguistique ainsi que les conseils à suivre dans cette démarche : comment recueillir le matériel dialectologique, comment travailler sur les lieux mêmes (comment former les questionnaires, comment choisir les lieux, comment choisir les informateurs - d'après leur âge et formation), comment inclure plusieurs endroits dans un même réseau, comment élaborer et lire les cartes dialectologiques d'après les isoglosses - bref, un grand nombre de conseils très utiles. Une fois arrivée au bout de cette introduction, je me suis rendue compte d'y avoir retrouvé en fait tout ce que j'avais appris lorsque j'avais étudié Ramovs et sa conception dialectologique, historique et synchronique, du Slovène. En simplifiant les principes fondamentaux, soit disant 'superficiels', développés par Tesnière dans la géographie linguistique, on peut constater qu'on les retrouve en quelque sorte dans la dialectologie Slovène. C'est seulement après la Seconde Guerre mondiale, lors de la préparation de l'Atlas linguistique slave (OLA), que nous sommes revenus à ces bases théoriques et méthodologiques, c'est-à-dire à la synchronie, à une description structuraliste des isoglosses et à une classification systémique des phénomènes linguistiques. dans les Dialekti (1935, XXVII-XXVIII), bien que A. Ocvirk ait noté, dans un article paru dans le Ljubljanski Zvon en 1933, que Tesnière trouvait ce jugement injuste. La réaction de Tesnière, tout à fait justifiée d'ailleurs, parut dans la Revue des Etudes Slaves (1930, X-XI, Chronique, Slovène, pp. 271-272) lors de sa présentation de la Dialektološka karta. Il a souligné le manque de précision quant à la définition du terme "dialecte", il cite les deux aspects suivant lesquels Ramovš définit les dialectes: 1. centre d'évolution d'un fait gros de conséquences, 2. impression accoustique d'ensemble (deux nuances dialectales originelles), ajoutant encore "La carte finale ne correspond pas rigoureusement à la classification proposée pp. 23 et suiv." Il déplore en fait de ne pas trouver un matériel de base dans cet essai de délimitation dialectale. Il enchaîne, non sans amertume, avec le commentaire de Ramovš à propos de la carte présentée dans Y Atlas du duel et termine avec "j'aurais évidemment mieux fait d'éviter complètement le terme de "dialecte", qui ne répond à aucune notion précise." Tesnière a compris que le mal qu'il s'était donné aussi bien dans le domaine méthodologique que dans celui des recherches n'avait en fait nullement contribué à moderniser les études de la langue Slovène. La critique du Konzonantizem de Ramovš (paru en 1931 dans la revue Slavia) a été sa dernière réponse, ou plutôt son adieu à l'étude de la langue slovène. On comprend peut-être mieux, dans ce contexte, la remarque de Tesnière concernant Ramovš et sa façon de citer. Tesnière s'est, par la suite, orienté vers l'étude des langues slaves, se consacrant plus particulièrement encore au russe, ne suivant la langue et culture slovènes que par le biais de la Revue des Etudes Slaves (Chronique, Slovène), revue qui encore de nos jours n'est pas estimée à sa juste valeur. En 1936 y paraît son court exposé sur les Dialekti de Ramovš: "Dans l'ensemble, ce volume expose la même doctrine que la DialektoloSka karta slovenskega ozemlja du même auteur, dont nous avons rendu compte en son temps (Voir Revue des Etudes Slaves, 1936, XIII, p. 169). A ce propos, il est intéressant de consulter la lettre de Ramovš à Belič (30.1.1931), où il décrit ce projet dans ses grandes lignes, qui en fait reprend plus ou moins l'Introduction théorique à l'Atlas du duel rédigée par Tesnière. Voila ce qu'on y lit: "Tout cela, les cartes et le texte, se trouve déjà dans ma tête, je n'ai certes encore rien écrit mais cela doit être à l'imprimerie début mars, car cela sortira à la mi-mai." Rotar, dans la note 78 (p. 139), ajoute: "La lettre datée du 4. 11.1930, envoyée par Ramovš à Belic, où il évoque en fait pour la première fois ce projet, montre la vitesse à laquelle la DialektoloSka karta slovenskega jezika a été faite." 175 L'élaboration de cet atlas s'est faite après la Seconde Guerre mondiale, sur l'initiative de l'école linguistique française, qui a le plus de mérite dans ce projet. On doit les premières contributions dialectologiques dans la ligne des méthodes structuralistes de Tesnière, certes renouvellées d'après les principes phonologiques de Prague, à Tine Logar.16 Il est impossible, dans un exposé si court, de relever tous les points importants dont Tesnière a traité dans cette introduction. Je voudrais néanmoins retenir votre attention sur la partie qui oppose à la démarche synchronique adoptée par Tesnière l'approche évolutive et historique de Ramovš. Je cite: "On se heurte ici à l'éternelle infériorité d'information de l'histoire, dont les éléments, qui n'ont pas été recueillis à temps, sont irrémédiablement perdus, sur la géographie, qui laisse toujours à ceux qui l'étudient la possibilité d'un supplément d'enquête" (p. 31). Au lieu de reconstruire l'évolution des phénomènes d'un point de vue historique et évolutif, principes adoptés par les linguistes slovènes, avec Ramovš à leur tête (voir note 14), ils auraient, avec un matériel synchronique, obtenu des résultats bien plus exacts à tous les niveaux linguistiques. Cette conviction de Tesnière est d'ailleurs confirmée par les recherches dialectologiques menées par T. Logar, basées sur les principes synchronique et structuraliste, et par les conclusions qu'il en a tirées, regroupées dans son traité intitulé Slovenski dialekti - temeljni vir za rekonstrukcijo razvoja slovenskega jezika (Les dialectes slovènes - source essentielle à la reconstruction de l'évolution de la langue Slovène), publié dans le numéro 8 de la revue JiS de l'année 1983-84. Tesnière a déjà dans l'introduction souligné la grande importance des questionnaires. L'exactitude de l'inventaire des phénomènes linguistiques dépend de l'ampleur du problème visé dans ces questionnaires, exigeant de ce fait une bonne connaissance de la problématique ainsi que des buts recherchés. L'extension des isoglosses, visuellement mise en relief sur les cartes dialectologiques, permet de tirer une conclusion synthétique et typologique des différents phénomènes traités, pour ensuite conduire à une description systémique des faits. Tesnière a, pour ses recherches 16 Konzonantski sistemi v slovenskih narečjih, Zbornik XVI. seminarja za SJLK, Ljubljana, 1978. Govor vasi Repenj - Kopitajevega rojstnega kraja. Zbornik XVII. seminarja za SJLK, Ljubljana, 1981. Lors des longs préparatifs de l'Atlas linguistique slave (OLA) après la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1962 à 1968, sont également parues les descriptions phonologiques des 25 dialectes slovènes inclus dans le OLA dans l'unique publication commune des dialectologues de l'Ex-Yougoslavie FonoloSki opisi srpskohrvatskih, hrvatskosrpskih , slovenačkih i makedonskih govora obuhvačenih opšteslovenskim lingvističkim atlasom, (Akademija nauka i umjetnosti Bosne i Hercegovine, Sarajevo, 1981). L'apport Slovène est présent dans les deux numéros publiés jusqu'ici: dans l'un, consacré à la phonologie, sous le titre Refleksi jata v slovanskih govorih (Beograd, 1988), et dans l'autre, consacré au lexique, sous le titre Zivotnyj mir (Moskva, 1988). Le deuxième numéro traitant de phonologie, où paraîtra Refleksi praslovanskih nosnikov (Varšava, Moskva), est sur le point d'être imprimé, alors que le troisième ayant pour sujet Refleksi praslovanskih polglasnikov (Zagreb) est en préparation. Les changements politiques intervenus ces dernières années ont, en fait, à nouveau freiné ce travail commun. 176 sur le duel dans les dialectes slovènes, préparé soigneusement son questionnaire pendant six mois. Il comporte 425 questions dont 200 ont pour but de cerner la problématique du duel, et 225 pour but les phénomènes phonétiques, morphologiques et syntaxiques; ces questions ont été posées aux gens de 88 lieux différents. Il dit s'être inspiré du questionnaire de Gillieron, mais comme le français est une langue analytique et que le slovène est, lui, synthétique, riche en flexions, il a été quand même obligé de 17 l'adapter à la structure du slovène. Il a ainsi mis en route un concept optimal permettant l'élaboration d'un atlas de la langue slovène dans sa totalité, regroupant les phénomènes phonologiques et morphosyntaxiques d'après leur contexte ("dans les petites phrases"), seule méthode de recherches prometteuse et irrévocable même à long terme. Ramovš a, par contre, pour présenter les dialectes slovènes, élaboré un concept moins exigeant, qui se répercutera par la suite, malheureusement, sur l'élaboration de l'Atlas linguistique slovène (SLA), d'où la géographie linguistique sera entièrement 18 omise. Ramovš a, dans la Karta slovenskih narečij, publiée à Ljubljana en 1931, présenté la chose de la manière suivante: "Les faits linguistiques ne devraient être définis que par une donnée cartographique très exacte, montrant de cette façon l'extension de chaque phénomène dialectologique; ce travail devra être, tôt ou tard, effectué par l'atlas linguistique. Il suffirait déjà, pour avoir une image claire de l'évolution de la langue, de prendre en considération la structure du système vocalique 17 II faut ici souligner que, de nos jours, certaines théories linguistiques sont appliquées au corpus linguistique slovène sans grand souci critique. Tesnière, lui, n 'a pas procédé de cette manière: il a en effet transformé le questionnaire français pour l'adapter aux contraintes de la structure de la langue slovène. Il a souligné, à cet effet, la riche flexion du slovène, entraînant de ce fait une construction syntaxique autre de celle des langues analytiques, telles que les langues romanes ou germaniques. 18 Ramovs a, dans sa DialektoloSka karta slovenskega jezika (1931), en quelque sorte énoncé les conditions à respecter dans les recherches faites dans le cadre de l'élaboration de l'Atlas linguistique slovène. Mais il n'a pas eu de collaborateurs. Dans sa présentation des Slovenski dialekti (1935), il n'a pris en considération qu'un nombre limité de faits apparaissant sur les différents plans linguistiques. II s'est surtout concentré sur les voyelles longues, sur les caractéristiques essentielles du consonantisme, sur quelques spécifités morphologiques et lexicales. Le questionnaire constitué plus tard pour les besoins de l'Atlas linguistique slovène (SLA) reposera aussi sur 870 lexèmes dans le cadre desquels seront abordés certains problèmes phonomorphologiques (et prosodiques) qui, malheureusement, pour ne pas avoir été complétés par des recherches sur le terrain, ne permettront pas une description systématique sur le plan phonologique (ni autres d'ailleurs) des points que le SLA s'était proposé de traiter. On a constaté, lors des préparations du OLA, que le questionnaire formé pour le SLA était inapproprié (fait dû aux nouvelles exigences requises par la linguistique structuraliste et la théorie contemporaine de la communication). La présentation de la langue slovène dans le cadre du SLA sera, compte tenu du matériel dont disposait la section dialectologique de la SAZU, en grande part insuffisante, inachevée. Le concept de Tesnière pour recueillir le matériel dialectal de la langue slovène à tous les niveaux linguistiques (il en préparait déjà la partie syntaxique, voir à ce sujet la lettre adressée à Glonar, datée du 13.4.1926), était, lui, le résultat d'une longue réflexion. Il permettait des conclusions sûres même à long terme, mais était apparemment trop exigeant pour les slovénistes de l'époque à Ljubljana. 177 et consonantique, d'avoir une image exacte de l'accentuation ainsi que les principales 19 particularités morphologiques et syntaxiques pour chaque endroit séparément." Tesnière a, dans cette introduction, mis l'accent encore sur un autre fait. Pour lui, l'essence même des changements linguistiques (appelée recherche en profondeur) doit être cherchée dans ce qu'il appelle la 'Zone Mixte', jouant un rôle décisif dans cette recherche. Le croisement, l'entrelacement d'isoglosses, l'arrêt d'un processus phonétique dû à l'ingérence fonctionnelle d'un niveau linguistique supérieur 20 (syntaxique, d'après Tesnière) font apparaître les facteurs qui déterminent et guident l'évolution de la langue, le regroupement de certains dialectes. Je voudrais, sur ce point, rappeler l'explication donnée par T. Logar sur la monophtongaison des diphtongues primaires dans le dialecte de Haute-Carniole: au point de rencontre de deux diphtongaisons différentes pour les voyelles ê et ô (devenant en Carinthie ia, ua -comme par exemple dans ciasta, muâst, alors qu'en Basse-Carniole on a ei, ou u: ceista, moust-»must), on assiste à un phénomène de neutralisation dans le dialecte parlé en Haute-Carniole, ayant pour conséquence l'apparition de monophtongues (ce phénomène apparaissant également ailleurs, comme par exemple dans le dialecte de la région de Prlekija). 21 Ce n'est qu'à la mort de Tesnière que le linguiste Slovène R. Kolaric lui a rendu hommage. Il l'a fait à deux reprises, plus largement encore dans le L SAZU en 1954 et 1957, en qualifiant le linguiste français "d'homme intéressant", "de slovéniste brillant" ainsi que de "dialectologue de la langue Slovène", soulignant que sa qualité de membre par correspondance de l'Académie Slovène des Sciences et des Arts avait été pleinement méritée. Il a rédigé une courte biographie de Tesnière, à laquelle il a encore ajouté une bibliographie complète de ses études sur le Slovène, étant ainsi le premier à avoir présenté l'héritage linguistique laissé aux Slovènes par Tesnière, qui n'a d'ailleurs toujours pas reçu tous les hommâges qu'il mériterait. Nous ne prenons que très tardivement conscience de toute son envergure théorique et méthodologique, 22 malheureusement. 19 F. Ramovš meurt en 1952 sans avoir pu terminer la Historična gramatika slovenskega jezika (prévue en VII volumes). Le travail de terrain pour l'élaboration du SLA a été effectué dans le cadre conceptuel proposé par Ramovš. Le rattachement des dialectologues slovènes T. Logar et J. Rigler au projet du OLA (comme nous l'avons déjà vu, c'est Tesnière qui en a posé les fondements théoriques et méthodologiques), a été d'une grande importance. La disparition de J. Rigler (1984), phonologue et dialectologue, a laissé à nouveau un vide, comblé par T. Logar, qui déjà après la mort de Ramovš, a entrepris de continuer ce projet avec ses nombreux travaux de recherches et avec l'organisation des travaux scientifiques tout en s'occupant de la formation de nouveaux cadres. 20 Voir à ce sujet l'article de Tesnière Sur le système casuel du Slovène (1925). 21 R. Kolarič, Lucien Tesnière, Letopis SAZU 1954, pp. 92-94, et Lucien Tesnière, Letopis SAZU 1957, pp. 59-65. La photo de Tesnière y fut également publiée. 22 Les mauvaises connaissances de français chez les slavisants et les slovénistes après la Seconde Guerre mondiale (les lycées en Slovénie donnaient alors la préférence au russe, à l'anglais; ces 178 L'historien littéraire Slovène A. Ocvirk a vu, lui, en Tesnière le plus grand slavisant français, un grand connaisseur du Slovène et l'a même qualifié de "Grand Slovène" dans le Ljubljanski Zvon en 1933, affirmation qu'on ne saurait réfuter. Il lui a rendu visite à Strasbourg lors de la parution de sa monographie sur Oton Župančič, accueillie alors avec grand retentissement en Europe. Il a essayé, par cette visite, de réparer la dette que nous avions envers cet homme vraiment exceptionnel. Povzetek TESNIERJEV STRUKTURALNI POGLED NA OBRAVNAVO RAMOVŠEVEGA KONZONANTIZMA Prispevek prvenstveno analizira Tesnierjevo kritiko Ramovševega Konzonantizma (izšel leta 1924 v Ljubljani kot prvi vsebinski sklop II. dela načrtovane Historične slovnice slovenskega jezika), upošteva pa tudi vse druge Tesnierjeve slovenistične dialektološke razprave. Šele iz celotnega njegovega in Ramovševega slovenističnega raziskovalnega dela je razvidno, da gre med njima za soočanje dveh različnih, pravzaprav izključujočih se teoretičnih nazorov, za dva različna metodološka pristopa k obravnavi jezokovnih dejstev (strukturalističnega in mladogramatičnega). S predstavitvijo novih pogledov na jezik, z novo metodologijo (lingvistično geografijo, z zgledi strukturalne obravnave posameznih fonoloških in morfoloških sklopov slovenskega jezika, je skušal Tesniere porajajočo se slovenistiko na novo osnovani ljubljanski univerzi (1918) vključiti v nove, sodobne smeri jezikoslovja, ki so se že razmahnile v Franciji (lingvistična geografija, sociološka lingvistika, strukturalizem). Pred izidom načrtovanih 7 delov Zgodovinske slovnice slovenskega jezika izpod peresa F. Ramovša, je Tesniere, začetnik slovanske lingvistične geografije, ob lastnih jasno izoblikovanih teoretičnih izhodiščih in blestečih raziskovalno-metodoloških vzorcih skušal vrhunskega slovenističnega jezikoslovca F. Ramovša preusmeriti k sinhronim raziskovalnim izhodiščem in novi, hierarhično pojmovani razvrstitvi jezikovnih ravnin, k sistemskim opisom sinhronih jezikovnih dejstev, k naravnanosti iz sinhronije v diahronijo. Žal v tem pogledu ni uspel. Ramovš je kot učenec dunajske, predvsem pa graške indoevropeistične jezikoslovne šole (Meringer, Schuchardt) ohranjal mladogramatični pogled na jezik, metodološko pa vztrajal pri svoji prvotni (razvojno-zgodovinski) zasnovi zgodovinske slovnice slovenskega jezika in do svojega zadnjega dela (Morfologija slovenskega jezika, Ljubljana 1952) odklanjal strukturalizem. Čas je dal prav Tesnierju. derniers temps à l'allemand) expliquent ce manque lourd de conséquences: nous passons ainsi à côté des importantes nouveautés de la linguistique française. Nous n'en prenons connaissance que partiellement, indirectement, par le biais des traductions en langues slaves. Les départements à la Faculté des Lettres qui ont eu un contact continu avec les science et culture françaises sont les départements des langues romanes, de la littérature comparée, de la philosophie et de la sociologie, qui propagent les activités intellectuelles françaises dans notre espace culturel Slovène. Il ne faut pas non plus oublier de mentionner ici la Faculté de Théologie qui a toujours envoyé ses meilleurs cadres se former dans l'espace culturel roman (Paris, Rome). Un grand nombre de Slovènes a lui aussi gardé un lien particulier avec la tradition spirituelle française par le biais de nombreux pèlerinages à Lourdes et aussi, depuis une dizaine d'années, à Paray le Monial. J'aborde ici un problème très important pour les Slovènes : celui de leur choix quant à l'orientation vers un certain espace culturel, question décisive surtout dans le cadre d'une Europe unifiée. 179