^ E L A T S O D'UN VOYAGE, DE PARIS EN ITALIE, ESPAGNE ET PORTUGAL, Du 23 Avrll , äU 6 Fevricr 1^30. ------ DU ROYAUME D'ESPAGNE, tX DU CARACTERE DES EsPAGNOLS,,' Vrf Et Article conticndra itne Defcrip-tioii fort fommairc des principaux en-droits par oü j'ai paffe. On ne voii point en Efpagne un auffi grand noinbre d'an-tiquites , de morceaiix d'Architeaure , dc Statues & de Tableaux, qu'en Italie, Tome I^t A Un tel Voyage ne devient intereffanf J eju'autant que Ton s'applique i develop-per ie caraftere des Efpagnols, Sc c'eil ce que j'ai tache tie faire dans I'Article precedent. J'entrai en Efpagne Ie 3 i Acut 1725 : je paffai par Girone, j'arrivai ä Barcelone le 5 Septembre : j'y reftai cinq jours. J'en partis pour aller k Valence : on parte par Tarragone &C Tortofc. Dc Valence j'allai ä. Alicant, i Murcie , A Cartagene , ä Grenade , cL Malaga , ä-Seville , ä Cadix &c ä Badajos. Cette derniere VUle eft fur la Frontiere d'Ef-pagne du cote du Portug^il. On y pafls en allant i Lisbonne &; en revenant. J'ei^ partis Ie 4 Novembre, & j'y fiis de re-lour le 17 du meme mois, Le Voyage de Portugal ferawn Article fepare. Avan® que d'arriver ä Madrid , j'ai parte pa^ Tolede & par Aranjues. Je partis dc Madrid le 8 Decembrc , & j'arrivai ä (5) Šaint-jean-de-Lutz le 24. Je paflal paf rEfcurial , Saint - Ildefonfe , Segovie ^ Valladolid , Burgos , Vinoria , Saint-Sebaftien , le Paflagc & Fontarabie; Voilä la route que j'ai falte, & je feral trcs-fucclnt dans le detail que j'en vais fMre. J'ai fait le Voyage d'Efpagne avec des Muletiers qui conduifolent ma chai- , fe , parce qu'il n'y a point de Porte pour les chalfes. Les Muletiers d'Efpagne fou-tiennent de longs Voyages, & font d'un fort grand fervicc. II faut porter avec foi fes provifions, c'cH: une incommo-dite ä laquelle il ne m'a pas beaucoup Coiite dc m'accommoder. Quand on a un pcu d'attention, on ne manque de rien. 11 eft vrai que la pliipart des Voya-geurs en Efpagne , ou du moins de ceux: qui ont donne des Relations de leurs Voyages , paroilTent les avoir ecrites dans une miferable Hotellerie, oil h A i) (4) iiiauvaife humcur les a prls, & que levir' mauvaifc humcur a pafie jufqites dans les Metnoires qu'its nous ont donncs, Lcs Hotellcries s^appellent Pofades : Ct clles font au milieu de la cainpagne, on lcs appelle Ventes. On ne trouve dans les Pofades nl pain, ni vin, ni viande : on s'adrcffe au Maitre de la Pofade , &c il repond qu'on en trouvera. S'il eft dd bonne humeur, on I'engage d'cn aller acheter , ou bien il faiit y envoyer foil Domeftique, ou y aller föi - meme. Le prix de chaqiie chof'e eft regte , Ton ne pcut etre trompe. On trouve trcs-rarement des couverts & des ferviettes. II clt certain qu'a envifager les chofes de cette maniere , rien n'eft plus trifte qu'un voyage d'Efpagne, &C rien n'eft plus capable dc mettre de mauvaifc humeur; mals aufH rien n'eft plus facile que de prcvenir toutes ces inconimodi-tcs, je parle des perfonnes qui yoya-gent avecaifance. U) Oa a line Chaire , deux Mulcts le Mtiletier, ponr fix francs pai-jour, mon-noye de Fratice. Les journces ordinai-rcs font d'environ dix iieues, ä une Tieue par heure : dcnx Mulcts tirent unq chai-fe &c dcLix pcrfonnes dedans, On n'a quW fc faire liiivre par dcLSX autrcs Mulcts qui tircront le train ordinaire d'unc chaife. Sur ce train on y mettra une panic de fes hardes , cellcs qui n'an-roient pas pu tenir derriere la chaife 8c /on lit. Les matelats qii'on tfouve dans les Pofades font fort mauvais, ce n'eft autre chofe qu'un grand fac rempli de laine , telle qu'on la prend fur le corps du Mouton. Une couple de tels matelats , & foo tnatelas par-defTus, feront nn fort bon lit pour un Voyageur. 11 fant porter fa pro.vifion de pain, & la renoM, veller dans toutes les grandes Vjllcs. Le pain que Ton trouve dans les Villages «taut corame de la j^iäte^ & fort A iij (O . vais & fort loiird; au lieu que dans Icsj grandes Villes on achete du pain Francois , &c en Uli donnant une double cuif-fon, il fe conferve amerveiUe pendant line dixaine de jours, II faut aufli avoir fa provifion de vin, parce que dans tous. les endroits il n'eft pas egalement bon , neanmoins en general il efl fort paffa-ble. On trouve prefque par-tout des Poulets; on en peut acheter, 6c les faire tuer pour les manger le Icndemain. On trouve auffi beaucoup de glbler; le Mou-ton eft d'une tres-grande delicatcffe : on en peut faire fa provifion pour deux jours, & meme pour trois, ayant foin de le faire cuire, on trouve par-tout des oeufs, & c'efl une grande reflburcc. 11 faut porter fon couvcrt, fon gobelet, fes ferviettes, une petite broche(car il y a quelquesPofades oü il n'y en apoioO' fi on ne veut pas fe pafTer de foupet. H faut J ou ne manger que des foupes ^ (7) Toignon;; qui peiivent fe faire dans le moment qu'on arrive, ou bien 11 faur avoir une de ces marmites qui ferment exaftement. On la met an feu le foir eti arriyant, & on fait la foupe pour le lendemain ä midi. On trouve dans quelques endroits de tres - excellens jam-bons. II faut, lorfque Ton n'a point de Cuifinier, que le Domeftlque que ron a , foit capable de faire de !a foupe, &c de troufler un poulet. De cette maniere. Ton ne regrette point les Auberges de France ; comme Tonne compte fur rien, on ne fe trouve jamais manquer de rien. La depenfe n'eft pas fort confiderable. Un Maitre de Pofade fe contente d'un ou de deux r6aux de plate pour I'ufage que vous avez fait de fa Maifon, Dans les voyages en Efpagne Ics. voleurs font ä cralndre, li y en a cependant beau-coup moins qu'il n'y en avoit autrefois, t'on obtient facilcment une qfcorte de A iv. (S) Cavallei-s, & pour les endroits oii il n'/ €n a point, des ordres aiix Juftices de donner pour efcorte des hommes de la Conimunaute, & de fournir, s'il eft ne-ceffaire , des Mules pour le möine prix que pour le lervice du Roi. L'on ne doit pas negliger de fe pourvoir dc toiites ces facilites. On ne doit rien payer pour les Efeortcs , mais on les gratifie de quelques pieces d'argent. La Jonquiere eft le premier Village de la Catalogne, trois quarts de lieue de la Fortereffe de Bellegarde : il y aVoit un dctachcment des Grenadiers, du Regiment de Sagunte, Dragons, & iin Lieutenant, Je lui montrai nion Pal-feport de France : j'en re^us beaucoup: d'honn^tetiis & de poUteffes. Ce Dctachcment fsrt particulierenient arrctcr les DdftTteurs. Je dois marquer que ta plupart des Soldats Francois, qui fer-yent dans les Troupes du Roi d'Efpagncj t9) tegrcttent beaucoup d'avoir abanclonnf leiir Patric, &c que, pour empt-chcr leup defertion , on paye trcs - liberalcment les Payfiins qui peuvent les arrctcr les faifir dans le paffage des Montagnes; s'ils font pris , ils font pendiis, ä moins qu'iis ne fe lauvent dans quelqu'Eglife. L'immunite a lieu en Efpagne , ccmme en Italic, & c'eft im abus qu'il faut joln-drc aux autres que j'ai deja marques. Ces deux Nations, qui fe plquent plus que l£S autres d'avoir beaucoup de religion, font Celles qui en abufent le plus. De la Jonquiere on va A Figuiere, petite Ville , autrefois confidcrable du tenis des Comtes de Barcelone. Avant que d'arriver Figuiere, & entre Fi-guiere & Girone on traverfe un Pays trcs - fertile &c trts - bien cultlvc, les hayes quibordent les chemins font com-muncmcnt de Grenadiers, & les paf-fans cn cu^;iUcnt l^s fruits. On paffe C'O) des rivieres, mais les llts dc plit-fieurs rorrens , qui dans le tems des grandes pluyes, ou de la fonte des nei-ges, arretent les Voyageurs. II y avoit ä Figuieres qiiatre Compagnies de Dra-' gons. II n'y a gueres en Elpagne que la difference du jiom entre les Cavaliers les Dragons ,'les uns n'ctant pas plus haut montcs que les autres, Sc en general les chevaux d'Efpagne ne font pas fort hauts. L'on volt quelquefais entre 4es jambes d'un Cavalier El'pagnol im cheval qui ne deshonoreroit point un .Colonel Francois, U n'y a gueres d'au-t.tes chevaux en E'fpagne que ccux qui ..font pour Tufage de la Cavalerie, parce ■que les Parti^uliers fe fervent cominu' nement de Mules Sf de Mulcts qui refif" lent plus ä la fatigue. Ii y a dans chaqvi® Regiment une Caiffe pour I'achat des chevaux, & quand ona befoin de faire 4es remontes , ,oa euvoie tm Offici^^ i") Connoiffevir en Andaloufie, qui y achcte des poulains de trois ou quatre ans, fur le pied de quatre ä cinq cens livres , evaluation en monnoye de France; ces chevaux font menages pendant qyelque tems, & tel cheval qui reuffit, double fa valeur. La nourriture des chevaux 6;: des mulets cft de l'orge, au lieu d'a-Voine, & tÜe la paille hachee; mais c'efl une paille preferable au foin par fa deli-catefTe, Sc meme par fon fuc. L'Efpa-gnol eil, generalement parlant, plus hardi que le Francois. Les cheyaux font entiers, fougueiix, & vigoureux. Leur legeretd cfl fi grande, furtout ceile des chevaux d'Andaloufie, que plufieurs Auteurs ont cru ne pouvoir I'exprimer , qu'en difant que les jumens y con^oivent par le fouffle du vent. La Cavalerie Efpa-gnole eft fur-tout excellente dans les Pays Hauts &Bas. Leurs chevaux, le-^ ^ers & faciles ä retourner, r^uffilTent (lo fii'ieux que ceiix des autres Nations. Si Jc Cavalier Elpagnol m'a paru plus ferine a cbeval que le Cavalier Francois, jly a line grande difference I'ur ce meine article de la Noblefle de France, a lü Noblcffe d'ECpagne. Les Elpygnols ont leurs titriers fort courts, ils font piaf-fer Iciirs chevaux, & c'ell-Ia que ib ter-jnine leur icience : iis ne f^javent ni regier ni affiijettir un cheval, lis ne fe-roient pas ingine capables de coniioitr? la delicateiie des mouveniens dans un cheval drefie : ]e ne parle point de leur peu de bonne grace- Giroiine tift une Ville mediocre^ ment gr.inde : pHe eft partagce eti deux par une petite riviere nommce Ouhar. La Ville ell: fortifiee , mais ell.P ^ft commandce de toutes parts, Si fuj" ces liauteiirs on a conftruit cinq on fi^^ fortins, cn forte que foit pour defeni" dre la VUle, fbit pour 4efendrc les fpi'tS j (H) H fant quatre ou cinq mille hommesJ Ces forts rendent la Place d'une attaque fort difficile. Le Due de Noailles , Commandant les Troupes Fran^oifes, la prit pour Ic Roi Philippe V, ie 13 Jan-' vier lyii , fur les Rebelles d'Efpagne. Saint Narciffe eft le patron de la Ville, on y conferve fes Reliques dans une Eglifc qui porte le nom tie ce Saint. On Jie doit pas nigliger de voir la Cathe-drale dediee a la fainte Vierge ; on y tnontc par un grand efcalicr, Le Maitre-Autel eft un des plus riches qu'il y ait dans la Chretiente , foit pour I'argent, foit pour les pierreries donf it eft orne. Ün Hiftorlographe Royal a dit dans I'Hiftoirequ'il a faite de Gironne,» que » I'Autel eft fi riebe & fi precieux, que w celui qui ne Taura point vu, quel-« qu'idee qu'il s'en fafte, avoiiera ert » le voyant, que I'idee qu'il s'en etoif »► formte tft beaucoup infcrieiire ä la (14) reaiite «• Cell le defaut des Efpagnots de rendre les belles cbofes incroyableS tn les exageranti Barcelone eft line des plus riches & 6es plus belles Villes d'Efpagne : elle eft fituee le long du rivage de la Mer, ä rextrcmite d'line plaine fertile. Les rues font propres, cequi eft rare en Ef-pagnCi II y a dans cette Ville plufieurs maifons affez blen baties. La plus belle eft celle de la deputationj C'eft un Palais oil fe rend la Juftke Ibuveraine de la Province, & ou s'alTembloient autrefois les Etats de Catalognc. Le rem-parr, qui eft le long du rivage de la Mer eft plante & forme une allee : c'eft dans cet endroit, &i dans iirt äiitre j qui ell dans la partie la plus interleure de la Ville , &£ qu'on appelle la Rampe, qu^ Yon fait le Cours. J'avois des Lettres de recommandation pour M. Sartine^ Intendant de Catalogne : il me don"? Ol) <3es lettres poür fcs Subdelegu^s <3arisJ tous les endroits oit je devois paffer , 6c pour le Prince de Campo-Florido^ Capitaine General du Royaiime de Valence. Le titrc de Capitaine General re-pond ä celui de Gouverneur de Province. M. le Marquis de Richibourg Fla-mand, qui I'eft dans la Catalogne, me donna un Paffeport avec un ordre d'ef-corte. Je re?us milie accueils de ce Seigneur. II eft fort aime & fort eftime dit Militaire,. il remplit fon pofte avec di-gnite, & comme 11 fait bonne prompte Jiiftice , ce qui n'eft commun, ni en Efpagne, ni chez la plfipartdes Nations qui reprochent ce defaut aux Efpagnols, les Catalans font foiimis Si chacun fait fon devoir. J'ai remarque que dans la plupart des Relations de Barcelone, il eft dit que le Port eft profond &c fort für : c'eft precifcment tout le contraire. II y a vc- t'tableihent im mole de dnq oufix čenJ pas, au bout diiqiiel il y a un tanal & un petit fort; miiis le Port reite cxpofc au vent du Sud qui efl le plus orageux» L'Obregat, qui fe dccharge dans la Mer aflei prcs de Barcelone, entraine avec eile une grande quantlte de fables que les flots de la Mer ou les courans ren-voyent dans le Port en Ii grande quantlte , qu'on y voit quelqucfois des bancs de fnble ä fleur d'eau. Deux machines qui travaillent continuellement pour le vuider, ne peuvent quclquefois dans trois mois reparer le tort qu'a falt un feul jour, & lorfque je mc trouvai ä Barcelone, ii ne pouvoit entrer dans le Port que des Tartanes : la Rade cft fort mauvaife, & fort peu Iure. II y a une Darfcnne ou Ton a con^-truit des Galeres, & ou l'on en pcut conftniire. Les bois qu'on deftine ä leur conftruäion font dans des foflcs rem- plis (^7) plis a'eau de la Mer, poui' le rendre plus dur, & pUis durable.. 11 y a aufli Une fonderie & un Arfenal, ou ily a des armes en bori etat pour qiiinze inille hommes. Ceft le plus confiderable qu'ü y ait en Efpagne, & le feul qui*!niente d'etre vu. Les fortificatioiiš de Barcelonne me-rltent line defcription particuliere, c'elt non-feulement une Ville de Commerce, niais encore «ne Ville. de guerre fa-ineufc par fes rebellions & par les fie-gcs quelle a foutenus. La Ville eft de-iendue par divers baftions , par des i-emparts hauts & fpacieux, & par da profonds foffes, Montjoui eft une haute Montagne qui s'eleve au Sud-Oueft de; la Ville, Au ibmmet de cette Montagne une Forterefle qui domine le Port; la Ville la campagne ; mais elle efl trop elevee pour les dtlfendre ou les incommoder. On a ets; oblige de conjf-Tome in " B (i 8) imire dafls la campagne vers le Nor J de la Ville une CJtadelle. Cette Cita-delle eft compofee de cinq baftions. Le fyftSme de la fortification m'a pani fort bien entendu.Surles deux bafiions tour-nes di/* c6t(i de la Ville s'elevent des cavaliers qui la Commandern, & d'oü on pourroit la d^truire en vingt-quatre heures. Une telle Citadelle eft necef-läire pour tenir les Barcelonols fouples & fidšles. II y a dans la Citadelle deioC corps de cafernes pour loger deu* ba-tailions de fm cens citiquante hommes; on en doit conftruire deux autres pa-rells , & un autre pour y pouvoir logef Un ou deux efcadrons de cavalerie. n'y a que deux puits dont I'eau n'e^l pas trop bonne, & il n'eft pas aife d'y faire des ehernes caufe du voifinag« de la Mcr. Les parapets font revetus de maijonnerie ; & commeon s'etoit preff(S de ies conftruire, fans attendre que le^ (19) lerres fuffent afFaiffees, le Uvktemeht eft fendu en unc infinite d'endroits, & pour le bien r ep are r, il fail droit prefque le refaire ä neuf. Cette Gitadelle com-mimiqiie h im petit Fort qui eft fur le Lord de la Mer, & qui s'appelle le Fott Carlos. Ce n'eft, ä proprement parlet ^ qu'un ouvrage ä corne avance^ H eft bien fituž, 5i ^toit neceffaire. Je penfe bien difFeremment d'uri autfe For tin qui eft dans Tintdiieur des terres, A Pöueft de la Citadelle, & la portee du canon; il s'appelle le Fort Pio. II y avoit dana cct endroit une tržis - petite elevation , 8: il auroit ^t^ plus facile & moins cofl* teux de la mcttre an niveaii de la cam-pagne, que d'y conftruire un outrage qui n'eö pas d'une grande r^fiHance: cet ouvrage enleve fera tres-propre pour y drefler des batteries de canon contre la Citadelle. Toutes ces fortifications de h Citadelle du Fort Carlos Sc du Fort (10-) Mo i font nouvelles , conftruites depiuS la paix, & par confcquent inconnucs aux Officiers Francois: 11 n'en eft pas de rneme de la plupart des autres Plaoes de la Catalogne , qu'ils n ont que trop ap-pris t\ connoitre par de fanglantes experiences. Dans la premiere ioUrnee que I'oii fait en fortant de Barcelone, on paffc & on repaffe une vingtaine de fois I'O-bregat ^^ gue, Ik. pour peu qvi'il ait plu , cette Riviere groflit, n'eftplus guea-ble. Le deuxieme jour j'arrival ä Tar-ragone :: le Pays que Ton traverfe eft fort mele : 11 eft beau au fortir de Barcelone, vilain le long de I'Obrcgat, mediocre &c niauvais le long de la Mer ^ fort beau du cote de Tarragone. Qua-tre Ileues au-deh\ de cette Ville , on traverfe en allant k Tortofe une efpece de grand Defert : le paflage en eft dange-rcux a caufe des voleurs, 6c Ton doitbla (^O I'efcorte qui m'accompagnolt d'ordJnaU re, Aux environs de Tortofe, le lorig dc TElbre, le Pays eft tres-riche & trb-fertile. Cette Ville eft la derniere de la Catalogne du cote du Royaume de Valence. II n'y a rien dc fingulier ä Tarragone,' Cette Ville , comme unc infinite d'au-tres, etoit autrefois beaucoup plus con-fidörable qu'clle ne I'eft aiijourd'hui. L'Archeveche eft fort anclen, &C ne re-connoit pas la Primatie de celiil de To-lede. Les fortificatioBS font'cntierement negligees, & ne ineritent pas qu'on les entretienne. La Viile eft peu doignee de la Mer-: 11 n'y a point de Port, c'eft line Plage oii il y a quelques pauvres, malfons & quelques bateaux de Pe-» chcurs. o : 11 Tortofe eft fitiiee fur I'Ebfe, & il y remonte quelques petites Barques de la Mer, Villg eft: tr£;s- bien fortifiee j^ Siij ttiais les fortifications ne font pas blert entretenues, & ont le meme defaut que j'ai deja remarque au fujet de pUifieurs aiitres, c'eft qu'il faut un grand nombre deSoIdats pour les defendre. On fort de la Ville par un grand Pont de bateaux, dont la tßte eft defendue de deux demi baftions, & de quelques gutres ouvra-ges. On voit ä la Cathedrale urje tres-riche & une tres-belle Chapelle revetue de ijiarbre, & ornce de peintures, le tout d'un (res - bon gout. II y a dans la Sacriftle un trefor remarquable par les Reliques les Vafes d'or ^ d'argent qu'il rentefine. On ne VQit gueies en Catalogne qvie des Eglif^s d'un gout gO" thique. L'Ebre eft navigable depBis Tortofe jufqu'i !a Mer, & forme äfon embouchure un Port tržs-sur & tres-vafte. Cet tndroit s'appelle les Alfagis. Je ne I'ai ^ point vii, mals ce que j'en dis, je I'a- Vance fur le rapport d'lm Efpagnol, qui a ete en meme-tems Intendant du Royau-mfe d'Arragon , de la Catalogue, & du Koyaume de Valence. Une autre Nation que I'Efpagnol, perfeftionneroitun außi beau Port forme par la Nature, d'au-tant plus que les Efpagnols n'ont pas uii feul bon Port fur la Mcditerranee : fa fituation k rerabouchiire de I'Ebre, en-tre la Catalogne & le Royaume de Valence, le rend tres-propre pourle com--merce. II feroit trc-aifc de rendre I'Ebre navigable , par-la de lui ouvrlr ua paffage de coniinimication avec I'Arra-gon , & meme la Navarre. Les Efpa-gnols Font deja tent^. On volt des digues qui ont ete faites : les Eclufes man-quent. L'entrepnfe n'a pas ete conduite ä fa perfeöion par la connivence des Entrepreneurs avec ceux qui les em-ployoient. H y a pependant quelques pe-tits bateaux qui dcfcendent I'Ebre ; Biv (m) quand le Batelier eft arrive ä un de ceS batardeaux, ii decharge fon bateau,& le lailTe aller au courant de l'eau : 11 le ratrape enfuitc, lorfqu'il a paffe le ba-tardeau, le recharge, & continue fon voyage. J'al vii ä Tortofe des bois propres pour la con{l;ru£tion des bateaux, qui etoient venus par i'Ebre & I'Arra-gon de la Navarre. 11 y a des Atellei^ dreffes oii des Charpentiers travaiilent ä leur donner une premiere forme : j'ai meme remarquc que ks haches dont ils fe fervent, font beaucoup plus fortes que les haches ordinaires, & font d'luie trempe excellente. Ces bois font en-fuite tranfportes a Cadix pour f^rvir h la conftruciion des Valffeaux du Roi. Une Ville conftruite dans les Alfagls feroit propre poury ctablir un commerce flori ffant , & une puiflfante Marine, & Ton en fera perfuadc, pour peu qii'on faffe de reflexion for ce quf; j'ai reinarque-^ Öe la fituation du lieu, fur ce que }4 vais dire du caraftere des Catalans. Lcs Catalans font les nieilleurs Ou-vrlers de toute FEfpagne : ils font aflifs. & adroits. Barcelone peut etre regardee, par rapport ä I'Efpagne, comme Paris par rapport k la France : c'efl dans Barcelone que Ton fait la plus grande partie des habillemens des Troupes Sc de Livrees. II y a quantite d'Orfevres , & toutes fortes d'Ouvriers. Les Catalans ne font pas moins bons Marlniers que. bons Artifans. Cette Province, qui eft la plus peuplee de I'Efpagne , peut feule avec la Bifcaye , fournir fuffiiainnient de Matelots pour faire fleurir la Marine en Efpagne , &l ces Matclots ne le ccderolent ^iceux d'auciine autre Nation. Les IViicayens font affez voir leur adrefls &c leur intrcpiditc dans la pcche de la Baleine : car la plupart des Matelots que l«s Barques employent dans gctte pcclie (i6) rfbrtt Blfcsyens, S: ce font les plus braves. Les Catalans vont dans detres pe-tkes Felouques faire la peche du Corai! fur les cotes de h Provence & de la Sar-daigne, & ils y reuffiflent mieux que les Proven^aux; Tintrepidlte & le courage des Catalans s'eft fait connoitre fur-tout dans les dernleres guerres civiles. Its ont en de tout terns quelqu'antlpa-thie pour les Caftillans, ont Cli de la peine ä fupporter le joug de leur Roi-Lorfqu'ils furent abandonnes de i'Archi-duc, d C venu Empereut, Us continue-rent la guerre en leur nom partlculier, fe qualifians du titre de Rcpublique, dont ils efperolent intrcduire la forme danS leur Gouvernement. Les Moines & les Ecclcfiaftiques etoient les plus opinia-tres, fic couroient dans Barcelone de rue en rue comme des frcnetiques, pour infpirer k la populace la fureur dont ils etoient tranfportes, Les Barcelonnois» (i?) pour faire comprendre l'exc^S de letw rage, & la refolution defefperee qu'ils avoicnt prife de fe defendre jnfqu'ä la derniere goiitte de leur fang, firent pein-dre line tete de niort au milieu d'un Drapeau qu'ils planterent ftir la breche. Iis vouloient faire entendre par ce fym-bole qu'ils ne dcmandoient point de quartier, & qu'ils n'cn vouloient point faire, Ce fiege fut un des plus opiniä-tres des plus meurtriers qui aient ete faits. Les Habitans furent enfiii obliges de fe rendre ä difcretion, la vie fauve, on les a depouilles de tous leurs privileges , on les a defarmes & accables d'impots. Toute la Province eft rem-plie de Soldats, Quand j'y fuis paffe il y avoit pins de vingt-dnq mille hommes. La maiiiere de lever les impöts eft extraordinaire : on donne pour folde aux Soldats des billets dont ils doivent 6tre payes par les Villages, & ils y vivcnt C.s) 'äux d^pens de la Communaute, jiilqu'äi ce qu'ils foient payes. Les Catalans n'at-tendent que I'occafion d'une nouvellc revolte : quoiqu'opprimes, ils ont toii-jours iin air determine, un regard hardi & affure , &C les Payfans refiemblent i autant de Grenadiers deferteurs. Les Mi-quelets qui ont tant fait parier d'eux > font les Payfans des Montagnes. La Catalogne faifoit autrefois partifl du Royaume d'Arragon. Les Catalans, jdit un Hiflorien critique, >» qui ont tou-»jours eu beaucoup de valeur , & qui it en qualite de Peuples belliqiieux n'a-»voient pas cte moins inquiets que coiirageux, devinrent la force & le » foutien de I'Arragon. La fertilite dc » la Catalogne , le caraÖere laborieujc » de fes Peuples , la fituation avanta-» geufe fur les Cotes de la mer, I'ont » mis en etat d'acquerir des richeffes » & d« faire profperer enfiiite k Pi^oyau- » me auquel eile fut iinie ; mals le ge» nie de fes Peuples, aufli-bien que ce-» lui des Arragonols, ne ieur permit pas » de goüter tranquillement le fruit tie « leur indiiflrie. II leur falliit des gucr->> res au dehors, oii des troubles au de>> dans, ils eiireot quclquefois I'un & » I'autre ; car ce Royaume eft celui de >> touts I'Efpagne qui a eprouve de plus >» grandes revolutions, & celles qui font » arrivees dans ces dernlers terns kur » ont ctc fatales, par la fupprefllon des » plus beaux de leiii's privileges, qui failbient voir que quand ils fe clioi-fiffoientdes Rois, c'ctoit plutot com» me Chefs d'un Etat libre, que comme » Maitres d'un Peuple afiujetti, qu'13s » ctoient proclames. Ce n'eft point a » dire que le Royaunie ne fut hercdi-w taire, mais onvouloit, dans leur inf» tallation, empSclier les Rois d'oublier » qu'ils n'ctoient Chefs que pour pro-eurer le bien ßc I'avantage de leurs (30) W Sujets, ou pour mieux dire I c'etoit w pour leur apprendre qu'ils etoient oU » qu'ils devoient £tre lesperes^, & noii j> pas les tyrans de leurs Peiiples. Cette J) formule d'eletllon, quoiqu'abolle de» puis long-terns,eft trop finguliefe pour » ne la pas mettre id. Nous, qui va» Ions autant que vous, &C qui pouvonS » plus que vous, nous vous clifons Roi, j> ä condition que vous garderez nos » privileges & nos franchifes , autre-w ment non. Mais cette forme de fef-»> ment etoit un vleux refte de la U» berte originaire des Peuples dont ils »> fe contcntoicnt dans la fjjeculation. w fans en venir jamais ä la pratique» » quelque mal .que gouvernafTent les » Rois : jamais les Sujets des RoyaU' » mes fucceffifsou hereditaires, n'ayant' » eii d'autorite legitime d'agir contre w leurs Souvcrains. L'Arragon eft » Royaume do toute I'Efpagne qui a leS t> Hiftoires les plus exaües , foit Hif- (30 » toires generales, foit Hiftoires parti* » culieres , fur-tout fi Ton y joint la » Catalogne......Le Ziirita , le plus » grand Hiftorien que I'j^rragon ait pro» diiit , ne convient qu'aux Natureis » du Pays, que le gout ou la neceflite » engage A etudler dans un grand d^-» tail I'Hiftoire de ce Royaume «. Zu-rlta m'a paru meriter plus d'eftime que n'en fait le Critique que j'ai cite. Antoine Defolio qui, par THiftoire qu'il acom-pofee de la conqu^te du Mexique , s'cft montre non-feulement capable de juger d'un Hiftorien , mais encore digne d'etre propofe comme modele, en porta tin jugement plus avantageux : » Eani » eft laudem infcribendo confecutus, ut » eloquentiä laSeSque copiž Hifpano-» rum Livius, prudentiA Tacitus, acu-» mine Saluftius, quidam vel Thucidi-» des effe videaturCes paroles ne font pas aifees ž traduire, Solis nous fait C30 Compren fage fut introduit par k liixure, & » qu elles fervoient beaiicoiip möiiis ä » couvrir le corps qu'A le lallTer voir PHne, Livre VI. Chapitre XVII. dit : » Seres lanico fylvarum nobiles perfii-» fam aqua depeftentes frcndiimi canl-» tiem. ; . ; . tam longinquo orbe (fe-M rica) petltiir ut in publico matrona » traofluceat. Virgile au Livre II, des Georgiqucs. VelleraqHC lit foliis depsftant temila Seres. Les Pcuples appelles Seres cardent le cluvet qu'ils ont recueilli fur leiirs ar-bres. Tont ce que j'ai rapporte paroit convenir plus au coton qu'ä la foye; mais ndanmoins la difficulte rclle inde-cife, parce que les Romains du tcms de Virgile & de Pline , ignorant la ma-niere dont la foye, que l'on apportoit d'Afie, etoitproduite, pouvolcnt fe forger une faufie idee de la production des Toyes, & s'imaginer que dans le Pay^ des Seres on prenolt aiix arbres ce ger duvet que la nature feme fur qucl-qiies-unes de leurs feiiilles, & qu'apres I'avoir de t rem p e dans I'eaii on en faifoit un fil dclie qu'ils appelloient Serica, dii nom da Pays des Seres dont 11 avoit cte tranfporte, Le terme le plus propre pour exprimer ce qui eft de Soye, c'efl Bombicynus. Le vers k foye eft appeLle Bomhix , & ce mot derive du terme grec Bombos, qui fignlfie ce bourdon-nement que font les vers ä foyc. Caf-cales parle de la inechanique de cet infeSe, raoins admirable par la matiere precieufe qu'il fournit, que par fes dif-ferentes metamorphofes , foJt avant foit apres s'etre enveloppe dans la riebe coque qu'il fe file lui-meme : 11 n'a fait qu'ebaucher la matiere. On la trouve f^avamment approfondle dans une dif-fertatloa de Malpig , qne la Societ» (48)- Koyale de Londrcs fit iinprinier etl 1669. Cartagene eft Jluae journeetleMurcie. II fe fait dans cette Villetres-peude nc-goce. II confifte dans quelques foyes SC dans de la foude; entire la foie de Mur-cie, mals en petite quantite, parce que TEfpagne en confume la plus grande partie. La feconde fe fait avec une ef-pece de plante metallique appellee Ba-rille, qui croit le long des cotes de la Mer, &: dans quelques campagnes propres ä la produöion de cette plante. La foude falte avec la Bourde, qui ert une plante affez reflemblante ä la Ba-rille, n'eft pas ä beaucoup pres d'une auffi bonne qualite. Ces plantes jettent une tige de la hauteur d'un pied 5i de-nii;on la coupe, onenremplit de grands Irous faits expres, on y met le feu , on la couvre. 11 s'en forme une pierre tres-dure, & c'eft cette pierre que Ton appelle (49) Appelle foude. Cette plänte femble pla' tot fe fondre que brüler. Les Verriers s'en fervent pour faire leiirs verres^ Sc les Savonniers Temployent dans la compofition de leürs favons. La fovide qiü väent du Royaume de Valence, 6t que l'on appelle coittmimcment foude d'AIicaht, eft preferable ä la foude de Carthagene. C'eft la veritable foude de Barille, qu'll faiit employer pour la fabrication des glaces k miroirs : celle de Eourde n'y ctant pas propre. Les Efpa-gnols les melangent fouvent, & quel-quefols mcme y melent de la pierre ou de la terrc pour en augmenter le poids ^ cela empeche bcaucoup la perfečliori des Fabriques de glaces. Le Port de Cartagene etoit autrefois excellent. On rapporte qu'Andre Dorla , Amlral de la Flotte Efpagnole, di-foit qu'il ne connoiffoit que trois Ports fuffent bien fürs : les mols de Juiil Tome IF. D, M & de Julliet & Cartagene'. La Merreffer-lee entre deux montagnes forme une ef' pece de canal, & Tentree de ce canal eft convert d'une petite ifle qui cependant ne le garantit pas de la violence dn Sud, qui eft prefque le feul vent qu'il y ait ä cralndre. Cc canal en s'elargiflant forme unebaye, & dans le fond eft la Ville de Cartagene. C'eft cette baye qui formoit ce Port fameux de Cartagene, qtii pou-voit fiirement & commodement contenir tleux cens galeres. Le rivage a emplete fur la Mer, la baye s'eft retrecie , leS orages & !es torrens ont entraine des fables dans le Port; je n'y vis qu'tine galere , & on avoir ^te obligs de net' toyer Fendroit oii elle etoit, afin de h «lettre k flot dans «n endroit fiir, Un Ingenieur qui etoit ä Cartagene me ditj qis'on devoittravailler ri5parcrle Port, mais il n'y a ni ordre donne , ni (onds prepares; la galere que j'y vis eft Reale : eile eft tres-bien conftralte, fort grande &c fort ornee ; c'eft celle qui a fervi a defcendre le Roi & la Reinc de-pLiis Seville jufquau Port Sainte-Marie, & ilir iaquelle leiirs Majeftes ont couche pkifieurs niiits. Cette Galere ne doit re-mettre en mer que pour gtre mont<^e par le Roi; c'eft des Mores que les RoJs d'Efpagne ont appris ä fe regarder tel-lement au-deffus des autres hommes, qu'il n'eft pas permis ä leurs veuves de le rernarier, & que, lorfqu'ils ont montž une Galerc ou un Vaiflcau, perfonne n'ofe les monter apres eux. Cet ufage s'etend jufqu'aiix chevaux, & meme , dit-on , jufqu'ä leurs Maitreffes , qu'ils ne quittent qu'en leur ordonnant de fe retirer dans un Couvent; & Juan Alva-res de Colmenar qui a parle de cet ufage, rapporte k ce fujet deux petites hiflo-riettes. »Philippe IV, dlt-il, allant k »> Notre-Dsmc d'Atoche en proceiTion^ Dij M W le Dne de "Medina della Torres lui » offrit en don un tres-beau cheval qui » paffoit pour le meilleur qu'il y eut » dans Madrid, mais ce Prince ne voulut » point I'accepter , difant que ce feroit ^^ faire tort ti ce bel animal, qui feroit » deformais inutile au monde L'au-ire hiftoriette eft fur le meme Roi: w Philippe IV, ayant long-tems poiir->♦ fuivi une Dame de fa Cour , prit la »> peine d'aller lui-meme une nuit heur-» ter doucement a fa porte, ne doutant » pas qu'elle ne lui fiit ouverte ; mais )» la Dame qui comprit d'abord qui c'e-»> toit ie renvoya, lui criant _de fon lit; » Vaya , vaya Condios , noqiiiero fer monfa, c'efi:-a-dire, allez, alle?,, Dien » vous accompagne , je n'ai pas envie w d'etre Moineffe«. Sijerapportoistons les petlts contes que Ton trouve dans les relations, & tous ceux que font les Efpagnols, on en feroit un volume qui pourroit fervir de fapplement airxjour-nees amufantes, ou ä la Relation de Madame d'Aimoy ; eile a peut-etre cru que cela etoit neceflaire pour egayer \ine Relation aufll trifte que celle d'Ef-pagne, les femmes en general prcferent i'amufement i rutllite, J'arrival k Grenade apres fix jours Sc deml de niarche par un pays de monta-gnes. L'air eft excellent & la terre peu fcconde , c'eit, s'il eft permls de badl-ner, de quoi rendre les habitans de bon appetit; quoique ce pays foit plus meridional que celiii de Valence, il y fait cependant plus froid. L'on aborde ä Grenade par une plaine de quarre lieues de traverfe ftir hiiit de iong j appellee la Vega de Grenada. Elle cft environnee de petltes monta-gnes, & couverte d'un affez grand nom-bre de Villages: le terrolr y eft fertile Cn fruits exqiiis, aufli-bicn qu'en toutcsL Diij Cu) les chofes neceflbires k la vie. Ily ape« -de muriers , mals il y en a unc grande qiiantitc dans line grande plaine peu cloignee, & feparee de cc!le-ci par la jnontagne neigeiife , ainfi appellee], parce que fon fommet eft toiijours convert de neige. Grenade eft fituee partic dans la plaine, & partie far la mon.agne Cette Ville n'eft point fer-mce, la miiraille, dont il eft parle clans les anciennes defcrlptions dc Grenade, qui avolt dome mille pas de circuit, 6c qui etoit flanquee de mille &C trente Tours, ne fiibfifte plus. A I'entree dß la Ville, on trcuve une fort grande place, que Ton nomme el Campo , oil il y a trois ou quatre beaux batimens, qui font des Couvens ou des Hopitaux. On voit dans I'Eglife Cathedralo les torabeaux de Ferdinand le Catholique^ & d'Ifabelle fa femnie, & Ceux de la Keine Jeanne leur iiile^Sc de Philippe I, (50 fon mari , Archiduc d'Autrlche , Hol d'Efpagnc & Pere tie Charles-Quint. Cette Reine Jeanne etoit devenue folle povm avoir trop aimc fon mari , ßi Ic fiirnom de folle liii efl refte dans I'hif-toire, Voilii une maladie bien extraordinaire, qui ne s'eft pas rendue conta-gieufe. Le Palais ou fe rend la Jiiüice eft fur line grande place, ou i: ya une fontaine, Lc frontifpice en efl: fort orne. Le quartier de la Vilic le plus curieux eft i'Alhambre fituc fur une montagne expofiie au lever du Soleil. Ceft-lji oil Ton voit deux Chateaux du Palais , La-tis , Tun par les Rois Maures, I'autre par^ Charles-Quint. On y monte de la Ville baffe par une belle & longiie allee de grands ormeaux , embellie de fontaines & de jets d'eau : cette allee conduit en montant & en tournant juf-qu'aii Palais. Celui qui a ete bäti par Charles-Quint eft un grand corps de Div C50 Jogis quarre , bäti cl'une pierre de tailfe' picquee, les bandeaux des fenetres font de marbre noir. On voit i l'entour de Tcdifice , au - deffous des fenetres ,un grand nombre de tetes d'Ai^es & de mufles de Lyons qui tiennent des an-neaux. Le tout de bronze. De-lä je con-jefture que ce bätiment a ete fait par lin Architefle Italien. Car outre qu'il eft d'une archite6l:ure bien entendue, fort noble & trop fimple, poitr etre Fouvrage d'un Efpagnol, j'al remarque dans quelques Villes d'Italie , comme dans Florence, dans Slenne &c dans plu-iieurs autres, de femblables anneaux, & on me dlt que c'etoit une marque de diftinßion, & qu'll ne feroit pas per-mis k un RoturJer d'en orner fa mai-lon, L'interleur du Palais eft une grande & magnifiqiie cour ronde, autour de laquelle regnent deux rangs de porti-ques Tun fur Tamre, foutenus par des ' (57) colonnes de inarbre & de jafpe. Ce£ oiivrage eft demeure Imparfait, & oii le laifle perir. L'ancien Palais des Maures eft envk rönne de irmrailks &C fortifie de tours, II reffemble ä une vieille Citadelle:il y a une efpece de ravelin o{i Ton ticnt da terre que I'efpade qui eft entre la roue & le corps de la ehaife s'engorg£: Sc j'ai eu Texpcrience de les voir eefTer de tpurner , & lej mules xontinuer de trainer la ciiaife, qui eil une pr^nv« ^galement de rexcellence de la .terre & d-e la vigueur des mules. Les ehevaux d'Andaloufie font ks meiUeurs de l'Efr-pagne:)e les ai vus daiis des cainpai-gne^ arides , ou ä peine i'on apper^it ua brin d'lierbe ; mais le peu.qu'il y en a eft extrememenl nourriflant. Or crok que Sf^ville a ^tc bätie. par les Pheni^ clens, qui Tappellerent Spalo , d\ia mot c[ui fignifie ime plaiiie: eJk porta eofiu-te le noiu d'Hifpalls ou Spaiis, Lei Mni^ Eiiv. (70 fes, qui n*ont point de P. dans leur Lan-gue, ont fait Isbilia , &£ c!e-li eftvcnU par corruption le nom de Sevilla, Ro-drigo Caro, dans fes ouvrages des an-liquites de Seville, marqiie que les an-ciens pla^olent les champs clifcQs dans rAndaloufie. Homere , au rapport de Strabon , f^avoit que les Phenitiens avoient ete jufques dans I'extremite de I'Efpagne : inftniit par leurs rapports de la richeffe & des avantagcs de ce Pays , II y a place les champs, elifees. Cert ce qui eft marque dans la prediction de Protce ä Menelas, Itvre IV. de rOdißee, » Les Dieux vous envoyeront » dans les extremites de la terre, oil »> font les champs elifees : la Thiver eft »> de peu de duree , &c les ze]ihlrs y re» gnent «. En effet, continue Strnbon : » I'air y eft excellent. L'Andaloufie fi-w tuee aux extremites de la terre, re» 9oit les douces influences des zer: C70 » phirs «: D'aiitres Foetcs om Invente d'autres ficUons. Tel eft le vol desboeufs de Gerion fait par Herculc , & tel eft ce qn'on dit du jardin des Hefperldes. M. Bochart dit , que les champi elifees Vealent dire en Phenlcien Lacla arva, qui eft le mot dont Virgile s'eft fervi. Si Ton en c'oit TEcrivain dc la vie d'Ho-rnere , attribiiee par quelques Auteurs ä Herodote, Homere a etc en Efpagne. Mčleffigenčs , dit it, naviguoit avec i> Menta ; il obfervoit dans chaque cn-» droit les chofes finguUeres Si memo-» rabies, en forte qu'il parolt dans fes » Poemes n'avoir fait que des commen-»taires fur la defcrlptlon des lleux » qu'il avoit vus en allant d'Efpagne ä >> Iiaque i Mclefligenes, qui n'avoit point » auparavant ime bonne vue, la perdit » prefqu'eiitierement Homere n'eft cu'un furnom donne ä Meleffigenes, parce qu'il avoit perdu la vue. Fiorus, (74) Hvre IL Chapitre *XVn. rapporte qn» Decius Brutiis , allant en ce pays avec des troupes , fiit long-tems arrere pa^ le refpeci qu'il avoit pour le Heu que Ton dlfoit etre la demeure des Bien-heurciix; jufqucs-lä que fes foldats n'o-foient travcrfer le Lethe , de peur d'ou-bller toLites chofes, &r de paffer parmi le« morts. Ce fleuve s'appelle aujourd'hui Guadalete. Cc font les Maares quiyofi^ 3 joiite Guada^qui-fignifie riviere, comnie on voiten Guadalquivir, Guadiana, Seville a auffi porte le nom de Julia Romula & Colonia Romulea, qui lui fut donnc par Jules Cefar. Les Romains conftruifirent dans cette Ville un. Capi-tolc , des Baiiliqibc's , des Academies, des Theatres, des foiitaines &c aiitrcs tätiinens qui fervent ä rornement des Villes &c Jl I'litilite des Peuplcs. Les in-Vafions des Barbares, Goths & Maure« > mifTione Divi Augufti m, Le revers reprcfente la tete de rimpcratrlce Li-vle avec un bandeau : au-deffus de W tt'te eft am croiffant ; au - deflbus uti- •(70 globe, pour infcription Orbis Juli» w Augufta Genitrix «- Livie eft appellee dans plufieiirs medallles Julie. » Ll-» via, dit Tacite Livre I. in familiam »> Juliam nominifque adfiimebatur Le tltre faftueux de Mere du monde, dont eile efl: honorce dans cette medaille, lul fut .donne par la flatterie, parce qu'elle etoit foeur d'Augufte & mere de Tibere. A trois quarts de lieues de Seville font les ruines d'Italica. Cet endroit eft appelle Sevilla Vieja.^Pour y aller Oll pafle par im fauxbourg que la riviere fepare- de la Ville. Un affez mau-vais pont de bateaux les joint l'un ä l'autre. Dans cc fauxbourg eft la Char-treufe que les Etrangers ont coutume d'aller voir. Le nom d'Italica fut donne ä l'endroit dont je parle , par Scipion TAfricaiii, comme le prouvc un paf-fage-xl'Apien, »Scipio milites omne« (77) » vuliieribus debiles In unam iirbeni »> compulit quam ab Italia Italicam no» minavit. Claram mortalxbus Trajani >t & Adriani qui poftens temporibiis » Romanorum imperium tenuere «. Cet-te Vllle a cte detrulte par les Mores, ne vouloient point avoir fi pres de Seville line Ville qui put lul difputcr !a prefcance. On voit encorc aujourd'hui les relies d'un amphiteatre, & on y trouve fort Ibuvent des Medallles. Je reviens ä !a defcription de Seville. L'Eglife Cathedrale, qui eft vers le milieu de la Ville, eft la plus belle & la plus regulierenient batie qui foit dans toute TEfpagne. On employa foixante 3ns pour la bätir; eile f'ut achevde foiis le regne de Jean II, dans le quinzienie fiecle. Ce furent les Chanoines qui la feent batir avec leurs revcnus, ne s'en i-efervant que ce qui leur etoit abfoiu-ment neceifaire pour yivre. A cole de (78) TEglife on voit une tres - belle Touf' conftruite par !es Mores, comme on en peut jiiger par les ornemens & lesfcii'p' tiires cjui lent dans le goCit de cette Nation , & c'eft afiurenient un de leurs chefs- d'Oeuvres. L'Eglile eft dans le gout gothiqiie, mais dans ce gout qui tient plus des Arabes que des Goths, &c c'eft le plus parfait exemple qu'ii y en ait: eile eft plus vafte, mieux proportionnce* & phis folidement conftriiite que celle de Notre - Dame de Paris. Cette Eglife , quoique d'un gout barbare , a un air de grandeur & de majefte; elle ne dcgc-nere ni dans le groffier, ni dans le coH-fichet. Derriere le grand Autet il y a line Chapelle , ou eft dans une riche Chafle le Corps du Roi Ferdinand-lc' Saint: elle n'approche ni de rArchitec-ture Arabe , nl de la belle Architeflnf^ antique. Cette Chapelle eft exhauffee., fort riche, mais trop ornee da Scidptii' (79) res, & je ne trouve point dans le gout de fa conftruäion autant de digtiite c[ue dans Celle de rEgllie. 11 y a deux Sacrif-ties, tres-grandes & tres-belles : les ri-chefles qu'elles renferment font imrnen-fes. II y a im feul omement pour fervir a la FSte du Saint Sacrement & ä celfe du Jeudi - Saint, qui pefe plus de müle niarcs d'argent. Je ne ferai pas la defcrip-tlon de tons les Vafes & de tous les Or-nemens qui foot en relief d'or & d'argent. 11 fiiffit de remarquer qu'il n'y a gueres d'Eglifes en Efpagne, fans en exceptor les Villages , oil il n'y ait des LampesSc des Chandeliers d'argent. Des Idolfttres qui feroient aujourd'hui la con-quete de I'Efpagne, trouveroient dans les Eglifes plus de richefles, que les Ef-pagnols n'en trouverent ä leur arrivee dans le Mexique. Les Cordeliers ont un Couvent trcs-magnifiqiie, un des plus beaux qu'il y ait (8o) Efpagrve ; il eü firiie ftir «ne grands Place : Ic dehors eü fort orne de fculp-ture ; les Cloitres font vaftes, fouteniis de piiiers de niarbre , & embellis de Tableaux qui meritent d'etre confiderčs. Ort doit voir les Couvens des Dominicalns & des Religieiix de la Merci,& la Maifon des Jcfuites. Ily a ä quelque diftance de la Ville un trcs-beau Convent de Hie-ronimltes: ce font les Religieiix qui font ä TEfcurial. Iis ne font ctablis qu'en Ef-pagne, &c ce font ceux qui poffedent les plus riches Coiivens. On voit danS l'Eglife de ceux-ci une Statiie de Saint Jerome, qui eft un ouvrage des pU'S parfaits que Ton puiffe voir. Affez pres de l'Eglife Cathedrale efl le Palais Royal, appelle comnnin^nent l'Alcacar , bäti en partie par les Rois Mores, & en partie par les Rois Chretiens; mals l'ouvrage des Mores eft le plus parfait. II y a des cours avec dos fontaiiies; PO iFontaines; I'une eft envlrorinee dö por3 tjqiies , Ibutenus par des colonnes de marbre; les Salles font remplies de ca-raöeres &C d'Infcrlptions Arabes. II y a nn tres-bcau Jardin avec des parterres , & quelques pieces d'eau. A Textramitc de ce Jardin eft un bofquet d'Orangers : on fait de petites rigoles pour y faire couler de l'eau, & arrofer le pied de ces arbres. Vers Textrcmite de ce bofquet il y a un Pults. Unc Male fait tourner une roue oü il y a une corde, ä laquelle eil attachee une file de pöts qui fe remplif-fent d'eau, & fe vuident par le mouve-ment de la roue : c'eft la maniere dont on fe fert pour arrofer dans la plus grande partie de l'Efpagne. Aupres du Palais eftuii bätiment quarre, d'une Architecture moderne, fort noble & fort fim-ple. II fert pour des Confeils, pour ren-»Ire la Juftice, les Negocians s'y affem-felent comme k la Bourfe, Le commerce Tome IFi F CSi) de cette Vlile eil: beauconp tombe, de-i puis que celui des Indes qui s'y fiiilbit autrefois a ete tranfportc k Cadix; Ceft dans l'Alcacar que le Rol d'Ef-pagne eft loge. Je n'ajouterai rien au ca-rafterc que j'ai fait de cc Prince. Com-me la Reine connoii ä fond le can-iflere & les inclinations dn Roi, qui ne s'ac-cordent point avec les fiennes , eile pro' mene ce Prince par TEfpagne pour le difliper, &c Teloigner da deffein ou i' perlevere de fe retirer ä Saint,- Ilde-fonfe. lis n'avoient qu'une mcmc cham-* bre ,trüs-nial meublee. La Reine ne quit-toit pas le Roi, & eile ne s'occupoic que de ce qpi lui faifoir plaifir. Je ne fuis point furpris qu'avec de tels talens, eile fe ibit rendue maitreffe de fon efprit, elle le iera toujoiirs, ä moins que quel' qu'nn ne deflillc les yeux au Roi, & lui faffe voir combien les demarches qu^^ la Reine lui fait faire pour latisfaire (oi^ (Sjj smbltion , font oppofees a fon devoir de Roi, aux Interžts de fon Etat de fes Sujets qu'il aime eii vrai Pere , ä la juftice & ä l'honneur dont il ne s'efl: jamais eloignc, que lorfqu'il croyoit s'en approcher da vantage, ceux qui avoient pris de l'afcendant fur fon cfprit, fe fer-vant de fa forte inclination pour le bien, pour l'engager 3 faire ie mal, en le maf-quant fous rombre du bien. Le Roi def-fine, la Reine auili. J'ai vu des ou-vrages du Roi, ils font trop bien faits pour un Prince; ils ne font faits ni au crayon, ni ä la plume, ni au pinceau, mais avec de la meche de bougie. L'a-pres-micli, vers les quatre ou cinq heu« res , le Roi & la Reine defcendoient dans le jardin, & fiffis fur les bords d'un bafhii , entourcs de leurs intimes , ils pechoient ä la ligne. Le Roi eft voüte , & paroit vingt ans plus que fon äge. La Reine n'a pas beaucoup de beaute, foit Fij (84) üans les traits, foif dans les couleurs J iriais eile a beaucoup d'efprit & beau-coup d'attraits. Comme ellc etoit fur le point d'accoucher, lorfque jc me trou-vai ä Seville, perfonne n'en approchoit, meme il etoit fort difficile de la voir. Un Officier de leurs Miijeftcs me fit entrer dans leur chambre au moment (ju'ellcs en fortoient, & je les vis paffer par ime efpecc de galerie qui etoit au-deflbus de leur fenetre. J'ai vii diner le Prince & la Princeffe des Afturies^ j'ai eu I'honneur de leur baifer la main , ainfi qu'aux Infants & aux Infantes. La Cour eft trifte : eile eft cependant plus brillante qii'elle n'ctoit autrefois, ä caufe des Troupes qui forment la Maifon du Hol. II y a fix tens Gardes du Corps ha-bill(5s comme ceux du Roi de France : il y a des Gardes Efpagnoles & des Gardes Vallones, habilles comme les Gardes-Fran^oifes, II eft etonnaut combien ce» (SO Troupes font refpefler le Söuveraln, CeS font, comme je Tai entendii dire ä un Efpagnol, des verges pour rdduire les Medina-Celi : en effet, ces Seigneurs, qui defcendentdu Sang des anclcns Rois Efpagnols, & qui font riches & puiflans en vaflaiix & en ren^s, le portoieiit fort haut, & n'ayoient point coutiuiie de faire leur cour,oa la falfoient d'une maniere qui les honoroit plus que le Roi. Je ne dois pas oublier deux chofes re-marquables dans Sdville : c'eft la Mon-noye & la Manufacture de Tabae. Dii tems que j'etois k Seville, j'y vis des pieces d'or nouvellement frappees, aufli parfaites que les Varrins. Les Efpagnols-feroient bien de les frapper toutes Ä I'i-mitation de celles que j'ai vues ; car kurs efpeces font d'line figure fi irre-gulierc , tellement rognces & liniees ^ qu'on ne pent donngr ni recevoir de F iij (U) J'afgeiit fans avoir le trebuchet ä la mahl-La Maniifafture de Tabac eft tres-confi-derable, & I'linique qu'il y ait en Efpa-gne,ou il s'eti fait line trčs-grande con-ibnimation, 11 y a inille hommes employes, deux cens chevai:x, & cent fol-xante-dix moulins. Unc granje partie. (Ill tabac vient dc Virginie par la vole d'Angletcrre, & I'autre partie vient des Colonies d'Efpagne. Deux autres eta-bliffemens fort remarquables ,font I'Ho-pital de la Sangre, & la Maifon de Saint-Elme. L'Hopital de la Sangre eft tres-grand, les malades y font fort bien foi-gncs : c'eü le plus bel ^tabUffement dans, ce genre que j'aic vii en Efpagne. L'E-giife eft bien conftruite, mais eile n'a rien de remarquable. Get Hopital eft fort b len bäti, dans un affez bon gout Texterieur eft plus noble, plus grand, & a plus I'air d'un Palais que I'Alcacar-^.a Maifon dje Saint- Ebne eft un etablif- (S?) fement fait fous le regne de Chartcfs II i le batiment eft bean, mais c'efl ce qu'U faut moins confida-er, que Tufage au-quel il eft confacre. On y eleve line infinite d'enfans , foit Enfans - Trouvcs , loit orphetins, foit de pauvres enfans, cjue ies parens tachent d'y faire rece-voir. Ces enfans font tres-bien entrete-nus, bien couches, &C bien nourris. On leur apprend h lire, i ecrire, ä chifFrer, & tout ce qui eft necefliaire pour for-iner de bons Matelots &C. de bons Pilo-tes. Tous font dcftincs l\ navigucr. De Seville on va au Port Sainte-Marie, oil Ton s'embarque pour Cadix. Les en-droits ies plus rcmarqimbles par ou j'ai pafle, foit en allant, foit en revenant , font Lebrlka, Saulukar &c Xeres. Le-brika eft une Vilie ancienne, mediocre-ment grande, fort agrcable. Les dehors de cette Ville font fort gracieux : c'eft line vafte & fertile campagne, ou, cje Fiv (88) ^uelquc cote que i'on toiirne les yeits J on ne voit que des objets qui font plai-fir , de belles prairies emaillees, deS fleurs, des champs abondans en grains-, des vignes qui rapportent de fort bon vin , & des forets d'oliviers dont oti tire beaucoup d'hiiile. Les plaines qui font fur le bord du Guadak'uivlr font fujettes etre inondees; & par ccttc raifon elles ne font ni hablttes, ni cul-tivees. Sanliikar. eft fitiie a I'einbou-chure de Guadalquivir. La barre eil ^iii eft une pointe de l'Ifle qui avance dans la Baye, & oii il y a un petit fortin , un vailTeau fur le chantier : quel' ques femalnes auparavant Ton en avoit lance un en prefence de Leurs Majeftes« De Cadix on apper9oit Rota, oii 11 fe fait un commerce aflez grand de vi"^ Touge , que Ton appelle dans le Pays Vinotinto , & que Ton regarde ä Paris comme dii vin d'AUcant. Les NegocianJ de Cadix vivent avec beaucoup dc magnificence & de dcpenfe. L'Antiquite a public beaucoup de fables fur Cadix, Ics Efpagnols les ont multipliees. II eft certain que les Pheni-ciens y furent attires par les richefics qui fe trouvoient en Efpagne. « L'or & w I'argent y etoit par-tout en fi grande »»abondance, qu'on rencontroit quelr (53) quefois des maffes d*or eft laboürant ? >> que les rivieres en charioient beaxi-» coup, & que Ton creufoit rarement la »terra , fans en trouver quelques ra-« meaux Ce font les termes de Stra-bon. II ne faut done pas s'etonner fi les richeffes de I'Efpagne avoientunc fi grande reputation dans I'antiqulte, que Ton croyoit que le deffous de la terrc etoit d'or, & qu'on la nommoit le Royaume de Pluton: les Syriens avides s'einpref-ferent de la frequenter, & y formerent plufieurs etablifiemens, dont les premiers furent inconteftablement Car-theia au-deffous du Mont-Galpee, i l'entree du detroit, & Gadir, dans une petite Ifle de l'Ocean. On ne f9auroit cependant marquer le tems de ces premiers etabliffemens. II faut envifager ces fortes de peuplades, dont le principe fe rapporte au commerce , tel qu'il «fl: arrive dans les nouyeaux etabliffe- (94) aiens des Indes, ou de rAmenque, CeS: le hafard qui les fait decouvrir. II en ar-riva de memc en ce icms-lJl : mais ce hafard a ete dirige par la curiofite Taviditc des Marchands Syriens, qn' paiTant d'nne cote ä l'aLitre, & rcinar-quant une avigmentation de fertllite i mefure qii'ils s'avan9oient vers ['Occident, poufferent leiirs decouvcrtes juf' qa'au detroit. « On ne fifauröit s'empß' » eher, dit un Hiftorien, d'admirer ici w Je jeu, ou piut6t le coiirs de la Na» ture, qui a tranfporte d'iin Paysä l'aii' »tre la fccondite de la terrc, & les paf-» fions des hommes. Autrefois l'Efpagne » etoit riche en mines d'or &c d'argent, W en teintures & en tous les biens que »les habitans vont aujourd'hui cher-» eher en Ani(5rique, &c de inemc qii'ils » ont dtc pilles par les Marchands Sy-» riens, Cartaginois &c Romains , q^i» » ont abufc de leur ancienne fimplicite, » pour les depouiller des richeffes ofi f> leiir coeur n'etolt point alors attache , » lis font devenus ä leiir tour les fang» flies d'lin autre monde, oil ils n'ont » rien epargne pour raffafier leur avi» dite, &C Ton doute s'ils ont alors fouf-« fert phis de mauxqu'ils en ont caufes » depiiis ». Les Pheniciens ne trouve-rent point de lieu plus propre, folt pour s'affurer contre le mecontentement des Natureis du Pays , folt pour tenir des magafins , tant de marchandlfes qu'oii apportoit de Syrie, que,de Celles qu'ils tiroient d'Efpagne, qu'une petite Ille tres - voifine du continent , oit ils fe firent une habitation fcrtifiee , & pour cette raifon la nommerent Gadir , qui veut dire une enceinte, un lieu rempare. Voila I'origine du celebre Port de Gades, a prefent Cadix, qui paffoit chez; les Grecs pour TextrSmite du Monde du cote dc rOccident, Cette place de- (90 Vint fi pviiifente , que Strabon affure qu'elle ne cedoit qu'a Rome feule en nombre de Citoyens. La Ville etoitalors plus grande, la Mer depxiis a mange le terrein, dans ies baffes marees Ton appcrcoit les decombres des maifons. Ce qui rendoit encore I'lfle de GadcS celebre dans Tantiquite, c'ctoit la Religion qu'on y pratiquoit; car outre leS cultes orjginaires de Syrie , fes habitans fe forgerent des Divinites particullercs: jls dreflerent des Autels ä i'Annee , aiix Mois , ä I'lndLiftrie, ä la Vieilleffe , ä la Pauvrete, &c. lis furent Ies premiers qui s'aviferent d'honorer la Mort, non conime ime Uivinite implacable, mais comme le termc certain du repos pour tous les hommes. Entre ces Divinltcs aucane n'a ete fi renommee qu'Hercule;» dent le Temple extrememenr magni-fique , avoit etc bäti par les Pheni-ciens, L'antiquite & I'elcignement con- tribuoient (97) trlbuoient egalemeni en faire croire des chofes extraordiiiaires, II y avoit de magnifiqties colonncs, deux entr'aiitres tjui etoient d'alrain , fur lelquelles il y iivoit des lettres myfterieLifcs dont on ignorolt la fignification. Apollonius de Thiane confiilte fur cela, repondit qu'el-les avoient etc gravces par Hercule daßs la Maifon des Parques, &c qu'clles ctoient le lien qui retenoit les elemens en fo-cidte , particulieremejit la Mer & la Terre ; c'ell-a-dire , pour parier plus clairement, qu'clles etoientun Taliman ; mais Strabon dit nettcment que cette ecriture marquoit feulement la depenfe faite pour ce bätiment. II refute anfli Po/ridonius, qui les avoit confondues avec les pretendues colonnesdu detroit. Gaipe en Europe, & Abila en Afrique, font ce qu'on appelleles colonnesd'Her-cule. M. Bocharc! remarque qu'AbÜa ?a l.angue Phcnicientie HebraiquCj figni-Tome IK O (9S) •fie une colonne& de-Iä eft venu I« conte des Colonnes d'Herciile. Les Prß-tres du Temple d'Hercule avoient les pieds nuds, les clieveux coupes, & gaf-dolent une exaöe continence avant que de s'approdier des Aiitels. II n'ctoit pas permis aux fcmmes d'y entrer; on n'y faifoit aucun {kcrifice, jugeant que c'c' toit une chofe cruelle que d'enfanglan-ter les Autels de Dku, mais on y faifoit bnder de l'cncens. Ce Temple n'a-volt point de Statues , difFerent par-lä de tous les autres Temples du Paganif-me : ccllc mcme d'Hercule n'y ctoit pas' car par Herciile ils entendoient la force de Dicu. Ii n'y avoit que Celle d'Ale-xandre qui defira qu'on y mit fa Statut-Les Pretres n'oferentle refiifer. Ce Co«' querant avoit cnvie de venir ä Gadts, ou il ne vint pourtant jamais. Sa Statue etoit de marbre blanc , & le reprefen-toit arme: c'eft cette Statue qui fit pleU" C 9? ) ter Cefar de jaloufie & de regret. Lč' nom de la plupart des Villes qui ont ete, & que Ton voll encore dans les extrž-mites de I'Andaloufie, tireiit leur etimo-logie de la Langue Phenicienne, comme Ta fort bienremavqucM. Dochard, dont les conje6l:ures convieniient parfalte-nient avec cc qui refte des moiiumens d'Hifloire ancicnne j & avec les proprie-res des lieux, Toiit ce qui regarde leä antiquites d'Efpagne, Torigine des Peii-ples, les divers etabÜffemens qui s'y font faits avant les Romains, a ete f^a-vamment expllque par deux illuftres Auteins, Tun Elpagiiol, Tautre Francois : le premier eft Bernardo Aldret^ j qui fit paroitre en 1Ö14 fon ouvrage Ef-pagnol, des Antiquites d'Efpagne & d'A-frique. Le fecond eft le cdebre M. Bockard, qui s'eft fervi de la connoiflance qu'il avoit des Langucs Saintes, pOur ilevelopper Torigine des anciens Pea- Gij (lOO) ples. Peut-etre donne-t-II un peii trop ži la conjefture; mais que peut-on faire de jnieiix dans des tems fi reculcs, & danS line obfcuriteprefqu'impenetrable, qu'ofi ne peilt eclaircir par aitcun monument hiftonque. Ce font Ii des occafions oii des conjeftures f^avantes & vraifem-blables peuvent etre employees. Le cinquiemc jour de mon depart de Seville j'arrivai k Badajos, faifant route pour aller ü Lisbonne, dont le Voyage fera Tobjet de l'Article fuiyant. II n'y a rien de remarquable fur cette route, qui eft alTez mauvaife & affez deferte. On traverfe la Sierra-Morena : le chemin, n'eft pas extremement rude. Ces Mon-tagnes terminent l'Andaloufie , qui confine de ce cote avec rEftramadoure, Les Andaloux font les plus medians de tons les El'pagnols, &c ceux qui ont le plus de mauvaifes qualites. Iis refpirent beau-coup cn parlant, & c'efl ce qui a defi- (roi) gurč la Langue Efpagnolc, enforte quÄ Ton clifcernc ä peine retimologie des noms : en voici un exemple dans le mot de frijo, qui fignifie fils, & qui vient de filius; on a d'abord dit filio, on a afplre TL, & on a dit fico, & rcellement on troiive ecrit dans d'anclens Livres fijo. On a aiiffi afpire I'F , & on a dit fijo : I'Andaloux le prononce comme s'il s'e-crivoit fricho. La Sierra - Morena ren-fcrme des Mines auxquelles les Romains faiibient travailler : on apper^oit mSme en quelqu'endroit les traces de leur travail ; c'efi: ce que prouve Tlnfcription d'un marbre trouve dans Seville , & qui eft rapporte par Rodrigo - Caro. J. Flavia. Aug. Lih. Polieryfo. Proc, month Mariani prccßantijßmo confcäons teris. Le mot ces. teris ne fignifie pas feqlemcnt de cuivre , mais encore de I'argent monnoye : ainfi cctte Infcrjp-» tion veut dire les Monnoyeurs ä Julius-, G iij (lOl) Flavms-PoHeryfTus, afFranchi d'Aiigiifte» Procurateur de la Sierra ■ Morena. Les Empereurs prenolent le titre d'Augiifte, Be les Affranchis prenoient ordinaire-jnent leiir nom de celui de la famille de leiir ancien Maitre ; par confequent celui dont il eft ici queftion , ä en jnger par le nom de Flavius, etoit Affranchi de Vefpalien, ou des Empereurs fes fils , Tite Sc Domitien. Polieryffus n'eft qu'un fnrnom, mot originaire dii Grec , qui veut dire tres riche, Badajos eft fituce fur Ic bord de la Guadiana, que Ton paffe fur un magni-liqiie Pont bisn conftruit, de trcnte arches , Sc long de fept cens pas. La Vill® «ft defendue de quelques dehors h Ja moderne : eile n'eft pas grande, & ex-cepte le Pont, on n'y voit rien de re-jitarquable. On apperroit Elvas qui eft de ce c6te-lä, la premiere Ville de Pol"; ii3ga!j diltaiite de Badajos de trois lieues» Badajos a etc autrefois appellee pax An: gußa ; c'eft clc ce nom que les Mores, qui n'ont point de^ clans leur Langue , ont fait premierement par corruption Baxaujos, & puis Badajos : eile eft Ca-pitalc del'Eftramadoure.Sa richelTe confine dans la toifon des Moutons, qui portent une laine tres-fine & trcs-precieufe, L'Eftramadoure a de tres-excellens pa-turages, oh I'Dn nourrit quantite de gros de menu betail : eile fait partic de la Caftilk-Nouvelle, & c'eft la partie qui eft la plus agrcable & la plus peuplee. En allant de Badajos ä Tolede, on pafte par Merida, Truxiilo, Talavera , la Reina, & plufieurs Bourgs & Vilia--ges tres-confidcrables ; on pafte A la vue du Chateau d'Oropefe , qui apparticnt au Comte de ce nom, Grand d'Efpagne. Mcrida eft fuuee iur la Guadiana : TEmperenr Augufte ayant defalt avec iipaiicoup de peine les Peoples qui habi- Giv (104) toient cctte partie de t'Efpagne, & vou-lant recoippenfer Ics Soldats qui I'a-voient fervi dans cftte guerre, donna cette Ville ä une Colonic de ces Soldats, & pour ce fujet Tappella Emerita Au-gufta. On voit fur une Medaille d'lin cote i'lmage d'Aiiguftc avec une coii-ronne ä rayons, & cette Legende; Dims Atigußus Pater, & fur le re ver s une Porte flanqiicc de deux Tours, avec ces mots : jittgußa Emerita. II Torna de ma-gnifiques Edifices, d'lm long & magni-fiquc Pont de pierres: il fat empörte en 1610 par le debordement de la Riviere, & Ton en rebatit un autre; mais je ne J"9ais d'oil vient que Ton n'a point fait Ics arches d'une grandeur proportion-nee les unes aux autres. Ce Pont eft aufli long que celui de Badajos. L'Aqueduc bati par les Romains a etc mine par le terns. On ena bati un autre, mais qui n'approche point de la beauti du pre- C'OO mier , ä en joger par les debris de quel-; qucs arches qui rubfifteti: encore. II y a dans la Ville un Arc, appellc par les H;i-bitans Arco de Sant-Jugo , ouvnige des Romains , qui paroit etre le refle de quelqu'ouvrage conficlerable. Je vis dans le Jardm des Peres de Saint - Leon, un piiits, unc niailün quarrce ; & entre le puirs la mailbn, iin refervolr. La mai-fon paroit žtre unouvragc des Romains par la bcaiue c!e fes voütes; quelques ornemens gothlques qui s'y trcuvent pa-roiflent ajoutes : on defcend dans oette. maifon, &c deux beaux foiiterrains con-diiifent au piiits en paffant par-delTous le j-efervoir, TruxiUo eft fituec dans Ics Monta-gncs fur !e penchant d'line colUne ; on' croit que c'eft I'ancienne Turris Julil, batle par Jules Cefar. EIlc eft ilUiflree par la naiflance de Francois Pi/arre, qui a dccouvert Sc conquis le Perou, &i on (io6) y VGitle Palais de Pizarre qui donne fuf la Place. Les dehors en font ornes, mais dans un gout gothique. On voit les rui' nes d'un vieux Chateau conftruit par les Mores. Harnand Cortes, qui a fait la conqucte du Mexi'que , etoit de Medel" iin, autre petite Ville derEftramadoure, fituee fur la Guadiana. Cette naiffance n'honorc pas molns cette Province que Celle de Fi-an9ois Pizarre. Talavcra-la-Reina eft fituee dans Iß partie de la Caftille-Nouvelle, qui s'ap-: pelle I'AIgaria, & fuivant quelques au-,tres Geographes dans I'Ertramadoure, La Caflille-Nouvclleeüdiviftie cnqua-tre parties, qui font comme aiitant de jietites Provinces ; Tune comprend U partic du Nord , c'eft I'AIgaria, S; c'crt (Inns cette partie que font fitučes Madrid & Tolede; la feconde eft a I'O-irlent, & s'appclle la Sierra, ainfi nom-ftite, parce qu'elle eft un Pays de Mon- (107) tagnes ; la troificme eft an Midi , SŽ porte le nom de Li Manche ; la qua-trieme, qui eft h rOccldent, eft I'Ef-tramadoiire. Ccttc divifion etoit iie-ceftaire poiir donncr iine idee precife & jLifte de la Caflille-Nouvclle. C'eft dans !a Manche que Michci Cervantes a placc ia fcene des exploits hdroiqiiesr du preLix Chevalier Don Qiuchotrc. Ce Pays, farneiix par le Roman, merite de le'devenii: dans I'HiftoIre par I'exploit d'lm Cure nomme Francifco de Velai'co, qui dans la guerre povir la fucceflion. d'Efpagne, fe mit a la tete de fes Paroif-fiens, fe cantonna dans les Montagnes , & empecha la jonftion de I'armee joints des Anglois des Portugais, aveccelle de I'Archiduc. C'eft a ce Cure que Philippe V eft redevable de fa Couronne : il fut fait depuis Evcquc de Badajos, & enfin , il eft mort Archeveque de Tolede f ayant toujours parfditement IretnpU les fonflions de rEplfcopat.' Avant que d'arriver ä Tolede, on ap' per^oit dans la campagne pliifieurs ma-I'lires & les reiles d'lm amphlteatre, qiie Ton croit avoir ete conftruit par les Romains , fans autre raifon de preference, finon que les Romains ornoient fouvent les Villes de leur dependance par de feni-blables nionumens. Tolede eft envifon-ne de murailles avcc des tours, que Ton attribue aux Goths &C aiix Maures, non que cette manlere de fortifier leur fut particuliere , mais c'etoit celle qui etoit en iifage dans le terns ou ces Nations ttoient les Maitrcs de I'Efpagne : ces murailles ne font pas affez anciennes pour £tre attrlbuees aux Romains, &C dies le font trop pour etre attribuees aux Rois Chretiens , qui ont regne apres les Rois Maures. Cette Ville eft aux bords du Tage, qui I'environne de deux cütcs, coulant entre des rochers (109) cxtremement efcarpes : 11 fertilife toiite la Vallee voifine. II feroit facile de ren-dre ce fleuve navigable : on le traverfe en trois endroits fur trois Ponts, dont Ics arches font tres-hautes, tres-Iarges , 6c trb-hardies. On paffe par-deffus un de ces Ponts pour alier a Madrid : on repaffe ce fleiive en divers aiU:res endroits, & quelquefois fur des Ponts de bois alTez mauvais. La fituation de To-lede fur une Montague t^levde &rude la rend inegale, de forte qu'il y faut prefque toujoiirs monter ou defcendre. Ce qu'il y a de plus beau ä voir, ce font les reftes d'un Chateau Royal, I'E-glife Cathedralc & le Convent des Cordeliers. La Ville eft d'ailleurs peu confi-derable, & fans le Clerge, la plupart des Artifans s'en iroient vivre ailleurs. Le Chateau Royal a ete mine dans les dernleres guerres, cn forte qu'il n'en rcfte que des debris, mais aflei confide- tables pour faire juger de fon anclenne magnificcnce. II eft un coin de la VillCf fitue fur un coteau le plus cleve de tous, ou pour mieux dire , fur un rocher ex-tremement efcarpc, ayant la vue fur la Ville, fur le Tage, qui coule au pied , & fur la campagne voifine. II confifte en quatre gros corps de batiment avcc deS pavilions. La Cour eft longue de ceni foijcante pieds, large de ccnt trente, fii environnee de deux rangs de portJques: On montoit aux apparttmens par un grand efcalier, que Ton voir au fond de la cour, & qui en tient toute la lar-geur. On y faifoit monter de I'eau du Tage par unc machine ingenieufement inventee , d'oii elle fe diftribuoit dans toute la Ville; mais cette machine eft rompue , & Ton n'a point travaille a la raccommoder, enforte que Tolede ctant fituce fur un roc oii Ton ne peut pas fcreufer des Puits, Ics habitans font obli- (III) g^s de defcendre au bord du Tage pour y puifer de l'eau. L'Eglife de Tolcde eft d'iine conftnic-tion Gothique qui n'a rien de diftingixe : on volt dans cctte EgUfe des Chapelles-fort riches fort decorees. La Cha-pelle de Notre - Dame eft incruftee de jafpe. On y voit la Statue de la Salnte Vierge, de grandeur naturelle, & d'ar-gent malTif. Cette Eglife eft une des plus yiches qu'il y mt dans le monde, Le Sa-gravio , ou la prlncipale Chapelle, eft im veritable trefor, oii Ton voit quan-* tite d'or &c d'argent aavrage, de dia-mans & de pierreries. « On nc peu£ » voir, dit im Auteiir Efpagnol qui n'e-» xagere point dans cette oecafion , ce » trefor qui eft un vrai miracle de la » Nature & de l'Art, {ans en etre ravi « d'admiration Les Efpagnols don-nent ä cette Eglife l'epithete de Sainte, foit ä caufe des Saintes ReJiques qui (Ill) font en grande qiiaiitke, foit caufe qua le Service Diviii s'y fait avec beau-coup cle tlignitc. Si cette Eglife eft fu-pcrbemcnt richc, ellc n'eft pas moins bien rentee , pour payer largement ceiis qui font appellcs ä y faire le Service Divin. Get Archeveche eft le non plus ultra des Dignitcs ecclcfiaftiqucs d'Ef-pagne : I'Archevcqiie eft Primat d'Ef-pagne , Grand Chancelier de Caftillc , & Confeiller d'Etat. On dit qu'il a plus de trois cens mille ducats de rente, ce qui feroit, fur Ic pied qvi'eft la monnoye de France, plus de doiize cens mille francs. Ce qu'on dit pour vanter les ri-clieffes de I'Eglife de Tolede, qu'il y a iin puits ou Ton jctte la vicille argenterle , n'eft qu'un conte : je me fuis informe fur les lieux, je Tai demandi; ä des Efpagnols, qui m'avoient parle avec libertc fur d'autres articles cti ils aii-Toient pii ctre rt'fervcs, fans fe rendre ridiculcincnt yidicLilement myfterieux : j'ai vu dana quelques armoires une afTez grande quantity de vieille argenterie , le Chanoine qui me les montroit, m'affiira qii'il r'y en avolt pas davantage : j'ofai liii dire qu'on m'avoit affure qu'il y avoit ua puits que Ton ne montroit pas i tous les Etrangers; il me repondlt que c'etoit une invention falte plaifir je Tai cru. II ajouta, que s'il y avoit quelque raifon pour engager ä cacher les richef-fes de I'Eglife , qu'il ne m'en auroit pas fair voir d'auffi immenfes que celles qu'il m'avoit montrees, J'ai meine remarque que les Eipagnols out Ic d<5taiit de ren-cherlr f»'" prix des chofi^s qu'ils pof-fedent, &C qu'ils font plus capables de fe vanter d'avoir une chofe qu'ils n'au-roient point, que de cacher une belle chofe qu'ils auroient. L'Eglife des Cordeliers & Icur CIoi-tre font dans un gout gothiqvie; c'tift le Tome IK H plus beau Couvent de Tolcde, & cfe-peiidant ce n'eft pas grand'cbofe. Ce Convent fut fonie par Ferdinand & Ifa-telle, vers la fin du XV^ iiecle, qiiatre ou cinq cens ans apres la prife de To-ledc. Xinienes, qui parvint dans la fuite ä la dignite d'Archeveque & de Cardinal, fut Ic premier Novicc qu'on y re-^ut. Ce fameux Cardinal qui j au'x autres vertus qui I'ont immortalife, jolgnit I'a-moiir des Sciences Sc des Belles-Lettres, fonda dans la Cathedrals de Tolede la Chapelle des Mozarabes, & y etablit randc chauflee. La vlile eft blen fortlfice, mais il eft facile de I'at-taqiier par le cute d'El'pagne, ou eile (M7) dl commandee par des hauteurs. Quoi-qiie cette Viile foit fur le bord de la Mer, il n'y a pas de port & meine les Matelots fe tlennent un Vilhge un peu plus eloigne fiir le bord de la Mer. II ieroit fort utile a un Voyageur de s'ennuyer dans fa cbaife par la leflure des ouvrages qui tralt'entdes lieuxoii il pafie. Cela fe peut tres-commodement cn Efpiigne , oii n'y ayant point de pof-te poiir les chaifes, on a le tems de fonger i fe defcnnuyer : une teile lecture fcrviroit d'amufement & d'inflruc-tion. Le Pere Gabriel Henao a fait ua llvre fitr Ics antiquitus de Cantabrie, oü 11 y a uiie infinite de rechercbes f^a-vantes & curieufes,' Ceft, je crois , un des Ouvrages qui fait le plus d'honneur ä la Nation Efpagnole. II cil vraifemblable que la Bifcaye n'a jamais cte conqulfe par les Romains. Augufle fit la guerrs aii.\ Cantabres, (MS) niais 11 n'en foumlt qu'Line partle, Bz obligea Taiitre de fe retirer dans les moniagnes & d'y vivre en paix fans troubles, comme auparavant cclle de leurs voifins. C'eft la feule partle de I'Efpagne ou les Romains n'ayent point introduit Tufage de leur Langue, les habitans ayant toujoLirs conferve la leur, il eft meme afiez difficilc de juger i quelle Langue eile doit fon origine: la plCipart des Auteurs Efpagnols pre-tendcnt qu'elle oe la doit a aucune. Les richefies dc la Bifcaye confident dans le fer, dont il I'e ftiit un tres-grand commerce. On iie voit que forges mouliiis qui le prcparent, Cette Province foiirnit des bois pour fcrvir ä la conftruftioti des VaifTeaiix ; ell3) fe^nviron cömtne le bois de Boulogne« inals il y a infinlment plus de cer£s &t & dc biches, Ebora eft une Ville fort ancienne j bfitle k ce que I'on croit par les Phenicieiis qui rujipctlerent Ebora, du noni qui fignifie Ics fruits, ou les revenus de la terre ; cette Ville eft fi-tuce dans une campagne uii pen inegale, »iiais fort agičable Sc tfis-fertile ; on y voit un acqueduc qui fut repare dans le feizieme ßecle par Ic Roi Jean Ifl, &C que l'on croit avoir čte bäti par Sertoriiis. Villa-Vicofa & Ebora font, ä pro-» prcmcnt parier, hors de la route de Ba-dajos ä Lisbonne : on doit naturelle-ment paffer par Extremos & Arroio-los. Extremos eft fortific : la Ville ne renferme rien de fingulier : On y fait beaucoup de vafes de terre. Arroiolos cft un patrimoine des Rois de Portugal , en qualite de 0uc de Bragance j Lij \ 164) £z porte le Tltre de Comte. Le tem-toirc de ces deux petites Villcs ell: aflez ingrat. De Montemor, qui eft un gros Eourg , Oll 11 fe fabrique beaucoup de chapeaux, jnfqu'ä Aldea Gallega, le ter-rolr eft aride & fterile. Lorfqii'cn ap-proche des bords du Tage , on y rencontre des Pins , qui font aflcz petits & en petite quantitc; a fept licues en de^ä (I'Aldca Gallega , efi: Venta nova. Ceil line trcs-miferable vcnte fituee an milieu de ces deferts. Le Rci dc Portugal y fit bätir un Palais pour y loger, lorf-qu'il fe rendit ä Elvas, ä I'occafion du double mariage fait entrc I'Efpagne & le Portugal. Ce bäiiment n'eft point acheve, 11 eft tres-vafte : 11 y a des ecuries pour trois mllle chevaux, des cuifines en grand nombre, & d'unC grandeinagnificence. Les cheminees font au milieu des ciiifmcs, &c Ton pent en meme terns y mettre des broches des (i60 t[uatrc cotes. Les apparteraens font de-; meublcs : les plafonds en font pcints. Le Roi n'y a jamais couche que deux fois : Tune en allant & I'aiitre en rcvenant, Ce n'eft ä proprement parier quune Aulierge Royule & mngnifique pour Tufage du Roi 8c des Seigneurs de la Cour. On s'embarque ä Aldea Gallega fur le Tage qui, dans cet endroit., a trois lieues de travcrfe. On paffe dans de grandes barques. Ce pafi'age eit dan-gereux , la riviere n'etant pas jnoins; agitee que la nier. Lisbonne s'ofFre la vue, batie en amphitheatre. La pei'fr. peitive en eft agreable, 6c cette Villc gagneroit dans I'idce de ceux qui fe contenteroient de I'appcrcevoir fans y aborder. Les rues font mslproprcs Si la fituation de luVille eft fi inegale qu'on y voit tres~peu de caroffes, beaucoup dc littieres & de chaifes roubntes. La fill de I'auromncy eft io^t pluvieufe, L iij • Je m'y fuls trouve tians ce tems-Iä,' II a paru en 1730, vine defcription de la Vilic de Lisbonne , imprimee ä Paris fans rtom d'Aiiteiir , en nn volume in-tlouze, Cettc defcription eft fart exafte & fort judicicufe : je ne m'(5ten^ drai pas fur cette matierc , puifqu'clle eft bien traitöe. J'en ferai un extrait fort fommairc, Taurois fouhaitc pou-voir dire aiitant de bien des autres relations que de celle-ci. Je trouve que la jaloufie, qui regne prefque toujours entre les Auteurs qui ont ecrit fur uri incme fujet, & qui fait que chacun, iini-qiiement content de fon ouvrage, de-claine contre celui des autres , eJl une paflion bien puerile , & ä mon fens beaiicoup plus'' dcfavantageufe h. celui qui en eft pofTcdc, qu'A celui qui en eft roblet. Elle fait foup^onner qiielquefois tm bas interct ; tout le mondc ne tra-Vaille pas pour ta gloire; & le com* merce d'cfprlt, oii Ton devfoitfe borner dans la Republique des Lettres, eft degenere en commerce d'interet. Si Ton conftoiffolt les circonftances de certai-Ties nes;ociations faitcs entre des An-tears & des Libraires , on feroit fur-pris de la difference entre.les fenti-inens ekv^s Sz heroiqiies d'lin Aiitetft-dans fon oiivrage, & les feötimeiis bas & fordides de ce meme homme dans i'lifage de la vie. On rte connoit les homraes ä fond que par les affaires d'interet. L'interet eft la pierre de touche de rhonneur. Cette jaloufie d'Auteiirs fait encore foiip^onner im Homme in-fatue de lui-meme. 11 vaudroit mi'eux: ne point faire d'ouvrage & refler mo-defte, que de faire des in-folio , & de-venir vain. Le premier objet d'un horn-me qui travaille, doit etre fon inftruc-tion, le fecond eft le plaifir auquel tout bon Citoyen eft fenfible , de fe rendre Liv «tile h fa Patrie , en communlquant feä vellles au Public. On poiirroit ici me reprocher que ces reflexions font etrangeres k men fujet: que m'importe, pourvu qu'elles foient vi'iiies ? Je veux , en ecrivant ^ avoir la llberte de produire ce qui me vient i'efprit: c'eft un ciefaut, ü Ton veut, mais Montagne I'a rendu fi agrea-ble dans fes efl^iis, que ß on pouvoit fe flatter de Timiter, je crois qu'on ai-meroit mieux I'avoir, que de nel'avoir , point. L'Aiiteur de I'ouvrage dont je viens de parier ne s'efl pas borne fciilement k la dcfcription de Lisbonne. II traite par üutaiit d'articles differens, de la Cour, du Gouvernement, des moeurs, des troupes 6i du commerce. Lisbonne rft ütiice Air fcpt monta-.gnes au bord du Tage. Dc-li\ les a!Iu-fions fVccjucnres que i'on rencontrc dans (I69) les Autcurs Efpagnols & Portugals d4 Lisbonne A Rome. L'cnibouchure du Tage a environ une lieue dc large: elle eft fcparce en deux palTes par des rochcrs caches fous I'eau, en forte que Ics Vaiffeaiix font obliges dc fe rappro-cher dc terre, &C qu'ils ne peuvent en-trer ni I'crtir qu'ils ne paffent fous I? canon d'unc des deux fortereffes batles fur le rlvage. Le Port forme par le Tage en face de Lisbonne eft fort ex-pofc au Sud, ce qui y caiife quelqiie-fois de violentes tempi^tcs. On en vit im terrible exemple au mois de Novembre 1714. II y eilt cent qiiatre-vingt Vaiffeaux de toute efpece qui echoue-rent ou perirent fur leurs ancres. Le Tage nc commence d'etre navigable qii'ä Sunterem, qui eft ä quinze licues an deffus de Lisbonne. Ce Fleuve fe decharge dans la mer, h trois licues au-deflbus de cette Capiialc. Le Palais. (lyö) (du Ro5 efl: nil milieu de la Vllle Air leS bords du Tage. Sa principale face regne fitr Ja largeur d'une tres - grande place, & fc termine par un pavilion d'ou Ton decoHvre tont le Port. Les ap-partemens font grands & richement mcubles, le Palais efl: irrcgiilier, & n'a par dehors aucune beaute finguliere. Lisbonnc fut divifee vers l'annee 1716, en den\ parties , foiis le riom de Partie Orientale & de Partie occiden-tale, Cette divlfion fe fit ä l'occafion de h creation du Patriarche, dont Ic Diocefe confifte dans la partie occtden-tale, rArdieveque a conferve la partie Orientale. Depuis cette divifion, on eft oblige, fous peine de nullitü, de mar-tjuer danü tous les aftes, la partie de la Ville dans laquelle ils ont etö palTes. Les Negocians cx'xQs le diftinguent auffi fur les Lettres de change 6i dans Icurs lettres tniffiyes. Le Siege Patriar- Ci70 dial fe t'ient dans la Chapelle du Roi. Outre I'Autel dii choeur il y a dovue Aiitels particuUers fort ornes. Les Clia-noines font mitres : les ccremonies s'y font avec dignite magnificence ; le Patriarche, en un mot, eft le vrai finge dii Pape. L'Eglife de faint Amoine de Padoue, Patron dc Lisbonne , d'oii H ctoit natif, eft aupres dc la Cathedrale, C'eft line petite Eglife fort richc , batie dans le mSme endrolt oil etoit la mai-fon da Saint. Tons les Couvens font grands , bien batis^ richement ernes & ciirieiis; i voir, Un des plus remar-quable eft cehii do Belcm , qui eft ca memc tenis le nom d'lm Botirg , d'lin Monaftere & d\m fort. Le Monaftere a ete Ic premier, a donne le nom ä tout Ic rcfte. Cc Bourg joint la Ville: de Lisbonne, &c pourroit cn quclque fa^on cn etre confidcre comme un faux-bourg, II eft fitue fur ic bord du Ta^e : CiyO y a uno tour t|iii avance dans la riviere tlevant laquelle tous les Vaif-feaux qui arrivcnt Sc qui partem , font obliges de moiiillcr pour moiitrer leur paffcport. II y a i Bčlcm de belles mal-fons dc PlalSance appellees Quintes. Le Monaftere fut fonde par le Roi Emmanuel vers Ic commencement du feizieme ficcle , & I'Eglife fut dediee ii la falnte Vierge fous le titre dc [a naif-fance de Notre-Seigneur, en memoire de quoi on lui donna le nom de Be-Thleem,dont on afait Hel-m. Le CIoi-Ire & TEgUfe font deux bätimcns ve-ritablement royaux, batis Tiia i'.iU-tre dc belles pierres de tailles uuvra-gees. L'Egllfe eft un vafte edifice dont la voiite eft extrcmement hardie , conf-truite dans le gout Arabe. On y voll les tombeaux de plufieurs Rois de Portugal. Le Roi fait aftuellcment cunf-truire ä Mafra, qui eft ä quatre ou cinct (173) lleucs deLlsbonne ä mi-chcmin de cett^ Ville ä Cintra , im Monaflere, ime Eglife , uri Palais pour le Patriarche, &c Uli autre pour lui-meme, tout eft , dit-on , de marbre qui fe trouve fur les lieux , & fera conftruit dans le goüt de TarchitcSlure Romaine. La plaine qui eft aux environs de Cintra, pafte pour etre la plus delicieiife & la plus fertile de Portugal. Le Roi Jean V. acluellement regnant, eft le petit-fils du Due de Bragance , le quatrieme Roi,depuls la grandc revolution arrivce en 1640 ; ce Prince eft fi'ime reprcfenCation avantageufe d'u-ne phi^onomic heurcufc , 11 eft niagni-fiqiie clans fes habits. Son caraftere n'eft: point alfe ä dcfinir. II eft jaloux de la (lignite de Ton Trone tk de fa qualite de Roi: i! n'a qu\in feul Miniftrencm-me Diego de Mendoca Cortcrcal, que I'on appelle conimunement le Sccre- (174) taire d'Etat. C'eft im homme d'efprlt* d'lme longue experience, fort aime Sc univerfeliement efLimc. II n'agit jiifques dans les plus petitcs chofes, que par I'ordre du Roi , qui veut entrer cn connoifTaiice de tout. Don Diego de Mendoca a un fils fort eftinie ä qui j'e-tois recoininande, & dont je i-e^us mille accueils. Lc Tloi eft egalemeiit craint aime du Peuple ; mais les Grands le craignent plus qu'ils ne Falment. On lui fait dire ä ce fujct que, quoique fon grand-pere les craignit , que Ion pere les craignit & les aimät, que Ivii ne les aime, ni ne les craint. II efl: fer-me & rigoureux obfervateur de la Jiif-tice : il fe propofe de faire fleurir leS Beaux Arts dans fon Royaume : il aims beaucoup & trop les ceremonies de TEglife, mais je crois que ce qu'on a dit qu'il difoit la Meffe, cft une calom-nie, II a prefque toujours eu des Mai- (»75) trcfle, & Oft rapporte de lui ce trait i qu'etam chez une de les MaitrefTcs qui lui demandoit une grace extraordinaire, il lui repondit, que cela ne depeii-tloit point de fon amant, mais du Roi qui demeure au Terreiro do Pa9C» qui eft la Place du Palais. 11 a fait acheter dans les Pays ctrangers ime infinite de chofes, rares &c precieufes, Tableaux , Statues , Livres & Manufcrits : mais il paroit , par le pcu de foln qu'on en a, que ce Prince s'eft con-tente de la reputation qu'il s'eft faite en les acquerant. Le principe de ces actions eft, pour le plus Ibuvent, la va* uite , quelquefois un entetement & un caprice , & par confequent Ton doit etre en rcfcrve pour applaudir ^ fes actions , meme il cclles qui paroilTent les plus cclatantes. La Reine eft grande & fort blanche , ellc n'ell: pas belle : elle lift fort dovice 6c fort pleufe: j'eus i'honi nenr de baiftr la mamäLeufs Majeftes, & möme d'en recevoir itn accueil dif-tingiic. Le Roi donnoit ce jour-lä audience aux Nobles : j'y fiis admis avec mon pere.'La Relne, le Prince & la PriiicefTe nous donnerent chacun en leuf appartement une audience particLillere. Le Prince du Brcfil clt fort bien fait, a Tail- vif &: airur(i: il -parle fort bien Pranjois. La Princefie a un pcu gran-
  • table Tribunal de rinquifition , com-ft me du plus für inftrument de la Po» lltique Le Roi n'a que dlx mille homines d'Infanterie, & trois mille de cavalerie i cela efl: fuffifant poiir la defenfe de fori petit Royaume. Le Soldat eil: affez br.i-- ve, mals on manque de bons Officiers. II eft difficile de ^favoir au jiifte les revenus du Roi. L'aiiteur de la defcriptiop deüsbonne qui paroit affez bien Inftriiiti les fait monter k trente-deux ou trente* tois millions de livres , monnoie de france. Ces Reveniis augmentent totiS les jours ä caufe des nouvelles mines que Ton decouvre dans le Brcfil. L® droit que le »Roi tire fur I'or qui fe tir® (179) de ces mines fait la plus belle partly de fon revenu, &c afin d'eviter les frau^ des, on a ctabli des monnoies dans I'endroit meme des mines. La poiidre d'or eft de contrebande , & Ton ne peut cn faire fortir, fans s'expofer ä des peines trcs-feveres. Les monnoyes de Portugal font tres-bien frappees; il ne s'en fabrique que pen ä Lisbonne. II n'y a gucres de Nation qui ait pouffe le commerce plus loin que les Portugals, & qui I'ait foutenii avec plus de reputation. Devenus Sujets du Roi d'Efpagne , ils eurent de redoutables cnnemis dans tes HoUandois , qui com-battoicnt pour leur libertc , &C travail-loient a fecouer le joug des Efpagnols, lorfque Ic Portugal commen^oit ä le fubxr. Le Brefil leur fui enleve : lis per-dirent une partic de leurs conquctes aux Indes oricntales , dont ces nou-vcaux enngmis fe rendircnt maitres^ Mij (rto) antant pat letirs intrigues, que par la force oiiverte. Apres foixante ans d'une unloa forcee, le Portugal rentra dans fes premiers droits, mais le coup fatal au commerce des Portugals etoit frapp^, &C qxiolqu'lls foient rentres depuis en polTef-fion du Brefil, le commerce des grandes Ihdes ne s'eft jamais bien retabll, en forte fort beau fang : « lis font, dit I'Auteur de la Defcrip-» lion de Llsbonne , jaloux au fiiprtjiiie degra , difTuxuiles , vindicatifs , rai|-» leurs , vains , & pi'cfomptueus fans » fiijet, n'ayant, fi on en cxcepte la No» bleffe, qu'une education tres - medio»> crc, la leäure y ttant peu en ufagp^ }> & ne voyageant prefque pas ailleuj-s » qu'au Brefil, en Afrique, aux Ind??: ti Orientales, Ces defauts font balane^'5; «par d'autres qualitts eftimables : Us M iij (xg.) » ont avcc beaucoup dc vivaclte & penetration, un attachement extraor-» clinairc pour leur Prince : ils font fett crets, fideles, amis, genereux, chari-» tables envers leurs parens, & fobres » dans Icur manger: lis font magnifique-» ment babilles , futtout les femmes , w dont Ics uncs s*habillent ä la Pran^olfe, » les autres en Amazones, & dans line » diverfite d'aiitres gouts riches & ga-»lans La boiite du cllmat & la douceur de la vie y rend les Habitans pa-refleux. lis travaillent peu J & fe bof-nent ä vine fortune mediocre. « Les Por-» tiigais, dit M. I'Abbe de Vertor, font » pleins de feu , naturellement fiers Sc » prefomptueux, attaches A la Religion, » mais plus fuperllitieux que devots. » Tout eft prodige parmi cvix , & fc » Cid, fi on lc$ en croit, ne manque »»jamais de fe declarer en leur faveur tt d\ine maniere extraordinaire ». On C> ipcüt juger; parle cara£terf que l'AbbÄ de Vertot a fait de cette Nation , qvi'il reffemble beaucoiip ä celiii des" Efpa-gnols: j'ajoiiterai ki poiy: demier trait du caraftere des Portugals ,.Ia haine implacable & le fouverain mepris qu'ils ont pour les Efpagnols ; je tracerai ces fentimcns par des traits tires de l'excel-lent Oliv rage des Revolutions de Portugal , par M. I'Abbe de Vertot: « Tel fut »le Jiicces de cette entreprlfe, dit-il, en » parlant de la revoke des Portugals con-»tre les Caftillans, qu'on peut dire qui. M fut un miracle du fecret, feit que Ton » confidere le grand nombre & les di-. ») verfes qualites des perfonnes Jl qul'H » fut cofifie; mais ca fut Une fuite natu-w relle des fentlmens d'averfion que cha-, »> cun d'eux avoit con^u depuis long-^ s* tems contre le Gouvernement Efpa-»»gnol; fentimens que les guerrts fre-tf quentes que ces Peuples, comme voi* M iz tt fins ^ ont toujours eues entfe eux J it firent naitre des le commencement da ti cette Monarchie, que la concurrence » dans les decouverres des Indes, & de » frequens dcmeles dans le Commerce if avoient fort augment^tf, & qui etoient »degeneres dans une harne violente , » depuis que les Portugals avoient ete foumis a la domination de la CaftÜIe, »La haine , dlt M, l'Abbe de Vertot »» dans vm autre endroit, que les Portu-V gajs portoient au* Efpagnols etoit ft » generale, qu'il n'y avoit point de Por-tiigais qui ne fit capable d'un fecret I» qui avoit pour objet la perte d'un Ef-»^pagnol, II reprefente les Portugais tou^i » fermes, intrepides, pleins d'ardeiur S£ » d'impatience de fe vanger des Efpa-9> gnois ». Le double mariage qui s'eft fait entre les deux Nations rend aujour-Äui ces fentimens moins vifs; c'eft un ^^ de I'injeret qu'elles a^oient reci- (►»oquement de v i vre en paix & en. bonne intelligence. La Langue Portugairc n'eft qu'im Dia-lefte de la Langue Caftillane, Elle fem-ble avoir empriinte qiielque chofe dii Fran9ois, s'Stre en quelques endroits plus eloignee du latin, en d'autres s'en appjocher davantage. Elle a beau-coup de terminalfons en a^n, « Par » exeniple, lis lifoient fedit liaon , de » forte, dii un Auteur , qu au lieu dg » prononcer ces mots, il femble qu'on M veuille les avaler, tant il faut ouviiF »la bouche pour les exprimer 3 * 4 (iSö) r ' " I ^ ROUTE DE SAINT-JE AN-DE-LUZ a Paris. Xj a petite Riviere de BiJaflba feparo l'Efpagne d'avec la France, & fon em-bouchitre eft d'un cote Foiitarabie, & de l'aiitre Andaye, I! y a quelques fortifications k Andaye, mais qui font tres-pcu de chofe. J'allai de-lä k Sibourne & i Saint-Jean de-Luz : c'tH le Bourg le plus beau & le plus grand qu'il y ait cn France, & c'eft auffi le plus riebe. Ces richefles ont ete acquifes par la Peche de la Morue 8f de la Baieine, & par-ticulicrement par cette derniere. Les Bourgeois de Saint-Jean-de-Luz fe font adonnes ä ce commerce, & ils en font tU-jourd'hiii beaucoup plus que les Bayon-nois, Iis foat encore la contre-bande dtt (I87) Tabac en Efjjagne, & font par-la entrei dans le Royaiiinc environ pour fix ecus mille francs d'efpcces etrangeres. II eft mcme arrive que lorlque les Mnniifuo tiires cl'Efpagnc n'ont pas pii fournir ä la grande confommation qui s'efl faite dans ce Royaiiine , les Fermiers Efpagnols ei* ont fait acheter k Saint Jean de-Luz. Je palTai par Bidere & par Biarrits, deiiX autres Bourgs fitiies fur les Lords de la Mer. Du cote de Biarrits la Mer eft rem-plie dc rocbers, & y Lrife avec un bruit & d'une hauteur qui fait frcmir. Bayonne eft Ctuee ä une lieue de la Mer, au conflucnt de I'Adour & du Nive. Sa litiiatlon ell tres - agreable : la Ville eft petite , mais ramaffee, fort peiiplee & fort animce ; elte eft trcs-bicn forti-fiee, furtout du cüte d'Efpagnc. La Ci-tadelle eft im quarre regulier avec des demi-lunes : c'eft une des plus fortes y ait en France ; eile eft ütuee fur (i88) tine petite hauteur, d'oü eile commande le Port & la Vitle. Le Pont de bois qui eft fur I'Adour, & qui joint le Faux-boiirg Saint-Efjjrit ä la Ville, eft tres-long & tros beau dans fon efpece ; d'all-leurs, Bayonne n'eft pas une Vllle oh il y ait rien de curleux k voir. La Calhc-drale a ete batic par les Anglois, lorf-€}ue la Ville leur appartenoit: eile n'eft rentrce fous robeHTance du Roi de France qu'en 1451 , fous le regne de Charles VIL « Depuis, dlt Andre Duchcne, »les efFets de fon obeiffance ont tou-»jours ete les veritables cachets qui ont >i fcelle fa fidelitt; envers ce Royaume Un des principaux Bourgeois de Bayonne me difoit qii'il ne croyoit pas que le tatiment de I'Eglife Cathcdrale eut eic conduit par un feul & meine Architeäe. II admiroit la hauteur de la nef &c la de-licateffe des piliers qui la foutiennent. Ji etoit choque de voir ä un batiment Ö (I89) l^ger ime porte & un portiqiie bas K ccrafe- La plupart des Eglifes conflrui-res par les Anglois, font dans ce gout, Depuis la deftru£lion de I'Empire Romain , les Goths, les"Sarrafins & les Anglois , jouerent fiicceflivement en Europe les premiers roles. Les Goths y in-trodiiifirent le gout de leur Architecture, les Sarrafins & les Arabes y intro-duifire^it celili de la leur. J'ai dija marque la divevfitd & la contrariete de ces gouts : les Anglois firent un melange de Tun & de I'autre. Ces Infulaires font na-turellement barbares & bifarres. Ce n'eft que depuis peu qu'on les voir crder & produlre : ils n'avoient fait jufqu'ä ces derniers tems que joulr des prodiiöiona etrangeres , & adopter ce qui žtoit de leur gout. Cell: ainfi que leur Langue eft un compofe de routes les autres: elle eft riche & feconde ; mais qu'elle eft bi-farre, que fa prononciation eft capri-f teieiife! On reconnoil dans le goüt desž batimens, dans b Langue, dans les moin-dres chofes, l'efprit d'une Nation, Lorfque j'ctois a Bayonne, j'y vis lancer im Vaiileau ä j'eau. II ctoit perce pour cinqiiante lix pieces de canon. C'e-toit la Compagnie des Caraques qui l'a-volt fait conftiuire, & j'en f'us, & j'en fiiis encore ilirprls. II aurolt ete beau-coup plus convenable pour cette Com-pagnle de le faire conftruire au Paffage. Le bois & le fer y font ä meilleur mar-cbe qu'ä Bayonne; d'ailleiirs, la Barre de Bayonne eil fi mauvaife qu'on COurt des rifques eii faifant fortir iin fi grand Vaifleau. On tra vaille i repairer la Barre, mais il m'a paru que les travaux nVvaO-^oient gueres, & je doute que ce qu'on y fei-a puifTe refifter ä la Mer qui eft fu-rleufe dans cct endroit la. Pour pfiU qu'elle foit agitee , la Barre eft ecu-mahte, les fiots s'y brilent avec vio; Isnce, & eile reffembie moins i Ten? tree d'im Port, qu'ä une cote perdue. Le VaifTeauque j'ai vu lancer etoit double d'une fagoti linguliere: entre le corps du VaifTeau & le doiiblage, qui ne con-iiftolt que dans des planches de fapln tres-minces , il y avoit une elpece de martic fait avec de la chaux tres-fine de rhulle de Balcine. Ce mafllc eft mor-tel pour les Vers, & il eft mis pour les cmpecher de peuetrer au-dela du dou-blage. Ce Vaifleau avoit la poupe du cote de l'eau; il etoit llir une efpece de lit qui coula avec lul. Treis paires de Bceufs lui donnerent le premier mou-vement. II coula enfiiite de luimeme: cn entrant dans la Riviere, il fit remon-ter I'eau iur le rivage , oil elle baigna fur les jambes de ceux qui regardoienf. Le VaiiFeau panthoit lui peu plus d'ua cote que d'un autre, ce que plufieurs perfonnes attrlbuolent ž ce que le Valf-feau ayiijjt ete tonftruit en ete, daus im entlroit expofe au foleil, le folell avolt defTeche le bois d'lm cote. Le commerce qui fe fait ä Bayonne eft fori confiderable : le long des bords dii Gave qi(i fe jettfe dans I'Adour, le Pays eft fertile en vignoblej , les vms d'Anglet & de Cap-Breton , I'lin blanc« I'autre rouge , I'lm qui vient fur la gau^ die dela Riviere, versfon embouchure, & I'autre vis-a-vis fur la droite, I'uii 6c Faiure dans des fables , font d'excellens vins. II vient ä Bayonne tous les ans pluficurs VailTeaux Hollandois , qui en partent charges de vin. Le commerce des laines eft le plus floriffant k Bayon-rse : c'eft par Bayonne que paflent pref* que toutes les laines d'Efpagne dont on a indlfper.fablement befoin pour les Ma-nufaftures de Draps fins. Les Bayon-nois envoyent encore ä la pcche de la Baleine & de la Moriie, 6c aux Ifles de TAmcrique, Pour 11^)?) Pouf allei* de Bayonne ä Bordeaux J 'on traverfe un Pays de fables, que Ton appelle comiminement les grandes Landes de Bordeaux: elles font prelque fte» riles. On n'y trouve guere que des pins dont on tire de larcfine.Quand on appro' che de Bordeaux, tout s'embeUit; les environs de cetteViliefontfertiles, fur-tout «n vignobles. Sa fituation fur les bords de la Garonne eft admirable. Gelte Rivie« re eft prefque toujours couverte de Vaif-feaux qui viennent y charger des vins Sc des eaux-de-vie. Le Ghäteau-Troinpette eft fur fes bords; il a fix baftions bien revetus ! on n'a rien epargne de ce qui 'pouvoit contribuer k U force öc ä la bcaute de ce Chateau. Au refte, la Ville eft mal percee : les rues font ctroltes , ks maifons mal bäties. Le Palais oü s'affemble le Parlenient etoit Ic Palais ties ancicns Dues de Guyenne : il ne ^enfernie rien de remarquable. L'Eglifc Tome IF, N (194) rCathedrale efl: grande , & la voute de la nef eft fort large. Le Palais Archie-pifcopal eft fort beau : c'eft la plus belle Maifon qii'il y ait ä Bordeaux. Je defcendis la Riviere depuis Bordeaux jufqii'A Blaye, qui en eft ä fept iieues , je paffai par le Bee d'Ambesj C'eft ainfi qu'on appelle I'endroit oil la Dordogne fe joint la Garonne. Ce trajet paffe pour^etre dangereux ; mais lorfque j'y paffai, la Riviere etoit tran-touille. On apper^oit libourne qui eft ''fitu^e fur la Dordogne , d'nne maniere avJinrageufe pcur le commerce : mais Bordeaux fe Tel! attire tout entier, & tft devenu comn:« le depot des propres Tnarchandifes de celtc Vilic & de ibn Temtoire. Blajre eft fituee ftir ia Gi-^önH'e , c'cft-ä-dire , iur cette Riviere fbnnce par riuiion de la Garonne & de la tDordogile, Son commerce confifte cn 'Vks rouges &C vins bUncs, qu'on tje?» (i9s) cueille dans fon Territoire, qui, äla vž» lite, ne font pas auffi bons que ceux dc Bordeaux , inais auiii qui fe vendeut beaucoup moios, ce qui y attire quelques Vaiffeaux Etrangers, & particuii^-rement quantite de Barques de Bretagne , oh on les piefcre aiix vins des au-tres Cantons de la Guyenne, II y a ^ Blaye une Forterefle confiderable qui domine fur la Riviere ; eile efi: tres-forte, mais je la trouvai trop grande r \'is iVvis, fur I'autre bord, eft Ic Fort de Medoc, que j'albi voir. II confifte ea quatre ballions & une demi - lune du ■cote de la Campagne. Ce Fort eft dans i]n afTez mauvais etat, mais 11 peut etrc letabli en deux fois vingr-quatre heures. Au milieu de la Riviere, qui dans cct £iulrolt a une lieue de large, eft dan? line lAe le Fort du Pate, ainfi appeMs, a caufe de fa figure. C'cft une eipece de ^Tour ronde , peu eievce , d'une bellg N ij fconftruölon, fur laquelle il y a ime bafi terie de feize canons; aii-dcflTous il y a line efpece de chemin convert, & une batterie ä fleiir d'eau. La Riviere rouge mine l'Iile fur laquelle eft ce Fort, &C Ton s'v prend aflez mal pour en arrcter les progres: il faudroit etablir autour du chemin couvert nne muraille au moins a quinze pieds en terre, bätie fur pilotis, I'eau mineroit jufques-lä, & qu'importe, cela ferolt moins coüteux que ce que Ton fait, & plus siir. On envoie la un detachement d'tin Sergent & de huit Soldats de la garnifon du Chateau de Blaye. Le Fort de Medoc eft garde par des Invalides, Mon deffein etoit de me rendre ä Limoges ; j'avois mande iin Voiturier qui m'attendoit a Blaye.Je paflai par Montan-dre, & le fwieme jour j'arrivai ä Limoges, apres avoir paffe par Chaflenevii, Chabanois & Saint - Junicn, Ce chemia icft fort rude & fort mauvals eti tiyvef fur-tout dii cote de Barbefieux. Les vins & les eaux-de vie font le plus important commerce de I'Angoumois. Les Manii-fai^ures de Papier, quoique beaucoup dcchiies de la reputation qu'ellesavoient autrefois dans tes Pays Etrangers, nc laiffent pas d'en fournir encore aux Hol-landois. LeLimoufin ell beaucoup moins fertile que I'Angoumois; il n'y a des vins que dans quelques cantons, du froment prefque nulle part. Le feigle, I'orge Sc les chataignes , fervent le plus conimu-nement de nourriture ä fes Habitans. Le commerce des belliaux , particuliere-nient des bStes ä corne Sc des chevaux, qui font fort eftimcs, fait la principals richefle du Pays. II eft coupe de colli« nes, &£ traverfe par une infinite tic pe-tjts ruiffeaux; c'eft ce qui le rend fi propre pour la nourriture du betail. Lg iterilite de gette Province, Tinciina-^ Niij tion qiie les Habitans ont pour le tra« tail, en fait fortir tons les ans plufieiirs milÜers qui le repandent d. ns le Royaii' me par-tout ou il y a des Atteliers, 6c qui retournent chez eux im pen avant I'hy ver, pour porter ä leur famlUe im fecours que leur Patrie leur refufcit, & qui leur tlent lieu du negoce qui enri-chit les autres Provinces. Limoges eft fituee en partie fur la croupe d'une petite colline. La Cathe-drale feroit une belle Eglife , dans la goiit mi-gothique & ml-Arabe, ft eilc etoit finie. Le Seminaire eft un aftez beau batiment. II y a vers I'une des ex-tremites de la Viile une promenade affez belle. L'Abbaye de Saint Martial eft re iharquable pat fon antiqulte. Les rues font ctroites: II y a plufieurs PIdces avcc kurs Fontaines. L'air y eft fort pur, & fii-fubti!ite peut contribuer h y rendre Its Habitans grands mangeurs. Auifi y iime-t-on lieaucoup la bonne chere; le fexe y eft affez beau & affez vif. ■ Qiioique la Vienne qui paflTe a LlniO' ges ne folt pas navigabla, &c que I'e-loignement cie la Mer lui rende impofll-ble le commerce que les Villes fituees fur les cotes font ordinaircment au de^ hors avec I'Etranger ; I'indiiilrie & le grand travail de fes Habitans lui en ont faitau dedans du Iloyaume un affez con-fiderable par les diverfes corrcfpondan-ces qu lis y entretiennent, Sc par rEi> trepot ctabli dans leiu Ville pour la plu-part des marcliandifes qui vont de Paris A Touloiife, ou de Toulouie ä Paris, öc de Celles qui vont de Lyon Bordeaux, & de Bordeaux A Lyon. J'allai de Limoges ä Poitiers. Je nijs trois jours pour faire cette traverfe. Le chemin eft tres-mauvals, Sc le Pays n'cft gueres meilleur. Poitiers eft une grande vilaine Ville; les Bencdiftins vienneat Niv 4'y batir vine Eglife oti il y a du beau 5 inais dont le total eft affez mal entendiu Dans line cour ä cöte il y a iin ancien Maufolee d'lme forme pyramidale, II eft difficile de conjefturer ce que ce poii-voit etre, Pres de ce Convent eft le cours de quatre rangs d'arbres acote du Clain, qui arrofe ime belle prairie. Je montai a Saint Pierre, grand bätiment gothiqiie; j'allai voir Saint Hilaire , qui eft line Eglife de quinquoi , mais qui a Fair grand & augufte. Je paffai par la Place Royaie , oil eft la Statue pedeftre de Louis XIV en bronze. Les endroits les pins rcniarqiiables de la route de Poitiers ä Paris, font Cha-telleraud, Loches , Pontbroy, Blois &C Orleans. On ne doit pas ncgliger de voir pres de Blois le Chateau de Cham-bord. Chatelleraud eft fitue dans un Pays fertile, liir les bords d§ la Vicnne, qui (.Ol) '^ans cet endroit eft navigable : on li( paffe fur vin magnifique Pont de pierre, long de deux cents trente pas, & large de foixante-cinq. Cette Villa eft renommee par I'exceUence des ouvrages de Coutellerie qui s'y font en grande quan-titc^ w La Ville de Loches, dit Andre Du» Cheine, dont j'emploie llbrement le$ » paroles, qiioiqu'elles reffentent Tan-. » riquite, fife en Touraine, fur la Ri-. f> viere d'lndre, eft une piece de Tan-. » cien patrimoine des Comtes d'Anjou : » le Chateau, Tunc de leurs demcures » le donjon , la garde & Ic logis de » IcLirs Prifonniers , Sc de tous ceux » defqucls ils vouloient s^aftvirer, or eft » ce Chateau fi fpacieux en afliete, fi » rare cn beavite, fi gracieux en fejour j » & fi fort en defenles, qii'il n'a gueres V fon pareil en tout le Royaume. La na-a lure ik iVüfice mettent cette Forte-j Xroi) § ireffe en reputation d'une des plus form tes, belles Si bonnes Places de la Fran-» ce. On a fait etat de cette Place penn dant la grandeur & autorite des An'» glois parmi nous, comme fi eile eiit » ete en TEpicicIe de Mars, h I'abri des V coups du Ciel & des violences de la »terre. Le Roi d'Angleterre memo, la i* fortune diiqiiel les chofes inipoffibles « fe font pour un tems rendiies pofTibles, « avoua & confeffa Ingenuement qu'elle « etolt imprenable : eile eft fur le fom-» met d'un haut rocher , les foffes font »precipices de tous c6t^s..„ fcs dcfen' w fes , plufieurs groflcs tours bien flan-M quecs, ik. n'y a qu'une avenue du J) cote de I'Orient , mais. fi mal aifee, » qu'elle ne fe peut gagner, etant ar-wmee d*iin magnifique tk fuperbe Por-»tail , fofToyce , retranch^e, & flan-» quee avec avantage ». Cette defcrip-tion du Chäteau de Loches eft poinpeu- fe. Le Vfai eft qu'll eft fort par fa fitua-^ tion, qu'il paroit plus beau en dehors qii'il ne I'eft en dedans, etaiit remplide chetives maifons, qui appaniennentaux Chanoines d'lme Eglifc, oil i'on voir le Tombeau de la bdle Agni^s. Ceil en J) cette Eglife, dit Andre Duchefne, que »fut enterri^e Agnes Sorelle, Dame de » Beaulieu , & furnommee par excel« lenee la belle Agnes, pour ce que , » comme dit Montrelec, entre les plus »belles, eile etoit la phis belle, 6c Ä I'a-» mour ds laquellc on dlt qvse s'adonna »Charles VII, au grand meprls de fes » affairesLe Tombeau de cette w Dame eft fort magaifique , fait 6c ci-ttzelS, tout de marbre nolr, fa figure » au-defliis de iTiarbre blanc, bien tail- »lee........Deux Angrs tiennent un w oreiller fur lequel rcpofc fa tetc ; au » bas deux Agneaux ä fes picds....... »aupres uns table de cuivre attachce (104) öcontre un pllier, oü fe voyent gfa^^ » vcs fcfi Epitaphe 6c fes Armes, for-» mecs fiir le rapport de fon nom ; f^a->» voir, efl: un Surcau de fable en champ » d'argent ». Je montai fur le don'jon du Chateau , dont la vue eft fort ctendue. Dans ce donjon il y a une loge de bois, iGveiue de fer, un moulin ä bras, plu-fietirs chambres; au refte c'eil mifere. Pont-le-Roi eft im Village ou il y a un riche Couvent de ßenedlftins. Lexir Egüfe eft peu de chofe, Iis tont b^ltir un Couvent magnifique , qui ctoit deja affez avance, & que l'on decouvre de loin. IJs ont un College dont le corps-de-logis eft afTez beau. Avant que d'arriver ä Blois, on co-toye la Loire fiir une levce faire pour prevenir les debordemens de ce fleuve. Elle feroit encore plus magnifique, fi eile ctoit un peu plus large , & bordee 4e born CS, Les bords de la Loire font tfes-riches; on y voir beaucoup de ftial* fons, toutcs couvertes cl'ardoifes. Blois eft au-dela de la Riviere , que Ton tra-verie fur im Pont nouvellement conf-truit; c'eft le plus beau qu'il y ait en France, plus beau que ceux que I'on voit ä Paris. « La Ville , dit Andre Diicbef-ne, eil pratiquee partie fur un coi> w peau de montagnette, partie en la plei-» ne campagne, elle a le Cid ferein & »tempere , le Tol fccond , le vin, le bled , le bois, les eaux, les fruits cn >> tres-grande fertilite L'Eglife Cathe-drale eft fitude Air la partie de la Ville la plus elevce, Elle paroit de loin phis belle qii'elle ne Teft. Je me promenai fur la belle terraffe de I'Evechd: le Chä-teau Royal a ete refait en partie par Gaflon, Due d'Orleans : le defiein en ^toit fort beau, mais on ne I'a point fini : il n'eft que commence, & deja S iOioitie dčtruit. Xt06) Eßvlron -i trois lieues de Blök «fi 1« Chateau cle Chambcrd , qui n'a jamais ctö enTitremeiit acheve. Ii eft fitue au Tnllicii d'iine forer oü il y a beaucoiip de Cerfs : it n'y a point de Jardin. Le terrein eft marecageux , & affez mal iain. Ce Chateau eft fort beau , d'une conftp.iöioii fort recherchee. Oii recon-nolt bleu qu'il a ete bäti tlans urt tems oü ie bon gout de l'Architeöure ne fai' foit que renaitre, & n'etoit pas encorc epure. II y a beaucoup d'ornemens qui tiennent du colifichet, (ur-tout aux che-miiiecs fie auv gucrites ; refcölier cft d'une confli'uÜion fingiiLere, en ce qu'il cft double, fe retouriianr Tun au-defliis de l'autre en forme fpirale , enfortc qu'on peut monter & deCcendre fans fc rencontrer, Ceft ce qu'Andrti Duchef-ne exprime, en diihnt: « qu'un de fes )> cotes eft jngenieufement derobe de » l'autre Ce Chateau, fi Ton ne con- (107) fider« que les ornemens, & qne Poni faffe abliraöion de la folidite de fa conf-truöion, ne refletnble pas mal ä un cM^; teau de cartes. Le chemiii depiiis BIoIs jufqii'Ä Orr leans eft fort beau, & prefque tout pave.' Orleans eft fitiie fiir les bords de la Loire, que Ton paffe fur iin Pont qui aboutit a un beau quai. Sur ce Pont eft la Statue de la Vierge, tenant uti Chrift: pr6t i. etre enfeveli. D'un cote eft ä genoux lo Roi Charles VII, & de I'autre la Pu-celle d'Orleans, armee , bottee epe-ronnee comme vvn Cavalier. La Villc eft: grande , & les rues font fort larges 8c fort belles. Le plus bel edifice eft I'Egllfe Catht'drale , dediee ä Jesus - Christ "cnicifie, foils le titre de Sainte - Croixi,' <;'eftT.m tres - beau Vaifleau Icgerement conftruit. On voit dans la partie qui eft achevee.toiUe la delicateffe ö£ toute 1> beaute donteft fufceptibl« le goutArabe*' (ioS) La Ville d'Orleans efl TEntrepot toutes les marchandlfes qui fe traijlpor-tent par la Loire, & dont la plus grancle partie eft cleftinee pour Paris, oli on les conduit par les voitures de terre , & par la commodite des canaux. Les marchandlfes dont il s'y fait le phis grand commerce, font les vins, les eaux-de-vie> les bleds & les epiceries : de ces quatre, c'eft le negoce des vins qui eft le plus confiderable. On tire de la Rochelle &C •de Bretagne les fucres bruts, qui s'y ra-£nent auffi parfaitement qu'en aucun lieu de France. La Manufadiire des Bas y a toujours cte tres - confiderable : il s'en fait de deux fortes ; fgavoir, des bas au tricot, ou TEguille , 6c des bas au metier : la Fabrique des premlers y eft an-cienne & tres-eftimee ; la Fabrique des Eas au metier y eft rnoderne , & cepeii-dant commence ä etoufFcr celle des Bas i Teguille , qui, ä la vcrite , font bien meiileiirs 'mellleuts, mais qui ne fe fabriqiiant paä avec la meme facilite que ceux au metier , ne peuvent fe dünner ä aufli bon marche. La route de Paris ä Orleans eft la plus belle & la mieux entretenue qu'il y ait en France. Le nombre desRouliers dont ceite route eft fans-celle couverte eft fi extraordinaire , que pour ne pas laifler deperir les grands chemins , on a et^ oblige de fixer la charge de leurs voltu-res ; & lorfqu ils vont k vuide, on les oblige de charger du pave Sc du fable , dont le transport feroit autrement tres-cotiteu^x , & qui eft neceffaire pour la Teparation & I'entretien du chemjn, J'arrival ä Paris le 6 Fevrier lyjo." J'ai etc occupe depuis ce terns ä finir la traduftion d'lm Ouvrage Efpagnol, qm a pour titre ; « Reflexions Politiques de » Baltazar Gracian, fur les plus grands »Princes, & particulierement fur Fer-Tomt IF, O (2I0) »> dinand-le-Catholique , avec des NO'^ »tes hiftoriques & critiques w, J'avoia commence cctte tradudion durant mon Voyage d'Efpagne. J'ai eu le teins de lire dans ma Chaile plufieurs Auieurs Efpagnols, Gracian en a ete im. De tons fes Ouvrages, le plus court & le plus hiftorique , eft celui que j'ai traduit. II m'a donne lien de m'inflruire lur une infinite de traits, Sc ce fut cette raifon qui me donna I'envie de le iraduire. Loin de l'idolätrer, cet Ouvrage, je crols avoir luffifamment fait fentir que j'en avois apper^u les defauts; ce qui meme a fait dire ä un Eipagnol, que je n'avois traduit Gracian que pour le crltiquer. Cette traduäioii in'a occupe pendant un terns aflez confiderable, trop long? lorfque je fonge que j'aurois dii I'em-ployer I'i la Relation do mon Voyage ^ quim'etoit un Ouyrage plus important j (zu) & troj^ court pour rernlre cettc tfatln^ tion curieiife & inllriiciive jjar toiites les rccherches dont Ie-3 Notes etoient fufceptibles. ]'ai otc dep-.tls occiipe ä travaillcr ma Relation. Jc hi coirimeii-cai dans ^e defTein de la reiifct-JJier dans les homes d'un tres-petit Vokinie : eile eft devenue plus confiderable cue jene penfois , čc je n'ai ccpcndant fait qu'c-fleufcr les Matierej.. J'ui reflenti plu-fieurs fois que pour fairc une pai faitc Rcljition, jl faudroit un concours pro-digieux dc connolflances, un goCit ex-qiiis, & un cojip-d'cej! jijfie, ce cui ne "s'acquiert d'or^linairtr'que par une experience confommce.Un Voj'iigeur doit examiner tout, & en parier en termcs propres, courts & intelligibles. Je n'ai epargne til foins, ni veilles; & quoiquc Ic fttcces n'y Veporida point, loin döVe-gretter ma peine , je la cheris, puif- Oij i|u'ellenie procure i'honneuf de vbui affürer de l'aiiachement inviolable, & du profond refpett avec lequel je fuis t monseigneur; Pe Votre Grandeur ^ tres-liiiml)le & tres» obeiffant Serviteiur. fin du ■ '■■'.■•■t^ *. -y' m— ■ • ■ " • . I f X Ji