4)X Il S i ON EN ROUMÉLIE EN IÏ10RÉE ADAME DOUA IVISTRIA \WOMi VOLUME ZURICH PARIS M E YE H ET ZELIJjJL^ J • CHERBULIEZ, ruedeli Douai biaircs-éditi'urs. Même Maison à G 18 OU tous droits iieskhvés EXCURSIONS EN HOLMËL1E et m MORÉE OUVRAGES DE M",B DORA DISTRIA. La vie monastique dan* ri:s;ll»e orientale, 2e édit., très-augmentée. 1 vol. iu-12. An boni rie» lae» lielvéliune», nouvelles, 1 vol. in-32. (La première édition a paru dans la Revue des Deux-Mondes). La Nationalité roumaine (Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1859). Payangc» île la Puisse Italienne, de la Itnumanie e( de la ttrèce {Illustration de Paris, 1857-1861). La Nationalité hellénique (Revue suisse, 1860). TRADUCTIONS DES OUVRAGES DE M111" DORA It'lSÏI-IA. Switzcrland, etc., trad. par M. H. — G7, p, 11. ■ Tableau général du commerce, de la Grève pendant l'année §869 4 ' déficit entraîne de graves conséquences. Il est maintenant constaté que sans gros bétail l'agri-eulture est condamnée à l'immobilité. Or, en Grèce, cette loi économique est encore si peu comprise, du moins dans la pratique, que «l'élève des bestiaux ne fait pas partie de l'agriculture1 !.» La viande d'agneau elle-même, qui fait la base de l'alimentation des gens aisés, reste interdite au plus grand nombre, quoique l'augmentation considérable de vigueur que la nourriture animale donne à l'ouvrier et au cultivateur2 soit de la plus haute importance pour un pays où l'extrême rareté de la population rend indispensable le déploiement de l'énergie individuelle. Les galettes de maïs, mets indigeste dont se contentent généralement les paysans, sont, au point de vue hygiénique, un aliment fort insuffisant. Le poisson, dont les propriétés fortifiantes ne sont plus contestées5, est trop cher pour suppléer à l'insuffisance de ce régime, ' Rapport du ministre des finances, M. Coumoundouros, p. 11. 2 La supériorité de l'ouvrier et du cultivateur anglais est due à une alimentation exceptionnelle. *Voy. dans la Revue des Deux-Mondes un article de Uaiide sur l'empoissonnement. TARTIE lï. — LIVRE TV. 13 la marine marchande laissant peu de liras à la pèche *. Tout favorise le commerce maritime, la con-ligu ration du pays comme les tendances nationales. Il n'en est pas de même de l'agriculture. Aussi l'importation des céréales s'élevait-elle, en 4853, à 2,759,394 drachmes, tandis que l'exportation n'était que de548,528drachmes*. L'année, disait-on, était une année de disette3. Mais en 1854, pendant que l'exportation diminuait encore (155,732 drachmes), l'exportation, loin d'être plus faible, atteignait le chiffre de 5,021,039 drachmes et celui de 7,310,007 en 1855. La guerre d'Orient semblerait d'abord avoir contribué à ce déficit en enlevant à l'agriculture les bras des volontaires qui tentèrent de profiler des embarras de la Turquie. Mais en 1850 il est encore ' Aussi l'exportation du poisson est loin de compenser l'importation. Exportation du poisson pour 1852 , 1853, 1851 : 52,850 dr., 89,8*6 dr., 35,740 dr. Importation: 1.1G0.879 , 1,211,891 , 610,879 dr. (Renseignements statistiques, par M. S. Spiliotaky). En 1859 , l'exportation du poisson salé était de 17,299 dr. et l'importation de 1,092,195 dr. sans compter le caviar rouge et noir valant 290,020 dr. (Tableau général du commerce de lu Grèce). » Renseignements statistiques t laid. .1 et K. "• Rapport de M. Coumouudouros, p. 5. plus notable, l'exportation étant de 9,880,0117 drachmes. Il est vrai que ce chiffre diminue en 1857(3,800,527) elen 1858(3,752,912),sans que celte amélioration continue en 1859, l'importation étant, cette année, de 7,098,028 drachmes1. Le ministre des finances ne dissimulait pas, à cette époque, les inconvénients de cette situation. Quoiqu'il pensât qu'on ne devait attacher «aucuneimportance à la balance du commerce,» — celle balance n'existant alors, disait-il, ni en Angleterre, ni en Hollande, ni en Sardaignc % — il ne voyait pas sans inquiétude l'obligation d'acheter tant de céréales. «En partant du principe qu'une nation ne peut se procurer les produits étrangers dont elle a besoin qu'en donnant en échange les valeurs qu'elle produit elle-même, nous pourrions n'attacher aucune importance à l'excédant que les importations présentent sur les exportations, si cet excédant ne provenait, en grande partie, des céréales et d'autres denrées de première nécessité, dont l'achat a absorbé une partie de nos capitaux au détriment des améliorations intérieures du pays. * Tableau général du commerce de. la Grèce en 48o9, p. 19. * Ibid., p. 9. L'importation d'une grande quantité de céréales et d'huile prouve la mauvaise récolte do ces produits, qui sont classés parmi nos principaux produits agricoles, et dont la culture occupe un grand nombre de bras '. » Le gouvernement grec doit-il se croiser les bras devant cette situation et la considérer comme sans remède? Assurément non. Dans la première période qui suivi L l'avez nement du roi (1833-1837), l'agriculture fit des progrès notables, et le fait est constaté dans un rapport adressé par M. G. Leconteau ministre de l'agriculture du royaume de France (août 1840). La valeur des produits s'éleva de 30,000,000 de drachmes à 50,000,000. «Mais, dira-t-on, ce mouvement ascensionnel devait nécessairement s'arrêter. La Grèce est un pays où la propriété est morcelée. Si le propriétaire peut vivre sur sa terre, si les mendiants n'existent pas, le cultivateur n'a point de capitaux pour faire à la terre les avances nécessaires, ni pour se procurer de bons instruments de travail. Les propriétaires riches ne trouvant point de fermiers et se voyant forcés par la rareté des bras, — en 1853 la po- ' Tableau yénéral du commerce de. la Grèce, p. 13, résumé analytique. pulation agricole n'était que de 229,250' personnes , — de payer la main d'oeuvre fort cher, ne peuvent rien pour l'amélioration de la situa-lion agricole. » Je sais bien que beaucoup d'économistes, après avoir fait un parallèle entre la France el l'Angleterre, parallèle peu avantageux pour le grand empire gallo-latin, disent que la division de la propriété rend impossible tout progrès agricole. C'est trancher bien vite une question compliquée. Les nombreux voyages que j'ai faits en Europe me donnent quelque droit de contester des théories aussi absolues. J'ai visité, en 1855, la partie de la Belgique où l'on parle un dialecte germanique appelé flamand , qui donne son nom à deux provinces, la Flandre orientale el la Flandre occidentale. Le climat de ce pays est plus rigoureux que celui de l'Angleterre, et le sol naturellement dénué de fécondité. C'est une terre à la fois sablonneuse et humide, dépourvue d'éléments calcaires, souvent avec un sous-sol de tuf ferrugineux ou de cailloux rou- ' Voy. Spiliotaky, Renseignements statistiques. Les commer-çantfl formaient alors une population de 327,002 , plus 25,546 industriels. lés, on beaucoup d'endroits exposée aux inon-dations1. Mais, a dît Montesquieu, « les pays ne sont pns cultivés en raison de leur fertilité , mais en raison de leur liberté.» Or, grâce aux libertés communales, qui remontent dans les Flandres à la plus haute antiquité, la culture n'a cessé de s'y étendre , de s'y perfectionner et en même temps de se diviser. Aujourd'hui, grâce à l'introduction des plantes industrielles, qui exigent beaucoup de main-d'œuvre, on se croirait dans un jardin. On a peine à s'imaginer que cette contrée ait été autrefois à peu près stérile. Jamais les champs ne sont déserts, jamais la terre ne se repose. Aussi les résultats sont-ils prodigieux. Le chiffre des tètes de bétail est plus élevé qu'en Angleterre même. La population, la plus dense de l'Europe, subsiste sur un sol pour lequel la nature n'a rien fait et elle exporte pour une valeur notable de produits agricoles. En 1859, la Flandre occidentale seule a expdrté une valeur de près de 20,000,000 fr. Par Ostende seulement on exporte 1,250,000 lapins. Cependant la subdivision du sol semble poussée à l'ex- 1 Voy. Houzcau, Géographie physique de la Belgique ; llelpairc, Sur la plaine maritime de la mer du Nord. trêmc, et l'on a remarqué que la terre y produit d'autantplus que l'exploitation a moins d'étendue. Le capital est aussi relativement plus considérable sur les petites exploitations que sur les grandes. Où le paysan prend-il toutcet argent? La réponse est dans le proverbe flamand : De spa is de (joud-myndes bœrn(h bêche cstla mine d'ordu paysan). La Lombardie n'offre pas une division moindre de la propriété que les Flandres. Elle est peut-être même plus divisée ; car dans les Flandres, souvent c'est plutôt la culture que la propriété qui est divisée, le même propriétaire louant, par parcelles à divers fermiers. Aussi le paysan ne vit-il pas à l'aise comme en Lombardie. La Lombardie compte 350,000 propriétaires, c'est-à-dire un propriétaire par huit habitants. L'étendue moyenne de chaque propriété est de six hectares et un cinquième. Malgré celle division du sol, la population en a tiré un tel parti, que les biens-fonds lombards représentent le capital énorme de 1,580,000,000 fr. Si l'on ajoute a cette somme l'argent employé dans le commerce et dans l'industrie, la richesse capitalisée de la province n'est pas moins de deux milliards. Jamais, sans cette prodigieuse opulence, la Lom- bardie n'eût pu acquitter les intolérables impôts imposés par l'Autriche qui l'a impitoyablement rançonnée. Les biens-fonds supportaient la moitié de l'impôt (86 p. 100) que faisait peser sur elle «le gouvernement paternel1. » Il suffit de parcourir le pays pour s'assurer qu'il n'a pas éLé épuisé par ces maîtres rapaccs. Les cités et les villages qui s'y entassent ont un air d'aisance. La division de la propriété Jointe à la nature du sol, produit la variété des cultures. Pâturages des Alpes, châtaigniers, vignobles, oliviers, amandiers, blé, maïs, lin, mûriers, figuiers, prés couverts de bestiaux, rizières se succèdent sous les yeux du voyageur qui descend des montagnes pour aller vers le PÔ. Cette terre bien cultivée enfante une race solide ; les femmes sont belles et bien vêtues ; les enfants sains ; les hommes robustes cl ardents travailleurs. La richesse vient tout entière du sol, richesse bien supérieure à celle que produisent les manufactures, qui trop souvent enrichissent quelques capitalistes et dégradent la population. * Un Lombard, M. lacini, depuis ministre du royaume d'Ila-lie, a fait un traité fort estimé sur la propriété foncière el les populations agricoles en Lombardie. Quoiqu'il y ait dans l'Empire français moins de propriétaires qu'en Lombardie, — un sur neuf habitants, —- le pays est beaucoup mieux cultivé qu'avant 1781). Le voyage d'ArthurYoung en France à la fin du dix-huitième siècle , édité de nouveau par M. L. de Lavcrgue, donne une idée aussi exacte que triste de l'état de l'agriculture sous l'ancien régime. Mais tous les départements n'ont pas fait le même progrès. Si la France était aussi peuplée et aussi bien cultivée que le département du Nord, elle aurait 100,000,000 d'habitants et pourrait les nourrir. En général, le nord-ouest de ce vaste pays offre une agriculture avancée. Si, entre autres parties, le Midi spécialement est fort en retard, il faut, l'attribuer plutôt à des causes politico - religieuses qu'à la division de la propriété. Ces faits prouvent qu'il faut renoncer à accuser la division de la propriété de l'engourdissement de l'agriculture hellénique et chercher résolument les véritables causes de la situation. Lorsque la race conquérante fut expulsée du territoire qu'elle avait usurpé, les lerres qui étaient en sa possession furent réunies au domaine national. A la lin de la guerre de l'indé- partie ii. — livre jv. 21 pendance, l'Etat se trouva ainsi maître des deux tiers du sol. La sécularisation d'une grande partie des monastères, en 1833, étendit encore les limites de ce domaine. Ou Ire ces biens nationaux proprement dits, il en existe d'autres, cultivés el transmissibles par des particuliers, sans que le sol ait cessé d'appartenir à l'État. En effet, avant la révolution de 1843, une loi destinée à introduire un peu d'ordre dans le chaos de la propriété permit aux paysans établis sur les terres du domaine de les cultiver provisoirement en payant une redevance. Dans un pays où l'empire de la loi était encore faible, ce système encourageait la mauvaise foi en donnant au cultivateur une grande facilité pour usurper le sol qu'il fertilisait et pour se substituer à l'état. Aussi, surtout dans le Péloponèse, dont la population est la plus agricole de la Grèce, a-l-on largement profité de cette facilité, et le droit de l'Étal s'y trouve fortement ébranlé. Quelques personnes des classes supérieures n'ont pas dédaigné d'imiter les campagnards. Malgré ces usurpations, il reste à l'Etal un domaine assez considérable pour qu'il doive songer à le transmettre à des particuliers, l'intérêt personnel étant beaucoup plus capable que l'administration la plus active de tirer du sol tout le parti possible. La réforme de l'impôt prélevé sur les céréales serait aussi une mesure fort utile. Depuis longtemps la dîme est jugée. Chacun sait quelles entraves elle oppose au développement de l'agriculture. Aussi la célèbre Constituante française a-t-clle aboli « toute espèce de dîmes.» Dans l'Europe orientale, ce système a des inconvénients spéciaux, parce que l'on n'a pu encore obtenir des fonctionnaires la sévère probité que leur ont forcément imposée dans l'Occident libéral les révolutions de 1088 et de 1780. Sans doute il ne se passe en Grèce — depuis qu'on a substitué à la ferme des dîmes la perception directe par le trésor — rien de pareil à ce que M. le baron de Berg- a vu dans le Banat1. Cependant la dîme y est regardée comme aussi préjudiciable au trésor qu'au progrès de l'agriculture, la perception directe mettant à la charge de l'Etat de lourdes dépenses et nécessitant une surveillance qui n'a pas toujours éLé assez eiïicace. Si les paysans 1 Voy. E. du Berg, Ans de m Union der mtèrreiùhtschen Monarchie, cin Lcbenbbild vuu Land and Letilen. Drcsdcn 18C0. sont aujourd'hui à l'abri des vexations que produisait la ferme, la gestion des magasiniers a parfois rappelé les procédés peu consciencieux de ces fonctionnaires autrichiens dont le savant voyageur saxon a tracé le portrait. Il serait plus facile au gouvernement grec de transmettre aux particuliers les biens cultivables du domaine et même de réformer l'impôt,— quoique la dîme ait pour elle la tradition des siècles et la force de résistance des habitudes oricnlalcs —■ que de créer des voies de communication. Il n'est pas aisé de faire des roules dans un pays aussi montagneux que la Grèce. Cependant, tant que le royaume n'en aura pas, la production et la culture seront restreintes dans un très-petit cercle et Ton verra l'abondance et la rareté des mêmes produits coïncider dans diverses parties du royaume. Jusqu'en 1854, on a dépensé 1,181),000 drachmes pour la construction de chemins et 320,000 drachmes pour leur entrelien. On a employé pour construire des ponts 106,000 drachmes1. En 1852, quand ou vit que les voies de communication s'augmen- ' IknscHjncmcnls stalisliqua, tabl. N et M. (aient si lentement, on lit une loi qui divisait les routes carrossables en roules nationales, provinciales et communales. Les premières devaient être exécutées par l'État chargé dos travaux d'art, et par les corvées des habitants de la nomarchie ; les secondes par la contribution en argent de l'éparchie el la corvée des habitants des communes respectives; les troisièmes par la eonlribulion financière et la corvée imposée aux habitants de chaque commune. Cette loi parait au premier coup d'œil assez semblable à la loi française du 21 mai 183b' Dans la loi française, il est vrai, la prestation est le plus souvent réclamée pour les chemins vicinaux- dont il n'est pas difficile de faire comprendre l'utilité au corvéable. Il n'en est pas de mêmequand il s'agit d'un intérêt général. «Dans l'application de la loi sur la confection des routes nationales, dit un journal d'Athènes, les plus nombreux obstacles sont provenus de l'inertie des habitants à remplir la corvée personnelle imposée par la loi ; nous savons même qu'en plusieurs contrées du royaume les ci- 1 Voy. Dictionnaire de la conversation, art. Prestation. 1 Voy. Bouillct, Dictionnaire des sciences, art. Prestation. toyens oui opposé un refus formel1.)) Ce l'ail ne prouve pas qu'il est impossible de convaincre ki population de l'utilité de toute espèce do roules. Lorsque l'État, avant la loi de 4852, fit exécuter les roules nationales de l'Altiquc, les habitants se chargèrent «en quelque sorte spon-lanémcnl» non-seulement des chemins communaux, mais aussi des routes provinciales*. Il est donc de la plus haule importance que l'État, supprimant rigoureusement toute dépense improductive, consacre ses ressources et ses efforts à la solution d'une question qui est pour la Grèce un intérêt do premier ordre. Le gouvernement voyant que l'argent manquait à l'agriculture autant que les chemins, a eu plus d'une fois la pensée de créer le crédit agricole. Il ne lui était pas difficile de constater que l'obstacle principal au développement de l'agriculture dans le midi de l'Europe orientale est 1'insuflisance des capitaux. Ces capitaux sont tellement rares que rien n'est plus aisé que d'obtenir de son argent des intérêts qui paraîtraient fantastiques en Occident. «Le taux est exorbi- 1 Précurseur, \> septembre 1801. * Précurseur , ibid. ta M, disait, à la fin de 185!), le ministre des finances; il arrive quelquefois à 20 p. 1001. » Au contraire, dans les contrées occidentales les plus Hérissantes, le taux étant très-peu élevé, les capitaux se portent volontiers vers la terre. D'ailleurs, on est avec raison convaincu que si les revenus qui s'en tirent sont moins satisfaisants an premier coup d'œil, ils ont pour les peuples, comme pour les individus, des avantages qu'on chercherait vainement ailleurs. Les populations qui consacrent leur argent à obtenir du sol les richesses qu'il contient, sont énergiques, résolues, robustes et saines, et fournissent à la patrie de tels soldats que le plus petit peuple peut avec eux faire respecter son drapeau jusqu'aux extrémités du monde. La nation hollandaise, qui n'est composée que de trois millions et demi d'individus, a, en Asie, plus de vingt millions de sujets. Le peuple anglais, qui n'occupait d'abord qu'une portion d'une des deux Iles britanniques, a aujourd'hui, en dehors de l'Europe, 215,200,500 sujets. Attaché par le 1 Rapport du ministre des finances, 1857, p. 11. Le ministre aurait pu môme parler du taux de 30 °/0 pour huit mois , ce qui fait 40 %, taux que subissent souvent lus cultivateurs. partie lî. — livre tv. 27 fond dos entrailles à la Iclto qui le nourrit avec sa famille, un seul agriculteur vaut mieux pour un pays qu'une douzaine de citoyens livres à des spéculations sur les fonds publics. L'empire romain lui-même, quoiqu'il disposât des trésors de l'univers, a péri sous les coups de quelques hordes sauvages, lorsque la vigoureuse population agricole qui produisait les Cincinnatus et les Dental us eut été remplacée parla race avide, servile H paresseuse, dont Tacite, dans ses immortels tableaux, nous a laissé un si triste portrait1. Il va-sans dire que ces observations n'ont point pour but de diminuer la considération méritée dont jouit le véritable commerce, qui n'a rien de commun avec l'agiotage et qui rend à la civilisation générale des services si éclatants. D'ailleurs, l'exemple de l'Angleterre el de la Hollande prouve que le négoce, établi sur des hases véritablement économiques, ne nuit ni à l'agriculture ni au caractère viril des nations, qui y trouvent une source très-respectable de richesses et de grandeur. 1 i,;) i n 11111" [i 1 i i;i I h 111 des « • 1111 > I o \ s sérail le meilleur moyeu de former celle race. Or, en 18!>3 déjà, 12,fii9 personnes étaient en Grèce à la charge du budget (Spiliotaky, Renseignements ftatiatiques sur lu Grèce). II résulte de ces faits que la majorité de la classe agricole, c'est-à-dire les petits propriétaires, est réduite à l'impuissance par l'usure qui la dévore. Dans les propriétés considérables qui se trouvent encore en Eubce, dans la Phlhio-lidc et dans l'Attiquo, ceux qui font cultiver leur bien par des journaliers, peuvent en obtenir un revenu très-satisfaisant. Mais ils doivent se résigner à résider sur leurs terres, la ressource du fermage manquant absolument. Pour que le fermage devînt possible, il faudrait que le cultivateur put, comme en Occident, recourir au crédit. Il est bien vrai que, au commencement de 1842, une banque nationale a été fondée, grâce aux capitaux fournis par des particuliers. Ceux-ci, tout en faisant une œuvre d'une grande uli-lité pour leur pays, ont retiré de cette opération financière un intérêt qui, partout ailleurs, semblerait suffisant. Les dividendes qui, dès la première année, ont été de 7 et 1/3 p. 100, ont encore progressé. En 1840, ils donnaient déjà 10p. 100. Dans une pareille situation, il est évident que la banque serait en mesure de venir en aide à la détresse de l'agriculture et que non-seulement elle ne s'exposerait à aucun danger 6érieux, mais qu'elle trouverait ainsi une source de nouveaux produits. En effet, les usuriers de village Tout d'énormes bénéfices en prêtant aux paysans l'argent nécessaire pour l'achat des semences avec garantie sur la recolle. Pourquoi la banque ne viendrait-elle pas au secours de ces pauvres gens en acceptant la même garantie? Sans doute, une pareille opération serait loin de fournir les fonds nécessaires pour rendre à la Grèce son ancienne fertilité ; mais un progrès en appelle toujours un autre. Malheureusement sur les bords de la Méditerranée, à Naples comme à Athènes, à Marseille comme à Alicantc, les intérêts agricoles — qui devraient tenir la première place dans les préoccupations des hommes d'État — viennent toujours en seconde ligne. On songe à satisfaire la population des villes, qui seule, croit-on, peut avoir une action politique, et l'on pense à l'agriculture quand on a des loisirs... c'est-à-dire fort rarement.. Cependant il vient un jour où l'on voudrait faire appel à ces bras robustes qui nourrissent la patrie, sans pouvoir les décider à prendre les armes. Croit-on que si les paysans français s'étaient levés comme un seul homme en 1814, ainsi qu'à •2. la fin du dernier siècle, le vainqueur deMarengo, et de Wagram eût été réduit à défendre Paris avec une poignée d'hommes, héroïques sans doute, mais incapables de tenir tête à l'Europe entière comme les soldats de 4702? LIVRE CINQUIÈME. I%»mai'cliio «l'Argoliito et CoriiHliic. Pour aller de la nomarchic d'Arcadie dans la nomarchie d'Argolidc et Corintliie, on a la belle roule qui se dirige de Tripolis vers Argos, route qui tantôt longe des rochers escarpés et tantôt traverse de profonds ravins sur de hardis ponts de marbre, à larges arcades. Celte route, après avoir coupé le mont Parthénion, mène à Àkla-docambos, situé entre le mont Krion et le mont Parthénion. Il était onze heures du soir quand j'arrivai au khani d'Akladocambos. Le khaui étant rempli d'hommes endormis, je ne voulus pas accepter la proposition qu'on me fit de les réveiller, et j'aimai mieux passer le reste de la nuit sur la terrasse en pierre. Devant moi s'élevait en pyramide une montagne qui se reliait à une chaîne gracieusement ondulée. ARGOLIDE ET CORINTHIE. L'Argolide ne me parut, pas avoir un aspect bien différent de la physionomie de l'Arcadie que je venais de traverser. Celte première impression n'était pas trompeuse. En effet, l'Argo-lide est coupée de collines e( de montagnes qui laissent dans les intervalles des plaines dont les anciens ont loué la merveilleuse fertilité. Mais on sait maintenant que le sol perd constamment par la culture les principes qui constituent sa fécondité et qui ne peuvent être remplacés sans de grandes dépenses. Au temps où la civilisai ion commença à se développer dans ce pays, sa fertilité était dans toute sa force. Personne n'ignore quel éclat jetait le royaume d'Argos et de My-cènes, lorsqu'il était gouverné par Agamemnon. Cet éclat n'eut pas de durée. Après le siège de Troie, les Do ri en s s'emparèrent d'Argos. Devenue république, l'Argolide ne joua qu'un rôle secondaire. La ville principale n'était pas au centre; son port, Naupli, était mauvais, même pour les navires des anciens, et d'ailleurs, elle avait à ses côtés la terrible Sparte, peu disposée à laisser grandir un autre État dans le Pélopo-nèse. Elle n'eut pas, comme la Sycionic — qui ainsi que la Corinthie fait partie maintenant de PARTIR H. — LIVRE V. 3.^ la nomarchie d'Argolide — des écoles célèbres de peintres et de sculpteurs capables de répandre son nom dans toute la Grèce. Elle dut aussi voir Gorinthe, maîtresse du commerce des deux mers, l'éclipser par son luxe et par ses richesses. Mais aujourd'hui Sycionc n'est plus qu'un nom. Gorinthe est une misérable, bourgade, tandis que l'Argolide possède dans Naupli une des plus jolies villes de la Grèce, qui a eu l'honneur d'être un moment la capitale du royaume. Après quelques heures de repos, je me réveillai aux premiers rayons du jour. Avant le lever du soleil, les montagnes se colorèrent de la teinte de rose que le divin Homère met aux doigts de l'aurore. A Akladocambos, la nature ne me rappela pas seule le souvenir des Olympiens. M. Pappadopoulos y trouva une inscription en vers du deuxième siècle, consacrée aux louanges d'un citoyen qui donna à ses frais des fêles publiques en l'honneur de Gérés et Proser-pine. Ce «conservateur» du deuxième siècle n'avait pas Soupçonné que l'inscription dont il était si fier no provoquerait un jour qu'un sourire ironique. Les «athées» cachés au fond des 34 a roof.ide ET CORINTHIE. catacombes inspiraient certainement encore plus de mépris que d'horreur à ces adorateurs des «dieux immortels.» Tacite, ce penseur par excellence, en parle avec autant de dégoût que des délateurs dont la Rome impériale était peuplée. Les philosophes et les hommes d'Etat étaient sur ce point d'accord avec la foule fanatique et superstitieuse. Comment se fait-il que tous se soient trompés? Comment n'ont-ils pas soupçonné que des croyances, destinées à devenir la loi du monde civilisé, avaient quelque beauté et quelque puissance ? Un tel aveuglement serait pour nous incompréhensible si nous n'entendions pas tous les jours des hommes estimés raisonnables répéter que les institutions décrépites du moyen âge n'ont pour adversaires que des «insensés» ou des «scélérats.» L'aveuglement d'un certain nombre de nos contemporains, défenseurs obstinés de la théocratie et d'un despotisme sans avenir, explique l'entêtement de la société païenne. Les Porphyre et les Julien font comprendre les J. de Maistre cl les Charles X. Les arguments dont les premiers se servaient sont encore les mêmes que leurs imitateurs emploient avec un ton de conviction qui frappe d'étonnement tout esprit réfléchi1. Mais au dix-neuvième siècle, comme au deuxième, l'humanité ne s'arrêtera pas devant des obstacles que l'ignorance ou la crédulité peut seule regarder comme infranchissables. Un maître d'écolo de Sparte, qui accompagna quelque temps notre caravane lorsque je quittai Akladocambos, me donna une idée des raisons singulières qui empêchent parfois certaines in-lellig-ences d'accepter les vérités les plus incon-Leslables. Nous parlions naturellement de l'instruction et des progrès qu'elle avait faits en Grèce: «Je reconnais ces progrès avec satisfaction, lui dis-jc; cependant je crois devoir vous faire remarquer que renseignement devrait, à mon avis, prendre un caractère plus pratique. Les sciences physiques ont, surtout dans l'Amérique du nord, grâce aux Franklin2, aux Fui-ton" et aux Morse4, fait faire en un siècle des pas de géant à l'espèce humaine. Une agriculture fondée sur la science positive peut également te 1 Voy. I)'- Strauss, Le romantique sur le In me dit Césars. " Paratonnerres. 3 Vaisseaux à vapeur. 4 Télégraphe électrique. 30 ARGOLIDE ET COR1NTI1IE. opérer des merveilles. Voyez l'Ecosse! Est-il une meilleure preuve des progrès qu'il est possible de réaliser dans les contrées les moins favorisées de la nature? Au contraire, la Grèce, la Roumanie, la Russie1, la Bulgarie, etc., avec d'immenses avantages naturels, sont restées fort en arrière. J'attribue ce déplorable état de choses surtout à deux causes : à l'absence des voies de communication et à la nullité de renseignement agricole. La création des chemins de fer russes réalise dans l'empire des tsars une partie de mon programme. Mais en Grèce, en Roumanie, en Serbie, etc., quels moyens ont les agriculteurs de se mettre en relations avec la mer, avec les centres dépopulation, avec les négociants étrangers, avec les marchands d'engrais, avec les fabricants de machines? On bâtit, à Athènes des palais princiers,, des académies, des observatoires, etc. Prenez garde d'imiter l'ancienne Rome et la France. La centralisation place une tête énorme sur un corps épuisé. Une bonne route est plus utile à un ' Il s'agit dos provinces russes qui, comme la Géorgie, la Crimée, la Petite-Russie, ont tous lus avantages des provinces méridionales de l'Occident. PARTIE II. — LIVRE V. 87 pays que tous les monuments. Cependant, n'ai-jc pas été obligée de parcourir à cheval presque toute la Grèce? Quant à l'enseignement agricole qui devrait exister à divers degrés, élémentaire dans les écoles communales et secondaires, approfondi dans des écoles spéciales, je ne m'aperçois pas qu'on s'en préoccupe sérieusement. «Permettez-moi, dit le maître d'école, d'approuver la réserve prudente dont on use ici avec de pareilles innovations. Les Anglais, je le sais, ont adopté tous ces systèmes, conformes à leurs tendances matérialistes, mais les Orientaux n'ont ni leur caractère ni leurs habitudes. Leurs machines sont ici inutiles, personne ne sachant s'en servir. Leurs méthodes ne réussiraient pas mieux , parce que l'esprit de notre peuple ne se prête point à ce genre d'études. «Il me semble, répondis-jc, qu'on peut résoudre toutes ces difficultés. On ne doit point condamner un progrès parce qu'il vient d'un Anglo-Saxon. Autrement il faudrait renoncer aux paratonnercs, aux bateaux à vapeur, aux chemins de fer et au télégraphe électrique. Qu'on dise que les Orientaux n'auront jamais de goût pour le puritanisme anglais, pour les théo- 38 ARG0L1DE ET GQRINTHIE. ries à perte île vue sur la «prédestination, » sur Je «salut gratuit,» etc., je serai la première à en convenir. Ces systèmes sont des produits essentiellement indigènes, dus à la passion des races germaniques pour les hypothèses théologiques. Mais la chimie agricole n'est pas une hypothèse ! Si l'agriculture est une science anglaise, il me semble que la Grande-Bretagne s'en trouve assez bien pour qu'on ait envie de l'imiter! Mais vous faites tort à votre pays en donnant à la science une origine britannique. Toute science, comme toute philosophie, procède en Europe de la Grèce. Les physiciens, les naturalistes, les physiologistes, les astronomes de l'Occident ne sont que des successeurs dos Aristote, des Théo-phrasLe, des Hippocrate, des Plolérnée, etc., de tant de grands hommes dont on a pu compléter les découvertes, mais dont on n'a pas surpassé: le génie. La Grèce a eu d'éminenls agriculteurs, comme elle a eu d'illustres philosophes et d'immortels artistes. 11 suffit, pour s'en convaincre, de lire les descriptions que les voyageurs anciens nous ont laissées de ce pays. En s'occu-pant avec ardeur de l'agriculture, la Grèce n'aurait donc aucun besoin de s'inspirer des tradi- lions étrangères, il lui suffirait de reprendre les habitudes changées par les invasions barbares et par la domination d'un des gouvernements les moins intelligents du globe. Loin de moi de reprocher aux Hellènes ni aux autres Orientaux la décadence de leur agriculture. Pour cultiver avec zèle cl avec intelligence, il faut que le paysan ait la sécurité nécessaire et qu'il trouve clans l'étal un concours actif et intelligent. Or étaient-ce les Mongols en Russie et les Turcs dans la péninsule orientale qui offraient aux cultivateurs les garanties indispensables? Les impôts exorbitants et absurdes, les violences des gens de guerre, l'incurie incroyable et la rapacité des autorités, l'ignorance de tous les principes économiques étaient un obstacle permanent au progrès agricole. L'expulsion des Mongols, commencée par les victoires d'Ivan-le-Grand' et achevée par Catherine-la-Grande, conquérante du khanat de Grimée, a inauguré une ère nouvelle pour l'Europe orientale, ici, depuis l'expulsion des Musulmans, la production agricole a notablement augmenté. Mais sous ce * Voy. Karamsine , Istoriia Gosoudarstva Rossiskayo , Saiat-Pétersboui'g, 1821. AO ARGOLIDE ET COMN'iAIE. beau ciel, sur celle terre naguère si féconde, ne pourrail-elle pas donner des résultais beaucoup plus satisfaisants? «Je sais qu'on accuse le genre d'études que je vous recommande de mener les peuples au matérialisme. Malheureusement l'homme n'est pas un pur esprit. Jésus-Christ lui-même n'a pas vécu comme une substance angélique, puisque ses ennemis lui reprochaient d'être un « mangeur» et un «buveur1.)) En outre, il est souverainement injuste d'accuser de matérialisme des sciences qui assurent Je triomphe final de l'esprit, en soumettant de plus en plus le monde matériel à l'intelligence de l'homme cl en lui assurant plus de loisir pour la cultiver. Y a-t-il un plus triste matérialisme que l'incurable misère des populations ignorantes et arriérées, qui les rend esclaves des besoins les plus grossiers, qui les attache stupides et muettes à la glèbe arrosée de leurs sueurs, qui les abrutit eu leur enlevant tout moyen de développement intellectuel? Sans doute, il y a des matérialistes parmi les physiciens et les chimistes ; mais n'y en a-l-il pas parmi les philosophes el môme parmi les 1 Luc. VU, 33. PARTIE II. — LIVRE V. M théologiens? Spinosa et Hegel étaient beaucoup moins religieux que les oracles do la science moderne, les Galilée, les Kepler et les Newton. M. Guizot, dans son Cours d'histoire de la civilisation, professé à la Sorhonnc, n'a-t-il pas montré que les Pères de l'Église latine étaient, comme Tci'tullien, généralement matérialistes? « La science une fois justifiée, il reste à savoir comment l'appliquer. Sans doute, l'emploi de toutes les machines dont on se sert en Angleterre cl en Belgique, n'est pas immédiatement possible dans la péninsule orientale. Rien ne prouve mieux la nécessité d'un enseignement populaire des sciences. Un Hellène est aussi intelligent qu'un Anglais ou un Belge. Donnez-lui les connaissances indispensables, soyez convaincu qu'il en profitera aussi bien qu'un cultivateur de la Grande-Bretagne ou des Flandres. Les habitudes s'y opposent, dites-vous, mais toute habitude qui fait obstacle à des transformations reconnues nécessaires, n'est point une tradition légitime, mais elle doit s'appeler routine. Partout, je l'avoue, le paysan est routinier, il l'est en Ecosse aussi bien qu'en Grèce; mais partout il est intéressé. Quand il verra 42 ARGOLIDE ET CORINTHIE. que l'instruction agricole se traduit en bonnes drachmes, soyez convaincu qu'il préférera les drachmes à la routine. » Tout, en devisant, nous passâmes sur les ruines d'IIysies, dont l'acropole occupe la partie supérieure d'une colline. Le nom d'IIysies doit quelque célébrité à une victoire des Argicns sur les Lacédémonicns. Plus loin, la vue est magnifique. Elle s'étend sur le golfe d'Argos, calme el bleu comme un lac, sur les îles du golfe, et au delà sur la ville de Naupli et sur la blanche forteresse dePalamidi, qui se détache sur l'azur du ciel. A deux heures j'arrivai à Myli, l'ancienne Lerne, à côté du lac du même nom. C'est là que le fils d'Alcinône étouffa l'hydre. Héraclès est ici, non un personnage humain, mais une personnification de l'air purifiant les eaux, dont l'hydre et les serpents qu'il tuait dans son berceau sont des emblèmes. Les sept têtes de l'hydre, perpétuellement renaissantes sous le glaive, ont fourni à certains écrivains la phrase fameuse sur « l'hydre de l'anarchie, » plus sonore qu'exacte. L'anarchie n'a nullement la faculté de renaître à volonté; car l'homme, être éminemment sociable, l'a en horreur. Mais quand on appelle « anarchie », toute idée libérale, on peut avec raison lui reprocher d'être immortelle. En effet, on a pu exiler Anaxagorc, forcer Socrale n boire la ciguë, obliger un moment Platon de se cacher à Mégarc, mais on n'a pu empêcher les apôtres du Crucifié de proclamer par toute la terre l'abolition des vieilles superstitions. On a pu brûler et Àrnauld de Brcscia, le théologien italien, et Jean lluss, le martyr slave : les bûchers n'ont pu empêcher les états les pi us civilisés de l'Occident de briser le joug- de la théocratie. On a pu jeter au feu les livres de Voltaire qui réclamaient en faveur de la tolérance; mais il a été impossible d'arrêter la marche, chaque jour plus triomphante, des principes de 17S0. «L'hydre» brave évidemment les bourreaux, les légistes et les inquisiteurs. Pourtant les Hercules n'ont pas manqué. L'empire romain a voulu l'étouffer par la main de fer de ses Césars; les Grégoire Vil, les Innocent III et les Pie V ont voulu, à leur tour, l'étrangler dans les plis d'une élole que les peuples baisaient à genoux. Louis XIV a pu croire un moment que les dragonnades en avaient fini avec les derniers défenseurs du libre examen et qu'il avait corn- 44 ARGOLIDE ET GOMNTIIIE. piété l'œuvre des deux farouches Habsbourg, Philippe II et Ferdinand II, Alcides catholiques cl apostoliques. Hélas! aujourd'hui « l'hydre» est plus vivante que jamais! Et même les intarissables «larmes» versées par Pio IX dans ses encycliques et dans ses allocutions, ne paraissent pas capables d'attendrir le monstre. Tandis que je passais à Lcrne, une des têtes du Cerbère, le Libérateur de l'Italie méridionale, travaillait pour lui avec une ardeur qui était en Argolide l'objet de toutes les conversations, cl, je dois l'avouer, des éloges universels. La Grèce loi il entière eût voulu combattre sous l'étendard tricolore de l'Italie renaissante. Le mont Pontinus forme une gorge, qu'on nomme défilé de Myli. A la base de la montagne jaillissent des sources qui deviennent le fleuve Pontinus. L'emplacement occupé, au temps de Pausanias, par une forêt de platanes garnie de statues et de temples, est maintenant un marais. Les marais de cette contrée ont prospéré depuis le temps d'Héraclès. Le héros qui nettoya les écuries d'Augias a laissé fort à faire aux successeurs des gens qu'il délivra de la fureur de l'hydre. Heureusement qu'on trouve dans ce canton de l'activité. — Il suffit, pour s'en convaincre, de traverser la riche plaine d'Argos, déserte il y a quelques années, et couverte aujourd'hui de vignes, etc. Les quelques personnes que je vis dans l'après-midi, que je passai non loin d'une source au bord du lac, me semblèrent assez intelligentes pour que ces changements me parussent faciles à comprendre. On m'avait étendu un tapis dans un jardin, à l'ombre de mûriers. Le jardin était rempli de pêchers et de figuiers. Tel devait être le verger d'Alcinoiis, roi des heureux Phéaciens. D'une maison voisine, on envoya des lapis qui, suspendus aux mûriers, formèrent un excellent abri contre le soleil. Tandis que je faisais la sieste, les chorophylaques préparaient le feu pour rôtir à la broche un mouton et pour cuire dans une casserole une des poules que l'on avait achetées au khani d'Akladocambos. Bientôt on m'apporta des confitures et d'excellent café. Deux demoiselles, auxquelles je devais ces politesses, me firent ensuite leur visite en m'offrant un bouquet de basilic. Originaires des îles Ioniennes, elles vivaient à Naupli, d'où elles étaient venues pour la récolte du raisin de Gorinthe, visiter les 3. 46 ARGOLIDE ET CORINTIITE. vignes qu'elles possédaient à Lcrnc. L'une d'elles, brune aux grands yeux noirs, était remarquablement jolie. Elle avait un chapeau de paille à larges bords, tel que le portent les montagnardes bernoises. N'ayant point à Naupli de maître de piano, clic avait appris le violon, afin de satisfaire son goût pour la musique. Elle essayait de se familiariser avec la langue française, devenue après le grec et le latin, la langue universelle. L'Occident éveillait en elle une vive curiosité, et ses beaux yeux s'animaient en parlant de la satisfaction qu'on devait éprouver en visitant des pays qui diffèrent en tant de choses des contrées orientales. En me quittant, ces jeunes filles m'offriront les services de leur mère, et de retour chez elles, elles m'envoyèrent avec du linge et de la vaisselle, une quantité de melons, de poires, de raisin de Gorinthe et du vin qu'on fait avec ce raisin. Les ehorophylaques et les ago-ghiates se louèrent beaucoup de cette générosité. Avant de partir, je fis une visite à cette famille hospitalière. La mère, aussi aimable que ses filles, me raconta quels soucis donnent les vignes. Pendant que le raisin est étalé au soleil dont il doit, pour sécher, subir l'action durant partit: il, — LIVRE V. Al quelques jours, la plus légère pluie détruit toute la récolte, et cause ainsi les plus grandes pertes à des vignerons dont elle est l'unique revenu. La pensée de la terreur que l'ombre d'une nuée peut causer à tant d'ouvriers laborieux me disposa à supporter avec résignation la chaleur torride de l'Argolide. Du reste, cette résignation ne fut plus nécessaire ce jour-là, car, partie de Lerne à sept heures et demie du soir, j'arrivai à Argos à neuf heures. La plaine d'Argos est fertile en orge et en excellent tabac. Elle ne me parut offrir d'autres détails dignes d'être remarqués que les ondulations du terrain, des figuiers de Barbarie, des cyprès, et ces nids aériens sur lesquels les gardes-champêtres veillent à la conservation de la propriété. Ces habitations rustiques reposent sur quatre pieux dont l'un est coupé de manière à servir d'escalier. Là, le garde-champêtre, étendu de tout son long, son fusil placé à coté de lui, domine les campagnes qui l'environnent. Je fus accueillie dans la ville du «roi des rois » avec la plus grande cordialité par l'éparquc de l'Argolide, M. Jean Délyanis, appartenant à une 48 ÀRG0L1 DE EST CORINTHIE. importante et nombreuse famille du Péloponèse, et par sa femme née Rouleina Cassimatis, belle personne, qui me combla de marques de prévenance, en me répétant que «les femmes me doivent tous leurs soins et toute leur affection. » Le lendemain, les chorophylaques et les guides, prévenus que je me disposais à m'embarquer à Naupli, vinrent prendre congé de moi. Après leur avoir témoigné toute ma satisfaction pour le zèle avec lequel ils s'étaient acquittés de leurs fonctions, je fis mes préparatifs pour aller en voiture à Mycènes. Fondée près de dix-neuf siècles avant Jésus-Christ, Argos n'eut pas plus â se louer des Spartiates que les habitants de la Messénie. Mais si cette ficre cité dut subir trop souvent l'alliance onéreuse de Sparte, elle n'eut pas comme les Messéniens à supporter les affronts et les douleurs de la conquête. Une femme qui l'avait illustrée par ses écrits, la sauva par son courage. Argos venait de perdre six mille hommes, parmi lesquels se trouvait l'élite de la jeunesse. Elle paraissait incapable de se défendre. Dans ce moment suprême, Télésilla rassemble les femmes les plus énergiques; elle fuit passer dans leur cœur le feu patriotique qui ranime; clic leur remet les armes recueillies dans les temples et dans les maisons ; elle court avec elles sur les murailles, d'où elle repousse les bataillons de Lacnli'inonc. On combla d'honneur les héroïnes qui avaient sauvé leur pays du joug pesant de Sparte. On permit à celles qui avaient survécu au combat d'élever une statue à Ares. La figure do Télé-silla fui posée sur une colonne en face du temple d'Aphrodite. A ses pieds étaient des manuscrits, et dans une de ses mains un casque qu'elle regardait comme pour le mettre sur sa tête. Enfin on institua une théorie où les femmes paraissaient habillées eu hommes et les hommes habillés en femmes. Il est probable que celte cérémonie a donné au roi de France, Louis XI, l'idée d'instituer à Beauvais la procession de sainte AnqUadréme où les filles portent le drapeau de Jeanne Hachette el dans laquelle les femmes prennent le pas sur le sexe fort1. Malheureusement Télésilla ne trouva personne pour l'imiter après la mort d'Alexandre. Les rois de Lacédémonc commandèrent en maîtres dans 1 .Toanne, Guide du voyageur en Europe, France, Beau vais. 50 ARGOLIDR ET GORINTHIE. Argos. Entrée dans la Confédération achéenne, l'Argolide ne put résister à Nabis, tyran de Sparte, qui en fut chassé par Philopœmen. Mais ces changements de maîtres firent plus de tort à son indépendance qu'à sa prospérité. Argos était encore florissante à l'époque de la conquête franque. «La forteresse d'Argos, dit. la Chronique de Marée, est située sur une montagne en pente rapide : la ville est considérable, elle s'étend dans la plaine comme une tente déployée.» Conquise par les Turcs (1403); prise, perdue, reprise cl reperdue par les Vénitiens, elle subit les conséquences de ces luttes acharnées. Avant la révolution, elle n'avait plus que neuf à dix mille habitants de race albanaise. La guerre de l'indépendance lui causa des maux de toute espèce. D'abord brûlée en 1821 parMous-tapha-bey, kiaïa de Kourchid-pacha, qui défendit Tripolis, elle se relevait do ses ruines, lorsque Mahmoud-Dram-Ali-pacha, autre lieutenant de Kourchid, envahit le Péloponèsc en 4822, afin de marcher au secours de Naupli. La prise de l'Acrocorinthe remplit d'orgueil l'amc de Dram-Ali : «Puissant distributeur des couronnes de la terre, écrivait-il à Mahmoud 11, ombre de Dieu1; souverain absolu des deux continents et des deux mers! Secouru de loin par la benigne influence de ton œil radieux, je suis arrivé dans la Moréc plus prompt que les vents; les montagnes ont abaissé leurs cimes devant ta majesté; Corintbc s'est prosternée devant ta puissance; les maudits rebelles fuient la foudre de ta colère; toute la Grèce nagera bientôt dans leur sang. » La lâcheté du papas Achille qui avait livré l'Acrocorinthe aux Turcs après s'être déshonoré par son incontinence avec les femmes de Kiamil-bey et l'assassinat du meilleur des Turcs avaient fait supposer à Dram-Àli qu'il marcherait de victoires en victoires. La peur est contagieuse. Le gouvernement, organisé par la constitution provisoire de janvier 1822, ne se montra pas plus résolu qu'Achille. A la nouvelle de la reddition de l'Acrocorinthe, il s'embarqua précipitamment à Naupli sur une corvette d'Hydra. La même panique saisit les habitants d'Argos, qui se précipitèrent vers la mer pour se sauver. Un prêtre patriote, Néophyte Vamvas, 1 Le sultan a chez les Ottomans quelques-uns des privilèges 'pie le pape a chez les catholiques, et le Ralaï-Lama chez les l'oinl,lhi-.tr-.. 52 AROOLTRE ET CORINTFTTE. profondément attristé de ce déplorable spectacle, s'écria en ôtant son bonnet sacerdotal: «Dieu miséricordieux, arrête la Grèce sur les bords de l'abîme!» Mais ses exhortations ne continrent point l'élan de la multitude. Un seul homme d'une constitution débile et d'une chétive apparence, un homme auquel les humiliations n'avaient pas été épargnées, sut résister à l'orage. Hypsilantis montra autant d'activité que d'énergie. «L'Acrocorinthe est dans les mains des Turcs, écrivait-il à Colocotronis, lo gouvernement a confié son salut à un bâtiment, la patrie est à deux doigts de sa perte; si tu restes sourd à ses cris, je te cite au tribunal de Dieu.» A Pierre Mavromichalis, qui était à Argos sans troupes el qui parlait d'aller recruter des soldats dans la Maïna, il répondait: «Reste ici : ton nom vaut mieux qu'une armée. » Lui-même parcourt la cote, le sabre «à la main, avec une Cinquantaine de pallicares, el après avoir réuni environ quatre cents soldats, il se jette dans Argos pour la défendre ou y mourir. Sa résolution magnanime, digne des jours mémorables où les volontaires de la France se précipitaient vers les défilés de l'Argonne, ranima l'énergie des chefs. Golocotronis, oubliant ses rancunes, amena de Carytama huit cents palli-cares arcadiens; le Spartiate Krévatas et Papa-Phlckhas accoururent avec un millier d'hommes. Argos étant une ville ouverte ne pouvait arrêter les trente mille hommes de Dram-Ali. Mais la citadelle, construite sur le mamelon qui la domine et enluuréc de trois remparts, était une position de quelque importance. Hypsilantis s'y enferma avec deux cents hommes, quelques paquets de cartouches et des vivres pour cinq jours, sans un seul canon. C'est là qu'il se disposa à défendre avec une poignée d'hommes la ville ou plutôt les débris d'Argos ; car les habitants , comme ceux de Moscou en 1812, l'avaient brûlée pour enlever tout abri à l'ennemi. L'énergique résolution de D. Hypsilantis tint l'armée ottomane en échec. Pendant près d'un mois, la plaine d'Argos fut le théâtre de combats si désavantageux pour les Turcs, que Dram-Ali prit le parti de battre en retraite sur Corinthc. Cette tardive décision ne le préserva pas d'une déroute complète dans laquelle Nikitas, le héros de l'Arcadic, acquit le terrible surnom de Tur-cophnge. Dram-Ali n'échappa qu'avec peine à la 54 ARG0LTDE ET CORÏNTIÏIE. ruine de son armée, et il gagna celle Corinllie, où il avail montré lanl d'orgueil, hors d'haleine et traînant les lambeaux de ses vcternenls. Le séjour de l'armée turque dans la plaine d'Argos avait commencé la ruine de ce fertile pays. Les dissensions des Hellènes achevèrent l'œuvre des barbares. Le vieux Colocotronis et son fils d'un côté, Gouras cl Grivas de l'autre se faisant la guerre dans la province, les arbres ne furent pas plus épargnés que les maisons. Ce canton, qui passait pour le mieux cultivé de la Grèce, — on sait que la population albanaise n'a pas de répugnance pour l'agriculture — était déjà désert el dépouillé lorsque, en 1825, Ibrahim-pacha détruisit Argos, où les habitants étaient rentrés après la défaite de Dram-Ali. La cité de liera sortait de ses ruines en 1829, lorsque, au mois de juillet, l'assemblée nationale se réunit dans l'ancien théâtre, monument le plus important de sa splendeur antique. Depuis celle époque on a commencé à construire des rues larges cl propres que bordent des maisons en bois, fort basses, n'ayant la plupart qu'un rez- de -chaussée. Ce système de construction donne à la cité l'aspect d'une ville assez étendue. PARTIE H. — LITRE V. 55 Après tant de catastrophes, Argos possède à peu près la même population qu'à la fin de la guerre de l'indépendance. Ses habitants sont presque tous Albanais; mais comme la langue des Ghkipétars n'est pas enseignée dans les écoles établies depuis la fondation du royaume, ils tendent à se confondre avec les Hellènes. Les écoles d'Argos étaient au nombre de quatre: une école hellénique; une école communale (140 élèves); une école de filles (150 élèves) et une école privée (200 élèves). Les Argicns, sans être riches, possèdent «la médiocrité dorée.» On me dit qu'il n'y avait point de pauvres parmi eux. Un marais transformé en riches vignobles est devenu une source d'aisance, beau résultat qui ne doit pas faire refléchir les seuls Hellènes. Combien d'habitants ne nourriraient pas les marais de l'Italie, s'ils redevenaient habitables comme au temps où la Maremmc toscane — dont la superficie a plus de 300 lieues! — et les Marais Pontins comptaient tant de cités florissantes! — Dans tout l'Etat romain de vastes étendues de terrain sont incultes et désertes. La Grèce n'a pas seule, connue on affecte parfois de le dire, de grands progrès à accomplir! Il suffit 56 ARG0LIDE ET CORINTHIE. de citer des contrées telles que la Bretagne, la Sologne1, etc., et au delà des mers l'Algérie cl la Guyane, pour montrer tout ce qu'il faudra de travaux avant que le sol de la France soit tout entier livré à la culture et que ce vaste pays soit assuré d'avoir la quantité de céréales nécessaire à sa subsistance. Après les longues excursions que je venais de faire à cheval, j'avouerai qu'il me parut fort commode d'aller dans l'après-midi en voiture à Mycôncs. — En quittant Argos, on se dirige vers le nord, on passe le Gharadrus, et après avoir traversé une vaste plaine on parvient au pied du mont Evia, où sont situées les ruines de Mycônes. De là on peut contempler à son aise le golfe de Naupli et la campagne argolique où se dessinent sur le mont Ghaon l'acropole nommée Larissc, ayant pour base des murailles cyclopéennes qui datent d'une époque aussi reculée que Mycônes, point aride au milieu d'une campagne verdoyante, qui explique les épithôtes «aride» et «altérée» donnée à la ville d'Inachus malgré' la fertilité delà plaine ; le mont Palamidi couronné 'En Franco, il y avait en 1860 , 8,5G9,000 hectares en landes, pâtis, bruyères et rochers. par la forteresse qui porte le nom du fils de Nauplius; de l'autre côté, le mont Téménion, et plus loin, en perspective, le mont Aracnéon. Mais les monuments de Mycônes ont une telle importance qu'on se préoccupe moins du paysage que des débris remarquables qu'on a sous les yeux. J'avoue que j'arrivais à Mycônes avec la pensée d'y trouver des traces de cette famille pélasgique qui a autrefois joué un si grand rôle. L'épithète de «eyelopéens » qu'on applique ordinairement aux monuments de Mycônes et de Tyrinllie n'a évidemment aucune signification. Les Cyclopcs sont dans Hésiode des personnifications de la foudre et des éclairs, ainsi que le prouvent les noms de Broutés, de Stéropôs et d'Argos. Plus tard, la légende les donna pour aides à Héphœstos (le feu) et finit par en faire une race do forgerons gigantesques, qu'elle plaça dans les contrées exposées aux éruptions des volcans. Jamais les Cyclopcs n'ont représenté aucune race, asiatique ou européenne, mais seulement les ouvriers types à qui l'imagination populaire attribuait des édifices dont la construction particulière lui paraissait avoir exigé l'emploi d'une force prodigieuse. En eifet, l'examen dos remparts en appareil irrégulier montre que les Pélasges avaient acquis sur les autres peuples une supériorité assez grande pour qu'on regardât ces travaux comme dignes d'êtres supérieurs à la nature humaine. La première impression que produit la vue des ruines de Mycènes explique les illusions de la multitude. Ces ruines offrent, ainsi que la Larisse d'Argos, — larissa était le nom de toule acropole pélasgique — un appareil plus régulier et un meilleur système de joints que les monuments de Tyrinthe. On y remarque même un commencement de taille. Mycènes, dont on Taisait remonter la fondation à 1700 ans avant Jésus-Christ, avait pour défense des murailles et une acropole. L'enceinte est encore très-facile à reconnaître, surtout à l'ouest. Le mur de l'acropole est également visible. Trois portes donnaient accès à cette citadelle. La principale est la fameuse porte des lions. Celle porte n'est pas seulement la plus vieille porte de l'Europe, c'est aussi la plus ancienne sculpture des temps héroïques antérieurs à la guerre de Troie qui ait survécu en Grèce. M. Ampère, qui a visité l'Egypte, a trouvé les PARTIE ii. — LIVRE V, 59 Huns pareils aux lions do Pliilie. On peut dire aussi que les lions de Mycènes — dont malheureusement la tète a été brisée eL qui rappellent les lions rampants des armoiries — onL une certaine analogie avec les animaux représentés sur les monuments de Pcrsépolis et de Ninive. Ces ressemblances indiquent assez leur caractère essentiellement primitif. Le trésor des Atridcs, que d'autres nomment tombeau d'Agamemnon, et qui, selon quelques archéologues, aurait été à la fois un trésor et un tombeau, est l'édifice le mieux conservé de Mycènes. 11 est vrai que des murs de six mètres d'épaisseur étaient bien faits pour braver les outrages du temps. Un passage à ciel ouvert forint': pur deux nous pélasgiques mène à la porte. Le linteau est fait de deux pierres énormes juxla-posécs dont la plus grande a environ huit mètres de longueur. Dans une ouverture triangulaire pratiquée au-dessus de la porte croît un figuier. J'entrai dans ce curieux monument avec une bougie allumée. La pièce principale est vaste et surmontée d'une voùlc de forme parabolique comme la salle de la seconde pyramide d'Egypte. La pièce attenante, creusée dans le roc, est.plus basse cl plus étroite que la première. Le cicérone y ayant fait du feu avec du thym , il me fut aisé de l'examiner à mon aise. Dans aucune de ces deux pièces je ne trouvai le moindre fragment des plaques de bronze qui les recouvraient, cl des clous du même métal qui les attachaient, Ces plaques, qui rappellent la «tour d'airain» o.ù fut enfermée Danaé, fdle du roi d'Argos, tendraient à faire attribuer une origine phénicienne, c'est-à-dire sémitique, au trésor des Atrides, car un placage pareil existait dans le temple de Salomon, monument de l'art phénicien, construit par l'architecte Hiram dont le nom joue un si grand rôle dans la franc-maçonnerie. J'ai appris de bonne source que la dalle qui couvre le trou circulaire de la voûte avait à son centre une chaîne de mêlai, sans qu'il ait été possible de savoir si cette chaîne était de cuivre ou de fer, circonstance essentielle pourtant, l'âge de cuivre ayant précédé l'âge de fer, comme l'âge de pierre, celle enfance de la civilisation, a précédé l'âge de cuivre. Lorsqu'on visite le trésor des Atrides, l'imagination sereporle sans effort vers ces siècles rudes, mais pleins de caractère, dont le plus grand des poêles épiques nous a laissé un si admirable tableau. On croit voir le pasteur des peuples ouvrir la lourde porte dont il faisait gémir les gonds, puis entrer clans ce sombre réduit, où étaient entassés les armes brillantes, les trépieds solides, les coupes précieuses , afin d'offrir quelque présent à un bôlo illustre qui peut-être cachait un dieu sous le visage d'un mortel. Il ne faut pas s'étonner que l'antiquité ait donné pour fondateur à celte ville d'Agamemnon, qui conservait des monuments si extraordinaires de l'âge héroïque, des personnages aussi anciens que Mycènes, H1 le d'Inachus, ou Persée, tils de Zens. Malheureusement le progrès de la science ne permet pas plus de croire à l'existence de ces personnages qu'à la vie de saint Euslachc, « maistre de la chevalerie de Trajan » converti par un cerf1. Sans doute la légende des dieux-héros n'a pas la même physionomie que celle des dieux. Elle a un caractère plus humain, et même des traditions historiques ont dû s'ajouter, avec le temps, à l'idée naturaliste qui avait donné naissance à la conception primitive. C'est ainsi que des faits empruntés à des événe- • Légende dorée , fol. 91. monts réels ont grossi la vie mythique des Héraclès, des Persée et de tant d'autres héros qui n'ont existé que dans l'imagination de la foule. Le mémo phénomène a continué après la défaite — bien moins complète qu'on ne le cruil — du paganisme gréco-romain. Des vertus ont été hardiment transformées eu bienheureux, et de ces abstractions en sont nées d'autres, dont un raconte aujourd'hui une histoire plus ou moins détaillée. Telle est sainte Sophie (Haghia Sopkia, sagesse divine), la sainte Sapiencc du moyen âge, devenue une pieuse veuve, qui a pour filles trois vierges, sainte Foi, sainte Espérance, sainte Charité, que l'Eglise romaine l'été le 1er août. D'autres, plus fidèles au souvenir de la virginale Àthéné, en faisaient une vierge enterrée à Constanlinople : A LA TOMBE SAIHCTE SOUPIIYE QUI FUT VIRGENE UE BONNE VIE1. On peut même citer des phénomènes naturels donnés pour des personnages : telle est sainte Luce (Lux, lumière) qu'on invoquait avec raison pour les maux d'yeux2. J'ai même vu à Cologne * Roman de Mahomet, p. 80, * Voy. liraily, Clam calendarùt, II, 332. PARTIR II. — I.IVP.K V. G.'J sainte Undecimilla V. M., compagne d'Ursule, transformée, grâce à son nom, par l'ignorance populaire, en onze mille vierges martyres. De tels faits font assez comprendre comment Mycènes avait fini par croire à l'existence de Persée, de sa mère Danaé, de Méduse, etc. Da-naé — dont Simonide a chanté les douleurs maternelles avec tant d'éloquence — est, comme son nom l'indique, une personnification de la terre sèche qui aspire après la pluie, dont l'action fécondante est représentée par la célèbre pluie d'or qui sert à Zcus (le ciel) pour s'introduire auprès de la fille d'Àcrisius. Persée, qui doit la vie à ce miracle, est le symbole de la fontaine jaillissante, dont les eaux s'évaporent et s'élèvent ensuite vers le ciel. Cependant au sein de la nuée, formée par la condensation des vapeurs terrestres, naît la foudre, qui sillonne le nuage où elle a pris naissance et en fait sortir les eaux. Voilà pour quel motif on dit que Pégase (source jaillissante) s'élance de la tète de Méduse, tranchée par Persée. J'ai déjà prouvé que les serpents dont Méduse est couronnée, sont un symbole des nuées. Monté sur Pégase, le héros vole au secours 64 ARCOUDE ET CORINTHIE. d'Andromède menacée par un monstre marin. Cette dramatique histoire, qui a donné naissance à la légende de saint George combattant le dragon pour délivrer la fille d'un roi, paraissait si vraisemblable à saint Jérôme qu'il dit que l'on montrait encore de son temps les ossements du monstre. Les Orientaux ne sont pas plus sceptiques que le fougueux patron d'un des martyrs de Constance, et depuis Sozomène1 jusqu'à Pouqueville2 combien d'écrivains n'ont pas eu occasion de parler du fameux dragon qui, en Occident, joue un si grand rôle dans la vie des saints du moyen âge, et que le héros de YOriando furioso tue au moment où il voulait dévorer Angélique ! Mais les Marguerite et les Radcgonde, plus avisées que l'héroïne d'A-rioste, savent vaincre seules et le « dragon qui porte dans sa tète une pierre précieuse (mar-garita)» et la « Grand'gueule » dont le nom suffit à l'aire comprendre l'aspect terrifiant. On m'a dit à Marseille que sainte Marthe — les Provençaux s'imaginent que la famille de Béthanie est venue mourir dans leur pays — avait traîné 1 llisliinc ervli':niuHtique , 1. VU. ~ Voyage, 1, 94, et Y, 269. la Tarasqnc à l'aide de sa seule jarretière. 11 paraît même qu'à Tarascon et dans d'autres villes du Midi de la France , on fait une cérémonie commémorât!ve d'un prodige si vraisemblable. Et nous, gens du dix-neuvième siècle, qui avons inventé les chemins de fer, les bateaux à vapeur, le télégraphe électrique, la photographie, etc., nous rions des Hellènes qui croyaient à l'existence de Danaé, de Persée et de Méduse ! Je quittai Mycènes « la bien bâtie» à six heures el demie, et en longeant le mont Evia, je visitai auprès du torrent Àstérios les ruines du célèbre hcrœon, temple de liera, divinité lutélaired'Argos. On distingue une partie du plan, et les pièces d'architecture et do sculptures qui y ont été découvertes et qui sont d'une belle époque, font penser involontairement au célèbre Poly-clèle, l'auteur de la statue déliera, statue qui a péri comme tant d'autres chefs-d'œuvre, grâce aux catastrophes de toute espèce qui ont fondu sur la Grèce. liera (Junon), surnomméel'Argicnnc, qui était la grande divinité d'Argos, semble avoir été primitivement dans cette ville et dans d'autres endroits une vierge céleste, ainsi que l'indiquent les surnoms qu'elle recevait dans Argos, à Im-bros, à Platée. Les traits de cette déesse, se confondant avec ceux de la liera et de la Dioné des Pélasges, formèrent le type si connu de la sœur et de l'épouse de Zcus. Dans la théologie la plus ancienne des peuples indo-européens, le ciel et la terre, «le couple immortel, les deux grands parents du monde» célébrés par le Rig-Véda, constituaient les deux divinités primordiales. Mais lorsque les Hellènes partagèrent l'univers en trois empires, régis par les trois fils de Kronos, la Terre (Rhéa, Cybèle, Ga?a, Démêler) dut céder le premier rang à la reine du ciel (Dioné, liera), qui devint la personnification de l'atmosphère. Or l'atmosphère de la Grèce est loin d'avoir la sérénité qu'on lui attribue vulgairement. Le pays ne se compose pas uniquement de la plaine d'Athènes, mais de contrées que le nombre et l'élévation des montagnes, les vallées étroites, le voisinage de la mer exposent à de brusques variations de température. Tandis que le ciel azuré plane, comme dit le poète védique, «au-dessus de tout, des jours et des nuits, de la mer cl de l'air,» l'ut- PARTIE II, — LIVRE V- 07 mosphère est livrée à de perpétuelles aiterna-lives de trouble et de sérénité, dont les Hellènes trouvaient une image au foyer domestique, monde agité dont les romans vertueux — écrits ordinairement par quelque célibataire — donnent une description inexacte. Le sexe fort, aussi disposé à s'admirer à cette époque que de nos jours, croyait déjà — plût à Dieu qu'il en fût ainsi!—être le représentant do la «raison» de l'esprit de calme, d'ordre et de régularité, opposés à la sensibilité aveugle, à la turbulence fougueuse, à l'inconstance incurable du sexe faible. Telle est l'origine du portrait peu flatté que la légende hellénique a laissé de liera. Logiquement on eût du lui donner autant d'amants que Zeus a de maîtresses. Mais les Hellènes, tout en affirmant qu'ils sont fort supérieurs à leurs femmes, n'ont jamais voulu laisser croire qu'elles pussent cesser de les admirer ou de les aimer. Quoique changeante et capricieuse, Héra, le type de la matrone hellénique, n'est jamais infidèle. Malgré les déclamations qu'on fait de nos jours contre des religions qui étaient indispensables au lent progrès de l'humanité, on devrai! 08 ARG0LIDE ET CORINTIÏIE. reconnaître que le paganisme de In Grèce est riche en caractères de femmes qui peuvent braver les traits de la médisance. liera, Démêler, Àlhéné, Artémis, etc., se sont montrées aussi digues d'être célébrées par des poètes enthousiastes que ces Laurc et ces Béatrix idéalisées par la poésie du moyen Age. L'opinion qu'on avait de ces divinités a contribué puissamment ;ï préparer les individus ctlcsnalions à des idées plus libérales et plus équitables. Si un pallicarc de la Maïna pouvait dire qu'il n'oserait jamais traiter avec insolence les sœurs de la mère de son Dieu, le plus grossier des Hellènes se sentait saisi d'un respect involontaire pour la femme, quand il voyait la grande-prêtresse de la reine du ciel offrir à liera, dans son temple, les hommages d'Argos cl de la Grèce. Les Latins poussèrent même si loin le respect qu'ils portaient à leur Junon , que pour donner à la naissance de Mars un caractère de pureté extraordinaire, ils supposèrent que la déesse avait conçu en respirant, dans les champs d'Olônc, le parfum d'une fleur merveilleuse que Flore lui présenta. De là peut-être l'idée qu'ont eue les peintres de mettre une fleur céleste dans la main de l'archange (la- briel quand il annonce à la reine du ciel chrétien (regina cœli), à la « Panaghia platytéra (immense) , plus vaste que les cieux » (plalytèra ton uuranoù), qu'elle deviendra mère du « lion de la tribu de Juda » (Apoc. V, 5). Les artistes postérieurs au synode d'Ephèsc ont dù aussi examiner avec soin le costume de la grande déesse du panthéon hellénique pour créer le type de la « Vierge couronnée » des Orientaux. Les plus anciens peintres — on peut s'en assurer en examinant les sarcophages et les catacombes — ne font point figurer Marie comme un type sacré. La première invocation à la Panaghia se trouvant seulement dans saint Grégoire-le-Théologicn (328-389), on ne doit pas s'étonner du caractère modeste de ces premières représentations. Il n'en est plus ainsi au moyen âge. Marie porte une couronne, souvent triple cl pareille à une sorte de tiare. Dans sa main droite est un sceptre surmonté d'une fleur ; son voile est blanc; son manteau bleu est parsemé d'or; sa robe rouge ou rose est retenue par une ceinture dorée1. liera est aussi représentée sur un trône, avec des traits réguliers et nobles, 1 Voy. Wilcmin, Monum. de l'art au moyen uye, 22u liv. qui montrent la prudence et la sagesse de la déesse nommée par Pindarc «puissante par excellence;» YhimaUon (voile) qui l'enveloppe, le chifon (tunique) dont elle est vêtue, sont drapés avec le soin rigide de la pudeur, son front majestueux porte la Stéphane (diadème), et les coiffures qu'on y ajoute, \c polos, le calathos et le modios, ne font que mieux ressortir son caractère de divinité du ciel et de la nature, divinité digne d'être le modèle de la vierge, de l'épouse et do la mère et dont « l'hymen sacré » est devenu le type divin des noces. Des écrivains, qui compromettent la cause d'une religion «à laquelle — Jouffroy le disait avec raison ■— est réservée la conquête du monde » par le peu de solidité do leurs démonstrations, se sont figuré que les Hellènes n'auraient pu, sans un miracle — sans le plus éclatant des miracles — accepter les mystères de la religion nouvelle ! Cette argumentation suppose une grande ignorance des idées de cette Grèce, qui, dès le siècle de Platon, proclamait l'existence du Logos. Comment, par exemple, aurait-elle pu refuser d'élever des autels à la vierge de Nazareth, cette Grèce qui, depuis tant de siècles, avait construit sur l'acropole le sanctuaire célèbre qu'on nomme encore « temple de la Vierge» ou Partbénon? Comment aurait-elle pu s'étonner de voir une mère jouir du privilège de la virginité, elle qui était convaincue que la mère d'IIéplrjestos redevenait vierge chaque année après un bain pris dans la source Canailles, à Naupli1? Comment aurait-elle pu refuser ses sympathies à la Panaghia des douleurs (Panaghia ton ponôri), clic qui avait pleuré sur les angoisses maternelles de Démétcr? Quant au peuple enthousiaste d'Alexandrie, il était trop habitué à vénérer Isis nourissanl tlorus2, Isis, pareille à la Maya des Hindous, allailantle Bouddha3, pour condamner les honneurs rendus à Marie. Les chrétiens de l'Occident trouvèrent même ces simulacres d'isis si bien appropriés au culte de la Mère de Dieu, qu'ils en ont fait leur « vierge noire », dont le visage est aussi sombre que celui d'Alhou , « la nourrice des Dieux. » La vierge de ce nom, révérée au Puy-cn-Vclay (France), vient, dit-on, d'Egypte, tradition vraisemblable. 1 Pausanias, 11, c. 28. ''Voy. Cliainpollion, Notices sur le musée Charles X, n03 i>55, ii!JG. 3 Voy. Moor, The Hindu Panthéon, p. 59. La couleur de la statuette du Puy a été adoptée pour les célèbres Madones de Lorctlo (Italie), d'Einsiedcln (Suisse), de Chartres (France), etc. Il parut naturel que, dans un temple consacré à la glorification du type léminiii, les fonctions du sacerdoce lussent réservées à une femme. L'antiquité, logique en ce cas, offrait dans ses idées ordinaires sur le rôle des femmes, les mêmes contradictions que la période chrétienne. Les disciples de Jésus-Christ sont convaincus que la femme a pu devenir «mère de dieu», mais ils lui refusent, en général, l'intelligence nécessaire pour gouverner sa fortune el ils la maintiennent dans une perpétuelle tutelle. Les Hellènes, qui ne se faisaient pas de notre sexe les idées que suppose la maternité de Marie, n'excluaient point pourtant la femme du sacerdoce. Les oracles de la Pythie avaient en Créée aulanl d'importance que les décisions du pape en ont en Espagne ou en Pologne. Des déesses telles que Démêler, Artéinis, Coinnio, Giea, n'avaient pas seules des prêtresses ; — celles de Démêler se nommaient Mélisses ou abeilles — on trouve des prêtresses de Dionysos à Athènes, d'Héraelés à Thespics, d'Apollon Diriadole en Corinlhie. Bœckh donne une Joule d'inscriptions prouvant qu'elles s'acquittaient généralement avec succès de fondions dont leurs titres constatent assez l'importance. Une inscription (T. II, n° 2823) appelle la prêtresse d'Arlémis : ((grande prêtresse d'Asie » ; l'autre {Ib., n°2820) qualifie la prêtresse de liera à Àphrodisias de « mère de la ville » ; une inscription de Thya-Lirc (n° 3508) nomme une prêtresse d'Àrtémis «grande prêtresse d'Asie, administrant les temples de Smyrne. » A Argos, la prêtresse de liera, qui semble avoir exercé les fonctions de grand-pontife, donnait son nom à l'année. L'histoire a conservé celui de Cydippe, qui pria la déesse de récompenser la piété filiale de ses deux fils par le plus grand bonheur qu'un homme pût obtenir, liera leur envoya un doux sommeil..... qui n'eut point de réveil. Ce mythe mélancolique prouve que l'es anciens Hellènes n'étaient pas toujours dénués d'idées justes sur les épreuves de l'existence, et qu'ils ne s'abandonnaient pas constamment en aveugles au fol enivrement et aux dangereuses illusions de la vie. À neuf heures, je passai par Tyrinthe. Je descendis de voiture pour jeter un coup d'œil sur 74 argomdk et corinthie. les masses sombres des ruines que la lune illu-minait de fantastiques clartés. De gros chiens aboyaient, tout à l'entour. La nuit, me dit un gardien des vignes, les renards et les chacals, hôtes des solitudes, se promènent dans ces débris qu'ils remplissent de leurs sinistres glapissements. Lorsque j'arrivai à Naupli, chef-lieu do la no-marchic de l'Argolide et de la Corinlhie, j'eus d'abord quelque peine à pénétrer dans la place. Naupli est balie sur une petite péninsule qui s'avance dans la partie orientale du golfe d'Argos. Un isthme, occupé par un roc escarpé qui ne laisse qu'un passage étroit pour arriver dans la ville, relie celle presqu'île au continent. Or, la porte étant fermée à mou arrivée, on glissa sous cette porte la circulaire du ministre de la guerre. Un paysan était en conversation avec un militaire placé en faction au-dessus de la porte. L'un et l'autre échangeaient des invectives comme les héros d'Homère. Le villageois n'appelait pas le soldat « cœur de cerf» , comme Achille nommait le roi de Mycènes ; mais ses expressions n'étaient pas beaucoup plus parlementaires. La forteresse n'était pas plus épargnée que ses défenseurs : « lie vrais guerriers, criait le paysan, seraient en Syrie, où l'on égorge nos frères, el non sur ces murs à parader comme des caraghios1.» Celte dernière réflexion exprimait assez le sentiment général, sentiment qui a été la cause de la grande insurrection de '1821, et qui a soutenu la nation dans les cruelles, mais glorieuses ('preuves qui l'ont suivie. On avait beau dire au peuple que la diplomatie condamnait ses aspirations. Il n'ignorait pas que les Italiens allaient en avant, malgré les conseils et les menaces de la diplomatie. Il éprouvait en entendant parler des cruautés commises contre des chrétiens, la même fureur que les patriotes italiens quand on leur parlait des souffrances de Venise. Ce sont là des impressions irrésistibles qu'il deviendra chaque jour plus difficile de contenir. M. le major Kokbinos, commandant de la place, arriva enfin en grande tenue, et m'offrit son bras pour me conduire à travers les rues étroites de la ville, qui conserve encore des traits de ressemblance avec les villes de l'époque vé-□itienne ci rappelle Corfou plus que Patras. Je devais loger ebez le nomarque de l'Argolide , 1 Karagheuz c*l lo polichinelle des Turcs. 7(1 â.rgolide et GOHINTIIIK. M. Rondopoulos ; meus l'heure me parut trop avancée pour aller lui présenter la circulaire du ministère de l'intérieur. Tandis que j'entrais à l'hôtel, qui me parut médiocrement confortable, le fils tic Mmc Andonopoulos vint m'ofl'rir la maison de sa mère. Àmoi, quivenaisdu trésor des Atrides, le salon de Mmc Àndonopoulos prouvait que nous sommes heureusement bien loin de (d'âge de cuivre. » Ce salon était éclairé avec beaucoup de goût, il était rempli de monde, de jeunes filles élégantes aux manières distinguées, il n'y manquait même pas la classique gouvernante, qui était de la Suisse française. Cette gouvernante était chargée d'élever la petite Kékhahîa, petite fille de M"10 Andonopoulos. Jo m'arrêtai dans cette demeure hospitalière presque toute la journée du lendemain , journée que j'employai à visiter la ville. Un des fils de la maison avait épousé M1,G Yassiliki Botsaris. Celle-ci me parla, les larmes aux yeux, de la visite que j'avais faite au tombeau du héros souliote sur cette plage de Missolonghi qu'il a illustrée par une mort digne des plus beaux jours de la Grèce antique. Quoique Naupli n'ait pas joué dans l'histoire moderne de la Grèce un rôle aussi considè- rable que Missolonghi, ses annales ne sonl pas dénuées d'importance. On attribue la fondation de celle ville à une colonie égyptienne amenée .sur la côte d'Argolide par Nauplius, fils de Poséidon, personnage aussi historique que le dieu-fleuve Inachus, roi d'Argos. On dit que ce Nauplius eut pour fils le fameux Palamède, qui a donné son nom à la montagne que couronne la forteresse. Naupli fut le théâtre de luttes mémorables entre les intrépides Vénitiens et les soldats du croissant. En 4-400, Mahomet 11 essaya en vain de l'enlever à Venise ; Soliman ne fut pas plus heureux en 1537. La sérénissime république l'ayant cédée au sultan, un des plus grands capitaines de l'Italie, Morosini, le Péloponésiaque, entreprit de la reprendre en 1080. Les Vénitiens , après avoir deux fois battu le sêrasker envoyé au secours de Naupli, délivrèrent la ville du joug des Ottomans. Ceux-ci rentrèrent dans la place en 1715 et massacrèrent tous les chrétiens, excepté quelques jeunes filles réservées au harem du padi-shah. Le souvenir de ce massacre n'était pas effacé, lorsqu'au mois d'octobre 1821, l'héroïne deSpetzia, Bobolina, vint bloquer le port de 78 ARG01;IDE ET GORUNTIIIE. Naupli, tandis que D.Hypsilantis l'assiégeait par terre. L'arrivée de Dram-Ali en Argolide retarda la chute du Palamïdi, qui ne fut pris que dans la nuit du ,c3() novembre (12 décembre) 1822. Colocolronis y entra le 22 décembre (3 janvier) 1823. Le débarquement et les victoires d'Ibrahim donnèrent des inquiétudes sur le sort de Naupli, devenue capitale de la Grèce. Le 24 février 1825, la flotte égyptienne parut devant Mélhoue. A peine débarqués, les Africains menacèrent Néo-caslron (Navarin). Celte ville rappelait aux Musulmans de cruels souvenirs. Lorsque la garni-sou capitula en 1821, on lui promit la vie sauve et on prit môme l'engagement de la transporter par mer sur le territoire turc. L'évèquc de Mélhoue, interprétant la capitulation d'une manière essentiellement monacale, conseilla aux Hellènes de jeter ces malheureux sur un îlot aride de la baie de Navarin : « Kouloneski, dit-il avec une astuce jésuitique, n'cst-clle pas une terre de l'obédience du sultan; puisque nous y motions quatre cents Turcs? En outre, il nous serait difficile de les y transporter par terre. » Les prisonniers moururent de faim et de soif, en appelant sur la Messénie la vengeance de la justice divine- Ibrahim n'avait pas besoin de songera la capitulation de Néocaslron pour attaquer la ville avec ardeur. Son caractère belliqueux et son ambition suffisaient pour l'exciter. Mais Néocaslron était couverte du côté de Mélbone par1 une armée de Roumélioles et du côlé de la mer par l'île de Sphaetérie. L'intrépide Tsamados, un des plus braves marins de la belliqueuse Hydra, débarqua sur cette île des marins, des vivres et quelques pièces de canon. M. Alexandre Mavro-cordalos accourut de Naupli sur co redoutable champ de bataille. Le patriote italien, comte de Santa-Rosa, qui avait exercé une grande influence dans la révolution piémonlaise de 1821, comprenant avec raison que les deux péninsules civilisées par la race pélasgîquc avaient des intérêts communs et qu'elles devaient s'aider, combattait dans les rangs des Hellènes, à côlé des Ànagnoslaras, des Sakhinis et des Dimilri Sakhlouris. Les chrétiens défendirent Sphaetérie avec un courage héroïque. Tsamados leur donna un exemple qu'ils suivirent avec résolution. Lorsqu'il cul succombé avec sis dignes compagnons 80 AUfiOLIDE ET corintbie. d'armes, Stavros Sakhinis, (jui s'était couvert de gloire à la tôle des marins d'Hydra, se fit sauter dans une petite chapelle où étaient les munitions de guerre. Le brick de Tsamados, qu'Ai. Mavro-cordatos avait gagné comme par miracle à travers mille dangers, tint têle pendant cinq heures à trente-cinq vaisseaux de guerre. Volsis, qui prit le commandement après la mort dcD. Sakhlouris, passa au milieu d'une flotte do cent voiles et rentra triomphalement à Hydra. Mais l'éclat de la défense de la Minerve, qui lutta trente-six heures contre une flotte entière, ne consola par la Grèce de la mort d'hommes tels que Tsamados, Santa-Rosa, Sakhinis et Sakhlouris. Néocaslron ayant capitulé le 28 mai, Ibrahim s'empara de Cyparissia, de Calamae (ou Cala-mala), de Nisi, et soumit toute la Messénie. La prise de Cyparissia fut précédée d'un combat où le célèbre archimandrite péloponésien Dikseos, un des fondateurs de l'hétairie, qui devait à sa qualité sacerdotale le surnom dePapas-Phlékhas, trouva une mort digne de son intrépidité. Cerné avec trois cents Arcadicns à Maniaki, bourg d'Ar-cadic, par l'avant-garde d'Ibrahim qui marchait sur Cyparissia, il se défendit héroïquement jus- qu'au soir et tua aux Africains près de huit cents soldats. Deux Hellènes, qui seuls purent s'échapper, racontèrent que le moine intrépide étonna tellement les Arabes par son indomptable courage, que le pacha, bon juge en fait de bravoure, lui cria: «Rends tes armes, papas, et je te donnerai la vie. » — «Qui sait se révolter, répondit-il, doit savoir mourir!» (juin 1825). Le lendemain Ibrahim entrait dans Cyparissia, oii il faisait massacrer, au milieu de la ville en flammes, les femmes, les enfants et les vieillards qui n'avaient pas eu le temps de fuir. Nisi fut également brûlée ainsi que Calamœ, qui n'arrêta pas plus longtemps l'ennemi que Néocas-tron. Ibrahim s'avança ensuite contre Tripolis. Les Péloponésiens, épouvantés de la grandeur du péril, exigèrent, qu'on remît Colocotronis en liberté. On avait oublié sa turbulence et sa rapacité pour ne songer qu'à sa bravoure et à son patriotisme. Le gouvernement se décida à faire sortir Colocotronis du couvent d'Hydra, qui lui servait de prison. Lorsque l'historien Spiridion Tricoupis le conjura d'oublier les anciennes discordes, le vieux chef répondit sèchement: «J'ai jeté ma rancune dans la mer, faites-en 5. autant, enterrez vos discordes et vos haines dans la place de Naupli. » Malheureusement, un général tel que Colocotronis, qui ne connaissait même pas les éléments de la tactique moderne, n'était pas en état de tenir tête à une armée disciplinée à l'européenne et commandée par des officiers occidentaux. Le vainqueur de Dram-Ali ne put arrêter les progrès d'Ibrahim qui, plus rapide que la foudre, pénétra dans la plaint; d'Argos et menaça la capitale. L'invasion fut si rapide que le gouvernement dut trembler pour la farine et pour le blé qu'il avait alors prés de Lcrne. Une inspiration généreuse de D. Hypsilantis remédia pour un moment aux difficultés de cette dangereuse situation. Privé alors de la faveur populaire, il se tenait à l'écart depuis deux ans lorsque les victoires d'Ibrahim le rappclèrenL sur la scène où il s'était signalé en 1822. Les désastres de la Messénie annonçaient assez le sort qui attendait l'Argolide, lorsque D. Hypsilantis courut avec une poignée d'hommes (257 soldats) défendre les moulins de Lcrne. L'ennemi disposait de telles forces que le contre-amiral IL deRigny, un des futurs vainqueurs de Navarin , alla lui-même à Lerne pour détourner Hypsilantis d'une entreprise qui semblait impossible même à la furia francese: «Amiral, répondit Hypsilantis avec son calme ordinaire, notre devoir est de mourir ici.» Malgré l'inégalité du nombre, les chrétiens repoussèrent avec une telle vigueur les bataillons égyptiens que M. de Rigny ne put s'empêcher de saluer leur victoire par des salves d'artillerie. Découragé par cet échec, Ibrahim, après avoir brûlé Argos, n'essaya pas d'assiéger Naupli. Après avoir battu Colocotronis à Tricorpha, Ibrahim , qui avait reçu de son beau-père 10,000 hommes de troupes fraîches, régulièrement organisées, partit pour la Roumélie, afin d'aider Reschid-Méhémet-pacha à prendre Missolongbi. La catastrophe qui termina le siège de cette ville, siège où les Turcs avaient perdu 25,000 hommes, ayant permis aux Égyptiens de recommencer leurs ravages dans le Péloponèsc, l'assemblée nationale, réunie à Epidaurc, suspendit brusquement ses séances, et la commission nommée par elle chargea l'ambassadeur d'Angleterre à Constanlinoplc de négocier un arrangement avec le sultan (avril 1820). Mais les chefs rouméliotes, qui commencent alors à occuper la scène avec un éclat exceptionnel, n'étaient point décidés à cesser la guerre nationale. Karaïskakis, adversaire résolu du parli anglais, qui avait dicté des résolutions précipitées cl qui se fût alors assez volontiers résigné à étendre à la Grèce le protectorat que la Grande-Bretagne exerçait aux îles Ioniennes, Karaïskakis arriva à Naupli avec l'intention de ranimer l'ardeur patriotique des Péloponésicns. Les discours éloquents de George Ghcnnadios, qui réunit le peuple sur la place publique et qui o(Tril au pays ce qu'il possédait, firent rougir tous ceux qu'il accusait de « tenir [dus à l'or qu'à l'indépendance delà pairie. » Nommé, parla commission executive, général en chef de la Roumélie, Karaïskakis se montra digne de ce choix. Au mois d'août 1826, soutenu par l'intrépide philhellène français colonel Fabvicr, il battait à Khaïdari, près d'Athènes, [esérasker Reschid, qui croyait (jue l'acropole n'arrêterait pas le vainqueur de Missolonghi. Reschid-paeba, l'ayant rencontré à bord du vice-amiral de la Hotte du roi Charles X qui stationnait au Pirée, ne put contenir sa surprise: «Capitaine, s'éeria-l-il, au siège de Missolonghi, en avant, en arrière, à mes côtés, je ne voyais que toi ; ici, sous les murs d'Athènes, c'est encore loi que je retrouve! » — «Je suis le Roumili-Valissi des Hellènes, répondit fièrement Karaïskakis, tu es celui des Turcs: il faut qu'un de nous renonce à ce titre ; la guerre en décidera...» Pressé d'accomplir ces résolutions belliqueuses, et sachant que l'acropole était en étal de tenir tête aux Ottomans, Karaïskakis souleva do nouveau les provinces de la Roumélie, il déjoua tous les plans de Rcschid, et au moment où le sérasker s'y attendait le moins, après une série de combats glorieux, il tomba sur l'armée de réserve des Turcs, à Arakhova. Les Albanais musulmans, commandés par Moustapha-bcy, bloqués de toutes parts, auraient voulu capituler. «Le sang de nos frères égorgés à Misso-longhi doit être vengé, répondit impétueusement le général hellène. Si vous avez du cœur, faites comme eux, ouvrez-vous un passage le sabre à la main.» Délogés de l'église, les Ottomans furent écrasés , et de leurs tètes on fit, sur une colline voisine de l'église, une pyramide qui n'existe plus. Orner, pacha de Garyslos, ne fut pas plus heureux, en 1827, à Distomo. Les Turcs offri- 86 ARGOLTOK ET CORINTHIE, ront d'acheter nu poids de l'or la liberté de battre en retraite. «Si vous êtes braves, dit Karaïskakis, essayez de passer par la force ; si vous êtes des poltrons, jetez vos armes ou nous vous les arracherons nous-mêmes. » Après avoir perdu. 800 hommes, Omcr-paeha eut peine à s'échapper. Grâce aux efforts des chefs de la Roumélie, de Karaïskakis, de G. Soultanos, de J. Colotli, du vieux Caratassos, secondés par l'Àrcadien Nikitas et par le Français Fabvier, qui passa avec 050 hommes à travers l'armée des Turcs pour ravitailler l'acropole, l'année 4820 finit d'une manière vraiment glorieuse. Mémo dans le Péloponèse, les moines du Mégaspiléon et les héroïques montagnards de la Maïna tirent pâlir l'étoile d'Ibrahim. Le peuple de la presqu'île, écrasé par les forces réunies de l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe musulmane, réduit à l'impuissance par le défaut d'organisation militaire, par le manque de bonnes armes, par l'ignorance de ses chefs en matière de lactique, opposait une obstination magnanime à l'invasion étrangère. Tandis que les débris de l'armée péloponésienne harcelaient les Musul- ttians et no leur laissaient pas une heure rie repos, les paysans quittaient chaque village à leur approche, pour se réfugier dans les monastères, les tours, les grottes et autres lieux inaccessibles, qu'ils transformaient en forteresses imprenables. Aussi Ibrahim finit-il par être condamné à une inaction absolue qui dura jusqu'au printemps de 1827. Sans imiter, même dans ses jours de désunion, les funèbres dissensions de la Révolution française; sans avoir à rougir ni des massacres de la Glacière, ni des abominables journées de septembre, ni de ces scènes atroces de la Terreur qui devaient nécessairement ressusciter la monarchie absolue, la Grèce se montra digne des volontaires français de 1792. Cette intrépidité devait produire sur les peuples chrétiens, déjà profondément touchés des malheurs de Missolonghi, la plus salutaire impression. Aussi dés le commencement do 1826, le gouvernement anglais envoyait-il à Pétersbourg le vainqueur de Napoléon, qui signait dans celle ville, avec les ministres de Nicolas 1er, un acte qui devait amener nécessairement l'intervention européenne el la journée de Navarin. Malheureusement celle intervention devait cire retardée par les hésitations habituelles de la diplomatie. En attendant, l'assemblée nationale réunie à Trézène, au mois de mars 1827, lit des fautes qui devaient compromettre gravement une situation que la prise de Missolonghi avait déjà rendue fort ditlicile. Elle donna le commandement supérieur des forces de terre et de mer à deux étrangers, l'Anglais lord Gochrane et l'Irlandais Church. Ces deux officiers, d'ailleurs capables et très-zélés pour la cause de la Grèce, ne connaissaient ni les habitudes des Hellènes, ni leur manière de faire la guerre, ni le moyen de maintenir l'accord parmi les chefs peu dociles et naturellement défiants. En vain Karaïskakis, fort de son expérience, voulut-il faire comprendre à Gochrane la nécessité de diriger des troupes irrégulières d'une manière conforme à leurs coutumes et même à leurs préjugés, l'impétueux Anglais ne tint aucun compte de ses conseils. «L'impatience des Franks (occidentaux), disait souvent le Rouméliole à ses amis, causera quelque terrible catastrophe.» Blessé mortellement dans une escarmouche, il eut le bonheur de n'être pas témoin des malheurs qu'il avait en vain prédits. Le héros do Khaïdari, d'Arakhova, de Dis-tomo, de Lépante et do Kératzina repose aujourd'hui sur la plage de l'Attique qu'il a arrosée de son sang. J'ai eu l'occasion, à Dara, de m'cn-Irelenir avec son aide de camp, le colonel Kakla-manos, de sa mort qui fut digne de sa vie. Avant de mourir, il recommanda aux capitaines qui l'entouraient, « d'être unis, de maintenir l'honneur des armes rouméliotes et de sauver l'Acropole. » — «Pour moi, conlinua-t-il, je meurs jeune, ma roue s'est brisée au milieu de la carrière...;» puis portant mélancoliquement sa main sur son noble front : «J'avais là quelques pensées utiles à mon pays... mais, dit-il enfin avec la résignation du chrétien et de l'Oriental, Dieu a eu d'autres desseins 1» Le lendemain do ses funérailles fut un jour funeste à la Grèce. Mais l'héroïsme des Souliotes rappela, dans ces moments de deuil, les hauts faits desThermopyles. Lambros-Véicos ne succomba qu'après avoir tué douze Albanais. Yananglis, George et Costas Tzaveltas, Pholoussis Photomaras, PaskhosKos-mas, chefs de Souli, expirèrent avec leurs pal-licares, au milieu de six cents cadavres : 90 ARGOLIDE ET cûrinthie. On dit qu'eu les voyant couchés sur la poussière, D'un respect douloureux saisis pour tant d'exploits, L'ennemi, l'œil fixé sur leur face guerrière, Les regarda sans peur pour la première fois 1 ! Toussas Bolzaris, couvert de sang, ayant essayé en vain de rallier les fuyards, versa des larmes de rage et se précipita au plus épais des bataillons musulmans. George Dracos, n'ayant pu comme lui trouver la mort, fui fait prisonnier ainsi que le Cretois D. Kalergis, aujourd'hui général et ambassadeur en France. Conduit devant Rcschid, Dracos lui dit avec la fière bailleur d'un véritable lils de l'Albanie : «Je suis George Dracos, mon sabre a tranché la tête de plus de cent Turcs. Délivre-moi de la vie sans plus larder. » Le sérasker lui ayant répondu avec ironie que le padishah serait charmé de le voir à Stamboul : — «Ne sais-tu pas, répondit Dracos, qu'on ne dispose pas d'un homme libre comme d'un esclave?» Et il se tua avec un poignard caché sous ses vêtements (mai 1N27). Après celte funeste journée, qui entraîna la reddition de l'Acropole, Cochrane partit pour Hydra avec la flotte. Le généralissime Church et 1 Casimir Delavigne, Messéniennes. Nikitas déployèrent, pour sauver les restes de l'année, une fermeté et un calme que Dumou-riez et Napoléon n'avaient,point montrés après Ncrwindcn et après Waterloo. Mais la Providence permit que l'année 1827, qui semblait devoir être si fatale aux chrétiens orientaux, amenai un accord définitif entre les trois puissances qui semblent personnifier les trois grandes Églises de l'Europe, la Russie, l'Angleterre et la France. Cette année n'était pas écoulée que le comte Haillon, sir Edward Codrington et le comte de Rigny vengeaient à Navarin les injures de la chrétienté trop longtemps outragée. On a dit que les puissances avaient abusé de leur supériorité. Mais lorsque l'Egypte, l'Algérie, Tunis, l'Albanie et la Bosnie musulmanes, la Syrie, etc., s'étaient réunies pendant tant d'années pour écraser une poignée de chrétiens, est-ce que les Mahométans avaient montré quelque souci des droits des faibles? Oui abuse de l'épéc, périra par l'épéc 1 ! En outre, quelques écrivains anglais et français ont regardé comme «impoli-tique» la part que leurs gouvernements ont prise 1 Saint Matthieu , xxvi, r,t. Le texte est même plus rigoureux. à la bataille do Navarin. De nos jours, des Français ont également reproché à la France, Magenta et Solièriiio. Les deux grands pays qui, en 1088 et en 1780, ont appris aux peuples à briser le joug des pouvoirs arbitraires, n'écouteront jamais, je l'espère, les esprits peureux qui voudraient les faire rougir des actes les plus glorieux de leur histoire. Lorsque le canon de Navarin annonça au monde la défaite de la barbarie, Capodistrias, nommé président de la Grèce par l'assemblée de ïrézènc, n'était pas encore arrivé. Quand il pril possession de ses fonctions (janvier 1828), l'accueil bienveillant qu'il reçut à Naupli ne le décida pas à y laisser le siège du gouvernement, qu'il transporta à Egiuc. On dirait qu'un pressentiment lui faisait redouter le séjour de Naupli. En effet, lorsqu'il eut rendu à cette ville le litre de capitale de la Grèce, il y termina sa vie de la manière la plus tragique, .l'ai vu, dans l'un des pieds-droits de la porte de l'église de Saint-Spi-ridion, la trace de la balle qui l'a frappé (9 octobre 1831). L'acronaupli, que les Turcs nommaient Jlschkalé, servait de prison à l'ancien bey de la Maïua, Pierre Mavroinikhalis, lorsque PARTIE 11. — LIVRE V. i).LJ deux membres de sa famille, Constantin el George, assassinèrent le président. Janakhi, son frère, était détenu dans une autre forteresse, le Palamidi, qui sert encore de prison. Les criminels qui y sont enfermés travaillent à confectionner des couvertures qu'on fait feutrer à Lcrne. Rien de mieux. Le châtiment se concilie ainsi avec l'intérêt social. Mais en est-il de même quand on applique la peine de mort ? Le peuple grec le croit si peu que les bourreaux — légitime objet d'horreur universelle — ne sortiraient pas sans danger du fort Sainl-Tliéodore ou Bourdzi, construit par les Turcs sur un îlot isolé, en face de la ville. L'antipathie que la peine de mort inspire aux Hellènes est digne d'un véritable esprit chrétien. Les Orientaux sont, en général, hostiles à la peine de mort et ont une invincible répugnance pour les échafauds. Celte peine n'existe plus en Roumanie. En Russie on a songé plus d'une fois à l'abolir. L'Occident a d'autres idées. L'Angleterre pend; la France guillotine; l'Espagne a l'horrible garrot; la Suisse décapiic, etc., sans que les malfaiteurs liennenl grand compte du supplice de leurs pareils. En Roumanie, où il n'y a, Dieu merci! ni gibcls ni coupe-têtes, les assassinats .sont inli-ninient [dus rares qu'en Angleterre ci en France. Quel parti le grand empire occidental ne pourrait-il pas tirer des vies qu'il sacrifie imprudemment, comme s'il n'avait pas tant de professions insalubres, tant de marais pestilentiels à dessécher à Cayenne, tant de terres brûlantes à fertiliser en Afrique, tant de tâches périlleuses à accomplir! Mais l'exemple! dira-t-on. Jamais les homicides n'ont été [tins fréquents eu France qu'au dix-huitième siècle où on se taisait un jeu odieux de l'existence humaine '. Il en était de même, en Angleterre2. Le sang donne aux multitudes le goût du sang. On a pu s'en convaincre en 1795. Ce peuple, élevé au pied des potences cl des roues, s'imaginait qu'il n'y aurait jamais pour lui ni justice ni patrie , à moins que la lanterne et la guillotine ne fussent un perpétuel épouvantai) pour les ennemis de son pays. Une ville militaire telle que Naupli doil avoir des monuments consacrés aux guerriers cl à la guerre. Sur une des places rectangulaires qu'on trouve dans la partie basse de la cité, est 1 Voy. les Mémoires do l'avocat Barbier, ■ Voy. Macaulay, Guillaume III. le monument funéraire de Dimitri Hypsilantis. Sur l'autre est l'arsenal, où l'on conserve uue cinquantaine d'étendards turcs. Dans une Eglise comme la nôtre, où le christianisme et la patrie se donnent fraternellement la main,, j'aimerais à voir ces drapeaux suspendus aux voûtes de la cathédrale d'Athènes, penchés devant la croix de celui qui a, du haut du gibet des esclaves, annoncé la libération du monde. Je vis dans l'arsenal une salle immense qui contient une collection d'armes de différentes espèces et un dépôt d'armes qu'on travaillait à remettre on état. On ne se contente pas de réparer les vieilles armes, on en fabrique de nouvelles, des pistolets cl des carabines, même des fusils Minié. Les ouvriers me parurent habiles et intelligents. Ils se servent, pour polir les armes, de l'émeri de Naxos, produit important du sol hellénique, qui conlicnl des montagnes de ces innombrables coquilles antédiluviennes réduites en une poussière sans laquelle est impossible le poliment dos métaux. Dans le magasin de poudre, on m'en a montré, fabriquée sur les lieux, qui est de bonne qualité. On doit regarder l'importance que la Grèce attache à ne dépendre pour la fabrication des armes et de la poudre (rancune autre puissance, comme un trait de haute prévoyance politique. Les armes sont aussi nécessaires que le pain à une nation qui tient à son indépendance. Or il peut arriver que les calculs inspirés par la théorie, tant de fois démentie, qu'on nomme d'équilibre européen,» empêchent les armes et les munitions de guerre d'arriver sur le sol hellénique. Dans un temps où la qualité des armes décide en partie du sort des combats, où les canons rayés valent les meilleurs bataillons, un peuple ne saurait négliger de s'occuper d'une question qui peut exercer sur son avenir une influence décisive. Sur la place où l'on a bâti l'arsenal, est la maison occupée par le président, qui a été depuis — 25 janvier (ou G février 1833) jusqu'au 1er janvier 1835 — la résidence du roi. Cette habitation vaste, mais fort simple et percée d'un passage public, prouve queCapodistriasvivait d'une manière modeste, complètement en rapport avec la situation d'un pays cruellement éprouvé par une guerre d'extermination. Un monument élevé dans le faubourg de Pronia rappelle que pendant le séjour d'Otbon 1er, un corps bavarois partie»!!. — LIVRE V. 07 avait pour mission de protéger lo gouvernement donné à la Grèce par les puissances. On connaît le lion érigé dans la capitale du canton catholique de Luccrne à la gloire des soldats suisses qui succombèrent en défendant Louis XVI contre l'insurrection républicaine du 10 août. Le sculpteur allemand Sicgcl, chargé de perpétuer la mémoire «des officiers et soldats de la royale brigade bavaroise morts en Grèce en 1833 el 1834,» a eu la malheureuse idée de prendre pour modèle le lion gigantesque taillé dans le roc des Alpes. Il semble que, outre l'inconvénient de rappeler la chute d'un roi bien intentionné, niais déplorablemcnt faible envers les ennemis de son pays et que tous les secours étrangers n'ont pu proléger contre un élan de la colère des masses, un pareil monument fasse une assez mauvaise ligure en Grèce. On s'élonne «pic les militaires venus de Bavière et le roi Louis Ier aient songé à perpétuer la mémoire de ces obscurs guerriers , tandis (pic le plus modeste souvenir n'a pas encore été consacré aux plus illustres phil-hellènes, à l'Anglais Byron, à l'Italien San I a -Uosa, au Français Fabvier1, à l'Allemand Nor- 1 M. A. R. Rhangftvil a du moins rendu ju&licc ù cet illustre II « 98 argolide ET GOUINTIIIE. mann, clc., dont le dévouement pour la Grèce a été si éclatant el si désintéressé. Depuis que Naupli a perdu le titre de capitale, celte ville n'a plus d'importance politique. Sa population est tombée de 40,000 habitants à 4000. Elle n'est plus que le cher-lieu de la no-marchio d'Ârgolide et Corinlhie. Elle possède une cour royale, un collège royal et plusieurs écoles de garçons et de filles. Pendant que je dînais, il arriva d'Athènes par le paquebot toute une société de ma connaissance, que j'invitai, ainsi que Mmc Andonopoulos et sa famille, à venir avec moi à Tyrinlhe. Nous nous arrêtâmes à la ferme-modèle, fondée par Capodislrias. Depuis, elle a été partagée et affermée à divers cultivateurs. Un Français, établi sur cette propriété, rendait pleine justice à l'intelligence des habitants du pays. Avant lui, un économiste de la même nation, M. Casimir Le-conle, avait écrit « que le paysan grec est intelligent et n'a aucune répugnance à adopter des procédés de culture [dus avancés, pourvu qu'on lui ait démontré les avantages par des faits1.» pbilhellène dans lu discours qu'il a prononcé ù l'acropole en son honneur. Voy. Spectateur de l'Orient, 53e liv. 1 Etude écun. p. 121. Mais celle démonstration suppose un enseignement, enseignement qu'il est essentiel de créer, non-seulement en Grèce, mais dans toute l'Europe orientale. Tyrinllie fut, dit-on, construite en 1710 ou au moins en 1379 avant Jésus-Christ. La légende en fait le séjour d'Héraclès pendant son enfance et le lieu où il amena les troupeaux enlevés à Géryon. Le combat du fils d'Àlcmône contre Géryon, fils de Chrysaor (la foudre) et de Cal-lirhoé (la pluie), n'est qu'un épisode de la lulle des dieux contre les géants. Géryon ressemble à ces Asouras dans lesquels la poésie védique personnifie les vapeurs qui s'élèvent de la terre après les pluies d'orage. Mais Héraclès ne préserva nullement la cité où s'étaient écoulées ses premières années, de la fureur des Argiens qui transportèrent les habitants à Argos (408 av. J.-C). Lorsque Pausanias visita la ville nommée par Homère «Tyrinlhc environnée de murs,» ces murs avaient bravé tous les affronts du temps. «Ils sont, dit le célèbre voyageur, construits en pierres brutes, toutes d'une telle dimension , «pie deux bœufs attelés au joug n'ébranleraient pas même la plus petite. Les interstices sont remplis par de plus petites pierres qui servent de liaison aux grosses.)) L'acropole, autour de laquelle était construite cette cité digne d'une race que l'imagination aimait à supposer gigantesque, subsiste encore. Le mur d'enceinte de cette forteresse a, en général, six mètres d'épaisseur, et, dans quelques endroits, plus de sept. Une galerie ogivale formée de cinq ou six assises attire spécialement l'attention. À l'entrée de cette galerie on apercevait les jardins, les blanches maisons de Naupli et le golfe. Le Français, établi sur les terres de l'ancienne ferme-modèle, avait vécu aux environs de Lucqucs. Il prétendait avoir vu en Toscane des monuments pareils aux ruines que j'avais sous les yeux. J'ai pu depuis me convaincre que celte assertion n'avait rien d'exagéré. Les murs de Volterra rappellent ceux de Tyrinlhc, et les chambres sépulcrales le trésor d'Atrée à Mycènes. Le district sauvage qui sépare la Toscane de l'État pontifical offrirait bien d'autres termes de comparaison. Mais l'Italie étant, comme la Grèce, un pays dont les origines sont essentiellement pélasgiques, des analogies de ce genre sont irès-facilcs à expliquer. TROISIÈME PARTIE. LES ILES. G LIVRE PREMIER. ■ ifs ilargieiines. Il était prés de onze heures du soir lorsque je quittai Naupli pour monter sur le bateau à vapeur VOthon. -le me félicitais d'avoir une nouvelle occasion de voir ces îles helléniques dont l'aspect m'avait surtout frappée lorsque j'admirais dans le golfe de Fatras les belles îles Ioniennes dont les montagnes se dressent à l'horizon dans la direction du couchant. Dans la mer Egée, il ne faut pas trop se préoccuper des souvenirs de l'antiquité qui arrachaient au poète Anlipater celte exclamation mélancolique : ((lies tristes et solitaires qu'entoure la mer Egée de sa ceinture retentissante.... pour vous l'éclat des jours passés s'est évanoui.» Le voyageur qui s'arrache à l'obsession de ces souvenirs, se plaît à contempler dans le lointain les îles azurées qui rappellent les «roches bleues» d'Euripide. Quand on en approche, le sol.gris, ferrugineux ou noirâtre, resplendit tellement aux feux du jour qu'elles paraissent lancer des reflets d'or ou de pourpre, et qu'elles ressemblent, ainsi que le dit Denis le Périégète, à des (Huiles semées dans les vagues d'azur des espaces infinis. D'ailleurs, là où la nature ne ravit pas les regards, l'intelligence esl assez occupée pour songer médiocrement à l'aridité des rochers. En parcourant Spetzia et Hydra, on n'éprouve aucun besoin d'avoir sous les yeux les riantes vallées de Naxos. On dirait, au contraire, que ce sol dévoré par le soleil est en complète harmonie avec les terribles marins qui promenaient la flamme et le fer sur les Hottes des sultans, et que les Bobolina , les Miaoulis, les Tombasis, les Sakhlouris, les Griésis, les Tsamados, les Pépinos ne pouvaient pus naître dans les fertiles vallons de Thasus el (Timbres. Un roc tel que Psara ne semblait-il pas un berceau plus digne de Canaris que la m elle et pacifique Chios? Les Hellènes ayant toujours été un peuple de marins, il était naturel que les îles jouassent le premier rôle dans la résurrection de leur natio-nalité. La Révolution française appela les insulaires à prendre une part active au commerce de l'Occident. L'expédition d'Egypte ayant rendu impossibles les relations des négociants français avec le Levant, la marine grecque hérita de leurs bénéfices. La lutte entre Napoléon et l'Angleterre , les folles mesures économiques auxquelles clic entraîna l'Empereur des Français, le système continental, donnèrent un nouvel essor aux Hellènes qui s'emparèrent résolument du commerce de la Méditerranée. Les matelots grecs, aussi habiles que décidés, pénétraient dans les ports bloqués par les croisières anglaises , et en échange des marchandises de l'Orient qu'ils apportaient à Livournc, à Gènes et à Marseille, ils recevaient un or qui ne tarda pas à enrichir Hydra, Spclzia, ainsi que Psara, petite île au nord-ouest do Chios. Mais le commerce étant une cause trés-active de civilisation, les Hellènes comprirent dans leurs rapports avec la France et avec l'Italie tout ce qu'il leur fallait pour être au niveau des négociants de l'Occident. Des jeunes gens partirent pour les maisons qu'ils y avaient fondées. Ils y apprirent les langues et se débarrassèrent des vieux préjugés. Les pères de famille, assez intelligents pour voir ce qui leur manquait à eux-mêmes, envoyèrent leurs enfants dans les universités Maliennes cl dans les collèges de France. Mais comme celle ressource n'était pas à la portée de toutes les fortunes, on fonda des écoles dans les îles ou sur les cotes, à Chios, à Smyrne, à Athènes, à Conslanlinople, etc. La Sublime-Porte, trop occupée des commotions qui ébranlaient l'Europe et trop ignorante pour comprendre la portée d'un enseignement qui réveillait tant de souvenirs, ne s'inquiéta pas d'abord du mouvement qui transformait une partie des raîas de la mer Egée. Quand elle voulut s'opposer à ce mouvement, il était trop tard ! A sept heures du matin, VOlhon s'arrêtait devant Spetzia, habitée comme Hydra4 cl Poros par des Albanais hellénisés. Un peu au sud de l'ancienne Tiparénos csl l'îlot de Spelzia-Poulo, autrefois Arisléria. Quoique le sol de Spetzia soit stérile, les maisons blanches sans toit qui descendent le long du rocher jusqu'au bord de 'M. .). Homéride a écrit l'histoire d'Hydra, de Spetzia et de Psara. la mer sont entourées de jardins. On devait faire une station dans le port pour prendre des passagers, et bientôt je vis arriver M. A. d'Ozérof, ministre plénipotentiaire de Russie à Athènes. La conversation s'engagea naturellement sur la guerre de l'indépendance dont M. d'Ozérof, diplomate aussi instruit que spirituel, admirait les héros et dont il recueillait volontiers les souvenirs. Le capitaine eut l'obligeance de me permettre d'aller saluer la terre natale d'une des héroïnes les plus célèbres de l'Orient chrétien. Je m'arrêtai d'abord chez des parents de Bobolina, où je fus reçue par une dame en grand deuil, qui semblait avoir été très-belle. Lorsque nous eûmes pris du café et goûté de ses confitures, elle chargea son fils de nous conduire dans la maison de Bobolina. J'entrai dans une grande salle entourée de sophas. M. Nicolas Boboli, fils de l'héroïne, portait le costume des îles, le fess, une veste courte, un large pantalon gros bleu à plis innombrables el une ceinture rouge. Sa femme avait aussi le costume du pays. Sa lête était entourée d'un mouchoir jaune clair accroché sur le menton, et dont les deux bouts étaient alla- chus par derrière. M. Boboli me promit devenir deux jours plus tard à Athènes, de m'y raconter la vie de sa mère et de m'apporter son crâne. D. Boboli, ayant pris du service en Russie, fut lue par les Français dans la campagne de 4812. Comme il était riche, le sultan crut que sa mort lui fournissait une occasion favorable de s'emparer de ses biens. Mais sa veuve alla défendre ses droits à Constantinople, où l'ambassadeur de Russie, comte Slroganov, diplomate fort distingué, que j'ai connu aveugle à Pétcrsbourg, et qui défendit les intérêts des Hellènes avec une fermeté incontestée, la prit sous sa protection et fit respecter sa fortune. De retour à Spetzia, Bobolina n'y trouva pas le calme. Les marins do Spetzia et d'Hydra, très-disciplinés en mer, se livraient à terre à une turbulence digne de leur origine albanaise. Le sang actif des Chkipétars les exposait à des querelles perpétuelles. Bobolina n'était pas plus paisible que ses compatriotes ; elle prit part aux querelles qui divisaient l'île et s'arma pour défendre ses amis. Le gouvernement turc, inquiet de ces troubles, l'appela à Constantinople, où la protection de l'ambassade russe la miL de nouveau à l'abri de toute vexa- tion. Ce fui ù celle époque qu'elle entendit parler de l'iiélairie1 qui ne repoussait pas plus les services des femmes que la Révolution française, «A la naissance do cotte société, dit l'Anglais Blaquières, les femmes mirent la plus grande activité à lui faire des prosélytes, et il n'était pas rare de voir des dames distinguées à la tétc de ses branches. » En effet, les femmes qu'on proclame «mineures)) dans les temps paisibles, quand on ne veut pas les enfermer dans le harem d'un Mormon comme M. L. A. Bertrand-, le démocrate, ou quand on n'en fait pas comme M. Proudhon, le socialiste, une espèce inférieure, sont jugées très-capables de souffrir, de combattre , de porter des fers et de mourir sur l'o-chafaud dans les dangers de la patrie. La France, pour ne citer qu'un exemple, a daigné se laisser sauver par Jeanne Darc, mais essayez de lui faire comprendre qu'elle doit introduire dans le Gode Napoléon des dispositions plus conformes à la justice éternelle ! Sans ces dispositions, les droits les plus sacrés de notre sexe, son repos, sa di- ' M, J. Phiïimon a écrit l'intéressante histoire do l'hétairie. "Voy, Mémoires d'un Mormon, dans la Revue contemporaine de 1SG1. gnité, son avenir seront perpétuellement à la merci d'un ivrogne, d'un joueur, d'un débauché ou d'un filou, danger dont l'affection défiante d'une famille met si peu à l'abri que M. Neckcr, Genevois, et sa femme, MllcCurcbod, Vaudoise, appartenant à deux pays où la prudence est poussée jusqu'aux dernières limites, n'ont pas évité do choisir un dissipateur pour leur fille, el Mme de Staël n'a pu échapper à la ruine que par une séparation ! Après avoir prêté àl'hétairie le serment qu'on exigeait des initiés, Bobolina travailla à propager l'hélairie en Laconie, où il paraît qu'elle avait des relations, tout on s'occupanl de faire venir des contrées occidentales des munitions pour ses vaisseaux, qu'elle voulait employer au service de la patrie. Lorsque l'insurrection éclata, elle arbora le drapeau national sur ses navires le jour do l'Annonciation de l'année 1821. Elle en envoya trois à Epidaurus-Limera cl à Mélos, landis qu'elle-même, avec le plus grand, se dirigeait vers Naupli, accompagnée de 139 marins et de ses deux fils Jean et Nicolas. Un Français, le colonel Voulicr, qui la vil au siège de Naupli, rapporte « qu'elle était encore belle, et que ses manières étaient tranches et ouvertes. » — « Elle rit de tout son coeur, ajoule-t-il, quand nous lui dîmes combien on parlait d'elle à Paris, où on la représentait avec des pistolets et un grand sabre. Bobolina n'est pas une amazone, mais pleine de sentiments généreux et du plus ardent patriotisme, elle est une tradition fidèle des femmes de Sparte1. » A peine arrivée sur les cotes de l'Argolide, l'héroïne spetziote trouva une occasion de signaler sa valeur. Son vaisseau étant mouillé entre Naupli et Lcrne, elle apprit que les Turcs égorgeaient les chrétiens du rivage. Elle s'empressa de descendre pour secourir ses frères et obligea les Musulmans à prendre la fuite. Le lendemain, les Argiens vinrent la féliciter de sa bravoure et la mettre à leur tête. A peine était-elle établie dans Argos, queMoustapha-bey, kiàia de Kour-chid, qui marchait sur Tripolis, attaqua les insurgés de l'Argolide. Bobolina apprit dés le début de la guerre à quelles douleurs est exposé le cœur des mères qui se dévouent à leur pays. Son fils Jean périt dans un combat avec vingt-trois marins de Spetzia. Cependant elle eut, 1 Voutier, Mémoires sur la guerre des Grecs. dans sa douleur, la consolation de sauver beaucoup de compatriotes que les vaisseaux grecs conduisirent dans des endroits sûrs. Impatiente de venger son fds, elle retourna devant Naupli avec un navire. Mais elle en laissa le commandement à Nicolas, afin de prendre part au siège de Tripolis. Ses marins s'y conduisirent avec leur bravoure ordinaire. Habitués à une existence pleine de périls, obligés de détendre leurs navires contre les corsaires de l'Afrique septentrionale, les insulaires n'étaient pas, comme les paysans du Péloponèse, étonnés des dangers de la vie militaire. Aussi montrèrent-ils dès le début de la guerre une résolution qui ne se démentit jamais. 11 suffit d'avoir examiné un moment la face de lion de Canaris pour s'assurer que le héros de Psara est étranger au sentiment de la crainte. Les Miaoulis, les Sakhlouris, les Tom-basis et les Tsamados n'étaient pas plus faciles à effrayer. Au milieu des horreurs du sac de Tripolis, Bobolina s'empressa de voler au palais du visir. Les femmes de Kourchid-pacha s'y trouvaient renfermées sous la protection de sou kiàia. Toutes richement vêtues , la bouche et le Iront PARTIE III., — LIVRE I, 113 couverts, selon l'usage turc, elles lançaient des regards de mépris sur les ghiaonrs noirs de poudre et couverts de sang qui se pressaient dans le palais déjà livré à l'incendie. Bobolina prit ces pauvres femmes sous sa puissante protection. Elles furent, grâce à elle, conduites dans une maison où on les garda jusqu'à l'arrivée des 400,000 fr. que Kourchid-pacha fournil pour leur rançon. Mais le vieux général, sachant qu'elles s'étaient, pendant leur captivité, trop attachées au fils du bey des Mainotes, À. Mavromichalis , les fit, dit-on, noyer dans des sacs. Après la prise de Tripolis, Bobolina retourna au blocus de Naupli. Elle déploya dans ce long siège les talents d'un amiral et d'un diplomate. Elle montra surtout une grande énergie à l'époque où Mahmoud-Dram-Ali se précipita sur l'Argolide avec sa redoutable armée. La conquête de Naupli, qui succomba à la fin de 18CJ2, doit être surtout attribuée à Bobolina et à l'intrépide Stoïkos, qui commanda l'assaut du côté de la terre. Cette conquête livrait à la Grèce 400 canons do bronze, dont 10 du calibre énorme de 04, cl de plus, une ville forte, un port militaire à l'abri de tonte surprise, en un mot une position exceptionnelle, où le gouvernement n'avait plus à craindre d'être obligé de fuir devant les Turcs. Soyez unis, ù Grecs, ou plus d'un traître Dans le triomphe égarera vos pas. Il est difficile de ne pas répéter ces vers en songeant à la fin déplorable qui termina la noble carrière de Bobolina. Une de ces querelles personnelles qui avaient déjà joué un trop grand rôle dans la vie de l'héroïne, fut la cause de sa mort. Un compatriote et un parent lui tira un coup do pistolet, après l'avoir appelée à la fenêtre comme pour parlementer. La balle lui perça le front et brisa son crâne en deux morceaux. Ce crâne est petil et d'une forme très-régulière. Lorsque M. Boboli vint me le montrer â Athènes, je lui demandai si on lui avait rendu la fortune considérable que sa mère avait employée au service de la Grèce. Il me répondit tristement que la famille de Bobolina était restée dans la misère, sans que les hommes qui s'étaient succédé au gouvernement aient jamais paru s'en préoccuper. Il n'est pas nécessaire d'aller en Grèce pour as- sisler à do pareils spectacles. Manin et le général Garibaldi, après avoir risqué leur tête pour l'Italie et sacrifié, le premier sa jeune fille, le second, son héroïqueÀnita, ont vécu, le premier à Paris, le second à New-York, dans une véritable pauvreté, tandis que le patriarche de Rome et ses cardinaux, ennemis naturels de Pin-dépendance italienne, ont toujours trouvé des millions1. En France, les derniers défenseurs de la nationalité vaincue à Waterloo n'ont-ils pas été nommés «les brigands de la Loire», tandis que les hommes qui avaient, au commencement de la Révolution, «déchiré le sein de leur mère » et combattu sous les drapeaux de la coalition, allaient voler à la Chambre des pairs la mort de Michel Ncy, «le brave des braves ? » A neuf heures, on passa devant l'île d'Hydra, La ville avec ses maisons, auxquelles la sécheresse du climat conserve une éternelle blancheur, et ses moulins à huit ailes, gravit, à une grande hauteur, un amphithéâtre que surmonte un mo- 1 On évalue à 20,000,000 les fonds fournis au pape par le denier de Saiul-Rierro depuis la bataille de Castclfidardo jusqu'en 18G2. nastère d'un aspect imposant. On me montra une maison carrée avec des contrevents verts qui fut la demeure de l'illustre navarque Miaoulisl. On m'indiqua successivement les demeures des Gon-douriottis cl d'autres primats, qui firent généreusement le sacrifice de leurs richesses à la Grèce bien-aimée. Les Hellènes, à qui on a si souvent reproché l'amour de l'argent, ont prouvé à cctlc glorieuse époque, qu'ils peuvent oublier leurs intérêts quand il s'agit du salut du pays. Les souvenirs de la guerre de l'indépendance consolent du morne aspect du paysage. L'antique Hydra n'est, en effet, qu'une bande de rochers noirâtres qui sort des Ilots de la mer deMyrtos, à l'extrémité sud-est de l'Argolide. L'île entière, dont la longueur est de 30 kilomètres environ et la largeur de quatre, offre aux regards attristés des pentes dévorées par le soleil et ravagées par les vents et qui ne sont presque jamais rafraîchies par la pluie. Les Albanais qui s'y établirent au quinzième siècle (1470), trouvèrent sur ces rivages une crique sûre, creusée vers le milieu de son flanc sep- 1 Sun fils a écrit l'histoire d'Hydra et de ses batailles na vales. PARTIE III. — LIVRE T. 117 tcnlrional, laquelle devint la source de son étonnante prospérité. Des hommes moins énergiques que les compatriotes de Scanderbeg n'eussent eu, à Hydra, qu'une existence pire que la mort. Mais la race albanaise qui, sur son territoire encore inabordable et dans les profondes vallées qui la cachent au reste du monde, n'a pas jusqu'à présent subi les influences salutaires de la civilisation, déploie, dans des conditions plus favorables, les aptitudes les plus diverses. Personne n'ignore maintenant le rôle politique et religieux qu'ont joué les Albanais de notre Eglise dans les dernières révolutions de l'Italie méridionale !. Les frères de ces hommes qui fournissent au royaume hellénique tant de braves soldats, tant de laboureurs robustes et patients, sont devenus à Hydra, à Spetzia et à Poros les meilleurs marins de la Grèce. Toutefois la turbulence qui, en Albanie, a jusqu'à présent paralysé les forces de ce peuple, se conserva sur les côtes de l'Argolide comme sur les versants de l'Adriatique. Cependant le premier élan fut exempt d'erreurs, * Voy. une très-curicusc correspondance de Naples dans les Débats du 20 janvier 1862. et le martyre du patriarche Grégoire enflamma tous les cœurs. Les citoyens opulents — qui partout s'effraient des révolutions — donnèrent l'exemple d'un « dévouement héroïque1. » — «Depuis trente ans, dit le primat Lazare Condouriotis, je travaille pour amasser des trésors. Je les offre à la patrie, et je m'estimerai heureux s'ils peuvent servir à l'indépendance de la Grèce. Je pense que mon exemple sera suivi par tous les riches d'Hydra et dos îles qui nous sont alliées; mais s'ils reculent devant des sacrifices d'argent, ne perdez pas courage, frères, je suis en état de faire moi seul les dépenses de la marine. » Ce patriotique exemple trouva de nombreux imitateurs. Hydra donna cinq millions pour les frais de la guerre. Pendant la durée de la révolution, Lazare et George Condouriotis fournirent 1,500,000 fr. ; les frères Voudouris, 550,000 fr. ; la famille Tsamados, 400,000 fr. ; André Miaoulis, 250,000 fr. ; les frères Tombasis, 350,000 fr. ; la famille Voul-garis, 550,000 fr. ; les frères Iconomos, 200,000. Spetzia cl Psara montrèrent de leur côté que la 1 Je nie sers des expressions de l'historien de la Turquie, M. Lavallée, peu suspect de pliilhelléuisme. cause nationale était pour elles préférable à tout l'or de la terre. Mais chez les Hydriotes les mouvements sont extrêmes. Grands, robustes et bien faits, ils laissent lire, dans leurs yeux noirs, les ardentes passions de la fièrc Albanie. On voit qu'ils poussent l'amitié jusqu'au fanatisme, la joie jusqu'au délire, la colère jusqu'à la fureur, la rancune jusqu'aux ressentiments implacables. La multitude, excitée par les déclamations d'un insulaire contre les «riches fainéants», se montrait assez disposée à s'emparer des biens qui devaient être si utiles à la nalion. Quand les peuples se soulèvent pour revendiquer leur indépendance ou leurs libertés, il est rare que leur cause ne soit pas compromise par des esprits faux ou peu sincères, disposés à mettre aux prises des citoyens dont le patriotisme est également loyal et dont l'union est absolument indispensable au salut commun. Antoine Crié-sis, un des plus intrépides capitaines de l'île, eut le bonheur de faire comprendre aux Hydriotes que la violence n'était pas nécessaire pour décider les primats à s'acquitter des devoirs imposés par les circonstances, et qu'il ne (allait jamais déshonorer la liberté par des scènes de pillage. , Les îles mettaient an service de la Grèce de nombreux navires, plus redoutables par l'habileté et la bravoure des équipages que par la solidité et l'armement des bâtiments. Les vaisseaux n'avaient que 12, 18 ou 20 pièces du calibre de 4 à 8. Chaque année, les insulaires nommaient un navarque ou amiral chargé de donner une impulsion commune aux capitaines. Parmi ces navarques, André Miaoulis s'est acquis une renommée égale à celle des Botsaris et des Karaïskakis. «Avant lui, disait eu 1822 A. Criésis à mon parent le poëte À. Soutzos, nous n'avions jamais défait les Turcs sur mer en bataille rangée. Dans les expéditions de Jacob Tombasis, nous avons, par surprise, incendié quelques-uns de leurs bâtiments ; mais Miaoulis, le premier, nous a dévoilé la faiblesse de la marine turque, et, par son exemple, nous a accoutumés à la provoquer au combat. » — «Miaoulis, ajouta un capitaine à cheveux blancs, est du même âge que moi. D'abord simple matelot, il avait en peu d'années acquis de grandes richesses ; mais notre fortune, à nous marins, est aussi inconstante que la mer. Dans un voyage en Portugal, il perdit tout le fruit de ses travaux. Sans se laisser décourager, il a peu à peu réparé ces pertes, et tout en luttant tantôt contre les tempêtes., tantôt contre les frégates algériennes, il est parvenu à rendre sa fortune égale à celle des plus, riches primats de notre île. 11 est doué d'un courage à toute épreuve et d'un sang-froid imperturbable dans les plus grands dangers. À peine, il est vrai, sait-il signer son nom; mais il surpasse par son bon sens nus gens les plus lettrés. » Malgré son peu d'instruction, le brave amiral avait secoué les préjugés asiatiques. Tandis que les belles Ilydriotcs étaient condamnées par leurs maris à une vie de séquestration assez semblable à la servitude, il recevait dans sa famille, ainsi que les frères Tombasis, les étrangers qui venaient le voir, et les accueillait à son foyer avec la politesse la plus franche et la plus cordiale. Dès le printemps de 1821, une escadre turque fut envoyée pour soumettre les insulaires. Les Hellènes avaient, pour lui résister, vingt-deux vaisseaux d'Hydra, sept de Spetzia el neuf de Psara. Les chrétiens ayant rencontré un vais- seau turc à deux ponts de 74 canons, un capitaine proposa de lancer un brûlot contre cette masse. La tentative ayant réussi complètement, malgré les terribles bordées du navire, et 000 Turcs ayant péri dans les Ilots, l'escadre ottomane, épouvantée de la catastrophe, se hâta de quitter Mylilcuc et de battre en retraite. On sait avec quelle audace et quel succès les marins grecs out depuis employé les brûlots. Canaris a bien voulu lui-même m'en faire la description. Ces machines incendiaires étaient de vieux bâtiments remplis de matières inflammables, de poudre à canon et de roche à feu pulvérisée. Des conducteurs enduits d'un mélange prompt à s'enflammer allaient de l'entrepont aux manœuvres. Des coulisses établies dans l'intérieur devaient, en un clin d'œil, communiquer la flamme à toutes les parties du navire. L'un de ces conduits aboutissait à une fenêtre de l'arrière, et c'est, là que le capitaine, posté sur un échafaudage construit au-dessous, mettait le feu. Un canot placé sous la poupe, le recevait avec ses hommes aussitôt qu'il avait accompli sa tâche périlleuse. On comprend tout ce qu'elle exigeait de sang-froid cL d'énergie. 11 fallait, après avoir engagé le beau- pré du brûlot dans le grécmenl du navire turc, échapper à temps et aux boulets des Musulmans et à l'explosion du brûlot. Aussi choisissait-on toujours pour ces expéditions les marins les plus intrépides. Les cruautés inouïes que les Turcs commirent en 1822 dans la mer Égéc, achevèrent d'exciter contre eux la juste colère des insulaires. Chios n'avait pas montré la même résolution que Spetzia, Hydra et Psara. Les habitants de cotte île, sans se montrer hostiles à la Grèce et tout en faisant des vœux pour le triomphe des chrétiens, avaient cru pouvoir garder la neutralité *. De longs malheurs avaient rendu défiants ces insulaires, que d'ailleurs le voisinage do l'Asie-Mineure, dont l'île n'est séparée que par un canal, exposait à de terribles représailles. Pendant près de cinq siècles (1093-1500), leurs annales ne sont qu'un long martyrologe. Vénitiens, Génois, Turcs, Français, Catalans, tous viennent fondre sur Chios pour la ravager. Déjà en 1305, les Turcs y commettaient d'affreux massacres. Les Hottes de Bayézid-le-Foudre (Bajazet 1er) lui causèrent de grands maux. L'a- 1 M. A. Vlaslos a écrit l'histoire de Chios. mirai de Souléiman (Soliman-le-Législaleur) s'en empara en 1500. Malgré la complote, les Gliioles surent conserver, pendant deux siècles et demi, les franchises que leur avait accordées Souléi-man, et gagner, avec une ténacité singulière, tous les privilèges qu'ils pouvaient obtenir. En réalité leurs magistrats étaient maîtres, et la prospérité éclatante de leur île faisait un contraste remarquable avec la misère croissante des provinces de l'empire ottoman1. Cette prospérité favorisa le développement intellectuel des insulaires, et Chios est justement fièro d'avoir produit des hommes tels que Alex, Mavrocor-datos-, Coraï cl Néophyte Vainvas, qui a été professeur de philosophie à l'Université d'Athènes. Les malheurs de l'île commencèrent le jour (mars 1822) où les Samiens el les Chiotes émigrés tentèrent d'enlever Chios aux Turcs. Ceux-ci, un moment battus, se retirèrent flans la citadelle. Vingt jours après, la flotte du capudan-pacha Kara-Ali venait à leur secours. La ville 1 olivier, Voyage dans l'Empire ottoman, Paris, an IX, il, 140, atteste cette prospéritéi ■ Sur ce KT;ini'èlc, voy. Tourneforl, Votjaye au Levant, ii, 228. fut livrée aux égorgcurs, puis brûlée. Ce n'était pas assez. Le capudan-pacha ordonna l'assassinat avec une ruse véritablement asiatique et une exécrable prévoyance. Après avoir accordé une amnistie générale à tous ceux qui s'étaient réfugiés dans les montagnes, il avait chargé les consuls des puissances chrétiennes de donner à ce décret miséricordieux toute la publicité possible. Une fois que cette population, hélas! trop pacifique, fut complètement rassurée, les Turcs se livrèrent, avec une patience de tigre, au débordement des passions les plus féroces et les plus viles. Pendant quatre mois, celte île charmante, un des foyers de la civilisation orientale, fut livrée aux plus infâmes bourreaux, à des bêtes fauves qui n'avaient d'humain que le visage. Dieu me garde de remuer ce sang et cette fange ! Les chiffres sont, du reste, plus éloquents que toutes les réflexions. Vingt-trois mille habitants furent égorgés par les sicaircs de Mahmoud ; quarante-sept mille furent vendus comme esclaves ; le reste chercha un refuge dans la Grèce insurgée. L'opulente Chios n'a pu se relever de ses ruines ; mais son martyre n'a pas été inutile à la Grèce, dont a elle a servi la cause par ses malheurs.)) La France, en contemplant le tableau de M. Eugène Delacroix (1824), sentit se réveiller en elle l'ardeur qui avait autrefois animé les croisés quand Pierre-l'Ermitc leur racontait les souffrances des chrétiens de Terre-Sainte. L'Europe profondément touchée devait un jour répondre aux hécatombes de Constantinople , de Smyme, dcCyprc, de Cos et de Chios, parle canon de Navarin. Les insulaires n'attendirent pas la fin de la guerre pour venger Chios. Les canots de la flotte grecque s'occupèrent d'abord de sauver « les infortunés, qui, dit un témoin, le Français Jourdain, à travers mille dangers, malgré leurs blessures, parvenaientà se traîner jusqu'au rivage... qui en était couvert. » Une fois cette mission d'humanité accomplie, Miaoulis choisit deux capitaines, le Psariotc Constantin Canaris cl PHydriote George Pipinos, pour porter la flamme sur la flotte des bourreaux. Les brû-loliers étaient décidés à se faire sauter plutôt que de tomber, en cas d'échec, dans les mains de l'ennemi. Des hommes animés d'une pareille résolution sont invincibles. «Je brûlerai le pacha », avait dit Canaris à ses compagnons. Toute l'Europe applaudit à l'héroïsme du capitaine psariote qui s'attaqua résolument au vaisseau-amiral. Cet énorme navire était joyeusement illuminé et resplendissait d'une multitude de lumières de diverses couleurs, La tète et les mains du philhellène français Baleslc, intrépide défenseur de la Crète , servaient de jouet à ses féroces vainqueurs, qui se dédommageaient dans une orgie nocturne du jeûne imposé par le ramadan (carême musulman). Le bruit des timbales barbares se mêlait au roulement des tambours et aux éclatantes fanfares des clairons. Cependant le peuple de Psara veillait en prières, les yeux tournés avec anxiété du côté de Chios... Tout à coup l'incendie brille aux yeux des Turcs ivres do sang, comme un éclair vengeur, et les hurlements du désespoir succèdent au tumulte d'une joie farouche. La lueur de la flamme qui dissipa pendant trois quarts d'heure l'obscurité . des nuits, annonça jusqu'à Smyrnc que le ciel avait châtié les meurtriers. Enfin, le vaisseau sauta en l'air avec les 2280 hommes qu'il portail. Le capudan-pacha et 180 marins parvinrent seuls à gagner la côte asiatique. « Le Christ est vainqueur»! avait crié Canaris dans l'enthou- siasme de la victoire. Pénétrée du môme sentiment, Psara voulut célébrer le triomphe de ses enfants comme une fête religieuse, comme un nouveau succès de la croix sur la barbarie. Lorsque Canaris et ses compagnons débarquèrent, le son des cloches se mêla au bruit des canons. Les marins intrépides, que tous contemplaient avec une admiration émue, se rendirent en silence et nu-pieds au temple de l'Eternel, afin de remercier le protecteur de la Grèce de la victoire qu'il avait accordée à trente-quatre héros sur des hordes d'esclaves. Les fiers primats d'Hydra ne firent pas un accueil moins enthousiaste à leurs braves compatriotes. Lorsque Pi-pinos prit terre à Hydra et annonça aux sénateurs la victoire des Hellènes, Lazare Condou-riotis, leur président, lui offrit son siège : « C'est à loi, dit-il, et à Canaris à prendre place ici ; vous êtes devenus plus grands que nous en sauvant la patrie. » Kara-Méhémel, chargé de remplacer Kara-Àli, qui avait succombé sur le conlinentà la suite de ses blessures, n'osa rien entreprendre dans le golfe d'Argos pour seconder l'expédition de Dram-Ali. Quoiqu'il eut qualro-vingl-quatre vaisseaux, il PARTIE III. — LIVRE [. 129 avait «ne telle peur de la flotte hellénique qu'il n'osa ni attaquer Hydra, ni ravitailler Naupli, qui succomba faute de secours. L'image seule du brûlot de Canaris suffisait pour tenir en respect le capudan-pacha. Malgré cette prudence, l'héroïque Psarioto et Kyriakos faillirent le brûler près de Ténédos (28 octobre/9 novembre -1822), et il ne s'échappa qu'en laissant dans les Ilots 1000 cadavres. Dans celte glorieuse campagne de 1822, Canaris avait fait perdre aux Turcs environ 4000 hommes. Chios était vengée ! Mais bientôt Canaris eut à faire expier aux Ottomans des injures plus cruelles à son cœur. Le capudan-pacha, Khosref, vieillard enlèlé cl fanatique, reçut l'ordre d'attaquer Psara et Sa-mos, qui étaient une cause d'inquiétude permanente pour les Ottomans de l'Asie-Mineure. Déjà Cassos, dont les marins secondaient les Cretois et faisaient beaucoup de mal aux Turcs, avait été occupée par les Egyptiens. Psara, refuge des habitants de Chios, de Lcsbos et deCydonie, avait alors 15,000 habitants. Ils pouvaient, en y comprenant une garnison d'un millier de Macédoniens , opposer 5000 hommes à Khosrcf-pacha. Malheureusement les dispositions militaires des Psariotes, étrangers à un genre de guerre qui diffère tant des combats sur mer, donnèrent tout l'avantage aux Turcs. En outre, la Grèce, paralysée par ses divisions, ne parvint pas à envoyer assez promptement la flotte d'Hydra et de Spetzia. Mais 000 Macédoniens, réfugiés dans le •fort Saint-Nicolas, illustrèrent la chute de Psara par un dévouement digne des beaux jours de Marathon et des Thcrmopyles. Le capudan-pacha les ayant attaqués avec fureur, ces dignes fds des soldats d'Alexandre se firent sauter avec 4000 Turcs. Presque tous les Macédoniens périrent à Psara, et 3000 Psariotes seulement parvinrent à s'échapper. La catastrophe de Psara (1824) décida les Hellènes à ne pas abandonner Samos à la colère du capudan-pacha. George Sakhlouris, le meilleur marin d'Hydra après André Miaoulis, déploya dans la défense de Samos une énergie si grande qu'il obliga la flotte turque à s'enfuir. Canaris, qui bridait de venger sa pairie, se surpassa dans les combats auxquels les Samiens durent leur salut. Dans le dernier de ces combats, les Ottomans perdirent trois grands vaisseaux, cent canons et mille hommes. Miaoulis ayant rejoint Sakhtouris avec une seconde division hydriote, empocha le capudan-pacha cl Ibrahim do s'emparer de Samos, cl il ne permit pas au gênerai égyptien de débarquer dans le Pélo-ponèse en 1824, comme il en avait le projet. La campagne navale qui remplit la seconde moitié de celle année causa aux ennemis des perles assez considérables pour décourager un homme moins décidé que le vainqueur des Wahabiles, le conquérant du Darfour et du Sennaar, lo général résolu et persévérant qui devait, par les victoires de lloms, de Konieh et de Nézib, mettre l'empire des sultans à deux doigts de sa perte. L'année suivante, le gouvernement, qui avait pour président l'IIydriotc George Condouriolis, aurait dû tout essayer pour écarter du territoire hellénique un adversaire aussi redoutable. Non-seulcincnl Ibrahim avait le génie de la guerre, mais des Européens tels que le Français Sèves (Soliman-pacha), que le maréchal Marmont appelle dans ses Souvenirs de voyage «un général consommé,» avaient mis à sa disposition une armée solidement organisée à l'européenne. Tandis que le gouvernement s'acharnait contre la forteresse do Fatras, Ibrahim débarquait à Méthone (février 1825). La défense de Sphaetérie avait coûté cher à Hydra. Slavros Sakhinis, Dimitri Sakhtouris, frère de George, Tsamados avaient succombé en la défendant. Hydra et Spetzia perdaient, avec leur sang, le nerf de la guerre, l'argent. Leur territoire ne produisait rien et la prolongation des hostilités avait anéanti leur commerce. Les provisions manquaient, et les équipages étaient réduits au nombre indispensable. Dans cette situation désastreuse, il fallait tenir tèle aux Hottes de la Turquie, de l'Egypte et des États barba-resques. Miaoulis et Sakhtouris ne s'abandonnèrent pas au découragement. Ils se multiplièrent pour résisLer à tant d'ennemis. Miaoulis brûla devant Méthone vingtnavireségyptiens, vaisseaux de guerre ou de transport. Au cap Capharéc, entre Andros el l'Eubéc, Sakhtouris porta des coups si rudes à Khosrcf, que le capudan-pacha faillit périr dans l'incendie du vaisseau-amiral (juin 1825). Canaris eut l'audace héroïque de pénétrer dans le port d'Alexandrie avec deux vaisseaux hydrioles commandés par E. Tombasis et A. Griésis. H aurait sous les yeux du pacha in- cendié plusieurs frégates égyptiennes sans un changement soudain dans la direction du vent. Quelques jours auparavant (août 1825), devant les murs de Missolonghi, Miaoulis et Sakhtouris obtenaient un brillant succès contre la flotte ottomane, la mettaient en fuite et ravitaillaient la place. Miaoulis ayant réuni de nouvelles provisions et des munitions do guerre, dut livrer bataille à soixante vaisseaux qui, après trois heures de lutte, s'enfuirent à toutes voiles (novembre 1825). C'est ainsi qu'il put fournir des vivres à des braves qui n'avaient plus pour nourriture qu'un peu de blé non moulu. Lorsque toutes les communications furent interceptées par les travaux des assiégeants, habilement dirigés par des ingénieurs occidentaux, le vieux navarque, après avoir épuisé tous les moyens que peut fournir l'énergie humaine, retourna à Hydra l'âme remplie d'amertume. Hydra et Spetzia durent même songer à leur défense, tant il paraissait probable qu'elles seraient attaquées par la Hotte turque débarrassée du blocus de Missolonghi. Mais les Ollomans préférèrent s'emparer de Samos, dont la résistance leur paraissait dangereuse pour la côte asiatique. 11 leur semblait imprudent de laisser plus longtemps briller aux yeux des Hellènes de l'Asie-Mineure le drapeau do la Grèce régénérée. Mais là Miaolis ne trouvait pas les obstacles innombrables qui l'avaient arrêté devant Misso-longhi. Secondé par Sakhtouris et par Canaris, il arracha Samos à la fureur de Khosref-pacha qu'il força de se réfugier honteusement dans les eaux des Lcsbos et de Ténédos. Poros, l'ancienne Calaurie, appartient comme Hydra et Spetzia, à la nomarchic d'Argolide. En entrant dans la rade, on voit d'un côté un vaste monastère et de l'autre, avec le fort qui porte le nom du Bavarois Hcydcckcr, une colonne, débris du temple d'Aphrodite. Aphrodite (la Vénus des Latins) est une divinité des populations helléniques de la mer Egée, dont le type se combina avec l'Astarté des Syriens, adorée dans l'ile de Cypre. Qu'elle soit née spontanément des flots, ou, comme on le croyait de préférence, que sa naissance du sein des mers se rattache à la mutilation d'Ouranos, — le Varouna des Védas, père de la déesse Sùra — il est impossible de se méprendre sur son caractère. Ce caractère était primitivement conforme à des idées qui n'avaient rien de licen- cicux. Aphrodite, déesse de la production, personnifiait la nature jeune et printannière qui sort enivrée des eaux écumantes versées par les hivers. La beauté fait naître l'amour, et l'amour est la cause de l'hyménéc, source de la génération , qui conserve et agrandit le domaine de la noble humanité. Il ne faut donc pas s'étonner si les intelligences les plus élevées de la poésie hellénique ont aimé à parer de tous les charmes la «blonde Aphrodite,» celte «Reine,» cette «Guerrière,» cette «Victorieuse,» qui règne sur les cœurs des humains. Homère lui donne pour compagnes les Grâces; un hymne homérique chante Cythérée «qui comble les mortels des plus douces faveurs; qui, sous un doux visage, porle toujours un aimable sourire et la fleur de la beauté, » et pour peindre Aphrodite couronnée de violettes, le religieux Pindarc à épuisé toutes les ressources dosa puissante imagination. Il célèbre ses «pieds d'argent;» il lui donne la Jeunesse pour messagère, et les Grâces pour compagnes. «C'est ainsi, dit un docte pasteur protestant, M. Réville, qu'on retrouve toujours dans la mythologie hellénique le sens exquis du beau qui purifie en grande partie ce qu'il louche. » Mais dans l'homme, qui n'est pas, comme l'animal, préservé par l'instinct, il n'est pas de penchant qui ne puisse, en se dépravant, compromettre son intelligence, sa santé cL même sa vie. Les Hellènes avaient exprimé cette vérité d'une manière saisissante en opposant à l'Aphro-ditc-Uranic (Vénus céleste) l'Aphroditc-Pandé-mos, clafourbe, l'injuste, » qui protège l'amour libertin cl vénal. Celle-ci devait, comme de nos jours, trouver plus d'adorateurs que la première, et, sous l'influence du culte asiatique d'As tarte, produire des aberrations qui portent beaucoup de personnes à ne voir dans le polythéisme hellénique qu'une religion de honte et de dépravation. Je me rappelle avoir, une nuit, sur l'acropole, discuté ce sujet avec MlleBrcmcr, qui défendait les opinions soutenues par Mmc de Casparin dans son Voyage dans le Levant. Ces opinions, je l'avoue, me semblent peu en rapport avec les faits. Faudrait-il juger le christianisme par les dégoûtantes extases des nonnes catholiques dont les fureurs hystériques ont été décrites avec tant de savoir et de convenance par un membre éminent de l'Institut de France, M. A. Maury, dans ses savants écrits sur la PARTIE III. — LIVRE T. 137 Magic et sur les Mystiques extatiques et les stigmatisés? Sans doute le paganisme, dont la tache était de préparer une forme religieuse supérieure, n'a pas été exempt de graves imperfections. Mais le moyen âge, qu'on aime aujourd'hui à présenter comme le règne de la vertu et de la vérité, n'avait-il pas aussi ses côtés sombres? Quand on voit, à cette époque tant vantée par le catholicisme contemporain, les courtisanes établies à Venise et dans la France méridionale, louées par les magistrats pour leurs services; quand on trouve des «rois des ribauds » et le «droit du seigneur, » des fêtes des fous et des anes, l'obscénité trônant jusque sur les bas-reliefs placés à l'entrée des églises ou décorant les stalles des prêtres ; les dignités ecclésiastiques devenues la proie des étranges favoris des prélats1, on doit être moins sévère pour des excès qui de l'Asie passèrent trop aisément en Grèce. Les temps modernes eux-mêmes sont-ils assez chastes pour être si rigoureux? Sans parler de ces pays latins ou slaves que les Germains ont l'habitude de peindre avec des couleurs tellement rembrunies, 1 Voy. les curieux écrits de N. do Clémenges. S. il suffit de jeter un coup d'oeil non sur des capitales, mais sur une petite ville essentiellement germanique, telle que Weimar, pour se faire une idée do la vertu allemande au siècle glorieux des Ilerder, des Goethe et des Schiller. Les lettres de Klopstock à Goethe, la correspondance de Schiller avec Kœrner ne laissent rien à désirer en fait de clarté. «II n'est point de femme qui n'ait une liaison,» écrivait l'auteur de Jeanne Darc. Les choses en étaient au point que, selon un historien de Gaithc, le mariage aurait pu être appelé aussi bien en Allemagne qu'en France « le sacrement de l'adultère » Je sais bien qu'on a le droit de reprocher aux anciens Hellènes des désordes infiniment [dus graves, que l'instinct n'explique même pas. Mais la littérature latine, les chroniques des couvents bouddhistes, etc., prouvent que ce reproche atteint l'antiquité tout entière. L'antiquité— plût au ciel que notre temps fùL débarrassé de désordres que les cours d'assises françaises ont eu si souvent occasion de châtier en 18G1* dans des membres des ordres religieux! Le prêtre 4 Voy. Revue germanique, Vie de Gœthe, novembre 1861. 'Voy. la Gazette des Tribunaux de 1861. N. de Clémenges, célèbre recteur de l'Université de Paris, atteste que les mômes désordres existaient au moyen âge, et que l'imprudente sanction donnée par les gouvernements à des lois absurdes a toujours produit assez de tristes résultats pour rendre les chrétiens excessivement modestes dans les appréciations qu'ils font de la Grèce païenne. Éros (Cupidon), fils d'Aphrodite, était surtout populaire en Béotic, parmi ces fervents adorateurs de Dionysos, chez lesquels sou culte avait [iris une grande extension. Aussi, tandis que les poèmes homériques ne font pas môme mention d'Éros, Hésiode, lepoëte béotien, lui attribue dans la Théogonie un rôle de la plus haute importance comme principe ordonnateur du monde. De même que Platon annonce le Logos divin, ainsi le chantre d'Asera phrophétise l'Esprit d'amour que le christianisme fait, d'après les rabbins, planer suite chaos, sous la forme de la colombe, oiseau d'Aphrodite et d'Àstarté, symbole de la sagesse créatrice, amoureuse de ses propres œuvres. Le mysticisme, auquel le christianisme donna un si grand essor, se garda bien de proscrire le nom et l'influence de l'amour. Il s'empara, au contraire, des expressives images du Cantique des Cantiques pour créer une prodigieuse théologie du divin amour, où les ardeurs voluptueuses de l'ancienne Grèce se confondaient avec l'aspiration vers l'Infini qui caractérise le monde nouveau. L'Église orientale avait vu le péril, et saint Mé-thodios, dans son Banquet des dix vicrges,\a signalait avec une sagesse dont l'impétueux Occident ne voulut tenir aucun compte. Les résultats de celle imprudence sont connus do tous les savants : « Il est certain aujourd'hui, dit M. Maury, le docte bibliothécaire des Tuileries, que des accès d'hystérie sont venus se mêler aux extases pieuses d'une foule d'illuminées, et les ont même souvent déterminées. Dans cet élal morbide , les désirs sensuels se reproduisaient sous la forme mystique, el, à travers ces idées d'hymen symbolique de la femme et de Jésus-Christ, apparaissaient les élans comprimés do l'amour physique. » L'auteur de YEssai sur les légendes renvoie aux révélations des Catherine de Sienne, des Brigitte , des Gertrude, des Thérèse, des Marie Alacoquc, à la correspondance de la sœur Cornuau avec Bossuct cl aux ouvrages des docteurs Esquirol, Lélut, Leuret, Bour- clin et Dubois d'Amiens, sur les maladies mentales, la catalepsie et l'hystérie. C'est ainsi que les éléments les plus subtils du paganisme se sont glissés dans les rangs des adorateurs de l'Esprit, et que les flèches de l'aveugle Eros ont frappé au hasard dans le camp de ceux qui renversaient ses autels, des coups assez terribles pour attester la puissance du perfide compagnon de l'épouse d'IIéphocstos. La Grèce n'avait pas attendu l'avénement du christianisme pour donner à la sensibilité féminine quelques-uns de ces aliments équivoques, où la mélancolie religieuse se mole avec des impressions d'un tout autre genre. Ares, père d'Éros — si l'on en croit Simonide — ne fut pas le seul personnage qui rendit Aphrodite infidèle. Les arts et la poésie ont popularisé ses amours avec Adonis. Adonis, dieu syro-phéni-cien, était une de ces divinités étrangères dont le culte s'introduisait si aisément, grâce au goût pour les modes étrangères que Slra-bon reprochait aux Athéniens, et à la passion des femmes grecques pour les dévotions variées et multipliées, passion constatée par Platon, par Plutarque, par Strabon et par Ménandre. «C'est nous surtout gens mariés, dit tristement un des personnages du poëtc comique, que les dieux se plaisent à ruiner, nous sommes toujours obligés de chômer quelque fête ! » Les fêtes d'Adonis étaient spécialement recherchées par les femmes" de la Grèce , surtout à Athènes. La légende; que chacun connaît, exprimait la tristesse profonde de la nature, lorsque le Soleil, son amant, paraît la quitter pour réchauffer un autre monde. Tant de joies sontbrusqucment étouffées dans les larmes, tant d'existences sont subitement flétries par la douleur ou le désenchantement, que de pareilles solennités arracheront toujours des torrents de pleurs à un sexe qu'impressionnent vivement les représentations dramatiques pareilles à celles qu'on faisait dans les fêtes d'Adonis. Le spirituel Lucien , dans son écrit De la déesse syrienne, nous a laissé un curieux tableau des Adonidics. L'image du dieu mort était placée sur un catafalque colossal, usage qui aura probablement inspiré aux Hellènes Yêpilaphc du Vendredi-Saint. Les femmes, vêtues de deuil et les cheveux épars, passaient la nuit devant leur maison en prodiguant les signes de la plus profonde désolation. «Pleuré PARTIE III. — LIVRE 1. 143 par les femmes comme s'il élait mort, dit saint Jérôme, Adonis inspire, quand il ressuscite, et les chants et les louanges » — « Ces fêtes, dit M. le pasteur Réville, étaient les fêtes de la Passion et de la Résurrection au point de vue païen.» L'enthousiasme que les Hellènes de notre temps manifestent à la résurrection du Logos incarné, peut donner une idée du zèle qu'ils déployaient quand il fallait fêter le retour d'Adonis à la vie; retour symbolisé par la renaissance des premières fleurs. La ville de Poros, habitée par 4500 Albanais, est construite sur un rocher qui tient à l'île par une péninsule très-étroite, et si basse qu'elle est parfois couverte par les flots de la mer. Le grand et beau port que possède celle île en fait l'arsenal maritime de la Grèce, et le Lemplc de Poséidon, dont les ruines se voient encore sur la plus haute montagne, prouve que la situation avait déjà donné à l'antiquité l'idée de la consacrer au dieu des marins, à la grande divinité ionienne. Apollon dut céder la souveraineté de Calauric à Poséidon , qui disputa à Dionysos et à Zeus les îles de Naxos et d'Egine. • Commentaires sur Eweliiel, 111, 8. LIVRE DEUXIÈME. Égine <•1 galantine* Eginc, que nous aperçûmes après Poros, fait partie de la nomarchie d'Altique et Béolie. Quelques palmiers balançant leur superbe parasol sur d'immenses figuiers et sur des amandiers au feuillage grêle , attirent l'attention du voyageur qui s'égare dans les ravins d'une île où gisent les ruines d'innombrables édifices. Trois cents temples, ornés des chefs-d'œuvre des artistes éginètes, une marine florissante expliquent l'orgueil des habitants, orgueil que les Athéniens châtièrent avec une férocité digne de ces siècles impitoyables où un patriotisme — qui n'est point malheureusement passé de mode partout— autorisait à détester le genre humain. On coupa le pouce des hommes d'Égïne, afin de les rendre inhabiles au service de la mer. Telle était la fraternité des temps antiques ! De telles scènes fortifiaient dans les âmes la croyance qu'il existait des dieux farouches capables d'inspirer aux hommes des passions impitoyables. Parmi ces dieux, Hécate occupait une position assez importante pour qu'on eût en son honneur établi des mystères à Égine, La lune était considérée sous un triple aspect par les anciens Hellènes. Quand elle jette ses traits d'argent à travers le sombre rideau des forêts, on l'appelait Arlémis; lorsque, «déesseà la belle chevelure, » elle guide le chœur resplendissant des étoiles, on la nommait Séléni ; quand elle illumine soudainement la nuit profonde el «qu'elle lance au loin» ses rayons dans de sinistres vapeurs, on lui donnait le nom d'Hécate. L'iniluence que l'antiquité accordait à la lune1, disposait les esprits à attribuer à Hécate un rôle odieux. Ces préjugés existaient encore en Occident au moyen âge, et l'impopularité de la lune rousse en est un souvenir. Lorsque M. Micliclet, dans son Histoire de France, donne à la femme l'étrange épithète de «lunatique,» il fait allusion « Voy. Psaume CXXI, C. à l'action qu'on prêtait à la lune sur la santé d'un sexe dont la vie physique, profondément incomprise, était regardée comme un enchaînement surnaturel de châtiments et d'infirmités. Il ne semble pas que l'astre des nuits ait non plus respecté le cerveau du « sexe fort ; » car un démoniaque qu'on présente à Jésus-Christ est aussi appelé « lunatique » Il était impossible que ces opinions ne frappassent pas l'imagination du voyageur égaré quand il suivait une route solitaire bordée de tombeaux, éclairée par cette lune qui, en prêtant aux objets des formes fantastiques, semblait vouloir l'écarter du droit chemin. Les cris des chiens qui aboyaient d'une façon lugubre, lui faisaient penser que leur sommeil était troublé par les spectres hideux envoyés par la déesse que les sorcières de Thessalie prétendaient faire descendre sur la terre. Une divinité de ce genre devait avoir pour cortège des êtres tels que Mormo, type de Croquemitaineet des ogres, les Empuses et les Striges, analogues aux méchantes fées, les Lamics et les Gclludcs de Lcsbos qui rappellent les vampires. Grâce à leurs relations 1 Saint Matthieu XVII, 15. avec Hécate, les magiciens pouvaient évoquer tous les fantômes des enfers qu'elle tenait sous sa protection. Les rapports qu'ils ont avec le diable donnent aux sorciers modernes le même pouvoir, si l'on en croit MM. E. de Mirvillc, Venin ra, Gougenot des Mousseaux, Collin de Plancy, Perrone, Lacordaire et les autres démonologucs contemporains. Mais pour faire sortir les spectres de leur sombre demeure, il est essentiel d'avoir une ferme croyance à leur existence. Aussi les femmes, dont l'imagination est plus vive, ont-elles toujours joué le rôle principal dans les évocations et dans les scènes de sorcellerie. C'est une femme qui montre â Saïd l'ombre de Samuel. Les Tbcssaliennes avaient eu Grèce une réputation sans égale. Les histoires de Circé et de Médée donnent une idée du pouvoir qu'on attribuait aux magiciennes, pouvoir qui leur permettait de disposer souverainement des forces de la nature. Quand on lit les légendes des sorciers du moyen âge, spirituellement analysées par MM. Louandre, Maury et Figuier, on voit qu'ils avaient également à leurs ordres une puissance égale à celle des plus pieux thaumaturges. Aussi inspiraient-ils plus de terreur que les saints d'enthousiasme. « La population, dit M. Louandro1, était à la lettre divisée en sorciers eten ensorcelés.» — « La multitude prodigieuse de sorciers, ajoute M. le docteur Liltré, qui tombèrent sous les coups d'une justice insensée, démontre à quel point les maladies intellectuelles se communiquent et persistent avec force, puisque les bûchers ne les arrêtaient pas et qu'ils mouraient tous avouant leurs relations avec le démon. Tout cela était faux, ils l'affirmaient el mouraient en l'affirmant!» Il s'en faut que le peuple des provinces helléniques ail perdu la foi à ces vieilles superstitions enfantées par la crainte. Les Exotiques sont les dignes héritières des magiciennes de Thessalio. Elles se plaisent dans les cavernes, dans les tristes solitudes, dans ces lieux arides qu'on regarde depuis longtemps comme plus agréables au démon3 cl à ses ministres. Elles contractent des unions digues d'elles avec les Vrycolakas (vampires); et combien «le paysans, en écoutant le glapissement du chacal, ne s'imaginent pas entendre en même temps la voix détestée des sorcières ! 1 Revue des Deux-Mondes, 15 août 1842. «Voy. Saint Matthieu XII, 4:1. Saint Luc XI, 14, PARTIE III. — LIVRE 11. I 19 Le procès do la magicienne Théoris dcLemnos prouve que les Hellènes avaient cru aussi pouvoir contenir les sorciers par la terreur. Voyant que ce moyen était impuissant, ils curent, comme depuis les chrétiens et les musulmans, recours aux amulettes, moyen que n'a pas dédaigné Pascal, aussi crédule que lesSocrate, les Platon et les Arislotc*. Malheureusement l'art, beaucoup trop populaire, des magiciens, triomphait de tous les obstacles. Combien n'a-t-on pas vu d'honnêtes Hellènes, transformés en loups, surtout en Àrcadic2, assouvir leur fureur sur leurs voisins, fureur qui s'est perpétuée au moyen agcs et jusqu'à nos jours4 ! Au temps où l'on brûlait J. Huss, sous l'empereur Sigismond, une réunion de fameux théologiens ayant eu l'heureuse idée de proclamer la réalité desioups-garous, comment aurait-on pu penser que la Créée s'était trompée en croyant aux lycan-thropes! 1 Voy. docteur Lélut, De l'amulette de Pascal, Paris 185G; Dit de mon de Sovrute, 1830. Platon, Epiliomis, g 8 et Œuvre». Diogènc Laërcc, liv. V. * Pausanias, VIII, c. -2. 3 Voy. R, Lcubuclicr, Ueber die Wehrwvlfe, Berlin 1850. * Voy. Annales médico-psyohoîogiquei, XIII, 351. Une fois l'imagination humaine livrée à la (.erreur, elle crée en foule des êtres malfaisants, Aussi Hécate trouvait-elle plus d'une compagne dans le sinistre cortège d'Hadès (Pluton), dans ces divinités infernales qui se faisaient une joie de tourmenter les humains. Telles étaient Aie, les Erinnyes, Némésis, les Kères, les Mœrcs (Parques), les Pœna3, les Alastores, etc., appartenant toutes, excepté les Alastores, à ce sexe féminin que les faiseurs de mythes n'ont guère [dus épargné que les législateurs et les philosophes. 11 était parfaitement conforme aux tendances des systèmes religieux de l'antiquité de fortifier des craintes puériles dont le sacerdoce tirait un excellent parti. Polygnote avait reçu l'ordre des prêtres de Delphes d'orner la Lesché de scènes empruntées au monde infernal. Il va sans dire qu'on n'avait pas oublié les sacrilèges punis pour avoir pillé les biens consacrés aux dieux, c'est-à-dire aux prêtres. Non loin de là, le terrible Eurynome, dont la couleur était d'un bleu noir, montrait les dents et s'asseyait sur nue peau de vautour. Les exégètes des temples dirent, gravement à Pausanias qu'il était chargé de dé- vorer les chairs des morts de façon à ne leur laisser que les os. Les ministres du sombre empire ravales à ces fonctions dignes des corbeaux font penser aux diables qui jouèrent des rôles aussi singuliers que leurs noms dans le procès qui se termina par l'atroce supplice d'Urbain Grandier— au siècle de Descartes, de Pascal et de Molière ! Miltona eu des idées plus élevées lorsque, prenant pour modèle le Promélhéc d'Eschyle cloué suc le Caucase pour expier son opposition aux volontés de Jupiter, il a peint dans le Satan du Paradis perdu le génie du mal en lutte contre Jéhovah. Après lui, le caractère voluptueux que les légendes du moyen âge, inspirées par le type de Pan et des satyres, attribuent au chef de la milice des enfers, a été fort heureusement ennobli par l'ingénieux auteur tYEloa. Mais la Grèce moderne n'a eu encore ni Milton ni Vigny. Aussi le peuple a-t-il conservé la plupart îles opinions du moyen âge sur le prince des démons, qu'il nomme «cacas (le méchant), ana-thématisménos (l'excommunié), xymphorà (le malheur), etc.» C'est à lui et à ses ministres qu'on aime à attribuer des désastres que laphy- siquc la plus élémentaire expliquerait admirablement. Heureusement l'encens, qui était déjà pour les anciens Hellènes le parfum sacré par excellence, est une panacée que les diables craignent autant que le démon Àsmodée, nommé par les rabbins «le feu de l'amour impur, » redoutait le foie de poisson grillé sur les charbons1, si l'on en croit la légende assez peu édifiante que les catholiques romains ont admise avec assez d'étourderie au nombre des livres saints, et qui a fourni à leurs théologiens tant d'histoires plus ou moins dignes des compagnons de Pan sur les succubes et les incubes. Si un Italien tel que Dante conserve dans la Divina commedia les anciennes divinités infernales de la Grèce, doit-on s'étonner que les traditions populaires des Hellènes en parlent avec une si remarquable clarté? Les Mires, qui ont succédé aux Parques, jalouses comme les fdlcs vieilles et laides, sont tellement disposées à tordre le cou de l'accouchée quand elles viennent enlever la fièvre de lait, qu'on a soin de ne pas laisser seule la jeune mère, qu'elles visitent le cinquième jour après la naissance de l'enfant. 1 Voy, Tobic V, 3 et 0. PARTIE III. — LIVRE IT. 153 Los anciens avaient soupçonné les dangers que présente leur intervention, quand ils disaient qu'il leur suffisait de se croiser les mains pour empêcher,1a délivrance d'une femme. La Peste qui se montre en personne aux populations qu'elle menace cl « qu'une main divine peut seule conjurer, » ne rappelle-l-elle pas ces « inllexihles Kères» qui ravissent l'âme des mortels pour les conduire aux sombres demeures? Charon, qui est resté dans Dante le hargneux nocher des enfers, a pris dans la Grèce moderne un rôle analogue à celui de la «noire Ker de la mort» dont parle Homère. Dans ses Mélanges néo-helléniques (Athènes 1856), M. Marine- P. Vréto a trop bien tracé le portrait de ce personnage redouté pour que je croie nécessaire de le faire après lui '. Les peuples ne sont pas plus que les individus à l'abri de ces revers de la fortune que les Hellènes ont toujours aimé à attribuer à des divinités malfaisantes. Les révolutions avaient transformé Egine en un désert, lorsque Capodislrias eut l'idée d'y transporter le siège du gouvernement. Les personnages qui environnaient le Pré- 1 Voy. le Charon de» Grecs modernes. 154 ÉGÏNE ET SALAMINE. sident à Egine, en 1828, offraient encore ces diversités extérieures qui impliquent de grandes différences d'habitudes. Le primat péloponésien Zaïmis avait éLabli sa résidence dans, la maison de Yaga turc, édifice carreau front crénelé, qui dominait toutes les habitations. Quand Zaïmis sortait à cheval de son pyrgos, escorte de deux pallicares et suivi d'un tchibouktchi (domestique chargé de porter la pipe), ses habits étincclanls de dorures et son air dédaigneux lui donnaient plutôt l'air d'un seigneur féodal que du citoyen d'une république. Dans une maison plus que modeste, située devant Yorphanotrophion (orphelinat), vivait, avec sa famille, un descendant des princes du Phanar, M. Alexandre Mavrocorda-tos, dont le costume occidental, les habitudes simples, les goûts lettrés faisaient un bizarre contraste avec le train du Moréolc. Près du port, dans une habitation encore plus modeste, au milieu des canons brisés, des voiles et des agrès épars, on trouvait le héros de Psara étendu sur un tapis, portant l'habit des marins, un fe$S rouge, une petite veste brodée en soie violette, et tournant dans ses doigts un chapelet aux grains noirs. Une jeune femme aux yeux bleus, au turban blanc, à la physionomie gracieuse, présentai!, le café et les confitures aux étrangers qui venaient saluer l'intrépide Canaris. J'ai retrouvé à Athènes une partie de ces personnages. Feu André Moustoxidis, correspondant do l'Institut de France, philologue et historien distingué, n'était plus, il est vrai, éphorc de l'orpha-nolrophion d'Egine. Il était retourné aux îles Ioniennes. M. Mavrocordatos, devenu aveugle, avait survécu à ses rivaux, aux Hypsilantis et aux Colctti. Quant à Canaris, il avait adopté la redingote de l'Occident, mais de temps en temps il tirait encore de sa poche l'indispensable com-bologhi (chapelet). Mmc Canaris, était restée fidèle au costume psariote et toujours aussi bonne et aussi bienveillante qu'il y a trente ans. Lorsqu'on mai 1829, le Président de la Grèce (piitta Égine pour s'établir à Naupli, la vie factice qui avait un moment animé l'île disparut comme par enchantement. La ville redevint village , et cette Égine qui avait une marine puissante au septième siècle avant Jésus-Christ, cette Égine qui prît une part si active aux victoires de Salaminc cl de Mycale, attirerait à peine l'aLten- 156 ÉGINE ET SALAMFNE. tion du navire qui vogue sur le golfe saronique, si elle ne possédait le temple magnifique de Zeus-panhcllénien, édifice d'ordre dorique, encore debout en grande partie. Malheureusement les sculptures de ses frontons, type le plus complet de l'art qu'on a surnommé éginétique, sont aujourd'hui à la glyptothèque de Munich, où je les ai admirées. Ces sculptures, achetées en 1812 par le prince royal de Bavière, ont été restaurées par le célèbre sculpteur danois Barthélémy Thorwaldsen. L'état où se trouve aujourd'hui Egine reportait ma pensée sur la destinée de Capodislrias, dont l'élévation imprévue a été suivie d'une fin si triste. L'Europe orientale est tellement habituée à ces changements soudains de destinée, qu'ils sont loin d'y causer l'impression qu'ils produiraient en Occident. Combien de princes n'a-t-on pas vus comme Grégoire III Ghika et Constantin II Brancovano arrachés du trône par la main du bourreau, tandis qu'un homme inconnu la veille devenait l'arbitre des destinées de plusieurs millions d'hommes? Mais la mort tragique de Ca-podistrias a eu de bien plus graves conséquences qu'un changement de personnes : elle a préci- pité la crise qui tendait à transformer en monarchie la république hellénique, et substitué pour plusieurs années (1833-184.3) un gouvernement absolu au régime turbulent et désordonné, mais actif, patriotique et belliqueux, qui avait, à travers des obstacles et des dangers de toute espèce, dirigé la nation dans la conquête de son indépendance. L'existence des partis est sans doute nécessaire à tout État libre, mais lorsque leurs billes deviennent trop acharnées, elles causent infailliblement une réaction qui va jusqu'à décider les peuples les moins dociles à chercher le repos dans les bras d'un pouvoir despotique. Au milieu du silence exagéré qui suit cette réaction, on devient ordinairement moins sévère pour ceux qui ont succombé dans un orage capable de briser les âmes les mieux trempées. On a dit que les partis, tels qu'ils existent aujourd'hui en Grèce, ont vu le jour en même temps que l'insurrection de 1821. Cette opinion, qui a été souvent soutenue en France, n'est pas exemple d'exagération. Sans doute, ainsi que je l'ai montré précédemment, les dissensions éclatèrent parmi les Hellènes longtemps avant l'éta- hlisscmcnt de Capodislrias à Egine. Mais ces dissensions étaient plutôt causées par l'orgueil ou l'ambition des chefs, par les prétentions des classes et les rivalités provinciales, par la pétulance traditionnelle des Hellènes, par l'esprit d'agitation inséparable de toute grande transformation politique, que par des partis fidèles à des théories systématiques. Cependant L'opinion qui donne aux partis une assez longue existence, a eu raison de faire remarquer que les tendances qui les ont produits ne datent pas d'hier, puisqu'elles sont même antérieures à la guerre de l'indépendance. Depuis que la Russie a attaqué l'empire ottoman, elle n'a point cessé d'avoir en Grèce des intelligences secrètes. Les Péloponé-siens étaient d'accord avec elle lorsqu'ils se soulevèrent en 1770. Uhigas-le-Libérateur, qu'onpeu t considérer comme le fondateur d'une première > hétairic, n'avait-il pas pris pour modèles les patriotes français de 1780 ? Rhigas était Rouméliotc comme Colctti, le chef du parti français, qui naquit quelques années avant l'assassinat de Rhigas par cette puissance dont M. le comte de Montalembert faisait lui-même, à l'époque des massacres de Gallicic , un portrait si sombre et si exact*. Le Roum-Ily, on pays des Romains, selon les Turcs, comprend, dans le sens le plus large, la Thracc, la Macédoine, la Thcssalic, et même l'Albanie. Cet immense pays qui n'est pas seulement occupé par îles Hellènes, puisque les Clikipétars dominent en Albanie et que des colonies slaves et roumaines se sont établies au delà de rilémus, est habité par des populations qui ont conservé le caractère belliqueux qu'elles avaient dans l'antiquité. La vaste Roumélie, cette terre des pallicares, devait éprouver une irrésistible sympathie pour les brillants héros de la grande révolution occidentale, qui tinrent tête à l'Europe entière. Dans les montagnes du pays des Roméi, on retrouve la fière allure de l'hellénisme des siècles primitifs , tandis que le Roméos de Constantinople affecte au contraire les raffinements de la civilisation moderne. Mais tous, à l'époque où le bruit des armes françaises retentissait jusqu'au pied de la Tsernagora (Montagne-Noire ou Monténégro), tournaient instinctivement leurs regards vers le César des temps modernes qui 1 Voy. sa curieuse leltrc citée dans le Constitutionnel de janvier 18G2. transformai L alors la carte d'Europe. Ils se figuraient que, après avoir restauré l'empire d'Occident, il songerait peut-être à relever le Irène de Théodosc-lc-Grand. Lorsqu'il fut. Lien évident que Napoléon, qui d'ailleurs n'avait aucune sympathie pour la Grèce, n'entendait partager avec personne l'empire de l'Europe;, les Hellènes se tournèrent d'autant plus naturellement vers la Russie que l'empereur Alexandre Ier leur témoignait une très-grande bienveillance. Aussi les hétairistes qui provoquèrent l'insurrection naLionale de 4821, penchaient généralement, comme Alexandre et Dimilri Hypsilantis, du côlé de l'empire orthodoxe. Mais lorsqu'on vit l'empereur de Russie désavouer l'aide de camp que l'hélairie avait nommé, en 1820, « commissaire-général extraordinaire du gouvernement;» lorsque son frère D. Hypsilantis eut échoué devant Naupli, une brusque réaction se fit dans les esprits, et celle réaction l'ut favorable aux hommes qui inclinaient vers l'Occident. La première assemblée nationale, réunie à Epidaure dans une rustique habitation, nomma pour président M. Alexandre Mavrocor-datos; elle adjoignit Coletti aux quatre députés charges de rédiger la constitution, et lorsque cette constitution fut achevée (janvier 1822), elle appela M. Mavrocordalos à la présidence du «pouvoir exécutif, » et nomma Théodore Négris président du «conseil des ministres,» conseil où siégeait Coletti, tandis qu'elle se contentait de confier à D. Hypsilantis les fonctions assez insignifiantes de président du «sénat. » Ces choix, où l'élément civil prédominait visiblement, n'étaient pas do nature à plaire au parti militaire dont Hypsilantis avait été un moment le représentant principal. La constitution, il faut l'avouer, plus préoccupée de la liberté que de l'ordre, n'avait pas d'ailleurs tenu assez de compte des nécessités de la guerre et de l'état où une longue servitude avait maintenu les esprits, en un mot les Républicains d'Epidaurc, comme les Constituants français de 1780, avaient agi en philosophes plutôt qu'en politiques. Aussi le gouvernement, trop faible, se monlra-t-il hors d'état cl de faire exécuter les décrets du congrès et de diriger d'une main ferme les affaires de la Grèce. Lorsqu'une nouvelle assemblée se réunit au village d'Astt'os (avril 1823), le coslume des députés, qui n'avaient d'autre abri que l'ombre des citronniers d'un jardin, donnait à l'observateur le moins attentif une idée de la diversité des éléments qu'il devenait nécessaire de concilier. Les primats de la Morée, coiffés d'une espèce de turban, se paraient avec une gravilé solennelle, sous un soleil brûlant, d'une pelisse doublée d'hermine; les rudes Maïnoles, aux longs cheveux flottants, portaient de larges culottes pareilles à celles des Kosaks; à côté des sénateurs d'Hydra, habitués par leurs voyages lointains aux mœurs de l'Occident, apparaissaient des capitaines rouméliotes qui ne connaissaient guère d'autre genre d'existence que la vie des klcphtes de la montagne ; près de chefs vêtus, ainsi que D. Hypsilantis comme les officiers de presque toute l'Europe , Théodore Colocotronis , fier de la prise de Tripolis et de ses succès sur cette terre argienne où se tenait le congrès, étalait avec orgueil le splendide vêtement militaire des Albanais. L'assemblée, essayant de rapprocher des partis dont les luttes avaient troublé l'année précédente, comprit dans les cinq membres du pouvoir exécutif le prince de la Maïna, P. Mavromichalis ; le primat pélo- ponésien, André Zaïmis; l'Ionien André Mé-taxas, qui est mort chef du parti russe, et un Fhanariotc, M. A. Mavrocordatos, chargé des fonctions de secrétaire général. Ce système de conciliation n'empêcha point la guerre civile d'éclater en 1824. Colocotronis, soutenu par les primats du Péloponèsc, s'insurgea contre un gouvernement dont il croyait avoir plus que personne le droit de mire partie. Le sénat, appuyé par les insulaires et par les Rouméliotes, mit alors à la tête du gouvernement l'IIydriolc Condouriotis, en y faisant entrer Colctli, qui venait de montrer en Eubée une certaine aptitude â la guerre. 11 était difficile que l'insurrection résistât à l'alliance roinéo-insu-laire, alliance dont Colclti avait jeté précédemment les bases. Né lui-même en Albanie, il n'avait pas eu de peine à s'entendre avec les Chkipétars hellénisés des îles argiennes. On l'avait vu, dès 1822, faire constamment des avances aux Spetziotes, el sa liaison avec les compatriotes de Bobolina était à la veille de porter ses fruits. Jean Gouras, qui était alors un des chefs les plus influents de la Roumélie, était disposé à le soutenir. Gouras aimait la constitution républi- 164 ÉGINE ET SALAM1NE. cainc d'Epidaurc qui plaisait à ses instincts démocratiques. «Dans une main, disait-il, je tiens mon sabre, et dans l'autre la charte du pays; malheur à qui tenterait de la fouler aux pieds! » Collègue d'Ulysse Androulzos, en 1821, il s'était tellement signalé au combat des Thermopyles, qu'il avait transformé en victoire un commencement de déroute. Sa haute taille, ses traits imposants, sa bravoure lui assuraient tant d'empire sur les Rouméliotes qu'il n'eut aucune peine à les décider à prendre parti contre des insurgés dont les projets lui donnaient les plus vives inquiétudes. «C'en était fait de la liberté, dit un savant qui partageait ses idées, le colonel Bory de Saint-Vincent, si Gouras n'eût opposé son courage aux efforts d'une ambitieuse aristocratie, elsiColetti, entraînant par l'ascendant de sa parole tous les capitaines du continent et ses Rouméliotes , n'eût avec une étonnante célérité attaqué, vaincu et désarmé les conspirateurs.» Battue devant l'Acrocorinthe par Gouras, l'insurrection des primats péloponésiens fut complètement domptée par Colelti. Les frères Dé-lyannis, G. Sissinis, Zaïmis clLondos tombèrent dans les mains du gouvernement; Panos Goloco- Ironis |>érit devant Tripolis, el son père fut enfermé au couvent d'Hydra. De tels succès pouvaient appeler les Rouiné-lioles à prendre la direction de la guerre contre Ibrahim. La résistance énergique que la Roumélie opposa au dernier moment prouve qu'elle élail capable de la conduire avec de véritables chances de succès. Mais M. A. Mavrocordalos persuada à Condouriolis que Colelti aspirait à la dictature. Ce inoL magique, qui tant do fois perpétua la discorde parmi les défenseurs de la révolution française, éloigna Condouriutis de Co-letti. Les choix que fit la troisième assemblée nationale n'étaienl pas do nature à rendre l'ascendant aux Rouméliotes. Cette assemblée nationale, réunie à Epidaure dans les conjonctures les plus difficiles (avril 1820), confia le gouvernement de la Grèce à deux commissions, une «commission executive,» présidée par A. Zaïmis, cl une «commission de l'assemblée,» ayant pour président Parchevêque de Patras, Ghcr-manos. Dans les circonstances critiques où se trouvait la Grèce, le nouveau gouvernement semblait décidé à accepter le protectorat de l'Angleterre, M. Mavrocordatos, effrayé des conséquences do la chute de Missolonghi, était de cet avis. Telle n'était point l'opinion des chefs rouméliotes, parmi lesquels Colelli et Karaïskakis protestèrent avec une énergie particulière. D. Hypsilantis, qui se tenait à l'écart, se joignit à leurs réclamations d'une manière tellement décidée, que le gouvernement lui enleva son litre de citoyen. Mais Hypsilantis et Coletli n'étaient d'accord que dans leurs répugnances [tour l'Angleterre. Coletli voulait appeler en Grèce un prince français et lui donner la couronne hellénique, combinaison qui eut révolté les Anglais autant que la Russie. Tandis qu'il aidait à arrêter en Roumélie les progrès du vainqueur de Missolonghi, deux assemblées rivales s'établirent, l'une à Hcrmione et l'autre à Egine. Après des discussions aussi longues que si la patrie n'eût couru aucun danger, les députés se réunirent à Trézène sous la présidence du Péloponésien G. Sissinis (31 mars 1(SC27). Le comte Jean Gapodistrias fut nommé Président de la Grèce, et, pour en finir avec les rivalités des chefs, le commandement des forces de terre et de mer contié à deux Anglais, MM. Gochrane et Ghurch. PARTIE III. — LIVRE II. 1(>7 Lorsque le Parlement de Trézène décréta que le gouvernement de la Grèce serait conliô pendant sept ans à un Président, il avait eu pour but de faire cesser des dissensions qui faisaient courir aux Hellènes plus de danger que les armées du padishah. On a vu que ce moyen n'avait pas empêché des catastrophes de toute espèce. En effet, le Président, fidèle aux lenteurs de la diplomatie, avait essayé à Pétersbourg, à Londres et à Paris, de s'entendre avec les trois grandes puissances qui s'intéressaient au sort des Grecs. Aussi n'arriva-t-il en Grèce qu'au commencement de 1828 ! Le temps précieux qu'il perdit en négociations assez stériles ne fut que trop bien employé par les Turcs, qui triomphèrent devant Athènes. J'avouerai pourtant qu'il semblait essentiel de choisir un président qui fut resté étranger aux luttes, déjà singulièrement acharnées, des chefs qui se disputaient le pouvoir avec une ardeur qu'explique seule la vivacité des passions méridionales. Mais le choix d'un personnage attaché depuis si longtemps à la Russie ne devait-il point paraître un triomphe du parti russe sur les deux autres et entretenir dans leur sein une sourde irritation? En outre, 168 Kl UNE ET SÀLAMLNE. les héros de l'indépendance ne pouvaient-ils pas craindre qu'un homme d'État, habitué à servir les vues d'un souverain absolu, n'essayât de faire prévaloir en Grèce des maximes médiocrement constitutionnelles? Cette inquiétude était aggravée par les circonstances ; car on sait que, dans les années qui précédèrent la révolution si légitime de juillet 1830, le despotisme faisait des efforts désespérés pour dominer l'Kuropc entière. Charles X aussi bien que Nicolas Ier, François d'Autriche comme Frédéric-Guillaume III de Prusse étaient complètement d'accord dans la pensée d'étouffer toute idée libérale. On a prétendu que le Président, on arrivant en Grèce, n'avait pas d'autres vues. Les antécédents de Capodistrias prouvent-ils réellement qu'il prit les rénes du gouvernement après avoir accepté de l'empereur Nicolas une mission do ce genre? La question est assez grave pour mériter d'être examinée. Aussi i'a-t-ellc été par un grand nombre d'auteurs. Outre les écrivains hellènes qui ont étudié la vie du Président, surtout MM. André Papadopoulos-Vrétos S Stamati 1 Mémoires hinyruphiques et historiques sur le ['résident de la Qrcce, J. Cupudistrias, Paris 1837. PARTIE III. LIVRE II. 109 Voulgaris' el l'auteur de la Situation des partis en Grèce*, les publicistes do l'Occident, tels que MM. Bory de Saint-Vincent, Gobineau el Du-vergier île llauraiine, Casimir Lcconlo, ont eu l'occasion d'apprécier la politique de Capodis-trias. Le point de vue de tous ces écrivains est fort différent. Tandis que M. Papadopoutos-Vrétos se prononce sans hésitation en laveur du Président, M. Arthur de Gobineau veut l'accabler. La correspondance de Capodistrias' no fournit pas de grandes lumières sur ses projets. Faut-il s'en étonner? Non-seulement Capodistrias devait goûter l'admirable maxime orientale: «la parole est d'argent, et le silence est d'or» ; mais en sa qualité de diplomate, il avait peut-être approuvé l'axiome qu'on attribue à un île ses collègues au congrès de Vienne , le prince de Tal-leyrand : « la parole est donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. » Quant aux actes du Président, ils n'étaient 1 Notice sur le comte J. Capodistrias, président de la Grèce, etc., Paris 1832. * Étude publiée à Atbènes dans le Spectateur de 185V-18Sî>, par un anonyme. s Cette correspondance a été publiée à Genève par M. A. Ilé-tant, 4 vol. iu-80, 183'J. point tic nature à inquiéter les défenseurs de l'indépendance hellénique. Sans doute il s'était, dans plus d'une circonstance, montré partisan de l'aristocratie et de «l'ordre», mais il avait aussi manifesté avec une certaine décision son zèle pour la cause des nationalités opprimées1. Jean, comte Capodistrias, ex-secrétaire d'État du gouvernement ionien et de l'empire de toutes les Russies, bourgeois de Genève et de Vaud , était né àCorfou, en 1770, d'une famille qui venait de ristric, province slavo-italienne, abandonnée à l'Autriche après la chute de Napoléon. Lorsque les iles Ioniennes furent enlevées à Venise par les Français, le comte Antoine-Marie, chef de sa famille, se prononça pour la Russie au milieu des agitations qui suivirent L'occupation française. Aussi son fjls Jean devint-il secrétaire d'Etat du gouvernement qui dirigea quelque temps les affaires sous le protectorat de l'empereur Paul. C'est à cette époque qu'un prélat de l'Épirc, Ignace, depuis métropolitain 1 Quant aux peintures souvent exagérées qu'il faisait île la Grèce , elles peuvent s'expliquer par ses tendances conservatrices bien mieux que par l'envie de voir une autorité étrangère dominer dans son pays. de Bukarest, exile par Ali-pacha, le mit en relation avec les chefs du Pindc et de l'Olympe, qui venaient passer l'hiver à Corfou. Leurs confidences, quoique fort incomplètes, apprirent à Capodistrias que la Grèce était loin d'être découragée, et lui donnèrent une grande idée des forces dont elle pourrait disposer dans le cas où un soulèvement national viendrait à éclater. Mais, comme une insurrection immédiate n'était pas probable, il fut obligé d'opter entre la France et la Russie lorsque le traité de Tilsilt livra les îles ioniennes à l'empereur des Français. Pans les gouvernements autocratiques, le souverain est tout. Or quel patriote aurait pu reprochera Capodistrias d'avoir préféré Alexandre Ier, notoirement favorable à la Grèce, au restaurateur de la papauté1, au prince qui se servait du nom des Hellènes comme d'une injure? Le gentilhomme ionien, admis dans la diplomatie russe, n'y occupa que des fondions secondaires jusqu'en 1812. Dans la lutte qui s'engagea alors entre Napoléon et la Bussie, il montra tant d'activité et d'intelligence, qu'Alexandre Ier le 1 La constitution civile du clergé abolie par le Concordat était complètement conforme aux idées do l'Église orientale. chargea d'une mission fort délicate auprès de la Confédération helvétique. L'acte de médiation qui avait lié la Suisse à la politique du maître de l'Occident étant évidemment compromis par les victoires des alliés, elle se voyait livrée à des agitations de toute espèce. Les cantons émancipés depuis la révolution française étaient menacés de retourner à leurs anciens possesseurs1. En outre, le parti aristocratique, qui prévoyait un changement, se disposait à s'abandonner aux ardeurs inséparables des réactions. Capodistrias, qui avait compris aux îles Ioniennes combien est difficile la position d'un petit Etat, environné de grandes puissances rivales, sut se concilier en même temps la confiance du gouvernement fédéral et des autorités cantonales. En [>roposant aux confédérés de rester neutres entre Napoléon et ses adversaires, il avait donné une preuve éclatante du caractère bienveillant de la mission secrète dont il était, chargé. Malheureusement les puissances, obéissant presque toutes à des idées incompatibles avec l'esprit, du temps, tenaient à favoriser par la présence, de 1 .le me boute à indiquer ici dos faits que j'ai expliqués dans la Suisse allemande. leurs troupes sur le territoire helvétique la restauration de l'ancien régime. Les alliés demandèrent donc l'autorisation d'entrer en Suisse, et. le prince de Schwarzcnberg, en franchissant le Rhin au pont de Baie, montra comment la coalition comprenait la neutralité de la Suisse. Cependant Capodistrias, qui n'avait consenti qu'avec peine à cette violation du territoire helvétique, s'était rendu auprès de l'empereur Alexandre afin de lui faire goûter ses idées sur la situation de la Confédération. Alexandre, qui avait eu pour précepteur un officier vaudois, le colonel Frédéric-César Laharpc, et qui avait beaucoup d'affection pour un célèbre écrivain militaire du canton de Vaud, M. legénéralJomini, devenu son aide de camp, Alexandre qui favorisait alors les idées libérales, comprit aisément qu'il était aussi impossible de restaurer les cantons souverains que la vieille aristocratie suisse. Les adversaires les plus décidés de Capodistrias ont rendu hommage à la politique éclairée qu'il suivit en Suisse lorsque Alexandre Ie1' l'y renvoya comme ambassadeur de Russie. «On lui doit celte justice, dit M. A. de Gobineau, qu'il ménagea habilement tous les intérêts et acquit des droits à la reconnaissance dos nouveaux États par los sentiments libéraux dont il lit preuve et dont il assura le triomphe. » Il ne montra pas moins de sagesse au congrès de Vienne où se décidèrent les destinées de la France envahie. Entre les colères de l'Allemagne, les convoitises de L'Angleterre et la France accablée par les forces de l'Europe coalisée contre Napoléon, il sut rester lidèlc à la ligne tracée par la prudente modération d'Alexandre. Cependant on a lieu de croire que, s'il eût été livré à ses propres inspirations, il eût été moins sage que l'empereur de Russie. Son principal mérite est donc d'avoir exécuté avec intelligence les instructions qu'il avait reçues. Il semble qu'on ne doive pas non plus le louer beaucoup d'avoir réclamé pour les îles Ioniennes, sa patrie, le protectorat d'un État constitutionnel. La Russie excitait tellement l'inquiétude de ses alliés, qu'on ne lui eût pas accordé l'autorité qu'elle avait autrefois exercée dans ce pays. Le plénipotentiaire d'Alexandre devait donc choisir entre l'Angleterre et l'Autriche. Or l'empereur aimait mieux voir la Grande-Bretagne sur les côtes de l'Albanie et de la Grèce qu'une puissance déjà établie dans la province que les Russes nomment Russie-Rouge1; qui a soumis à ses lois une partie des Slaves de l'ouest et du sud2 et qui a essayé plus d'une fois de s'emparer du cours du Bas-Danube. Les services diplomatiques de Capodistrias furent récompensés par la dignité de secrétaire d'État. Ses rapports avec la Bessarabie et avec le royaume de Pologne lui concilièrent la sympathie des Roumains et des Polonais, qui reçurent des constitutions libérales, abolies plus lard par l'empereur Nicolas. Les Hellènes n'eurent pas moins à so louer des efforts qu'il fit en faveur de la société des Philomuses, dont le but était de ranimer dans les provinces helléniques une instruction essentiellement nationale. Aussijouis-sait-il dans l'Europe orientait! d'une véritable popularité. En Occident, l'opinion était loin d'être aussi unanime. Lorsqu'il visita les contrées occidentales après le congrès d'Aix-la- 1 Ce pays qui a suivi les destinées delà Pologne depuis 13^.0 et qui a près do cinq millions d'habitants est nommé par les Allemands Gallieien, dont les Français ont l'ait Gallicie. - Environ 15,000,000 de Slaves, les uns appartenant comme les Tchèques (Bohémiens) au rameau do l'ouest, les autres comme les ('niâtes au rameau du sud-est. Chapelle, les uns l'accusaient d'être dévoué au pouvoir absolu, les autres prétendaient qu'il avait des relations avec les carbonari. Les grands événements de 1821 l'obligèrent à se prononcer. Cette époque (1820-1821) est une des plus mémorables dans l'histoire de la race pélasgique. Hellènes et Latins se soulevèrent en même temps contre les gouvernements qui les opprimaient. L'Espagne, Naples, le Piémont se donnèrent des'gouvernements constitutionnels, tandis que les llétairistes entraient dans les provinces roumaines et que la Grèce arborait le drapeau de l'indépendance. Les grandes puissances, hostiles alors à tout progrès politique, étouffèrent ce mouvement généreux dans la péninsule italique comme dans la péninsule ibérique. Alexandre Ier, effrayé de ces insurrections multipliées, abandonna définitivement la politique intelligente qui avait fait sa gloire cl sa popularité, pour adopter celle qui a dominé en Russie jusqu'à la mort de son frère Nicolas. Le comte Capodistrias, plus prévoyant que l'empereur, vil bien que les gouvernements absolus ne pourraient échapper à la loi des transformations qui rémittentes les choses humaines. Il refusa donc de suivre Alexandre dans la voie où il s'engagea il si imprudemment. 11 renonça à la haute position qu'il occupait en Russie, pour vivre à Genève et à Lausanne, où il s'occupa de faire parvenir à ses compatriotes des secours en argent. Ces soins persévérants et le zèle qu'il montra pour l'éducation des jeunes Hellènes réfugiés en Suisse et en Allemagne attirèrent sur lui tous les regards, et déjà, en 182-4, lorsque les dissensions funestes faillirent compromettre la cause de l'indépendance, il fut question de lui confier les rèucs du gouvernement. Ses relations avec l'Occident étaient si intimes (pic les amis de MM. A. Mavrocordalos et Coletli pouvaient voir en lui un partisan éclairé de cette civilisation dont ils étaient les apologistes. D'un autre côlé, rattachement qu'il manifestait pour l'orthodoxie, et ses rapports, qui n'avaient jamais été interrompus, avec l'empereur Alexandre, rassuraient le parti qu'on a depuis appelé le parti russe ou napiste, du nom d'un certain Napa qui fit plus tard des discours en plein air en faveur du comte Augustin Capodistrias, frère du Président. Lorsque les luttes intérieures décidèrent l'assemblée deTrézènc à nommer Capodistrias pré- 178 ÉGINE ET S AL AMINE, sidenl de la Grèce, ce parti prit une importance qu'il n'avait jamais eue; car à peine installé à Egine, le chef du gouvernement déclara nettement qu'il pensait que les Hellènes devaient préférer l'appui du grand empire orthodoxe à celui de la France catholique cl de i'Angleterre protestante. La qualité de chef du parti russe, qu'on ne larda pas adonner au Président, ne l'obligeait nullement à désavouer dans ses antécédents des manifestations qui lui faisaient un incontestable honneur. Ce mot «parti russe » n'avait pas en Grèce le sens que lui ont donne souvent en Occident des publicistcs qui ne connaissent point le caractère de ces Hellènes qu'irrite le seul nom de Fallmerayer. L'idée d'un protectorat exercé par une grande puissance s'était présentée à plus d'un citoyen lorsque la Grèce envahie à la fois par les Africains, par les Asiatiques et par les bandes musulmanes recrutées dans la Turquie d'Europe, semblait dans une situation désespérée. On a vu (pie M. A. Mavrocordatos lui-même, dont le patriotisme n'est pas suspect, avait conseillé aux Hellènes d'accepter la suzeraineté de l'Angleterre. Après la mémorable journée de Navarin, personne n'eût osé mettre PARTIE 111. — LIVRE II, 170 en avant une pareille combinaison. Aussi les partis ne représentant que des vues politiques ou religieuses différentes, leur existence n'impliquait aucune alliance réelle avec l'étranger. La facilité avec laquelle on a toujours passé; de l'un à l'autre, prouve que les Grecs n'attachent pas. la même importance que les Anglais ou les Belges à ces diverses manières d'envisager les intérêts de la nation. Il ne faut pas se laisser tromper par des analogies sans réalité. Assurément, dans la Révolution française, le parti « catholique et royal» ne se bornait pas à préférer l'auLocratic qui dominail en Autriche ou en Prusse au gouvernement républicain ; mais il conspirait ouvertement avec l'ennemi, il combattait, sous ses drapeaux, il envahissait avec lui le sol de la France, il préférait ostensiblement le pape elle roi à la patrie elle-même. Assurément le parti clérical italien ne se borne pas à admirer la politique des empereurs apostoliques ; mais il s'entend et il s'entendra toujours avec eux contre l'indépendance et les libertés de l'Italie. Il ne manque pas de gens en Occident qui se figurent que tel est en Grèce le parti russe, et que ce parti regarde l'empereur de Russie comme le roi-pontife de tout véritable orthodoxe. Mais rien n'est moins conforme aux faits que ces tableaux de fantaisie. Faisons d'abord observer que c'est une abominable hérésie aux yeux de tons les orthodoxes de donner à l'Eglise un chef visible. Hellènes, Slaves, Roumains, Albanais, etc., considèrent Jésus-Christ comme le seul chef de l'Église. Ils regarderaient comme un blasphème l'attribution de ce, titre à un homme faillible et pécheur. Si l'empereur de Russie exerce une influence incontestable sur l'Eglise russe, cette influence n'est pas plus grande que celle que s'attribuaient les Courbons catholiques, et après eux Napoléon, comme «évoques du dehors.» Aucune bulle du pape, aucun mandement épiscopal ne pouvait être publié sans l'approbation des rois «très-chrétiens '. » Ils se permettaient même de Supprimer certains saints que Rome canonisait. Ainsi ils n'ont jamais accordé à leurs sujets le droit de fêter les papes hostiles aux droits de l'État, les saintGrégoireVII, les saint PieV, etc. 1 Voy. Dupin aîné, Manuel du droit public ecclésiastique français, 4° édit., Paris 1845. Comp. avec Pierre Pithou, Libertés de l'Eglise gallicane. Napoléon exerçait la même censure sur les ordres religieux. Il n'eût point consenti à laisser s'établir dans ses États des Jésuites ou des Dominicains. Les rois protestants d'Angleterre revendiquent également comme « défenseurs de la foi » une part considérable dans les affaires ecclésiastiques. Mais quel que soit le caractère de l'intervention du gouvernement russe dans les questions religieuses, elle s'arrête à la frontière de l'empire — un très-petit État serbe, la Tserna-gora, placé dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, ayant seul reconnu l'autorité du saint synode de Russie, afin de ne pas dépendre du patriarche autrichien de Carlowilz — parce qu'elle est essentiellement locale el qu'elle ne dérive d'aucun dogme. Cependant, comme l'empereur de Russie est le plus puissant des souverains orthodoxes, plus d'une fois les chrétiens de l'Eglise orientale se sont tournés vers lui quand ils redoutaient les intrigues des Jésuites ou le glaive des Musulmans. Il ne faut pas perdre de vue qu'à l'époque où Capodistrias prit les rênes du gouvernement, la Compagnie de Jésus dominait à la cour de France. La confiance étrange que Charles X avait clans les fils de Loyola, dont l'action se fait maintenant sentir dans tout l'Occident, servait puissamment les vues du parti russe. Ce parti représentait aux Hellènes que les rois très-chrétiens ne s'étaient jamais résignés à l'indépendance religieuse des Eglises orientales, et qu'ils avaient constamment secondé la propagande des Jésuites et de leurs affiliés en Orient. Se confier à des princes dociles instruments d'un prosélytisme odieux à tout l'Orient, n'était-ce pas s'exposer aux déchirements qui ont perdu les Bosniaques el les Albanais? L'Angleterre devait inspirer un autre genre d'inquiétude. On sait qu'elle veut conserver l'empire des mers et qu'elle est excessivement jalouse de toute marine qui peut lui faire une active concurrence. A ce point de vue, elle devait voir dans les habiles et entreprenants marins de la Grèce, dans les compatriotes des Miaoulis, des Canaris et des Sakhtouris, des rivaux qui pouvaient accaparer avec le temps la navigation de la Méditerranée. La Russie n'avait, disait-on, aucun de ces inconvénients. Puissance orthodoxe, elle ne pouvait voir de mauvais œil l'attachement de la Grèce à la foi de l'Église orientale. N'ayant aucun territoire baigné par l'Archipel PARTIE m. — LIVRE II, 183 ou la Méditerranée, elle n'avait aucun motif d'entraver le développement de la marine hellénique. Ennemie naturelle de l'islamisme, contre lequel elle a lutté tant de siècles, elle devait sympathiser avec une nation qui voulait, à son exemple, se débarrasser définitivement d'un joug honteux. Ces idées étaient assez populaires dans la Grèce de 1828. Le Président pouvait donc compter sur tous ceux qui préféraient la Russie à la France et à l'Angleterre. Cependant les Hellènes qui approuvaient sa manière d'agir, tels que Théodore Colocotronis, n'étaient pas toujours, à cause d'une turbulence fortifiée par une longue lutte, un appui bien solide pour un gouvernement dont le but avoué était « rétablissement de l'ordre. » On peut même affirmer que le parti russe s'est, en général, signalé par son manque de docilité. Mais Capodistrias trouvait dans la classe moyenne beaucoup d'hommes qui, lassés des luttes intérieures, des querelles que les prétentions des princes du Phanar, l'orgueil des chefs militaires, les ambitions des primats, les rivalités provinciales faisaient perpétuellement renaître, étaient disposés à soutenir énergiquement toute autorité qui maintiendrait te calme. Ce parti qui, en subissant plus d'une transformation, a fini par conquérir tant d'importance, ne larda pas à s'appeler «parti kyvernitique.» Confondu trop souvent, à cette époque de transition, avec le parti russe, il aimait dans Capodistrias, non point un des confidents d'Alexandre ou un favori de l'orthodoxie, mais l'administrateur exercé dont les talents et la fermeté lui faisaient espérer le rétablissement de la sécurité. Sans l'existence de pareilles dispositions dans un grand nombre d'Hellènes, qui mettaient le maintien de l'ordre au-dessus de toute considération, le Président eût trouvé de graves obstacles dès les premiers jours de son gouvernement. En effet, l'assemblée de Trézène n'avait nullement entendu lui confier un pouvoir dictatorial. Cependant la chambre législative fut dissoute sans obstacle et remplacée par une sorte de Conseil d'Etat nommé Panhellinion. Si MM, Mavrocordatos cl Coletli, chefs du parti occidental, n'y furent point admis, on confia pourtant la présidence des trois sections du Panhellinion à des personnages considérables, à P. Mavromichalis, à Zaïmis et à Condouriolis. Enfin si le Président s'al- lâchait à centraliser le pouvoir, pour mettre, disait-il un terme à l'excès des prétentions individuelles, il s'efforçait d'éviter toute exagération de nature à sacrifier la liberté à la centralisation. Il respectait et fortifiait les municipalités, base solide de toutes les libertés; il laissait à la presse une certaine indépendance ; il manifestait l'intention de propager l'instruction, dont les Grecs sont fort avides et sans laquelle un gouvernement constitutionnel est absolument impossible. Le choix des fonctionnaires semblait prouver qu'il regardait l'existence des partis comme légitime dans un pays libre, pourvu qu'elle n'entrave pas l'action des lois. Aussi les hommes du parti occidental parurent-ils généralement, malgré les déclarations faites en faveur de la Russie, l'objet des préférences du Président. L'apaisement momentané des esprits, joint aux circonstances favorables, produisit les plus heureux résultats. La Russie ayant déclaré la guerre à la Porte (avril 1828), les Turcs furent obligés de renoncer à envahir de nouveau la Grèce. D'un autre côté, une division française, commandée par le maréchal Maison, ayant été envoyée en Grèce par le roi Charles X, Ibrahim-pacha, jugea prudent, de quitter la Morée (septembre 1828), qu'il avait couverte de ruines et inondée du sang le plus pur de ses fils. Cependant les hostilités continuèrent au delà de l'isthme de Gorinthe, où Dimitri Hypsilantis battit complètement les Musulmans à Pétra, en Béolic. «La fortune, dit M. Paparrhigopoulos, voulut accorder cette dernière faveur au frère de celui qui, le premier, arbora l'étendard de l'indépendance hellénique, sans être assez heureux pour le promener triomphant à travers les camps ennemis. t> Dimitri est mort en 1832, sans enfants comme ses frères Alexandre, George et Nicolas, fils du domnu de Valaquie Constantin VII Hypsilantis. Grégoire seul a eu un fils unique, dernier représentant de celte maison. Malheureusement le succès que le Président obtint à l'assemblée nationale convoquée à Argos au mois de juillet 1829, lui fit de funestes illusions sur la solidité de sa position. En général, dans les contrées méridionales, à Athènes comme à Lisbonne, à Madrid , à Paris — quoique possédant quelques provinces situées au nord, la France est méridionale par le climat, le ca- ractère, la religion — les Parlements assurent presque toujours une imposante majorité aux gouvernements qui les convoquent, et ils leur donnent ainsi une très-fausse idée des dispositions réelles de la nation. Malgré l'hostilité d'une partie de l'assemblée d'Argos, Capodistrias obtint du plus grand nombre des députés des concessions vraiment inespérées. Le sénat de vingt-sept membres qui fut nommé par l'assemblée et par le Président, — vingt et un sénateurs devaient être pris sur une liste de soixante-trois candidats présentés par l'assemblée, les six autres choisis directement par le président, — le sénat n'avait voix délibérative qu'en matière de finances. En outre, MM. Mavrocordatos, Condouriotis et Coletti n'en faisaient point partie. Evidemment le Président voulait enlever toute autorité aux hommes politiques qu'il avait le plus d'intérêt de ménager. Mais un diplomate qui n'avait joué aucun rôle actif dans la guerre de l'indépendance, pouvait-il éliminer aisément les patriotes résolus qui avaient exposé leur tête? On a l'habitude en Occident de s'étonner des choses les plus simples quand elles se passent en Grèce. Pourtant dans quel pays voit-on ceux qui ont couru tous les 188 ÉGINE ET SALA MINE. périls s'effacer au jour de la victoire? Assurément les personnages éminents de la Révolution française, qui se sont déchirés les uns les autres avec une fureur inouïe, n'eussent point été capables de l'abnégation qu'on déplore de ne pas trouver chez les Grecs. Quel que soit le jugement qu'on porte sur l'insurrection hellénique, on ne pourra jamais dire d'elle, comme do la grande révolution occidentale, qu'elle a été impitoyable envers les vaincus. Les Montagnards vainqueurs envoyèrent les Girondins à l'écha-faud ; à leur tour les Montagnards furent décimés par les Thermidoriens, tandis que Coletli respecta pieusement dans Colocotronis un des héros de l'indépendance. A peine le Président commençait-il à jouir des pouvoirs réellement extraordinaires qu'il tenait de l'assemblée d'Argos, que les puissances s'occupèrent de lui donner un successeur. La conférence de Londres du 10/22 mars 1829 avait décidé que la Grèce deviendrait vassale du pa-dishah comme la Serbie et la Roumanie. Le Président, soutenu par l'assemblée, avait résisté énergïquemcnt à cette décision. Les puissances ne croyant pas pouvoir triompher d'une opposi- tion unanime, — car les Hellènes agissaient comme un seul homme quand il était question de redonner quelque autorité à une dominalion exécrée — les puissances consentirent le 22 janvier (3 février) 1830, à ce que la Grèce fût gouvernée par un souverain complètement indépendant. Le choix qu'elles firent du futur roi des Belges était le meilleur que le pays pût désirer. En effet, le prince de Saxe-Gohourg-Saalfcld, qui s'était signalé en 1813, en 1814 et en 1815 dans les guerres contre Napoléon, avait de la guerre une expérience précieuse pour un nouvel État. Sa rare capacité politique, qui lui a donné un ascendant bien supérieur à l'importance du royaume qu'il gouverne, le préparait mieux que personne à déjouer les intrigues dont la Grèce n'a cessé d'être le théâtre depuis qu'elle est devenue le champ de bataille diplomatique des grandes puissances et môme des plus petites1. Quoiqu'il n'appartienne pas à l'Eglise orientale, il était tellement exempt de tout fanatisme qu'on pouvait s'attendre à le voir placer les intérêts du pays au-dessus de tout esprit de secle. Léopold 1 On sait avec quelle raison les Hellènes se sont plaints de l'intervention de la Ravicre dans leurs affaires. il< accepta d'abord, à condition qu'une nouvelle délimitation des frontières garantirait suffisamment l'indépendance de la Grèce. îMais, soit que ce prince d'une prudence consommée se fût aperçu qu'on n'avait pour la Grèce qu'une bienveillance apparente, et qu'on ne voulait pas assurer efficacement son développement, soit que les renseignements, peu rassurants, il faut l'avouer, qu'il recevait du Président, l'eussent découragé, il refusa de se mettre à la tète d'un pays dont on prétendait restreindre arbitrairement les frontières et dont le chef faisait dans sa correspondance un tableau véritablement lugubre. Le refus de Léopold, appelé par tous les vœux du parti occidental et qui méritait réellement ses sympathies, irrita au plus haut degré les principaux personnages de ce parti, qui l'attribuèrent aux lettres du Président, peu pressé de renoncer à sa haute position. La révolution de juillet 1830, en changeant tout à coup les rapports des puissances, empêcha le règlement définitif des affaires helléniques. L'empereur Nicolas, indigné de la chute de Charles X, s'éloigna définitivement de la France qui l'avait causée et s'irrita contre l'An- PARTIE iii. — livre 11. 101 gleterre qui l'avait approuvée. Dès lors, il devint en Europe le champion le plus décidé du pouvoir absolu et il engagea la Russie dans une lutte aussi fatale à sa prospérité intérieure1 qu'à son inllucncc en Europe. Les manifestes de l'empereur Nicolas contre les idées libérales n'étaient pas propres à populariser le parti russe en Grèce. Aussi vit-on le parti anglais reconquérir tout le terrain que lui avait fait perdre l'élection de Capodistrias. L'Angleterre ayant donné à l'Europe l'exemple des institutions constitutionnelles, il était naturel que les partisans du régime parlementaire la considérassent comme un modèle. D'ailleurs leur chef, M. Alexandre Mavrocordatos, était préparé par ses antécédents et ses relations à devenir le patron des idées anglaises. Lorsqu'il revenait d'une mission qu'il avait exécutée dans la Grèce continentale, il rencontra à Missolonghi lord Ryron, avec qui il se lia de la manière la plus intime et qui expira dans ses bras en 1823. 1 Le jour où les ressources de cet immense empire seront mises en valeur, il pourra nourrir 400,000,000 d'habitants. Les « terres noires » de la Petite-Russie sont les plus fertiles de l'Europe. Les entretiens qu'il eut avec cet homme célèbre, qui lui fit peut-être entrevoir le rôle brillant que les institutions de l'Angleterre assureraient aux grandes familles, fortifièrent en lui le goût du régime constitutionnel, sans affaiblir le sentiment pratique. En effet, si l'on a reproché aux amis du système parlementaire un caractère trop enclin à préférer les spéculations à l'action, un pareil reproche ne saurait être adressé au défenseur de Missolonghi et de Sphaetérie. Cependant M. Mavrocordalos n'a point échappé à l'accusation d'utopie, cl aujourd'hui plus que jamais , on ne manquera pas de dire qu'il n'a pas la pénétration nécessaire à l'homme d'État. Si l'on en croit certains publicistes, les constitutions libérales ne conviennent qu'aux nations germaniques. Plusieurs vont jusqu'à restreindre cette aptitude aux Anglo-Saxons protestants, préparés par leurs tendances et leurs idées religieuses à la pratique du sclf-governmcnt. Or, ajoutent-ils, la race pélasgique, est tellement infatuée d'une fausse gloire qu'elle sacrifiera constamment les principes aux objets de son enthousiasme. L'adoration des héros est inconciliable avec le culte des idées, culte qui est l'es- sence même des gouvernements libres. Cette adoration produit nécessairement le césarisme ou l'autocratie, à Rome comme à Byzance, à Paris comme à. Madrid. En religion, la même tendance rend la famille pélasgique esclave des grandes dominations sacerdotales (papauté ou patriarcats) et incapable de tout examen sérieux. Or ces instincts irrésistibles, comment les concilier avec les qualités qui font les nations libres? Susceptibles de colères violentes, mais passagères, les peuples de cette race brillante, mais mobile, s'agiteront perpétuellement entre l'anarchie et le despotisme, et ne briseront leurs idoles que pour leur rendre le lendemain un culte plus passionné. Le fatalisme serait la conséquence rigoureuse d'une pareille philosophie de l'histoire. J'avouerai volontiers que le catholicisme, qui oblige à regarder comme un article de foi la condamnation de toutes les libertés, ne saurait être concilié, pour peu qu'on ait quelque logique, avec un régime libéral. Mais les Latins, qui sont le plus ferme appui du catholicisme romain, sont-ils vraiment hors d'état de voir les imperfections du système théocratique? Il suffît, sans parler des temps modernes, de citer les noms d'Ar-nauld de Brcscia, de Savonarola, de Zwingli1, de Calvin, de Théodore de Bèze, de Farel et de Viret pour indiquer les côtés vulnérables de la théorie qui l'affirme, théorie qui, du reste, ne paraîtra pas plus spécieuse aux citoyens de Neuchâtel, de Genève et de Lausanne, qui sont en même temps Latins et Réformés, qu'aux huit millions do Roumains qui repoussent l'autorité de la papauté2. La théorie que je combats est encore plus contestable quand il est question des Hellènes. Il serait assez singulier de déclarer le peuple qui, le premier en Europe, a repoussé les institutions despotiques de l'Asie, incapable de comprendre la liberté! La foi orthodoxe, qui n'a jamais ana-thématisé les principes libéraux, ne l'oblige en aucune façon à renoncer aux nobles traditions de ses pères. Quoiqu'elle n'accorde point, dans 1 Wildenbausen où naquit le célèbre réformateur de la Suisse en 1484, appartenait encore à la Rbétie en 1310. Le domaine de la langue romansche s'étendait jusque-là. * J'ai cru devoir insister dans les Roumains et la Papauté sur ce fait capital et trop oublié en Occident de l'existence d'une grande population latine refusant énergiquement et constamment de reconnaître la domination des papes. Ce seul fuit lui assure une place à part parmi les peuples néo-latins. l'ordre religieux, une part assez large au libre examen, elle a pourtant donne au monde les premiers exemples du régime parlementaire, en faisant résoudre les questions dogmatiques par ces fameux synodes, véritables parlements du monde chrétien, où la société civile, représentée par les empereurs, était loin d'être réduite à un rôle insignifiant. Aussi les nations de la péninsule orientale qui ne sont pas asservies au joug des Ottomans, la Serbie, la Roumanie, la Grèce, ont-elles, comme les îles Ioniennes, des assemblées délibérantes dont quelques-unes remontent à une haute antiquité. Les Roumains, qui n'ont jamais laissé la suzeraineté des Turcs dégénérer en domination absolue , ont toujours eu des assemblées de ce genre. Nous les voyons établies chez les Serbes des différentes provinces avant la conquête turque. Cette conquête avait respecté les libres municipalités helléniques,— base essentielle de tout régime constitutionnel —■ tant elle avait reconnu la difficulté de soumettre les fils de la Grèce à une autocratie sans contrepoids. Les Slaves de l'Est n'étaient pas, avant l'invasion mongole, moins portés vers ces institutions que les Slaves du Sud. H suffit de citer la célèbre république de Novgorocl-la-Grande, qui n'accordait aux descendants de Rurik que des droits fort restreints. L'influence des Mongols, en donnant une force singulière aux habitudes asiatiques, n'avait point, jusqu'au début de la période impériale, anéanti toute pondération des pouvoirs; puisque, jusqu'au règne de Pierre 1er, c'est-à-dire jusqu'à la fin du dix-septième siècle, les oukases commençaient par ces expressions significatives : aCzar oukarall, i boiarè prigovorili (le tsar a ordonné et les boïars ont décidé). Quand on réfléchit sur ces faits trop peu connus de l'histoire de l'Orient orthodoxe, il ne semble pas nécessaire de justifier le parti anglais d'avoir cru que le gouvernement constitutionnel pourrait s'établir dans un pays où est née la liberté européenne. Une question plus sérieuse resterait à discuter. Était-il opportun, dans un moment où la concentration du pouvoir semblait, à cause «de l'état d'épuisement, de discrédit et d'anarchie où était tombée la patrie1, » si nécessaire à tant de bons esprits qui voulaient 1 Ainsi s'exprime l'auteur grec de la Situation des partis en Grèce, g 1«, qu'on soumit à la loi les grandes familles féodales de la Marna, les turbulents primats duPé-loponèse et les chefs belliqueux du pays des lioméi, de soulever la question constitutionnelle? Le doute paraît d'autant plus permis, que plus tard, en 1841, M. Mavrocordatos disait lui-même, à Londres, dans un banquet, que la Grèce n'était pas encore mûre pour le bienfait d'une constitution. Il est vrai que le parti dont il était le chef ne partageait pas cette manière de voir. L'idée constitutionnelle n'avait pas la même importance aux yeux de Jean Colelti, qui allait bientùt devenir chef du parti français. Coletli n'ignorait pas qu'en France toutes les opinions — une fois arrivées au pouvoir — s'arrangent assez bien do la dictature, conséquence nécessaire de la centralisation absolue, commencée par l'ancien régime, continuée par la Convention et complétée par l'Empire, centralisation qui rend difficile même la plus élémentaire des libertés, la liberté municipale. Aussi, fidèle à son modèle, était-il disposé à n'avoir pour la liberté qu'une passion assez platonique. Mais, comme la France, il mettait en première ligne l'agran- disscment du territoire et la gloire militaire de la nation. Ce programme , qu'on croit, en Occident, avoir été inventé par le parti russe, n'a pas eu de plus ardent défenseur que Colelti. Coletli était né sur la terre albanaise, sol fécond en héros, à Sarako, près de Janina, quelques années avant la Révolution française. Sa famille, qui appartenait à la classe des primats, était Roumaine d'origine. Entraîné, comme tous les hommes de sa race, vers les contrées dont les Latins avaient fait le théâtre d'une civilisation brillante, il avait quitté son pays natal pour aller étudier dans les Universités d'Italie. A peine était-il arrivé au berceau de ses pères, qu'il se présenta, à Milan, à ce Napoléon que Rhigas, avant de mourir, avait désigné à ses amis comme le vengeur futur des Hellènes. L'accueil bienveillant que lui et ses compagnons reçurent le remplit d'espérances. Lorsqu'il eut le diplôme de docteur en médecine, il retourna en Albanie et s'arrêta à Corfou , alors occupée par les Français. Il s'entretenait sans doute avec eux du désir qu'il conservait de les voir intervenir dans les affaires de l'Orient. Après la chute de l'empire, il fut un des premiers Rouméliotes à lever, en 1821, l'étendard de l'indépendance. Maître un moment dcSarako, il brûla les murs qui l'avaient vu naître plutôt que de les livrer aux Musulmans, passa à travers les Turcs stupéfaits de son audace et conduisit les insurgés du Pinde dans les forêts de PEtolie. La nature avait créé Coletli pour être un chef de pallicares. M. Mavrocor-datos, dont les habitudes ont toujours été fort studieuses, portait des lunettes et avait l'air d'un gentleman anglais. Hypsilantis n'avait du militaire que la bravoure, sans avoir l'altitude résolue qui impose aux multitudes, surtout en Orient. Tel n'était point le descendant des fils de la vieille louve romaine : « Nous l'avons tous vu au milieu de nous, dit un docte helléniste de l'Institut de France, attirant sur lui les regards par sa démarche pleine de dignité et de noblesse, par la richesse de son costume national, par sa physionomie calme et guerrière tout à la fois, par ce mélange de simplicité et de finesse qui l'a fait si souvent comparer à Ulysse et à Palamèdc. Les Français, nation belliqueuse, ont surtout admiré en lui le chef des pallicares1. » Ce portrait ne dissimule pas un trait essentiel du ca- ' Dictionnaire de la conversation, article Colelti. ractère de Colelti. Pas plus qu'Ulysse, il ne montra jamais un goût bien vif pour la sincérité. Quand on le lui reprochait, il répondait sans hésitation que dans les pays de l'Occident où l'on attache le plus de prix à la franchise, en Angleterre et en France, les hommes d'Étal se croient rarement liés par leurs déclarations. Cette réponse est loin d'être satisfaisante ; car elle suppose la fameuse distinction entre la grande et la petite morale. Le Bas est encore exact quand il signale dans le chef du parti français le « mélange de la finesse et de la simplicité». Personne n'était plus exempt que Colelti de l'emphase si souvent reprochée aux méridionaux. Non-seulement il ne cherchait point à se vanter; non-seulcmcnlil acceptait des positions que tout autre eût dédaignées à sa place, mais il n'essayait de déprécier personne. Il était trop sobre de paroles — sobriété digne do tout véritable homme politique — pour se répandre en vaines dissertations sur ses mérites et sur les défauts de ses adversaires. Il favorisait chez les autres les épanchements qu'il s'interdisait soigneusement, comprenant très-bien la nécessité de ne pas contenir une loquacité dont il tirait parti avec une dextérité singulière. Il possédait le grand art d'écouler avec patience, même les discours désobligeants, et ses yeux de lynx, qui semblaient lire dans les cœurs, montraient assez l'attention qu'il accordait à toutes les manifestations du caractère. Un tel homme devait, tôt ou tard, l'emporter d'autant plus aisément sur ses adversaires, qu'il comprenait, malgré sa froideur apparente, les plus généreuses aspirations du peuple hellénique. «Il nous est doux, dit un écrivain peu disposé à l'idéaliser, il nous est doux de nous le représenter lorsque, monte à la tribune1, avec son air grave, sa paupière abaissée, on le vit, lui profondément taciturne et point orateur, prendre la parole en faveur de nos frères de Turquie, s'animer à chaque mol et s'élever jusqu'à l'éloquence; on voyait le feu de son âme monter à sa figure; et peut-cire pour la première fois de sa vie, ses traits impassibles trahissaient ce qui se passait au fond de son cœur2 ! » Avec do pareils sentiments, il était impossible qu'il n'eut pas été frappé de ce qui s'était passé 1 Dans la fameuse discussion sur les liétérochthones. - Des partis en Gréer , U, en France depuis sa naissance. L'exemple d'une nation qui, franchissant ses anciennes limites, avait d'abord reconstitué, et même agrandi, l'ancien territoire des Gaules, peu de temps après avoir subi dans la guerre de Sept Ans des humiliations de toute espèce, dut le frapper fortement. Il s'imagina que, si l'on pouvait délivrer une partie de la Grèce des Turcs, une propagande constante et décidée ne larderait pas à émanciper successivement toutes les provinces helléniques. Aussi devint-il un des membres les plus actifs de l'hétairie, à laquelle il rendit de très-grands services. Mais, lorsque fut posée la question des alliances, il ne partagea pas plus les vues de Capodistrias que celles de M. Mavro-cordatos. A ses yeux, on devait craindre l'influence de la Russie pour plus d'un motif. Entraînée par l'empereur Nicolas dans la voie funeste d'une orthodoxie étroite , elle devait favoriser exclusivement les vues d'un parti qui, sous prétexte d'attachement à la religion et à la civilisation orientale, rendrait tout progrès impossible et n'aurait d'autre idéal que les théories sacerdotales. En outre, la Russie, qui prétendait succéder aux empereurs d'Orient, comme Napo- léon avait essayé de succéder aux Césars d'Occident, ne pouvait être sincèrement favorable à l'émancipation des Hellènes. À ses yeux, ils n'étaient, comme les Slaves du Sud, qu'un instrument de dissolution de l'empire ottoman , qu'on briserait lorsqu'il aurait achevé sa lâche. L'Angleterre n'était pas plus loyale. N'avait-elle pas vendu les Parganiotes à Ali-pacha? Les Lords haut-commissaires des îles Ioniennes n'avaient-ils pas paralysé brutalement, tant qu'ils l'avaient pu, le développement de l'insurrection? La Grande-Bretagne n'avait-clle pas, dans toutes les occasions, protesté qu'elle voulait maintenir «l'intégrité de l'empire ottoman,» intégrité qui condamnait les chrétiens de la Turquie d'Europe, c'est-à-dire l'immense majorité de la population, à un esclavage éternel? La France seule était, par caractère et par position, essentiellement bienveillante pour la Grèce. Après avoir fait les croisades — gesta Dci per Francos — elle ne pouvait, sans abdiquer ses plus glorieuses traditions, rajeunies sous les murs d'Alger, souhaiter la conservation de l'islamisme. Voulant elle-même reconquérir ses frontières naturelles, elle devait voir avec satisfaction les Hellènes ani- mes du même désir. Comment hésiter entre la fourberie slave, la duplicité de la moderne Cartilage et la loyauté de «la grande nation?» Tels étalent en substance les raisonnements de Coletli. Il résultait de ces théories que ceux qui représentaient les tendances occidentales étaient profondément divisés, tandis que le parti russe ne donnait pas le spectacle de pareils dissentiments. Dans les partis dont la religion est l'àme règne toujours plus d'accord. Le parti oriental — si l'on veut lui donner son véritable nom — trouvait dans la hiérarchie ecclésiastique une certaine force de cohésion, sans qu'il sacrifiât à l'amour do l'ordre les théories démocratiques de la majorité de ses membres. En etîet, les partis religieux sont beaucoup moins hostiles à la démocratie qu'au gouvernement des classes moyennes, généralement peu orthodoxes. Ainsi, en Grèce, le parti dont Théodore Colocotronis était le bras ne redoutait pas, en principe, l'intervention du peuple dans les affaires1. 1 II est vrai qu'on a dit, qu'en agissant ainsi, il voulait rendre par le triomphe de l'anarchie le règne de la Russie nécessaire. Mais celle hypothèse ne repose sur aucun fait constaté, Que de telles idées aient pu naître dans quelques tétes, rien de moins extraordinaire , mais quiconque connaît l'amour-propro des Hellènes, ne les attribuer;* jamais à un parti. Il le prouva en votant dans l'assemblée d'Argos, après la mort de Capodistrias, une constitution complètement démocratique. Il subissait donc l'ascendant du Président sans adopter son système gouvernemental. Coletli, au contraire, tout en blâmant la hauteur et l'imprudence de Capodistrias, n'était point un libéral bien fougueux et il ne se montra jamais hostile à la concentration de l'autorité, qui lui semblait, dans certaines limites, justifiée par les circonstances. Aussi n'était-il point d'avis de faire au président une opposition trop vive et voulait-il se borner à une résistance légale. Il se séparait complètement dans celte question de MM. Mavrocorda-tos, Mavromikhalis, Miaoulis etTricoupis, décidés à renverser Capodistrias. Les conseils de Colelti avaient peu de chance d'être acceptés, surtout à une époque où tous les peuples tendaient à s'insurger, au nord comme au sud, à l'est comme à l'ouest. En elfel, lorsque la révolution éclate à Paris, devenu, depuis que la théocratie a consommé la décadence de Rome, la métropole de la race latine, l'Europe entière s'ébranle. La révolution belge, l'insurrection de la Pologne, le soulèvement des Etals ponliiicaux ne lardèrent pas à répondre aux journées de juillet. Le pouvoir du Président était trop nouveau pour braver un mouvement qui ébranlait les plus vieux trônes de l'Europe, celui des Bourbons comme celui des papes. La prudence conseillait évidemment des concessions. En continuant d'agir avec hauteur, de préférer des parents ou des amis de Corfou, qui n'avaient jamais vu le feu, comme le comte Augustin Capodistrias, aux héros de la guerre de l'indépendance, et d'obscurs agents aux hommes d'État qui avaient consacré leur existence à la patrie, le Président niellait la patience de ses adversaires à une épreuve d'autant plus rude qu'ils étaient loin de regarder comme un modèle de dévouement patriotique l'habile diplomate qui, au jour du danger, s'était tenu prudemment éloigné des champs de bataille, tandis qu'ils soutenaicnl une lutte inégale et magnanime contre la plus redoutable des puissances musulmanes. D'ailleurs, le peuple grec est animé d'une légitime fierté. Il voyait loutos les nations revendiquer le droit de prendre part à leurs affaires, il devait donc se demander pourquoi on lui refusait, à lui qui avait une organi- sation républicaine, un régime libéral comme celui de la France, de l'Angleterre et de la Belgique, et pour quel motif la constitution de Trézène restait une lettre morte. On se disait que l'ami de l'empereur Nicolas, lequel ne dissimulait jamais son dédain pour le libéralisme, n'était point fait pour guider vers la liberté les descendants d'Aristide, d'Épaminondas et de Philo-pcemen, les soldats dont le patriotisme invincible avait excité l'admiration de l'Europe entière. On s'étonnait que la liberté de la presse, dont les Hellènes avaient joui pleinement depuis 1821, fut entravée de mille manières; on répétait que dans les écoles toute science sérieuse était sacrifiée à un enseignement ultra-orthodoxe, et que la justice n'avait aucune indépendance, puisque, sous prétexte que les tribunaux étaient provisoires, le Président s'était réservé le droit de casser leurs arrêts. Des hommes réellement disposés en faveur de l'ordre, comme Coletli, trouvaient que Capodistrias le faisait acheter bien cher ! Aussi les chefs les plus connus se décidèrent — à l'exception de Coletli — à rompre avec le go u ver n e me n t d c N a u p 1 i. 11 s se re ti rèr en L à Hydra, où les belliqueux insulaires se montrèrent disposes à prendre les armes pour eux. Les Mavromi-khalis, qui avaient payé par la mort héroïque de quarante et un membres de leur famille la considération dont elle jouissait, se prononçaient également contre Capodistrias. Le Président furieux fit enfermer l'ancien bey au fort llscbkalé et son frère au Palamidi, tandis qu'un autre frère, Constantin et un fils du prince, George, furent condamnés à garder les arrêts à Naupli. Emporté par la colère, le chef de l'État frappait dans la personne d'un fier vieillard la tête de cette énergique féodalité maïnole qui avait bravé les sultans de Stamboul quand ils étaient encore la terreur de l'Europe. Les représentants des puissances, qui comprenaient mieux que Capodistrias la gravité de la situation, crurent devoir intervenir. Peu de temps après l'arrivée de l'expédition française, des plénipotentiaires s'étaient rassemblés à Poros afin de s'occuper de l'organisation définitive de la Grèce. Si les gouvernements avaient été animés d'intentions désintéressées, ils eussent pu rendre au pays d'incalculables services. Malheureusement ils le considéraient comme une lice PARTIE III. — LIVRÉ II. 200 ouverte à leurs prétentions el à leur ambition. On les a donc vus trop souvent mettre, selon l'intérêt du moment, leur influence au service des principes les plus opposés, soutenir tantôt les idées constitutionnelles et tantôt les renier. C'est ainsi que M. le duc de Broglie recommandait un jour, au nom de la France, l'adoption d'une constitution, et qu'un autre jour M. Guizot déclarait qu'il n'en comprenait pas la nécessité ! L'Angleterre ne se piquait pas d'une logique plus rigoureuse1. Il est étrange que les peuples qui ont le plus contribué par leurs intrigues diplomatiques à perpétuer en Grèce des divisions plus funestes à ce pays que le cimeterre des Ottomans, les lui aient ensuite reprochées d'une manière tellement impitoyable, qu'on a pu croire parfois qu'elle n'avait pas d'adversaires plus décidés que les compatriotes des Byron et des Fabvier. A l'époque où les plénipotentiaires s'avisèrent d'intervenir entre le Président el les constitutionnels, la Russie, la France et l'Angleterre 1 En 1834, M. Dawkins déclarait que la Grèce était incapable de supporter une constitution. Après la chute de M. d'Armans-perg, l'Angleterre était d'un avis complètement opposé. 12- étaient loin de s'entendre. L'empereur Nicolas voyait dans Capodistrias le défenseur de «l'ordre» contre l'anarchie, le protecteur de la foi orthodoxe contre les religions occidentales , tandis que l'Angleterre et la France se défiaient autant de l'ancien secrétaire d'Etat d'Alexandre Ier que MM. Mavrocordatos, Mavro-michalis et Miaoulis. Le Président, qui ne se faisait pas d'illusion sur l'hostilité des grandes puissances de l'Occident, décréta la prochaine convocation de l'assemblée nationale, afin d'empêcher leur irritation d'éclater. En même temps, pour obéir aux injonctions du commandant de la flotte russe dans la mer Egée, il déclara que les vaisseaux de la Grèce, rassemblés à Poros, allaient partir pour Hydra où l'amiral Ricord manifestait l'intention de les employer au triomphe de la politique de son gouvernement. A celte nouvelle, l'intrépide navarque qui avait brûlé les vaisseaux du padishah, Miaoulis, accompagné de deux cents marins, se précipita avec quelques barques sur les navires mouillés à Poros et s'en empara. Les capitaines Lyons et Lalande, qui commandaient la station anglaise et la station française, ayant refusé de con- traindre Miaoulis à lâcher sa proie, l'amiral russe, s'imagina qu'il aurait facilement raison du vainqueur des sultans. Mais Miaoulis, qui cachait sous un air de bonhomie une fermeté indomptable, n'avait peur de personne. Dans un premier combat, il repoussa les Russes, et dans une seconde affaire, voyant sa faible troupe à la veille d'être accablée par des forces três-supô-rieures, il fit sauter elles fortifications de Poros elles vingt-huit bâtiments qu'il avait saisis, se jeta sur quelques barques avec l'équipage de sa corvetle et parvint à se mettre en sûreté sans laisser derrière lui un seul prisonnier. L'appui que l'amiral Ricord continua d'accorder au Président, tandis que les troupes françaises gardaient une sage neutralité, était plus fait pour irriter la nation qui perdait avec sa Hotte plus de cinquante millions de francs que pour fortifier la position de Capodistrias. En se servant des armes russes pour comprimer ses adversaires, le chef d'un Etat républicain donnait imprudemment du crédit à ceux des journaux anglais qui l'accusaient de vouloir transformer la Crèce en hospodarat et d'être disposé ta reconnaître la suzeraineté de la Russie. En 212 ÉGINE ET SA LA MINE. outre, lu défense acharnée de Miaoulis n'était point propre à abattre l'énergie de l'opposition. Les marins d'Hydra étaient fiers d'avoir tenu tête aux navires d'une des plus grandes puissances de l'Europe et de n'avair laissé dans les mains de l'amiral russe ni un homme ni une chaloupe. M. Ricord, quoique obligé par ses instructions de défendre le Président, voyait mieux que Capodistrias la nécessité d'user avec une certaine modération d'une victoire si chèrement disputée. Il intercéda vivement, ainsi que le chargé d'affaires baron Ruckmann, en faveur de Pierre Mavromikhalis, en insistant sur la nécessité de rendre à la liberté le dernier chef électif des Maïnotes, que Bory de Saint-Vincent entendit encore appeler du nom de vassilevs (roi), afin de n'avoir pas à lutter en même temps contre les insulaires et contre les turbulents descendants des Lacédémoniens. L'entêtement que Capodistrias opposa à ces excellents conseils devait causer sa perle. Le 8 octobre 1831, le vieux Mavromikhalis, qui de temps en temps allait, bien accompagné, visiter l'amiral Ricord sur sa frégate, l'entrait avec chagrin à la forteresse. Il pria ses PARTI!: III. — LIVRE II. 213 gardiens de le laisser passer sous les fenêtres de la maison occupée par son frère Constantin et par son fils George, que le Président faisait surveiller par deux soldats. Constantin et George Mavromikhalis remarquèrent avec stupeur l'attitude et la pâleur du chef maïnole, qui, habitué à la vie des montagnes et des camps, subissait depuis neuf mois les ennuis de la captivité : «Comment êtes-vous?» lui dirent-ils avec inquiétude. « Vous le voyez, » répondit tristement le vieillard, et il continua son chemin d'un air découragé. George Mavromikhalis, qui le suivit longtemps des yeux, n'avait pas besoin d'un pareil spectacle pour sentir bouillonner dans ses veines le sang d'une race essentiellement belliqueuse. Beau, élégant, d'une valeur digne de son nom, d'une impétuosité facile à comprendre chez le représentant le plus complet d'une féodalité; indomptée, George se crut appelé à jouer dans la Grèce moderne le rôle des meurtriers d'Hippias et d'Hipparque. Déjà il s'était entretenu avec son oncle du projet qu'il nourrissait de tuer «le tyran. » Dans la péninsule orientale, le christianisme n'a pas fait disparaître toutes les traditions des temps antiques. L'idée d'en 214 ÉGINE ET SALAM1NE. appeler à la force pour obtenir justice semble encore assez naturelle. La domination ottomane, fondée sur la violence, a encore fortifié les préjugés de la civilisation antérieure à l'Evangile. Faut-il s'en étonner? L'esprit pacifique du monde nouveau, qui fait planer la loi au-dessus des rancunes les plus fondées, n'a-t-il pas triomphé très-difficilement en Occident et seulement dans les derniers temps? Les Mémoires sur les grands jours d'Auvergne par l'évêque Fléchicr montrent combien il était encore dédaigné au siècle de Louis XÏY. Il n'est donc pas surprenant qu'à la fin d'une période de luttes terribles, souvent compliquées par la guerre civile, le fils d'un prince de la Maïna n'ait pas craint de se mettre sous la protection de la Panaghia avant de commettre un assassinat. A Naples ou à Séville, ce genre de piété n'exciterait pas encore beaucoup d'étonnement. Après avoir vu son père accablé sous le poids de la captivité, George Mavromikhalis passa la nuit à se préparer à la vengeance. Les surveillants étaient, gagnés. Il put donc aisément se diriger avec son oncle vers l'église de Sainl-Spiridion où le Président assistait à la liturgie. En entrant, il alla embrasser avec ferveur l'image de celle qui porta dans son sein « le prince de la paix, » puis il vint, sans manifester aucun trouble, rejoindre Constantin Mavromikhalis à la porte de l'église. Lorsque Capodistrias se montra, accompagné de deux gardes, il sembla d'abord décidé à éviter les deux Maïnotes en entrant dans une maison voisine. Mais, honteux, à ce qu'il paraît, de sa prudence, il continua sa route. Au moment où il ôlait son chapeau, pour saluer les Mavromikhalis qui avaient porté la main à leur bonnet, il tomba frappé de deux balles au front. George se précipita sur lui et lui plongea son yatagan dans le flanc. Dans le tumulte qui suivit la mort du Président, Constantin fut tué par un Sou-liote; mais George parvint à se sauver chez le résident de France, d'où il ne sortit que pour aller au Palamidi. Condamné à être fusillé avec les deux hommes chargés de le garder, il fut conduit au bord de la mer le 10/22 octobre 1831 et exécuté au milieu d'une foule immense. Le dernier bey de la Maïna, dont la famille avait été décimée sur les champs de bataille, vit des fenêtres de sa prison, marcher au supplice d'un pas résolu et d'un air intrépide le beau et fier jeune homme qui était l'espérance de sa maison. Après avoir remis à son confesseur le souvenir destiné à sa jeune femme, un riche cachemire qui lui servait de ceinture et qui ornait l'éblouissant costume des seigneurs féodaux des montagnes lacédémoniennes, il recommanda noblement aux Hellènes l'union et la concorde, si nécessaires à raffermissement de leur indépendance , se mit à genoux pour recevoir la bénédiction de son vieux père, et commanda lui-même le feu, regrettant sans doute, ace moment suprême, de ne pas mourir comme les héros de son sang d'une balle musulmane. George Mavromikhalis n'avait que trente-deux ans! A peine Coletti avait-il appris le meurtre du Président qu'il fit prendre les armes à ses pallicares et qu'il convoqua le sénat épouvanté. Les sénateurs s'empressèrent de nommer une commission executive de trois membres, Goletti, Colocotronis et le comte Augustin Capodistrias, commission qui devait gouverner jusqu'à la réunion de l'assemblée nationale convoquée à Argos. Colelti qui voyaiL arriver le jour attendu avec tant de patience, ne devait pas rester longtemps d'accord avec des collègues appartenant, l'un et l'autre au parti qui venait de perdre son chef. La guerre civile ayant éclaté entre les Péloponésiens et les Rouméliotes appuyés par les insulaires, Colctti se met à la tète d'une année rassemblée à Mégare, marche contre ses deux collègues soutenus par les représentants des puissances et force le comte Augustin à s'embarquer, tandis que Colocotronis se retirait à Carylama. C'est ainsi que disparut de la scène une famille qui avait fixé un moment l'attention de l'Europe. Aucun membre de cette famille n'était en état de succéder au comte Jean, « mort victime d'une fermeté impuissante*,» et qu'il est impossible de ne pas regarder comme une des figures les plus originales d'une époque où l'Orient produisit tant d'hommes remarquables , les Tscrni-Gcorge, les Grégoire III Ghika, les Miaoulis, les Botzaris, les Milosch Obrénovitch, les Canaris, les Mavrocordatos. Quoiqu'on ne trouve chez lui ni l'intrépidité d'un Tserni-Gcorge, ni l'abnégation patriotique d'un Grégoire Ghika, ni l'enthousiasme chevaleresque d'un Botzaris, on doit 'c. Loconte, Etude économique de lu Grèce, 20. 218 ÉGINE ET S AL AMINE, reconnaître qu'il était doué de talents exceptionnels et d'une persévérance fort rare dans les contrées méridionales. Comme homme privé, il sut toujours, giàce à sa probité, à son respect de toutes les convenances, à ses habitudes vraiment civilisées, se faire de nombreux amis, aussi bien en Suisse el en Russie que dans la péninsule orientale. Comme homme publie, il a été moins heureux; car on a plus d'une fois sus pecté la sincérité de son patriotisme. Cependant, s'il fit des fautes, il rendit aussi des services à la Grèce. Il anéantit la piraterie, il assura au pays une telle sécurité que, après une guerre terrible et des souffrances de toute espèce, le vol et le brigandage purent être partout sévèrement réprimés. Des actes significatifs prouvent qu'il n'a jamais formé le projet de soumettre ses compatriotes à l'empereur Nicolas. Il ne confia, môme quand il disposait de tous les emplois, aucune fonction importante dans l'armée ou dans le gouvernement à un sujet de la Russie; il essaya si peu d'attirer les Russes dans le pa\ s, qu'on l'a accusé de réserver toutes ses préférences pour « une multitude de Coriiolcs affamés.» 11 éloigna même du gouvernement les PARTIE III. — LIVRE II. 21 9 chefs du parti russe avec plus de soin que les principaux personnages du parti occidental. Faut-il conclure de ces réflexions que Capodistrias était un patriote décidé, comme Grégoire Ghika et Marcos Botzaris, à sacrifier sa vie aux intérêts du pays? Rien dans son existence ne fait supposer une pareille abnégation. Il semble, au contraire, qu'il n'ait jamais séparé son projet de régénérer la Grèce, des intérêts de sa propre grandeur. Peut-être ne trouvera-t-on pas vraisemblable en Occident qu'un diplomate ait conçu le projet de devenir l'arbitre des destinées de sa patrie. Mais l'Europe orientale a vu, de nos jours, des fortunes bien plus extraordinaires ! Tserni-George, le restaurateur de la Principauté de Serbie, était un simple paysan, et le prince Milosch Obrénovitch a commencé par être pâtre dans la maison de son beau-père Obrcn. Capodistrias ne pouvait-il pas penser que les Hypsilantis, les Soutzos, les Mavrocordatos et les Mavromikhalis, ne voulant pas s'entendre pour confier au plus digne des princes du Phanar ou des chefs de la Muïna le gouvernement de leur pays, se résigneraient à subir, au lieu d'un ancien adversaire, un homme que son ôloignemenl 220 ÉGINE ET S AL AMINE, avait tenu en dehors des luttes de tous les partis? L'appui tles Hellènes les plus attachés à l'Eglise orthodoxe était, on outre, propre à fortifier ces espérances; car on sait de combien de moyens d'action dispose la hiérarchie ecclésiastique, surtout dans un pays éminemment religieux. En Occident, celle considération n'a-l-elle pas de nos jours rangé du côté de la papauté des hommes qu'on sait assez indifférents aux questions théologiqucs? Mais pour atteindre le but élevé- que Capodistrias entrevoyait à l'extrémité de sa carrière, il eût fallu ménager l'ainour-propre singulièrement irritable des méridionaux. J'ai été plus d'une fois frappée de l'adresse singulière du vieux prince de Serbie. Quoiqu'il n'eût reçu aucune espèce d'éducation, — puisqu'il no savait pas même lire — cet intrépide soldat, qui fut la terreur des sultans de Stamboul, montrait ordinairement une finesse extraordinaire. 11 aimait à se servir du nom de «frère» en s'adressant aux chefs remuants de la Serbie, il usait de toute la dextérité slave pour les faire entrer dans ses vues, el ce vieillard qui avait bravé tant de dangers dans la guerre de l'indépendance, semblait redouter une parole mal- veillante plus que les balles des Turcs. Dans l'Europe orientale, la hauteur est Je plus grand des obstacles à l'élévation d'un homme politique. Ali-pacha l'avait bien compris, lui qui, arrivé au faîte de la puissance, déployait toutes les séductions d'un esprit vraiment inépuisable quand il s'agissait de gagner les principaux guerriers des phars (clans) de la turbulente Albanie. Egine fait face à la fois à l'Attique et à l'ancienne Epidaure, où les malades venaient autrefois chercher la santé dans le temple d'Asclépios. Il ne reste malheureusement à Epidaure que des traces insignifiantes du hiéron consacré au dieu de la médecine que la légende faisait naître à Epidaure. Les ruines sont situées à quelques milles d'Epidaure, dans l'endroit que l'on nomme Iliéro. «Un peu au delà du temple, dit Pausa-nias, est un endroit où dorment ceux qui viennent demander leur guérison au dieu. » Les physiologistes modernes, tels que MM. Barlhez, Moreau, Double1, d'accord avec Uippocrate et Aristote, ont reconnu que les images confuses qui s'offrent dans le sommeil ont des relations * Double, Considérations séméiologiques sur les songes, dans le Journal général de médecine, XXVII, 129. étroites avec la santé et la maladie. Les prêtres de l'Asie et de la Grèce, observateurs très-sagaces, avaient constaté ces faits sans en reconnaître la cause. De là l'idée de faire dormir les malades dans les temples des divinités fatidiques ou médicales, tels que le devin Amphia-raùs ouAsclépios, dans lequel on adorait sous un autre nom son père, considéré comme divinité secourable (Épicourios). Les oracles où se pratiquait l'incubation avaient produit, disait-on, une multitude de prodiges l. « Ceux qui vont consulter en songe la déesse Isis, dit Diodore de Sicile (1,25), recouvrent la santé contre toute attente. Plusieurs dont la guérison était regardée par les médecins comme désespérée, à cause de la difficulté du traitement de la maladie, ont été sauvés de la sorte, et d'autres qui étaient privés tout à fait de l'usage de la vue ou de quelque autre partie du corps, en se réfugiant, pour ainsi dire, dans les bras de la déesse, furent rendus à la jouissance de leurs facultés. » Les inscriptions du temps recueillies par Bœckh attestent la reconnaissance de malades envers As- * Stranon, XVII, atteste les guérisons opérées au temple de Sérapis. clépios cl Sérapis que remplacèrent les saints Cyr et Jean. Le rhéteur Elias Aristide raconte lui-même dans ses œuvres tout ce qu'il doit aux divinités médicales. Les malades ayant l'instinct des remèdes qui leur sont utiles, il n'est pas étonnant que cet instinct se soit manifesté par des songes que la crédulité nommait miraculeux. Mais le résultat de ces songes était tellement satisfaisant que le christianisme ne parvint pas à faire disparaître Y incubation. Constantin, ayant consacré le Sosthénion à saint Michel, qui lui était apparu en songe dans cet endroit1, « l'archange, dit Nicéphore Calistc (VII, 5), y fit de fréquentes apparitions. Tous ceux qui se voyaient atteints d'un mal inconnu, d'une maladie incurable, obtenaient là, en implorant Dieu, une miraculeuse protection. » C'est ainsi que les deux Michalcions (saint Michel d'Europe et saint Michel d'Asie), qui avaient été autrefois les temples de deux divinités médicales, virent se renouveler l'antique usage de l'incubation, grâce aux apparitions de l'ange qui triomphe comme Apollon du dragon, ennemi des cieux*. Sozumènc ' Voy. J. Malialu, Chronog., IV. 2 Apocalypse, XII, 7. (Il, 3) parle «des bienfaits qu'il y a reçus par l'intercession de l'archange, » et il rapporte que son ami Aquilinus, célèbre avocat, «étant comme à demi-mort, ordonna à ses domestiques de le porter à l'église , dans l'espérance ou d'y guérir ou d'y mourir. Quand il y fut, Dieu (sic) lui apparut durant la nuit et lui commanda de prendre un breuvage composé de miel, de vin et de poivre. Il fut guéri. J'ai appris que Probien, médecin de la cour, fut aussi guéri au Michaelion , par une vision extraordinaire, des douleurs qu'il éprouvait aux pieds.» Une vision de l'empereur Juslinien transporta aux saints anargyres la vertu médicale attribuée à l'un des Taxiarques (chefs de la milice céleste). «L'éternité» qui régnait alors à Byzance étant attaquée d'une maladie grave, vit en songe saint Cosme et saint Damicn qui, étant originaires de la ville d'Eges, célèbre par le culte d'Asclé-pios, avaient plus de droit à son héritage que l'archange saint Michel; puisque le serpent, consacré au Dieu de la médecine est encore respecté en Grèce comme l'Agathodémon (bon génie) de la maison qu'il visite. L'empereur reconnaissant de leur protection leur fit élever un temple magnifique. Depuis cette époque, ils devinrent patrons des médecins, cl Grégoire de Tours1, père de l'histoire de France, rapporte qu'ils apparaissaient aux malades de l'Occident pour leur révéler les remèdes à suivre. Aussi au treizième siècle les chirurgiens français fondaient-ils la célèbre confrérie de Saint-Cosme. Les guérisons opérées par les saints «sans argent » ne donnent qu'une faible idée des merveilles produites par l'ancien sacerdoce hellénique. Il pouvait, comme les prèlrcs deLorctte, faire tomber du ciel d'Asie à Ephèse le temple et la statue d'Artémis ; communiquer aux yeux et à la physionomie des simulacres, ainsi que le clergé italien aux fameuses madones de Rimini el de Fossombronc, l'air du courroux ou de la satisfaction. Partout ceux qui se montraient incrédules étaient frappés par des mains invisibles. Queresle-t-il aujourd'hui de ces merveilles exposées dans le curieux ouvrage d'Eusèbe Sal-verlc sur les sciences occultes ? Les fraudes pieuses ne parviennent pas plus que la violence à comprimer l'irrésistible élan de l'esprit humain qui marche à travers mille obstacles vers le * Glor. mart.y i, 98. but marqué par les immuables décrets de l'Éternel. Àvanl d'aborder au Pirée, YOihon laissa à gauche Salamine que j'avais déjà vue dans mon voyage à Eleusis, l'île n'étant séparée du continent que par un étroit canal. Avant de donner naissance au législateur d'Athènes1, Sala-mine avait eu pour rois Télamon et Ajax. Télamon, fils d'un roi d'Egïne, prit part à l'expédition fameuse des Argonautes, et il eut pour seconde femme Hésione, délivrée par Héraclès de la fureur d'un monstre. Irrité contre Laomédon, roi de Troie, Poséidon avait envoyé un monstre marin qui désolait la campagne et auquel, d'après la décision de l'oracle, Hésione fut offerte comme victime expiatoire. Le rapt de la fille du roi de Troie aurait été, si l'on en croit les légendes, le début de cette lutte entre l'Europe et l'Asie qui dure encore de nos jours, et l'enlèvement d'Hélène n'aurait été qu'une revanche prise par les Troyens contre la Grèce, Dans celte guerre qui remplit les siècles, le nom de Salamine occupe une place à jamais 1 M. C. Rhally a eu l'heureuse idée de donner le nom de Sotan à un recueil destiné à l'étude de la jurisprudence. PARTIE III. — LIVRE 11. 227 glorieuse ; et il est impossible d'apercevoir ce rivage consacré par tant de souvenirs immortels sans éprouver une profonde émotion. Je n'ignore pas qu'on a essayé de nos jours d'affaiblir la grandeur de cette époque en cherchant dans la vie des héros de Salamine des taches qui permettraient d'accoupler le nom des vainqueurs deXerxès et l'odieux mot de «canaille,)) qu'on voudrait appliquer aussi à leurs descendants. Mais parmi les hommes qui ont pris part aux événements destinés à transformer la face du monde, en est-il beaucoup d'irréprochables? Le tableau que saint Paul fait des désordres auxquels donnait lieu la célébration des agapes dans l'Église primitive devrait être plus médité qu'il ne l'est ordinairement, et la découverte des Philosophoumcna prouve que la llomc des temps apostoliques était livrée aux plus dégoûtantes intrigues. Dans un siècle où l'on s'est montré si indulgent pour les vices de Mirabeau, de Camille Desmoulins et de Danton, clou le «vertueux Piobespierre » lui-même a trouvé d'ardents apologistes, a-l-on bonne grâce à se montrer si impitoyable pour ces pauvres païens qui, par leur bravoure, ont sauvé la liberté du monde, et rendu possible le triomphe des principes dont on voudrait se servir pour leur enlever la sympathie que l'universalité leur a justement accordée ? LIVRE TROISIÈME. Nomarcliie d'Eubée et des Cyclades. Outre les îles dont je viens de parler, le royaume de Grèce possède encore l'Eubéc qui forme avec les Sporadcs une no mardi ie dont Chalcis est le chef-lieu, et la nomarchie des Gyclades qui a pour chef-lieu Ilcrmopolis. En visitant la plaine de Marathon, j'ai pu examiner à mon aise les côtes de l'Eubco, qui n'est séparée de l'Attique et de la Béotie que par le détroit fort resserré de l'Euripe. L'Eubée n'a pas moins de 472 kilomètres de longueur, mais sa largeur, fort variable, est de 4 kilomètres dans certains endroits et de 32 dans d'autres. Elle est coupée dans toute sa longueur par une chaîne de montagnes qui n'est qu'un prolongement des monts de Thessalic. Chalcis, située sur la côte occidentale, à 57 kilomètres nord d'Athènes, possède un port qui peut contenir environ 410 navires. A l'extrémité méridionale est Carystos, dont la forteresse, commandant l'île et le détroit, devait être chaudement disputée par les Turcs et par les Hellènes. Lorsque le dernier membre de la famille Mav-roghénis qui avait possédé des fiefs importants en Eubée, eut perdu la citadelle de Carystos, il entra au service des Ottomans, et ses descendants furent admis à exercer les importantes fonctions de drogman de la Porte. Un Mavroghé-nis, Nicolas IV, dont le nom a mérité d'être associé dans les chants de Rhigas-le-Libérateur à celui de Grégoire III Ghika, défendit intrépidement la Roumanie contre les Autrichiens, et ses' services furent, comme ceux de Grégoire, récompensés par un arrêt de mort (1790). Lepa-dishah, soupçonnant le dernier représentant de celte maison, Etienne, d'être peu favorable à la domination turque, le fit étrangler. Sa fille, la belle Modcna Mavroghénis, retirée dans l'île de Myconos, arma deux vaisseaux pour venger les siens et pour arracher l'Eubée aux Ottomans. Soixante-deux villages se soulevèrent contre les Turcs, qui se réfugièrent clans les citadelles de Négrepont et de Carystos. Cette dernière place repoussa avec énergie les attaques des Hellènes, et l'indomptable Elic Mavromikhalis, entouré d'ennemis, se coupa la gorge avec le tronçon de son sabre pour ne pas tomber aux mains des Turcs (1822). En 1827, le Français Fabvier échoua comme Elie et ne put enlever Carystos à Orner-Pacha. Aujourd'hui qu'elle est délivrée de la domination étrangère, l'Eubée semble appelée à un avenir satisfaisant, grâce à la fertilité de son sol, à la richesse de ses pâturages et aux beaux marbres que contiennent ses montagnes. Malheureusement ce pays est, dit avec raison M. Rhangavis1, une des parties de la Grèce les moins étudiées. Il en résulte qu'on n'a encore qu'une idée imparfaite de ses ressources. On ignore, par exemple, quel parti pourrait être tiré des carrières de Carystos où les anciens trouvaient un marbre renommé; mais on croit généralement qu'elles sont loin d'être épuisées. 1 Rhangavis, Mémoire sur la partie méridionale de l'Eubée Paris 1852 , imprimerie nationale. Le docte archéologue grec donne une idée de l'aspect du pays. Près de Carystos, il existe aussi des mines de cuivre, dont le minerai est «d'une richesse incontestable, » dit M. C. Leconte, et qui étaient également exploitées dans l'antiquité. En outre, l'Eubée renferme plusieurs bancs de lignite, dont le principal est situé à Coumi. Un ingénieur français, M. Sauvage, dans un mémoire adressé à Colctti, affirme que la première variété des lignites de Coumi a une valeur calorifique égale h celle du bois ordinaire, et que la seconde constitue un fort bon combustible, qui se rapproche de certaines houilles de qualité moyenne. «Cette seconde variété, disait M. Sauvage en 1846, peut être employée très-avantageusement dans la navigation à vapeur. » Une pareille conclusion avait beaucoup d'importance pour un pays voué à la marine. À la demande de Coletti, et sur l'invitation du représentant de la France, M. de Laurislon, commandant du Rubis, fit un essai d'où il sembla résulter «que le rapport de production de vapeur du charbon de Coumi au charbon anglais, serait environ des trois cinquièmes. » Mais M. de Lauriston avouait que «l'expérience était loin d'être complète. » Aussi, en 1857, fit-on de nouveaux essais à bord du Solon, de la marine impériale française. Le rapport d'un témoin oculaire, M. le capitaine de génie A. Panos, rapport que j'ai sous les yeux, constate que, «en calculant la consommation du combustible par milles, le Solon consume 200 kilogrammes de son charbon pour chaque mille parcouru, et qu'il n'en consume que 154, soit 00/00, de celui de Coumi. » M. Panos ajoute que si l'on renonçait à un mode d'exploitation « vicieux et dispendieux1,» ce combustible pourrait «alimenter toute la navigation à vapeur de la Méditerranée. » Ce seul fait donne une idée des conditions minéralogiqucs du royaume. Ce genre d'exploitation, dit M. G. Leconte «offrirait un vaste champ à l'industrie'2. » Pourtant, si l'on excepte les salines3, l'Etat retire peu de produits4 d'un élément qui ailleurs fournit tant do ressources au Trésor, il n'est peut-être point de pays qui soit plus riche en marbres que la Grèce ; puisque ' Corap. C. Leconte, Rapport au ministre de France sur 1rs lignite» de Coumi, 1 Rapport au ministre de l'agriculture, août 1846, ■ Oui ont produit 157,829 dr. en 1833 et 3C8,717 eu 1851. iSpiliotaky, Renseignements statistique», tabl. R). * 5,905 dr. en 1833 et 52,181 en 1851 (Spiliotaky, ibid.). le sol, au témoignage d'un juge compétent, M. Albert Gaudry, qui a fait un rapport scientifique au gouvernement français sur cette question , en est en grande partie formé. La Laconie seule offre des échantillons de toute espèce , des marbres bleus, gris, blanchâtres, bigarrés, l'amygdaloïdc-brèchc-doré, l'ophisc, le rouge antique, etc. Mais les marbres de couleur ne présentent point pour l'art le môme intérêt que les marbres blancs de première qualité, destinés à la statuaire. La Grèce et l'Italie possèdent en abondance la seconde qualité; mais la première ou lychnites ne se trouve guère qu'à Carrara et à Paros. L'exploitation des carrières de Paros ayant cessé depuis près île deux mille ans, Carrara jouit d'un véritable monopole. Lorsque le gouvernement français eut la pensée d'ériger un tombeau à Napoléon Ier, il s'adressa à M. de Rou-joux, son consul dans les Cycladcs. Le rapport de cet agent (4 mai 1844), tout en signalant les difficultés d'une nouvelle exploitation des carrières , ne la présentait point comme impossible. Mais avant de l'entreprendre, il s'agissait de savoir si l'opinion générale avait raison de re- garder les carrières comme épuisées. Un ingénieur grec, M. Cléanlhis, qui croyait qu'elles contenaient encore une quantité abondante de matériaux précieux, finit, après des travaux considérables, par découvrir à Saint-Minas sur les montagnes de Marpissa, tout près des anciennes carrières, du marbre dont la qualité est supérieure au célèbre lychnites des anciens, fait qui a été constaté par un rapport de M. Bastard, de la marine impériale française, adressé à son gouvernement. Les marbres du Penléliquc et de l'Hymelle n'étaient pas moins estimés pour la sculpture en général et pour l'architecture ornementale que ceux de Paros eL de Ténos pour la statuaire. Les uns et les autres étant voisins de la mer, l'exportation en serait facile «et, dit un économiste , M. G. Lecontc, ils donneraient incontestablement de beaux produits, si l'on voulait s'en occuper sérieusement. » J'ignore s'il en est de même des minerais de fer, qu'on prétend exister sur plusieurs points. Une exploitation attentive pourrait seulerésoudre cet important problème. L'existence de l'argent est mieux constatée, puisqu'un Français, M. Sau- vage, ingénieur des mines, en a trouvé une certaine quantité dans le plomb de Kéos. J'ai déjà dit que le cuivre se trouve à Carystos. Quand la Grèce aura découvert de l'or clans ses montagnes, elle possédera les métaux qui ont servi à ses poètes à caractériser ces quatre âges dont l'humanité parle comme les vieillards de la jeunesse. Pour elle, comme pour eux, le temps où les illusions empêchent d'apercevoir les réalités de la vie se nommera toujours un «âge d'or. » Mais aujourd'hui que notre globe , menacé du sort de son satellite glacé, est déjà à moitié refroidi, il n'y a plus d'espoir de mener une existence facile sur un sol fécondé par la dépouille des innombrables générations vivantes qui nous ont précédés. Il faut maintenant parcourir les mers, gravir les montagnes et même descendre dans les entrailles de la terre. Un Hellène ne se résigne pas à la dernière de ces épreuves, comme l'Anglais taciturne ou le Belge flegmatique. Cependant on tire en Grèce quelque parti de l'émeri de Naxos, de la pouzzolane de Théra, de la pierre meulière et des plàtrières de Mélos. Les tableaux de l'exportation pour 1852,1853,1854, portent l'exportation des minéraux à 440,400, PAUTTF, TTI. — LIVRE ITT. 237 — 445,731, — 120,882 drachmes *. La pouzzolane, qui est à part, donne 14,598, —20,280, 01,800 dr. En 1859, je trouve pour la terre sulfureuse, 47,880 dr. ; —pour la pouzzolane, 141,354 dr. ; - pour l'émeri, 29,900 dr. ; — pour le cuivre, 13,335 dr.2. Non-seulement je ne vois pas figurer les marbres au nombre des exportations, mais je constate qu'en 1859 on a importé des marbres pour la somme de 9,410 dr. Cependant j'ai pu me convaincre que les ressources minérales sont fort loin d'être à dédaigner. En 1840, le gouvernement Loscan a extrait des mines de ferde l'ilc d'Elbe près de 75,000,000 de livres, tandis que le plomb, le cuivre, le mercure étaient exploités par des compagnies, et que l'usinedeSeravczza débitait en vingt-quatre heures 200 tablettes de marbre. Si l'aristocratie anglaise a pu en quarante-cinq ans doubler la valeur de ses biens, — M. A. Cochut l'a prouvé — el si la richesse des autres classes a suivi un mouvement d'ascension si digne d'être étudié3, comment l'Orient ne chercherait-il pas dans l'ap- * Renseignements statistiques, tabl. K. s Tableau général du commerce de la Grèce en 18!>9. * Voy. dans la Revue des Deux-Mondes, 1" février 18(12. plication des lois économiques qu'il a si longtemps méconnues, le moyen de recouvrer son antique prospérité? Or M. Cocliut démontre dans sun remarquable travail que la première des lois économiques est la liberté — réelle et non fictive — de circulation, liberté qui est encore entravée aussi bien en Grèce, en Roumanie, eu Russie, en Serbie, etc., qu'en France, en Allemagne , etc. Le recueil conservateur que je viens de citer établit que les pays qui, comme l'Angleterre , l'Italie , la Suède, la Belgique, ont renoncé aux procédés tyranniques qui, jusqu'à ces derniers temps, gênaient autant que possible les rapports fraternels qui doivent exister entre les nations, ont fait un pas énorme dans la voie du véritable progrès. L'Angleterre a eu sa gloire de donner un exemple que suivent aujourd'hui les autres peuples libres. La principale île du groupe des Sporades, qui dépend de la nomarchio d'Eubée, est Skyros, célèbre par le séjour d'Achille , et où mourut, dit-on, Thésée. Achille, représenté comme fils d'une divinité marine, a l'air d'être un dieu fleuve, et cette supposition est confirmée par l'étymologie de son nom. L'existence de Thésée PARTIE III. - LIVRE III. 239 n'est pas mieux constatée. Il est clair que lorsque Gimon fut envoyé d'Athènes pour apporter de Skyros les restes du héros, on le regardait comme un personnage historique. Ce fait montre que le culte des reliques, qui est resté si populaire en Grèce, est une tradition nationale. L'épaule dePélops, l'orteil de Pyrrhus, etc. , guérissaient les malades, et les villes helléniques se disputaient ces talismans avec l'acharnement qu'on a vu revivre dans les cités du moyen âge. Ces reliques étaient quelquefois aussi fantastiques que celles de nos jours. Thèbes gardait les os de Géryon qui avait trois corps, et Tégéc, les cheveux de Méduse. Les os do Géryon el les cheveux de Méduse valaient presque la plume de l'archange Gabriel, restée dans la chambre de la Vierge à Nazareth , dont le fraie Cipolla (frère Oignon) de Boccace' veut se servir pour rançonner les paysans toscans de Certaldo. Dans son discours « l'éloquent religieux » — comme on dirait aujourd'hui •— raconte que le patriarche de Jérusalem lui a montré un doigt du Saint-Esprit ; le toupet du séraphin qui stigmatisa saint François d'Assise; un ongle de chérubin; 1 Deeamerone, C. VI, nov. X. 240 EUBÉE ET ÇTCLADES. quelques rayons de l'étoile des mages ; une fiole de la sueur do saint Michel luttant contre le diable. Ces belles histoires n'auraient pas paru trop invraisemblables aux contemporains de So-crate , qui admiraient dans l'Erechthéion l'olivier qu'Athéné avait fait sortir de terre dans sa contestation avec Poséidon, ou qui allaient vénérer à Délos le palmier sous lequel étaient nés Apollon et Arlémis. Plus tard, les Hellènes ne parlaient-ils pas de l'arbre qui, à Ilermopolis, s'était incliné: devant le Sauveur pendant la fuite en Egypte 1 ? Ne soyons pas trop pressés de rire de la crédulité de nos pères. Si les anciens croyaient que les victimes offertes au temple d'Athéné à Néa en Troadc ne pouvaient se corrompre , des blessés français recouraient en Crimée à l'eau de la Salette, et j'ai vu plus d'un Oriental accorder à l'eau bénite le privilège de l'incorruptibilité. Comment, avec de telles dispositions d'esprit, pourrait-on résister à l'envie d'employer les reliques, comme on se sert des cornes de corail dans l'Italie du sud, pour se préserver de la fascination (vascania')l Dans mon voyage à Marathon, j'ai pu jeter un 1 Voy. Sozomcne, Histoire ecclésiastique, 1. V, ch. <». coup d'œil sur la mec où sont éparpillées les Cyclades et sur celles de ces îles qui sont les plus voisines des côtes, Kéos et Àndros. Ces îles n'offrent pas toutes les mêmes ressources à l'activité des agriculteurs. Cependant Naxos, la plus grande, n'a rien à envier aux contrées les plus favorisées. Le raisin, l'orange, la pêche, l'abricot, l'olive mûrissent dans ses vallées, où prospèrent également le blé, le colon et le lin. Tbéra ou Santorin a des vignobles renommés. D'ailleurs, si l'agriculture languissait dans les Cyclades, il ne faudrait pas s'en étonner, tout y favorisant le penchant des insulaires pour le négoce et la marine. Syros a une grande importance commerciale el le marbre cipolin, si estimé dans l'antiquité; à Andros, dont la France brûlait les mistiks à la fin de la Restauration, les pirates ont été — de l'aveu de M. Lavallée — remplacés par d'excellents marins ; Mélos possède un très-bon port, des carrières de plâtre et de pierre meulière ; Naxos a son émeri et Paros, un port abrité et profond, sans compter ses marbres fameux. Les doux noms de ces îles, que j'aurais quelque regret d'associer à des considérations d'éco- 212 EUBÉE ET CYCLADES. nomic politique, si cette science n'était, comme l'a ditSismondi «la science de la bienfaisance universelle,» les noms de Naxos, de Délos, de Ténos s'unissaient dans la pensée des anciens à de poétiques légendes. C'est à Délos que Latone, poursuivie par liera, donna le jour à Apollon el à Artémis. C'est à Naxos que Dionysos consola Ariadne abandonnée par Thésée. Une autre amante infortunée, Danaé, vint aborder à Séri-phos, dans ce coffre immortalisé par les chants pathétiques du poète de Kéos. On montrait à Myconos les tombeaux des Centaures, dont le nom indique une population de Bouviers toujours à cheval, comme étaient les primitifs habitants de la Thessalic. Délos, Andros, Ténos étaient devenus des foyers du culte d'Apollon, de Dionysos et de Poséidon. Astyphalée adorait Achille comme un dieu. L'histoire de Latone et de Danaé prouve, ainsi que celle d'Ariadnc, que la légende hellénique ne mettait pas la constance au nombre des qualités des dieux et des héros déifiés. Le sens philosophique que cachent ces célèbres amours n'est pas difficile à expliquer. Latone, mère d'Apollon, «enveloppée d'un voile de couleur sombre» est la nuit; Danaé, la terre sèche; Àriadne, « la blonde Àriadne, » est la principale des personnifications lunaires qui accompagnent Dionysos, la lune présidant dans le système physique des anciens à la production et à l'humidité. Pour justifier ces mythes on disait, avec Maxime de Tyr, « que le peuple , à raison de la faiblesse de son esprit, ne peut regarder les choses sous leur face naturelle et a besoin do la fable.» Malheureusement les symboles qui peuvent donner des idées inexactes de la divinité sont loin d'être exempts d'inconvénients. Combien de millions d'hommes n'ont pas été froidement égorgés, parce que l'Ancien Testament prête symboliquement à l'Eternel des colères ou des rancunes humaines? Mais pas plus à Athènes qu'à Londres ou à Paris, les esprits élevés n'ont été dupes de ces allégories. Les poètes eux-mêmes en faisaient bonne justice sur le théâtre, et Euripide ne craignait pas de dire que «la nature divine pénètre l'univers entier; que Dieu voit tout et n'est point vu , qu'il existe par lui-même et qu'il gouverne les dieux '. » Les Cyclades occupaient, quand il s'agissait du 1 Fragments de Bellérophon. culte une place encore plus importante que clans les légendes. On sait quelles solennités se célébraient à Délos en l'honneur d'Apollon. Andros était, chaque année, témoin d'une cérémonie moins brillante que les Délies, mais non moins digne d'intérêt. Dans le temple de Dionysos, au rapport de Pausanias, de Philostrate et de Pline, l'eau d'une fontaine se transformait en vin. A Ténos on faisait tous les ans, en l'honneur de Poséidon et d'Amphitrite, une fête à laquelle s'empressaient d'assister les Hellènes des îles voisines, et qui était l'occasion de nombreux festins. Poséidon (Neptune) était la grande divinité des Ioniens. Tandis que les Pélasgcs restaient fidèles à leurs dieux agricoles, et que les Dorions préféraient des dieux célestes, les Ioniens, passionnés pour la navigation, propageaient le culte des dieux maritimes. On ne doit pas s'étonner qu'un peuple doué comme les Hellènes d'une ardente imagination ait multiplié ce genre de divinités ; car les aspects de la mer sont tellement variés , qu'elle se prête à toute espèce de personnifications. Poséidon porte un nom qui exprime le dieu de la nature fluide clans son sens le plus général, il est le Zeus de l'élément liquide. Am-phylrile, son épouse, personnifie la mer qui bruit et qui s'agite autour des côtes. Okéanos, le vieux, Néréc, Protée sont des symboles de l'Océan supposé «père des êtres, premier des èlrcs » (prôtos). Okéanos, considéré comme père, et Tbélys, considérée comme mère, forment un couple primitif, comme l'ancienne dyade du Ciel (Ouranos) et de la Terre. Thétys, regardée comme fille doNérée, a pour sœur les Néréides. Le nom de ces filles de Néréc, « la glauque», «la puissante», etc., fait assez comprendre qu'elles doivent être identifiées avec les vagues, dont la beauté trompeuse et le murmure séduisant sont ingénieusement représentés par les Sirènes. Les (liants perfides de ces «Muses de la mer1 » contractent avec les airs quejouent dans leur conque marine Triton cl. ses fils, personnification des flots bruyants. D'autres luis, on se servait de symboles empruntés à la vie animale. Alors les grands flots devenaient des chevaux, les caval-loni des pécheurs italiens, et les vagues bondissantes des chèvres. Cette dernière expression (dix), qui a donné naissance au nom de la mer 1 Millevoyc. il. Egée, rappelle que les marins français disent «il moutonne» quand ils voient la crête des flots blanchir. Il n'est pas difficile maintenant de se faire une idée du caractère el des habitudes de Poséidon. Grand, fort, imposant, passionné, avec des yeux glauques, turbulents comme l'azur des mers, enveloppé d'un vaste manteau bleu et armé du trident ou harpon des pêcheurs, il habile un palais au fond de la mer Egée. 11 élève el calme les flots au gré de son humeur mobile. Les chevaux lui sont consacrés, cl les jeux de l'isthme célébrés en son honneur sont surtout des jeux hippiques. Comment saint Nicolas a-l-il réussi à hériter de la domination des flots? Il est certain que, même en Occident, le souvenir de l'évèquc de Myre se rattache à l'idée de l'eau considérée comme élément purificateur, et que celle idée est exprimée par le baquet plein d'enfants nus qu'on voit sur ses images. Ce saint avait au moyen âge une popularité si grande parmi les Occidentaux, que son image se retrouve sur la plupart des vitraux des églises du quinzième et du seizième siècle. En Orient, où les bienheu- PARTIE III. — LIVRE [II. 247 rcux subissent moins les révolutions de la mode, il n'est pas surprenant que le pontife qui passait pour avoir fait renaître tant d'àmes « par la fontaine de vie », ait reçu le soin de protéger les chrétiens naviguant sur les eaux où l'on plonge les enfants — les Orientaux ont conservé le baptême par immersion — que l'on veut baptiser. Du reste, cette protection n'inspire aux matelots grecs qu'une confiance limitée. Ils ont soin, en passant devant les promontoires les plus dangereux, de jeter à la mer quelques dons propres à leur assurer la bienveillance de la capricieuse divinité. Si M. Gaudry avait connu cet usage, il aurait été moins étonné de voir les insulaires de Cyprc célébrer avec un véritable enthousiasme « la fête de la mer1. » En donnant à la ville nouvelle, bâtie auprès du vieux Syros, le nom d'Hermopolis, les Hellènes ont montré une fois de plus qu'ils n'oubliaient jamais les anciens dieux, dont le souvenir est inséparable de l'époque la plus mémorable de leur glorieuse histoire. Hermopolis, chef-lieu de la nomarchic des Cyclades, est aujourd'hui 1 Voy. l'article sur Chypre dans la Iicrite des IkM.r-Mumlcs de 1861. la seconde ville du royaume. L'île est, dans le royaume, le foyer du catholicisme romain. Louis XIII y fonda une maison de capucins ; l'amant deMmo de Pompadour y établit les jésuites, et, après la suppression de cet ordre, Louis XVI y envoya ces Lazaristes persécuteurs dont M. Mi-chelet a tracé un si effrayant portrait dans Louis XIV et la révocation de l'édit de Nantes. Lorsque Tourneforty aborda, il déclara l'île «la plus catholique de l'Archipel. » A l'époque de l'insurrection , Syros aurait dû suivre le glorieux exemple de Spetzia et d'Hydra. Mais on sait le peu de goût que les partisans du pape ont pour la cause des nationalités. Ce qui s'est passé en Angleterre au temps de l'invincible Armada , en France (1792 et 1815), en Espagne (1823), en Italie (1848) le prouve assez. Les catholiques romains n'ont pas agi autrement en Bosnie, en Albanie et en Grèce. «Toutes les îles, dit un écrivain français, le colonel Voutlicr, ont, dans le principe, arboré avec amour la croix de la liberté ; l'île de Syra seule a pu résister à cet élan généreux. Les habitants du rite catholique crurent devoir séparer leur sort de celui de leurs frères. Je ne sais s'ils en sont plus estimables à d'autres yeux ; mais sûrement ils sont couverts du mépris de la nation ; et quand la Grèce aura reconquis son affranchissement, comme ils n'auront pas partagé ses dangers, ils seront indignes de partager son bonheur'.» Bory de Saint-Vincent , naturaliste philosophe, qui visitait Syros quelques années plus tard, n'y trouva pas plus de patriotisme. Il n'a point dissimulé la surprise que lui causait la conduite des insulaires envers les victimes de l'islamisme. «Ceux qui se réfugièrent à Syrasontsans exception du rite d'Orient ; et les Latins les voyant avec jalousie porter sur leur soi natal d'autres superstitions que celles où les Jésuites les avaient courbés, s'en tiennent séparés, comme s'ils éLaienl pestiférés. Ils leur ont abandonné le rivage, et demeurant perchés sur la pointe de leur pain de sucre, ils ne souffrent pas que les nouveaux venus s'y viennent établir. » — «J'ai vu, ajoute avec élonncmcnt le savant naturaliste, des hommes appartenant à l'ancienne population affecter, en estropiant l'italien ou le français, de ne pas entendre la langue de leurs compatriotes, maudire l'àffran- { Mémoire sur la guerre des Grecs. M. About a constaté les mêmes laits. chissemcnt de la Grèce et regretter la domination turque. » M. Ami Bouc a constaté le même fait chez les Slaves : « Personne ne pense guère, dit-il, du moins parmi les Slaves à devenir le bourreau de son frère... Les seuls Bosniaques catholiques ont fait quelquefois exception à cette règle en trahissant par pique religieuse leurs compatriotes de l'Eglise grecque1.)) Ces faits doivent être sérieusement médités par les écrivains qui recommandent naïvement aux nationalités orientales une prompte soumission à l'Église romaine comme le meilleur moyen d'arriver à l'indépendance! On a dit souvent que rattachement de quelques Orientaux au catholicisme romain est le résultat d'un penchant décidé vers la civilisation. Celte assertion paraîtra bien étrange à lous ceux qui ont vu les populations catholiques de l'Europe orientale. Bory de Saint-Vincent permet d'en juger: «Je voulus, dit-il, mouler dans la cité latine, la malpropreté m'en fit horreur; les pourceaux en liberté pullulaient dans les étroits intervalles qui, tenant lieu de rues, séparent irrégulièrement les maisons entassées l'une sur 1 Turquie d'Europe, II, 134. PARTIE III. — LIVRE LU. 251 l'autre; ces animaux effrayés à l'approche des étrangers, sortent on grognant de dessous les escaliers extérieurs., dont les voûtes leur servent d'abris, et se précipitant à travers les jambes font souvent tomber les passants1. La ville grecque était beaucoup moins sale..., les rues en étaient étroites, mais on n'y trébuchait pas à chaque pas contre d'immondes cochons et des las d'ordures. » LaGrècevictorieuse n'a pas usé de représailles. Quoiqu'elle n'ignore pas que le catholicisme romain donne partout à la politique autrichienne un tel appui, qu'on a nommé le parti de Rome «catholique, apostolique et autrichien,» les membres de l'Eglise du pape peuvent exercer leur culte dans toutes les parties d'un royaume qui, resté comme tous les pays méridionaux fidèle au système arriéré de la religion d'Etat, ne tolère que les communions reconnues par l'autorité civile. La Grèce n'a pas traité Caïris avec la môme indulgence. Tandis que ce savant vieillard, dont, après tout, le patriotisme n'a jamais été contesté, mourait en prison, trois 1 Comp. Roussel, Les nations catholiques. Paris 1S54. Voir surtout t. II, p. 1-93, l'Espagne. évêques et un archevêque romains vivaient fort paisiblement dans les Cyclades , à Naxos, à Ténos, à Théra et à Syros. Les écrivains de leur Eglise continuent pourtant de se plaindre emphatiquement de la Grèce1, et de répéter la phrase si connue d'un philosophe vollairien sur « l'intolérance naturelle à la canaille grecque, » comme si toute «canaille» n'était pas intolérante ! Il est vrai que le gouvernement lui-même a traduit devant, les tribunaux quelques personnes accusées de « prosélytisme, » et qu'aucun partisan sincère do la liberté religieuse ne saurait entreprendre de justifier ces actes. Mais Caïris était unitaire et M. King protestant. Croit-on qu'ils eussent été mieux traités dans les autres contrées méridionales, à Madrid, à Mexico, à Lima, à Rome, à Florence sous le «paternel» Léopold II? En France même, ne voit-on pas à chaque instant des écrivains condamnés à de fortes amendes et à plusieurs années de prison pour attaques contre la ((religion de la majorité des Français?» Les Occidentaux qui gémissent si amèrement sur le «schisme grec, l'élément le plus funeste de l'histoire moderne {sic), qui a 1 Voy. surtout Lavalléc, Histoire de la Turquie. PARTIE III. — LIVRE [II. 253 enfanté presque toutes les calamités de l'Europe ; celui qui menace encore d'en accabler l'avenir1, » feraient mieux d'engager l'Occident, catholiques et protestants, l'Espagne et la Suède, à donner aux Orientaux des exemples qui feraient sur leur esprit plus d'effet que les pompeux discours. Quand on voit une nation telle que la France — plus d'un demi-siècle après sa grande révolution — se faire par ses tribunaux l'instrument des vengeances sacerdotales, persécuter avec une étrange impartialité les fds de Voltaire et les fils de Wesley, et devenir même le bouclier de la théocratie ; d'autres pays refuser les droits do citoyen à tous ceux qui n'appartiennent pas à une Eglise chrétienne, comment veut-on que les hommes d'Etat de l'Orient aient quelque chance de lutter avec succès contre les entraînements aveugles de la multitude? La révolution hellénique, si mal vue des habitants de Syros, a pourtant assuré la prospérité de leur île et fait d'IIcrmopolis la capitale commerciale de la Grèce. Ces émigrés dont la présence les irritait tellement, apportaient l'opulence, avec l'activité, le goût du négoce et l'in- *Voy. Lavalloc, Histoire de ta Turquie, Il I* telligence de la marine. Les Chiotes so-nl connus pour leur aptitude au commerce. Les Psariotcs, qui tous se réfugièrent à Syros, étaient des marins patriotes aussi habiles que courageux. Syros leur doit la création de ces chantiers de construction pour les navires qui sont renommés dans toute l'Europe orientale. «Depuis vingt ans, disait M. G, Lcconte en 1840, les chantiers de Syra ont mis à la mer de 4 à 5,000 navires1.» Quoique le mode de construction et d'armement diffère de celui qu'un a adopté en Occident, il n'enlève rien à la solidité et à la vitesse. Ces navires étant construits fort économiquement, et coulant deux tiers de moins que les navires français, il n'est pas étonnant que les patrons puissent offrir un rabais de 5 ou 0 fr. par tonneau. «Il est notoire, dit M. C. Lcconte, que les Grecs naviguent encore à meilleur marché que les Napolitains eux-mêmes4.» Cet avantage ne suffirait pas pour soutenir dans la mer Egée, dans la Méditerranée, dans l'Adriatique et môme dans la mer Noire la concurrence de la marine des grandes puissances, si la nation hellénique n'avait 1 Rapport au ministre de l'agriculture, août 1846. * Ibid. pas conservé quelques-unes des qualités qui ont assuré ù ses marins une si grande réputation dans l'antiquité. La curiosité et l'esprit de discussion, qui sont chez les Hellènes une passion véritable, éveillent l'esprit du plus simple matelot. Chaque membre de l'équipage, au lieu de dormir sur les deux oreilles, en laissant toute la sollicitude au capitaine et au pilote, tient à se rendre un compte exact de la route qu'on suit, des écucils qu'on redoute, des variations du vent. Taudis qu'il raisonne avec ses camarades sur les moindres détails de la manoeuvre, il s'informe des abris, des mouillages, des droits à payer dans les ports, du prix de vente cl d'achat des marchandises. Il ne faut pas s^étonner de voir ces marins actifs et curieux acquérir sans peine les connaissances pratiques nécessaires au pilotage, et fournir des pilotes à toutes les marines militaires qui fréquentent ces mers et même aux navires qui vont sur les côtes de Syrie, de Caranianio et d'Egypte. Quand ils restent sur les vaisseaux de leur nation, leur intelligence, qui ne s'engourdit jamais , leur permet dans les accidents si fréquents en mer de montrer une dex* térité et une présence d'esprit fort rares dans les autres marines. Aussi leurs navires, quoique économiquement construits et pauvrement équipés, bravent-ils les tempêtes de l'Océan et même ce golfe Je Gascogne si funeste, chaque année, au commerce de la Grande-Bretagne. Dans un pays où tout le négoce se fait par mer, les qualités que je viens de signaler chez les marins ont une importance impossible à contester. Le développement de la marine hellénique, depuis la guerre de l'indépendance, prouve quel est le penchant des Hellènes pour la navigation. Au commencement de la lutte, la Grèce ne possédait guère que 449 bâtiments jaugeant 52,000 tonneaux. £cs navires employés à la guerre y subirent des avaries de toute espèce. Cependant en 1857, le royaume avait déjà 4,330 bâtiments jaugeant 325,000 tonneaux, et montés par 20,000 marins1. Ce nombre a peu diminué puisque M. Soutzos, professeur d'économie politique à l'Université d'Athènes, portail en 1801 le nombre des marins à 27,000. La légère diminution constatée par M. Soutzos s'explique parla redoutable concurrence que la vapeur tend à faire aux Hellènes dans la Méditerranée et dans la mer Noire. 1 Rappi du ministre des finances, M. Cinuu.oundou.ios, p. 10-11. Ces brillants résultats, M. Coumoundouros le constate lui-même1, sont dus à Y initiative individuelle. L'Etat n'a pas été aussi heureux. Capodistrias ayant laissé croire qu'il voulait mettre la marine militaire sous les ordres de l'amiral russe, Miaoulis brûla Yllellas et la Spetzia. Depuis, le nombre des bâtiments de guerre a toujours diminué. En même temps le personnel trop considérable de la marine royale restait une charge très-lourde pour un budget déjà fort grevé. On a prétendu que, malgré l'intelligence et l'activité des marins, la balance du commerce n'offrait pas un résultat plus brillant que l'examen du budget. «Depuis 1833, disent les documents officiels, l'importation est presque le double de l'exportation2.» De tels aveux paraissaient, il y a quelques années, accablants aux adversaires de la Grèce. «Mais, dit un ouvrage qui résume les idées de la science actuelle, les données qu'on a prétendu tirer de ces calculs paraissent aujourd'hui fort contestables3.» Cc- 1 Rapp., p. 11. 1 Tableau général du commerce de la Grèce pendant l'année mo. s Bouillct, Dictionnaire universel des sciences, art. Balance du commerce. 25 Cette situation dura jusqu'en 1840, c'est-à-dire jusqu'à la mort de 1 Spectateur de l'Orient, 29° et 30" liv. Colelti. Resté alors sans chef, le parti français se confondit momentanément avec le parti de la cour, dont il est loin d'être aujourd'hui l'allié. On a quelque peine à s'expliquer comment la mobilité d'une nation méridionale a pu s'habituer a une si longue domination, qui ne serait pas de nature à montrer dans les Hellènes « le peuple ingouvernable » dont on a tant parlé. Ce fait ne peut pas être attribué uniquement au «génie politique» de Coletli — c'est l'expression de l'académicien Le Bas — ou à la lassitude des partis. M. Mavrocordatos, pour ne citer que le plus éminent des adversaires de Coletli, ne se résigna jamais au triomphe d'un système fort opposé à ses convictions. Il soutint même contre ce syslémc une lutte acharnée qui se prolongea au delà de la mort prématurée de ColeLli. Mais celui-ci, appuyé par la France1, à peu près tolère par l'empereur Nicolas qui voyait avec dédain la Grèce essayer d'un régime qu'il mépris-sait, trouvait dans ses théories un moyen de s'entendre à la fois avec la cour et avec le peuple. Aux yeux de la cour, le chef rouméliote avait l'avantage d'être assez indifférent au système 1 Voy. le Moniteur du 24 mars 1845. 300 EURÉE ET CYCLADES. parlementaire pour qu'on ail pu lui attribuer celte déclaration ironique prononcée devant la chambre des députés: «Il est vrai que je n'ai pas la confiance de la chambre ; mais la chambre a ma confiance ; donc je reste au pouvoir. » Les réclamations du parti russe, en faveur du respect d'une constitution qu'il avait si puissamment contribué à fonder ne le touchaient pas davantage. Il demandait ironiquement comment on pouvait admirer en même temps L'inflexible défenseur de l'absolutisme en Europe, et être en Grèce le partisan des idées constitutionnelles. Il ne manquait pas d'en conclure que le système parlementaire étant aux yeux de l'empereur de Russie un dissolvant tout-puissant, il le laissait agir dans la péninsule orientale afin de s'en servir comme d'un auxiliaire dans ses projets de conquête. Nous avons vu depuis plusieurs journaux français, hostiles aux parlements, attribuer à la même cause le zèle des Anglais pour le triomphe du régime constitutionnel dans l'empire français. L'Angleterre était également accusée par Colelti de contradictions singulières. Celle grande nation, dont le patriotisme est si ardent, s'in- PARTIE III. — LIVRE TH. 301 clignait de voir les Ioniens se tourner vers la Grèce. Occupant seule parmi les puissances chrétiennes une partie du territoire hellénique, elle était plus qu'une autre exposée aux sarcasmes d'un ministre qui justifiait son attachement à la Fiance par le désintéressement que cette puissance montre en Orient. Mais quoique la Grande-Bretagne paraisse tenir peu de compte du principe des nationalités à Corfou, à Malte, à Gibraltar, à Gucrncscy, où des populations helléniques, italiennes, espagnoles, françaises vivent à l'ombre de son drapeau, elle trouvera toujours partout des partisans dans les admirateurs de sa constitution, qui peut se résumer par la fameuse formule : « Le roi règne et ne gouverne pas. » Or, quand le parti anglais venait lui vanter celle formule, Colelti répondait qu'elle ne valait absolument rien en temps de révolution ; que les Anglais eux-mêmes n'en avaient fait aucun cas lorsqu'ils luttaient contre Philippe II et contre Napoléon. Il ajoutait que la France engagée dans une lutte gigantesque contre l'Europe ne s'était pas non, plus préoccupée de la légalité, et que la Convention, le Directoire, le Consulat, l'Empire avaient usé sans scrupule d'un pouvoir égalera eût dictatorial. « Or, disai t-i 1, la révolution hellénique commence à peine. Le royaume n'est qu'une petite portion de la Grèce. Dans l'Asie occidentale, deux millions de nos frères sont encore sous le joug; 1,500,000 Hellènes sont restés esclaves des Ottomans dans la Turquie d'Europe. Et c'est dans un pareil moment qu'on vient m'cnlretenir d'élections influencées , de députés vendus au pouvoir cl d'autres misères dont les ministres anglais ne se sont jamais fait aucun scrupule, puisque dans la Grande-Bretagne les élections sont un vaste marché, où tories, whigs et radicaux achètent sans vergogne les suffrages des électeurs ! » En faisant perpétuellement un appel aux aspirations nationales, Coletli se servait avec une adresse singulière des idées qui ont dominé en France depuis plus do soixante ans. Lui-même semblait, comme les masses, attacher beaucoup moins d'importance à la liberté qu'à l'égalité, dont le triomphe était assuré en Grèce. Sa grande préoccupation, sa préoccupation unique était la délivrance du territoire hellénique. Aimant les Français, comme la plupart des hommes d'État d'origine roumaine, il s'entendait si bien avec eux, que ceux-ci se sonl plu à voir en lui le type d'un Hellène accompli. «Colelti, disent leurs biographes, sut concilier les intérêts de la liberté avec ceux du pouvoir. A la fois guerrier et administrateur, homme désintéressé, animé du plus ardent amour de la patrie, il rappelait les beaux types de la Grèce ancienne » Aux yeux du parti anglais, Coletli était bien loin d'être un Aristide ou un Kpaminondas ! Les hommes de cette école lui reprochaient — et leurs accusations étaient répétées par les journaux de la Grande-Bretagne — d'avoir subi servilement l'influence de la cour, corrompu le principe électif, perverti les mœurs, etc. Lorsque la France, oubliant les griefs de 1840, se rapprocha de l'Angleterre pour entreprendre l'expédition d'Orient, les écrivains français commencèrent à croire que les journalistes anglais ne s'étaient pas trompés sur la « dépravation » du caractère hellénique el sur la manière dont les Hellènes avaient tiré parti de leur Constitution. L'article d'un publiciste, qui lient toujours 1 Douillet, Dictionnaire, universel d'histoire , art. Colelti, Comp. Dictionnaire de conversation , suppl., art. Coletli, par Le Ras, de l'Institut. 304 EUIÏÉE ET CYCLA.DES. grand compte des opinions de l'Angleterre, article qui parut (1854) dans Ja Revue des Deux-Mondes^, fut accompagné des livres de MM. About, Lavallée2, Tcxicr5, Rolland4, etc. où tous, voyageurs, historiens, journalistes, représentants, s'accordent à faire de la Grèce contemporaine le tableau le plus décourageant. Il est vrai que le parti français, au commencement de la guerre d'Orient, avait cédé avec la même facilité que les deux autres à la haine que la Turquie inspire à tous les Hellènes. Les hommes politiques de ce parti ont agi les premiers en faveur d'un mouvement qui leur paraissait annoncer la ruine de la puissance contre laquelle Colelti avait prêté le sermenl d'Annibal. La France, qui les croyait plus disposés à avoir en elle une confiance absolue, irritée d'une conduite qu'elle assimilait à une défection, s'éprit momentanément des Turcs et se passionna pour d'intégrité de l'empire ottoman.» Mais après avoir eu avec 1 Voy. dans la Revue du 15 juillet 18114 l'art, de M. Forcade. * Histoire de la Turquie, 1854, «ouvrage de circonstance» dit avec raison M. Vapereau. ' La Grèce et ses insurrections, 1854. * La Turquie contemporaine, 1854. les Ottomans des rapports multipliés, elle est disposée aujourd'hui à dire avec M. About : « J'adore la Grèce, » à juger les faits avec plus de sang-froid, et à penser que les peuples, longtemps opprimés, ne sauraient arriver en quelques années à donner au monde l'exemple des qualités exceptionnelles qu'exige un régime sincèrement libéral. En effet, il n'est aucune nation de l'Occident qui n'ait cherché longtemps et péniblement sa voie avant de prendre possession des libertés salutaires qu'assure l'exercice du gouvernement constitutionnel. Les Anglo-Saxons des deux mondes, dont on cite perpétuellement l'exemple, ont fait dans celle voie autant de faux pas que les peuples du Midi les plus turbulents. Quoique la constitution anglaise remonte, dans ses principes essentiels, au treizième siècle (1205), elle était encore si mal observée sous Guillaume III — après la révolution de 1088 — que le docteur Samuel Johnson déclarait la «nation insultée par des élections illusoires » Les opposants n'avaient pas plus de conscience que les âmes damnées du ministère : « Les patriotes, 1 Voy Hume, Histoire d'Angleterre, lîv. XXII. disait sir R. "Walpole, se produisent aussi vite que les champignons, j'en ferais naître cinquante en vingt-quatre heures ; j'en ai produit un grand nombre dans une seule nuit. 11 suffit de n'avoir point égard à une demande insolente ou déraisonnable, et voilà tout de suite un patriote qui se déclare1. » Du reste, il est impossible de conserver la moindre illusion sur la corruption politique de l'Angleterre au dix-septième et au dix-huitième siècle, quand on a lu les éludes approfondies d'hommes tels que MM.Macaulay, Ch.de Hémusat, II.deBonnechosc et Taine, qu'on n'accusera pas certes de manquer de sympathie pour les institutions anglaises. Les élections actuelles sont, elles-mêmes loin d'être exempt es des scandales constatés dans les élections do la Grèce, scandales qui faisaient dire, en 1854, à un écrivain grec, à un rédacteur du Spectateur de l'Orient: «On peut dire que jusqu'en 1853 il n'y eut qu'un nombre excessivement restreint de députés qui pussent se vanter d'être de véritables représentants du peuple. » Les écrits de MM. Rigby Watson2, G. F. 1 Goxe's Memoirs of sir Robert Walpole. 5/I short and sure way of preventîng bribery. rÀimiï m. — livre m. 307 S. Elliot1, John E. Eardley Wilrnol* montrent assez quelle indignation les manœuvres électorales excitent dans l'Angleterre contemporaine. En Allemagne, le duc d'Aumalc constate que le régime constitutionnel est généralement annulé par le despotisme de la police et la vénalité de la presse Quant au défaut de patriotisme cl à la servilité vis-à-vis des puissances étrangères reprochés à certains Hellènes, Humboldt atteste que l'Allemagne du dix-neuvième siècle n'a pas été plus que la Grèce à l'abri de ce grave danger: «Voilà, disait-il amèrement àVarnhagen d'Ensc, où en est le sentiment germanique ! Ceux qui sont tenus de le protéger sont précisément les plus ardcnls à le trahir4. » Le spectacle qu'il avait sous les yeux dans l'Europe centrale (31 août 1853) était si désolant qu'il disait : « Dans ce triste temps un simoun étouffant souffle du Prulh au Tagc. » En 1845 (2 octobre), l'étal gé- 1 Thoughts on the subject of briberg and corruption al elec~ lions. * Av briberg wilhout a remedg, etc., and on briberg and trea-ling al élections. 3 Voy. L'Allemagne en 1800 dans la Revue des Deux-Mondes. *Voy. dans la correspondance do Humboldt la note de Yarn-hagen sur la lettre du \) août l&'j'ô. néral des affaires de la Prusse «l'indignail au plus haut point, » et il ne craignait pas d'affirmer 0UC «chaque jour apportait quelque chose de pire que la veille. » Le fanatisme, tant reproche aux Orientaux, était tout-puissant en Allemagne. € Humboldt, écrivait Varnhagen , m'a failde singulières confidences. 11 m'assure que sans ses relations à la cour (de Berlin), il ne pourrait pas vivre ici, qu'on l'expulserait, tant il est détesté des ultras et des piélislcs..... Dans les autres pays de l'Allemagne, ajoutc-t-il, on ne me souffrirait pas davantage, dès que jonc serais plus protégé par l'éclat de ma position1, s Le bigotisme élait alors tellement puissant, qu'à celte table du roi, où j'ai moi-même admiré plus d'une foisson prodigieux esprit, l'illustre auteur du Cosmos ne craignait pas do dire un jour que le ministre du culte était le contraire du ministre de l'instruction2. Quant à ce qui regarde la France, je me bornerai à faire l'application d'un principe posé par Mmela comtesse de Gaspariu. Cetle dame, qui visitait la Grèce avant la révolution française de 'Note de Yamliagcn du 20 décembre 1S15. * Noie de Varnhagen du L2G juin 18H. partie iii. — livre 111. o09 1848, s'étonnait avec raison do ce que dans un pays où l'opposition était si populaire, la chambre était toujours ministérielle. Mais lorsque los adversaires do Louis-Philippe Tout renversé du trône, la Chambre française n'élait-elle pas remplie de «satisfaits?» La Constituante, convoquée par les républicains du gouvernement provisoire, n'a-l-clle pas proclamé la République avec enthousiasme? Le Corps législatif du nouvel empire comptc-t-il beaucoup d'opposants ? L'Espagne ne présente-t-elle pas le même spectacle el les Certes ne s'y remplissent-elles pas toujours de ministériels? Si les électeurs sont fort dociles en Grèce, comme Mn,e de Gas-parin l'affirmait en 1847 — cl je ne los ai trouvés nullement changés on 1800, — il faut avouer que Marseille, Lyon, Toulouse, Grenade, Madrid, etc., diffèrent bien peu des cités grecques, cl. que les traditions d'unité, héritage des empires de Rome et de Ryzancc, laissent dans tout le midi une part encore très-faible au self government. Puisqu'il en est ainsi, pourquoi présenter les Hellènes comme livrés à une servilité et à une corruption exceptionnelles? Pourquoi, quand des pays si fiers de leurs progrès et de leur puissance, ont donné de nos jours le spectacle de défaillances vraiment extraordinaires, s'étonner de voir une nation faible, pauvre, longtemps opprimée, marcher avec lenteur et hésitation dans une route mal frayée ? On me dira sans doute encore que je montre trop d'indulgence pour les petits peuples et que je juge trop sévèrement los grands. Mais les premiers ont besoin d'encouragements, les seconds ont assez le sentiment de leur force et de leur haute destinée pour pouvoir écouler patiemment les critiques que Rome n'épargnait pas aux triomphateurs. D'ailleurs, doit-on craindre , au temps où nous vivons, que les apologistes des faibles deviennent fort nombreux? Je veux aller plus loin. J'admets pour un moment qu'il n'y a rien d'exagéré dans les reproches faits aux Hellènes , et qu'il ne se passe ni en Angleterre, ni aux États-Unis1 — qu'on se rappelle le martyre de John Brovvn — etc., rien de pareil aux violences et aux fraudes dont la Grèce a été le théâtre. Est-ce une raison pour préférer les Mahoniélans aux chrétiens, * On trouve de Irès-curieux détails dans G. de.Witt, Wasking' ton. PARTIR III. — LIVRÉ III. 311 comme on affectait de le faire en 1854? Aujourd'hui que la société musulmane est étudiée avec une véritable impartialité, qui oserait prendre la défense d'un ordre social basé sur l'esclavage , la servitude de la femme et la haine incurable de la science et du progrès? Je renvoie les successeurs de Fallmcrayer au portrait que M. Guillaume Lcjcan, témoin oculaire et compétent, a fait des «pachas réformateurs)) de l'Afrique septentrionale dans la Revue des Deux-Mondes (15 février 1862). Ils y trouveront un tel amas d'incompréhensibles barbaries, d'ignoble crapule cl de stupidités atroces, qu'ils apprendront à se consoler des vices si souvent reprochés aux chrétiens orientaux. Un autre témoin, M. Charles Didier, qui a écrit plusieurs ouvrages sur l'Egypte, ne permet pas d'avoir une meilleure idée des pachas, et pourtant qui parle de l'Egypte, donne une preuve éclatante d'impartialité, puisque cet Etat marche aujourd'hui à la tôle des pays musulmans. La Turquie est tellement au-dessous de ses vassaux africains, que MM. Ami Doué, Cyprien Robert, Blanquiet Mathieu , qui l'ont étudiée avec tant de soin, ne se sont jamais avisés dans leurs consciencieux 312 EUBÉE ET GYCLÀDES. écrits, publics après de longs et pénibles voyages, de supposer un seul inslant qu'elle puisse être mise sur la même ligne que le plus arriéré des pays chrétiens. QUATRIÈME PARTIE. ATHÈNES. Î! 3 y. LIVRE PREMIER. La Cité d'Atliéité. —'-■Ç'Sje*— Après avoir passé quelques jours à Athènes, je m'embarquai, le 15 août, au Piréc, pour aller en Italie. J'avais, avant d'entreprendre un voyage dans les nomarchies, passé dans la capitale et dans les environs un temps assez considérable pour examiner à mon aise les admirables monuments que possède encore l'Altique, et pour étudier les divers établissements fondés depuis la création du royaume hellénique. On peut affirmer sans hésitation qu'aucune ville n'a encore égale Athènes. Sans doute Rome l'a surpassée par la splendeur de la gloire militaire ; mais les durs patriciens de la cité éternelle sont restés constamment étrangers aux hautes inspirations do la philosophie, do lapoé- 310 LA. CITÉ D'ÀTHÉNÉ. sic et des arts. Ces hommes du droit el de l'usure , politiques consommés et administrateurs impitoyables, ont pu, après la conquête de la Grèce, accepter sa civilisation; mais ils n'ont jamais compris le véritable esprit athénien. Le caractère de cet esprit est une vive et largo compréhension des idées qui paraissent aux modernes les plus difficiles à concilier. Entre un Sophocle et un Arislolc, il existe de si profondes différences, qu'on a quelque peine à les croire concitoyens d'un même pays. Entre l'enthousiaste Eschyle et le caustique Aristophane, entre Ëpicure et Zenon, entre Arislippe el Antislhèncs, entre Platon et Xénophon1, les diversités ne sont pas moins frappantes. Faut-il s'étonner qu'une race aussi compréhensive ait opéré cette réconciliation momentanée entre l'Orient et l'Occident, entre la race sémitique et la race indo-européenne, dont le christianisme est sorti? La religion hellénique, jugée la plupart du temps très-superficiellement, a préparé le triomphe de 'Evangile en Europe, tandis que Moïse et ses héritiers les prophètes le préparaient dans l'Asie 4 Tous n'étaient pas d'Athènes, mais tous étaient les disciples do la civilisation athénienne. occidentale. Le monothéisme est en germe dans le culte de Zens, comme le Dieu du Nouveau Testament se fait entrevoir dans le Pentateuque. On se trompe beaucoup en s'obslinanL à juger Zeus d'après les légendes poétiques. On n'agirait pas plus sagement si l'on cherchait le Dieu des chrétiens dans les Mystères du moyen âge, où le Père éternel joue si souvent un 'rôle grotesque. Même plus tard, Dante, Camoëns, T. Tasso et Milieu sont obligés, parles nécessités poétiques, do donner un caractère anthropoinorphique à la théologie chrétienne. Mais croit-on que les esprits cultivés puissent prendre à la lettre la théologie des poètes? Se ligurc-t-on que le peiqde lui-même — le peuple le plusspirituel de la terre — n'entrevit pas la vérité sous le voile des symboles? Sans doute, il était trop facile d'exciter en lui le fanatisme auquel la multitude est aussi portée de nos jours qu'à celte époque ; mais la philosophie grandissait chaque jour en influence, comme l'attestent les nombreux disciples des Socrate, des Platon, des Aristole et des Zenon. La peine que les Israélites avaient à se représenter Jéhovah autrement que comme un Dieu national excuse les tergiversais. 318 la cité d'atukné. lions des Athéniens et les fait comprendre en même temps. 11 faut encore ajouter que leslndo-Européens sont moins portés que *la race sémitique vers le monothéisme pur. Tandis que le Juif et l'Arabe se montrent toujours hostiles aux images, par crainte de l'idolâtrie, combien de paysans de l'Italie ou de l'Espagne, prosternés aux pieds des statues, sacrifient toute la théologie monothéiste do l'Evangile à des saints auxquels ils attribuent sans hésitation de tels privilèges qu'on est tenté de se demander parfois si la victoire du christianisme n'a pas été plus apparente que réelle dans certaines contrées qui se croient les plus religieuses de la terre. Pour celui qui se rend compte de la marche des croyances en Grèce, l'idée de Zcus va toujours s'épurant et s'agrandissant. On connaît la généalogie de Zcus (Jupiter). Ouranos, le Varouna de l'Inde, engendre Cro-nos (Saturne) qui le mutile, et celui-ci est, à son tour, détrôné par son fils. Ces trois personnages sont, au fond, des personnifications du ciel, un des membres de la grande dyade primitive, représenté d'abord connue un immense couvercle qui féconde Gœa ou la terre 1 ; puis comme mûrissant et accomplissant toutes choses, enfin comme le ciel brillant qui préside à la marche des astres, sous l'influence duquel se réunissent et se dispersent les nuages, resplendit l'éclair, gronde le tonnerre et tombent les pluies fertilisantes. Cette généalogie traduit sous des formes mythiques la succession des phénomènes de l'univers, qui a traversé une série do révolutions chaotiques avant d'arriver à l'ordre actuel. Aussi le dernier dieu, pareil à l'Indra des Hindous, auPcroun des Slaves, auThovdes Scandinaves, armés comme lui de la foudre, est-il plus dégagé des formes grossières que son prédécesseur, déjà moins matériel qu'Ouranos ; mais il reste, comme les autres divinités, astreint aux lois du « sort» ou de « la parque ». Zcus était destiné à subir des transformations propres à confirmer l'idée qu'on avait de la puissance irrésistible du «sort», le fatum des Latins. L'immuable majesté du ciel clair, malgré "Kpcc [j-èv àyvoç oùpavoç Tpwuai y/Jova... ()[j.Cpoç cTotTT'eCivaEVTOç oùpavou 7rs<7wv v|ij/tuc£ yat'av.... (Eschyle.) les tempêtes qui obscurcissent son auguste front, son élévation imposante au-dessus des régions où s'agitent les faibles mortels, avaient fait de lui le dieu «très-grand)) et «très-auguste », ensuite le «prince des princes», dont les «pas-leurs des peuples» sont les ministres el les «nourrissons», idées qu'on retrouve en Chine , chez les adorateurs de Tien. Zcus, devenu ainsi le représentant de l'ordre dans la nature et dans la société, conserva dans son caractère moral les qualités du ciel brillant. On est assez étonné de retrouver cette confusion dos temps primitifs dans une lettre du prince Albert au plus célèbre représentant de la science moderne. «Puisse le ciel, dit le prince-époux, dont vous décrivez si magnifiquement los terrasses étoilées, vous conserver encore bien des années vigoureux de corps el d'esprit* ! » Mais la philosophie ne permit pas à l'esprit hellénique de s'arrêter dans l'anthropomorphisme, pas [dus qu'elle n'a permis aux chrétiens de conserver le Jéhovah du moyen àgo, coiffé d'une mitre, d'une tiare ou d'une couronne , revêtu d'insignes royaux ou pontificaux, 1 Correspondance de Humboldt, CXXXI. armé d'un sccplre ou d'un globe impérial, qui fait une si étrange figure dans les légendes et les fabliaux. Le côté intellectuel ne larda pas à l'emporter sur les souvenirs du naturalisme, el sur les conceptions antbropomorpbiqucs. Zcus prit chaque jour dans l'imagination des Hellènes une forme plus en rapport avec les idées de noire temps, et l'émotion qu'éprouva, à une époque rapprochée du christianisme, le vainqueur de Persée, à l'aspect du Zeus Olympien de Phidias, prouve que les contes grossiers, multipliés par le vulgaire, n'empêchaient pas le sentiment religieux de découvrir sous l'enveloppe des mythes « le conducteur de toutes choses » — celui « qui a fait le ciel et la terre » — le « très-grand et très-glorieux fils de Cronos. » Pendant les sept siècles qui séparent la fondation du temple de Zeus Olympien à Athènes et les derniers travaux qu'on y fit, — il ne paraît pas qu'il ait jamais été terminé—l'idée, dont ce sanctuaire célèbre, qu'on voulait rendre digne de la majesté du maître des dieux, était la réalisation , s'élaborait dans les intelligences avec des difficultés et une lenteur non moins grandes. Commencé par un pur Hellène, Pisistrate, cl LA cité d'atiiéné. même selon la légende, par Deuealion, fils de Promélhéc, il fut continué par un de ces Hellènes asiatiques, qui liront aux croyances de la race sémitique une guerre acharnée. Antioclms Epiphanc, que les livres des Juifs ont peint sous des traits si sombres, ne pouvait encore comprendre avec quelle obstination Israël s'attachait à ce monothéisme exclusif dont les Hellènes devinrent plus lard les prédicateurs les plus émi-nents. Lorsque l'empereur Hadrien iniL la dernière main àl'Olympium, un Hébreu helléniste, saint Paul, plus éclairé que le roi de Syrie, avait déjà, en s'appuyant sur l'autorité d'Aratus, — qu'on remarque bien cette circonstance significative — justifié ce monothéisme devant l'Aréopage assemblé pour l'écouler. Aujourd'hui, une image sévère du monolhéismc sémitique plane encore sur les débris du sanctuaire de Zeus. Sur une portion d'architrave qui unit deux colonnes, on aperçoit une cellule qui, dit la tradition, fut la demeure d'un de ces ascètes rigides, disciples de l'Asie, que l'on nommait stylites. Celte séparation absolue de la vie générale, u'est-clle pas conforme au rude esprit du culte de Jéhovah , de ce Dieu qui pendant qua- rantc ans voulut que ses adorateurs s'habituassent dans les arides solitudes du désert à se préserver des séductions enivrantes des voluptueuses divinités de la nature? Le mysticisme oriental a vaincu les Olympiens ; mais il s'est compromis par ses propres exagérations, et il triomphe sur des ruines, avec la sauvage fierté des colossales divinités de l'Inde. Le temple commencé par Pisistratc et continué par les Pisistratidcs devait être d'ordre dorique comme tous ceux de cette époque. Les débris qui existent maintenant appartenant à l'ordre corinthien, en csL obligé de conclure qu'il ne reste rien du premier édifice. Peut-être l'antipathie qu'inspirait le souvenir de l'homme qui avait attenté à la Constitution d'Athènes, empè-cha-t-ellc d'achever le monument. Cent soixante-quatorze ans avant le Christ, le Séleucide An-liochus Épiphanc chargea l'architecte romain Cossulius d'exécuter le magnifique édifice qui porte le nom d'Olympium. Malheureusement depuis Mummius les Romains avaient pris l'habitude do piller la Grèce , tradition dont tant d'envahisseurs ou de prétendus admirateurs des arts ont hérité. Lorsqu'il saccagea Athènes (187 avant Jésus-Christ), le farouche représentant du palriciat romain Sylla emporta des colonnes du temple et les portes en bronze avec leurs chambranles pour en orner le temple de Jupiter capitolin. Malheureusement ce n'était pas la fin des déprédations. Caligula fit porter au cap i toi e la statue de Zeus. De pareils larcins donnent une idée de toutes les chances hostiles qu'ont traversées les monuments d'Athènes. On ne s'étonne que d'une chose, c'est qu'il y reste encore des ruines, qui font justement l'admiration du monde. Les Anlonins se montrèrent plus bienveillants pour Athènes. Ces Césars, les plus éclairés el les meilleurs des empereurs romains, se rappelèrent qu'ils devaient à la philosophie hellénique leurs plus hautes inspirations. Hadrien, quoiqu'il ne valût pas ses successeurs, les Antonin-lc-Pioux et les Marc-Auréle, ambitionna le litre d'être «le restaurateur d'Athènes. » Cet empereur dédia à Zeus le temple dans lequel il plaça une statue colossale d'or et d'ivoire. Plus heureux en apparence que le Sélcu-cide Anlioehus, il anéantit à Jérusalem les restes du mosaïsme. Cependant la religion opprimée, qui s'était unie aux éléments les plus purs de l'hellénisme, devait bientôt triompher du paganisme philosophique, mais impuissant à réformer le monde, de la dynastie anloninc. Bien des siècles auparavant, Eschyle avait prédit par la bouche de Promotb.ce enchaîné que Zeus descendrait un jour du trône de l'Olympe, et que le Tilan trouverait un vengeur. Prométhéc est vengé ! De ce temple magnifique qui a coûté plus de trente-huit millions de francs, il no reste debout que quinze colonnes. Une seizième gît à terre, pareille au cadavre d'un géant. On ignore à quelle époque l'édilice a été renverse. On sait seulement que les Turcs, dignes continuateurs des Sylla et des Caligula, se servaient des pièces de l'architrave et des dalles pour faire de la chaux! Les colonnes qui ont échappé à tous ces désastres — la colonnade était immense, le temple étant environné d'un double rang qui même était triplé à chacune des façades — quoique beaucoup plus élevées que celles du Parthénon, sont loin d'avoir la même perfection artistique. Le style est déjà dégénéré. Cependant l'élégance des chapiteaux corinthiens et la beauté du plan sont assez .supérieures à l'époque de l'empereur Hadrien pour 32C la cité d'atiiéné. qu'on soit dispose à en attribuer le mérite à Cossutius et aux artistes qui le secondèrent dans l'exécution de cette grande œuvre. La cannelure gracieuse des colonnes, leurs formes élancées qui se dessinent sur l'azur profond du ciel, l'attitude pittoresque du groupe qu'elles forment, la vue du mont Ilymctlc et de la mer, tout laisse dans l'imaginai ion un de ces tableaux achevés qu'on ne saurait oublier. Le Parthénon prouve que dans la pensée des Athéniens le culte d'Àlhéné occupait une jdace plus importante que celui du Dieu suprême lui-même. Celle singularité n'est pas aussi difficile à expliquer qu'on peut le croire en considérant la religion hellénique comme un fait isolé. En réalité, aucune religion n'est isolée ; toulc religion étant sous une forme nationale la manifestation des idées générales d'une race. Les croyances des Hellènes se rattachent donc par des liens intimes à celles des autres Indo-Euro-péens. Or lu base du système religieux de cette race est que le Dieu suprême , le Père du monde de Platon, le Brahm de l'Inde, l'Ormuzd de la Perse, etc., se manifeste par son Verbe. De même que Brahm, l'invisible idéal de l'univers, ne devient intelligible pour l'humanité que par Brahmu, le Dieu créateur, ainsi Aihéné, née du cerveau du Père, pensée vivante du Dieu «très-bon et très-grand», incarnation de son intelligence, le représente auprès des mortels. Les peuples de race sémitique ne sont pas restés étrangers à ces conceptions. Dans plusieurs livres des Hébreux, la Sagesse personnifiée joue le même rôle qu'Alhéné1. LesGbamites (Couscbitcs) eux-mêmes semblent avoir sur ce point la même théologie, autant qu'on en peut juger par ce qui nous est parvenu des dogmes de l'ancienne Egypte. Considérée dans son essence, la doctrine du Logos n'a pu être, comme on le croit généralement, révélée aux Hellènes par les chrétiens, puisqu'elle se trouve dans Platon et même sous des l'orme symboliques, dans la religion populaire , dans cette Athéné que M. le pasteur Réville appelle « un Verbe mythologique, coessen-liel à celui qui l'engendre , semblable à lui par sa nature et le révélant au monde. » Cette doctrine était destinée à servir de trait d'union entre * Voy. plusieurs passades très-curieux des livres sapientiaux, très-bien commentés dans Vachcrul, Ecole d'Alexandrie. les religions sémitiques et les religions indo-européennes. Les Indo-Européens n'eussent jamais accepté le monothéisme abstrait de la race sémitique. Mais les Hébreux ayant reçu,probablement dans leurs relations avec les Perses, peuple indo-européen, la théologie du Verbe (YHonovcr des Perses), les disciples de Platon et ceux de la synagogue purent s'entendre aisément. Aussi les anciens pères grecs, les Justin, les Clément d'Alexandrie ,'les Pantène, les Athénagorc, etc., sont-ils des Platoniciens convertis à l'Évangile1. L'exposition que je viens de donner du mythe d'Athéné ne saurait être rapportée aux temps primitifs du polythéisme hellénique, et le docte auteur de la Symbolique, Crcuzcr, s'est gravement trompé en attribuant aux hommes des premiers âges les conceptions savantes des époques philosophiques2. Athéné, dont la destinée a été si haute, a commencé aussi modestement que beaucoup d'autres dieux. «11 est peu de divinités grecques, dit très-bien M. le pasteur Révillc, qui aient échangé plus complètement et plus lo- 1 Voy. Souverain, Du Platonisme des Pères. * Voy. Dr Crcuzcr, Symbolik und Myllioloyic der altcn Voilier. Leipzig 1.810-1812. giqucmcnt leur caractère primitivement naturel contre un caractère spirituel d'une rare perfection. » Dans l'époque pélasgique, Athéné «aux yeux glauques » n'était qu'un symbole de l'élément humide ; de là l'opposition que les mythes établissent entre elle et Poséidon qui lui dispute le privilège de protéger Athènes. Mais, dans les idées des anciens, l'air so formait de l'eau par voie d'évaporalion, sans le concours d'aucun autre élément. Aussi Athéné finit-elle par se transformer en une personnification do l'éthcr pur et brillant, qui se confond avec le firmament (Zeus), source do la lumière, de l'intelligence, de la sagesse, du courage éclairé. Elle sort, sans avoir eu de mère, du cerveau de Zeus; comme l'éthcr apparaît après l'orage resplendissant d'un éclat merveilleux. Sa lance victorieuse est l'éclair qui fend le sombre nuage. Armée de l'égide ou de la nuée orageuse, elle brave les forces ténébreuses de la nature, et tient tête aux Titans. Le calme qui suit la tempête est le symbole de la fière sérénité de son âme impassible. Puissante comme l'intelligence qui se possède, elle se rit des fureurs aveugles d'Ares. Active comme touL esprit presse d'agir afin dose révéler au monde sous les formes les plus variées, elle lisse, elle brode, elle tapisse avec les doigts vigoureux, mais fins et souples qui brandissent la lance de Pallas da forte jeune fille. » Trop grande pour rien dédaigner, clic dont la pensée embrasse les cieux , clic protège les laboureurs et les constructeurs des navires, les orfèvres qui parfois atteignent au génie des artistes, les potiers qui peuvent faire des chefs-d'œuvre avec la plus grossière argile. Vigilante comme la science qui connaît à peine le sommeil, elle a pour symbole le hibou dont le regard pénétrant sonde les ténèbres de la nuit, et que les Athéniens, fidèles à son souvenir, regardent encore comme un oiseau de bon augure. Les premiers chrétiens en avaient la même idée, cet oiseau leur semblant aussi une figure du Logos, choisie par les Prophètes1 et sa tète paraissant porter l'image d'une croix. Mais depuis, la multitude a, en Occident, mis le hibou sur la même ligne que le serpent, et bien des gens répéteraient volontiers l'apostrophe de Démoslhène partant pour l'exil : « 0 Athéné Poliade, comment peux-tu prendro * Voy. Psaume ci, 7. intérêt ù ces trois bêtes farouches, la chouette, le dragon1 et le peuple ?» La synagogue, comme l'Académie, avait laissé au Verbe sa nature idéale. La religion populaire, qui en Grèce cédait à l'instinct anlhropomor-philc des Indo-Européens, l'incarna dans la vierge (Parlhénos) qui a laissé son nom au Par-thénon. La virginité do Pallas, au milieu des autres Olympiens, exprimait très-nettement le caractère abstrait de la pensée. La force guerrière attribuée à la déesse faisait assez comprendre que la pensée divine réalise en même temps qu'elle conçoit, c'est-à-dire, qu'elle est créatrice comme les Indiens le disaient de Brahma et les Perses de l'Honover. Plus tard, ces notions persistèrent dans le christianisme. Mais le Logos s'étant révélé en Jésus, la poésie attribuée à hi virginité se transporta sur la tête de Marie. Le personnage d'Athéné est donc doublement prophétique de l'avenir : en tant qu'elle est la pensée vivante du Père, elle annonce le Logos incarné ; en tant qu'elle est la vierge étrangère aux affections de la terre, mère seulement des idées, maternité immaculée qui n'altère pas sa 1 Le serpent sacré de l'Acropole. 332 t.a cité d'athéné. virginité éternelle, elle prophétise la vierge toute sainte, la céleste Panaghia. Le Parthénon est encore le principal ornement de l'Acropole, rocher élevé de 178 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les acropoles existent, non-seulement chez les Hellènes, mais dans toute l'Europe orientale. Les Slaves leur donnent le nom de grad et de krcmle. Dans le monde indo-européen primitif, la société était partagée en castes, qui se sont maintenues complètement dans l'Hindoustan sous le nom de prêtres, de guerriers, de marchands et de laboureurs. Tandis que le Brahmane était né de la tête de Brahmâ, le Soudra était né de ses pieds. La société pélasgique pas plus que la société hellénique ne parvint pas à répudier complètement la foi aux races divines et aux races inférieures. Même à l'époque où. la démocratie triomphait à Athènes, aucun Hellène n'eût voulu être confondu avec le barbare et avec l'esclave. Lorsque Aristote disait que certains hommes étaient nés pour l'esclavage et d'autres pour la dominai ion, il ne faisait qu'exprimer le dogme fondamental de la vieille société indo-européenne. La race sémitique eut la gloire do faire triompher en Eu- rope l'idéû de 1'égalilé humaine, dont Moïse el Jésus-Christ sont des partisans déclarés et que Mahomet n'a pas osé contredire. Le monde ancien finit le jour ou un Hébreu helléniste put écrire à des Hellènes convertis : « En Jésus, il n'y a ni homme, ni femme, ni Hellène, ni barbare ! » Mais lorsque le rocher de l'Acropole reçut les premières fortifications régulières, construites, dit la tradition, par les Pélasgcs et destinées à remplacer l'enceinte en bois, notre continent était soumis au régime des castes. La caste sacerdotale et la caste guerrière faisaient de l'acropole un temple-forteresse, rempart de la nationalité el protection de la [daine. Les degrés qui menaient au temple étaient le symbole de l'échelle sociale. On sait que le rude patricial de Rome alla jusqu'à interdire à la plèbe , aussi longtemps qu'il le put, l'accès des choses saintes. La caste n'est donc pas, comme on le dit souvent, une idée germanique, c'est une institution indo-européenne; mais chez les Slaves elle était moins oppressive que chez les autres peuples de même souche. Primitivement l'acropole était non-seulement la tète de la cité, mais la cité elle-même 1<). 334 LA CITÉ D'ATHÉKÉ. (asty). Aussi son histoire a-t-clle été d'abord toute l'histoire de la ville. On peut donc juger par son développement du degré de prospérité de la cité. Vico a dit que toute nation , comme l'individu, naît, grandiL et décline. Telle a été la destinée tic l'acropole d'Athènes , qui n'est plus aujourd'hui qu'une ruine, mais la ruine la plus spiendide qu'il soit possible de contempler. J'ai dit la plus spiendide et non la plus gigantesque. En effet, lo panthéisme asiatique a pu construire des édifices d'une effrayante immensité, tels que les temples souterrains d'Ellora et de Salcettc et les sanctuaires de Babylone et de Ninive. Mais l'harmonie manque à ces œuvres, qui ressemblent au Dieu colossal, mais vague, qu'elles veulent honorer. Le Purthénon, au contraire, est semblable à la divinité qu'on y adorait. Pour le comprendre, il faut des yeux d'artiste, et non ce regard du vulgaire qui n'admire que les masses. Le polythéisme hellénique avait donné à ses sectateurs un sentiment artistique qu'aucun peuple n'a jamais depuis possédé au inème degré, ou, pour mieux dire la Grèce, — car la religion était le résultat des influences naturelles combinées avec les traditions de la race — la Grèce formait des hommes d'un goût si pur et si délicat, que le dernier des Athéniens était, en matière d'esthétique, supérieur au plus docto professeur d'Iéna, de Paris ou d'Oxford. En franchissant la porte méridionale de l'acropole, ouverte au moyen âge, on trouve, à droite, le soubassement du petit temple de la Victoire Aptère (Niké Aptéros), au-dessous duquel M. Bculé a découvert sur le roc les traces du sentier qui serpentait entre les portes de l'enceinte pôlasgique. On y arrive par un escalier qui se raccorde avec l'escalier des Propylées. Détruit sous la domination ottomane, ce temple a été, depuis la fondation du royaume , restauré d'après les plans publiés par Spon et par Wellcr. La statue de Niké qui donnait son nom au monument, non-seulement était sans ailes, mais on l'avait enchaînée, afin qu'elle restât toujours parmi los Athéniens. Celte idée peut paraître singulièrement absurde à ceux qui n'ont pas une connaissance suffisante des croyances indo-européennes. Ces croyances admettaient qu'en vertu de certains rites d'une puissance extraordinaire, les divinités pouvaient être liées à des objets matériels, et tomber ainsi sous la dorai- 330 t.a cité d'athéhé. nation de leurs adorateurs, principe qui, appliqué aux démons, a enfante" la sorcellerie. Les livres sacrés do l'Inde contiennent dans ce genre les détails les plus étranges. Le dieu Soma, transformé en boisson , devenait pour les fidèles un principe de force, de vie et même d'immortalité. Eugène Burnouf, dans un très-curieux mémoire sur le dieu Ilaoma, plus connu sous le nom de Hom, prouve que le Mazdéisme partageait la manière de voir du Brahmanisme. Sans doute, en passant en Europe, cette théologie perdit quelque chose de son caractère absolu ; mais on continua do penser que la consécration des statues pouvait y fixer la divinité dont cette statue était la représentation. De là est née l'horreur de la Bible, horreur encore conservée par l'Eglise orientale, pour « les idoles», qui n'étaient pas seulement aux yeux de la foule des païens de purs simulacres, mais des êtres transformés par le rite conséorateur. Si Ton en doute, qu'on lise dans le Livre de Daniel l'histoire de Bel et de ses prêtres. A cepoint de vue, la possession de la statue de la Victoire était pour les Athéniens d'une véritable importance, importance qu'elle n'eut jamais pu avoir si on l'eût considérée comme un simple morceau de marbre. Pour comprendre cette manière de voir, il faut se rendre compte de la valeur que l'Eglise romaine attache encore aux objets consacrés par certains rites. Un chapelet béni par le patriarche de Rome, contracte une telle vertu que les Ave Maria dits à l'aide de ce chapelet peuvent délivrer les âmes enfermées dans le Purgatoire. Il est naturel qu'on tienne à conserver des objets qui permettent d'exercer une telle influence sur le monde des esprits ! Au pied du temple de la Victoire , commence le vaste palier qui divise en deux l'escalier îles Propylées. Ce riche vestibule, œuvre la plus parfaite de ce genre, construit tout entier en marbre pentélique, par l'architecte Mnésiclès, 430 ans avant Jésus-Christ, coûta à la république d'Athènes près de onze millions de francs. La magnificence des Propylées n'empêcha pas les Turcs d'en couvrir le corps principal d'une lourde coupole et d'en faire un magasin de poudre, que la foudre fit sauter, en renversant le plafond et deux colonnes de l'édifice. Le temps et les hommes ont achevé l'œuvre du tonnerre. L'aile gauche, qui est la partie la mieux 838 L'A CITÉ D*ATHÉNÉ. conservée, a été convertie en une sorte de musée. Lorsqu'on sort des Propylées, la vue embrasse trois temples, le Parthénon, l'Erechthéion et le Pandrosion. Les bombes vénitiennes, qui ont respecté la tour des ducs d'Athènes, monument du moyen âge sans aucune valeur artistique, n'ont pas épargné le Parthénon, Déjà dans les commencements du septième siècle (030), les chrétiens avaient eu la malheureuse idée d'en faire une église consacrée à la « Sagesse divine», pour conserver un souvenir du culte qu'on y rendait à la déesse de la sagesse. Spon el Whefcr le virent encore tout entier en 1070. Mais lorsque Morosini assiégea l'Acropole (1087), les bombes furent soigneusement dirigées sur la poudrière renfermée dans le Parthénon, qu'un Allemand de Lùncbourg, habile pointeur, parvint à faire sauter. Le merveilleux édifice, construit au siècle de Périclès, sous la direction de Phidias, par les architectes Callicratès ctlctinos, fut pour ainsi dire coupé en deux. Les coupables déprédations de lord Elgin au commencement de notre siècle ont complété le désastre. Une grande partie des chefs-d'œuvre dont la sculpture avait enrichi le Parthénon, furent livrés par les Ottomans à ce Vandale qui les vendit au gouvernement anglais. Quod non fecerunt Golhi, Scolus fecit, écrivit lord Byron au-dessous du nom de lord Elgin sur une colonne du temple. Déjà les Turcs avaient, après la conquête, commencé à employer des fragments de marbre à faire de la chaux, ingénieuse opération qui devint beaucoup plus active après le départ des Vénitiens. L'ancien temple avait été brûlé par les Perses, dignes précurseurs des Turcs, environ huit cents ans avant l'ère chré-lienne. On n'attend pas de moi que je décrive un édifice aussi connu que le Parthénon. Toutes les formules d'admiration semblent épuisées. D'ailleurs , les descriptions dues à la plume de voyageurs qui ont vu l'édifice encore presque entier ont un intérêt que n'auraient jamais celles qu'on essaierait aujourd'hui. Tout le monde sait ce qu'en dit Gcorgo Whcler, un de ces voyageurs. La sculpture avait fait du Parthénon une merveille sans égale. La statue colossale d'Athéué, chef-d'œuvre de Phidias, ne nous est malheureusement connue que par les descriptions des 340 la cité h'atiiknk. anciens. Elles prouvent que le sublime artiste avait admirablement compris tout ce qu'il y avait d'idéal et de profond dans le type de la pensée divine incarnée dans la sévère et majestueuse beauté de la vierge aux yeux bleus, rayonnants comme l'azur des célestes espaces. Son casque était surmonté du sphinx, figure du mystère. Elle était armée pour combattre le mal et l'erreur, comme le Logos de Y Apocalypse, dont le regard est de flamme etqui lance de ses lèvres un glaive aussi foudroyant que l'éclair. Aussi tenait-elle d'une main la lance, et de l'autre une Victoire, double symbole de la puissance qu'elle exerce dans ce monde pour amener le triomphe définitif de la raison et de la justice. Sur la face extérieure du bouclier posé à ses pieds, on voyait le combat de Thésée contre les Amazones ; sur l'intérieur, celui des dieux cL des Titans ; sur sa chaussure, la bataille des Lapithes contre les Centaures, formes variées et significatives de la lutte éternelle de la vérité combattant contre les forces aveugles ou brutales qui perpétuent dans l'univers le désordre et l'ignorance. Lorsque les matelots cinglant vers le Pirée, apercevaient de loin le glorieux rocher de l'Acropole, ils pouvaient saluer dans la prolcctricc de leur triomphante cité la pensée du divin architecte des mondes qui tire l'univers du chaos et les hommes de la barbarie. Trois temples conligus, l'Erechlbéion, le Pandrosion et le temple de Minerve Poliadc, situes au nord du Parthénon, se rattachent intimement à l'histoire de la déesse adorée sur l'Acropole. Dans l'Ercclithéion, on voyait la source que Poséidon fit jaillir, lorsqu'il disputa à la fille de Zcus la protection d'Athènes, et dans le Pandrosion, consacré àPandrose, personnification de la roséo sur les prairies, l'olivier produit par Athéné pour défendre ses prétentions. Les Olympiens déclarèrent que le symbole de l'agriculture et de la paix l'emportait sur celui du négoce, qui prospère surtout par la navigation. Cette dispute mol en opposition les créations sorties de l'Océan primitif, ébauches imparfaites d'un univers meilleur, et les œuvres achevées de ce Nous dont parle Anaxagorc, de ce Logos divin dont Platon loue la puissance en termes magnifiques. Le christianisme, ayant béni les pacifiques, s'est emparé de l'olivier, qui joue encore le plus grand rôle dans le cnltc de l'Église orientale. Représentation de la grâce céleste, pleine de charme et de douceur, il est employé dans plusieurs mystères (sacrements) et dans un grand nombre de cérémonies. Il était naturel que l'arbre d'Athéné, personnification de la Sagesse du père des dieux et des hommes, jouât un rôle essentiel dans le culte du Verbe divin. L'huile brûlait devant la statue d'Athéné Poliade 1 dans une lampe à mèche d'amiante, chef-d'œuvre de Callimaque le Corinthien, connue elle brûle dans la lampe suspendue devant les autels de Jésus. On disait que cette statue était tombée du ciel et on lui attribuait tous les prodiges que le vulgaire fait opérer aux simulacres les plus vénérés. L'historien Dion Cassius (L. IV, 7) affirme gravement qu'elle se retourna vers l'Occident et qu'elle vomit le sang lorsque mourut l'empereur Auguste. Tous les temples dont je viens de parler oui relativement aux temples modernes (Cologne, Strasbourg, Notre-Dame de Paris, Sainl-Pierrc de Rome), une dimension exiguë. Mais dans le * Ce surnom indique dans Alliéné la protectrice do la cité (polis). culte ancien, le temple était considéré comme un sanctuaire, où le prêtre seul avait accès. Cette disposition s'est conservée jusqu'à un certain point dans l'Église orientale, où l'iconostase sépare complètement l'officiant des fidèles. Le chœur (chorus) des églises latines en est également un souvenir. Lorsqu'il est précédé d'un jubé — comme à Saint-Etienne-du-Mont de Paris — il ressemble assez au sanctuaire des églises d'Orient. Le christianisme primitif, ainsi que le prouvent les Actes des Apôtres , avait supprimé toute séparation entre l'officiant et les assistants. Mais comme la religion de Moïse avait, ainsi que le paganisme hellénique, accepté cette séparation, on ne se fit aucun scrupule d'y revenir, lorsque la démarcation entre le clergé et les laïques lendit à devenir de plus en plus profonde. Au pied de l'Acropole, au fond d'une impasse, on trouve un pan de mur que Lcakc croit être un débris du Prylanée, dont l'existence se rattache au culte de Hestia (Vesta) et où l'on conservait sa statue. Là était le «foyer» sacré de la République, entretenu perpétuellement par des veuves el où venaient s'asseoir les hèles d'Athènes. Le culte d'IIeslia était, avec celui d'Àthéné, le plus ancien des habitants de l'Atliquc, cl il avait également un caractère tellement moral, que M. le pasteur Révillc donne le nom de « vraie Madone» à la «plus pure des divinités helléniques. » On voit par l'exemple des anciens Hindous que les peuples indo-européens étaient fort portés à vénérer la flamme du sacrifice et du foyer. L'aulcl elle foyer élaicntàlcursyeux presque également vénérables, parce que l'homme doit renoncer à la vie nomade pour développer ses facultés et pratiquer les vertus dont il a le germe dans le eccur. Centre moral de la famille, Ilcstia préside aux vertus domestiques; elle enseigne, par son exemple, aux femmes laborieuses el aux jeunes filles modestes le goût de la vie paisible et régulière. A l'aide d'une gradation facile à comprendre, elledevicntlc centre de la citéetde l'État, et, dans ce cas, les magistrats remplacent les pères de famille dans les fonctions du sacerdoce. On comprend que la politique des fondateurs des premières sociétés tendait à revêtir d'un caractère sacré toutes les idées qui pouvaient donner quelque stabilité à l'ordre social perpétuellement compromis par des passions sauvages. Mais la guerre troublait, à cette époque, encore plus la sécurité des peuples que la turbulence des particuliers. Or les émigrations forcées, en obligeant les nations à changer de milieu et d'impressions, modifiaient leurs opinions religieuses. Les Pélasgcs , qui furent contraints do fuir l'invasion hellénique dans des îles volcaniques, telle que Lemnos, ne tardèrent pas à regarder le feu mystérieux sorti des entrailles de la terre comme plus digne de leur vénération , que la flamme douce et claire qui brille au foyer domestique, et Héphsestos l'emporta sur llestia. J)e Lemnos, son culte fut porté à Athènes, où il devait devenir populaire parmi les artisans actifs et industrieux de l'Attique. Eu effet, ce culte représentait dans une sphère d'idées moins élevées, des tendances déjà signalées dans l'interprétation du mythe d'Athéné. Le feu, à cause de sa puissante vertu plastique, étant aussi considéré comme un agent créateur, une sorte de démiurge, lo dieu qui en était la personnification fut regardé comme le type des ouvriers, des mécaniciens et des artistes. On voit également dans les Védas, Agni, le dieu du fou, transformé avec le temps en dieu créateur et conservateur. La légende d'Héphaestos est l'expression de ces diverses conceptions. Dans certaines traditions, il a pour mère la seule liera, qui veut prendre sa revanche de la naissance d'Athéné. Mais l'ironie qui s'attache à cette insurrection passagère du modèle des matrones, l'ait échouer en partie cette tentative. Le fils d'Héra ne peut recevoir de sa mère la mâle beauté que /eus accorde à sa noble fille. Mais lors même qu'on lui donne pour père le maître des (lieux, il est précipité du ciel, dont on faisait toujours descendre la flamme. La chute le rend boiteux , parce que le feu vacille au moindre souffle de l'air. L'amour malheureux qu'on lui attribue pour Athéné indique et l'affinité qui existe entre ces deux divinités et la supériorité de la déesse démiurgique du Parthénon. Cependant, comme la Grèce ne concevait point que * l'ouvrier fût privé plus que l'artiste des conseils de la beauté, tous les mythes marient le rude forgeron de Lemnos à une épouse séduisante, tantôt à Charis (la Grâce), tantôt à Aphrodite qui, si l'on en croit YOdyssce, lui causa plus d'un souci par une humeur volage, figure significative des caprices de l'inspiration. Le feu était un symbole trop expressif et trop populaire pour être abandonné parles premiers chrétiens. Le Logos, dont le Père s'est servi afin de créer le monde, ayant été identifié avec la lumière dans le quatrième Évangile, le Christ fut représenté par un flambeau allumé, comme il l'est encore maintenant par le cierge pascal. La cérémonie du feu de Pâques, telle qu'elle est pratiquée dans l'Église orientale1, a pour point de départ les mêmes croyances, et la façon dont la flamme sacrée se transmet, rappelle d'une manière frappante les courses aux flambeaux des Panathénées et des fêtes d'IIépluestos à Athènes. Si le feu jouait en Grèce un grand rôle dans le culte de la Sagesse, fait qui n'est pas contestable, il ne tient pas moins de place dans une religion dont les apôtres reçoivent l'Esprit saint sous lu forme de langues de lia m me. Dans un pays tel que l'Altiquc, où la marine rendait tant de services, où Poséidon disputa à la tille de Zeus l'honneur de protéger Athènes, les divinités maritimes ne pouvaient être oubliées. Sur un des monticules dcColonos, on * Voy. La Vie monastique dans l'Eglise orientale. 2= ailly, des Marceau, des Hoche, des La Tour d'Auvergne, des hommes qui ont proclamé les principes de 1789 ou qui les ont défendus de leur invincible épéc. En Grèce, il ne serait pas permis d'abuser ainsi de la candeur des âmes simples. Les jeunes filles de l'Arsakion apprennent à bénir avec le nom des vainqueurs de la barbarie antique celui des héros qui ont versé leur sang pour la patrie régénérée. La géographie, science indispensable à l'histoire, est enseignée d'après l'excellente méthode de Ritler. Des cours de mathématiques élémentaires, de dessin, de musique instrumentale et vocale cornplèterit. l'instruction. On no néglige point le travail à l'aiguille. Le régime est, en général, bien entendu. Les dortoirs sont spacieux et bien aérés, la nourriture abondante, les étudesséparéespardesintervalles suffisants. On a aussi introduit la gymnastique hygiénique telle qu'elle a été perfectionnée en Suède. Fallmcrayer, si zélé pour les convenances, en eût été fort scandalisé. Les promenades ont lieu régulièrement, mais l'affreux costume dont on affuble ces pauvres enfants fa il un bizarre effet dans la patrie des arts. Tout on approuvant le régime de l'Arsakion , je doute que les bains turcs conviennent bien à cette jeunesse. On sait quelle importance les anciens, Hellènes et Latins, attachaient à cette question. Elle demanderait un examen d'autant plus sérieux que, dans des climats aussi chauds que la Grèce, les bains peuvent exercer une influence considérable. Les nations saines et viriles emploient toutes une notable quantité d'eau ; mais l'usage qu'on en fait doit être déterminé d'après des règles qui varient selon les contrées. La plupart des institutrices du royaume sortent de l'Arsakion. Eu Grèce les femmes trouvent aisément une place clans l'enseignement, parce qu'on regarde, avec raison, comme un grand abus la réunion des enfants des deux sexes dans les écoles primaires. Il faut qu'une commune soit pauvre ou peu nombreuse pour n'avoir qu'une école. L'Arsakion fournit aussi des institutrices , mais non pas exclusivement. D'autres écoles d'Athènes ou de la province, particulièrement de Syros, instruisent les jeunes personnes qui se destinent à faire des éducations. C'est une ressource précieuse pour les familles grecques. En effet, les institutrices venues du dehors ont de la peine à ne pas porter dans des contrées étrangères un esprit de dénigrement qui est loin d'être sans inconvénients. Là où l'esprit patriotique est de bonne heure affaibli chez les femmes, il est rare qu'il se conserve intact dans la nation. Croit-on que si les jeunes filles de la noblesse française n'avaient pas été élevées par des nonnes, celte noblesse eût presque entière, depuis la fin du dix-huitième siècle, pris parti contre son pays et soutenu la cause de l'étranger? Avec une autre éducation, les mères et les épouses eussent fait rougir des gentilshommes d'opinions si peu dignes de citoyens et de soldats. Dans les pays de langue germanique , on a toujours compris que renseignement privé était nécessaire à côté de renseignement donné par l'État. 11 suffît de citer les écoles célèbres des Blochmaiiii, des Pestalozzi, des Fcllenberg, etc. Là où l'enseignement privé n'existe pas, l'enseignement public s'endort dans la routine. A Athènes, où les établissements qui relèvent de l'Etat ne reçoivent que des externes, la fondation d'internats était non pas utile, mais indispensable. Parmi ceux qui se sont établis, les plus importants ont été fondés par MM. G. G. Pappado-poulos, Vafas, Manoussos, MmeSourmélis, M. et Mme llill. UHeUinikon ekpœâeftirion1 a été organisé en octobre 1849 par M. G. G. Pappadopoulos, professeur à l'Ecole des beaux-arts. Créée en octobre avec la collaboration do M. Papadakis, directeur de l'Observatoire, de M. Gomanoudis, professeur à l'Université, de M. Caraïanakis, professeur de sciences mathématiques et de géographie, (d d'un littérateur français, M. Henri Déru, celte maison ne larda pas à prendre une 1 Je consulte pour l'histoire de cet établissement le discours sur l'école hellénique , prononcé en nia présence par M. G. G. Pappadopoulos, le 84 juin 1860, à l'occasion de la distribution des prix. véritable importance. Athènes étant pour les pays grecs un centre à la fois politique et intellectuel, les Hellènes y envoient de très-loin leurs enfants, qui se trouvent sans surveillance au milieu d'une capitale où les jeunes gens affluent tellement que les professeurs des établissements publics ne peuvent songer à s'occuper de leur conduite. M. Pappadopoulos en fondant sa maison, se trouva, dés le début, aux prises avec une difficulté considérable. Le choix d'un règlement pour une institution nouvelle n'était pas exempt de complications. Il fallait, tout en tenant compte il u travail pédagogique accompli en Occident, rester fidèle aux traditions et aux mœurs nationales. Le système éclectique qu'il adopta était évidemment le meilleur, puisqu'il n'a pas eu besoin d'être modifié, quoique le personnel enseignant ait plusieurs fois changé pendant qu'il a été à la tête de l'institut. La direction n'épargna aucun sacrifice pour que le local fut approprié au but de l'œuvre, puisqu'elle dépensa 200,000 francs pour construire un édifice convenable. M. le comte de Laborde, chargé par le gouvernement français de l'architecture scolaire, examina et approuva le plan. 406 \tiii.\KS MODERNE. L'influence de l'école hellénique a été très-salutaire et très-efficace. Te directeur s'était attaché à populariser l'enseignement des sciences physiques et les méthodes propres à exciter l'émulation, dont L'expérience avait consLaté les heureux résultats. Pour atteindre ce but, il fonda un laboratoire de physique et de chimie, il introduisit l'usage des notes hebdomadaires, des concours mensuels et des distributions solennelles de prix. Convaincu, comme les anciens, qu'il fallait conserver aux jeunes gens « une âme saine dans un corps sain » , il ne négligea point le développement des forces physiques. Il établit donc une gymnastique hygiénique. Il s'attacha également à développer chez ses élèves le sentiment artistique et littéraire. Le chant, trop peu cultivé en Grèce, fut enseigné régulièrement. Pour la première fois, on représenta des tragédies anciennes, Philoctète, Iphigé-nie cnAulidc, etc. Les réformes que M. Pappado-poulos introduisit dans l'enseignement privé, exercèrent une salutaire action, même en dehors de la Grèce indépendante. En 1850, le directeur du collège de Saloniki (Macédoine) disait dans son discours qu'il n'avait pu rien faire de mieux que de les approprier à son établissement. La directrice de l'école des demoiselles de Smyrne (Asie-Mineure), écrivain distingué, Léontias, leur rendait également une justice éclatante. En Allemagne, où l'on s'occupe avec ardeur de pédagogie , on suivait avec intérêt le développement de l'École hellénique. Lorsque Thiersch, qui donna en Bavière l'impulsion aux études philologiques et dont le philhcllénisme est attesté par « son livre De l'état de la Grèce (Leipzig 1833), lorsque Thiersch vint a Athènes, il aimait à visiter l'École hellénique. Lcs.compatriotes du docte historien de la sculpture hellénique traduisirent presque tous les discours que M. Pappapodoulos prononça aux distributions de prix. LIVRE TROISIÈME. Environs d'Athènes. Pour avoir une juste idée des progrès accomplis dans la capitale et dans l'Attique, il ne suffît pas d'examiner les monuments modernes, dont le bel album, publié par l'auteur des Mélanges néo-helléniques et des Contes de la Grèce moderne, M. Marino P. Yrétos, donne la plus juste idée1. Si les anciens Athéniens s'occupaient médiocrement de leurs habitations et constamment des édifices publics, il n'en est pas de même de leurs descendants. L'Etat n'est point assez riche pour achever ce qui a été commencé par le zèle de quelques particuliers. Un pays comme la France, qui dispose d'un budget énorme, peut abattre des quartiers de sa capitale et les rebâtir 1 Athènes moderne,, in-folio. Paris, Rheinwald, 1861. en quelques années. Ces ressources extraordinaires manquant à la Grèce, tout observateur impartial reconnaîtra qu'elle a eu quelque mérite à faire une cité agréable de la bourgade ruinée et infecte que les Turcs évacuèrent le 1er avi«ii 1833. Athènes n'offrait alors que des décombres. Lorsqu'elle devint capitale du nouveau royaume, elle n'avait guère que quatre mille habitants, minés par la fièvre. Aujourd'hui elle'en a 20,000, et le chiffre des naissances est très-supérieur à celui des décès. Les barraques ont été remplacées par 2000 maisons, coupées en croix par deux vastes et longues rues, la rue d'Hermès, qui continue la route du Pirée et aboutit au palais du roi, et la rue d'Éole, perpendiculaire à la première, qui commence au pied de l'Acropole et rejoint la route de Patissia. Les environs d'Athènes n'ont pas subi une transformation moins avantageuse. Des routes carrossables conduisent à la mer, à Patissia, à Képhissia, à Eleusis, 5 Mégare et à la plaine célèbre de Marathon. Les collines se boisent ; les marais se transforment en champs cultivés. L'Attique, il ne faut pas l'oublier, n'a jamais été une contrée fertile, il faut donc se garder de chercher là les plaines de la Beauce. Les gens qui s'étonnent do ce que la Grèce n'est pas devenue c une Belgique » ignorent complètement l'histoire des deux pays. Le roi Guillaume, prince éclairé, quoique impopulaire avait laissé la Belgique florissante et l'avait couverte d'écoles; Mahmoud II, après une lutte acharnée, n'abandonnait aux Hellènes qu'un sol ravagé et des cités saccagées. Mais ce sol dévasté conservait une beauté que n'auront jamais la Beauce cl la Belgique. Les plaines de l'Àtliquc, qui portent les noms glorieux de Marathon, d'Eleusis et d'Athènes, sont dignes assurément de l'enthousiasme qu'elles inspirent aux véritables artistes. Ces trois plaines s'épanouissent entre un amphithéâtre de montagnes, et un golfe charmant, d'où surgissent des îles (Eubée, Salamine, Egine), sur lesquelles se reposent les regards. Elles sont si bien fermées que l'œil ne soupçonne pas les passages qui mènent de l'une à l'autre. La plaine d'Athènes, la plus remarquable des trois, est close d'un côté par le mont Ilymette, dont les pentes grisâtres se parent, le soir, des teintes 1 A cause de l'union forcée que les traités de 1815 avaient opérée entre la Belgique et la Hollande. changeantes de L'azur, de la pourpre et de l'a-méthyste, de nuances tellement merveilleuses qu'elles semblent appartenir au monde où La fantaisie réalise tous ses plus beaux rêves. En face, se dresse le Parnès qui fait par sa vigoureuse végétation contraste avec l'aridité de l'Hy-înettc. Entre ces deux monts, s'allongent les lianes du Peutéliquc dont le vert sommet, qui s'élève jusqu'à 1110 mètres, domine un immense horiaon, De là, la vue embrasse au sud-ouest la ville d'Athènes, les sommets dépouillés et rougeâtres de Salamine, le golfe saronique, l'île d'Égine et les monts du Péloponèse ; au sud-est l'IIymctte et le cap Surdon, où Pallas était adorée dans un sanctuaire célèbre dont plusieurs colonnes ont résisté à l'action du temps et à la fureur des barbares ; au nord-est le champ île bataille de Marathon , l'île d'Eubée avec ses caps et ses baies profondes surmontées parles masses du Delphi et de l'Ocha. Personne n'est plus que moi disposé à louer la vallée de l'Eurotas et la beauté du Taygéte célébrée par Virgile. Mais je trouve qu'on ne rend pas toujours justice aux paysages de l'Attique, surtout au Parnès et au Penléliquc. La plaine d'Athènes doit naturellement produire quelque surprise sur les voyageurs qui viennent de l'Angleterre ou du nord de la France. Ces oliviers dont le pâle feuillage se détache sur un ciel ardent ; ces rochers du Lycabète, du Musée, de l'Aréopage et de l'Acropole, brûlés par le soleil de l'Orient; ces champs où fleurissent l'anémone et le thym, tout cet ensemble qui ravirait un admirateur de la campagne romaine étonne un fds de la brumeuse Albion ou de la verte Normandie. Cette campagne de Rome dont je viens de parler, et dont la magnificence n'est pas contestée, cet cKjcr romanus, solitude sévère et monotone , ne produit-elle pas d'abord des impressions analogues? Mais en examinant la plaine d'Athènes avec le respect pieux que demande l'étude de la création, où l'Eternel a laissé tant de traces de sa grandeur incommensurable, on y découvre à chaque instant de nouveaux sujets d'admiration. En gravissant les flancs du Penté-liquc, on s'aperçoit que la montagne s'élève par des pentes tellement insensibles qu'on dirait l'œuvre d'un artiste préoccupé constamment d'observer les gradations qui produisent l'harmonie. Assurément, après avoir contemplé dans rOberland bernois les contreforts de la Ilunnen-flùh qui se dressent perpendiculairement comme les murailles d'une tour gigantesque construite par les soldats d'Attila, beaucoup de touristes ne se décideront pas à vanter un paysage où les plus merveilleux clïcts sont obtenus par des moyens parfaitement simples. Dans la nature, comme dans les arts ou dans les lettres, bien des gens préfèrent à la perfection tout ce qui s'empare vivement de leur imagination. Essayez donc de faire comprendre à certaines intelligences pourquoi Phidias et Sophocle sont parfaits! Le mont llymctte jouit, grâce à ses abeilles, de la plus grande célébrité. On y arrive en deux heures et demie, en laissant à gauche le Lyca-bète , aux sommets inégaux, une des collines qui s'élèvent dans la plaine d'Athènes , et en traversant l'Ilissus. Ce cours d'eau, qui était ombragé de platanes au temps de Platon, a perdu une partie de son importance. 11 ne devient un torrent impétueux qu'à l'époque des pluies. Le reste de l'année, il filtre à travers le sol vers la rade de Phalère. Les ruines du pont grandiose, construit par Hérode Allions, prouvent qu'autrefois ses eaux étaient beaucoup plus abondantes. Il ne serait pas impossible de rétablir l'ancien lit et d'empêcher l'ïlissus de se faire un cours souterrain. Dans une plaine aussi sèche que la plaine de l'Àttique, l'eau est un trésor qu'on ne saurait conserver avec trop de soin et dont on ne se préoccupe pas assez. Ce reproche ne s'adresse pas aux moines de Kessariani qui se gardent bien eux de perdre la fontaine miraculeuse qui jaillit avec plus de force le jour de l'ascension. Kessariani étant situé dans un repli du mont Ily-mclle, à une heure d'Athènes, on se fait une joie d'aller, quand arrive cette fête, honorer la Panaghia du monastère et boire de l'eau de la fontaine, dont les vertus digestives sont moins contestables que l'origine surnaturelle. Le sommet du mont Ilymette s'élevant à 1025 mètres au-dessus du niveau de la mer, on aperçoit de là les contrées qui, avec la Laconie, ont joué le plus grand rôle dans l'ancienne Grèce : l'Attique, théâtre de la plus brillante démocratie qui ait jamais existé; l'Argolide, dont les rois ont été immortalisés par Homère et par les tragiques; l'Achaïc, célèbre par la ligue à laquelle elle a donné son nom et par la gloire des Aratus et des Philopcemen; l'Arcadie, terre antique des Pélasgcs, qui avait vu naître les dieux des premiers âges; la Béotie illustrée par les Pélopidas et les Épaminondas ; la Phocide , si fière du fameux sanctuaire de Delphes. Tatoï est sur un versant du mont Parnès, dont la végétation luxuriante fait un contraste avec l'aridité de l'Ilymette. On prend en sortant d'Athènes un chemin qui a été fort intelligemment bordé do mûriers. En quittant la ville, ou laisse à gauche deux mamelons célèbres dans l'histoire des lettres et de la philosophie. Le premier est Colonos; sur une pente du second, surmonté du monument d'Otlfried Millier, Platon rassemblait ses disciples1. Œdipe à Colune est un de ces chefs-d'œuvre inspirés à la muse de Sophocle parle dogme éminemment tragique de la fatalité, dogme pour lequel le fondateur de l'Académie n'avait pas autant de répugnance qu'on le croit généralement. C'est une illusion fort répandue de regarder le fatalisme comme inséparable du matérialisme. Jansénius nVlait-il pas un spiri-tualiste décidé? D'ailleurs, le spiritualisme de Platon était-il aussi absolu qu'on le croit? La théorie des trois âmes ne paraît pas facile à concilier avec la psychologie spiritualiste des écoles modernes. En outre, en considérant le vice comme une maladie, l'illustre disciple de So-cralc faisait au spiritualisme une part assez médiocre. La conséquence de cette théorie était la fameuse formule «personne n'est volontairement méchant». Ne scmble-t-il pas que ce soit sous une forme réfléchie l'idée déesses-terre dont j'ai déjà signalé plus d'un type. Kl le est la terre cultivée ou la terre nourricière, ainsi que l'indique son nom, comme Thémis est la terre bienfaisante, soumise à des lois régulières, et par extension la déesse de la justice. Déméter a de Zeus, le ciel personnifié, une fille charmante, qui se plait au milieu des prairies parfumées, Perséphoné, symbole de la végétation lient ie. Mais les phénomènes de la nature ont un double aspect, l'un riant et l'autre sinistre. Le cep de vigne, si vivant eu été, n'est-il pas comme frappé de mort [tendant l'hiver? De là aux idées mystiques sur la passion de Dionysos — qui vers le commencement du 500 environs d'athènes. cinquième siècle avant Jésus-Christ commença à être associé à Démêler en qualité de divinité de la production — il est des transitions que l'imagination ne tarda pas à franchir. De même pour expliquer la mort de la végétation en hiver, on supposait que le sombre Hadès ou Àïdoneus (Pluton), le Zeus souterrain, personnification de l'abîme placé au-dessous du sol visible, avait brusquement enlevé Perséphoné à l'amour de sa mère. Dans les têtes célébrées en l'honneur de Déméter on la représentait telle qu'une Mater dolorosa 1 livrée à toutes les angoisses maternelles, cherchant sa fille dans l'univers entier. Les descriptions que les légendes font de l'empire de Perséphoné expliquent assez le chagrin de Déméter quand elle apprend que sa fille est confinée dans le séjour des morts. Les Hellènes , fort attachés à l'existence, no parlaient du royaume d'IIadôs et de sa compagne qu'avec une visible antipathie. Les vastes plaines silencieuses , semblables aux steppes de l'Europe orientale, où les âmes errent au milieu des pâles asphodèles, n'étaient pas faites pour charmer 1 Les légendes du moyen Age ont donné à Marie une passion comme au Christ. une race éprise des rêves de l'adolescence,. qui considérait la vie comme une fêle perpétuelle. Quoique d'autres traditions parlent de lieux moins tristes, l'ancienne Grèce n'aurait jamais imaginé l'Elysée décrit par l'auteur de Télé-maque; car cet Elysée est un paradis chrétien et philosophique en même temps; il suffit de jeter un coup d'œil sur la Divina commedia pour voir à quel point les idées du moyen âge sont inférieures à celles du disciple de Descartes. Le mythe de Déméter et de Perséphoné, qui appartient aux théories naturalistes des premiers temps, devint, grâce aux tendances anlhropo-morphilcs des Hellènes, une grande conception théologiquc et morale. Démêler fut pour eux l'image visible delà divinité bienfaisante qui se manifeste aux mortels par les dons de la nature et qui leur enseigne les connaissances nécessaires à leur prospérité. L'Hymne à Déméter nous apprend pour quels motifs Eleusis était devenue la terre sainte des populations helléniques et ses habitants un peuple élu qui avait reçu les précieuses révélations indispensables au bonheur et aux progrès de l'humanité. 502 environs d'athènes. Perséphoné cueillait dans le champ de Nysa la rose, le safran, la violette, l'hyacinthe el l'iris. Tout à coup, tandis qu'elle se penche sur un narcisse, la terre s'ouvre et le roi des enfers sort de son ténébreux séjour, traîné par ses immortels coursiers. Il saisit la vierge et, malgré sa résistance, la met sur son char étincelant d'or, puis S'enfuit à toutes brides. Hécate et le Soleil sont seuls témoins de ce rapt. Mais la voix divine de Perséphoné parvient aux oreilles vigilantes de sa mère. La déesse, en proie à un violent désespoir, arrache les bandelettes qui ceignent sa belle chevelure, jette sur ses épaules un manteau d'azur, et s'élance à la recherche de sa fille. Pendant neuf jours, la vénérable déité parcourt la terre en portant des torches allumées. Enfin quand brille la dixième aurore, Hécate, un flambeau à la main, déclare à Déméter qu'elle a vu l'enlèvement sans reconnaître le ravisseur. Le Soleil, témoin plus attentif, lui révèle le nom d'Àïdoneus : «Nul des immortels, dit-il, n'a causé ton malheur, hormis Zcus qui a autorisé son frère à prendre ta fille pour épouse. Mais ce monarque des enfers n'est point un gendre indigne de toi ; c'est l'oncle paternel de la fille, el une des trois parties du inonde obéit à sa voix. » À celle nouvelle, la tristesse de Déméter redouble. Elle quitte le vaste Olympe, prend le costume et l'air d'une vieille femme, et après avoir erré dans les champs et dans les cités, elle s'arrête à Eleusis, à l'ombre d'un olivier auprès du puits Parlhénios. Les filles du roi d'Eleusis, Côléos, qui venaient puiser l'eau vive dans des vases d'airain, aperçoivent l'inconnue. Touchées de sa tristesse et de son isolement, elles engagent leur mère Métanirc à la prendre pour nourrice de son fils. Mais la reine apercevant un jour la déesse qui met Démophoon dans la flamme pousse un cri d'angoisse : «: Hommes aveugles et insensés, s'écrie Déméter, vous ne connaissez ni les biens ni les maux que le destin vous réserve ; je voulais affranchir Démophoon de la mort, mais votre manque de confiance dans ma parole divine rend inutile mou projet. Maintenant sachez que les malheurs, la discorde et la guerre puniront un jour les enfants d'Eleusis de la faute de leur mère1. Je suis la glorieuse 1 II est impossible de ne pas voir de grandes analogies entre ce trait et le peu de confiance d'Eve, laquelle empêche sa postérité d'être immortelle. Déméter qui fait la joie el le bonheur des dieux el des hommes.» La déesse consent, malgré sa colère, à apprendre aux humains le moyen de réparer la faule dont elle se plaint. Ils doivent lui bàlir un temple sur la colline Callichore où seront enseignés les ce mystères. » Les honneurs que le rui d'Eleusis et son peuple rendent à Démêler dans le temple qu'elle veut bien habiter, no lui font point oublier sa fille. La terre, qui ne recevait plus ses bénédictions, devenant stérile, Zeus est obligé d'intervenir, et Hermès conduit Perséphoné à le porte du temple d'Eleusis : « Chère enfant, dit la déesse en versant un torrent de larmes, n'as-tu goùlé d'aucune nourriture auprès du roi des morts ? Parle, ne me cache rien ; s'il en est ainsi, tu pourras désormais, arrachée du ténébreux Tarlarc, habiter dans l'Olympe, près de ton père Zeus ; mais si tu as pris quelque nourriture dans le sombre empire, alors il l'y faudra retourner. Tu demeureras la troisième partie de l'année1 avec ton époux, cl les deux autres avec moi et les dieux immortels. Lorsque la terre fera naître les fleurs odorantes et variées du 1 Les Hellènes divisaient d'abord l'année en trois saisons. printemps, tu reviendras des obscures ténèbres pour être un grand prodige aux yeux des dieux cl des hommes. » Quoique Perséphoné ait goûté d'un pépin de grenade que le rusé Aïdoneus lui a donné, et qu'elle soit obligée par là de passer la troisième saison de l'année dans son empire, Déméter se console ; elle rend la fertilité au champ de Rharos ; elle initie Triptolème et d'autres habitants d'Eleusis aux secrets de l'agriculture et aux rites sacrés qu'il ne leur est pas permis de révéler. Puis elle remonte vers l'Olympe auprès du formidable Zcus. Elle et sa fille veillent sur la terre et accordent une existence heureuse aux hommes qui les honorent. Cette conclusion de Y Hymne à Déméter montre l'importance qu'on attachait au culte de Déméter et de sa fille, dont la pathétique légende devait faire une immense impression sur tout cœur vraiment maternel. Ce culte comprenait les deux idées les plus profondes du polythéisme hellénique, l'enseignement donné au genre humain par la divinité descendue des cieux et la croyance en un monde où se continuait la vie individuelle. Ces deux croyances suffirent tant que l'influence asiatique n'eut pas souillé le mythe n »• primitif, pour donner aux mystères d'Eleusis une action incontestable sur la moralité des populations helléniques. Cette action s'accomplissait d'autant plus facilement que la sympathie et la vénération populaires s'attachaient de préférence à des êtres féminins, en vertu d'un instinct qui porte encore les multitudes indo-européennes à voir dans la femme des attributs plus gracieux que la puissance et la justice. Les Thesmophories, qui avaient en Àttique un éclat tout particulier, étaient le triomphe de notre sexe; car ces solennités fameuses étaient célébrées exclusivement par les femmes. Les Thesmophories symbolisaient sous une forme populaire les croyances que les Eleusinies représentaient à l'aide d'un symbolisme plus profond. Quel était le sens réel de ces croyances ? Si nous avions les écrits composés sur les mystères — spécialement l'ouvrage de la célèbre Arignoté de Samos, membre de l'école pythagoricienne, sur le culte de Déméter-—il serait plus aisé de répondre à cette question. Il semble qu'on se proposât moins de donner un enseignement dogmatique que de communiquer aux âmes certaines inclinations qui résultaient des solennités mêmes. « Arislote, dit un évêque do l'Église orientale, un disciple de la belle et savante Hypalic, Synésius, est d'avis que les initiés n'apprenaient rien précisément, mais qu'ils recevaient des impressions, qu'ils étaient mis dans une certaine disposition à laquelle ils avaient été préparés. » Celle préparation avait un caractère assez ascétique pour fournir aux chrétiens plus d'une pratique. On retrouve dans la grande veillée (pannychis) qui commençait l'initiation, nos vigiles, dont la nuit solennelle de Pâques donne une idée. La nourriture des initiés était soumise à certaines observances symboliques ou analogues au carême, telles que l'abstinence des oiseaux domestiques et de certains poissons dont la chair passait pour exciter les passions. Les jeûnes n'étaient pas oubliés. Théo-doret et saint Clément d'Alexandrie rapportent que la continence était imposée aux femmes qui célébraient les Thesmophories, fêtes étroitement liées aux mystères*. Ces règlements, plus rigoureux pour les prêtres que pour les initiés, ne donnaient lieu à aucune réclamation. Mais dans les mystères de Samolhrace, la confession ayant été 1 Celte tradition existe encore dans l'Église orientale. ajoutée aux pratiques destinées à purifier les initiés et à leur assurer un sort satisfaisant dans l'autre vie, la défiance éclata dans plus d'une occasion. «Est-ce toi ou les dieux, dit Lysan-dre au prêtre, qui exigent la confession? — «Ce sont les dieux,» répondit le pontife.— « S'il en est ainsi, répliqua le général lacédé-monien, retire-loi; s'ils m'interrogent, je leur dirai la vérité. » Antalcidas se conlenla de répondre : « Les dieux connaissent mes actions. » L'Eglise d'Orient, tenant prudemment compte des dispositions que de pareilles réponses montraient chez les Hellènes, s'est bien gardée de jamais donner à la confession le caractère vraiment exceptionnel qu'elle a dans l'Église romaine, où elle est devenue un moyen tout-puissant de domination. Jamais elle n'a accepté les fameux décrets du concile de Latran, qui ont transformé l'institution et l'ont imposée rigoureusement1, et si parfois quelques tentatives analogues ont été faites dans l'Europe orientale, il faut les attribuer au pouvoir civil, frappé de 1 Coni|i. le Catéchisme de l'Église catholique orthodoxe d'Orient, trad. du russe (Paris, Klinsieek, 1851), avec les catéchismes romains. l'immense parti que tirait la politique romaine des étranges décrets dictés aux évoques occidentaux par cet Innocent III qui couvrit de ruines ensanglantées la France méridionale. Il existait deux sortes de mystères en l'honneur des «grandes déesses.» Les petites Eleu-sinies se célébraient dans le mois Anthestérion, qui annonçait la germination printaniôre, symbolisée par l'ascension de Perséphoné. Les grandes Eleusinies, qui étaient consacrées à sa descente aux enfers, coïncidaient avec l'époque des semailles et étaient en rapport avec les Thesmophories. Dans les premières, Perséphoné jouait le rôle le plus important, el dans les secondes, ce rôle appartenait à Déméter. Depuis le quinze du mois de fioédromion, on commençait à Athènes la célébration des grandes Fleusinics. Le vingt, une procession magnifique accompagnait à Eleusis l'image de l'enfant Iacchos, fils de Zcus et de Déméter, qui n'était qu'une forme de Dionysos. La route qu'on suit ne correspond pas toujours à l'ancienne voie sacrée qui menait la théorie à Eleusis, car tantôt elle passe par-dessus el tantôt à côté. Je cherchais à me rendre compte de l'impression que pro- (luisait cette solennité qu'un historien nomme « magnifique el vraiment religieuse1. » Pour la comprendre, il faut vivre un moment par la pensée dans une époque si différente de la notre. Vingt ou trente mille personnes manifestaient par des acclamations, par des hymnes, par des danses et par des sacrifices, l'enthousiasme que leur inspiraient Déméter et lacchos. De telles pompes semblaient si saintes, qu'un empereur maître du monde, un philosophe, un soldat comme Julien, comparait avec dédain les fêles du paganisme au culte, essentiellement spirilualiste et encore sans éclat, de ceux qu'il nommait ironiquement « Galiléens. » Aucun climat, aucune nalion no se prêtait comme la Grèce à ces magnificences d'une religion essentiellement artistique. Sous ce ciel d'une sérénité que le langage ne saurait exprimer, on n'avait pas à craindre qu'un déluge inattendu vînt changer en déroute une procession spiendide. Le culte que les Hellènes professaient pour la beauté ne leur eut point permis de mêler aux statues d'une perfection idéale, aux pontifes majestueux, aux vierges char- 1 Plutarque, Alcibiade. mantes qui paraissaient dans leurs fêtes, les étonnants contrastes qui choquent les regards dans les processions modernes — môme à Florence, l'Athènes occidentale! En héritant du goût des Hellènes pour les manifestations religieuses , les peuples novo-lalins n'ont pas conservé la pureté de leur sentiment artistique. Du reste, ce mélange du heau et du laid, des chasubles d'or et des frocs squalides, des capucins aux barbes de chèvre et de jeunes filles dans la fleur de l'âge, s'explique par une dualité d'éléments qui n'existait point en Grèce. Les Hellènes n'étaient pas obligés de concilier, dans leurs pompes, le culte du beau et le culte de la douleur, ni de porter, côte à côte, le type de la beauté, représentée par la Madone, et le type de la souffrance , personnifiée dans le Crucifié. La Grèce est plus logique que l'Italie. La sévère Panaghia n'a rien conservé des formes voluptueuses de l'art païen. Au pied de la « croix de bois qui a sauvé le monde », elle ressemble tellement au Christ du Golgotha, que l'homme le plus étranger aux mystères de notre foi n'aurait aucune peine à la reconnaître pour la digne mère de celui «qui n'avait pas où reposer la tête». La sombre chapelle d'Ilaghia Triada (Sainte-Trinité), bâtie sur l'emplacement de la Porte-Sacrée, vous avertit, en sortant d'Athènes, que, ;ï la Grèce de Périclés, a succédé une Grèce qui, pour éviter la fascination des grands souvenirs mêlés aux tradilions du polythéisme, multiplie partout les symboles d'une théologie spiri-tualiste ou d'un rigide ascétisme. Ainsi, plus loin, à la place de la maison de Phytalus1, où s'arrêta Déméter, s'élève l'église de saint Savas, le moine populaire de la Serbie , l'ascète de race royale. A quelque distance est un petit couvent sur la colline qui porte le nom de saint Klic, la plus austère expression parmi les prophètes de l'Ancien Testament, d'une lutte sans pitié contre les illusions et les voluptés du paganisme. Plus loin encore, le monastère de Daphni s'élève à quelque distance des ruines du sanctuaire d'Aphrodite Philao. Quelles réflexions suggèrent, sur cette route célèbre par tant de solennités païennes, des monuments consacrés aux Savas et auxElie! Le nom du prophète hébreu n'a-t-il pas surtout un sens profond? Élie —que je n'ai jamais entendu nommer saint en Occident --- est 1 Personnification de la plantation dos arbres. un des personnages les plus vénérés de l'Église orientale. Cette Grèce qui a poussé l'admiration de la beauté jusqu'au fanatisme, qui, sur cette voie sacrée, s'arrêtait pour contempler Phryné sortant des flots d'azur de la mer saronique — comme autrefois Aphrodite — celte Grèce est prosternée au pied des autels du terrible Élie qui mettait en morceaux les prêtres des divinités voluptueuses de l'Asie occidentale et qui, disent les l'Vendes, dirige et lance la foudre ! Si la religion de la Grèce est tellement transformée, la nature, qui ne subit que lentement l'action des causes physiques, est restée, en partie, ce qu'elle était ;ï l'époque où les «dieux immortels» naissaient dans l'imagination des poètes, f.a plninc de l'Attique que la route traverse, n'a rien de monotone, grâce à la chaîne de collines qui se détache de l'IIymcttc, collines sur lesquelles tes Athéniens construisirent les édifices dont la perfection no sera probablement jamais égalée. Le vaste bois d'oliviers où l'on entre, après avoir dépassé la chapelle d'IIaghia-Triada, est si antique, qu'on pourrait croire qu'il a vu passer les contemporains de Socrate, et. que les disciples d'Arislote s'y sont promenés 29. 514 environs d'Athènes. en discutant sur les catégories. Le Céphise, aujourd'hui presque tari en été, a plus souffert des outrages du temps que la contrée qu'il parcourt. La beauté des lauriers-roses, à l'ombre desquels murmurait l'onde paresseuse du Céphise, la transparence inexprimable de l'atmosphère, l'éclat radieux: du soleil d'Orient peuvent encore suffire au poète el à l'artiste ; mais les multitudes ont nécessairement d'autres aspirations que les serviteurs des Muses. Elles savent que les nations agricoles se trouvent seules dans les conditions nécessaires au développement d'une vraie prospérité, cf. que celui qui plante un arbre ou qui défriche un sillon, est aussi nécessaire à la pairie que le soldat qui verse son sang pour elle ou que l'écrivain et le savant qui l'illustrent par leurs travaux. On voudrait que les Hellènes fussent sur ce point plus fidèles aux traditions antiques. Par une de ces sublimes inspirations qui ont élevé si haut le génie hellénique, la Grèce n'avait-elle pas fait de l'agriculture un art révélé par une divinité bienfaisante? N'est-ce pas dans la maison de Phytalusque Déméter donna le figuier à celui qui l'avait accueillie? N'est-ce pas elle qui apprit au roi d'Eleusis et à ses sujets L'agriculture et la « doctrine sacrée? » Mais il ne faut pas conclure du respect intelligent et profond que la Grèce professait pour la vie agricole qu'elle condamnât l'agriculteur à une existence uniquement matérielle. Après avoir franchi le défilé de Gaïdarion, qui s'ouvre entre le mont Corydalus et le mont Icarus, on trouve le monastère de Daphni, bâti, au point le plus élevé du défilé, sur les ruines d'un temple d'Apollon. Ce temple, construit entre la demeure de Phytalus et la ville d'Eleusis, n'était-il pas fait pour rappeler que l'art et la poésie doivent travailler constamment à tourner vers le monde idéal les ames les plus vulgaires? De même que la Grèce ne faisait aucun cas de cet idéalisme outré qui, dans l'Inde, a été mortel à une race admirablement douée, et qui nous est unie par les liens les plus intimes : ainsi elle redoutait la prédominance exclusive des appétits matériels, devenue si nuisible aux Babyloues charnelles de l'Asie occidentale. La perfection de la vie consistait, à ses yeux, dans un prudent équilibre des deux forces qui constituent l'existence humaine. Mais le jour où4ccl équilibre fut rompu par Je triomphe d'un sensualisme effréné , triste, importation de ce monde asiatique toujours fatal à la Grèce, une réaction devint inévitable. Le couvent de Daphni, dont l'église est une des plus anciennes du pays, est un monument de celle réaction, qui, comme toutes les réactions, a dépassé le but. L'enceinle du monastère était entourée de cellules. Les deux chambres qui existent encore à l'étage supérieur ont bien le caractère de cet impitoyable ascétisme oriental dont Siméon stylile est l'expression la plus décidée et la plus étonnante. Elles sont si étroites et si basses qu'elles ressemblent à des tombeaux. De là les solitaires apercevaient cette mer inconstante et charmante dont la Grèce païenne faisait sortir la blonde Aphrodite. Combien de ces religieux, pareils aux Antoine et aux Jérôme, ont vu se dresser dans leurs rêves, les séduisants fantômes des divinités proscrites depuis le jour où la voix tonnante du grand Paul avait parlé aux Athéniens du «Dieu inconnu »? La victoire de l'idéalisme fut si complète dans ces àuies enthousiastes que tout accord entre la beauté el la croix leur parut une odieuse profanation. De là est née l'antipathie — souvent fort mal comprise en Occident — qu'inspirent encore à beaucoup d'Orientaux les formes sensuelles du culte romain cl ses indulgentes pénitences. Au point de vue du christianisme antique, cette antipathie est logique. Les vierges de la Renaissance, idéalisation merveilleuse des fioraie de Florence el des fomarinc de Rome, ressemblent trop aux déités vaincues par la croix, pour ne pas effrayer les âmes dans lesquelles vit encore le rigide mysticisme oriental. Des gens qui se contentent d'un carême — et de quel carême ! — leur rappellent trop ces joyeux festins où la philosophie elle-même —si l'on en croit l'auteur du Banquet — oubliait sans beaucoup de peine les lois de la sobriété. Cet épicu-réisme brillant de l'Église romaine1 révolte des esprits profondément attachés aux vieilles traditions. Dans ces préoccupations exclusives, il est assez conforme aux tendances ordinaires de la nature humaine de mettre au-dessus de la tolérance et de l'intelligence de son siècle, les ardeurs passionnées d'un autre âge, qu'on est habitué à regarder comme l'expression de la vertu la plus pure. 'Expression employée par M. Petrucelli délia Galtina à la rhambre des députés d'Italie en 1862. Lorsque, après la prise de Constantinople par les croisés, la cité d'Àthénô échut aux Français, l'éloignemcnt que les moines grecs avaient pour le catholicisme romain fut mis à de rudes épreuves. Daphni devint le Saint-Denis des ducs d'Athènes, et j'y ai trouvé sur un sarcophage les fleurs-de-lis de la vieille France. Au-dessous de la coupole de l'église on remarque, à droite, un tableau en mosaïque dont le caractère est essentiellement catholique, quoiqu'il ait été exécuté par des procédés helléniques. La croix qu'on y a représentée est latine, et l'expression de certaines figures est trop mondaine pour appartenir à l'art byzantin. Du reste, cette église n'a pas subi de transformations essentielles. Elle est regardée avec raison comme un des spécimens les plus curieux de l'art byzantin. L'édifice, malheureusement fort délabré, est précédé d'un porche. La muraille qui forme le fond de ce porche est percée de cinq portes, dont deux plus petites, placées aux extrémités, donnent entrée dans deux chapelles voûtées. Les trois portes du milieu s'ouvrent sur un étroit vestibule. Au centre est un dôme, et le chœur est flanqué de deux chapelles. Toute la partie supérieure du monu- mont est ornée île mosaïques. J'ai remarqué à la tribune une Panaghia entre deux anges, et à la coupole une très-grande tête du Sauveur. Avant de quitter le défilé, on trouve le soubassement pélasgique du temple d'Aphrodite Philœ. On voit encore dans le rocher des niches qui contenaient des ex voto avec des inscriptions qui s'y rapportent. Il n'est pas probable que ces ex vota fussent aussi précieux que la statue d'or d'Aphrodite que Phryné offrit au temple de Delphes. Après avoir dépassé tes lacs Ilhiti, où les initiés se purifiaient, et le Céphise éleusi-nien, on arrive à l'endroit où, dit-on, cette courtisane sortit des flots dans le costume d'Aphrodite Anadyomène. Phryné, si l'on en croit saint Clément d'Alexandrie, servait de modèle aux peintres qui voulaient représenter la déesse. H n'est donc pas impossible que l'orgueil l'ail décidée à jouer un moment le rôle d'Aphrodite. 11 est certain qu'elle parut nue dans une de ces fêtes de Poséidon, où le bain public constituait une espèce de rite sacré. Des détracteurs de l'hellénisme, qui l'ont jugé uniquement d'après les extravagances de quelques individus, trouveraient dans les temps modernes des traits pour lesquels ils peuvent réserver leur zèle. Léon X n'a-t-il pas adressé à l'autour de YOrlando furioso les bulles les plus extraordinaires? Devant qui jouait-on les comédies les plus licencieuses de Machiavel? MesscrBiagio, maître de cérémonies du Vatican, choqué des nudités de la chapelle sixtine, ne disait-il pas à Paul III «que de tels ouvrages seraient mieux dans une salle de bains que dans la chapelle papale? » Michel-Ange s'é-tant vengé en le plaçant avec des oreilles d'anc dans le coin à droite du Jugement dernier, le maître de cérémonies se plaignit à son maître: «Si Buonarotti, répondit le pontife, t'avait mis en purgatoire, je pourrais t'en tirer; mais puisqu'il t'a mis en enfer, tu sais que je n'y puis rien. » En entrant au village d'Eleusis, on trouve les ruines du temple de Triptolème. «On montrait, à Eleusis, dit Pausanias, l'aire et l'autel de Triptolème, et le temple de ce héros se trouvait près de celui d'Artémis Propylée et de Poséidon. » La légende athénienne attribuait à Triptolème l'invention de l'agriculture. Dans Y Hymne n. Déméter, Triptolème, prince d'Eleusis, reçoit de la déesse elle-même les leçons de la science partit: iv. —- LIVRE m. 521 précieuse qu'il doit communiquer aux hommes. Ainsi (pie son nom l'indique — on broyait d'abord le blé sous la meule — il personnifie le blé semé dans le champ de Rharos. Un épi de cette graminée, moissonnée en silence1, était pour les initiés un symbole tellement expressif de l'immortalité des âmes, que saint Paul se servait des métamorphoses du grain de blé pour démontrer aux chrétiens le mystère de la résurrection. Les ruines du temple d'Artémis Propylée que •e poète Eschyle fait fille de Déméter, ruines découvertes par des Anglais, ont été déblayées par M* F. Lcnormanl. Cet archéologue français, chargé par son gouvernement de (aire des fouilles dont il a exposé les résultats dans un livre publié en 1802*, a rendu à la lumière une grande partie des éléments constitutifs du temple de Triptolème et trouvé des Propylées de l'époque romaine1. Il'était alors au milieu de nombreux ouvriers bravant les rayons d'un soleil brûlant. 'Voy. les Philosophumrna, p. 115, édit. Miller. 1 Recherches archéoloaujues à Eleusis, exécutées dans le cours 'le l'année, 1860. Paris, Hachette. "j'ai fait paraître dans l'Illustration de Paris deux photogra-pliies représentant les fouilles de M. Lcnorinant. 522 environs d'atiiènes. Avant ces fouilles, un Hellène, M. Pittakis, correspondant de l'Institut de France, et un Français, M. E. Breton, avaient découvert un grand bas-relief, que j'ai admiré au Théséion, bas-relief qui représente Triptolème entre Démêler elPer séphoné. M. Ch. Lenormant a fait monter ce bas-relief pour l'École des beaux-arts à Paris. Sa veuve, personne distinguée que j'ai eu plus d'une fois l'occasion de voir à Athènes, cultive les lettres comme son mari et comme son fils. Nièce de Mmo Récamier, elle a fait d'intéressantes publications sur cette femme célèbre et sur les personnages avec qui sa tante a été en relations. Après avoir examiné les fouilles, je montai à l'acropole avec MM. Pappadopoulos, Rhangavis el François Lenormanl. Le village d'Eleusis, situé au fond d'un golfe creusé par la mer saronique, est dans une magnifique situation. L'azur des lacs helvétiques donne à peine une idée de la nuance délicieuse des flots qui baignent ce golfe, où se montrent quelques îles. Pour jouir complètement de la vue de la mer, des îlots el de l'ile de Salamine, il faut gravir le monticule au double sommet que surmontait autrefois l'acropole d'Eleusis et dont le sommet le plus élevé est couronné par une tour vénitienne bâtie sur des fondations antiques. De là on aperçoit, à droite, les traces d'une jetée, débris d'un port ruiné par le temps. Au-dessus, les pentes de l'Icarus et du Corydalus forment un amphithéâtre. Les arcades d'un aqueduc romain, qui amenait l'eau dans la cité, sont un autre reste de l'antique civilisation. A gauche, l'œil s'arrête sur le village de Thria, qui donne son nom à cette partie de la plaine, parsemée de vignes, d'oliviers et de figuiers. On peut s'imaginer quelle grandeur ajoutait à ce paysage le temple de Cérès, vaste et merveilleux édifice, construit en marbre pentélique par les soins de Périclés, et qui a été détruit par les bandes sauvages dont Alaric était le chef. A Eleusis, les ravages de la fièvre vinrent achever l'œuvre des invasions. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les villageois, qui sont d'origine albanaise, pourvoir qu'ils ne jouissent pas d'une santé aussi solide que les anciens habitants de la contrée. Les enfants, que portaient dans leurs bras des femmes pauvrement vêtues, n'avaient point, généralement, l'air robuste. Les travaux excessifs imposes aux femmes sont une des causes qui empochent la race de conserver sa force. Une mère épuisée de fatigue devient la médiocre nourrice d'une postérité maladive. J'ai remarqué que dans les pays de l'Occident, renommés pour la beauté du sang, aucune besogne pénible n'est imposée à notre sexe. Le bien-être et la santé de la famille l'exigent autant que l'humanité. Comment une femme peut-elle donner au ménage et au soin de ses enfants le temps qu'ils exigent nécessairement, quand elle doit s'occuper de mille choses à la fois? Ainsi, à Eleusis, tandis que certaines matrones tissaient la toile devant leur maison, ou tournaient leur fuseau en errant dans les rues du village, d'autres charriaient sur leur dos le petit tonneau rempli d'eau qu'elles vont tirer, avec des sacs de peau, au puits situé à une certaine distance du village. Les occupations que les traditions de l'Albanie imposent aux femmes se concilieraient mal avec un costume élégant. Un collier de corail avec des monnaies pendantes orne cependant le cou des paysannes d'Eleusis. Le reste de leur ajuste- ment est fort simple. Il se compose d'une chemise étroite, d'une capote en drap blanc, brodée et ouverte par devant, d'un tablier court en laine de couleurs variées et d'un corsage qui monte jusqu'au sein. Le mobilier dont elles disposent est aussi primitif que leurs vêtements. Un lit étroit, recouvert d'un tapis, un tronc d'arbre creusé en berceau, une armoire, une table ronde et basse, des tasses et des cruches : tels étaient les principaux meubles d'une cabane où j'entrai. Mais une jeune fille, nommée Catherine, suffira il pour donnera celte pauvre demeure le charme inexprimable que portent avec elles la grâce et la beauté. Sa taille était élancée, ses grands yeux noirs étaient frangés de longs cils, ses dents d'un incomparable éclat. Son sourire semblait éclairer la chaumière, et sa réserve ajoutait un nouvel attrait à ses charmes. Un long fusil suspendu au mur me rappela avec quelle facilité les vierges modestes de la péninsule orientale se transforment en héroïnes indomptables ou en martyres décidées à mourir cent fois plutôt que de tomber aux mains souillées des soldats de l'Islam. Peut-être, me disais-je, le jour n'est-il pas loin où les sœurs de celte aimable Catherine 526" environs d'atiiènes. donneront, dans les gorges de l'Epire, illustrées par tant de combats, le signal d'une lutte qui, cette fois, chassera les barbares de l'Europe! En effet, une attente solennelle plane sur toute la presqu'île. Du sommet des Karpalhes, l'aigle de Trajan jette de sombres regards sur les vallées de la Temesana et de la Bukovine ravies aux descendants des vétérans romains ; les intrépides pasteurs de la Bosnie et de la Serbie, unis à leurs frères de la Croatie, songent à venger les désastres de Kossovo ; le Bulgare, paisible mais tenace, est fatigué d'employer ses bras laborieux au profit de conquérants barbares1 ; les fils des soldats de Scanderbeg ■— qui sont les vassaux plutôt que les sujets du padishah — répètent que la fureur de Mahomet II s'est brisée contre les rochers de l'Albanie; les Hellènes, restés sous le sceptre des sultans, soupirent après le jour où ils pourront arborer à leur tour le drapeau d'azur à la croix d'argent qui flotte sur les murs de Sparte et d'Athènes. En admettant môme qu'il se trouve encore parmi les peuples de la 1 Cependant la Turquie espère, en favorisant la propagande romaine, si hostile aux nationalités, qu'elle obtiendra la soumission définitive des Rulgares. péninsule orientale quelques hommes qui ne sentent pas le besoin de l'union, les leçons du passé ont été assez sévères pour que l'immense majorité puisse comprendre aujourd'hui la nécessité impérieuse d'une politique véritablement fraternelle1. 1 Les quatre premières parties des Excursions ayant été envoyées a l'imprimeur de cet ouvrage avant la révolution d'octobre, on y parle naturellement, comme si elles existaient encore, d'institutions qui appartiennent déjà au passé. Les événements se succèdent si rapidement dans les contrées que les Occidentaux nomment toujours «l'immuable Orient», qu'il est impossible de faire imprimer un livre sans que les choses aient beaucoup changé avant la lin de l'impression. Du reste, je m'étais trop attachée à apprécier avec impartialité le règne du roi Olhon, pour que la catastrophe qui l'a terminé ait eu la moindre inllucnce sur mes jugements, ,1e me bornerai à donner acte à M. le docteur Goudas de ses protestations contre le peu d'exactitude des documents officiels publiés sous Othon I": tout en faisant remarquer qu'on s'attend toujours à trouver de 1 optimisme dans ce genre de publications et qu'on en tient compte. CINQUIÈME PARTIE. LA CHUTE DU ROI OTHON. LIVRE PREMIER. Ln crise ministérielle de janvier 186£. Lorsque j'ai fait mon voyage en Grèce, il n'était pas difficile de constater déjà les premiers symptômes de la crise dont j'ai pu, dans un pays très-voisin1, suivre tous les développements. En 1800, la chambre des députés se montrait si peu docile, — « indocile jusqu'à la licence » , disaient les apologistes2 de l'autorité — que le roi se crut obligé de la dissoudre brusquement. Les élections ne contribuèrent nullement à câliner le pays. Les adversaires du gouvernement 1 A Florence, à Naples, à Livournc, villes qui ont de perpétuel! rapports avec la Grèce. * La Grèce sous le roi Othon, par M. René de Courcy, étude publiée le J 5 juillet 1862. se plaignirent des manœuvres employées pour les éliminer de la chambre. Selon eux, les urnes électorales n'avaient point été respectées; on avait fait voter des morts, supprimé des bulle-lins suspects qu'on avait remplacés par des votes imaginaires. Quand la ruse n'avait pas suffi, on avait eu recours à la violence. Une fournée de dix-huit sénateurs, qui ajoutait aux charges déjà si lourdes du budget, leur paraissait en outre complètement injustifiable Le ministère, voulant apaiser l'irritation causée par les élections, ouvrit la campagne législative eu essayant de donner une satisfaction à l'oppo-silion. Si mes lecteurs se rappellent ce que j'ai dit des exploits de M. Canaris, ils comprendront sans peine la popularité dont jouit le héros psa-riote. Quoiqu'il ait été en 1848 et 1849 minisire de la marine et président du conseil; qu'il suit rentré au ministère en 1854, il n'a jamais eu à la cour le même succès que parmi le peuple. Les apologistes du roi affirmaient, il est vrai, «(pie les qualités de Canaris, sa loyale sincérité qui 1 Voy. le premier Mémorandum aux trois puissances protectrices de la Grèce, par le docteur A. N. Coudas, au nom des réfugiés de Smyrne, en grec et en français. Corfou 186-2. ne transige pas, ses habitudes de candide franchise ne lui permettent pas de jouer un rôle éminent sur la scène politique de la Grèce1. » On pourrait répondre à un Français que Maxi-milien de Béthune, duc de Sully, n'était ni moins franc, ni moins loyal que M. Canaris, et que Henri IV aimait mieux supporter ses rudes conseils que de se priver des services dévoués de ce grand patriote. Sans examiner ici si la «franchise » est un inconvénient aussi grave que les diplomates le croient, il est certain que le roi Othon sentait, en 1861, la nécessité de ne pas laisser pour drapeau à l'opposition un nom « si respecté et si populaire». 11 fit donc publier un projet de loi qui accordait une pension de 12,000 dr. à l'intrépide navarque. Mais M. Canaris, qui se plaignit de ce qu'on ne lui avait pas rendu justice, refusa sans la moindre hésitation une réparation qui lui semblait tardive, et il répondit dans le Siècle d'une manière tellement noble, que sa renommée en acquit encore plus d'éclat. Si la nouvelle Chambre des députés se montra beaucoup plus docile, elle n'eut pas comme 1 R. tic Courcy, La Grève sous le roi Othon, ;io. l'illustre marin le mérite du désintéressement. J'ai déjà dit mon avis sur l'indemnité assignée par la constitution aux représentants de la nation. Cette indemnité fut augmentée d'une manière notable, et cet acte déplorable contribua à rendre fort suspecte au pays la souplesse manifestée par la chambre élective dans toutes les occasions. Le rejet du projet de loi sur les mariages mixtes ne contribua pas non plus à sa popularité. D'après ce projet, tout mariage mixte devait être célébré par un prêtre orthodoxe, et les enfants élevés dans la religion nationale. Sans doute une pareille législation n'est pas, en principe, conciliable avec la liberté des cultes. Mais il ne faut pas oublier que, surtout depuis 1859, la papauté profite des sommes réellement énormes recueillies par la Propagande de Rome et par la Propagation de la foi de Lyon1 pour acheter dans toute l'Europe orientale de pauvres ignorants destinés à combler les vides faits dans l'Église romaine parle progrès des lumières en Occident et principalement en Italie. En outre, on savait que la France — qui ne compte pas notre Eglise 1 On trouve les chiffres dans le Dictionnaire de la conversation, art. Propagation de la foi. parmi los cultes reconnus par l'État — avait fortement pesé sur la Chambre par « les honorables démarches delà légation »!. Des gens peu favorables à la loi s'irritaient de cette immixtion d'autant plus imprudente, que le roi était dévoué au catholicisme2 et qu'on prétendait même «que le prince Frédéric-Olhon avait été destiné au sacerdoce, d'autres disent à la pourpre romaine5». Les Hellènes, dont l'amour-propre national est fort grand, commençaient à trouver que les «puissances protectrices» feraient beaucoup mieux de les «protéger» un peu moins. J'ai vu de trop près les inconvénients des protectorats quand le prince de Valaquie, Alexandre X, «se laissait balloter entre ses devoirs d'hospodarroumain et de protégé4» pour n'être pas convaincue que le progrès est fort difficile à tout peuple qui se Irouvc dans la situation où était la Roumanie à cette époque. Une intervention telle que «les honorables démarches de la légation française » n'élait-elle pas propre à dé- 1 R, de Courcy, La Grèce sous le roi Othon. '-' Docteur Goudas, Troisième Mémorandum, p. 24-25. 5 Docteur Goudas , Deuxième Mémorandum , p. 1G. * Vapereau, Dictionnaire des contemporains, art. Ghika. Paris 1858. plaire à l'opinion ? « Par quoi motif, disait-on, expliquer l'ardeur dont est saisi le gouvernement impérial, lui qui no proteste jamais, comme l'Angleterre, contre les peines atroces infligées en Espagne aux dissidents ; qui laisse, sous les yeux de ses soldats, les autorités papales pratiquer la farouche intolérance du moyen âge; qui emprisonne lui-même les membres des sectes non autorisées qui se livrent au prosélytisme,, et qui traite si durement les écrivains hostiles à la hiérarchie romaine, que M. Proudhon — pour ne citer qu'un exemple — a été condamné à trois ans de prison el 4000 fr. d'amende pour la publication de son livre : De la justice dans la Révolution et dans ÏÉylisc?)) On s'étonnait que le gouvernement, qui ne permet pas aux chrétiens protestants de ses Etats de suivre en matière de mariage les règles de leur Église favorable au divorce , se passionnât en Grèce pour une question où la liberté religieuse était moins compromise. Les adversaires du «système)), pour me servir de l'expression employée par l'opposition, étaient naturellement amenés, par la manière d'agir de la légation française, repoussant une loi «à laquelle les députés avaient fait d'abord un accueil favorable1, » à soutenir que la Chambre n'avait aucune force contre les influences étrangères, et qu'elle devait céder la place à des hommes plus indépendants. Ceux qui ne comprendraient pas cette irritation, devront se rappeler la colère universelle causée en Angleterre, en 1850, par les décisions de Pie IX que les Anglais appelaient « l'agression papale». Cependant ces actes étaient fort loin de constituer une intervention dans les affaires du Parlement. Mais si l'on trouve parfaitement simple en Occident que l'État le plus libre de l'Europe se montre excessivement défiant toutes les fois qu'il s'agit de la propagande jésuitique, on se garde bien d'accorder le même droit aux membres de l'Église « schismalique » ! Quand les simples citoyens voyaient de fort mauvais œil les étrangers peser sur le Parlement en faveur de la religion du prince , l'armée n'était pas plus satisfaite. 11 n'y a là rien encore qui doive beaucoup surprendre les Occidentaux. On sait combien de fois depuis 1814, sous les Bourbons de la branche aînée, ont éclaté les conspirations militaires les plus redoutables. 1 R. de Courcy, Lu Grèce sous le roi Othon Louis-Philippe n'étant pas moins pacifique que ses deux prédécesseurs, n'a pas su non plus gagner les troupes, dont l'attitude a eu une si grande part à sa chute. Les Hellènes, sans avoir les souvenirs grandioses d'une lutte mémorable soutenue contre l'Europe entière, sont justement fiers de cette guerre de sept ans qui a forcé la barbarie asiatique à leur rendre une partie de leur territoire. Mais l'idée qui ne les abandonne jamais, fia grande idée » de la génération qui a succédé aux héros de l'indépendance est d'achever leur glorieuse tâche. Qui s'étonnerait de voir ces sentiments patriotiques exalter tant de courages dans l'armée hellénique? Gomment un jeune officier peut-il serrer la main invincible de Canaris sans désirer ardemment d'aller répéter devant les Turcs son cri de triomphe : « Le Christ est vainqueur? » Or le roi qui est né sur une terre lointaine ; le roi qui n'a pas assisté aux épreuves de la nation; le rui qui, avec le calme un peu apathique de sa terre natale, voyait dans les Ottomans des voisins qui en valaient bien d'autres, le roi ne pouvait partager ces vives impressions. Malheureusement pour lui, l'armée n'avait alors qu'à jeter les yeux de l'autre coté de l'Adriatique pour voir son idéal réalisé dans le soldat intrépide de Goïto, dans le souverain patriote qui à Novara protégea de sa poitrine et de son épée la retraite de l'armée piémon-taise ; dans le populaire caporal que les zouaves élurent àPaleslro, dans le souverain qui bravait pour son pays les excommunications des Papes et ce « chocolat des Jésuites », dont son père parlait si souvent. La Sicile et la Grande-Grèce, deux pays jadis helléniques, retentissaient encore des exploits du général Garibaldi, qui avouait lui-même devoir une partie de ces succès aux «braves et généreux Albanais» de notre Église. Des hommes qui portaient le nom de Botzaris et de Colocotronis pouvaient-ils entendre froidement la merveilleuse légende îles c Mille?» Tandis que ces émotions agitaient les esprits, le 28 mai 1801, vers le soir , le bruit se répandit dans Athènes qu'on venait de découvrir un « formidable complot », organisé par une partie de l'armée et par l'opposition, dont les ramifications s'étendaient en Italie et jusqu'en Autriche. Le but de ce complot était, disait-on, de renvoyer le roi en Bavière et de constituer un nouveau gouvernement. Parmi les ofliciers compromis on citait M. Botzaris, oncle du ministre de la guerre; M. Colocotronis , parent du grand écuyer; parmi les sénateurs: MM. Canaris, Spyro Milios, Chrislidis et Voulgaris. Mais comme on fut d'abord obligé de déclarer que vingt et un accusés sur vingt-huit n'étaient entrés dans aucune conspiration, et que l'on pouvait prévoir déjà l'acquittement des sept autres renvoyés par l'Aréopage devant la cour d'assises d'Athènes, l'opposition fut d'autant plus irritée de celle affaire, qu'elle reprochait depuis longtemps à l'autorité d'abuser de la détention préventive. Il est rare que lorsque les esprits se trouvent dans un étal généra] d'exaltation , cette disposition n'agisse pas fortement sur les âmes les plus impressionnables. Aussi depuis une trentaine d'années l'assassinat politique est-il devenu presque aussi fréquent qu'au seizième siècle. Aucun moyen, ni la rigueur ni la clémence , n'a pu, sous Louis-Philippe, décourager les régicides, qui ne semblaient même pas s'apercevoir du tort qu'ils faisaient à leur cause par des actes justement condamnés par la conscience de l'Europe chrétienne. On ne saurait dire que les Hel- lènes voient d'une autre façon les attentats commis contre le chef de l'Etat. Le peuple se montra fort acharné contre les assassins de Capodistrias, et dans les fréquents soulèvements qui ont eu lieu depuis l'avénement du roi, on n'a pu constater aucune tentative d'assassinat. Aussi fallait-il que l'irritation des masses fût bien grande, pour que le régicide Aristide Dosios inspirât — selon un écrivain nullement suspect — «à la plus grande partie de la population d'Athènes un sentiment qui se rapprochait plutôt de l'intérêt que de la pitié * ». En parlant des femmes de lettres de la Grèce, j'ai dit quelques mots des écrits de Catherine Dosios, née Mavrocordatos. Devenu veuf, son mari était regardé comme un des hommes les plus instruits et les plus honorables de la capitale. Il s'était, ainsi que sa femme, occupé avec beaucoup de tendresse des études de leur fds Aristide. Mais ce jeune homme s'était, comme les républicains français du dix-huitième siècle, pénétré d'une admiration exclusive pour l'âge héroïque des Hellènes. Des souvenirs tels que ceux d'IIarmodius, d'Aristogiton, de Timoléon 1 R. de Courcy, La Grèce nom k roi Othon. avaient probablement fait sur lui une impression ineffaçable. Si ces souvenirs ont (rouble jusqu'à nos jours l'âme des descendants des « Barbares », quel effet ne doivent-ils pas produire sous les murs du Parthénon? Evidemment il fallait que cet effet fut bien fort pour qu'un parent de M. A. Mavrocordalos, allié par sa mère à tous les Pha-nariotes d'Athènes, qu'un jeune homme d'un caraclère doux se décidât à tirer un coup de pistolet sur la reine, et ne craignît pas de braver el la répugnance qu'inspire le meurtre d'une femme et la répulsion que cause dans un pays essentiellement monarchique le nom de régicide. Comme le roi était encore en Allemagne, Dosios crut que s'il tuait la reine Amélie, alors chargée des fonctions de régente, il provoquerait infailliblement une révolution. Mais il était loin d'avoir la froide résolution des catholiques fanatiques qui assassinèrent Henri 111 et Henri IV. En effet, quoiqu'il eût pu s'approcher assez de la reine, qui revenait à cheval de sa ferme, pour tirer sur elle à bout portant, non-seulement il ne la blessa point, mais l'émotion l'empêcha de renouveler une tentative contre laquelle sa conscience semblait instinctivement protester en paralysant son bras. Le ministère, qui avait peine à croire qu'un assassin de dix-sept ans ne fût pas l'instrument d'un complot, voulut interroger lui-même l'auteur de l'attentat. 11 développa avec sang-froid et sans aucune espèce d'emphase les raisons qui l'avaient fait agir. Ces raisons étaient exposées dans un écrit intitulé Mon apologie, qu'on avait trouvé sur lui. Son dévouement passionné pour la Grèce l'avait, disait Y Apologie, armé contre la tyrannie, et pour accomplir un devoir impérieux, il avait dû oublier que le chef du gouvernement était alors une femme, le sexe faible renonçant à ses privilèges quand il ose prendre la responsabilité d'actes qui ne sauraient lui convenir. Après s'être défendu avec toutes les apparences de la conviction, il jura qu'il n'avait pas le moindre repentir et qu'il avaiL agi sans communiquer son projet à personne. Lorsqu'on fut convaincu que Dosios n'avait cédé à aucune rancune personnelle, un enthousiasme contagieux éclata parmi les élèves de l'Université. Cet enthousiasme ne surprendra pas beaucoup ceux qui se rappellent combien d'assassinats politiques ont été applaudis dans les Universités occidentales, même parmi des populations Tort paisibles. Il suffit de citer le Tugendbund et l'histoire de Charles Sand. A Athènes la jeunesse se disputait des bagues en écaille qui portaient les initiales A. D. Ses camarades avaient juré qu'ils auraient recours à tous les moyens pour l'arracher au dernier supplice. Ses geôliers eux-mêmes se montraient émus. On parlait de complots organisés pour son évasion et pour le renversement du gouvernement. L'affaire se compliqua tellement, que bientôt le ministère eut deux procès sur les bras, celui de Dosios devant le jury et celui d'un certain nombre de militaires et d'hommes de toute condition traduits devant le conseil de guerre, présidé par M. D. Soutzos, sous l'accusation d'avoir voulu soustraire le régicide à la vindicte des lois. On dit que Dosios voulait soutenir devant Je jury le système de défense contenu dans Mon apologie, mais que les instances de son père le décidèrent à laisser parler son avocat. Celui-ci trouvait dans les idées orientales une thèse toute préparée. En Orient on a toujours tellement pro- digue l'appellation de «fou», que Jésus-Christ menace de sa colère ses disciples qui suivront cet exemple Encore aujourd'hui loule personne qui se préoccupe vivement d'une idée un peu étrangère à ses intérêts, est fort exposée à être traitée de « folle » par le vulgaire imbécile et routinier. Dans le cas dont il s'agissait, l'hypothèse d'un accès de folie se présentait, il faut l'avouer, beaucoup plus naturellement. L'exaltation qu'on croyait avoir constatée chez la mère de Dosios et chez quelques-uns de ses parents offrait à la défense, si elle parvenait à établir ces faits, un point de départ réellement scientifique, car « l'hérédité est la cause la plus ordinaire de folie* ». Mais lorsque l'avocat eut fini, Dosios se leva et dit avec un calme qui semblait contredire toutes les assertions de son défenseur : « Messieurs, une promesse solennelle m'a obligé de me taire devant un système de défense que je désavoue positivement; si on n'avait exigé de moi cette promesse, je vous aurais démontré comment trente ans de tyrannie m'ont imposé le devoir dont j'ai voulu m'acquitter. » Le jury, 1 Saint Matthieu V, 22. 'Bouillet, Dictionnaire des sciences, art. Pâlie, tout en reconnaissant fondées les raisons présentées par l'avocat, condamna pourtant Dosios à être décapité sur la place du Théséion. 11 écouta son arrêt sans donner le moindre signe d'émotion ou de repentir. Le conseil de guerre ne se montra pas favorable à l'accusation dans le procès des sous-officiers compromis dans le complot du 30 octobre 1801. Le roi, qui revenait d'Allemagne, s'était arrêté à Corinthe, lorsqu'il reçut d'Athènes une dépêche télégraphique fort peu rassurante. On l'avertissait que les sous-officiers de l'escorte qui devait l'accompagner du Pirée à la capitale» avaient le dessein de s'emparer de sa personne et même de le tuer, s'il faisait résistance. Le prince s'empressa de quitter Corinthe, de débarquer avant l'heure indiquée et de gagner Athènes au plus vite. Mais l'instruction n'ayant point découvert de coupables, les sous-oflîcicrs furent acquittés par le conseil le 9 janvier 1802. Ce conseil venait déjà d'absoudre les personnes accusées d'avoir voulu faire évader Dosios, sauf le sergent Zyakakis, qui fut condamné à cinq ans de réclusion. L'année 1802 s'annonça sous des apparences pacifiques. Le lendemain de l'acquittement des sous-ofliciers, le roi, sur la demande de la reine, commua en prison perpétuelle la peine de Dosios, que, du reste, le peuple n'eût pas aisément laissé exécuter. Au lieu d'offrir, comme au début de l'année précédente, une pension à l'amiral Canaris, le souverain s'occupa de réaliser l'intention, manifestée depuis son retour, de le charger de la direction des affaires, confiée alors à M. Miaoulis, et de se réconcilier ainsi avec l'opposition fort exaltée par les décisions du conseil de guerre qu'elle considérait comme un triomphe remporté sur le ministère. J'ai déjà dit, en parlant de mes rapports avec Canaris, qu'il avait conservé une profonde impression des services rendus à la nation par les municipalités helléniques. Appartenant à une époque glorieuse dont les représentants deviennent chaque jour moins nombreux, il en a gardé toutes les aspirations. Un peuple armé, des communes aussi peu dépendantes qu'il est possible du pouvoir central, te] est l'idéal qui s'offrait toujours à ses yeux — il le disait continuellement à M. P. Soutzos— lorqu'il fut question de son entrée au ministère1. Mais l'amiral ne croyait pas qu'il fût suffisant d'assurer le libre développement des populations agricoles, il croyait aussi qu'il était nécessaire de remédier à leur détresse. Diminuer les dépenses improductives — réduire de cinq pour cent la dime sur les céréales — construire des routes nécessaires au paysan pour transporter et vendre ses denrées — établir des banques agricoles : voilà les mesures qu'il regardait comme indispensables à l'amélioration de la situation des campagnes. Quant à la capitale, il voulait, disait-il, remplacer la police militaire par une police civile — mettre un frein aux excès de l'espionnage—-réparer les abus de l'expropriation forcée — et assurer aux citoyens toute la liberté de parler et d'écrire qui existe à Londres et à Bruxelles2. Ce court exposé prouve que M. Canaris appartient à l'école des adversaires de la centralisation. Mais la centralisation a, en Grèce comme en Occident, des défenseurs zélés. Le roi, par exemple, qui savait que les princes allemands peuvent, 1 Voy. Canaris incendiant le système (en grec). Athènes 1802, par M. A. Soutzos, frère de l'ami de Canaris, p. 5. 5 Même brochure, p. 5-6. en général, grâce à la bureaucratie et à la police, rendre les constitutions fort peu gênantes pour les souverains, ne pouvait être un ennemi de la centralisation. En outre, il ne manque point de gens parmi les Hellènes qui redoutent pour leur pays l'esprit étroit, hargneux el fanatique des municipalités. Ces derniers citent l'exemple de la Suisse, où l'assemblée fédérale a élé tant de fois obligée de réprimer des passions locales que le moyen âge n'eût pas désavouées. Il ne paraît pas que M. Canaris se soit assez préoccupé de la nécessité de rendre impossibles des abus analogues. Il était plus frappé, ce semble, de la difficulté de partager les portefeuilles entre les chefs de l'opposition. En effet, cette difficulté était particulièrement sérieuse pour un homme qui s'est plus occupé de guerre que de finances, de marine que d'instruction publique. Ne devait-il pas craindre que quelques-uns des membres de l'opposition, appartenant à la génération nouvelle et plus habitués que lui à l'étude des questions pédagogiques, financières et économiques ne prétendissentà la présidence du conseil? Si le roi n'avait d'autre but que de démontrer l'im- :ti. puissance de l'opposition à s'entendre, ne pouvait-il pas exciter ces prétentions personnelles qui sont tellement irritables partout, qu'on avu des conservateurs appartenant au même camp, tels que MM. Molé et Guizot, se livrer en 1837 des combats acharnés 1 et préparer par leurs discordes la révolution de 1848? Pour rendre cette tactique impossible , l'amiral se proposait de s'entendre avec les « chefs les plus connus et les plus estimés de l'opposition, MM. GhristidiSj Voulgaris8 et Zaïmis5.» Ainsi il destinait les finances à M. Christidis ; l'intérieur à M. Voulgaris ; les cultes et l'instruction publique à M. Thrasybule Zaïmis; laguerre à M. Dimitri Mavromikhalis ; les affaires étrangères à M. Panaghiotti Soutzos; la justice à 1 «Vous aurez peut-être quelque jour notre appui, disait le Journal des Débats à M. Guizot, mais notre estime , jamais ! » 'Taudis que l'Occident se sert pour les noms anciens du système d'orthographe arbitraire mais logiijuc que j'ai suivi; pour les noms modernes, tantôt il se conforme à la prononciation, tantôt il en tient peu ou point de compte. Ainsi il traduit lioùX-yaçrr\i par Roulgarcs, Rulgari, Uoulgari, Roulgaris, Voulgaris. Cette dernière forme est plus en rapport que les autres avec la prononciation. Au milieu de ces innombrables variations, j'ai pour les noms propres tenu compte de la prononciation. Ainsi j'écris Rhangavis, Botzaris, etc. 'R. de Courcy, La Grèce sous le roi Othon. M. Caligas ou à M. Pelzalis. Lui-même se réservait la marine et la présidence du conseil. M. Canaris s'allendant à chaque moment à être appelé auprès du roi pour la formation du ministère, chargea le futur ministre des affaires étrangères de rédiger une proclamation au peuple dont voici la traduction : « Le roi ayant mis entre nos mains les rênes de l'Etat, nous avons pris sur nous de faire de la charte une vérité. Un gouvernement bouclier de la royauté irresponsable et capable de la couvrir, parce qu'il se compose de ministres qui peuvent garantir la responsabilité de tous leurs actes, est déjà institué. Le nouveau ministère va donner au pays le véritable régime constitutionnel; il le lui donnera dans sa plénitude, grâce à la convocation d'un parlement librement élu par les citoyens, sans aucune intervention du pouvoir exécutif, ni désignation de candidats faite par lui. C'est ainsi que, dès à présent, acquièrent une existence réelle, d'un côté le principe de l'irresponsabilité du souverain, la plus noble des prérogatives royales, et de l'autre celui de la libre élection, le plus sacré des droits du peuple. L'abrogation des lois qui portent directe- menl ou indirectement atteinte à notre pacte fondamental , sera le premier acte île la représentation nationale, qui préparera et volera aussi une loi sur la responsabilité. « Telle esl la mission que nous allons remplir législativement. «Un royaume offrant en Orient le modèle d'un État policé et toujours progressant par l'adoption de toutes les réformes sociales faites dans l'Europe civilisée, un royaume capable de défendre par sa milice citoyenne ses institutions , ainsi que ses frontières, et s'attiranl le respect de ses voisins : voilà l'œuvre à laquelle nous nous sommes dévoués et que nous nous efforcerons de réaliser comme gouvernement. Nous avons pris pour principe la prospérité national"' et nous allons au plus tôt ordonner la cessation du gaspillage des deniers publics ; — la réduction des impôts dont le pays est grevé; — l'établissement de banques agricoles; — la distribution des terres nationales aux prolétaires qui vont ainsi devenir propriétaires ; — enfin des récompenses au profit de ceux qui se sont distingués dans la guerre de l'indépendance. » Après avoir rappelé la lutte mémorable de sept PARTIE V. — LITRE I. 553 annéesj el Ja part qu'y ont prise à la finies trois grandes puissances, la proclamation ajoute : « Reprenons l'initiative que nous avons perdue dans les affaires de l'Orient ; élevons-nous au rang des nations vivantes, et devenons entre les mains des trois puissances protectrices l'instrument de la divine Providence. « Ne séparons pas, ô citoyens, la royauté et la patrie, l'ordre et la liberté, les prérogatives de la couronne des lois fondamentales du pays. Confondons tous ces principes en un seul, ainsi que la Charte constitutionnelle les a confondus, et marchons dans la voie du progrès et de la légalité d'un pas ferme et sûr, mais point désordonné ni anarchique. » Il est impossible de ne pas reconnaître dans cette proclamation un autre plan que celui de Colelti. Sans doute , le héros de Psara n'est pas moins préoccupé que le Roumain de l'Epire du désir de reconquérir les provinces restées esclaves des Turcs ; mais au lieu de croire, comme dans la tradition française, que la centralisation est nécessaire pour assurer à une nation le rang qui lui appartient, il fait un appel pressant à l'énergie individuelle, aux forces viriles susci- 554 LA C ri se ministérielle. lôes par le régime municipal, aux instincts patriotiques développés par la pratique des institutions libres. Nous sommes fort loin du temps où Goletti regardait comme nulle l'élection de M. Alexandre Mavrocordatos nommé par cinq collèges! Entraîné par un esprit contraire, l'amiral pense, ainsi qu'un rédacteur de h Revue contemporaine1, M. Léo Joubcrt, que l'empereur Auguste, «s'il conserva le suffrage universel.... en désignant les candidats, tes nomma de fait. » En acceptant celte manière de voir, non-seulement nous renonçons à toutes les habitudes françaises, mais nous nous trouvons dans un monde politique à peu près idéal. Mémo en Angleterre, lord Brougham, dans son livre sur la Constitution anglaise, ne se contente pas do tolérer l'influence de l'argent dans les élections; mais il y voit l'action naturelle de ce pouvoir, que Socrate, dit Xénophon, nommait « ploutocratie» , et qu'il distinguait fort soigneusement de la véritable aristocratie. Quand de telles licences sont accordées aux partis, comment refuser à un ministère la faculté de «désigner» des candidats? Dans les monarchies constilu- 1 Revue contemporaine, 30 juin 1862. tioimellcs, où. les droits des électeurs sont pris le plus au sérieux, on n'a jamais, à ma connaissance, interdit aux ministres de faire connaître leurs préférences au corps électoral. En n'acceptant «aucune intervention du pouvoir exécutif, ni désignation de candidats faite par lui», l'amiral n'est pas plus pratique que M. René de Courcy, lorsque dans son zèle imprudent contre «la charte, donnée par l'émeute de 4844», il s'exprime ainsi1 : «Ne conviendrait-il pas d'ajourner momentanément et dans une certaine mesure la pleine et entière exécution des lois constitutionnelles qui régissent la Grèce? » Une fois la chambre des députés sortie de «la libre élection», M. Canaris dépose «les rênes de l'État entre les mains des ministres », et réduit le roi à régner. Nous continuons de nous éloigner de la France, mais celte fois nous sommes sur le terrain de la réalité, puisque les choses se passent ainsi en Angleterre el dans quelques Étals secondaires du continent. Mais, en Grèce, il ne semble pas facile d'en arriver là ; car les membres du parti anglais, lorsqu'ils ont été au ministère, n'ont pu mettre en vigueur la maxime 1 La Grèce sous le roi Olhon. favorite de l'Anglelerre, et même beaucoup d'entre eux, dans leurs relations avec la cour, ont toujours paru croire que « les rênes de l'État » étaient plutôt dans les mains du roi que dans celles des ministres. M. Thiers et ses amis n'ont pas étôplus heureux en France. Quantau maréchal O'Donncl, qui s'insurgeait, en 1854, pour réduire la reine d'Espagne à «régner sans gouverner», il a tellement échoué, qu'il est obligé, en 1862, de respecter les décisions et les miracles de la sœur Patrocinio. La solution du grave problème des rapports de la royauté constitutionnelle avec le ministère est trop peu avancée pour qu'on s'étonne des embarras qu'il cause à la Grèce. Affirmer comme M. de Courcy 1 « qu'il était utile de fortifier pendant quelques années encore le gouvernement de la royauté», équivalait à se contenter de demander la prolongation — que dis-jc? l'aggravation —d'un état de choses dont les esprits les plus modérés parmi les Hellènes ne dissimulaient pas les inconvénients, et courir de gaîté de cœur au devant des révolutions. Après les agitations de 1848-49, Frédéric-Guillaume IV et François-Joseph n'ont eu d'autre politique que 1 La Grèce sous le roi Oihon. de « fortifier encore le gouvernement de la royauté», jugé déjà trop fort par l'Europe éclairée. Or chacun sait qu'il a été impossible de persévérer dans cette politique. Tout gouvernement qui veut être « encore plus fort » doit nécessairement attacher une grande importance à l'armée et détester la garde civique. On se rappelle que Charles X a été obligé de licencier la garde nationale de Paris lorsqu'elle eut crié « à bas les Jésuites ! à bas Villèlc ! » Au contraire, les Etats qui tiennent à être réellement libres attachent une grande importance à une institution qui a joué un rôle considérable dans la France de 1830, en Belgique, en Italie, etc., et que l'Angleterre vient d'adopter sous le nom de «volontaires». La garde nationale n'est pas inconnue à l'Orient ; car en Serbie la nation tout entière est armée, et la seule altitude de ces pasteurs belliqueux suffit pour faire trembler les maîtres fie Stamboul. Un homme de guerre comme M. Canaris devait s'irriter de voir le roi se refuser constamment à l'organisation de la garde nationale, quand la reine Victoria, le roi Léopold, le roi Victor-Emmanuel, etc., redoutent si peu la milice civique que ces souverains ne se lassent pas de lui prodiguer les encouragements, parce qu'ils comprennent tout le parti qu'ils en tireraient pour la défense du sol. Mais, comme on l'a fort bien dit : « on ne s'appuie que sur ce qui résislc», et la perspective de résistances pareilles à l'attitude des Parisiens devant Charles X ne semblait pas beaucoup sourire au roi de Grèce. Sans tenir compte de semblables répugnances, M. Canaris entendait que « le royaume fût capable de défendre par sa milice citoyenne ses institutions et ses frontières. » L'amiral ne songeait pas seulement à améliorer la situation intérieure de la Grèce, son âme patriotique voulait qu'elle exerçât une influence beaucoup plus active. 11 déclarait franchement qu'elle a « perdu l'initiative dans les affaires de l'Orient». En effet, les peuples chrétiens ont fait de grands progrès depuis la guerre de l'indépendance hellénique. La Roumanie forme aujourd'hui entre les Carpathes et le Danube, dans la contrée la plus fertile do l'Europe, un Etat de cinq millions d'âmes. La Serbie, déjà très-forte, peut espérer qu'elle rallieraautour de son drapeau les nombreux enfants de la Slavie méridionale, La Tsèrnagora (Monténégro), qui n'est, aurait dit le duc de Saint-Simon, que « la principauté d'une roche », a soutenu des luttes héroïques contre les plus solides armées de la Turquie et contre ses meilleurs généraux. La Grèce, et rien n'est plus naturel, désire attirer à son tour les yeux du monde. Mais ici apparaît une complication dont M. Canaris essaie en vain de dissimuler la gravité. «Elevons-nous, dit l'amiral, au rang des nations vivantes et devenons entre les mains des puissances protectrices l'instrument de la divine Providence. » Cette manière de parler fait naturellement supposer l'unité de vues et d'affections dans la trinité des États protecteurs. Mais les faits confirment-ils ces douces illusions? Si la Grèce n'avait, comme la Roumanie et la Serbie, affaire qu'à un «suzerain», la difficulté serait moindre ; mais trois « protecteurs » dont l'un est catholique, l'autre orthodoxe, le troisième protestant ! Les divergences ne sont pas moins grandes sur le terrain de la politique. La France est une monarchie représentative; la Russie une autocratie ; l'Angleterre une monarchie parlementaire. En outre, la première est a.csez indifférente au sort de la Turquie ; la seconde veut sa ruine; la troisième lient immensément à sa conservation. On cherche en vain comment « les mains » de ces trois puissances travailleraient en Grèce à une œuvre commune. Il est évident que M. Canaris regardait comme le plus pressé « d'émanciper la Grèce de la tutelle de l'Autriche, de la Prusse, de la Bavière et du reste de l'Allemagne1.» Mais en mettant sur la môme ligne des puissances comme la Prusse et la Bavière, dont la politique est tellement différente , l'amiral montrait qu'il ne se faisait pas une idée nette de la situation. Ni la Prusse ni la vraie Allemagne n'ont aucune raison de contester les droits des nationalités, bien au contraire. En Prusse, la chambre des députés a proclamé que Venise devait appartenir à l'Italie, et le gouvernement prussien n'a jamais rappelé son ambassadeur de Turin, malgré l'exemple donné par la France et par la Russie. Après l'émancipation dont il est ici question , l'amiral se proposait de a resserrer les liens d'amitié qui unissent son pays avec les trois puissances protectrices , la France , la Russie et l'Angleterre. » Mais , pour ne citer qu'un exemple, s'il s'agit de 1 Voy, A. Soutzos, Canaris incendiant le système, p, 7, PARTIR V. — LIVRE I. 561 liens d'amitié, l'Angleterre n'est liée en Orient de celle façon qu'avec la Turquie. L'affaire Pa-cilico l'a montrée beaucoup moins bienveillante pour la Grèce, et les déclarations qu'on a attribuées à son ministre à Athènes (septembre 1862) sont un indice de son opinion relativement à «l'affranchissement des Panhellènes. » M. Canaris put, pendant trois mois entiers, réfléchir sur la politique qu'il suivrait. Chaque jour, on répétait qu'il allait être appelé au palais. Pendant que le roi délibérait avec sa lenteur ordinaire, le public s'occupait moins du futur ministère que des quatre procès' dont j'ai parlé. Les amis de M. Canaris ont dit que ces procès n'avaient d'autre but «que de le compromettre moralement» et de le rendre suspect de tramer des complots contre la monarchie. » Celle assertion semble hasardée. Il est évident que le procès d'Aristide Dosios n'avait d'autre cause que l'attentai. Quant aux autres, le gou-vernement était poussé par une inquiétude réelle, et les événements de 1802 ont prouvé — M. de Courcy le l'ail observer avec raison — qu'elle avait quelque fondement. On ajoute avec plus de vraisemblance que tous les moyens furent employés pour diviser l'opposition. Il est positif que, même avant que le roi eût chargé M. Canaris de former un ministère , des symptômes de division se manifestèrent assez clairement pour inquiéter l'amiral. Ce fut alors qu'il rédigea, le 22 janvier, un mémoire dont les doctrines lui paraissaient propres à rallier toutes les fractions de l'opposition. Voici la traduction de ce mémoire : 1° Un premier ministre responsable désignera ses collègues à la nomination du roi et les remplacera quand il le jugera à propos. 2° Le premier ministre aura toute liberté d'action, en ce sens que le roi conservera le droit de discuter chaque projet de loi ou d'ordonnance et d'y apposer sa signature ; mais ne pourra point en remettre indéfiniment l'cxécu-cution en ne signant point. 3° La camarilla1, constituant aujourd'hui un ministère occulte — qui reçoit les ministres, le nomarque de l'Attique, le préfet de police — 1 Un écrivain d'une opposition plus avancée, le docteur Cou-dus, se montre irrité à la page 74 de son deuxième Memorun-dum (Corfou 1862) de l'existence et de la composition de cette camarilla. qui garde dans ses bureaux les projets du rui pour les contrôler — qui promet et qui donne des emplois — qui discute et qui décide tout, cette camarilla s'abstiendra désormais de toute immixtion dans les affaires de l'État; mais le roi choisira les secrétaires attachés à son service personnel el en fixera le nombre. A" Les sénateurs qui occupent aujourd'hui les hautes dignités de la cour et qui, en usant de l'influence qu'elles leur donnent sur les autres Sénateurs, leurs collègues, détruisent ainsi la liberté d'action d'une des chambres el portent atteinte à l'irresponsabilité royale, ces sénateurs devront se démettre des fonctions qu'ils remplissent au palais. 5° La chambre des députés sera dissoute immédiatement, et le peuple en élira librement une nouvelle, sans aucune intervention, ni désignation de candidats de la part du gouvernement. Mais comme, pour que les opérations électorales se fassent loyalement, il est nécessaire de modifier d'abord la loi sur les élections, le cabinet, dont Canaris aurait la présidence, se réservera le droit de différer de huit jours, s'il le juge convenable, la dissolution de la chambre ac- tuelle pour lui soumcLlrc la nouvelle loi électorale, ou Je convoquer sans délai les collèges électoraux. En tout cas, il appartiendra au conseil des ministres, el non au roi, d'examiner el de résoudre cette question. 6° On nommera autant do sénateurs libéraux qu'il en est besoin pour le déplacement de la majorité factice créée par l'introduction récente dans le sénat de dix-huit membres, la plupart dévoués à la funeste tactique du Système, et qui ont détourné celle assemblée de sa véritable voie. 7° La garde nationale sera organisée sur le modèle de celle qui exislait en France sous Louis-Philippe el de celle qui existe encore aujourd'hui en Belgique et en Piémont. 8° La liberté de la presse renaîtra de ses cendres par la suppression do toute pénalité contre ceux qui discutent sur les affaires publiques; les offenses contre le roi, la diffamation et la calomnie contre les citoyens donnant seules lieu, dorénavant, à des poursuites. 9" Le crédit public sera raffermi par la fixation des règles d'après lesquelles l'État se libérera peu à peu de sa triple dette étrangère et s'ac(|uillcra envers les citoyens qui ont droit à des indemnités Enfin , le23 janvier, M. Canaris fut averti que Sa Majesté le ferait appeler le lendemain pour le charger de former un ministère. Le roi le reçut très-gracieusement dans la matinée et ne fit aucune objection aux projets de réforme qu'il lui soumit. Encouragé par cet accueil, M. Canaris ne put résister au besoin de manifester ses espérances patriotiques. «Sire, dit-il, ce petit royaume compte à peine 1,200,000 habitants; mais il possède tant de glorieux souvenirs, anciens et récents, qu'il vaut bien [dus que d'autres États de cinq ou même de dix millions d'âmes. Premier souverain de la Grèce, votre gloire sera bien grande si vous rendez heureux les Hellènes indépendants et si vous affranchissez la Grèce esclave. » Après deux heures d'un entretien qui roula sur les plans de M. Canaris, on parla vaguement des hommes chargés de les exécuter. « Lorsque j'ai été mandé près de vous, Sire, dit l'amiral, j'ai songé uniquement aux intérêts du pays; puisque vous avez souscrit à toutes les réformes 4 À. Soutzos, Canaris incendiant le système, p. 12-13. que je vous ai proposées, je vais rentrer chez moi pour former un ministère avec les hommes que j'aurai choisis; j'en soumettrai aussitôt la liste à votre approbation. » Une multitude immense se pressait aux abords du palais lorsque M. Canaris sortit. Le peuple, fort agité, donna au populaire héros des guerres nationales les signes les plus vifs de sa sympathie : « Chers concitoyens, dit l'amiral avec modestie, vous touchez au terme de vos tribulations; le chef de l'État accorde tout ce que je lui ai demandé pour vous ; il va au devant de mes désirs; c'est à lui que vos acclamations doivent s'adresser et non à moi. Veillez surtout au maintien de l'ordre. » Il paraît que cette recommandation n'était point inutile; car la multitude ayant été expulsée des environs du pahus par la gendarmerie, qui trouvait sa joie «trop bruyante, se porta devant les hôtels des ministres afin de les insulter. L'allocution de M. Canaris montre quelles illusions il se faisait. Ces illusions ne subsistèrent pas longtemps. Soit, comme il l'a cru, qu'on eût déjà semé la division dans les rangs de l'opposition ; soit que les prétentions indivi- duelles empêchassent, comme par le passé, les partis de rien abandonner de leurs vues et de leurs antipathies; soit qu'on ne crût pas à la volonté arrêtée du roi de changer de ligne, M. Voul-garis, chez qui Canaris se présenta en sortant du palais, refusa sans hésitation de faire partie de la nouvelle administration. Le lendemain malin, M. Zaïmis ne voulut entrer au ministère qu'avec d'autres hommes politiques, tels que MM. Christidis et Spyro Milios. Cependant M. Canaris avait pris l'engagement de se présenter au palais à trois heures avec une liste. Dans celte situation embarrassante, il appela auprès di^ lui ses amis personnels, MM. Panaghiolli Soutzos et A. Petzalis: «Pour avoir autrefois, leur dit-il, attendu une heure l'arrivée des Ilydriotes, mes compagnons d'armes, j'ai perdu l'occasion de brûler Alexandrie et ses deux cents vaisseaux turcs.» Préoccupé de ce souvenir, il dicta la liste suivante: MM. Canaris, président du conseil, à la marine; le sénateur Anaslasc Mavromikhalis 4, à la guerre; Dimitri Calliphronas, à l'intérieur; P. Soutzos, ftuxaffaires étrangères; M. Schinas, 1 Fila du dernier bey de la Maïna. •r)68 LA CRISE MINISTÉRIELLE, aux cultes et à l'instruction publique; A. Petzalis, à la justice; — le nom du ministre des finances resta en blanc; Sur ces entrefaites parut M. Cbristidis. Dès le commencement de la crise, le Patriote hellène, journal de cet homme d'Etat, s'était montré très-peu favorable à M. Canaris. Cependant M. P. Soutzos ayant vivement pressé M. Cbristidis de ne point laisser l'opposition s'annuler par ces divisions, il consentit à voir l'amiral et vint le trouver à deux heures et demie. Mais son arrivée ne simplifia point la situation. Il demanda, comme M. Zaïmis, l'entrée au ministère de M. Spyro Milios. Il tenait, en outre, à avoir pour collègues MM. Zaïmis cl Voulgaris. Celui-ci se présenta chez M. Canaris au moment où il allait partir pour le palais. L'amiral n'ayant pu décider MM. Cbristidis et Voulgaris à accepter l'intérieur et les finances, les laissa dans son cabinet, où ils continuèrent à causer jusqu'à son retour. Il ne paraissait pas douter le moins du monde du succès de son entreprise, quoiqu'il n'eût pu s'entendre avec les hommes les plus importants de l'opposition, MM. Cbristidis, Voulgaris et Zaïmis. iSire, dit-il au roi, je viens exactement à l'heure convenue. Bien que vous ayez approuvé toutes mes conditions, ma loyauté me fait un devoir de ne pas soumettre à l'acceptation de Votre Majesté les noms de ceux qui doivent faire partie du nouveau cabinet, sans demander d'abord si, après les vingt-quatre heures qui viennent de s'écouler, vous continuez à y adhérer. » Le roi ayant répondu que, après mûre réflexion, il maintenait son consentement, M. Canaris continua: «Lc*5 choses étant ainsi, je vous soumets une liste de cinq ministres qui partagent mes opinions.... et je crois que l'harmonie entre les conseillers de la couronne vaut mieux pour elle que la considération qui s'attache à certains noms, lorsqu'elle ne sert qu'à engendrer des conflits au sein même du gouvernement. » 11 était impossible d'avouer plus franchement les divisions de l'opposition. Un autre qu'un Allemand n'eût pas laissé passer cette occasion d'éclater; mais le roi prit la liste avec calme et garda pour lui toutes ses pensées. M. Canaris, prenant ce silence pour la tranquillité de la résignation, ajouta avec la même candeur militaire: «Le ministère des finances reste encore 3-2. » 570 LA CRISE MINISTÉRIELLE, vacant; car, pour ce département, il importe de ne pas se tromper dans le choix à faire. Je reviendrai demain pour vous désigner celui qui devra être chargé de ce portefeuille, et on même temps pour soumettre à Votre Majesté et discuter avec elle toutes les modifications que je jugerai nécessaires d'apporter à la liste que je viens de vous remettre » Le roi ne faisant point d'objections, Canaris \ rentra triomphant chez lui, où il trouva, au milieu d'un grand nombre de citoyens, MM. Cbristidis et Voulgaris. « Vous m'avez tous abandonné, leur dit-il gaîment; vous avez cherché à me priver de tout l'équipage de mon navire, à le démater, à le couler. Mais je suis un vieux loup de mer, et j'ai sauvé mon vaisseau avec le secours de quelques compagnons fidèles. » M. Canaris était pourtant loin d'être au port! Le soir, M. P. Soutzos, qui probablement voyait mieux que lui les difficultés de la situation, lui conseilla, pour ménager certaines susceptibilités, de le remplacer aux affaires étrangères. M. Mi- 4 Les entretiens de Canaris avec le roi sont tous traduits de la brochure de M. A. Soutzos, frère d'un des ministres choisis par l'amiral. cliel Schinas renonça également aux cultes. L'actif vieillard travailla jusqu'à minuit à recomposer «son équipage». Mais toute cette fatigue était peine perdue ; car le lendemain, ayant demandé une audience, il reçut — après sept heures d'attente — une courte lettre du roi qui lui apprenait «que les personnes dont le sénateur Canaris avait fait choix pour la composition du nouveau ministère n'étant pas à la hauteur des circonstances et des besoins du pays, S. M. le déchargeait de tous soins ultérieurs A cet égard et le remerciait de la peine qu'il avait prise jusqu'alors». LIVRE DEUXIÈME. 1/iiiMii rr«* et ion tle \ au pli. Quelques jours après l'échec éprouvé par Canaris, le parti militaire de l'opposition, que cet échec avait exaspéré, levait à Naupli l'étendard de l'insurrection. Les apologistes du gouvernement prétendent, il est vrai, qu'il n'y a eu aucune liaison entre ces deux faits; qu'il existait un complot pour s'emparer dans un bal de la cour el des hauts fonctionnaires, et que des indiscrétions obligèrent les conjurés à éclater. Mais M. de Courcy, qui accepte cette thèse, se bornant à de pures assertions, la première hypothèse semble la plus probable. Je me ferais, pour mon compte, scrupule d'aggraver les accusations dirigées contre les insurgés, le peu de sympathie que les libéraux de l'Occident ont pour les pronunciamientos on ayant porté plusieurs à désapprouver la tactique suivie dans cette circonstance par une partie des adversaires du ministère Miaoulis. (-(L'histoire, disaient-ils, n'a que trop montré au Mexique, dans l'Amérique du Sud, dans la péninsule ibérique et ailleurs, que les manifestations militaires aboutissent, après de belles promesses, à un redoublement de mesures despotiques. Quel libéral ne se rappelle le maréchal O'Connell et l'insurrection de Vicalvaro? Il suffît de citer un exemple ; mais il en existe d'innombrables. Il ne s'agit pas de contester la bonne foi des insurgés, qui s'armaient pour forcer le gouvernement à observer la Charte, et qui ont protesté de leur respect pour le régime libéral. Mais la logique est plus forte que les meilleures intentions, et quand l'armée en est arrivée à faire et à renverser les ministères, on doit perdre toute espérance de conserver des institutions libres. » Il faut avouer pourtant que l'insurrection n'avait pas le caractère exclusivement militaire que lui donne constamment M. de Courcy. « La coopération des habitants de Naupli, dit M. le docteur Goudas, — celle de Tripolitza, — celle de Syra, la ville la plus commerçante de la Grèce qui n'avait que 30 soldats au milieu d'une population de 20,000 habitants, — la coopération de Sanlorin, la plus pacifique des îles, n'ayant pour une population de 10,000 citoyens que cinq gendarmes, — les démonstrations de Naxos, de Tri filin, de Missolonghi, de Calamata, de San-Pôtro, de Pitia, de la Livadie, — le mouvement d'Athènes, etc.1, » tous ces faits peuvent fort difficilement être attribués au «complot militaire» de l'auteur de La Grèce sous le roi Othon. Quoique les principaux chefs de l'opposition restassent « soigneusement en dehors du mouvement», il existait une telle agitation dans tout le royaume, qu'on fut obligé d'arrêter presque partout des citoyens appartenant aux classes les plus paisibles. Le gouvernement voyait si bien lui-même la gravité du mouvement qu'il n'attendait que la chute de l'insurrection pour pouvoir faire, sans paraître céder à la peur, des concessions à l'opinion générale. Comment a-l-il triomphé si aisément d'une révolte qui débutait d'une manière si grave ; qui disposait d'une grande partie de l'armée, qui 1 Premier Mémorandum aux puissances protectrices , p. 27. possédait la place la plus forte et l'arsenal du royaume? C'est une facile victoire «achetée au prix de la corruption », selon les uns 1 ; d'autres l'attribuent à la ruse. Une correspondance du Nord (septembre 1802) affirmait comme une chose universellement connue à Athènes que le gouvernement avait eu recours à l'intervention du général Garibaldi qu'il aurait trompé par un faux exposé de la situation. M. de Courcy met en avant d'autres motifs : la modération habile d'un officier suisse, le général llahn, qui commandait l'armée du roi, la bienveillance du parti de l'ordre, « Y attitude des légations étrangères et leur abstention ouvertement sympathique au gouvernement royal.» Il est à regretter qu'un écrivain, qui appartient à la diplomatie, se soit borné à ces indications vagues. L'abstention sympathique de la Turquie et de l'Angleterre, son alliée fidèle, n'a rien do surprenant quand on songe qu'un soulèvement des Hellènes soumis au sultan — soulèvement qui a toujours été la terreur de la Grande-Bretagne — pouvait être la conséquence de l'insurrection de Naupli. Quant aux ministres d'Autriche et de Bavière, leurs rcla- 4Docteur Goudas, Deuxième Mémorandum, p. 5. tions avec la cour étaient précisément un des griefs des adversaires du gouvernement qui, dans leur rude langage, affirmaient que « recevoir toujours dans l'intimité de ses conseils le ministre d'Autriche et son acolyte inséparable, le ministre de Bavière, c'était introduire l'ennemi dans la place*.» S'il s'agit de la France,, il estvraiqucle correspondant du Sémaphore de Marseille, ordinairement bien informé, a dit que les Français avaientvu de mauvais œil le représentant de leur pays sortir de la neutralité. Mais les journaux dévoués au roi Othon se sont montrés trop souvent irrités de l'attitude de M. d'Ozérov pour qu'on puisse raisonnablement douter de sa « sympathie » en faveur du «système». Le gouvernement ayant amnistié presque tous les militaires insurgés à Naupli, soldats el officiers, dix-neuf de ces derniers, exclus de l'amnistie, s'embarquèrent pour Smyrnc avec cent Ironie exilés volontaires. Les réfugiés de Smyrne, à peine établis sur la terre étrangère, s'occupèrent de leur apologie. Celte apologie, publiée par M. Goudas, qui, après avoir depuis mon ' Docteur Coudas, Deuxième Mémorandum adressé aux puissances protectrices, Corfou 1862. départ d'Athènes, subi un emprisonnement de quinze mois, avait cherché un asile à Smyrne 1, a paru à Corfou sous le titre de Mémorandum aux trois puissances protectrices de la Grèce et au monde civilisé. «Nous considérons comme un devoir, dit en débutant le Mémorandum, de déclarer les motifs qui ont contraint, d'une part, toute la nation grecque à se mettre en pleine révolte morale, et de l'autre, nos frères à Nauplie et nous-mêmes à défendre, au prix de tous les sacrifices, les droits de la nation grecque foulés aux pieds. » 1. Les trois puissances protectrices et la Bavière avaient, en élevant le trône du roi Othon, promis une Constitution, et ces promesses ne furent pas réalisées. 11 faut imputera ce manque de loyauté tanl d'insurrections dont les Bavarois rendent responsable la turbulence des Hellènes. il. Lorsque la dernière de ces insurrections cul arraché au roi la Constitution du 3/15 septembre 1813, la plupart des articles furent dans la suite «violés et méconnus.» 1° Ainsi, quoique la Charte garantisse l'égalité devant la loi, les délits et les crimes des pe- 1 Troisième Mémorandum, p, 16. Paris, Dentu, 1862. tits sont punis «avec la dernière rigueur», et les forfaits demeurent sans châtiment quand ils sont commis « par ceux qui sont dévoués à la cour. » 2° Malgré l'art. 4 sur la liberté individuelle, et l'art. 13 qui abolit toute torture, «une foule de citoyens ont été molestés, violentés, poursuivis, arrêtés, emprisonnés, fouettés, ou sont morts dans les tortures. » 3° L'art. 7 qui permet aux Hellènes d'adresser leurs plaintes aux autorités, n'a pas été mieux respecté. 4<° On n'a tenu aucun compte de l'art. 8 qui garantit l'inviolabilité du domicile. 5°L'art. 10, qui établit la liberté delà presse, na pas donné lieu à moins d'abus, tantôt l'écrivain subissant injustement des détentions préventives , tantôt la mauvaise organisation des tribunaux l'exposant à des condamnations iniques. 0° Les fonctionnaires ont affiché audacieuse-ment leur mépris pour l'art. 14, qui garantit le secret des lettres. 7° Les art. 20 et 23 établissent bien la responsabilité des ministres ; mais le gouverne- EQent n'a jamais exécuté l'art. 83 qui dit que « une loi particulière réglera la responsabilité ministérielle. » 8U L'inamovibilité de la magistrature, décrétée par l'art. 87; n'a jamais élé constituée. 9° On n'a pas tenu plus décompte de l'art. 105 qui statue que «par des lois particulières et dans le plus bref délai possible, il sera pourvu — à la destination des terres nationales, ainsi qu'à la vérification et à la liquidation des dettes à l'intérieur et à l'extérieur; à la presse; à l'amélioration du système de l'impôt; à l'organisation de la garde nationale; aux encouragements à donner à l'agriculture, à l'industrie, au commerce et à la navigation ». III. Les décrets votés par l'assemblée constituante n'ont pas élé mieux respectés que la Charte elle-même. Les lois municipales et électorales, par exemple, n'ont pas empêché «l'emploi de la force brutale » dans les élections communales, ni «les plus grandes illégalités» dans les luttes qui avaient lieu pour le choix des députés. IV. La politique du gouvernement en 1854 a été « anti-nationales, et le mouvemenl tenté en Thessalie et en Epire n'a eu d'autre but que «de justifier l'emploi des avances que l'on avait reçues (5,000,000, dit le second Mémorandum) et de servir les intérêts d'une puissance étrangère (l'Autriche) de tout temps ennemie de la nation grecque. » En comparant celte analyse au manifeste et à la proclamation de M. Canaris, on verra quels rapports existaient entre les opinions de l'opposition parlementaire et les idées des insurgés. Les deux autres Mémorandum ne portant point la formule «au nom des réfugiés politique- de Smyrne » ne doivent point cire considérés comme une manifestation collective. On remarque dans ces deux écrils de M. le docteur Goudas quelques traits dignes d'être notés, parce qu'ils caractérisent fort nettement l'attitude de l'opposition la plus avancée vis-à-vis du gouvernement, opposition qui n'a pas dissimulé ses sympathies pour l'insurrection. L'ancien rédacteur de Y Indépendance d'Athènes a été évidemment frappé de la polémique soutenue contre les Hellènes par les journaux austro-bavarois, qui compromettaient souvent le roi de Grèce, en croyant le défendre. J'ai déjà dit que ces journaux expliquaient la perpétuelle agitation qui régnait en Grèce par le déplorable caractère de ses habitants, incapables de comprendre l'excellence du redit bavarois. Or M. le docteur Goudas, se reportant à l'époque où le pays était gouverné par des indigènes, s'attachait à prouver qu'il a montré des vertus inconnues au temps présent. La Grèce avait été tellement ruinée après l'insurrection de 1770 que «plusieurs voyageurs parcourant son territoire à cette époque, purent soutenir que la race hellénique avait complètement disparu.» Cependant, dès 1821, grâce à leur conslance et à leur activité, les Hellènes avaient pu reconstruire leurs demeures, refaire leurs fortunes et entreprendre contrôleurs tyrans une lutte de sept années. Sans trésor public, sans munitions, sans solide organisation politique , ils ont réussi à entretenir une armée de 25,000 hommes, une flotte de 150 navires, et à dépenser annuellement la somme énorme, pour un petit pays, de 30,000,000 de francs. L'instruction militaire ne manquait pas moins que l'organisation gouvernementale, et cependant, avec des agriculteurs, des bergers, des ouvriers, d'anciens armalolcs,_« la Grèce d'alors soutint les sièges héroïques de Missolonghi et d'Athènes, elle gagna les batailles de Lala, de Manaki, do Poltsalabon, d'Amplani, d'Arachova et de Der-venakia. » L'ardeur du patriotisme suppléait au manque do tactique. Karaïskakis, devenu chef d'armée, était un obscur fantassin au service d'Ali-pacha ; Griziotis, qui parvint au grade de général do division, un simple berger ; un modeste capitaine de navire fut transformé en amiral. Ces soldats rudes, mais héroïques, ces « démogéronles1 et ces députés élus librement par le peuple» délivrèrent une partie du sol hellénique et acquirent à la Grèce les sympathies du monde civilisé qui menacent aujourd'hui de s'en éloigner. Capodistrias, à qui M. de Courcy a rendu justice dans un recueil où M. de Gobineau l'avait fort maltraité en 1841, Capodistrias, malgré des a fautes politiques », maintint à la Grèce sa bonne réputation. Il lit servir l'argent des Hellènes « au bien du pays. » 11 employa les revenus de l'Etat à la création d'établissements publics, «à 1 Le démogéronte, chef de la municipalité, administrait sous la surveillance d'un lmut fonctionnaire national, le primat. l'encouragement et au développement de l'agriculture. » Tant qu'il fut au pouvoir, «sa main ne signa jamais une condamnation à mort. » Est-il vrai que le peuple qui sut mériter l'estime de l'Europe dans sa lutte généreuse pour conquérir l'indépendance, soit incapable de cette bonne foi à laquelle le monde chrétien attache une si légitime importance? M. Goudas est loin de le penser. «De simples muletiers, dit-il, souvent môme des gens à leur service, reçoivent des commerçants — sans leur délivrer aucun reçu — de fortes sommes d'argent renfermées dans des sacs de toile qui ne portent, pour toute garantie, que le cachet de l'expéditeur. Elles parcourent ainsi de grandes dislances , et cependant il n'y a presque pas d'exemple que de pareils groups, voyageant dans de semblables conditions, aient été détournés. C'csl de la même façon qu'avant l'indépendance les capitaines marchands transportaient des millions de talari* de l'Espagne el des autres pays de l'Europe pour des achats en céréales dans différents points de l'Orient. De plus, le commerçant vend ses marchandises, surtout dans les foires, en 1 Le talaro, monnaie d'argent de Venise, équivaut à 5 fr. 2b c. général à crédit, se bornant pour toute précaution, à inscrire sur ses registres, sous forme de simple note, qu'il a vendu par exemple un tel montant de marchandises à tel acheteur, et qu'il sera payé dans un temps plus ou moins long. Presque jamais on n'a vu l'acheteur se refuser à payer au vendeur le montant qu'il lui doit, élever des réclamations ou faire de pures chicanes ; ni le vendeur exiger une seconde fois un paiement déjà fait. » L'existence temporaire du brigandage ne semble pas à l'auteur des Mémorandum une objection insoluble. Le brigandage peut s'expliquer par le « désir de tirer vengeance d'injures personnelles ou do satisfaire des rancunes politiques. » Ainsi, Davéli1 et Belouli, dont on a tant parlé, étaient, selon lui, de pauvres et paisibles bergers qui furent poussés au brigandage par les vexations des gendarmes. Un officier de ce corps, ayant séduit la femme de Belouli, ce dernier se fit klcphte pour se venger d'une action qui avait blessé des sentiments profondément enracinés parmi les nations orientales. Avant d'avoir lu ce passage, j'avais été frappée des chants po- 1 Sur Davéli, voy. t. I«, p. 153. pulaires consacrés à Davéli, que j'entendais en parcourant te Péloponèsc. Dans l'hypothèse soutenue par le docteur Goudas, la renommée de Davéli ne serait pas difficile à expliquer. Ailleurs M. Goudas va plus loin et, comme l'auteur du Roi des Montagnes, il semble croire que « le brigandage a élé fomenté par des hommes de la cour.1 » Le meilleur moyen, selon le publiciste de l'opposition , d'empêcher de tels abus, aurait été d'écarter des fonctions publiques les gens «d'une réputation plus que douteuse,» qui compromettaient l'autorité parleur vénalité et leur mépris de la loi et qui exaspéraient les populations par leur conduite. On aurait eu, si cette manière d'agir ne réussissait pas, le droit de se plaindre au tribunal de l'Europe de «la corruption invétérée de la Grèce ». Un seul fait suffit, de l'avis du docteur Goudas, pour donner une idée des résultats qui auraient élé obtenus. Qu'on visite les florissantes colonies helléniques qui vivent à l'étranger, en Angleterre, en Italie, etc., «là où existent d'honnêtes gouvernements. » Ces communautés de 1 Troisième Mémorandum, p. 17. Paris, Dcntu, 1KG2. 33. Londres, de Manchester, de Livourne, etc., non-seulement ne donnent pas le moindre sujet de plainte aux pays où elles exercent leur'industrie active, mais elles y ont mérité les éloges des diverses autorités dont elles dépendent, et loin de manifester un caractère turbulent cl corrompu, elles révèlent généralement des tendances qui prouvent qu'il n'est nullement besoin pour gOu-venier leurs frères «d'ajourner la pleine exécution des lois constitutionnelles.» Si les Hellènes de la (irèce indépendante montraient des dispositions différentes, le docteur Goudas l'attribue à une politique dénuée d'intelligence et de prévoyance. Le roi, habitué à la centralisation bureaucratique de la Bavière, ne s'est jamais rendu compte de l'esprit du pays. La vie municipale a profondément enraciné en Grèce le principe du self govemment. Il fallait aider, développer ces traditions nationales, au lieu de leur opposer un système d'administration incompatible avec les usages et les caractères. La haine de l'Autriche fait partie de la tradition hellénique autant que le régime municipal, cet empire ayant élé constamment hostile à la Grèce et aux nationalités orientales. En luttant contre cette antipathie, qui n'est point chez les Hellènes l'effet d'une répugnance irréfléchie, le roi s'exposait naturellement aux commentaires le plus propres à le dépopulariser. On trouvera dans l'écrit de M. Goudas un spécimen de ces commentaires. — Si le prince a repoussé les offres de « MM. Tositza et Stournaris, aussi puissants par le cœur que par la fortune » , qui voulaient créer une grande compagnie de bateaux à vapeur, on suppose «qu'il craignait, en acceptant ces offres, de compromettre les intérêts du Lloyd autrichien.» Si la Grèce n'a tiré aucun parti do ses nombreuses sources minérales, on admet qu'il refusait «de nuire à l'Autriche qui chaque année fournit à la Grèce, en échange de grandes sommes d'argent, une grande quantité d'eaux minérales. » L'état stationnairc de l'agrï-culture est expliqué par le désir d'obliger les Hellènes «à faire venir leurs pommes de terre dcTrieste, leurs vaches et leurs chevaux d'Allemagne, leurs vins des bords du Rhin1», quand la Grèce pourrait suffire par ses vins «aux 1 Le Bas-Palatinat forme le cercle du Rhin du royaume de Ravièrc. besoins des plus grandes villes de l'Europe », et quand les produits de son sol pourraient nourrir tant de millions d'habitants. La conduite du roi pendant la guerre d'Orient no semble pas en rapport avec cette théorie, puisque l'Autriche était alors hostile à l'empereur Nicolas et que le gouvernement hellénique tentait une diversion en faveur de celui-ci. Le premier mémorandum je lie peu de lumière réelle sur celte importante question. Le second mémorandum répète bien qu'on prit une attitude belliqueuse pour obtenir des riches familles grecques établies à l'étranger environ cinq millions de drachmes. Mais il ajoute que les tables tournantes, qui étaient alors fort à la mode, en annonçant au roi qu'il «serait un jour empereur de Constanlinople », le décidèrent à renoncera la neutralité. L'assertion paraîtra maintenant extraordinaire. Mais il est certain que, à celle époque, les personnages les plus célèbres du catholicisme manifestaient dans cette affaire une crédulité qui rendait toutes les illusions possibles. Il suffit de lire les approbations qui précèdent la seconde édition du fameux ouvrage de M. le marquis Eudes de Mirville, Des esprits et de leurs manifestations fluidiques '. Jl n'est dune pas invraisemblable que le roi, catholique convaincu, no se soit pas montré plus difficile à persuader que les RR. PP. Lacordaire et Ventura, les évoques et les journaux catholiquesâ. Ainsi s'expliquerait comment, lorsque pour la première fois, depuis qu'il régnait, la Russie et l'Autriche suivaient une politique opposée, il se serait décidé contre des amis dont ses déceptions l'auraient promptement et complètement rapproché. Si l'apologie du roi Othon écrite par M. R. de Courcy n'avait pas eu une si grande publicité, je n'aurais pas cru absolument nécessaire d'énumé-rer les griefs de l'opposition. Mais pour quel'Oc-eident se fasse une juste idée des causes de la révolution d'octobre, il est indispensable qu'on entende divers représentants de cette opposition. D'après ce que j'ai dit dans le cours de cet ouvrage, on verra sans peine ce qui me paraît fondé dans les réclamations des adversaires du gouverne- * Comp. G. des Mousseaux, Mœurs des démons ou esprit! visiteurs. 1 Voy. l'Union, l'Univers, la Gaietle de France, etc. de cette époque. ment, et ce qui me semble sujet à contestation. Si, par exemple, la nation peut raisonnablement reprocher au roi de n'avoir point, malgré les promesses de la Charte , assuré par l'inamovibi-lilé l'indépendance de la magistrature, il est difficile,, d'un autre côté, de lui faire un crime du parti qu'il a pris dans les complications multipliées de la guerre d'Orient. L'entraînement était tellement général parmi ses sujets, et les Hellènes de tous les partis se montraient si pressés d'aider les Russes à détruire l'empire des sultans, qu'il eut été difficile au chef de l'Étal de faire prévaloir la politique de neutralité adoptée par les Serbes. Moi qui personnellement étais d'avis que la Grèce ne pouvait, quand les vainqueurs de Navarin en venaient aux mains, prendre, sans les plus graves inconvénients, parti pour une des puissances protectrices, j'ai dû me résigner à voir ces sages conseils, inspirés par le [ilus sincère philhellénisme, interprétés avec une malveillance acharnée par certaines gens qui comprennent aujourd'hui toute l'imprudence de leurs manifestations d'alors. Les réfugiés de .Naupli auraient donc bien fait de ne point rendre le roi responsable d'une erreur qui fut celle de l'immmense majorité do leurs compatriotes. Mais, en général, les partis — les défenseurs des gouvernements comme leurs adversaires — aiment les thèses absolues, les uns ne reculant devant l'apologie d'aucune illégalité, les autres voyant partout des iniquités et des violences. L'historien impartial, qui habite une région plus sereine, est naturellement plus disposé à faire la part des erreurs et des fautes de chacun. Mais quoi qu'il en soit des appréciations fort contradictoires auxquelles donne lieu le règne du roi Othon, un fait essentiel se dégage des relations les plus variées. Le roi n'a pas su, comme la reine Victoria, le roi Léopold, le roi Victor-Emmanuel, conquérir cette popularité nécessaire, de nos jours, au bon gouvernement des Etats. Assurément, si le prince Frédéric-Othon avait élé appelé à remplacer Louis Ier sur le trône de Bavière, il est probable que ni son caractère, ni ses excentricités n'eussent jamais soulevé son peuple contre son autorité. N'ayant point la nature passionnée des Alexandre, des César, des Charlomagne , des Henri IV, des Elisabeth, des Pierre Ier el des Catherine II — nature que Baylc déclare, tout en en constatant les inconvénients1, nécessaire aux grandes entreprises — porté à conformer sa vie aux habitudes paisibles el régulières de la bourgeoisie germanique, il n'eût assurément pour aucune Lola Montés provoqué des émeutes dans la tranquille Université de Munich0-. Appuyé sur une puissante bureaucratie, sur une police omnipotente, sur des couvents dont son père a doublé le nombre en dix ans, défendu par une presse dont le zèle est devenu proverbial, il n'aurait pas eu besoin peur gouverner une population essentiellement docile de recourir à fia dernière raison des rois.» Mais jeté par une de ces décisions dont, en Orient, l'Europe est prodigue, au milieu de ces âmes impétueuses du Midi, dont les tendances diffèrent si profondément des inclinations d'une race qu'il doit regarder— ainsi que tous les Allemands — comme supérieure au\ autres, il n'avait ni assez de résolution ni assez de flexibilité pour s'identifier complètement avec la Grèce, pour l'aimer comme clic veut être aimée, comme elle l'a élé par ses plus nobles cn- 1 Dictionnaire historique et critique, art. Henri IV. •Voy. Vapereau, Dictionnaire des contemporains, art. Lola et Louis. fants, pour comprendre et partager les vastes aspirations inséparables d'un passé glorieux. « La circonspection patiente et la lenteur souvent judicieuse » dont parle M. de Courcy sont fort insuffisantes en pareil cas ! Si des complications de toute espèce ont été la conséquence de cette situation, faut-il en accuser uniquement le roi de Grèce? MM. R. de Courcy et Goudas, le premier, en justifiant le roi, le second, en défendant la nation, ont l'un et l'autre de bonnes raisons pour ne point parler des erreurs des puissances protectrices. M. de Courcy appartient à la diplomatie d'une de ces puissances; M. Goudas s'adresse h toutes , afin d'obtenir la réparation des maux de son pays. Mais moi, qui n'ai pas les mêmes motifs pour 'laisser dans l'ombre une question capitale, je dois me demander si ces puissances ont agi sagement en donnant pour souverain à un Etat qui avait besoin d'un gouvernement populaire, actif, intelligent, énergique, — capable, en un mot, de réparer des malheurs séculaires, — un prince mineur, d'une autre religion, d'une race différente, qui ne connaissait pas plus la Grèce que l'Australie, et que les meilleures intentions ne pouvaient préserver d'erreurs multipliées. J'ai toujours soutenu que les chrétiens orientaux1 doivent choisir pour les gouverner des hommes de leur sang et de leur Eglise3, et que les dynasties étrangères, nourries dans les traditions plus ou moins féo dales, ne réussiront jamais chez des peuples dont les mœurs sont essentiellement patriarcales et démocratiques. Mes convictions, loin d'avoir été affaiblies par mon voyage en Grèce, ont été plutôt fortifiées. Je félicite sincèrement la Roumanie, la Serbie, la Tsôrnagora d'obéir à des princes indigènes et d'avoir cru que leur race est aussi digne qu'une autre des suprêmes honneurs. À ce point de vue, il est impossible d'excuser les Hellènes de n'avoir pas demandé à l'Europe que le suffrage universel — et non pas le vote des chambres", comme en Roumanie — fût appelé à désigner le souverain de la Grèce. 1 Voy. Un principe straniero in Moldo-Valachia dans // Di-ritto. •Les puissances ont tenu compte de cette idée en obligeant le successeur du roi à embrasser le christianisme orthodoxe. s Quand il s'agit du choix d'un souverain, le plus ignorant est compétent. En outre il eût été indispensable — et la nation n'a pas alors paru mieux le comprendre que les puissances — de ne pas livrer au hasard et à l'arbitraire l'organisation du nouveau royaume. Si la Constitution fût née en même temps que la royauté, un antagonisme déplorable n'aurait pas même été possible. Le roi se serait habitué à aimer une Charte qui eût été identifiée avec le principe même de son autorité, tandis qu'il était entraîné à voir dans toute violation de la Constitution une revanche de ce que ses apologistes nommaient assez imprudemment « l'émeute de 1843,» comme si la Charte n'avait pas été l'œuvre d'une Assemblée constituante! En Belgique, quand le roi Léopold , si justement chéri du peuple, est monté sur le trône, il n'a nullement disposé d'une autorité arbitraire ; mais son pouvoir a été, dés l'origine, limité par une des Constitutions les plus libérales de l'Europe. Les puissances protectrices ont si bien compris leur faute, que lorsqu'il a été question de l'organisation de la Roumanie, une Constitution a élé donnée à ce beau pays en même temps qu'il était appelé à choisir un souverain. Depuis l'arrivée du roi Othon , les puissances — cl je ne parle plus seulement des puissances protectrices — sont-elles restées aussi étrangères qu'elles le croient aux malheurs de la Grèce et aux discordes qui l'ont déchirée? Il esl difficile de le penser, quand on sait qu'il existe entre elles le plus profond désaccord sur tout ce qui touche aux questions orientales. Ce désaccord devait porter leurs représentants à faire de la Grèce un champ do bataille tristement livré à des influences rivales. Or, quand il s'agit d'un pays ruiné par la guerre, sortant d'une longue servitude , dénué encore d'expérience politique, on peut se figurer tout ce que produisent l'argent, les séductions, l'autorité morale des plus grands États de l'Europe, sans parler des petits, qui s'efforcent toujours d'imiter les grands ! Je ne citerai qu'un exemple, l'histoire du juif Pa-cifico. En 1850, celte affaire fournit à la Franco l'occasion de manifester toute l'antipathie que lui inspire lord Palmerston, et elle faillit môme brouiller les deux voisins. Mais elle eut pour la pauvre Grèce— indépendamment des agitations qu'elle produisit — les conséquences qu'ont toujours pour elle la rivalité des puissances. Les Anglais, solidement établis à Gibraltar, à Malte et à Corfou , voyaient avec inquiétude la Méditerranée et ['Adriatique en train d'être occupées par la marine des nations d'origine pélasgiquc. Ils se hâtèrent donc de bloquer les ports helléniques , de saisir les navires qui leur tombèrent sous la main, cl causèrent ainsi aux intérêts maritimes du royaume des dommages considérables. La Grèce est ainsi constamment menacée de voir se renouveler chez elle les luttes qui. ont depuis tant de siècles perpétué la misère et la servitude de l'Italie, terre infortunée, où les soldats et les diplomates de l'Occident se sont succédé si longtemps, et dont les querelles des Français, des Autrichiens et des Anglais empêchent encore aujourd'hui l'unité de se consolider. Il résulte d'un pareil élat de choses des perturbations, des souffrances et des divisions que nul souverain, nul peuple ne saurait empêcher, et la plupart du temps ceux qui reprochent le plus amèrement à la Grèce ses interminables dissensions, seraient probablement fort contrariés de les voir toucher à leur terme. Une entente sincèrement cordiale et vraiment fraternelle entre les nations de l'Orient chrétien, non-seulement assurerait la défaite de l'isla- mismc, non-seulement empêcherait nos frères d'éprouver le sort funeste que vient de subir l'héroïque Tsèrnagora, mais elle mettrait fin à l'abus îles influences étrangères. Il faudrait, il est vrai, pour obtenir ces grands résultats — j'ai promis do parler franchement à tout le monde — que les Hellènes renonçassent à cette politique archéologique dont le Primato de Giobcrti est le spécimen le plus curieux. Gio-bci'ti, tout plein des souvenirs de l'empire des Césars romains, est toujours porté à dénigrer les grandes nations appartenant à la civilisation latine, comme cette Espagne qui l'a propagée dans les deux Amériques, comme cette France dont l'invincible épéo lui assure une si grande place en Europe. Il se trouve aussi en Grèce plus d'un lettré qui regarde avec dédain ces Roumains fiers d'appartenir, par leur origine, à la cité éternelle; ces Slaves du sud, dont le bras redouté a fait si souvent trembler les despotes de Stamboul. Ayant perpétuellement devant les yeux la splendeur du trône impérial de Constantinople , ils se figurent que les peuples danubiens se rangeraient volontiers sous l'étendard de l'empire byzantin, le jour où les Hellènes l'auraient planté sur le faite de Sainte-Sophie. Malheureusement de telles illusions, flattant naturellement la vanité crédule des multitudes, causent aux nations qui s'en repaissent, des maux irréparables. Elles entretiennent des rancunes et des divisions que la politique des Turcs — fort habilement conseillée tantôt par l'Angleterre el tantôt par l'Autriche — exploite avec un succès merveilleux. Enfants de l'Eglise orientale, les Hellènes, les Roumains, les Slaves du sud doivent se traiter en frères, et oublier, les premiers, les traditions surannées de l'autocratie impériale, les autres, le souvenir souvent douloureux des luttes qu'ils ont soutenues contre elle pour défendre leur indépendance. L'étrange entêtement opposé par le patriarche Joachim II eL le clergé de Constantinople aux légitimes réclamations des Bulgares prouve que ces conseils sont loin d'être inutiles. Lorsque la Bulgarie a voulu, comme la Roumanie, la Russie, la Serbie, le royaume hellénique, organiser son Eglise nationale, le patriarcat a repoussé brutalement une demande conforme à tous les principes de l'Église orientale. Cette manière d'agir, réveillant dans l'âme d'un certain nombre de Bulgares la mémoire des prétentions despotiques de Byzance, les a assez aveuglés pour chercher un refuge dans les bras de l'Eglise la plus centralisée el la plus absolutiste qui soit au monde. C'est ainsi que l'orgueil des premiers et l'ignorance des seconds ont ajouté de nouveaux éléments de discorde aux causes déjà trop nombreuses de dissensions qui compromettent les intérêts les plus sacrés de l'Orient chrétien, et ouvert à l'insatiable ambition de la papauté les plus vastes perspectives1. Absorbés par leurs luttes quotidiennes, trop souvent les partis qui se disputent le pouvoir en Grèce ne s'aperçoivent pas non plus que les éternels ennemis des Orientaux profitent de leur oubli des intérêts supérieurs pour réaliser des plans qui ne seraient pas moins lunes tes à la Grèce qu'aux autres pays de la péninsule. Mais ceux qui vivent en dehors de ces luttes et qui gémissent du long esclavage de leurs frères sous un joug exécré, s'attristent de voir des esprits sincères et des patriotes d'un dévouement incontesté sacrifier à l'étroite politique du moment cetle grande poli- 1 J'ai raconté tous les détails de eeUe histoire dans Home el les Bulgares. tique qui deviendrait plus nécessaire que jamais ; puisque l'union actuelle de la Turquie et du peuple anglais « marié avec la Turquie et par des liens indissolubles » —je me sers des expressions de M. John Lcmoinne dans son excellente étude sur la Révolution grecque— menace la chrétienté orientale d'une servitude dont la Grèce connaît par une longue expérience les conséquences humiliantes et douloureuses. u LIVRE TROISIÈME. lia révolution «l'octobre. Après avoir triomphé de l'insurrection de Naupli, le roi, toujours livré aux mêmes irrésolutions , ne put se décider à appeler l'opposition au pouvoir. Cependant il crut devoir renoncer jusqu'à un certain pointa celte politique de résistance qui avait failli amener la chute de son trône. M. Colocotronis devint président d'un ministère qui se rapprocha de. la légation italienne el qui lit à l'opinion générale quelques-unes des concessions qu'elle réclamaiL le plus impérieusement. M. A. Mavrocordatosful appelé à présider une commission chargée d'étudier la réforme électorale, et l'amnistie fut étendue à la plupart de ceux des insurgés de Naupli qui avaient d'abord élé exceptés de celle mesure. La plus considérable des concessions fut la loi qui décréta l'organisation de la garde nationale. Mais on se rappelle que l'amiral Canaris, dans son programme — et il exprimait sur ce point le vœu de toutes les fractions de l'opposition — réclamait avec insistance la dissolution d'une chambre qui, selon lui, n'avait pas élé librement élue et n'offrait aucune garantie d'indépendance. En outre chacun se demandait si la nouvelle loi ne resterait pas une lettre morte comme la loi sur l'inamovibilité des magistrats, et l'on ajoutait tristement que les lois manquaient moins à la Grèce que la volonté sincère de les exécuter. Le gouvernement, qui n'attachait pas assez d'importance à ces causes de mécontentement et d'inquiétude, semblait complètement rassuré, lorsque la Chambre des députés se sépara. L'insurrection de Naupli avait été comprimée si aisément, malgré les innombrables moyens de défense dont clic disposait, qu'on pouvait croire l'opposition complètement découragée. Mais un observateur plus pénétrant que le roi n'aurait pas manqué de s'apercevoir qu'en présence de l'attitude réservée des hommes les plus populaires, le pays avait dû naturellement hésiter à se ranger du coté d'une insurrection qui lui semblait plutôt militaire que civile. Sans se défier, autant que les peuples du Nord , des conséquences des pronunciamientos, la masse de la nation s'était bien aperçue que les personnages politiques, hostiles à la dynastie, regardaient le mouvement comme prématuré. D'un autre côté, ni le fils du général Grivas, malgré le caractère chevaleresque que reconnaissait en lui le journal semi-officiel, le Précurseur, ni aucun autre des officiers qui avaient levé l'étendard contre la cour, n'avaient assez d'influence sur l'armée pour l'entraîner tout entière. Le vieux Théodore Grivas, quoiqu'il eût déjà essayé deux fois d/insurger l'Àcarnanie contre le gouvernement , était resté si tranquille, que tous ceux qui connaissaient le caractère impétueux du bouillant pallicare qui, en 1854, s'était jeté en Epire, malgré les menaces des puissances occidentales, devaient supposer que ce vétéran de la révolution hellénique se réservait pour des circonstances plus favorables. Malgré le calme qui avait succédé aux agitations révolutionnaires, le travail persévérant des sociétés secrètes ne laissait pas le roi sans sou- cis. On supposait que dans le Péloponèse, et particulièrement dans la Messénie, les insurgés de Naupli avaient conservé de nombreux partisans qui préparaient mystérieusement de nouveaux troubles. Le roi s'imaginait être encore assez populaire pour que sa présence paralysât ce travail souterrain. Mais la popularité du roi, choisi par les puissances protectrices, n'existait plus que dans les feuilles auslro-bavaroiscs, et j'avais eu dans mon voyage de fréquentes occasions de le constater. La reine, qui avait su conserver plus longtemps quelques sympathies, avait encore plus d'adversaires , et l'impression produite par l'attentai de Dosios eût seule suiïi pour lui enlever toute espèce d'illusions sur ce point. On répétait que la lenteur du roi avait dégénéré en profonde apathie. On ajoutait que la fermeté assez commune parmi les Allemands du Nord avait, avec les années, dégénéré chez la reine en entêtement aveugle. Des questions personnelles, dont parle le docteur Goudas1, avaient augmenté le nombre de ses ennemis. Le grand malheur de 1 Voir dans le deuxième Mémorandum, p. 27 de la trad.' l'histoire de Mllc Photini Mavromikhalis et de M. D. Mavromikhalis. 60G LA révolution d'octobre, l'un et de l'autre était d'ignorer profondément l'état général de l'Europe, les idées de leur temps el les aspirations devenues irrésistibles des nationalités, et de s'en rapporLer à des gens qui n'en savaient pas plus long qu'eux. L'éducation politique qu'on reçoit dans les petites cours allemandes, est la moins propre à former des souverains capables de gouverner les populations agitées de l'Europe orientale. Si une pareille éducation, essentiellement féodale, livrée à toutes les funestes séductions de la flatterie, préoccupée des ridicules minuties de l'étiquette plus que des questions sérieuses1, pouvait être corrigée par l'expérience, le roi de Grèce eût trouvé dans sa propre famille bien des occasions de réformer ses opinions. Son frère, le prince Luitpold, n'avait-il pas vu tomber du trône do Toscane son beau-père Léopold II ? Sa sœur, la princesse Aldcgonde, n'avait-elle pas suivi dans l'exil le trop fameux François V de Modènc? Le dévouement de Léopold et de François à la cause autrichienne, tout en les rendant odieux à leurs sujets, les avait-il préservés de la ruine? L'Au- 1 Voir dans le Siècle d'octobre 1862 le spirituel tableau de l'étiquette à. la cour de Grèce par M. Texier. triche est, comme l'Egypte des prophètes, un roseau brisé perçant la main de ceux qui sont assez imprudents pour essayer de s'en faire un soutien. Les illusions du roi ne se bornaient pas à se faire une très-fausse idée de sa popularité : il comptait beaucoup trop sur l'appui des puissances protectrices. La manière d'agir de ces puissances était, il est vrai, complètement rassurante. Le ministre de France, disait le Sémaphore — et Y Indépendance belge n'était pas d'un autre avis — passait sa vie dans des familles dévouées à la cour. M. Ozérov avait été appelé à Berne. L'Angleterre venait d'envoyer à Athènes un diplomate intimement lié avec la famille qui avait donné une épouse au prince Luitpold, et le gouvernement anglais, loin de trouver que le roi n'allait pas assez vile dans la voie des réformes, paraissait trouver qu'il avait fait dans la loi de la garde nationale des concessions exagérées. Quant aux puissances germaniques, les unes, comme la Prusse, s'occupaient de la Grèce un peu moins que de la Chine et du Japon; les autres, comme l'Autriche et ses fidèles vassaux, paraissaient déci- dées à tout faire pour maintenir la dynastie palatine1 sur le trône hellénique. Le roi était donc porté à penser qu'en présence de cet accord si rare des protecteurs de la Grèce et des autres Etats, il n'avait à craindre aucune perturbation sérieuse. 11 avait oublié qu'en Orient, plus qu'ailleurs, jamais la catastrophe n'est plus voisine que lorsqu'on est disposé à s'endormir dans une trompeuse sécurité. Lorsque, le 12 octobre, le roi et la reine s'embarquèrent sut Y Amélie pour le Péloponèse, la contenance de la population était aussi rassurante que l'attitude de la diplomatie. Du moins le Moniteur français L'affirme, et il en montre quelque surprise. Le grave journal aurait pu se rappeler que jamais Charles X n'avait été si bien accueilli que dans le voyage en Alsace qui précéda la révolution do juillet. Le monde officiel n'a que trop d'empressement à cacher aux princes l'abîme où les entraîne trop souvent l'ignorance des véritables dispositions du peuple. « La révolte était dans tous les cœurs,» m'écrivait depuis un de mes correspondants. Quelques banales démonstrations faites au Pirée n'étaient '■ Les Wittclsbacli se sont éteints en 1777. PARTIE V. — LIVRE III, ©09 pas de nature à retarder la marche des événements. Aussi à peine le roi eut-il quitté la capitale, que la révolution éclata partout avec une force irrésistible. Les nouvelles des provinces devinrent subitement de la nature la plus grave. L'Acarnanie levait, avec Grivas, l'étendard de l'insurrection. Avec son teint brûlé par le soleil, son nez pareil au bec de l'aigle , ses yeux perçants, ses cheveux restés noirs, Grivas apparaissait aux yeux des Rouméliotes comme une personnification des luttes héroïques soutenues pour la patrie par une génération dont la gloire est impérissable. Quoique déjà attaqué de la maladie qui devait bientôt l'emporter, le vieux soldat était resté si actif et si ardent, qu'il ressemblait à un de ces personnages mystérieux dont, parle M. Armand Pommier, l'ingénieux et spirituel auteur de la Dame au manteau rouge, qui trouvent le secret de se soustraire à la funeste influence des années. La Morée n'était pas plus paisible que la Roumélie, et Patras nommait un gouvernement provisoire dont un de ses citoyens, M. V. Rouphos, prenait la direction. Un calme si grand régnait dans la capitale que «rien n'eût fait soupçonner à un observateur ignorant les sentiments du pays qu'une révolution était proche. » Ces paroles que le Moniteur français prononce, en parlant de l'embarquement du roi, ont l'air d'exprimer la stupéfaction que les événements du 10/22 octobre causèrent à la légation française, qui ne se serait point fatiguée à protéger une royauté impossible à défendre si elle eût mieux connu «les sentiments du pays.» Mais la diplomatie du grand empire occidental n'a point l'activité vigilante de la diplomatie anglaise. Au lieu de fréquenter des représentants de toutes les opinions, ordinairement elle s'enferme trop volontairement dans les cercles exclusivement conservateurs. Plus empressée de cultiver d'agréables relations sociales que d'étudier les populations , elle est trop portée à ne voir les nations qu'à travers les illusions des relations officielles cl des préjugés étroits que le vulgaire nomme emphatiquement (principes conservateurs ». Ces observations ne s'adressent pas seulement aux Français. Je me rappelle encore avec quelle stupéfaction comique un ministre plénipotentiaire m'entendit annoncer à Athènes qu'une révolution était imminente àNaples. Son air indigné exprimait beaucoup trop naïvement la candeur étrange des diplomates contemporains pour ne m'avoir pas beaucoup frappée. Un règne comme celui dont l'honnête M. Gladstone a été le sévère historien, aboutit nécessairement à une catastrophe. Mais l'incapacité et les idées étroites précipitent aussi bien la chute des dynasties que les emportements d'une aveugle tyrannie, telle que le despotisme du père de François II; et le ministre dont je viens de parler a dù penser, en écoulant les cris de triomphe et les joyeux coups de fusil qui annonçaient la déchéance du roi que , sans recevoir les confidences des cours, je connaissais un peu mieux que lui l'état des esprits en Europe. La révolution qui s'accomplit dans la nuit du 22 au 23, était tellement préparée dans les esprits que le Moniteur français a pu dire sans exagération qu'il t n'y eut ni vainqueurs ni vaincus. » Rien ne ressemble moins aux luttes du 10 août ou aux terribles journées de juillet. Il faut remonter à la révolution do 1040, qui renversa eu Portugal la dynastie espagnole, pour trouver une insurrection aussi unanime et une si faible résistance dans les amis du gouvernement. La révolution victorieuse s'empressa de constituer un gouvernement provisoire composé de MM. D. Voulgaris, C. Canaris et V. Rouplios. Après quelques hésitations , l'amiral finit par se décider à faire partie du gouvernement. 11 eut assez de patriotisme pour reconnaître que M. Voulgaris ayant [iris la principale part à l'insurrection qu'il avait inspirée el dirigée avec résolution, il était naturel que les vainqueurs le missent à la tête des affaires. M. Rouplios n'ayant quitté Patras que plus tard, ne fut point témoin des événements qui déterminèrent le roi à prendre la roule de Tricsle. Dans le ministère qui fut immédiatement formé , M. Zaïmis reçut le portefeuille de l'intérieur, M. D. Mavromikhalis fut chargé du département de la guerre, et M. Diamanlopoulos des affaires étrangères. Le Moniteur français affirme que le roi « ne savait rien » , lorsqu'il arriva au Pirée sur la frégate Amélie. Le Nord semble mieux in fermé en affirmant qu'il connaissait l'insurrection de l'Àcarnanie. Mais il est certain qu'il ignorait complètement la révolution accomplie dans la capilalc. « L'amiral Touchard, dit le Moniteur, cul, la pénible mission de faire connaître à IL. MM. la vraie situation des choses, et une dé-putation du gouvernement provisoire d'Athènes vint ensuite signifier au roi sa déchéance. » Ce prince montra l'espèce de résignation passive qu'on remarque dans la proclamation qu'il adressa aux Hellènes pour prendre congé d'eux. On ne trouve dans celte pièce aucune des injures grossières ni des déclamations haineuses que François 11 et surtout Pic IX ont prodiguées tant de fuis à leurs adversaires dans des pièces analogues. Le roi affirme qu'il a loujours eu de bonnes intentions et qu'il a traité ses ennemis avec douceur et clémence. 11 termine en adressant au Tout-Puissant des vœux pour la Grèce. Cette attitude, qui n'était pas sans noblesse , rappelle la chute de Charles X, prince dévoué comme Othon Ier aux intérêts catholiques, et qui n'était pas mieux préparé que lui, par son caractère et son éducation , à occuper un tronc dans des circonstances qui eussent exigé tant de vigueur, de dévouement el de lumières. La reine, qu'on avait crue jusqu'alors beaucoup plus énergique que son époux, ne parvint à cacher ni ses larmes abondantes ni son pro- ibncl abattement. Lu bruit s'étant répandu depuis quelque temps qu'elle détestait les Hellènes et qu'elle partageait tous les sentiments exprimés dans les journaux austro-bavarois par la secte justement impopulaire des Fallmerayerisles, sa douleur ne donna lieu à aucune de ces manifestations sympathiques qui consolent les rois dans leur chute et qui ne manquèrent pas plus aux Bourbons qu'à Napoléon Ier. Quelques Hellènes, attachés à la personne de LL. MM. et décidés à partager leur destinée, se montrèrent seuls touchés de la situation du couple royal. Eu voyant, en 1800, chez une des demoiselles d'honneur qui ont suivi la reine en Bavière, tant de portraits autrichiens, et pas un souvenir des-magnanimes soldats de l'indépendance hellénique, je n'avais pu m'empêcher de penser qu'on bravant ainsi les légitimes rancunes du sentiment national contre les meurtriers de Rhigas, les geôliers d'À. Hypsilantis et du prince M. Soutzos, ou s'exposait à aller « là où on avait déjà sou cœur. » Dans la nuit du 24, le roi et la reine abandonnaient la rade de Salamine sur la frégate anglaise Scylla, Obligé de se rendre à l'évidence, le roi ' PARTIE Y. — LIVRE III, 615 s'était décidé à quitter Y Amélie cl à se confier à la protection de la Grande-Bretagne, L'amiral français Touchard chargea le commandant de l'aviso Biche d'escorter les souverains déchus. La révolution d'octobre, à peine connue en Occident, devint l'objet des commentaires de toute la presse. Les journaux libéraux furent unanimes en Italie, en France, en Belgique et même en Anglclcrre. Tous se prononcèrent en faveur des Hellènes, et ce peuple, diffamé avec tant d'acharnement par l'hôte de Maxi indien H 1 et par le journalisme austro-bavarois, trouva d'habiles défenseurs dans la presse allemande indépendante. Mais l'attitude des principaux orgie i es de l'opinion publique en Anglclcrre attira surtout l'attention universelle. Je prédisais dans la préface de cet ouvrage que la discussion finirait par affaiblir les préjugés des Anglais. Cette prédiction s'est réalisée même avant qu'on eût achevé l'impression de mon livre. Le Times, le principal représentant du « quatrième pouvoir » ; le Daily-Neivs, dont les relations avec lord John Russell sont connues ; un peu plus tard, le Mor- 1 l'allmerayer à la lin de sa vie trouva un asile contre le mépris général dans une demeure royale. ning-Posthù-mème , journal do lord Palmerston, ont explique à leurs lecteurs les causes de la révolution d'octobre , de manière à prouver que les Hellènes, loin d'avoir l'ait acte de turbulence, avaient poussé la patience jusqu'aux dernières limites. « Si jamais, disait le finies à la fin d'octobre, il a existé dans le monde un prince incapable do régir les peuples, ce prince a été certainement Othon. On peut dire de lui avec assurance que pendant vingt-sept ans qu'il a occupé le trône de Grèce, il n'a rien fait que des fautes. Si les trois puissances protectrices avaient pris la résolution de ruiner le petit royaume créé par elles, elles ne pouvaient choisir un homme plus propre à cette lâche, un homme qui n'avait d'autre qualité que la fourberie, dont les rois se vantent presque toujours, mais qui presque toujours tourne à leur ruine.» Le Times, après avoir constalé qu'il était déjà très-fâcheux pour les Hellènes de recevoir pour chef un prince à peine sorti de l'enfance, fait remarquer que la régence n'était point capable de remédier à ce grave inconvénient , et que dans son zèle à introduire en Grèce les usages européens, elle n'a pas oublié « l'habitude de gaspiller le trésor public. » Lorsque le foi de Grèce, devenu majeur, prit lui-même les rênes du gouvernement, le pays n'obtint aucune amélioration, et l'on vit commencer « cette décadence qui conduit infailliblement à l'anarchie et à la banqueroute. La discorde éclata bientôt entre lui et ses sujets à cause de sa prédilection avouée pour les Bavarois dont il était entouré. Nous n'entrerons pas dans les scandales de ce temps, mais leur effet fut d'aliéner toute la Grèce à la cour germanique. » Le Times décrit d'une manière spirituelle les conséquences d'un pareil système. Il montre le triomphe de la œênocratie, la domination d'étrangers dont il blâme sévèrement la prodigalité et l'ignorance incapable de comprendre la légitimité des meilleures traditions de laGrôcc. Il se rit de leurs vains efforts pour transformer en « duché allemand» un peuple qui avait conservé ses lois même sous la domination ottomane. Ce que les Turcs avaient respecté pendant des siècles était détruit «par une tourbe de pédants venus d'une petite cour du continent. » Othon oubliant qu'il avait pour sujets des hommes qui avaient conquis leur indépendance le sabre à la 618 LA RÉVOLUTION I>'0CT0RRL\ main cl au prix de leur sang, «voulait gouverner comme ses parents el ses ancèlres. » Le Times cite comme un exemple curieux de cette manie de transporter la Bavière on Grèce, l'installation de M. dcRudbardt, amené d'Allemagne pour devenir le chef d'un pays « dont il ne connaissait ni les affaires, ni les besoins, ni les aspirations. » Le journal de la cité n'a pas de peine à expliquer le soulèvement de 1843 : « Les six ou sept années qui suivirent (le ministère Rudhardt), furent signalées par les plus honteuses folies qui puissent déshonorer un État. L'argent de l'emprunt fut dévoré sans que le peuple en tirât aucun profit. Quand Othon eut transporté le siège du gouvernement de Naupli à Athènes, on s'occupa moins du bien du pays que lorsqu'il était un pachalik turc. On laissa se détériorer le peu de routes qui existaient, et on n'en construisit pas de nouvelles. Non-seulement on ne rendit pas l'argent emprunté, mais on no paya pas les intérêts. » Après la révolution de 1843, les manifestations des partis créèrent une ombre de vie constitutionnelle. « Le parti français était défendu par Coletti ; le parti russe par Métaxas ; le parti anglais par quelques autres qui avaient peu d'importance comme noms et comme influence. Mais toutes ces apparences de gouvernement représentatif étaient trompeuses. La cour travaillait constamment contre la liberté en employant la corruption et en dépravant la moralité publique. Les Grecs sont naturellement avides d'emplois, et la cour en avait à répandre à pleines mains. Aussi, quoique Othon ait été pendant beaucoup d'années roi constitutionnel, cependant il s'est appliqué sans relâche à imposer sa volonté et la volonté de la reine, employant tous les moyens que lui suggéraient les hommes les moins estimables parmi les Allemands et parmi les Grecs. Maintenant la fin est arrivée. La nation grecque voyant son pays devenir de plus en plus odieux, et sachant que la cause du mal était principalement dans le gouvernement, a repoussé loin d'elle le cauchemar qui l'étoufl'ait depuis trente ans. Othon avait encore une ressource, lorsque la garnison de Naupli s'est soulevée. Si, après avoir triomphé du mouvement, il avait promis la liberté el la paix à son peuple, il serait encore sur le trône, et il aurait pu devenir chef d'une Grèce plus heureuse et peut-être agrandie. » Dans un autre article, publié dans les premiers jours de novembre, le Times S'attache à montrer que le gouvernement du roi Othon n'a jamais été constitutionnel que de nom, « qu'il était trop allemand 1 » pour apprécier le gouvernement libre , «trop entêté— sinon trop malhonnête homme — pour l'adopter. Aussi son gouvernement a-t-il été aussi despotique qu'aucun autre en Europe. » Anéantissement du régime municipal , de la liberté des élections, de la liberté de la presse : tels ont été les moyens qu'il a employés pour se soutenir. Le Times cite l'honorable M. Thomas Wysc, naguère représentant de la Grande-Bretagne, comme garant de ces graves assertions. « Nous ne savons pas, dit le Morning-Post du 4 novembre, pourquoi la Grèce ne deviendrait pas un des pays les plus prospères de l'Europe. Elle possède tous les éléments requis pour une force productrice considérable et* jouit d'une position favorable pour prendre une grande part au commerce du Levant. Il ne faudrait pas beau- 1 .le suppose qu'il s'agit ici plutôt îles princes que du peuple. Pour mou compte, je ne crois nullement la nation allemande incapable d'apprécier des institutions libres. coup d'années d'un bon gouvernement pour faire prospérer l'agriculture et le commerce. » Le journal de lord Palmerston s'attache à le prouver par des faits. Il parle de la fertilité des campagnes de la Béotic, de la Messénie et d'autres parties de la Grèce qu'on peut comparer, selon lui, aux plaines fécondes de la Sicile. La population pourrait s'élever à cinq millions d'âmes , et il paraît que tel était le chiure qu'elle avait atteint dans les temps antiques. Les produits du sol sont variés et précieux, et pour que les ports du royaume fissent une formidable concurrence à Smyrne et aux autres villes du Levant, il ne faudrait que de l'éducation agricole et de l'énergie commerciale. «Mais les Grecs ont été opprimés par un gouvernement tyrannique ; — l'agriculture n'a point élé encouragée par des réformes indispensables ; — ils ont été arrêtés dans leur commerce par des tarifs nuisibles, et ces trois faits suffisaient pour empêcher toute concurrence commerciale entre la Grèce et la Turquie asiatique. » Le gouvernement, comme tous ceux qui ne se proposent pas le bien du pays, accablait le peuple d'impôts ; « puisqu'il a supporté pendant les or». vingt dernières années un impôt d'environ quinze shcllings1 par tête. Mais il ne se plaignit pas tant de l'impôt que de la manière de s'en servir. Si une bonne partie avait été employée à des réformes matérielles —■ au lieu de l'êjre à toute espèce d'étrange et excessive corruption — tous les hommes sensés l'auraient payé joyeusement. Or le revenu de la Grèce en 1850 était de 20 millions de drachmes. Le revenu de 1800 était de 21 millions 780,000 drachmes, somme perçue sur une population qui ne dépasse guère un million.» Qu'a-t-on fait de tout cet argent? Ce qu'on fait des revenus de la Turquie. En effet, il a élé employé : 1° en dépenses improductives ; 2° 3,000,000 livres sterling- ont servi ;'i réprimer les insurrections « effet immédiat d'un mauvais gouvernement»; 3° il ne faut pas oublier l'argent nécessaire pour acheter les votes des députés, corrompre les électeurs, etc. « Les dépenses ordinaires du gouvernement grec auraient pu se réduire à 1,500,000 livres sterling par année el le reste (1,500,000 livres) être employé à payer les dettes de l'État el à 1 Le slielling vaut 1 fr. 2o c. * La livre sterling vaut 20 slielling», environ 25 IV. faire des reformes matérielles. » Parmi ces réformes, la construction des routes était la plus urgente. Seule, elle eût produit au trésor une augmentation annuelle de 3,000,000 drachmes ! Le manque de voies de communication a rendu jusqu'à présent impossible le développement du commerce d'exportation. Le Daily-Ne'ws<^n, ùla'ilpas moins énergique que le Morning-Post du 4et du 7novembre. Mais son argumentation , ainsi que celle des autres journaux anglais, aurait eu plus de force si à l'inertie du gouvernement il eût opposé le zèle actif d'un certain nombre de particuliers, zèle auquel la Grèce doit les progrès qu'elle a accomplis depuis la guerre de l'indépendance. J'ai cru nécessaire d'insister sur l'opinion de la presse anglaise. En effet, les journaux Fall-merayeristes ne manquent jamais de crier à l'alliance «franco-russe» , à la coalition des « nations corrompues par l'athéisme latin et le schisme grec» , toutes les fois qu'ils voient un journal de France, d'Italie ou de Russie défendre les nationalités opprimées en Orient. Cette fois, une consolation aussi puérile leur manquera complètement, à moins qu'ils n'essaient de transformer lord John Russell, lord Palmer-ston et le Times en Slavophiles et en Gallo-manes ! Avec un peu d'audace, tanL de choses sont possibles ! Fallmerayer se disait bien libéral en défendant la cause du harem et de l'esclavage contre « la canaille chrétienne » de l'Europe orientale! Provisoirement je me borne à constater que ce ne sont cette fois ni les Latins, ni les Slaves, ni les Gaulois qui sont cités par l'Angleterre au redoutable tribunal des peuples libres ; mais un gouvernement dont la presse austro-bavaroise a été constamment le champion si décidé, qu'elle peut se vanter d'avoir contribué puissamment à l'aveuglement extraordinaire qui rendait sa chute inévitable et dont ses véritables amis étaient les premiers à gémir. Les Hellènes, qui n'étaient pas habitués à entendre les Anglais parler de leurs affaires d'un ton aussi amical, s'imaginèrent que la protection de l'Angleterre leur réservait des miracles, et se jetèrent avec leur impétuosité ordinaire dans les bras delà Grande-Bretagne. Aussi l'histoire du gouvernement provisoire olTre-t-clle le spectacle de la dominai ion absolue du parti an- glais. On pouvait croire que la Grèce, après avoir subi les pénibles conséquences de son enthousiasme sans bornes pour l'empereur Nicolas, no retomberait pas dans la politique exclusive de 1854, politique qui lui a fait tant d'adversaires en Allemagne, en Italie, en France et en Angle-glctcrre. Quoique j'aie essayé, à cette époque, de faire voir aux Hellènes les inconvénients qu'avaient, dans leur position difficile, des engoue-ments que le Times nommait récemment «enfantins)) avec une dureté britannique, je comprenais que tout ennemi de la Turquie pût leur paraître un protecteur. Mais quand on les a vus choisir pour objet de leurs prédilections la « première puissance musulmane de l'Europe», la puissance qui a vendu Parga, fait peser un joug si lourd sur les Ioniens, qui vient de prendre parti avec un acharnement impitoyable contre les héroïques chrétiens de la Tsèrnagora et contre les braves Serbes de la Principauté, il était permis d'éprouver un certain étonnemenl. Les espérances plus ou moins brillantes que la diplomatie anglaise a fait resplendir à leurs yeux expliquent sans doute les manifestations dont la Grèce a été le théâtre. Que ces espérances se 626 LA révolution d'octorre. réalisent ou non, il est infiniment regrettable qu'on n'ait pu défendre contre les agitateurs la liberté de la presse, le droit de propriété dont jouissent les journalistes et cet habeas corpus si justement cher à ces Anglais qu'on prétendait prendre pour modèles. La sauvage « loi de Lynch»—j'emploie l'énergique expression dont le Times s'est servi pour caractériser les décrets d'exil arrachés au gouvernement provisoire et portés contre MM, Cbristidis, sénateur; Phi-limon, rédacteur du Siècle; Lévidis, rédacteur de Y Espérance, etc. — a été appliquée à des hommes politiques et aux directeurs des deux journaux les plus répandus du royaume au moment où les électeurs éprouvaient le besoin d'entendre les représentants de toutes les opinions. Au lieu de faire ce fâcheux emprunt au Code pénal des Etats les plus despotiques et de s'abandonner aux excès et aux rancunes de l'esprit de parti, les Hellènes eussent beaucoup mieux fait de renoncer aux divisions qui sont la principale cause de leur faiblesse, de s'inspirer d'un esprit essentiellement patriotique et de créer un parti vraiment national, comme je leur ai conseillé LanL de fois, afin d'être en état de redemander à tous, — aux dominateurs des îles Ioniennes comme aux maîtres de la Thessalie — les provinces qui doivent tôt ou tard faire partie du royaume hellénique. En outre était-il fort habile de se montrer , afin de plaire aux Anglais, médiocrement bienveillant pour les États continentaux? Ne parlons que de la France, parce qu'elle est aujourd'hui la plus puissante des nations du continent. La Grèce, je veux bien l'accorder au Morning-Post, était fatiguée de cette propagande jésuitique que le grand empire occidental a l'imprudence d'abriter trop souvent sous les nobles plis du drapeau de 1789; elle était irritée de la protection que sa diplomatie avait, sans aucun motif raisonnable, accordée à la dynastie bavaroise. Mais pouvait-on oublier si vite les magnanimes philhellènes de 1821, le maréchal Maison arrachant la Moréc aux bourreaux d'Ibrahim, tant d'écrivains éminents opposant leur renommée et leur savoir aux calomnies1 du Fallme-rayerisme ! Cette anglomanie, trop hautaine pour un petit Etat, n'était pas, d'ailleurs, 1 On a bien cité dernièrement M. Hase comme précurseur de Fallmerayer, mais ce professeur de la Sorbonnc est né à. Suiza (Saxe). 028 la n évolution d'octobre. exempte de bizarreries. Tandis qu'on déclarai! avec une affectation souverainement impolitique qu'on ne voulait pour le trône de Grèce aucun souverain appartenant aux peuples du continent, et qu'on mettait les Allemands en tête des races dédaignées, on s'empressait d'offrir le trône d'Otbon Ier au fils du plus Allemand des princes, à Alfred-Ernest-Albcrt «due de Saxe, prince de Saxe-Cobourg-ct-Gotha », destiné par sa naissance à s'asseoir sur un trône germanique ! Le mépris dont on couvrait toute candidature hellénique ne produisait pas non plus une bien favorable impression. La Roumanie, la Serbie, laTsèrnagora n'ont jamais regardé comme une honte d'être gouvernées par des princes de leur sang et de leur religion, et moi-même, lorsqu'il fut question de confier à un souverain élu le gouvernement des Principautés-Unies, je disais, en imitant un poète français, aux étrangers qui aspiraient déjà à régner à Bukarest: Au trône de Michel dont vous ètee jaloux, Le dernier des Roumains a plus de droits que vous ! Si les Hellènes avaient de bonnes raisons pour agir autrement que les autres chrétiens do la péninsule orientale, — c'est un problème qu'ils pouvaient résoudre mieux que personne — au moins ne devaient-ils pas manifester une irritation si choquante quand des publicistes d'ailleurs bien intentionnés leur conseillaient de préférer à un prince de dix-huit ans, élevé dans la religion anglicane, un gouvernement sorti du sein de la nation. Celte irritation n'était-elle point de nature à accréditer de la manière la plus déplorable les préjugés répandus par l'écolcde Fall-merayer contre leur race et contre leur Église ? Malgré les critiques que certains actes regrettables ont inspirées à l'Occident, les organes de l'opinion libérale n'ont pas manqué de tenir compte au gouvernement hellénique des difficultés sans nombre de la situation. Un gouvernement provisoire, né de l'insurrection, obligé parfois de fermer les yeux sur certains abus pour en empêcher de plus graves, n'a pas toute la liberté d'action des autorités régulièrement constituées. Son devoir le plus urgent est de presser la convocation des représentants de la nation, et d'éviter do l'engager par des résolutions qui dépasseraient les pouvoirs qu'il a reçus de la nécessité. En définitive, l'histoire des gouvernements provisoires qui se sont succédé en Occident depuis 1789 doit rendre indulgent pour le triumvirat croc à Athènes par la révolution d'octobre. Celte histoire montre qu'il a usé de la dictature avec une modération dont les gouvernements sortis de la même origine sont bien loin d'avoir toujours donné l'exemple. Quant au peuple lui-même, on no doit pas oublier, pour comprendre le caractère Irop exclusif de son enthousiasme peur la Grande-Bretagne, que le zèle vraiment louable déployé en 1802 par le ministère anglais en faveur des Romains et des Vénitiens était de nature à frapper plus vivement son ardente imagination que ses intrigues dans le nord de la péninsule orientale1. Comment, disait-il, la libre Angleterre ne finirait-elle pas par voir que le vicaire de Mahomet ne mérite pas plus d'intéresser les compatriotes de Ryron et de Gladstone que le prétendu vicaire de Jésus-Christ, et que la tyrannie des Turcs est encore plus difficile à supporter que la domination des Autrichiens ? 1 Ces inlrigues sont avouées par ces déclarations scmi-ofïï-riellcs : « La politique de l'Angleterre demande impérieusemenl l'intégrité de l'empire ottoman!!» (Morniiuj-Pout du 24 novembre 1868.) LIVRE QUATRIÈME. I*a Grèce en 1668t. Au moment où va commencer une année qui ne semble pas devoir diminuer les complications de la question orientale, les meilleurs esprits sentent la nécessité de donner au royaume de Grèce une organisation solide et définitive. Les Anglais pensent en général que les Hellènes, au lieu de songer à des conquêtes actuellement impossibles , feraient beaucoup mieux, comme les Piémontais avant 1859, de travailler à constituer un État véritablement libéral. «Mais, disent-ils, ils ont, comme les autres peuples de noire continent, toutes les fois qu'il s'est agi de liberté, lâché la proie pour l'ombre. Pour que les institutions libres prennent racine dans un pays, il faut qu'elles soient implantées dans un sol bien préparé, autrement elles disparaîtront au premier souffle orageux. Or tout régime vraiment libéral doit avoir pour base ces libertés civiles, dont l'Angleterre seule jouit en Europe. La maison de tout Anglais est une forteresse où il peut braver fièrement les tracasseries de la police et les fantaisies arbitraires de la bureaucratie. Ses mouvements ne sont entravés par aucun des règlements ridicules, empruntés aux temps où le serf était attaché à la glèbe, passeports , permis de séjour, cartes de sûreté, etc., et autres inventions puériles que la postérité ne parviendra pas même à comprendre, dont les voleurs se sont toujours moqués et qui condamnent les honnêtes gens à une inquisition digne du moyen âge dans des pays qui se disent et qui se croient peut-être libres. Or la Grèce, loin d'être sur ces points essentiels et sur tout ce qui est relatif aux autres libertés civiles plus avancée que la France et l'Allemagne, est aussi arriérée qu'il est possible. La détention préventive, pour ne citer qu'un des nombreux exemples qu'on pourrait mettre eu avant, la détention préventive, si justement odieuse à toute l'Angleterre, y a toujours élé llorissanlc. Faut-il s'en étonner? La bureaucratie, ce fléau des Étals allemands, avait là une trop belle occasion de faire des conquêtes pour négliger celte bonne fortune ! «Mais, pour posséder des libertés civiles, il est nécessaire d'avoir une intelligence et des mœurs libérales. Or les Hellènes n'ont pas assez de goût pour le libre examen, pour la libre discussion appliquée à tous les objets que peut atteindre l'esprit humain, pour le développement indépendant des caractères, (pic le vulgaire nomme dédaigneusement « originalité. » En Angleterre, au contraire, tous les systèmes religieux, politiques, philosophiques el moraux jouissent de la même liberté , et le scnlimenl chrétien — loin d'avoir souffert de cette allure noblement virile des intelligences — est plus fortement enraciné qu'au temps où les derniers Stuarts, en voulant faire peser leur despotisme sur les âmes, ne parvenaient pas à arrêter le torrent d'un scepticisme épicurien qui menaçait . de tout envahir. « Si les Hellènes voulaient jouir des avantages do la monarchie constitutionnelle, l'ordre et la liberté, ils devraient se résigner aux conditions essentielles de ce gouvernement, et ne pas imiter les Français do 1781) et de 1830. La royauté suppose des institutions qui lui servent de bouclier contre la mobilité des masses, et avant tout une aristocratie solidement constituée. L'expérience a d'ailleurs prouvé que si cette aristocratie est nécessaire à l'ordre, elle n'est pas moins indispensable à la liberté : on ne fait point des digues avec des atomes. Telle est la cause fondamentale qui rend impossible le succès de la monarchie parlementaire dans les pays épris aveuglement de l'égalité. » Je crois comme les Anglais que la grande erreur des peuples de notre continent est d'avoir méconnu jusqu'à présent l'immense valeur des libertés civiles, dont le développement peut seul assurer l'existence des monarchies constitutionnelles. L'importance de ces libertés et du libre examen est égale pour toutes les nations. En est-il de môme des institutions aristocratiques? Je ne saurais le croire. Je ferai d'abord remarquer qu'il est impossible d'improviser des institutions aristocratiques, ces institutions étant le résultat de tendances particulières chez certaines races. En lisant Ja Germanie de Tacite, il n'est pas difficile de les constater déjà chez les Germains ; César nous fait deviner les penchants égalitaircs des Français et des Suisses dans les goûts des Gaulois et des Helvètes de son temps. Or la tradition de l'Orient est incontestablement patriarcale et démocratique. Il est donc complètement inutile, à mon avis, d'y entreprendre la création d'une hiérarchie aristocratique. Napoléon I*r, en l'essayant en France , a perdu sa popularité, cl Charles X son trône. Mais la difficulté n'en reste pas moins sérieuse. II suffit ici de dire que plus elle est grave, plus on doit se montrer indulgent pour un petit peuple , à peine sorti d'un long et dur esclavage, qui était par conséquent dans des conditions bien moins favorables que les Français pour résoudre un des problèmes les plus compliqués de la politique contemporaine. Or qui s'aviserait de déclarer Ja France indigne de toute liberté, parce que jusqu'à présent deux générations illustres se sont laissé dévorer par le sphinx de 80, sans avoir pu deviner la fatale énigme? Je sais bien que depuis une douzaine d'années, il ne manque point — pas plus à Paris qu'à Madrid — de gens qui se Dallent d'être plus habiles que leurs devanciers. Ils font comme Fichte et comme Schilling qui, pour éviter la difficulté de passer du subjectif à l'objectif, si souvent signalée par Kant, ont supprimé, le premier l'objet, le second le sujet. Mais eu Grèce on ne peut pas plus détruire la Charte que renverser la monarchie; parce que si la nation est monarchique, elle a aussi la passion des institutions libres. Ainsi la royauté et la Charte doivent s'arranger pour vivre ensemble, puisque la monarchie absolue n'a pas duré plus longtemps que la république. Le ioi Othon n'en a-t-il pas fait l'expérience ; n'a-t-il pas éprouvé que l'autorité sans limites ne rend pas les ministres plus économes, plus habiles, plus patriotes? Le «gouvernement de la royauté» n'a-t-il pas élé assez « fortifié » jusqu'à la fin de 1844, pour que l'expérience puisse être regardée comme décisive? Un républicain de Zurich ou de Lausanne envisagerait la situation de la Grèce d'un autre œil qu'un gentleman anglais. « Si de votre aveu , lui dirait-il, la monarchie constitutionnelle ne peut subsister sans l'existence d'une aristocratie, et si, d'un autre coté, il est prouvé que cette aris- tocratie est impossible en Grèce, n'cst-il pas naturel que ce pays revienne à la l'orme de gouvernement qui a fait autrefois sa gloire et qui lui a permis de reconquérir son indépendance? Nous autres, qui n'avons ni le climat de la Grèce ni les ressources de son territoire, n'avons-nous pas obtenu, grâce à ce système vraiment conforme aux lois de l'économie politique , tout ce qui lui manque aujourd'hui? Chemins de fer, chemins de grande communication, chemins vicinaux , agriculture, industrie, enseignement primaire, secondaire et supérieur, tout est chez les Zuricois aussi avancé que dans les plus opulentes monarchies du continent. Bien n'est moins étonnnant. Notre démocratie ne permet aucune dépense improductive ; elle a horreur des armées permanentes, des gros traitements civils ou ecclésiastiques, de tous les fléaux qui ruinent les autres nations. » «Le gouvernement démocratique, ne manquerait pas de répondre un Français, ne convient qu'à certaines races, à certains cultes et à certaines situations. Qu'un peuple germanique el protestant, comme l'État de New-York ; qu'une nation qui n'a point de vieilles traditions ma- nar chiques, comme Zurich, se constitue de cette façon, je n'y vois aucun inconvénient, tout en lui recommandant d'éviter la guerre civile qui, de nos jours, a compromis si gravement l'existence de la Suisse et de l'Union américaine. Mais les peuples pélasgiques sont dans des conditions fort différentes. Ces peuples vivent au Midi, ils n'ont donc pas la pleine possession de ce calme flegmatique si nécessaire au maintien des institutions démocratiques. N'admettant point le libre examen de la Réformation en matière de religion, ils n'ont pas contracté dès l'adolescence l'habitude de prendre un parti sur les questions les plus sérieuses. En outre l'influence toute-puissante du Césarisnic romain, dont l'empire byzantin n'est qu'un développement, les a pénétrés si profondément des instincts monarchiques, que ces instincts résistent à l'action des révolutions. «Les tendances catholiques ne sont pas moins fortes au Midi que les sentiments monarchiques. Aussi peut-on prévoir que, quand l'Eglise orthodoxe , qui manque de logique , viendra à. se dissoudre, le Sud delà Péninsule orientale se réunira à l'Eglise romaine, tandis que la Russie s'entendra avec les protestants. La France, qui a toujours montre un grand zèle pour la propagation du catholicisme en Orient, verra avec plaisir la Grèce se soumettre à celle papauté qu'elle protège à Rome de son épée. Elle est convaincue qu'en favorisant ce mouvement, elle travaillera dans l'intérêt de la race hellénique , dont une religion, supérieure à ses grossières superstitions, corrigera les défauts et développera les qualités. » La conclusion pratique de ce discours se trouve à peu près uniformément dans les écrits des anciens philhellènes français. Déjà les Orientaux avaient remarqué avec quelle ardeur le général Fahvier défendait à la Chambre des pairs les intérêts de la papauté1. Depuis la guerre d'Italie leur étonnement a redoublé, quand ils ont vu les derniers survivants du philhellénisme de 1821 se poser en défenseurs de la théocratie papale et du plus discrédité des gouvernements, contre les plus justes réclamations de la natio-uaMlé italienne et des libéraux européens. Ce n'est pas tout. Lorsqu'un certain nombre de Bulgares se sont — après le massacre de Pé- 1 Voy. Vapereau, Dictionnaire des contemporains, art. Fabvier. musc — précipites aux pieds de Pie IX, il s'est trouve des gens pour offrir aux Hellènes comme un modèle la conduite de quelques pâtres gagnés par les immenses richesses dont dispose la propagande romaine. Le Correspondant, revue parisienne, a été non pas le seul, mais le principal organe de ces tentatives qui se sont étendues jusqu'à Bukarest, grâce à l'argent de dames autrichiennes et espagnoles1 et qui, au grand élonnement des amis de la liberté en Europe, ont eu un écho jusque dans des recueils et des journaux rationalistes. Je sais ce que ceux-ci ne manqueront pas de répondre pour s'excuser. Parfaitement indifférents dans les questions religieuses, ils se préoccupent uniquement, disent-ils, des moyens d'arrêter les développements de la puissance russe dans l'Europe orientale. Mais quand il s'agit de l'indépendance de l'Orient chrétien, pourquoi parler seulement de la Russie? Est-ce la Russie qui retient sous son joug trois provinces roumaines-, la Transylvanie, la 1 La Pairie a parlé solennellement d'une oeuvre , patronnée par la princesse de Metternich, pour la conversion îles llinmiains. ■ Voy. Rolliac, Topographie de la Roumanie, l'aris 1856. Bukovine et le Banal? Est-ce elle qui a profité de la chute de l'empire français pour ajouter le « royaume de Dalmatie » à tant de territoires arrachés à la nationalité serbe? Cette Autriche qui se parc déjà de la couronne d'Albanie qui s'avance si rapidement le long de l'Adriatique vers les provinces helléniques, serail-clle par hasard — pour que les Français voient avec indifférence de tels agrandissements — une alliée dévouée de la France? Bien loin qu'il en soit ainsi, il s'agit d'un Etat dont les gouvernements si divers qui se sont succédé à Paris ont cru indispensable de combattre l'insatiable avidité, contre lequel ont montré la même ardeur Henri IV, Richelieu, Louis XIV, la Convention nationale et Napoléon. La politique française se tromperait grossièrement si elle se figurait que Rome préférera jamais les «fils de Voltaire» aux « empereurs apostoliques». Ces empereurs lui ont rendu trop de services pour qu'elle oublie jamais leur zèle. Aussi, dans toutes les circonstances solennelles, voit-on les évêques — même français— se tourner instinctivement de leur côlé. La Patrie en 1 « Royaume de Dalmatie cL Albanie , » dit-elle. convenait avec tristesse lorsqu'elle racontait d'une manière si intéressante les scènes qui se sont passées à Rome à l'époque de la canonisation des martyrs japonais. Gela est si vrai que les Parisiens — qui n'ont oublié ni 1702, ni 1814, ni 1815 — en parlant du parti de la papauté, le nomment «le parti catholique, apostolique.... et autrichien. » Je pourrais ajouter ù ces considérations trop rapides des faits innombrables qui prouveraient qu'en propageant le catholicisme en Orient, la France donnerait — et ce ne serait pas la première fois — une seconde édition de l'histoire de Bertrand et de Raton. D'ailleurs ceux qui se mettent dans cette question sur un terrain exclusivement politique, n'aperçoivent pas les conséquences de leur principe. S'ils sont habiles raisonneurs, les Anglais ne manquent pas non plus de dialectique. Ne pourront-ils pas venir à leur tour dire aux Roumains, aux Hellènes, aux Serbes, aux Bulgares, etc. : « Pour échapper à la fois à la Russie et à l'Autriche, entrez dans une Eglise qui n'est ni russe ni autrichienne. Faites-vous luthériens ou calvinistes. Vous déjouerez ainsi les intrigues de tous vos voisins, el vous aurez l'appui des puissances dévouées aux intérêts protestants, que leur éloignement ne vous rendra jamais redoutables. » Puis ils ajouteront en se tournant vers les Italiens : «Étouffés entre la France et l'Autriche catholiques, qui se disputent le droit fructueux de vous «protéger », aux prises avec un clergé vendu à l'étranger, que ne faites-vous ce qu'ont fait autrefois, dans des circonstances analogues, tant de cités vraiment viriles, Genève, Londres, Edimbourg, Amsterdam, Stockholm et Copenhague? Alors vous triompherez, au lieu de vous consumer dans des luttes aussi stériles que douloureuses. » On voit où pourrait les mener la tactique des journalistes du parti philosophique qui se croient d'habiles politiques en marchant à la suite du Correspondant. J'arrive à un argument plus sérieux, parce qu'il semble inspiré par un intérêt vraiment religieux pour notre cause. On affirme que l'Église romaine, après avoir civilisé l'Occident, est en mesure de régénérer l'Orient. Je n'ai pas à examiner ici s'il est absolument vrai que l'Église de Rome a «civilisé» l'Occident. Je me borne à constater que de très-graves historiens revendiquent pour le libre génie de la race germanique el de la race celtique la gloire que le vulgaire attribue aux institutions catholiques. D'ailleurs qui ne sait que la civilisation occidentale n'a réellement commencé qu'avec la Renaissance, c'est-à-dire à l'époque où les idées helléniques se sont substituées aux traditions romaines ? Mais quand môme on admettrait que l'Église romaine fut, au temps de sa splendeur, parfaitement en état de «régénérer l'Orient», faut-il en conclure qu'elle soit maintenant à la hauteur d'une pareille tache? J'ai déjà — prévoyant ce qui arrive aujourd'hui, à une époque où les Orientaux ne comprenaient nullement de pareilles inquiétudes — étudié les divers éléments de sa constitution actuelle*. Tous les historiens et les philosophes de l'Occidenl s'accordent à la montrer dans une impuissance tellement absu- 1 Le pouvoir central dans les Orientaux et la Papauté ; ses ordres religieux dans les Lettres à un philosophe athénien (en grec) ; son clergé séculier el sa politique dans la Suisse allemande; sa propagande dans Rome et les Bulgares (en grec). lue, qu'elle ne peut arracher à la décadence les populations arriérées qui lui sont restées complètement fidèles. On trouvera dans l'ouvrage de M. Napoléon Roussel, Les nations catholiques et les nations protestantes, d'innombrables témoignages qui tous s'accordent à présenter l'Eglise du pape comme le principal obstacle à la régénération de l'Irlande, du Mexique, de l'Amérique méridionale, de l'Espagne, etc. Si quelques pays catholiques ont pu, depuis la fin du dix-huitième siècle, entrer dans les voies de la civilisation, il l'auI l'attribuer à la philosophie et à la révolu-lion française , héritières de la Renaissance, qui ont exercé une si grande influence sur les territoires compris dans l'ancienne Gaule et qui les ont réellement transformés. Il est assez bizarre qu'on vienne conseiller aux Hellènes de se soumettre à l'Eglise de Rome au moment même où ses partisans les plus instruits et les plus dévoués, renonçant fièrement à la vieille politique de dissimulation, conviennent franchement que ses doctrines sont complétc-tement incompatibles avec les principes de 1789. Il suffit de lire l'ouvrage très-récent de M. Ru-pert, La liberté moderne jugée par l'Église (Paris 646 LA GRÈGE EN 1803. 1802), pour se convaincre que les deux derniers Papes ont élé les véritables interprètes delà tradition catholique lorsque dans l'encyclique Mirari et dans l'allocution Jamdudum, dont M. Rupcrt monlre toute la portée, ils ont accablé les idées libérales des analhômes les plus terribles. Les Orientaux ont assurément le droit de croire que les patriarches de Rome connaissent mieux les doctrines de l'Église dont ils sont les chefs que les journalistes ou les hommes politiques qui ont la prétention de la «réconcilier» malgré elle, malgré ses protestations énergiques et réitérées, avec cette société moderne qui lui inspire tant de crainte et de fureurs. Les philosophes se riront toujours des panacées offertes aux peuples qui travaillent à reconquérir leur position dans le monde. En effet, la grandeur d'une nation se compose d'éléments trop variés pour qu'on puisse l'obtenir, comme le croient les sectaires, par quelque recette mystique, qui donnerait tous les biens et guéri-rail de tous les maux. Sans doule il est nécessaire que la religion ne soit point en opposition avec les principes qui constituent la civilisation moderne ; mais une Eglise libérale dispenso-t-cllc de ces lois civiles sans lesquelles aucun État ne saurait progresser? La législation écrite suffit-elle elle-même si les mœurs n'inspirent point aux citoyens le respect de la loi et l'amour de l'ordre ? Enfin, la meilleure organisation religieuse el politique préviendrait-elle la ruine, si le peuple n'avait pas cet amour du travail et ceLle ardeur guerrière nécessaires à ta fécondité des champs et à la défense de la patrie ? L'activité intellectuelle est aussi une des qualités indispensables aux nations qui travaillent à leur régénération. Les débuts de la Grèce moderne dans cette carrière sont assez satisfaisants pour que je regrette d'être obligée, par l'étendue déjà considérable de ce livre, de renoncer pour le moment à donner une idée de celle question. D'ailleurs j'aimerais à la traiter avec tous les développements nécessaires, et je ne désespère point de le faire un jour. En parlant, dans la Revue des Deux-Mondes, il est vrai beaucoup trop brièvement, d'un des poètes les plus éminents de la Grèce, le comte Solomos, j'ai pu déjà manifester l'intérêt que m'inspire la littérature néohellénique. Mais je ne voudrais pas laisser croire que ces rapides esquisses suffisent le moins du monde à caractériser un mouvement littéraire qui a produit des poêles tels que les deux Soutzos ; des historiens tels que M. Tricoupis; des critiques tels que Moustoxi-dis; des peintres de la vie sociale tels que M. Rhangavis 1 ; des orateurs tels que P. Argyro-poulos ; des philologues tels que M. Asopios ; des prédicateurs tels que C. Iconomos ; des théologiens tels que Pharmakidis; des archéologues tels que M. G. G. Pappadopoulos ; des interprètes de la philosophie de l'histoire tels que M. Zambélios ; des jurisconsultes tels que M. G. A. Rhallis; des philosophes chrétiens tels que Misai! Apostolide , et tant d'autres dont je voudrais mentionner les noms et les oeuvres. La poésie populaire mériterait seule d'être étudiée dans les autres contrées de l'Occident, comme elle l'est aujourd'hui en Allemagne par des érudits aussi distingués que MM. Kind el Passow, c'est-à-dire avec cette patience et cette ardeur qui montreront de plus en plus les inestimables trésors qu'elle renferme, et qui mettront dans une évi- ' Qui n'est pas seulement auteur comique et romancier. dence chaque jour plus grande les sentiments patriotiques et généreux dont les classes les plus humilies de la nation n'ont jamais cessé d'être animées. F i .x. u TABLE DES MATIÈRES DU DEUXIÈME VOLUME. Pagei Deuxième partie. — Péloponèse (suite)...... 1 Livre IV. — Messénie........... 3 Livre V. — Argolide et Corinlhie....... 31 Troisième partie. — Les îles......... 101 Livre I. — Iles argienncs.......... 103 Livre IL — Egine et Salamine........ 14* Livre III. — Eubée et Cyclades........ 229 Quatrième partie. — Athènes......... 313 Livre l. — La cité d'Athéné......... 315 Livre II. — Athènes moderne........ 361 Livre III. — Les environs d'Athènes...... 408 CINQUIÈME partie. — La chute du roi Othon .... 529 Livret. —La crise ministérielle de janvier 1862 , 531 Livre II. — L'insurrection de Naupli...... 572 Livre lit. — La révolution d'octobre...... 602 Livre IV. — La Grèce en 1863 ........ 631 ERRATA. l'HI tïSl Et \IHI 'Il Page 430, ligne 24, au lieu de Une, rnetlre Un. Page 551, ligne 23, au lieu de dessus, mettre dessous. Page 568, note, au lieu de délia, mettre di. g i : c o f v o i. u m i :. Page 56, ligne 22, au lieu de donnée, mettre données. Page 64, ligne 20, au lieu de à, mettre pour. Page 65, ligne 14, au lieu de hérœon, mettre hérœon. Page 71 , ligne 20, au lieu de Athon , mettre Athor. Page 139, ligne 18, au lieu de Asera, mettre Ascra. Page 150, ligne 24, au lieu de des temples, mettre du temple. Page 228, ligne 3, au lieu de l'unirersulité, mettre l'univers civilisé. Page 245, ligne 4, au lieu de le vieu.r, Névée , mettre le vieux Néréc. Page 266, ligne "20, au lieu de les allies intimes, mettre un allié intime. Page 310, ligne 12, au lieu de Tkov, mettre ïhor. Page 322, ligne 7, au lieu de arec quelle obstination Israël s'attachait, mettre l'obstination qui attachait Israël. Page 371, ligne 20, au lieu de de, mettre de la. Page 3!H , ligne 2, au lieu de (iuiipiiunl, mettre (Juigniaut. Page 447, note 1, au lieu de (ioaalmieano, mettre Cogalnieeano. Page 456, ligne 8, au lieu de cette, mettre une. Page 471, ligne 10, au lieu de Coniéade, mettre Carnéade. Page 522, ligne 6, au lieu de monter, mettre mouler. Page 594, note, au lieu de in, mettre nella. TABLE ANALYTIQUE DES DEUX VOLUMES. TOME PREMIER. Page» Ouvrages de l'auteur. — Dédicace. — Préface . . ji- xu Première partie. — uiiiunu:. Livre 1, Altique et Béutie . ,.......:i- 162 Départ d'Athènes. — Mandra. — Les villages. — Le printemps en Grèce. — Vilari. —Ruines d'Éleuthère. — L'âne oriental. — Le khani de Oasa. — Le pin maritime.-—Fabrication du goudron. — Les chênes. — La vallonnée. — Le kermès. — Les khanis. — Splendeur des nuits. — Le Cithéron. — Le fatalisme chez les anciens et chez les modernes. — Le bassin de la Béotie. — Influence du milieu. — Identité permanente des populations helléniques. — Variété des types. — Caractère des Béotiens. —■ Thèbcs. — L'union des orientaux. — Les Albanais en Grèce. — Produits de la plaine de Thèbcs. — La garance. — Goût des anciens Béotiens pour l'agriculture. — Leurs défauts et leurs qualités. — Rolc de Thèbes. — Son dieu Héraclès (Hercule). — Héraclès et saint Christophe. — Thèbes en 1860. ■— Les journaux et les revues. — La Nouvelle Pandore et ses directeurs. — MM. Rhangavis, Paparrhigopoulos etN. Dragoumis. — Les cafés et la politique. — La sobriété des Hellènes. — Un agoghiate béotien. — La domesticité. — Ruines de Platée.._L'Hélicon et les Muses. ■—Croyances populaires sur les nymphes. — Les forêts et la sylviculture. — Bataille de Platée. — Luttes des Ioniens et des Doricns. — Leuctres. — Apogée de Thèbes. — Action puissante de la philosophie. — Thcspies. — Narcisse et les monomanies. — Tombeau d'un buveur béotien. — Culte de Dionysos (Bacchus). —Les chèvres et la préséance. — Le lac Copaïs. — Dessèchement des marais. — Mazi. — L'hospitalité d'une Albanaise. — La médisance chez les méridionaux. — Les Athéniennes et les mauvaises langues. — Vrastamilis. — Athéné-Alalcomène. — l'élra. — Victoire de D. Hypsilantis. — A. Hypsilantis et l'Autriche. —■ La Grèce pouvait-elle recourir aux étrangers? — La vieille turque et la vraie sorcellerie. - La fièvre. — Les fruits, — Le coton. — Le tabac — Les tortues et les mets impurs. — Lé-badée. — L'industrie. — La banque. — Les écoles de commerce. — L'antre de Trophonius et le Purgatoire de saint Patrice. .— Chéronéc et les Macédoniens. — Le lion de Chéronéc. — La lutte contre la barbarie asiatique a-t-clle cessé? — Plutarque. — Les héros de l'Orient. — Les Roumains en Grèce. —1 Antiquités de Chéronéc. — Ruines de Panopéas. — Hosios Loukas et ses moines. — Esprit autimonacal des Hellènes. — Doléances des Caloyers. — Gouvernement des couvents helléniques. — Décadence du communisme monastique dans le royaume. — Occupations et règle des moines. — Les prêtres et les évoques. — Les derniers klcphtes. —1 Les klephtes et les armatoles. — Rôle des klcphtes. — Le brigandage contemporain. ■— Ses causes. — Le khani d'Arakhova. — Les théories des Turcophiles. — Beauté du soir. — Arakhova. — Les Arakhovitcs et la race hellénique. —- Les paradoxes de Fallmcrayer. — Dédain qu'ils inspirent aux savants les plus illustres de rOr.eidetit. — Képonse île M. l'aparrhigopoulo». — Déclamations imprudentes de quelques Allemands contre les nationalités. — Les femmes d'Arakhova. — Un festin homérique. — Le klephte Davéli. — La culture de la vigne et les vins. — Un festin chez Ulysse An-droutzos. — Les traîtres ne se trouvent-ils qu'en Orient? P»gei Livre IL Phlluothide et Pliocide......163_ La Phocide. — Le Parnasse. — Les orgies et l'ascétisme. — Le climat de la Grèce. —. Le monastère du sommeil de la Panaghia. — Le mysticisme du moyen Age et l'hygiène des anciens Hellènes. — Temple d'Alhéné-Pronéa. — La fontaine Gastalie. •— Le temple d'Apollon. — Découvertes de Huiler, de MM. Wcschcr et Fou-cart. — Les dieux solaires chez les Hellènes. — Apollon. — Artémis (Diane). — Hélène. — Politique des prêtres de Delphes. — Les prodiges et les oracles. — Les pèlerins. — La Pythie. — Les Amphictyons. — Traces du culte du soleil. — Saint Élic. — La saint Jean. — La divination. — Delphes en 1860. — L'olivier. — La Doride. — La vallée du Spcrchius. — Les Thermopyles. — Lamia. — Khrissos. — La soie. — Le champ cyréen. — Les excommunications. — Les guerres sacrées. — Le christianisme a-t-il fait triompher la tolérance? — Les vampires. — La Grèce ancienne a-t-ellc été surpassée? — Itéa. — La société des bateaux à vapeur. — Paléa-Scala. — Le golfe de Corinthe. — Géographie physique de la Grèce continentale. — Les Rouméliotes et les Moréotes. — Histoire d'une héroïne macédonienne. — Les disciples de Zoroastrc en Macédoine. — Niaoussa. — Les femmes de Niaoussa. — Anthi et Stérios. — Fuite à Casloria. — Les professeurs patriotes. — L'hétairie en 1820. — Voyage à Vlakho-Cléissoura. — Les Roumains trans-danubiens. — Anthi initiée à l'hétairie. — Insurrection de la Chal-cidique. — Anthi rejoint les insurgés. — Elle tue l'aga de Niaoussa. — Fin île l'insurrection de la Chalcidique. —■ Mort d'Anthi. — Galaxidi. Livre III. Aeurnanie et Etolie....... 251- 332 Lépante. — La colonisation. — Loi de 1813 contre les hétéroi hthones. — Le royaume de Grèce comme citadelle de l'hellénisme. — Les Petites-Dardanelles. — Un souper à l'atras. — Origine des Phanariotes. — La Turquie, irritée contre les Ghika, appelle les Phanariotes en Roumanie. — Période des Phanariotes en Va-laquie et en Moldavie. — Nicolas I Mavrocordatos, Constantin III Mavrocordatos, Alexandre VU Hypsilantis. — Grégoire 11 Ghika et Matthieu II Ghika font triompher la tolérance. — Dévouement et mort tragique de Grégoire III Ghika. — Les vices des princes phanariotes. — Les Phanariotes depuis 1821. — Michel XV Soutzos, les Hypsilantis, M. Mavrocordatos. Activité intellectuelle des Phanariotes. — Anciennes familles régnantes. — Les Mavrocordatos et les Soutzos. — Autres familles du Phanar. MM. Arghyropoulos et G. A. Rhally. — La «corruption» des Phanariotes contemporains. — Désintéressement fort exceptionnel de Grégoire IV Ghika, dernier prince de Moldavie. — Les F.tolicns et les Acarnanes. — Missolonghi avant la guerre de l'indépendance. — Les Albanais el les Hellènes pendant l'insurrection. — M. A. Mavrocordatos et Marcos Botzaris s'enferment dans Missolonghi. — Premier siège. — Défaite et retraite d'Omer-Yryonia. — Portrait de Botzaris. — Les derniers jours de Botzaris. — Ses funérailles. — Mort de Byron ù Missolonghi. — Discours de M. Polysoïdis sur les héros de Missolonghi. — Second siège. — Bravoure des femmes et des jeunes filles. — Patriotisme de l'évèque Joseph et de ses prêtres. —Les marins rivalisent d'ardeur avec, eux.— Les Turcs appellent les Egyptiens à leur secours. — Souffrances des chrétiens. — Héroïsme de Kitsos Tza-vcllas. — Belles paroles de Nothis Botzaris. — Fin du siège. — Mort glorieuse de Capsalis. — Lettre des défenseurs de la ville au gouvernement. — Adresse des dames grecques à leurs sœurs d'Occident. — Missolonghi en 18G0. — La lagune. — Le monument de Botzaris. — lue victime delà barbarie turque, — L'auteur de G. Papadakis. — Les femmes savantes de la Grèce ancienne. — Les écoles de filles du royaume. — Les femmes auteurs de la Grèce moderne —L'instruction. — L'enseignement primaire pendant la guerre de l'indépendance. — Sous le Président. — Sous le roi Othon. — L'enseignement secondaire. — Les écoles helléniques et les gymnases. l'Ai!!.F ANALYTIQUE. f)57 Pages iM-miéine partie. — i'i:lopO.\i;nk. Livre 1. Achaïe el Élide......... 335- 461 Géographie physique de la Morée. — Les habitants. — Révolutions de l'Achaïe.— La Confédération achéenne. — Philopœmen. — Les avocats. — La tombe de saint André. _ Palras ou 1860. — l.c raisin de Corinthe. — L'archevêque Misai! Aposlolide. — L'émancipation de l'Église hellénique. — Du fanatisme attribué aux Hellènes. — Le Manuel de Misaïl. — Défense des philosophes de la Grèce contre leurs détracteurs. — Station à Psatopyrgos. — /Egium. — Affreux massacres du dix-huitième sièclu. — Les primats. — Leurs fonctions sous la domination étrangère. — Leur conduite pendant la révolution. — La bourgeoisie actuelle. — Le platane d'.'Egium. — Antinous et les Césars. — L'a griculture et l'instruction à .Kgium. — Le couvent des Taxiarques. — Les moines et les professeurs. — Caïris. — L'hérésie en Grèce et en Russie. — Vie de Coïris. _ Le nouvel Arianisme. — Condamnation et mort de Caïris, —. Pépélénitza et tes nonnes. — Rhigas-le-Li-bérateur. — Les victimes du despotisme autrichien. — Grégoire 111 Ghika, A. Hypsilantis, Grégoire IV Ghika. — Successeurs de Rhigas, —Goraïs. — George Ghcn-nadios. — M. C. Asopios. — Renaissance de la théologie. — Doctrines libérales des Pères grecs. — Phar-makidis. — Ibrahim et les Taxiarques.— Les Taxiarques au moyen âge. —Les Taxiarques depuis la révolution. — Les écoles monastiques et les écoles sacerdotales. — Trop de fétes et trop peu de travail. — La bibliothèque des Taxiarques. — Les reliques. — La tunique du Christ. — Le platane merveilleux. — Un papas éloquent. — Le Mégaspiléon. — Illusions des moines sur la dévotion des Russes. — Les inquiétudes de l'igou-ménos. — Iconomos. — Sa vie. — Ses doctrines et Ses écrits. —'La Panaghia miraculeuse. —La bibliothèque. _ Un chrysobulle de Grégoire III Ghika. — L'ouvrage rie C. Iconomos sur le Mégaspiléon. — Les miracles monastiques en présence de la science contemporaine. 37. — Les possessions et les maladies de nerfs. — Les résurrections et les morts apparentes. — Faut-il toujours croire «les témoins qui se font égorger? » — Histoire authentique du Mégaspiléon. — Kalavryta. —Un adversaire et un admirateur du docteur Strauss. — L'exégèse et l'ethnographie en Allemagne. — Un fds de Voltaire donnant une bonne leçon à un pédant tyrolien. — Vie el martyre du patriarche Grégoire V. — L'agriculture, l'industrie et l'instruction dans l'éparrhie de Kalavryta. — Le couvent d'Haghia-Lavra. — Le premier drapeau de l'insurrection. — Patriotisme des évoques. — Ghermanos, Procope et Grégoire. — Dangers que bravaient les insurgés de 1821. — Histoire du monastère. — One pèche miraculeuse. — Le Ladon. ~~ Daphné et Leucippc. Livre IL Arcadie........\ . . 462- 520 Aspect de l'Arcadie. — Les Pélasges en Arcadie. — Caractère des Arcadiens. — Polybe. — Le khani de Dara. ■— Un aide de camp de Karaïskakis. — Lévidhi. — Ruines d'Orcliomènes. — Les rameaux de l'arbre pelai giqnc. — Splendeur de la lumière en Grèce. — Plaine de Mantinée. —'Tripolis. — Les Colocotronis. — Niki-tas le Turcophage. — Portrait du « vieux Colocotronis. » — Siège de Tripolis. — Les chefs devant Tripolis. — Kleplites et Phanariotes. — Hypsilantis généralissime de l'hétairie. — Son portrait. — M. A. Mavrocordatos. — Son caractère et ses idées. — Les philhellèues et la tactique. — Résultats du combat de Valletsi. — Scènes homériques. — Prise de Tripolis. — De la cruauté reprochée aux Hellènes. — Châtiment de Colocotronis. - La discorde rend Tripolis aux Turcs. — La guerre aux oiseaux. — L'industrie, l'agriculture et l'instruction dans l'éparchie do Tripolis. — L'instruction est-elle une panacée? — Ruines de Pallantium et d'Aséa. — L'Alphée. — Culte des fleuves. — Traces de ce culte. — Sinano. — Les maisons, lo costume et les occupations des paysannes. — Ruines de Mégalo-polis. — Hermès (Mercure). — Saint Dimitri et sainl Michel. — Pau et les satyres. — Les Pagania modernes TAItJ.K AN A LYTD H.'C. ïu}\) et les diables du moyen âge. — Les Titans. — Perpé-tuile des vaines terreurs. — Le mauvais œil. — Les Arcadiens veulent aller à Constantinople. Livre 111. Lettonie........... 521- 584 La musique Spartiate. — Les Lacédémoniens. — Un pijr-gos à Castania. — Arcs (Mars) et le glaive du Logos. — Les Maïnotes. — Les femmes de la Maïna. — Les beys de la Maïna. — La femme de Coutoupbaris. — Théories aristocratiques du (ils d'un bcy. — Vie patriarcale de D. Crigorakis. — Napoléon et les Maïnotes. — Les Mavromikhalis. — Les Maïnotes vainqueurs d'Ibrahim. — Les femmes de la Maïna. — Progrès de la civilisation en Laconie. — L'Kurotas. — Sparte. — Mislra et les chevaliers occidentaux. — Les Laccdé-moniennes. — Le bal et les crinolines à Sparte. — Condition civile des femmes en Grèce. — Droits que leur accorde la législation byzantine et la législation moderne. — La fdle, la femme et la veuve. — Le divorce. — L'OKnus. — La commune hellénique. — Histoire el organisation des municipalités. TOME SECOND. l'i idl'tMî si (suite). Livre IV. Messénie...........3- ,30 Spartiates et Messéniens. — La Panaghia de Vourcano. — La Messénie en 1840 et en 1860. — Les figuiers. Le bétail. — L'agriculture. — État stationnairc de 1 agriculture. — Causes de celte situation. — La petite propriété en est-elle responsable ? — Trop grande extension du domaine de l'État. — Inconvénients de la dime. — Du manque de routes. — De capitaux. — La banque et l'agriculture. — Nécessité du progrès agricole. Livre V. Argolide et Corinlhie.......31- ion Argos, Sycione et Corinthe. — Un «conservateur» du deuxième siècle. — Un maître d'école de Sparte. — Pngef, Du défaut essentiel de renseignement en Grèce. — Du matérialisme reproché aux sciences physiques. — Ruines d'IIysies. — I.crne et «l'hydre de l'anarchie». — Un festin à Lcrne. — La plaine d'Argos. — L'héroïne Télésilla. — Histoire d'Argos jusqu'à la révolution. — Expédition de Dram-Ali. — lielle conduite de N. Vamvas et de D. Hypsilantis. — Défaite de Dram-Ali. — Ibrahim en Argolido. — Argos en 1860. — Mycènes et les monuments cyclopéens. — La porte des lions et le trésor des Atrides. — Persée et les demi-dieux. — Saint George et le Dragon. — Le hérœon. — Culte de liera (Junon). — Les femmes idéales dans la mythologie hellénique. — La « Vierge couronnée. » — La propagation du christianisme est-elle miraculeuse? — Les prêtresses en Grèce. — Naupli. — Un salon en Argolidc. — Histoire de Naupli. — Les Égyptiens en Moiée. — Défense de Sphaetérie. — Le comte de Santa Dosa. — Mort d'Anagnostaras , de D. Sakhtouris, de Tsamados et de S, Sakhinis. — Ibrahim en Messénie. _Héroïsme et mort de Dikmos. Colocotronis opposé en vain à Ibrahim. — D. Hypsilantis aux moulins de Lcrne. —■ Faiblesse du gouvernement. — Fermeté de Karaïskakis et de G. Ghennadios. — Victoires de Karaïskakis en Roumélie. — Admirable constance de la nation. .—• Gochrane et Chnrch chargés de la direction de la guerre. — Mort de Karaïskakis. — Bataille d'Athènes. — Héroïsme des Souliotcs. - Bataille de Navarin. — Capodistrias à Naupli. — La peine de mort en Orient et en Occident. — L'arsenal de Naupli. — Le monument de Prouia. — L'instruction à Naupli. — Excursion à Tyrinlhc. TroUfème partie. — n.t.v Livre I. Les îles argiennes........103- 143 Souvenirs dont les insulaires sont fiers. — Le commerce les enrichit et les civilise. — Spetzia. ■— La famille de Bobolina. — Bobolina et le comte Strogonov. — Les femmes dans les révolutions. — Hoholina hélairiste. — Bobolina devant Naupli, — Bobolina au siège de Tri- Pages polis. — Elle contribue eflieacemcnt à la prise de Naupli. — Sa mort tragique. Conduite du gouvernement envers les soldats de l'indépendance. — Hydra. — Les Albanais à Hydra, à Spetzia et à Poros. — Admirable désintéressement des Voulgaris, des Condou-riotlis, des Miaoulis et des autres primats d'Hydra. — Belle conduite d'À. Criésis. — Biographie et portrait d'A. Miaoulis. — Campagne de 1821. —Les brûlots. — Massacres de Chios. — Canaris vengeur de Chios. _Ruine de Psara. — G. Sakhtouris, Canaris et Miaoulis défendant Samos. — Canaris , E. Tombazis et A. Criésis devant Alexandrie. A. Miaoulis ravitaille Missolonghi. — Il sauve Samos. — Poros. — Aphrodite (Vénus). — La Vénus céleste et la Vénus Pandémos. — Exagération des reproches faits au polythéisme hellénique. — La chasteté du moyen âge et des temps modernes. — Éros (Cupidon). — L'amour divin. — Sagesse de l'Église orientale et imprudences de l'Occident. — Antiquité du mysticisme sensuel. — Culte d'Adonis. — L'arsenal maritime de Poros. Livre IL Égine et Saturnine......... 144- 228 Le patriotisme antique. — Mystères d'Hécate à Égine. — Le cortège d'Hécate. — Les sorcières de l'antiquité et les exotiques modernes. — Les amulettes. — Les ly-canthrophes et les loups-garous. — Les divinités infer-nales. — Le Satan hellénique. — Rôle de Charon. —. La Peste. — Égine capitale de la Grèce. — Zaïmis, A. Mavrocordatos, Canaris, Moustoxidis à Égine. — — Les partis avant l'arrivée du Président. — Origines du parti français. — Rhigas et les Rouméliotes. — Origines du parti russe. —Les Hypsilantis. — M. Mavrocordatos, chef du parti anglais, l'emporte au congrès d'Épidaure. — Le congrès d'Astres ne peut prévenir la guerre civile. — Triomphe des Rouméliotes sur les Moréotes. — Opinions de Gouras. — Nouveau congrès à Epidaure. — — Le protectorat anglais. _ Résistance des Rouméliotes à l'idée d'un protectorat. — Aggravation des discordes. — Assemblées à Hermione et à Égine. — Congrès de Trézène. — Capodistrias président de la Grèce. Page» — Capodistrias était-il l'instrument de Nicolas l«? — Antécédents honorables du Président. — Capodistrias aux iles Ioniennes, en Russie, en Suisse, à Vienne, dans la retraite, à Egine. — Sa prédilection pour le parti russe. — L'esprit de parti et le patriotisme en Crèce. — L'empereur de Russie est-il le pape des Orientaux? — Causes des défiances qu'inspiraient la Trame et l'Angleterre. — Le parti kyveniiliquc. — Gouvernement de Capodistrias. — Apaisement des esprits. — Retraite d'Ibrahim. — Congrès d'Argos. — Le prince Léopold refuse la couronne de Grèce. — Révolution de 1830 à Paris. — L'opposition en Grèce. —Le parti anglais et H. Mavrocordatos. — Les Hellènes sont-ils dignes d'avoir un gouvernement constitutionnel? — Le parti français et Colelti. — Biographie, caractère et idées de Colelti. — Il se sépare de l'opposition. — Fautes du Président. — Miaoulis fait sauter la flotte. — Conspiration des Mavromikhalis. — Mort du Président. — Triumvirat. — Lutte des Péloponésiens et des Rouméliotes. — Triomphe de Coletli. — Capodistrias devant l'histoire. — Epidaure. — Culte d'Asclépios (Esculape). — Les saints anargyres patrons des médecins. — Les miracles dans les sanctuaires antiques. — Salamine. — Les vainqueurs de Xerxès. Livre III. Eubêe et Cyclades . . -..... 229- 312 Chalcis et Carystos. — Modena Mavroghénis. — Conditions minéralogiques de la Grèce. — F.nieri. — Pierre meulière. — Pouzzolane. — Lignites. — Marbres. — Minéraux. — Sporades. — Perpétuité du culte des reliques en Grèce. — Cyclades. — Amours de Latone, de Danaé et d'Ariadne. — Le culte polythéiste dans les Cyclades. — Poséidon (Neptune) et les divinités maritimes. — Saint Nicolas et son baquet. — Traces du culle de la mer. — Hermopolis. — Les Jésuites et les Lazaristes à Syros. — Les catholiques en Grèce. — Opinion des colonels Bory et Vouticr sur leur patriotisme. — Leur zèle pour la civilisation. — La hiérarchie catholique dans le royaume. — Les chantiers de Syros. — Les navires et les marins. — Brillant déve- Pages loppement de la marine marchande. — La marine roya]c. .— La balance du commerce. — Aveux remarquables du gouvernement. — Iles restées turques. — La Crète. — Insurrection Cretoise de 1821. — Le général Kalcrgis. — Les îles asiatiques de la mer Egée, — Samos. — Jean Chika, prince de Samos. — Rhodes. —■ Les îles Ioniennes et le protectorat britannique. — Grandes destinées de la Grèce maritime. — Services rendus par la république hellénique à l'indépendance nationale. — La régence n'a point continué son œuvre. — Débuts du protectorat bavarois. — Révolte de Colocotronis. — Domptée par Coletti. — Majorité du roi. — M. d'Armanspcrg archi-chancelier. — Renversé par M. de Rudhart. — Mauvaise organisation de l'armée. — Déplorable administration des finances. — Les deux emprunts de la République, — L'emprunt de soixante millions. — La Grèce n'en a tiré aucun profit. La justice. — Services rendus par M. de Maurer à la législation. — Préparation du Code civil. — L'état civil. — Organisation des tribunaux. — Indépendance constamment refusée à la magistrature. ■— Réflexions sévères de M»>« la comtesse de Gasparin. — Code pénal. — Code de commerce. — Code maritime. — Code militaire. — L'Aréopage. — Organisation de l'Église hellénique. — Le saint synode. — Les évoques. — Le clergé séculier. — De la vénalité reprochée au clergé hellénique. — Réforme du clergé régulier. — Cour des comptes. — Poids et mesures. — Causes de la révolution de septembre. — La constitution de 1844. — Le roi. — Les députés. — Le sénat. — Dépenses et rouages inutiles. — Les ministres. _ Le ministère des affaires étrangères. — Les ambassadeurs et les consuls. — Rôle étrange joué par les ambassadeurs. — Ministère de l'intérieur--Multitude des fonctionnaires. — Ministère de la guerre et de la marine.__Les officiers sans soldats. — Cultes et instruction publique. — Multiplication excessive des évèchés. — Ministère des finances. — Le domaine de l'État. — Ministère de la justice. — Rôle du gouvernement et rôTe des citoyens. — La Grèce depuis la constitution de 1844. — Ministère Métaxas. Png«5 — Ministère A. Mavrocordatos. — Longue domination du parti français. — Causes de la victoire de Coletti sur ses rivaux. — Polémique de Coletti contre le parti russe et contre le parti anglais. — Accusé par les Anglais d'avoir perverti la Grèce. — Comment les Français Unissent aussi par croire la Grèce pervertie. — Bases ruineuses de ces préjugés. — Partout les débuts du régime constitutionnel ont été laborieux. — L'Angleterre depuis 1688. — L'Allemagne depuis 1813, d'après le duc d'Aumale et A. de Humboldt. — Les chambres françaises depuis 1830. — Mahométans et chrétiens. — Les pachas réformateurs. — Condamnation du turcophilisme de Fallmcrayer et de sa secte par tous les voyageurs instruits, MM. G. Lejean, Boue, C. Robert, Blanqui, Matthieu. Quatrième partie. — nuisis Livre I. La cité d'Athéné........31S- 860 Destinée exceptionnelle d'Athènes. — Le temple il e Zeus (Jupiter). — Progrès des idées monothéistes dans le culte de Zcus. — Le Parthénon. — Histoire de la doctrine du Logos. — Elle réconcilie Jérusalem avec Athènes. — Culte d'Athéné (Minerve). — L'Acropole. — L'acropole et le yrait dans l'Europe orientale. — Temple de la Victoire Aptère. — La consécration des statues. — Les Propylées. — La statue d'Athéné. — L'Érech-tliéion et la source miraculeuse. — Le Pandroséion et l'huile sainte. — Le temple d'Athéné Poliade et la statue tombée du ciel. ■— Le temple antique et les églises grecques. — Le Prytanée et le culte de Hcstia (Vcsta). — Héphœstos (Vulcain). — Rôle du feu dans les idées et la liturgie des chrétiens. — La tour et le culte des vents. — La fontaine Callirhoé. — Le Théséion et l'apothéose. — Le monument de Philoppapus. — L'art dramatique. — Le théâtre de Bacchus et l'Odéon d'Hé-rode. — Le monument choragique de Lysicrate. — —• L'Aréopage. —1 Athènes était-elle une vraie démocratie ? — Le Pnyx. TABLE ANALYTIQUE. 1)1).') l'ogc.i Livre IL Athènes moderne........361- 407 Monuments religieux. — Les églises de la Vierge. — Le temple protestant. — L'église métropolitaine. — Anciennes fresques. — Le style moderne et le style an-r;t,M — Saint Nicodème et la musique religieuse. — L'église catholique. —Le cimetière d'Athènes. — Deux écoles éternelles. — L'immortalité de lame chez les Hellènes. — Les établissements de charité. — Les orphelins. _Importance des œuvres dans l'Église orientale. _Les hôpitaux. — Édifices civils. — Le palais royal. — L'Université. — Organisation de renseignement supérieur. — L'observatoire et l'astronomie officielle. — L'Institut hellénique. — Le jardin botanique et l'acclimatation des végétaux étrangers. — L'école des Beaux-Arts et la condition des artistes. — L'école d'Athènes. — MM. Heulé, Lévèque, E. About etc. — Écoles spéciales. — L'école militaire d'Athènes et l'enseignement turcophile à Saint-Cyr. — L'école Kizaris et l'éducation cléricale. — Écoles secondaires et écoles primaires, — École normale primaire. — L'Asakion et l'hétairie philopSBdeftique. — Les institutrices. — Les écoles de filles. — L'enseignement privé. — L'école hellénique de M. G. G, l'appadopoulos. Livre III. Environs d'Athènes.......408- 527 Transformation des environs d'Athènes. — La plaine d'Athènes. — L'IIymcttc. — LTlissus. — Le couvent de Kœssariani. — Le Parnès. — Excursion à Tatoï. — L'Académie et les doctrines de Platon. — Le monument d'O. Millier. — Le Céphise. — Liossia. — Un camp de pâtres albanais à Tatoï. — L'ancienne Décélie. — Le Pentélique.— Une promenade à Képhissia. — M. Alexandre Biso Bhangavis.— «L'honnêteté» des Turcs et «le bon vieux temps. » — Source du Céphise. — La grotte des nymphes. —Une fête au couvent du Pentélique.— Les fêtes en Orècc. — Les carrières du Pentélique. — Les paysannes un jour de fête. — Activité des paysannes. — La femme dans la famille. — Les pallicares. — Les habits noirs et les foustanelles. — Les festins et les réjouissances populaires. — Le. couvent de la Sainte-Tri- nité. — Décadence des couvents orientaux. —, Décrets de Pierre Ier et de Catherine II. — Mesures prises en Valaquiepar Grégoire 11 Ghika et par Grégoire IV Ghika. — Le dernier prince de Moldavie et les moines. — Situation modeste des couvents helléniques. — Vandalisme des moines. — La duchesse de Plaisance ou le mythe et l'histoire. — lin souvenir de Byron. — Les Athéniennes et les modes. — Le clair de lune. — Sé-polia el Patissia. — Un dîner à Patissia. — L'amiral Canaris et MM. A. et P. Soutzos. — Les vrais intérêts de la Grèce. — Le Lycabette. — Une visite à Mllc Bre-mer. — La poésie du nord et la poésie du sud. — Les bains au Phalère. — L'arc d'Hadrien. — Le Pirée. — Moyens de communication avec l'Occident. — Les Français au Pirée. — Tombeau de Thémisloclc, de Miaoulis et de Karaïskakis. —Excursion à Marathon. —Ilis-sia. — Tombeau de N. Doukas. — L'Académie et le Lycée. — Aristote. — La philosophie hellénique et la philosophie moderne. — Aiubélokipi. — Socrate. — Causes de sa mort. — Le versant sud-ouest du Pentélique. — Stavros. — La mer en Grèce. — La maison du dimarque de Marathon. — Le village. — Le champ de bataille. — Les Perses et les Hellènes. — La victoire de l'Europe et de la liberté. — Le temple de Némôsis à Bhamnontc. — Les juges de paix. — Promenade a Eleusis. — Les mystères. — Culte de Déméter (Gérés) et de Perséphoné (Proserpinc). —Le royaume d'Hadès (Plulon). — Comment Eleusis devient la terre sainte des Hellènes. —. Ce qu'étaient les mystères d'Eleusis. — La confession en Orient et en Occident. — La théorie d'Eleusis. — La route d'KIcusis. — Le polythéisme et le mysticisme chrétien. — L'agriculture chez les anciens Hellènes. — La vie parfaite dans leurs idées. — Le monastère de Daphni. — Physionomie du mysticisme oriental. — L'église de Daphni. — Les lacs Rhiti. — Lue fantaisie de Phryné. — Le village d'F-leusis. ■— Ruines du temple de Triptolème et d'Artémis Propylée. — Les Recherches archéologiques à Eleusis de M. F. Lenormant. — L'acropole. ■— Les Albanaises à Eleusis. Cinquième partie. — i * CHUTE Dr HOl OTiift*. Livre L La crise ministérielle de janvier 1862. . 531- 571 Circonstances qui ont amené la crise.— Indocilité et dissolution de la Chambre de 1860. — Les élections aggravent le mécontentement populaire. — Le gouvernement essaie en vain de gagner Canaris. — La nouvelle Chambre se montre égoïste et servile. — L'agitation gagne l'armée et les étudiants. — Arrestations et procès. — Le régicide Dosios et la reine Amélie. — Prétendu complot contre la vie du roi. — Le roi charge Canaris de former un ministère. — Plans de réforme de l'amiral. — Divisions de l'opposition. — Le roi en profite pour conserver le ministère Miaoulis. Livre IL L'insurrection de Naupli......572- 601 Était-elle purement militaire? — Capitulation des insurgés. ■— Les réfugiés de Naupli. — Leur manifeste. — Les trois Mémorandum du docteur Goudas. — Défense des Hellènes contre les apologistes de la cour. — Appréciation des griefs de l'opposition. — Erreurs de la diplomatie dans le règlement des affaires helléniques. — Chute inévitable des pouvoirs impopulaires. Livre 111. La révolution d'octobre...... 602- 630 Ministère Colocotronis. — Tardives concessions du roi. — Loi sur l'organisation de la garde nationale. — Rôle de Théodore Grivas. — Les sociétés secrètes. — L'attitude de la diplomatie. — Départ du roi pour le Pélo- ponèse--Insurrection de l'Acarnanie. — La révolution à Patras. — M. Rouphos. — La nuit du 22 octobre à Athènes. — Déchéance de la dynastie palatine. — MM. I). Voulgaris, C. Canaris etV. Rouphos, membres du gouvernement provisoire. — Retour du roi. — Le roi et la reine quittent Salamine. — Attitude de la presse libérale en Occident. — Apologie de la révolution par les principaux journaux anglais. lili.N TABLE ANALYTIQUE. < Pages Livre IV. Lu Grèce en 1865 ....... 631- 649 Les hellènes après la révolution du 22 octobre. —Moyens divers d'améliorer la situation de la Grèce. — Système aristocratique. — Système démocratique. — Système catholique. — Appréciation de ces diverses théories. LES FEMMES EN ORIENT PAB NT DORA DÏSTRIA 2 vol. in-8". Zurich: MEYER et ZELLER, éditeurs. • •i-cssi- alleinailile. «Parmi les femmes célèbres de notre temps. L'auteur de la Suisse allemande el des Femmes en Orient occupe incontesté blement une des premières places, si d'autres peinent lui être comp&rées ipi.'unl il s'agit