RELATION D U VOYAGE DE M* EVERT ÏSBRAND Envoyé de Sa Majeftê CZARIENNE A V EMPEREUR DE LA CHINE, En i 6 p 2 , 93, & 94. Par le Sieur ADAM BRAND* Avec une Lettre de Moï/Jîeur * * * A AMSTERDAM, Chez Jean-Louïs dp. Lorme, Libraire fur leRockin, à la Liberts'. M. DC XCIX. PREFACE L n'y a point de partie de la Géo-graphie plus négligée 1 que celle qui concerné F A fie Septentrionale. Si ou confronte lés Cartes de tous les Auteurs qui ont précédé Monfieur Witfen, avec celle que cet lllujire Magflrat a publié le dernier fur cette partie du Monde, on fera fnrpris de voir une différence fi notable. Dans les précédentes il ne fè trouve prejque qtCun grand vuide, & le peu qttvn y a marqué efl la phi part faux & chimérique. Le Public a donc une très-grande obligation à Monfieur Witfen de ce qu'il a bien voulu fe donner tant de peine, pour nous inftrmre dun Pats prefque inconnu auparavant, fans s'être néanmoins rebuté d'un travail fi penible & fi difficile, auquel il a empkyé prés de trente ans, & fait des fiais confidéra-bles, afin de recueillir les Mémoires néceffaires , pour mettre fa Carte au point cù nous la voyons aujourd'hui par une féconde Edition. * 2 La P R F F A C E: La Relation du Voyage de Monfieur Evert; Isbrànd, Envoyé de fa Maje fié Cz-ariennp à l'Empereur de la Chine , que je publie , fie rapporte affez, aujufte à cette Carte, & cefi pour cette raifon que je nie finis fiervi du mente plan pour marquer la route que Monfieur l'Envoyéifbrand a tenue depuis Moficou jufiqu'â Pékin. Quand $Aonfieur Witfen publiera' fies Mémoires*, on verra encore d'autres routes qu'on peut tenir pour aller de Moficou à la Qrine -, mais celle que Monfieur l'Envoyé Isbrand a fiuivie par la Sibérie, eft la plus fure, quoi que la moins directe. L^es Caravanes qui y paffent & repafif fient).chaque année, de Moficou à la Chine & de la Chinêi à Moficou, fervent beaucoup à peupler cette vafie étendue de Pais, qui dans fa longueur » a prés de deus mille lieues d'Allemagne,de la, dé-' pendance du Cz,ar de Mofcovie. Pour éviter la confufion qu^auroient caufiéles noms des Viles, des Bourgs, des Villages, des Rivières &c fi on les avoit placez, dans la petite Carte qu'on a jointe à cette Relation, on en a fait une Table particulière, donnant à chaque endroit qu'on veut noter, un Chiffre qui fie rapporte Å cette Table. Outre cet ufiage particulier, la Table peut encore fiervir à faire voir, comme en raccourci, le principal contenu du Livre. RE- RELATION D». U N VOYAGE DE MOSCOU A LA CHINE. CHAPITRE PREMIER. Réfolution de Leurs Majeflez, Ovariennes d*envoyer '■' une Ambajfade à la Chine. Le Sieur Evert Is brand ejl choifi pour Envoyé. De combien de perfonnes l'Ambajfade étoit compofée. La grandeur ou étendue delà Ruffie. Ses Rivières les plus confiderables. Brève defcription de Mof-iou. Départ de cette Ville. Arrivée de l*Ambajfade à Twiiz,, à Perefihlauv\ à Rcftof, à Je-rejchlauw, à PVologda. Remarques fait es pendant cette yiarche dans lejdites Places. Mme Eurs Majeflez Czarîenncs aïant pris la réfolution d'envoïer une AmbalTade à l'Empereur de la Chine,EIles choifireht & nommèrent pour leur Envoyé le Sieur E-vert Isbrand Alleman , & natif de GkcØad. A Lcm- i VOYAGE DE MOSCOU L'emploi étoit beau & capable de fatisfaire en même tems la Curiofité & l'Ambition, mais il é-toit auffi extrêmement penible & dangereux. Pour fe rendre de Mo/cou à Pékin y il faloit non feulement traverfer une prodigieufe étendue de Pais, pour la plupart, habité par des Nations baroares, mais il faloit auffi fe refoudre à fup-porter une fatigue extrême, accompagnée des pins facheufes incommoditez, & à fe voir à toute heure, pendant le cours de quelques années, expoié aux plus grands dangers. Une Route fi pénible à travers de valtes Deferts & des Pais, glacez, coupée par des Rivières d'un trajet extrêmement difîcile, & pleine en divers endroits de tres grandes Forêts d'une épailTeur affreufe, n'étonna point le Sieur Isbrand. Ce fut avec joie qu'il reçut fa commifïion & après s'être pré-*paré &pourvû. des chofes néceiTaires à un fi long voiage, il fut le j. de Mars 1692. admis à l'Audience de S.M.Jean Alexeowitz,y& le 12. du même mois à celle de Pierre Alexeûïuiiz,yqm ce même jour étoit de retour de Perefcblnuiv, où il é-toit allé pour fe divertir.Le lendemain 13 .Mon-* fieur l'Envoyé partit de Mofcou avec toute fa fuite ,compofée de vingt & une perfonnes, fça-voirde 12. AUcmans, du nombre defquels j'é-tois & de 0. Mofcovites. Nous avions un af-fez grand nombre de chariots, chargez de bagage y de de toutes les provifions néceffaires pour un A LA CHINE. ? un voïage de fi long cours , & dont les chemins nous étoient inconnus. Plufieurs Moscovites & Allemans de qualité accompagnèrent & conduihrent Monfieur l'Envoyé hors de la Ville, & nous reçûmes le même honneur de nos Amis particuliers, qui en fe fe-parant de nous, nous donnèrent des marques de leur tendrefle, &des vœux qu'ils faifoient du plus profond de leur cœur pour la profpe-rité de nôtre voïage. J'efpére que le Lecteur he trouvera pas mauvais, que je m'écarte un peu de mon fu-jet, pour lui donner une courte & legerexlef-cription de la Ruflie , autrement nommée la Grande Ruflïe, ou Rufli'e Blanche, fituée à l'extrémité de l'Europe vers les Frontières de l'Afie. C'eft un grand Pais fort étendu, mais de-fert en "plufieurs Lieux, principalement du côté de l'Afie. On compte depuis la Pologne jufques à la Tartarie Asiatique, trois cents lieues d'Allemagne , & autant depuis k Mer Cafpienne,jufques à la Mer Glaciale. On y trouve quatre grands Fleuves, fa* voir , le Wolga , qui a fon cours depuis les Frontières de Pologne jufques à la Mer Cafpienne , dans laquelle il fe décharge. VOb\, qui feparant l'Afie d'avec l'Europe, coule du Sud au Nord, .& fe rend dans la Mer Glaciale. La Dwina, qui fe décharge dans la A 2 M«t 4 VOYAGE DE MOSCOU Mer Blanche. Et le Don, prefentement ain-fi nommé par les Habitans, & autre foisTa-nais. Ce grand Fleuve, fort celebre en Ru-fîie, prend fa fource dans le Païs de Refan, & fortant du Lac Jwanovjiefwro , il prend fon cours, qui eft fort tortueux, de l'Occident vers l'Orient par Przecops, ou la petite Partarie. Apres avoir beaucoup ferpenté, il fe recourbe du côté de fa fource, allez prés du Fleuve Wolga • & groflî de diverfes Rivières, il va fe décharger au dc-là de la Ville d'A-foph, autrefois Tanais, dans le Palus Meotide. L'Europe eft féparée de l'Afie par ce grand Pleuve. A l'égard de Mofcou Ville Capitale de la grande Ruffie, c'eft une Place fort celebre, non - feulement à caufe de fon ancienneté, & des rares Antiquitez qu'on y trouve, mais aulfi parce que depuis l'an 1540. auquel le Cz,ar Jean IVafilowitz,, autrement Jean Balïlides, parvint au gouvernement, elle a toujours été le fiége des Cz,ars qui ont fuivi, • favoir, de Foedor Iwanofaitz, ; de Boris Gudenouw; de Foedor Borijfowitz, ; du Faux Demetrius Ivanowitz, ; de IValfili Ivanowitz, Zeiskj y ou Zujki\ de Michel Foederowitz, ; dUAlexi Michailowitz,, de Jean Alexowitz,, & de Pierre Alexozoitz,, qui régne aujourd'hui. Cette Ville, qui a trois lieues d'Allema-çne de tour, eft fituée fut la Rivière de Mof- A L A C H T N E; * Mofque, qui non loin de-là,ïe rend dans la Rivière d'Occa , & en fuite dans le Wolga- On tient quelle eft le centre de la Ruffie, de forte que les Habitans comptent de cette Ville Capitale jufques aux frontières de tous cotez, cent vingt lieues. Elle renferme un grand & magnifique chateau nommé Cremelm, fcjour ordinaire des Czars. Ce Chiiteau eft non-feulement bien fortifié, mais il eft auflt pourvu de gros canons & autres pièces d'artillerie, pour fervir à fa défenfe. Mofcou a fon Patriarche, qui dans l'Empire des Mofcovites tient un rang égal à celui que le Pape occupe à Rome. Cependant pour l'avancement du commerce, on a accordé aux Luthériens, qui s'y trouvent en grand nombre, de même qu'aux Reformez, le libre exercice de leur Religion. Les premiers ont; à la Slobode Allemande, deux belles Eglifes bâties de pierres ; & les autres une, auili fort belle. A l'égard des Catoliques Romains, que les Mofcovites ne voient pas de bon œil, non plus-que les Juifs, ils ne peuvent faire leur devotion que dans une Maifon, qu'ils ont a-chetée, néanmoins cela ne leur a été accordé qu'a condition qu'aucun Jefuite ne viendra s'établir dans le Roïaume, ni y dire la Meflc, auquel cas s'il y étoit attrappé, il feroit fur A 3 le 6 VOYAGE DE MOSCOU le champ banni du Pais* comme cela arriva il y a quelques années â un Jcfuite, qui avoir eu la hardielle de le faire. Il faut remarquer ici que le Czar Pierre Alexowitz, aujourd'hui régnant. Prince d'une bonté achevée, a fait préfent aux Luteriens des Pierres, dont leur Eglife neuve eft bâtie, leur aïant auffi permis d'y élever un Clocher ; ce que Te Patriarche n'auroit jamais voulu accorder. Pour revenir à nôtre voïage, nous arrivâmes le lendemain de nôtre départ 14. du mois de Mars, a Troitz,. C'eft une Ville fort agréable, tant à caufe de fa fïtuation que pour la bonté du Païs. Nous y trouvâmes un riche Cloitre très bien fortifié, que l'on découvre de loin, & qui dans fon éloignement fait un très bel objet. Cette Place eft éloignée de Mofcou de 12. lieues d'Allemagne. . Aurefte c'eft un lieu, où le Czar Pierre A-kxoivitz, trouve tant de plaifir, qu'il ne fe paife prefque point de femaine, qu'il ne s'y rende pour s'y divertir. Après y avoir vu tout ce qu'il y a de plus curieux, & rafraîchi un peu nos chevaux, nous nous remimes en chemin, & arrivâmes le 16. à Pcre/ch/aiiau, Ville d'une beauté médiocre, mais néanmoins grande & remplie de magnifiques maifons de bois ; Elle eft iituée fur un beau Lac, à 12. lieues d'Allemagne du Cloitre de Troitz,. Non loin de-là on trouve une eau dormante, d'où l'on A LA CHINE. 7 l'on tire de fort bon fel, qui fe tranfporte en divers endroits pour y être vendu. De cette Place nous nous rendîmes à la Ville de Rcfiof , capitale de tout le Duché de ce nom, qui autrefois étoit au nombre des plus confid érables & des plus anciennes Provinces de toute la Ruflie, excepté Grand-Naugard. Dans la fuite il devint, par une faveur particulière, l'apanage des Princes Czars qui n'étoient point parvenus au Gouvernement ; mais comme leurs fuccefleurs, & fur tout le dernier Héritier, furent en l'année 1565. non - feulement dépouillez de cette Province, mais aufli mife-rablement & injustement exterminez par le Tiran Jean Bajîlowitz, ; de forte que la Race en fut entièrement éteinte, ce Duché de Rrflof eft retourné en la puiifance des Czars, & ils le pofledent encore aujourd'hui. Pour ce qui eft de Roftof, Ville capitale de cette Province, c'eft un lieu, qui non-feulement a belle aparence, & une grande étendue, mais de plus il y a un chateau, qui n'eft bati que de bois. Il eft iitué fur un Lac, d'où la Rivière de Coteras, ou fuivant quelques uns Coter ea, qui fe decharge dans le Wolga, tire fa fource. Cette Ville à fon Evêque qui fait fa demeure au château; el-A 4 le 8 VOYAGE DE MOSCOU le eft éloignée de Perejlblauw de 60. Werp te y ou douze Ikuë d'Allemagne. Comme Monfieur l'Envoie étoit dans le défi ein d'achever promtement le chemin qui nous reftoit à taire en traîneaux, & qui e-toit fort avancé, nous ne pûmes faire un long fejour à Rojlof, fi bien que pourfui-yant nôtre route & changeant de chevaux ën divers lieux, nous arriv ames le 18- du mois de Mars à Jerefchlamv. ' Cette Placé, que d'autres écrivent Je-roflauiv, & yavoflaiau, néanmoins diferente d'un autre Jaroflamvy fituc au Sud du Roïaume de Pologne, & à l'Oueft de la * RufTie noire, fur la petite Rivière de San, qui fe rend prés de Sandomirs dans la Rivière de IVeixely eft la capitale de toute la Province, & une des plus grandes Villes de toute la Riiffie, fituée fur la Rivière de Wolga y à peu prés au Nord-eft de la Ville de Mofcou, & environ 4 une diftance égale de Wologda & 'Perefchlamu. Il fe fait dans cette Ville un fort grand négoce principalement de cuirs jjie Mofco-vie, qui s'y préparent en fi prodigieufe quantité, que non-feulementnt tout la Ruf-fie en eft fournie, mais auiTi pluficurs autres Pais de l'Europe. A l'égard de la Province de ' jer.efchlamu, qui a le titre de .Duché, c'eft un Pais de gran- A LA C H 1 N E. r 9 grande étendue & tres fertile, fur tout lé long de la Rivière de Wolga. Cette Province de même que celle d.e Roftof, avoit été donnée à des Princes Mofcovites, qui ne régnoient point; comme Czars, & leurs, defcendans la pofîederent quelque ■ terns, de forte que c'étoit comme une Province feparée, qui avoit fon fouve-rain particulier ; Mais le Monarque Jean BaJïloiiHtz, ayant réduit ces Princes fous le joug, il les dépouilla de ce Duché, ne leur 'laiflant par grâce que quelques petits revenus, ce qui fait qu'ils fe nomment Knez,y ou Ducs de Jerefchlauw. .Nous demeurâmes le 19 dans cette Ville, en partie pour attendre nôtre bagage, qui éroit demeuré derrière, & en partie pour nous repofer, mais le lendemain 20. nous nous remimes en chemin & arrivâmes fur le midi à Wokgda, Ville lituée prés de la Rivière de Wolga à 3<5.1ieués' d'Allemagne de Jerefchlamv. De Mofcou jufques à Wologda le Païs eft par. tout fertile & bien peuplé , auffi nous remarqu-nnes que dans tous les lieux de nôtre toute, on coirptoit dix à quinze Villages, cette dernière Ville eft la capitale de la Province, qui eft un Pas fort marécageux, & fî rempli de bois & de forefts, que les Perfon-• A 5 • nés, lo VOYAGE DE MOSCOU ncs, qui voiagent & les Caravanes, bien fou-vent ne fçauroient paner. Elle étoit autrefois fous la Jurifdiétion de Grayid-Naugard, mais aujourd'hui elle appartient aux Mofcovites. Cardans la Paix qui fe fit l'an 1^13. entre le Roi de Suéde, & le Grand Duc de Mofcovie, les Suédois furent obligez de ceder Grand-Naugard aux Mofcovites , & de cette manière Wologda tomba «uffi en la Puiiîance de ces derniers. La Ville de Wologda qui eft fort grande, a un château fi bien fortifié par le travail des Rufles, que pour Fépaifleur de fcs murs & remparts de pierres, il paroit prefque imprenable. Elle eft entourée de la Rivière de Wolga y qui coule de l'Oucft au Nord, & fe joient enfuite à la Dvina. C'eft de cette Rivière de Wolga que la Ville a tiré fon nom, de même que la Province, qui eft iîtuée à, l'Ouéft de la Mo(covie , ayant le Lac d'une-ga à l'Orient, & la Dwina à l'Occident. CHAPITRE II. Une forte gele'ey qui furvienty caufe de la joïe aux voïageurs. Pourquoi ? Départ de Wologda. VAmbaffade trouve jur fa route Scus- A LA CHINE, ir Scuskajam, la Ville de Totma, le Vilage d'Usgorodifchna, celui de Bobrofskajam, Uftuga Ville capitale de la Province de ce nom. Defcription de la Ville. La petite Ville de Lolowitzgotz. Archangel, Epouvantable forêt de la longueur de 160. lieues d'Allemagne. Nation nommée Syrenes. De quelle manière les Rujfes célèbrent les fêtes de Pâques. Mi]érable trajet par ladite forejl. De quels moïens on fe fervit pour paffer les Rivières. La Ville de Raigerod. Avanture remarquable. Vdiage fur le Fleuve de Kam a, Dejcription de ce Fleuve. La Ville de Solokamsko, les Habit ans. Salines. Malheur arrivé fur l'eau. Feftin des Rujfes. Gelée <& neige. Voïage dangereux fur l'eau. La petite Ville de Niefna-Sufowa. LE 21 de Mars, il commença heureufe-ment pour nous, à geler d'une fi grande force, que pendant cinq jours le froid fut extrêmement âpre, fans qu'on s'apperçut du moindre adouciflement. Nous en eûmes beaucoup de joie, parce que fi cette gelée ne fut furvenuë, nous n'aurions pu pourfuivre notre chemin , qui ne fe pouvoir faire qu'en traineaux, & par confequent nous aurions été obligez d'attendre une autre faifon, ce qui auroit retardé nôtre Vciige de plus de fix mois. Le VOYAGE DE MOSCOU î Le 22. nous nous préparâmes à continuer nôtre route, & après noi^ être pourveus de toute les chofes nccefiaires, nous partîmes, & arrivâmes le 23. à Scufcaiam, où nous relayâmes de chevaux. Dés que nous eûmes diné nous nous mimes fur la Rivière de IVergnofuchimo , qui étoit toute glacée , 8c ce nous fut un agréable rafraichiflement, a-prés avoir fait par terre un vôiage penible & ennuyeux. Le 24, nous nous rendîmes à une petite Ville nommée Tourna, où un nouveau relais nous attendoit. Comme il n'y avoit rien-là de considérable à voir, nous en partîmes le même jour, dans le defiein d'aller coucher le jour fuivant 25. au vilage d'Ujgorodifchna ; mais comme nous pouvions y prendre des chevaux fraix, & qu'il nous importoit beaucoup d'avancer toujours pour gagner le tems, après y être arrivez nous nous remimes dés le foir même fur la glace, & le lendemain 26. nous nous trouvâmes vers le foir au Village de Bo-hrofshsjam, où ayant pris, fans nous arrêter, un relais, nous pourfuivimes nôtre route, & arrivâmes le jour de Pâques 27. à la Ville capitale de la Province d'UJfaga. Nous y demeurâmes tout ce jour-là, & la nuit fuivante, pour nous rafraichir & delaffer des fatigues que nous avions'foufertes, & qui nous avoient prefque rendus malades. A peine A LA CHINE. . tz peine étions-nous un peu rttablis, que le Gouverneur de la Place envoïa quelques uns de fes gens pour s'informer de la fanté dé Monfieur l'Envoyé , & pour lui ôfrir (es fervice's & fon àfiïftance en tout ce qui pou-voit dépendre de lui. Ses offres furent acceptées , & nous fumes pourvus de toutes les choies neceffaires pour la continuation de nôtre Voiage. Mais pour dire un mot cYUftuga, Ville capitale de la Province de ce nom, iituee de même que fon château , qui eft magnifique , fur la Rivière de Suchana, elle eft fort bien bâtie & très peuplée. Son commerce confifte en toutes fortes de fourures. Jufques^- là , nous avions continuellement . voyagé fut la Rivière de IVergmJmhiuo, & bien que la glace, à caufe de 1 c té qui s'ap-prochoit, eut diminué, de forte qu'elle avoit fort peu dwpaiifeur, ce 'qui nous mit dans un extrême danger, nous nous en tirâmes néanmoins , grâces à Dieu, fort heureufement. Il faut remarquer ici que nous fîmes fur cette Rivière tout le chemin depuis Sui.k.iiam jufques à Ujiuga. Les Marchands Mofcovites-, qui pour leur négoce vont a Archangel fur le Wo-logda, traverfent auffi la Rivière de IVjrgno-■Jucbuno. ... • Comme nous reçûmes des chevaux tout frais, nous fîmes diligence & arrivâmes le 29. 14 VOYAGE DE MOSCOU a une petite Ville nommée Lolowitzgotz,, & fi-tuce fur la Rivière de Wietx,egàa, qui fe dechar-che dans la Dw'ma. On peut fe rendre fur cette Rivière en 6. ou 7. nuits de Lolozvitz,-gotz, à Anhanget, & c'eft ce qui fait que cette dernière Place eft fort fréquentée. Comme il n'y a rien de remarquable à Lo-' Iowitz,gotz,, & que nous y trouvâmes d'abord un relais, nous ne nous y arrêtâmes pas. Nous fîmes encore ce même jour cinquante Werfles ou dix lieues d'Allemagne de chemin, & arrivâmes à une grande & épaiffe forêt, de la longueur de plus de 800. Werftes, ou itfo. lieues d'Allemagne , dont la plus grande partie eft habitée. On y trouve de certains Peuples , nommez Syrenes , qui vivent dans des Bourgs, & dans des Vilagcs. Par tout nous les trouvâmes dans la joie, au fujet de la Refurrection de Chrift, Fête, qu'ils célèbrent avec des rejouiffances toutes particulières. Dans tous les lieux où nous paffames, les femmes nous ofrirent des œufs rouges. C'eft dans toute la Rufïîe une. ancienne coutume, extrêmement révérée par ces Peuples , d'avoir en ce temps-là des œufs rouges. Tout le monde généralement, les perfonnes de qualité, & le commun peuple, les jeunes gens & les vieillards, font gloire d'en porter, non-feulement le jour de Pâques, mais pendant quinze jour après. Dans toutes les rués, ôn A LA CHINE ij on trouve une infinité d'hommes & de femmes qui vendent de ces oeufs cuits & teints en rouge. Celui qui diftribue, ou ofre de ces œufs à un autre, eft obligé de lui donner en même tems un baifer, & perfonne, de quelque fexe & qualité qu'il foit, n'oie refufer ni l'œuf ni le baifer qu'on lui prefente. Lorsqu'une Perfonne en rencontre une autre dans les rues ou ailleurs, elle la falue & lui donne un baifer fur les levres, en prononçant ces paroles en leur Langue, Chrifios wos Chreft, c'eft à dire, Chrift eft rejjufihe'y à quoi celui, ou celle qu'on famé de cette manière, repond Wb iftono wos Chrefty ce qui fignifie, // eft véritablement reffujcité. Quand un Ruffe vous fait l'honneur de ▼ous inviter à manger chez lui, Il ne faut pas manquer de baifer les femmes, qui fe trouvent préfentes, autrement il le prendroit non-feulement pour une incivilité grofliére, mais auffi pour une marque du dernier mépris. Pourvu qu'on obferve exactement cette coutume, celui qui vous invite , s'éforce à vous faire bonne chère, & pour marque de fa recon-noiffance, il vous régale à la fin du repas d'une grande taffe d'eau de vie, qu'il ne vous donneroit pas|autrement. Cependant il faut remarquer , que quand on baile une femme,il n'eft pas i6, VOYAGE DE MOSCOU pas permis de la toucher, on doit alors fc. mettre les mains lur les cotez. Pour revenir à nôtre marche, nous la continuâmes par la forelt, dont nous venons de parler, mais ce ne fut pas (ans apprehenfion* ni fans une peine extrême, car pour nous faire partage', nous etions prclque toujours occupez à couper des arores, & a nous traite ainli un chemin par d^s hauteurs, qu'il faloit continuellement monter & defeendre. Pour le dire en un mot le pallage de cette foreft, fut pour nous un veritable martire. Il eft bien vrai que nous nous mimes fur d^verfes Rivières, lavoir fur celles de Siefilla, Chafim, $c*Natcimpcris, mais nous y courûmes denou- ' veaux dangers, & fur la dernière de ces Ri-, viéres, nos traîneaux enfoncèrent tellement dans la glace, que la plupart de nos gens fq virent plongez dans l'eau. On les en tira, & Dieu nous fit la grâce de nous fanver de ce péril, de même que de ceux que nous avions courus auparavant. Outre tous ces fâcheux obftacles, nous en trouvâmes d'autres dans la forelt auffi difici-les à furmonter. (Ailoier.t de profonds & dangereux Ruifieaux, ou P,;i\ iercs, que nous rencontrions aiiez fréquemment iur notre route, dans le tems que nous y penfions le moins, & lors que nous nous imaginons n'avoir A LA CHINE; 17 voir plus que des terres faciles à travcrfer. Comme nous ne pouvions pas en éviter le partage, il falut s'y réfoudre , & par confèrent à un travail extrêmement penible. Le moïen dont nous nous fervîmes pour cela, fut de joindre enfemble de groflês pièces de bois, ou des arbres , que nous mettions , comme un Pont de bateaux fur la Rivière que nous avions à traverfer. Les traîneaux étoient en fuite tirez là-deffus avec «les cordes , & les chevaux qu'on en avoit détachez , conduits avec beaucoup de précaution , tandis que les perfonnes fuivoient à pié. Paffer ainfi des Rivières,- étoit une chofe extrêmement difficile & dangéreufe, néanmoins, par la grâce de Dieu, il ne nous arriva aucun accident, & nous ne fîmes aucune perte. Comme la fatigue d'un Voïage fi penible* nous avoit entièrement abattis , nous fûmes obligez de nous repoter quelque-temps pour nous rétablir. Après avoir repris nos for-Ces , nous poursuivîmes nôtre chemin, & Je 6. d'Avril nous arrivâmes heureufement à Knigerod, Ville fituée fur la Rivière de Ka-fria, & pourvue d'une forte Garnifon. Le Gouverneur qui y réfide , a des Ordres trés-exprez de fa Majefté Czaricnne,' pour la confervation de cette Place , parce que les Sp-ïanes} qui l'habitent, eft un Peu-B pis t8 VOYAGE DE MOSCOU pie, auquel on ne peut pas entièrement fe fier, & que de plus elle eft fouvent attaquée par des voleurs , que la témérité porte à tout entreprendre. Le Wn'mode, Monfieur Jean Mikietiwitz-Lopugin, qui étoit alors Gouverneur de cette Place, nous raconta , qu'en la première année de fon Gouvernement, qui fut en 1690. trente de ces Voleurs formèrent le deflein de la furprendre. Après avoir préparé toutes chofes pour cette entreprife, ils abordèrent Kaigorod, la nuit , & lors qu'on y penfoit le moins , fur une feule Barque, mais grofl c, & pourvue de gros canons, de moiifquets, de piques, de labres , & d'autres inftruments de guerre. Il eft bon d'avertir ici le Lecteur, que ces fortes de gens ont une propre Langue, toute diférente de celle des Rufles , bien que les uns & les autres foient d'une même Religion. Ces Voleurs ne trouvant aucune refiftan-ce , parce que chacun étoit au lit plongé-dans un profond fommeil , pénétrèrent jufques au miiieu de la Ville, malTacrérenttous les Habitans qu'ils rencontrèrent, enlevèrent les effets , & violèrent les femmes autant qu'il fut en leur pouvoir. Il s'en falut peu, qu'ils n'enlevaùent auflî le Gouverneur Jean Mïkiethvitz,. Mais celui-ci aïant enfin fait aflèmbler quelques* Troupes , ces canailles A LA CHINE. 19 prirent la fuite , avec tout leur butin qu'ils emportèrent. On les pourfuivit fur l'eau, mais on ne pût jamais les joindre , tant ils aportent de promptitude dans leurs retraites. Comme nous ne pouvions plus avancer avec lès traineaux , nous fumes contraints de nous arrêter à Kaigorod , jufques à ce que les glaces fufTent fondues ; Cependant nous prenions le divertiffement de la chaffe t & d'autres récréations , autant que le temps & nos propres affaires nous le pou-voient permettre. Mais peu après nôtre arrivée, il fe repandit un grand bruit qu'une hombreufe troupe de Voleurs , s'étoit affemblée dans le deffein de nous attaquer & de nous enlever tous nos effets. Cette nouvelle nous jetta dans de grandes inquiétudes par la crainte du danger, auquel nous nous croyons expofez, ce qui interrompit pendant quelque tems nos divertiffements. Nous les reprimes néanmoins dés que le Gouverneur nous eut promis une forte éf-corte , qui devoit nous foutenir & nous prêter fecours , lors que l'occafion s'en prefenteroit. Comme nous remarquâmes dans le même-tem* que les glaces alloient être fondues, nous fîmes ineelfamment préparer un bâtiment neuf, & après avoir pris Congé du Gouverneur j nous nous embar-l-)- 2 qua- 2o VOYAGE DE MOSCOU quamcs le 2 d'Avril avec un bon vent, & pourfuivimes nôtre voyage fur la grande Rivière de Kama, le long de laquelle nous découvrîmes quelques Cloitres & peu de Villages. Ce Fleuve vient du Nord-eft, & va fc rendre à main gauche, derrière Cafan, dans le Wolga. Il eft plus large que le Wïjer en Allemagne, & fon court eft fort rapide. Plulïeurs petites-Rivières viennent y mêler leurs Eaux, & particulièrement celle de Wk-fetz>l&3 qui s'y décharge à environ cinq lieues de Sokkamskp, & qui vient de la nouvelle Zemùle, prenant fon cours en def-cendant. Le 26. du même mois, nous quitâmes fur le foir le Fleuve Kama, & entrâmes à main gauche dans un autre Fleuve étroit, mais auffi fort rapide, nommé Ufolskj). Nous n'avions dc-là, jufques à Sultk.tmsko, que 7. Werftes, qui ne font pas tout à fait line lieue & demie d'Allemagne, mais comme nous étions obligez de remonter la Rivière, nous fîmes tirer nôtre bateau contre le fil de l'eau, & de cette manière nous arrivâmes le 27. dans ladite Ville de Sohk.imf-ib, fituée fur la Rivière rf'Ufolko, dans un fort beau Païs. Ce font les Mofcovites qui .l'ont batic pour la commodité des Voyageurs; A LA CHINE. 21 geurs, qui peuvent agréablement s'y rafraîchir. Les Habitans de cette Ville qui font en partie Ruflês, & en partie Tartares, font négoce de ' toutes fortes d?animaux, mais particulièrement de chevaux, qui viennent parfaitement bien en ce Pais-là, & en fï grands nombre, qu'en quelque Lieu de la Kuffie qu'on aille, on y trouve des chevaux de Sokk.im ko. Les belles Salines, qui confifîent en 80. chaudières ,& plufieurs autres chofes, qui ne fe trouvent pas communément ailleurs, rendent cette Ville célèbre jufques aux Lieux les plus éloignez, à quoi les Villages voifins ne contribuent pas peu. Car comme les Habitans ne s'entretiennent que du travail des Salines , c'eft-là qu'on trouve le meilleur 8c le plus beau fel , qui fe négocie1 dans les Pais étrangers, 8c fur tout à Cafan. Le 2p. il nous arriva un grand malheur fur l'eau. Un des Valets de Monfieur l'Envoyé , nommé Simon Collatlion , étant yvre, quoi que d'ailleurs il fut honnête & d'un bon naturel, fe laifla tomber dans la Rivière , 8c s'y noya. Ses Compagnons firent leur pofiîble pour le fauver, mais tous leurs éforts furent inutiles, à caufe de la rapidité de l'Eau qui ne permettoit pasd'apro-Ç 3 cher. • 22 VOYAGE DE MOSCOU cher de ce malheureux, fans courir rifquc de fe perdre. Etant donc contraints de l'abandonner , nous le recommandâmes à la Mifericorde de Dieu & pourfuivimes notre Voyage: Son Corps fut retrouvé le premier de Mai & en fuite enterré. Le 2. de ce même mois un Gooft de Mof-cou, nommé Alexe Ajlraffi Philatof, ht l'honneur à Monfr. l'Envoyé de l'inviter avec toute fa fuite à un grand feftin , qu'il lui avoit préparé à fa maifon de campagne , lïtuée à 20. IVèrftes ou 4. lieues d'Allemagne àzSvhk. Nous y parûmes avec beaucoup de gayeté, & chacun, pour repondre à la civilité du Gooft, s'eforça de mettre au jour toute fa belle humeur , ce qui lui fit un iingulier plai-fir. Sa Majeflé Cezarienne a en ce lieu-là plu-fieursfalines, auquelles on emploie plus de vint mille ouvriers, qui font gagez & entretenus, afin que le fel foit fait & confervé avec plus de foin. Le Gooft dont nous venons de parler , avoit fait préparer deux gros batimens, chacun de 800. lefts , dont il difera le départ jufques à nôtre arrivée. Nous vimes de combien d'hommes ils étoient montés , & l'ordre & la difeipline qu'on y obfervoit. Chacun de fes batimens avoit fur fon bord, cinq cents ouvriers , qui avoient leur tems mar- A LA CHINE. marqué pour travailler , de forte que quard ils fe relevoient les uns les autres, ceux qui fortoient du travail, ailloient fe repofer. Et par-là on pouvoir facilement remarquer avec quelle docilité, ilsobcïifent à leur Souverain. Lors qu une bande de ces ouvriers fe trou-voit laife & fatiguée à force de ramer, une autre bande venoit occuper fa place , & celle-ci étoit encore relevée par une autre, de forte que continuant ainfi de cette manière, ils pouvoient en peu de tems, fe rendre dans des pais fort éloignez. Ces batimens n'étoient chargez que de fel, que l'on tranfportoit' à Cafan. A l'égard de la dépènfe qu'il faut faire pour ce fel, le Pude, c'eft-à-dire, le poids de quarante livres, ne revient au Gooft, qu'à un demi Copeck , au lieu qu'à Cafan il ne fe vend pas à moins de 12. ou 13. Copeikf , ce qui eft un profit très confiderable- La nuit du 3. au 4. il tomba une grande quantité de neige, & la gelée fut auffi forte qu'au cœur de l'hyver. Cela nous caufaune grande inquiétude, & d'autant plus que cette qeléc dura jufques au 6. No us avions demeuré-là, dix fept jours, pendant lefquels nous reprimes notre première vigueur par de bons rafraichiflemens, lors que nous fongeames à nôtre départ ; mais comme l'eau fe repandoit de plus en B 4 plus $4 VOYAGE DE MOSCOU plus fur les terres du Pais, nous ne pouvions pas continuer nôtre voïage fur des traîneaux, ce que nous aurions pourtant bien voulu faire, pour voir la Ville de Wergptur,Havre de la Sibérie , &: dont le Gouverneur eft Ruife. On nous dit cependant que c'eft une petite Ville , de laquelle les maifons font peu élevées. Nous fumes donc obligez de pourfuivrç nôtre Voïage par. Eau , & nous le fîmes éfec-tivement le 14. fur cinq petites barques dans chacune dequelles il y avoit cinq rameurs , pour nous conduine à. Utkpgorod ; mais un vent impétueux & entièrement contraire, nous aïant pouffes vers le bas de la Rivière a"U-fohh , nous nous trouvâmes une féconde fois fur celle de Kama. . On compte de Su!o^vns{o à IVergo-tur y cinquante lieues de chemin. Le 16. nous nous rendîmes fur une petite & étroite Rivière, nommée Sujbiva, on compte de Solol^amskp jufqu'à cette petite Rivière, trente lieues, & quarante de cette même Rivière à Uttø. Nous y courûmes un grand rifquc, & eûmes lieu d'aprehender qu'il ne nous y arriva quelque malheur; parce-que cette Rivière étant fujetc a fe déborder en certains tems, cela fe fit juftement comme nous étions deffus. Non-feulement l'inon- A LA CH JN E. 2; datîon fut grande, mais auffi tout le Païs fut couvert d'Eau, tellement que nos barques fc trouvèrent fur le fommet des arbres, ce qui nous caufa une terrible épouvante, aufïi é_ tions-nous dans un péril extrême, attendus que ii l'Eau fe fut écoulée fubitement,nons étions tous perdus. Nous échapames néanmoins ce danger' & arrivâmes le 19. à une petite Viile nommée Niefnafufowa , ou nous nous mimes à terre, & le lendemain 20. nous no^is rui-dimes à une autre petite Ville. Nous trouvâmes dans ces deux Places 'plufieurs Salines, dont le Peuple fubiifte. Ce fut-là que nôtre Voyage commença à être tres divertiflant, Des bocages épais & délicieux, dont la fraicheur eft admirable (de même que de belles & agréables Collines toutes de Craye & d'Alebaftrc , régnent continuellement le long de la Rivière, lie forte qu'on ne peut rien voir de plus charmant. CHA- i6 VOYAGE DE MOSCOU CHAPITRE III. L'Arbre d'Alouette, qui fe trouve dans les Bocages , dont on a parlé à la fin du IL Chapitre. Ses qualitez, finguhéres dans la Médecine. Les Wogultzoï, Peuple Pay en, & fort fuptrrfliiicux, leur Taille, leur Religion. Autres Remarques fur ce Peuple. Ils ne mangent pas de Poulets. Les Cérémonies é-tranges , qu'ils pratiquent dans les Mariages , leurs Noces. Plaifantes Coutumes à Pégard des Femmes en couche. Manière de vivre de ce Peuple dans le ménage. Rivières. Le Village d'Utkogorod. Voïage par eau pénible & dangereux. Cruel tourment, caufé par les Mouchions. Païs defertf. Le Bourg i'Ajat-Romafchova. Terroir fertile, ' & bon raport de blé. Beaux Villages. Di-verfes autres chofes remarquables. TPV Ans les Eocagcs , dont nous avons A_J parlé , on trouve un Arbre particulier & remarquable, nommé l'Arbre d'Alouette, qui relfcmble au Sapin. Il porte un gros bouton blanc , & l'on s'en fert dans la Médiane , à caufe de Tes qualitez pénétrantes, & A LA CHINE. 27 & fort fouveraines. Ce Remède eft tranipor-té par Archangel en Allemagne ; & les Médecins & Apoticaires le nomment Agaric. Le 25. du mois de Mai nous paffames divers vilages dans l'un defquels nous couchâmes. Après avoir pris un peu de rafraichiffe-ment, nous tachâmes à nous inftruire de la commodité, des manières & des mœurs des Habitans.1 Ils fe nomment Woguhz,oi, Nation Païenne & extrêmement fuperftitieufe , fou-mife néanmoins au Monarque des Rulles, auquel elle paye un tribut annuel. Ils font d'une petite Stature, comme de gens dont le corps eft au deiTous de fa hauteur naturelle. Us parlent une langue qiù leur eft particulière, mais qui néanmoins n'eft pas fort diferente de celle des Tarta-res. Leurs maifons font auiTi bâties comme celles des Tartares, excepté qu'elles ont des cheminées. Lorsque nous les interrogeâmes fur leur croyance, & fur la conduite de leur vie, ils nous firent reponfe qu'il étoient perfuadez qu'il y a un Créateur au Ciel, auquel ils rendent le dernier hommage. Cependant ils fe profternent devant le Ciel , ils addreilent leurs prières au Soleil, à la Lune & à l'Eau, ils leur font des offrandes de chevaux, de vaches •25 VOYAGE DE MOSCOU vaches & de veaux; non pas de la chair, mais feulement des peaux , qu'ils pendent dans les JBois aux Lieux les plus élevez, & c'eft en cela que coniïfte leur prétendue dévotion. A l'égard de la Chair, ils la mangent, dans des repas où la joye régnent par-mi-eux. . Quand nous leur parlâmes du Batéme, ils ne içurent que nous répondre, comme leur étant une chofe inconnue, ce qui nous fit allez connoitre dans quel aveuglement le Pa-ganifmc les a plongez. Ils nous dirent au fiijet des noms que l'on donne à ceux qui viennent de naitre, que c'étoit une coutume dés long tems établie parmi-eux, de donner à chacun de leurs enfans,le nom du plus ancien habitant de leur vilage. Lors que quelqu'un meurt parmi-eux, ils aportent tous leurs foins à l'habiller, le plus magnifiquement qu'il leur eft polTiblc, après quoi, ils le portent en terre avec tous les ornemens dont il eft ajufté. La raifon de cela, eft , qu'ils font fortement perfuadez que chacun doit reffufeiter dans le même habillement , avec lequel il a été enterré. Ils tiennent pour certain qu'ils rclTufcite-ront un jour ; mais quand on leur demande en quel Lieu ils doivent donc aller , c'eft une chofe qu'ils ignorent, & donfils ne purent nous inftruire. Dans A LA CHINE. 2* Dans toute la Rufïîe , il y a des temps marquez, aufquels le Jeûne doit être obfer-vé, mais parmi ce Peuple , on ne fçait ce , que c'eft que l'abftinence ; nous remarquâmes feulement qu'ils ne mangent point de poulets , mais qu'ils aiment beaucoup les œufs. ' • Leurs Cérémonies à l'égard du Mariage font tout-à-fait étranges. J'en ferai ici une courte defcription pour la fatisfaétion du Lecxeur. Lors que quelqu'un d'eux a formé le def-fein de prendre une femme , il en parle au Pere de la Fille, qui ne la lui accorde pas-fur le champ ; mais il lui demande auparavant s'il a de l'argent à donner pour l'Epoufe qu'il délire. Sur quoi celui qui fait la recherche , s'il veut avoir celle, qu'il aime , doit compter au Pere 40. ou 50. Rubels. Le Rubel parmi les Mofcovites eft de la valeur d'un Ducat. C'eft de cette manière que fe fait l'accord. Que fi celui qui veut fe marier n'a pas tant de Rubels à donner , ou qu'il ne puif-fe trouver à les emprunter , il eft obligé de fe palier de femme , jufques à ce qu'il ait amaiTé cette fomme. Mais fi au contraire il peut d'abord compter à fou beau Pere les Rubels , dont ils font convenus , il obtient aiiffi-tot fa Maitrçiïe fans aucun de-lai 3o VOYAGE DE MOSCOU lai. Il eft néanmoins permis à l'Epoux , qui à a promis la fomme , d'aller faire l'amour à, fa Maitreffe & d'en jouir, en attendant qu'il ait trouvé l'argent pour payer ; mais lors qu'il a fatisfait, on la lui donne entièrement , & le Pere & la Mere la conduifent & la livrent mafquée, dans un logement fc-paré. Après cela les Parcns fe rendent, fuiVant leur coutume, au Feftin des Noces , où ils mangent, boivent, chantent & danfchttoute la nuit, qu'ils paffent ainll dans la joie éV: la débauche jufques au jour. Alors on apporte les préfens , & chacun fe retire en fuite fi faoul, qu'il n'a plus l'ufagc de la raifon, A l'égard des Femmes groffes, les Habi-tans nous racontèrent, que lors que le tems d'accoucher approche, elles fe retirent dans un bois particulier, où elles demeurent pendant deux mois , au bout defque!s , lors qu'elles font rétablies , & qu'eUcs ont repris leurs forces , elles peuvent retourner vers leurs Maris. Pendant tout le temps que la femme eft feparée de fon Mari , il n'ofe l'aller trouver , fur peine de la vie. Ils difent, que dans ce bois , il fe trouve de certains hommes invi.fibles, qui non-feulement ont foin qu'il n'arrive aucun mal aux femmes, qui y A LA CHINE. 3i y font en couches, mais que de plus ils ne permettent à aucun de leurs maris de les aller voir, & que fi quelqu'un étoit allez hardi pour l'entreprendre, ces hommes invifibies ne manqueroient par de lui ôter la vie fur le champ. Ce que je viens de rapporter, nous a été raconté par les habitans, mais ce que je vais dire eft une chofe, que nous avons vue de nos propres yeux. Un gros chien, bien dreffé pour la chaffe des bêtes fauves, & qui ne reffembloit pas mal à un Dogue d'Angieter-re, étant mort fubitement, lors qu'on ne s'y attendoit pas, on entendit des.cris & des hurlcmens terribles, ce n'étoit par tout que plaintes & lamentations, chacun regreteit ce chien, l'un pour une telle qualité, qu'il avoit pofiédée, & l'autre à caufe d'un tel fervïce qu'il avoit rendu. Enfin après avoir tous bien hurlé & bien lamenté , ils enterrèrent ce chien comme une Perfonne. Us firent bien plus, car afin qu'il pût, fuivant leur ptn-fée , repofer plus a fon aife , ils lui mirent fous la tête une pièce de bois, préparée exprez pour cela. En fuite ils élevèrent fur fa folle une petite, cabane, témoignant ainfi l'eftime qu'ils avoient fait de ce chien , à caufe de (es grands mentes, & des fidèles fervices qu'il leur avoit rendus pendant (a vie. Nous 3î VOYAGE DE MOSCOU Nous aprîmés que c'eft une ancienne Coutume , parmi ces Peuples , d'honorer par des Funérailles, telles que nous venons de raporter , les Chiens , qui pendant leur vie leur ont été utiles , & dont ils ont tiré de l'avantage & du profit. Pour ce qui eft de la manière dont ils vivent dans leur ménage , on peut dire qu'elle eft tout à fait miferablc , car ils ne cultivent point la Terre , & n'ont ni métiers, ni profeifions. Us ne fubfiftent que de la chafïe des Bêtes fauvages ,■ des Martres Zebeline, & de l'Elan. Après que nous nous fumes inftriiits fuf-hTamment de la commodité du Lieu & des Coutumes de fes Habitans, la néceflité de pourfuivre nôtre Voïage ne nous permettant pas aufïi de demeurer là plus long-temps, nous nous remîmes en chemin. Nous paffâmes donc à la droite , le 26, auprès d'une petite Rivière nommée Siha-recà y qui n'a de largeur qu'environ quinze ou feize braflês, & fur le Midi à main droite auprès d'une autre petite auiTi, appellée Kines y & vers le foir, à la gauche auprès de la Rivière de Se^ebrenareca. Le 28. nous laillàmes à la gauche Ùtkp-mofovafa , & Sulkmreca. Le 29. nous mi-rfi^s derrière nous encore à la gauche Utk$- Je- A LA CHINE. p Utfa Serednareca , & à la droite la Rivière de Dariareka. . ■ Enfin nous arrivâmes le i. de Juin à Ju-nhz,uikogorod, Place fortifiée d'ouvrages de bois ,• & pourvue de Canons. Elle eft affez forte pour refifter à urte legere attaque, mais elle eft petite, 8c l'on n'y trouve tout au plus que vingt niaifons ; bien que quelques uns la fallent paffer pour une Slobode, c'eft à dire Bourg. Nous fumes plus de trois femaines fur la Rivière de Sujvwà,' dans un travail continuel & extrêmement penible. Car comme elle va toujours en ferpentant, & que fon cours eft extrêmement rapide y rions* né pouvions avancer contre le courant dé l'Eau qu'à force de rames, & de perches, ou kien à force de tirer nôtre barque avec des cordes. Lors que nous étions à un des coins de la Rivières, où lé réplis fembloit finit i nous nous trouvions juftement au milieu de ce même réplis, qui retôurnôit tout droit jufques à l'autre coin. Enfin nous fumes contrafhts de ramer peu à peu vers l'autre côté du Fleuve, mais comme en cet endroit-là, il eft fort profond, nous ne pûmes nous fervir dés perches. D'ailleurs de ramer au travers des rochers qui s'y rencontrent, c'étoit une chofe autant ïmpoffible que perilleufe » attendu que l'Eau C fe 34 VOYAGE DE MOSCOU fe précipite entre ces rochers avec une agitation ii terrible , & des vagues il enflées y que nous peniîons à tous momens être fur la grande Mer. Nous ramâmes donc de l'autre côté, mais l'impetuoiité du courant de l'Eau nous repouffa avec tant de violence que nous reculâmes de plus d'un demi quart de lieué. Il ne fe pailoit point de jour , que nous ne fuifions, le plus fouvcnt deux ou trois fois, expofez à de pareils accidens. Outre cela, nous étions furieufement tourmentez des moucherons, qui s'étoient jettez en fi prodigieufe quantité dans nôtre barque, qu'ils ne nous donnoient aucun relâche, & quelque foin que nous priiTions pour nous en garentir, nous ne pûmes néanmoins jamais éviter l'incommodité & le mal que ces petits animaux nous faifoient foufrir. Ici l'on compte 70. lieues de Sokkamsko à Ut ko, & ?o par terre d'Ut ko à Wergotur, Nous trouvâmes fort peu de terres habitées entre Solokamsko & Ut ko - la plus grande partie de ce Païs n'étant que Bois & De-ferts. Nons découvrîmes aufïi le long de la Rivière de Sufowa une infinité de fcabreux Rochers, qui de loin paroiffent afreux. Comme nous ne pouvions plus pourfui-vre nôtre Voïage par Eau, nous fûmes o-bligez de demeurer neuf jours à I//fo,-pour A LA CHINE. 35 y attendre des attelages pour nos traîneaux, que nous fîmes venir des Frontières, & qui ne purent arriver plus promptement. . Dés que nous les eûmes reçus, nous partîmes, le io.de Juin, après nous être pourvus fu-nTamment de vivres. Ce fut de cette manière que nous-nous rendîmes par terre d'LMo à Neiva. Mais comme nôtre gros Bagage ne pouvoit pas nous fuivre fi promptement, nous le laillâ-mes-là, pour le lendemaii^jpourfuivre nôtre route par Chariots. Le 12. nous arrivâmes à une Slobode , nommée Ajat, fituée fur une Rivière du même nom. Le lendemain 1$. nous-nous trouvâmes à une autre Slobode, appellée Ro-mafehova, bonne Place , fur la Rivière de Rejch. A l'égard du Païs il doit être préféré aux autres, non pas tant à caufe du grand nombre des Habitans , que pour la fertilité du Terroir , & de la quantité du Blé qui y croit parfaitement bien. Au lieu que dans les endroits , que nous avions traver-fez auparavant, à peine avions-nous découvert en 12. lieues d'Allemagne de chemin, un feul Village , nous en rencontrâmes ici de quart de lieue en quart de lieue de trés-beaux ,• où nous trouvions en abondance tout ce que nous pouvions délirer. C 2 Dans tf VOYAGE DE MOSCOU Dans le temps que nous-nous arrêtâmes à cette Slobode, les Habitans reçurent avis par un Exprcz, que plus de fix mille Kal-rnaques, s'etoient aflémblez 3 8c faiioient des Courfes dans le Païs , de forte que mettant tout à feu 8c à fang , 8c exterminant les hommes 8c les bêtes , ils pilloient la Campagne 8c la défoîoient de fond en comble. Cette nouvelle caufa une grande conl-ternation aux Habitans de la Place où nous étions , cfài extrêmement touchez du malheur de leurs Voiiïns, étoient auiTi ctøns une terrible' appréhenfion d éprouver le même fort; CHAPITRE IV. Le Bourg de Nowagorod. Voïage divertif-faut. Cba?nps couverts de Rofes. La crainte que F Ambajfade a de tomber entre les mains des Kalmaques , l'oblige à fe retirer promptement de Nowagorod. Elle traverf & laiffe derrière foi plufieurs Slobodes. La Ville de Tomens.- Honnêteté des Hc~ bitans. Libéralité du Peuple de ce Pa'ù-là. Ils font pour la plufpart nez, Tartares. To-bolsko Ville Capitale de la Sibérie. De com- A LA CHINE. 37 combien de lieiïës cette Place eft éloignée de Mofcou. Relation de la Sibérie & de fes Villes. Des Kalmaques , Kergifes , & Mongales , Peuples dont la Sibérie eft environnée, <£r qui font tous Tartares. Autres Nation f Paycnnes, fur les Confins de la Sibérie. De quelle manière on prend les Martres Zebelines. Départ de Tobolsko. Récit de la fameufe Rivière d'Oby. Arrivée à Surgoto. Voïage fait fur des Trai~ ne aux , tirez, par des Cbiens. Diverfes autres chofs. LE 14. de Juin, nous arrivâmes à Nova-gorod, petite Place , mais divertiiTante , qui paiTe pour Slobode. Ses, Fortifications ne font pas confidérablcs , ni meilleures que celles &Utko. La Rivière de Newa qui paffe auprès, fait l'entrée de la Sibérie, en étant comme une Rivière Frontière. A l'çgard de la petite traite que nous fîmes de"Ilomafchozva à Nowagorod, je puis dire, que c'eft le chemin le plus beau & le plus divertiilànt que l'on pujiTc imaginer. Car non-feulement nous rencontrâmes par tout des Perfonnes, mais nous découvrîmes auffi avec étonnement des Terres labourables , fi bien cultivées , qu'on ne pouvoir rien voir de plus charmant. C 3 Outre 33 VOYAGE DE MOSCOU Outre cela, c'étoit un plailir de refpircr l'air parfumé de l'odeur agréable de plufieurs fortes d'Herbes odoriférantes, qui croilîent dans ces Campagnes , en telle abondance, que même nous vîmes de tous cotez des pièces de terre toutes tapiflées de Rofcs fauvages doubles, & cela avec tant d'agrée-ment & de propreté, que je ne pus pas a-lors me fouvenir , d'avoir jamais rien vu ailleurs de femblable. Monfieur l'Envoie, charmé de la beauté du Païs, trouva bon de s'arrêter quelques jours à Nowagorod , d'autant plus que la Barque qui nous devoit porter, n'étoit pas encore prête. Nous em-ploïames ce temps-là, à contempler & examiner diverfes chofes, & fur tout les Herbes dont ils nous faifoient prefeiit, fans vouloir prendre aucune chofe de nous ; ce qui nous mit dans un grand étpnnement. Ce Païs eft tout alentour occupé par des Tartanes, qui en font les Habitans. De Tumen nous arrivâmes à une Slobode , nommée Miikzma , où -nous trouvâmes que la Rivière de Pifcbmareca , fe décharge a main droite dans celle de Titra , qui paffe auprès de la Ville dePVergotur. Le 28. nous nous trouvâmes encore auprès d'une Slobode , que les Habitans du Païs nomment Stttzkj , où la Rivière deTw-ra entre dans celle de Tobol, le confluent de ces deux Rivières, fe faifant à main droite. Nous laiffames en fuite derierre nous Piefda-nhi , & Turbanka , & après avoir atteint le 20. à la gauche la Rivière de Tafda, nous arrivâmes Je 1. de Juillet au fusdit Tobohkiy autrement nommé Tobol, Ville capitale de C 5 Sibe- 42 VOYAGE DE MOSCOU Sibérie, à trois mille Werjles ou fix cents lieues d'Allemagne de Mofcou. C'eft une place d'une affez grande étendue , fituée fur une fort haute montagne, qui a un Cloitre fermé de murailles de pierres. Plufieurs Tartares habitent au bas joignant cette Ville, & c'eft-là qiie le Fleuve /nifcb fe decharge dans le Tobol. A l'égard de fon commerce , il confifte pour la plus grande partie en fourures de Martres Zebelines, d'Hermines, de Renards & d'autres femblables Animaux. Tobolskj eft la plus grande & la plus confiderable Place de Commerce , qui foit en toute la Sibérie. Ce Païs eft arrofé d'un fort grand nombre de Rivières, dont la plus celebre eft Loby , qui forme plufieurs lues remplies d'arbres &de Bocages. En quelques endroits fa largeur eft d'une lieuë, & en d'autres d'une demi-lieuë. Il fe rend dans la Mer Glacia-» je ; & on y pêche de très beaux & très bon poiflons. Les Villes de la Sibérie font Wenhatur'm, JapanxÀn, Tumen, Tobol, Narim, Kofnefii, Tomsky, Krafnoier , Ker ," Jenokjfkp , Ilirn, Mongafey &c. toutes fort peuplées. • Le Terroir de la Sibérie eft fi bon pour le blé, que les Habitans n'ont pas be-* foin de fumer les Terres. Cette Province eft toute entourée de Nations Tartares , dont les prit.- . . A LA CHINE. 45 principales font les Kalmaques, les Kargi-fis 5 & les Mongoles. . Ces derniers s'étendent de la Sibérie, jufques à Mongolie. Les Tartares appeliez Kargifes , fe tiennent dans des déferts, prés & tout autour delà Ville de Krasnojar. Ils font beaucoup de mal aux RulTes, qui habitent dans les vilages voifins de ces Lieux-là. Car ce Peuple avide de proie , enlevé fouvent le Beftail des Rufles, emmenant même les perfonnes ; mais ceux-ci en revanche ne font point de quartier, aux Kargifes & la plus part du tems, ils leur rendent au double la pareille. Les veritables Nations Païennes , qui confinent la Sibérie , font les Tunguskoy , les Brat^kpy ■> les Ofliacky, les Barabinfy, les Samoyâes, & plufieurs autres Peuples qui ont chacun leur Prince , & une Religion particulière. Les anciens Habitans de Sibérie font Magiciens , & plongez dans une grande idolâtrie. Pour les Rufles qui habitent parmi-eux ; ils font fort robufles. Les Czars aufquels ces Peuples font aflujetis depuis la prife à'Aftra-chan & Cafan par Jean IVaftlowitz., tirent de ce .Royaume un tribut annuel , qui confifte en peaux, ou fourures de Martres Zebelines, de Renards rouges & blancs , & de toutes fortes d'autres Animaux qu'on trouve en ce Pais-là. Ce tribut à accoutumé de monter tous les ans à plus de deux cents mille Ru- 44 VOYAGE DE MOSCOU bels , ou Ducats , 8c fa Majcfté Czarienne en tireroit bien d 'avatange, fi la Sibérie n'é-toit pas fi éloignée de la Mofcovic. Quelques Habitans prennent les Martes Zebelines avec des Trapes, de la même manière qu'on a accoutumé de prendre parmi nous les rats 8c les fpuris. Mais cette manière n'eft pas ufitée par tout, car les autres vont à la chaffe de ces Animaux, avec des. chiens, qui fervent aufli à trainer leurs Traineaux, les chevaux ne pouvant y être employez, à caufe de la profondeur des neiges qui fe trouve dans les Bois. Le tribut des Martres Zebelines, fe règle fuivant le nombre qu'on en prend. Celui qui les a prife eft obligé de les porter au Commis de la Doiiåne, qui pour la quote-part du Czar en prend la vintiéme, ou de.vint une. Nous fumes obligez de nous arrêter quelque tems a Tobol ki pour certaines raifpns, concernant le Voïage que nous avions encore à faire , & celui que nous avions, deja fait. Monfir. l'Envoie reçut du Gouverneur Stepaalwanowhz.Soltihf, 8cde fes deux fils, Foedor, 8c Jean Stepanozvitz,, plufieurs bons ori-ces & beaucoup de témoignages d'amitié.Nous étions régalez chez lui pour le moins deux fois la femaine, ou bien il fe rendoit chez Mr. l'Envoie., où rien ne manquoit de tout ce qui peuç contribuer à la joïe 8c au piaifïr. Mon- • À LÀ CHINE. 4Î Monfieur l'Envoyé dépêcha un Courier de Toùolki à Mofcou avec des lettres pour Sa Majefté Czarienne. Cependant nous ûiu)ofàmes tout pour nôtre départ, & limes nne proviiion de vivres & d'autres choies neceflaires au Voyage, pour prés de trois* mois, parce que dans tout le chemin de To-bolsl® à Jeno/^isfip, qui eft de fix mille Werf-te* > ou douze cents lieues d'Allemagne, on trouve fort peu de fourage & de vivres. Après avoir achevé nos préparatifs, Monfieur l'Envoyé prit congé du Gouverneur & de fes deux fils, & nous nous embarquâmes fe 22. de Juillet pour Jenoskiskp fur le Fleuve Irtifch, avec vint Strelhzes ou Soldats, qui furent donnez par ordre de Sa Majefté Czarienne, à Moniieur l'Envoyé, pour lui fervïr d'efeorte julques à la Ville de Surgut. Nous continuâmes donc ainii nôtre Voyage fur deux grofles Barques, & le 24. nous paflàmes auprès d'une Slobode nommée Dern-jmi-, où nous primes des perfonnes fraîches pour ramer, dont nous avions befoin. C'eft en cet endroit-là que la Rivière de Deminnskp fe decharge à la droite dans le Fleuve Jnifcb. Tous les jours nous changions deux ou trois fois de Rameurs, mais c'étoient des gens extrêmement parelfeax, & qu'on ne pouflbit qu'avec beaucoup de peine au travail. Us étoient Ojhikes, Peuples par- 4tf VOYAGE DE MOSCOU particuliers de la vie & des coutumes def-quels nous parleront dans la fuite. Apres avoir reçus de nouveaux Rameurs, nous arrivâmes le 28. de bon matin à un Bourg , nommé Sarmarskpiam y & le 2p. nous en partîmes à la pointe du jour. A peine avions-nous continué nôtre route l'ef-pace d'environ une demie lieuë d'Allemagne, fur la Rivière dVniJcb , que nous entrâmes dans VOby, par un de fes bras que nous fiimes obligez de remonter, & de cette manière nous-nous trouvâmes le 1. d'Aouft fur ce Fleuve célèbre. Il eft large & fort profond , & ion ne navige pas deflus fort commodément , ni .fans danger , à caufe qu'il eft impétueux & que la violence des vagues , & divers autres inconvéniens , peuvent facilement caufer un naufrage. Il vient du Zud-Oiïeft, fort du Païs des Kalmaques , & le rend da/is la Mer Glaciale. Mais pour parler plus proprement, il fort du Lac K'abaiy coule dans la Tartarie déferte, & dans la Mof-covie , fepare l'Europe de l'Afie, & tra-verfant le Païs des Samoïdes, il fe jette par fix embouchures dans la Mer Glaciale. Le 6. nous arrivâmes à Surguto, petite Ville , où l'on fait peu de Commerce , & qui n'eft nullement bien peuplée. C'eft.là que nous donnâmes congé aux Strelitzes que nous A LA CHINE. 47 nous avions pris à Tobolskg , le Gouverneur de Surguto nous en ayant donné 16 autres pour nous conduire jufques à Narim. m On trouve dans ce Païs une grande quantité de pauvres gens , ii miferables , qu'à peine ont-ils dequoi fe mettre un méchant nabir fur le corps. Ces Peuples poflédent peu de Terres labourables , & ce qu'ils cultivent eft fort peu de chofe , ne fubfiftant que de la chafle des Martes Zebelines, des Hermines, & des Renards. A l'égard de la manière dont ils prennent les Martres Zebelines, elle eft tout autre que celles que nous avons raportée. Car ils tue ces Animaux Amplement avec des flèches, émoufées, ou bien ils allument du feu fous l'arbre, fur lequel fe tient la Martre Zebeline, qui ne pouvant fupporter la fumée, fe laine tomber, & alors les perfonnes qui font fous l'arbre, fe jettent deflus avec précipitation, & l'attrapent de cette manière. Pour ce qui eft des Hermines, on leur tend des trapes, mais à l'égard deja chaiTe du Renard elle fe fait avec des chiens. Le 9, nous partîmes de Surguto. Comme ceux que nous avions pris pour ramer, é-toient de jeunes gens robuftes, nous les animâmes fi bien au travail, que le 13. nous laillâmes derrière nous à main gauche, la 48 VOYAGE DE MOSCOU Rivière de ÏVucbe, le ip. une autre Rivière nommée Tim, & finalement le 24 nous1 nous rendîmes à la Ville de Narim, fituéc à la gauche fur le Fleuve Oby. II faut remarquer ici, comme quelque chofe d'aifez frngulier, qu'en tems d'hiver on ne feauroit fe fervir de chevaux, pour faire le Voyage de Toklskp à Narim, mais qu'on fe fe fert fort bien de chiens, qui tirent les Traîneaux de la manière fuivante. On attache à nn Traîneau trois ou quatre chiens, que le conducteur chafle avec un fouet. Si le Traîneau fe trouve trop chargé, il le tire lui même avec les chiens. La caufe qui empêche qu'on ne pui{fe fe fervir de chevaux, c'eft que tout le Païs eft comme un défert, où l'on ne trouve aucun fourage pour la nourriture des chevaux. De plus les neiges y tombent en h'yver de la hauteur de plus d'une bradé, fur laquelle les chiens partent facilement avec leurs Traîneaux; mais c'eft fur tout à caufe du: froid extrêmement âpre qu'il y fait. Lors que les Habitans de ce P.iïs , quS font en petit [nombre, vont à la Chafle, ils font porter par leurs Chiens leurs vivres, & tout ce dont ils fe fervent pour chaflèr , comme des Arcs, des Flèches, des Piques, des Haches, & autres femblables inftru'-ments, à une certaine place, où ils ont leur Ren- A LA CHINE. 40 Pveridez-vous ; & le plus fouvent ils y der meurent fept ou huit femaines. Le Lieu où. ils vont chafTer eft prefque toujours à huit °u dix , & même à quatorze ou quinze journées de chemin, de celui où ils habitent. Les Oflaques , qui font leur demeure là autour} fe fervent auffi de Chiens pour tirer leurs Traineaux 3 Car au commencement de l'Hiver ils vont pêcher, & lors que leur pêche a été bonne , ils fe rendent aux Marchez pour y vendre leur poiflbn, dont ils chargent tellement leurs Traineaux , qu'il leur faut de gros Chierts robuftes pour les tirer. CHAPITRÉ V. La Rhiére de Kett. Kettskoy , Slobode. Porte gelée vers- le milieu du mois de Sep-tembre. Les Perfonnes de Ï Ambajfade Je voient, par cette gelée qui les furprend, en un danger évident de périr. Pourquoi ? Changement de temps , qui met ces mêmes Perjonnes hors du péril extrême quelles couraient. Elles en rendent grâces à Dieu pcàr la célébration d'un jour de Prières. Conti- D mid- jo VOYAGE DE MOSCOU nuation du Voyage. Grofeilles, Mort de Jean-George Weltzel , Perfonne de la Suite de l'Envoyé. Mekuskoy. Voyage par une For eft horriblement èpaiffe. Arrivée à la Ville de Jenokisko. Oftiaques , Nation de fort petite fiature, &c. Deficription de cette Natio», Difete de pain parmi-eux. Leur grande pauvreté. Le poiffon frais leur fert de viande , & le poiffon fec de pain. Autres particularités de ce Peuple. De quelle manière ïAuteur vifiite leurs Demeures. Ce qu'il y remarque. Leur Dieu , qui nefi qu'une /impie figure de bois fort mal propre. Diverfes autres chofies étranges au fiujet de ce Dieu. NO us ne féjournâmes qu'un jour à Narim, & ce fut le 25. d'Aouft que nous en partîmes, après avoir pris des Rameurs frais & vingt Cofaques pour nous fervir d'efcorte jufques à Jenokisko. Le 29. nous quittâmes à main gauche la Rivière d'Oby, pour entrer dans celle de Kett, que nous remontâmes. Nous continuâmes nôtre Voïage fur cette dernière Rivière pendant plus d'un mois, parmi plufieurs dangers , aufquels nous-nous trouvâmes expofez ; & en côtoyant, nous découvrîmes quantité de Cedres. Le 1. de Septembre nous décendimes à terre à un A LA C.HIlNE. p. un Bourg nommé Kemkoy ; mais comme nous n'y fûmes pas traitez comme nous le fouhaitions ; nous en partîmes le même foir, dans l'efpérance de rencontrer plus de commodité dans quelque autre Place : Cependant avant que de pouvoir nous rendre à une bonne Hoffelerie, nous-nous trouvâmes dans un danger ii manifefle, que nous fou-frîmes les dernières angoifïès par la crainte qui nous faifît. Ce fut le 6. que nous-nous vîmes dans cette peine > par une gelée fi forte , que nous crûmes tous ne pouvoir pas en rechaper. Et en éfet nous étions perdus fans ref-fource, fi-Dieu par fa mifericorde ne nous eut fecourus. Car au cas que cette feule petite Rivière fe fut couverte de glace, il ne nous refLoit pas la moindre efpérance de nous fauver, attendu que nous étions jtfte-ment dans une fïtuation à ne pouvoir avancer ni reculer. Outre cela , nous ne pouvions pas, faute de vivres , éviter de périr miférablemcnt dans ces Lieux déferts. Mais, comme le temps, qui commença à s'adoucir , nous laiifa la Rivière libre , nôtre afliétion fe convertit en joie , & d'autant plus que nous eûmes continuellement un vent favorable , qui nous porta enfin le ^8. a un Cloitre. Nous eûmes fujet d'en rendre grâces à Dieu , aufïi le fimes-nous D 2 du 52 VOYAGE DE MOSCO U du plus profond du cœur ; fa Divine Bonté nous ayant conduit dans un Lieu , où nous n'avions plus rien à craindre. Car quand même la gelée nous y auroit furpris, elle ne nous auroit fait courir aucun rifque, ni interrompu le coûts de nôtre Voïage , veu que nous pouvions nous pourvoir de vivres, & continuer nôtre route par terre. Nous ne fûmes pas néanmoins obligez de prendre ce parti. Ce fut donc le 2. d'Octobre que nous-nous alfemblames tous pour célébrer ce même jour par des Prières & des Actions de Graces, que nous adrelfàmes à Dieu, tant pour le remercier du foin Paternel qu'il a-voit eu , de nous préferver & garantir de tous les dangers, aufquels nous avions été exgofez, que pour le fuplier de nous continuer par fa Mifericorde infinie, fon fecours & fa protection, contre tous les périls, dans lefquels. nous pouvions encore tomber; lui demandant auflî la grâce de pouvoir retourner dans la fuite heureufement chacun chez foi, pour y revoir fes Parens & fes Amis. Apres nous être acquittez de ce devoir , nous pourfuivïmës nôtre Voïage , & arrivâmes ce même jour fur le foir à un petit Village, où nous ne trouvâmes que fix Familles. Nous y vîmes quantité de Grofei-les noires , & rouges, & allez grolies, & en A LA GHINE. 53 en quelques endroits nous aperçûmes de grands efpaces de terre tout couverts des ArbrirTeaux qui porte ce fruit. Nous découvrîmes de ces Grofeillcs en plufieurs autres endroits fur tout le long de la Rivière de Ketto , mais non pas en fi grande quantité. Ce qui nous fît juger que le Pais eft en cet endroit beaucoup plus gras & plus fertile qu'ailleurs. Le 3. nous ne faifions que de partir de ce Lieu, pour pourfuivre nôtre Voïage, lors qu'une Perfonne de la fuite de Monfieur l'Envoyé mourut. C'étoit un Peintre, nommé Jean-George WeltseV, natif de G oldingen en Silefîe. Comme il avoit beaudoup de piété, fà mort fut auffi fort douce & fort édifiante. Pendant treize jours qu'il fut malade , il fupporta fon mal avec beaucoup de patience. Cependant il demandoit tous les jours à Dieu qu'il lui plût, fi c'étoit fa volonté, & qu'il le jugeât néeeiîaire pour l'avancement de fon Salut, de le laiffer encore quelque temps au monde. Mais comme le Seigneur en avoit autrement ordonné , fon mal s'augmenta de jour en jour , de forte que finalement il pana de ce monde à l'autre. Le 7. nous arrivâmes à M,k'is{oy , petite Place , après laquelle nons avions fouvent foupiré , & où nous trouvâmes d'excellen-D 3 te 54 VOYA*GEDE MOSCOU' te bierre , qui nous fut ut* agréable rafrai-chifiêment. Après nous y 'être un peu repofez, nous reçûmes ordre de Monfieur fEnvoie d'enterrer le Corps de Wetz,el ; ce que nous fîmes le g. d'Octobre, fur une Montagne, au pié de laquelle coule la Rivière de Ketto; après quoi nous élevâmes une Croix fur fa forte. Comme la ncceiïité de hâter nôtre Voïage, ne nous permettoit pas de demeurer là plus long - temps , Monfieur l'Envoyé ordonna que le gros Bagage refteroit avec neuf perfonnes pour en avoir foin , jufques à ce que les* Traineaux fufTent prêts. Pour nous, nous prîmes le devant le 10, & entrâmes dans une Foreft d'une épaiffeur af-frciifc, où nous fûmes deux jours & deux nuits à la traverfer. Le 12. nous découvrîmes la Ville de Je-no-^skn, où nous entrâmes ce même jour, & comme chacun de nous s'étoit mis magnifiquement ,• les Habitans furent fort étonnez de nous voir de cette manière. Cette belle Place eft fituée fur la Rivière de Jens-kj, le long de laquelle habite un grand nombre de Peuple , & qui avec cela eft fort commode pour la Navigation. Les Ofttaques s'étendent depuis Tobohly jufques ici. Ce font des Peuples d'une petite A LA CHINE. j5 te ftature & fort mal faits , qui partent leur vie dans une mifére extrême. Ils ont tous, les hommes & les femmes la vue courte & tout-a-fait foible ; ce qu'on peut attribuer au manque de pain , qu'ils ne peuvent recevoir, que des Voïageurs qui panent par-là, &, alors il faut qu'ils tachettent bien cher. Leur difette eft d'autant plus grande, que ,cet endroit n'étant pas un Lieu de grand paffa-ge, les Etrangers y voïagcnt rarement. Ces gens nous donnèrent de la compaffion & nous leur diftribuàmes tout le pain dont nous crûmes pouvoir nous paffer, mais c'étoit peu de chofe pour un fi grand nombre de perfonnes. Nous remarquâmes auffi que la pauvreté extrême dans laquelle ils font réduits, ne leur permettoit pas d'acheter du pain, quand même on leur en auroit apporté. Ainfi. ils ne fe nourriflent que de poiffons frais qu'ils mangent au lieu de viande, & de poiffons fecs qui leur fert de pain. La longue habitude fait qu'ils n'ont point de peine à digérer ces alimens , mais auffi ils perdent par-là ce qu'ils ont de plus pré-ticux, fcavoir la vue. Tandis que nous fûmes fur la Rivière d'O-j les Oftiaques nous apportèrent tous les jours le plus beau & le plus excellent poiffon qu'on puiife manger. Ils ne vouloicnt point recevoir d'argent, mais ils nous prïoient P 4 au 56* VOYAGE DE MOSCOU au cas que nous vouluflions leur* faire quelque préfent , de leur donner du fel du pain & du tabac. Ce que nous fîmes. Nous eûmes encore le bonheur , par la grâce de Dieu de n'être expofez à aucun danger confiderable fur cette même Rivière d'Oùy, fur laquelle néanmoins nous poùrfuivions nôtre voïage la plus fouvent jour & nuit. A l'entrée de la Rivière de Ketto , nous découvrîmes fur le rivage à maindroitc, huit Cabanes cYOftiaques. L'envie me prit de les vifîter. Je me fis mettre à terre , & ayant gagné l'amitié des Habitans par les prelents que je leur fis de pain , de fel & d'autres chofes, ils me permirent d'entrer librement dans leurs Cabanes. Après en avoir vifîtc quelques-unes, où je ne vis rien de propre ni de remarquable, ces Cabanes n'étant que de miferables taudis faits d'écorce d'arbre entrelacée , qu'ils changent aufïi fouvent qu'il leur plaît, nayant point de demeure fixe , j'arrivai à une autre Cabane, vielle, conflruite d'une manière particulière, tk ornée de toutes fortes de figures. Cela m'obligea d'y entrer. J'y trouvai trois femmes couchées à terre , qui s'é-tant relevées auffi-tôt qu'elles m'appcrçurent, s'aJItre'nt à leur manière , & me firent allez connoitre par plufieurs fignes de tefte & des geftes à faire peur,'le plaifir qu'elles avoient de A LA CHINE. 57 demcvoir.Commeje ne compris point d'abord ce que iïgnifioient toutes ces grimaces, jç ne m'y arrêtai pas , & toute ma curioiité fë porta à viiïter ce qui étoit dans la Cabane. Ges trois Perfonnes, comme je l'appris dans la fuitQ, étoient les femmes d'un Knez,, ou Prince. Je ne trouvai rien de remarquable dans cette Cabane; il ce n'eft leur Scheitan, qu fuivant ce- qu'ils veulent lignifier par-là , leur Dieu, au fujet duquel je ne pus ni par prières, ni par préfents, tirer d'eux unéclair-ciflement plus particulier. ' Cette Idole eft placée à un coin à la droite de l'entrée de leurs Cabanes , & le plus fouvent on la trouve par terre. C'eft une figure , faite d'un méchant .& vilain bois, & conftruite d'une manière li étrange & fi fin-guliére , que du premier abord j'en fus effrayé , ne pouvant pas comprendre quelle forme c'étoit. Elle avoit la tête garnie d'une forte pièce de fer blanc , ou de quelque autre matière dure, & avec cela , elle évoit fi noircie de la fumée des encenfemens qu'ils lui font, & delà graiflc, dont il la frottent, pour lui faire honneur, qu'à peine pouvoit-on la connoitre. 1 De plus ils avoient donné à cette Idole un méchant habit rapetaflé, &compofede toutes fortes de lambeaux , fi vieux &■ lî vilains qu'ils ne valoient pas la peine d'être ra-D 5 maffez, 58 VOYAGE DE MOSCOU malfez, aufli n'avoit-elle rien moins que l'apparence d'un Dieu. Pour moi, je ne me fouviens pas d'avoir jamais vu de gueux eu plus miferable équipage que cette Idole. C'eft néanmoins, difent-ils, un Dieu dont le pouvoir eft grand , & qui répand fur eux une infinité de grâces. CHAPITRE VI. Relation plus ample au fujet des Oftiaques. Horrible parejfe de cette Nation. Ils changent continuellement de demeure. Le Diver-tijfement que Monfieur l'Envoyé' voulut s'en donner. Plaifante avamure , au fujet d'un de ces Tambours que l'on fait mouvoir par machines , & que Monfieur PEnvoyè expofa en fpetlacle aux Oftiaques. Des Habits de ces Peuples, de leurs Idoles, & du Culte é-trange qu'ils leur rendent. Coutumes & Cérémonies furprenantes. On préfume que c'ejl un ouvrage de Satan qui leur apparoit. Us adorent la peau d'un Ours. Diverfes autres particularités de cette Nation. Ils font grands amateurs du Tabac. De quelle manière ils le fument. Départ de l'Ambafjade de Je-noskisko pour Irkutskoy. De- A LA. CHINE. DEpuis Surgut jufques à Mahfikny nous primes fur nos deux Barques de jeunes Oftiaques, dont nous changions de terris en terns 8c aufquels Monfieur l'Envoyé étoit o-bligé de fournir les viandes & la boifïbn. Ges Gens font d'une pareffe horrible, & l'on peut dire que le travail leur donne plus d'épouvante, que le ferpent le plus venimeux. Ils n'ont pas plus de penchant, pour la Chaf-fe que pour les autres chofes, & leur lâcheté eft fi infame que l'extrême nécefïité où ils fe trouvent réduits, n'a pas affez de force pour , les tirer de cette prodigieufe pareffe ; En un mot il n'y a point d'hommes fous le Ciel plus fainéans que les Oftiaques. A l'égard de leur habitation, je puis, fans m'écarter en aucune manière de la vérité,témoigner que dans tout l'Orient il n'y a pas de Peuples plus vagabons 8c plus inconftans que les Oftiaques. "ils changent en un mois de tems deux ou trois fois de Cabane , 8c dans l'efpace d'un an dixhuit à vingt fois de Piace > fuivant la commodité 8c la fureté des Lieux. Lors que nous leur demandâmes la caufe de ce perpétuel changement, ils nous répondirent, qu'ils y étoient contraints, pour éviter la peine 8c le tourment que leur caufoient les Voyageurs. Il faut remarquer que ce tourment, qui leur donne tant d e- pou- 6o VOYAGE DE MOSCOU pouvante, ne conlifte qu'en ce que les étrangers qui voyagent les vont chercher dans leurs Cabanes, & les contraignent d'en îbr-tir pour ramer pendant quelques heures de chemin ; ce qui eft pour eux un travail terrible. Pour avoir quelque divertificmens avec ces gens-là, Monfieur l'Envoyé fit apporter par loti Valet de Chambre, de ces Ouvrages curieux, qui fe font à Augsbourg. Il y a-voit entre autres la figure d'un homme qui bat la caiife, vêtue de même qu'une Perfon-ne. Cette figure étoit travaillée avec tant d'art, que lors que par le moyen des refforts, elle batroit le Tambour, on lui voyoit tourner en même tems la tête & Içs yeux. Comme les Oftiaques étoient attentifs à confidérer cette machine, les refforts qui commencèrent tout d'un coup à jouer, firent leur éfet ordinaire. Ce fut alors un plaifir de voir les poftures & les grimaces qu'ils fai-. foient pour'marquer leur étonnement. Ils fe mirent à marmoter, à fe fraper le vifage, à fe coucher par terre, & enfin à rendre- à cette machine, tous les honneurs qu'ils ont accoutumé de rendre à leur Scbeitati, & cela d'une manière fi plaifante, que nous ne pouvions pas nous empêcher de rire. Monfieur l'Envoyé ayant fait en fuite a-porter une autre machine qui repréfentoit un Ours A LA CHINE. 61 Ours fur fes piés de derrière, battant àufS le tambour avec ceux de devant, & tournant les yeux & la tête de même que la première figure, ils recommencèrent leurs postures & leurs grimaces ; ils nous firent néanmoins connoiisre que le Tambour leur pîai-foit plus queYOurs. Car après s'être tous, enfemble approché de Monfieur l'Envoyé en courbant la tête, ils le fupliérent avec beaucoup d'ihftance de vouloir leur accorder ce même Tambour, promettant de le payer au poids de l'or. Monfieur l'Envoyé n'eut garde de leur ottroyer cetre faveur, il avoit fes raifons pour cela, mais la principale étoit qu'il ne vouloit point par tette Machine fervir à augmenter le nombre de leurs Idoles. A l'égard de leurs habits , ce font des peaux crues qu'ils portent le poil en dedans, & qui lont auiïî roides qu'un bâton ; F Eté ils ont d'autres habits faits de la peau de certains poiffons» v J'ai remarqué que leur Dieu prétendu, ou Grand Sihaitan , eft fait ou de bois, ou de cuivre, ou de plomb , fuivant que celui qui le fait fabriquer eft riche- ou pauvre. Ils l'habillent & le parent, comme je i'ai déjà raporté ; Ceux qui lont pauvres ne lui donnent que de vieux lambeaux , mais les riches le couvrent de Martres Zebelines. 6*2 VOYAGE DE MOSCOU Ils lui font des cncenfemens avec toutes fortes de parfums. Lors qu'ils paroiflent devant cette Idole ^ ils pratiquent une étrange manière d'adoration. Au lieu de Prières, ils prononcent, je ne fçai quelles paroles en contrefaifant la voix des poulets, ils frapent fortement des mains, ils fe profternent la face contre terre, pour marquer un refpeâ: tout particulier, ils font avec les piez de certains mouve-mens & pofturcs de Bateleurs, & pratiquent d'autres Cérémonies ridicules, qui ne valent pas la peine d'être raportées. Toutes les fois qu'ils prennent leurs repas , de même que* lors qu'ils tout quelque fefljn, ils ne manquent pas de fervir à leur Scbaitan des viandes les meilleures & les plus délicates, qu'ils pofent devant lui. Ils croient que s'ils manquoient à cette coutume, tous leurs mets fe convertiroient en abominables vers. Ils tiennent auffi que s'ils ôtoient ces viandes de devant cette Idole, elle ne man-^ queroit pas, pour punition .de ce crime, de les eftropier en leur faifant perdre l'ufage des bras. C'eft pourquoi ils les "aillent là jufques à ce que la corruption les confumcnt, ou que les bêtes qui vivent de proie, viennent les enlever. Quelques Perfonnes nous ont raconté y qu'en certain temps , ces Peuples s,'af- fcm- A LA CHINE. e$ femblent dans leurs Cabanes , où ils font a-lors des cris & des hurlemens horribles & lamentables , qu'ils né fîniflent qu'à l'arrivée d'une Perfonne , qui fans doute , ne peut-être que le Diable. Cet Efprit malin leur prédit ce qui leur doit arriver ; favoir s'ils ont quelque grande famine à fupporter ; s'ils auront du bonheur à la chafle & à la pêche ; s'ils continueront à jouir d'une parfaite fanté ; s'ils époufèront une jeune femme ; s'ils mourront d'une mort naturelle, ou s'ils auront le malheur d'être tuez, ou affom-mez , ou bien d'être déchirez & dévorez par les ours ou autres bêtes farouches , & plufieurs chofes femblablcs. Après avoir ainfi apris de Satan tout ce qu'ils veulent fçavoir, ils lui rendent les derniers honneurs, & quand il a difparu, ils fe feparent, attendant leur deftinéeavec un courage intrépide. Leur Idolâtrie s'étend encore jufques à l'adoration de la peau d'un ours, fur laquelle ils font leur ferment. Lors qu'ils ont tué une de ces bêtes farouches , ils lui coupent la tête, & lui rendent enfuite de grands honneurs. Us courbent un peu la tete, fiffient comme on a accoutumé de faire lors qu'on apelle un chien, & après avoir écorché l'ours, ils lui difent ; Qui eft-ce qui t'a ôté la vie ? O font ks RuJJ'es. Qui t'a coupé la teffe ? Ce 6yy VOYAGE DE MOSCOU Ce font les haches des Rujfes , qui eft ce qui t'a dépouillé de ta peau ? Ce font les couteaux des Rujfes. En un mot ils attribuent aux Ruifes tout ce qu'ils ont fait à cet i Animal. Ges Peuples miferablcs au fupreme degré , ne IauTent pas ,• tout Idolâtres qu'ils fontj d'être louables en une chofe; c'eft qu'ils font ennemis des jurements & des faux ferments, de même que de ceux qui font faits à la legere. On leur inculque cette maxime dés leurs jeuncffe. Aufli font-ils fortement perfuadez que celui d'entre-eux qui fait un faux ferment, ou jure en quelqu^autre manière fans neceflité , ne doit efpercr dans toute l'année aucun bonheur , ni profperi-té, & que même il ne la parlera pas fans mourir de quelque mort violente ou bien fans être déchirez par les ours. Les Oftiaques aiment beaucoup le Tabac, qu'ils foment d'une manière toute particulière. Avant que le prendre , ils s'empliflênt la bouche d'eau, & avalent en fuite la fja-mée du Tabac avec cette eau. Le matin, lors qu'ils fument la première pipe, cette fumée qu'ils avalent leur ôtent tellement la respiration , qu'ils tombent, & demeure quelque tems couchez à terre, comme s'ils étoient attaquez du mal caduc; mais enfin ils reviennent de cette lûrTo- , catipn. A LA CHINE. <5$ cation. Ils ont auffi la coutume de ne fumer jamais quaflis. Lors que le Tabac leur manque, ils fe fervent des copeaux de leurs pipes, faites d'un très méchant bois , & d'une façon toute particulière. Nous demeurâmes plus de dix femaines à Jenokjsko, oùjious reçûmes beaucoup d'hort*-neur j & où nous fûmes fouvent régalez par le Gouverneur de la Place. Enfin après avoir fait tous nos préparatifs i nous fîmes partir le 13. de* Décembre pour Lkutskoy, les traineaux chargez du plus gros Bagage , & le 21. nous fuivïmes avec Monfr. l'Envoyé, que le Gouverneur & les Principaux Habitans conduifirent jufques au premier Village. Nous nous mîmes après cela fur la Rivière de Jenefiça , que nous laiffâmes en fuite à la droite , pour paffer fur le Fleuve T««-gufkoreka. C'eft-là que commencent les Habitations des Tungufes, dont nous parle-tons dans le chapitre fuivant. Après avoir laiffé fur cette Rivière divers Villages derrière nous , nous découvrîmes le 30. Celui de Buhutfcha , où nous nous aretâmcs un jour & une nuit. C'eft ici que commence le grand IVokk , ou Défert ; trajet extrêmement fâcheux, auquel on ne trouve pendant huit ou dix jours de chemin, aucun Village, ni aucune bonne Place. E C H A- 66 VOYAGE DE MOSCOU CHAPITRE VII. Le Grand Wolock. Froid fi âpre & fi pénétrant que le manger & le boire gele entre les mains de nos Vuïageurs. Le Village de Kaima. Trajet pénible & fâcheux. Les Tungufes ; Dejcription de cette Nation. De leur Figure , de leurs Habits. De la Couture qu'ils Je font par ornement au Vifa-ge, & qui leur caufe une douleur extrême. De leurs Maijbns & Cabanes, & de quelle matière elles font conflruites. Comment ils endurcijfent leurs Enfans au froid. Ces Peuples fient de trois Jbrtes, les Kunny , les A-lenny, les Sobaltzy. De leurs Dieux , (y de quelle manière ils les adorent. De leurs Prêtres & Magiciens. Des Coutumes étranges qu'ils pratiquent ; De leur Pauvreté. Du grand nombre de Femmes quils entretiennent. De l'abominable Cérémonie qu'ils font pratiquer à ceux qui font obligez, de prêter Serment. Plaifante manière de fouhaiter du mal à ceux contre lefquels ils font en co. 1ère. Départ de Kafma. Arrivée à la petite Ville rf'IJinskoy. Ifles. Villages. Chaf-fie de Bêtes Sauvages , comme de Martres, de ■j A LA CHINE. êj de Renards, &c. Le Lac de Baikal. Su-perfihion du Peuple au fujet de ce Lac: Pajfage par divers Bourgs. La Ville « Oftroyudingskoy , Clef de la Province de Daitre. CE fut le premier jour de l'année 1693. que nous partîmes du Village de Bu-kutfcha. Nous traverfâmes le grand IVolcl^, par un froid extrême ,. qui fe fait terriblement fentir en ce Lieu-là. il étoit pendant le jour & pendant la nuit fi pénétrant, qu'à peine pouvions-nous nous remuer ; mais la-plus grande incommodité que nous fûmes obligez d'en foufrir , eft que nous ne pouvions ni manger ni boire, à caufe que tout géloit entre nos mains. Nôtre boillbn n'é-toit alors que de l'eau. Enfin le 8. du mois de Janvier, nous làif-fames, par la grâce de Dieu, le grand JVo-lock^, derrière nous, & arrivâmes à un Village, nommé Kafma. Le Voïage par eau fut jufqiies ici pour nous très fâcheux * parce que la Rivière étoit en divers endroits tellement couverte de gros glaçons , que ceux qui nous conduifoient avoient fouvent bien de la peine & du travail à les couper pour fe frayer un chemin. Il faut remarquer ici qu'ils palTe fort peu de 'Traineaux en ce Lieu-là, non-feulement pour E 2 la 6% VOTAGEDE MOSCOU la quantité de glaces , mais auffi à caufe de l'inégalité du Pais. Nous étions lï las, & nos chevaux fî fatiguez , que nous fûmes obligez de nousre-pofer pendant treize jours à Kafma. Ceux qui conduifoient nos traineaux, employèrent ce temps-là , à nous chercher des chevaux frais dans les Villages les plus proches & dans d'autres fort éloignez, tandis que nous étions occupez à vilîter dans les bois les Habitations des Turtgujes, dont je vais rapor-ter ici en peu de paroles la coutume & les mœurs. C'étoit autrefois un Peuple belliqueux > qui n'avoit point été fubjugué , & qui oc-cupoit une fort grande étendue de Païs. Mais aujourd'hui il a perdu fa liberté, ayant été fournis par les Armes vidorieufes de fa Majefté Czarienne , à laquelle il eft obligé de païer tous les ans le tribut. A l'égard de la Perfonne des Tungufes, ils font robuftes & bien faits de corps. Ils ont en Hiver & en Eté des habits de peaux crues, jointes enfembles & de diverfes couleurs. Us portent tous, les hommes & les femmes , les jeunes gens & les vïellards cette forte d'habit , fous lequel, ils afeétent à leur manière, un grand air de pompe & de magnificence. Lors qu'ils font encore jeunes, ils fe font A LA CHINE. 69 coudre le Vifage en manière de piquûre avec du fil noir, cequipafle parmi-eux pour un des plus grands ornemens. Ils le font oe diverfès façons, les uns en long, les autres en rond , les autres en quarré , fuivant la fantaifiede celui qui foufre cette operation. Et l'on peut bien s'imaginer que ce n'eft pas fans une douleur extrême. Nous en avons vus, qui peu de tems avant nôtre arrivée;", s etoient fait coudre de cette manière, dont le vifage étoit fi prodigieufement enflé , & par tout fi enfanglanté, qu'à peine pouvoient-ils découvrir les objets, tant leurs yeux étoient cachez fous cette enflure. Ils ne paroiifent pas néanmoins fe foucier beaucoup de ce mal , la douleur ne les afflige point , au contraire , ils la fupportent avec courage , dans la joie qu'ils-ont de fe voir fi magnifiquement ornez des marques paternelles , qu'ils font aflurez de conlerver toute leur vie. Et en éfet ces marques ne sefacent jamais, car quand ils font guéris, les cicatrices paroiifent toujours. Pour ce qui eft de leurs Maifons & Cabanes ils les batillênt avec des peaux , d'une certaine bête nommée Renne , & faite a peuprés comme un Cerf, qu'ils joignent dit-né manière fi ferme , que ni la pluie ni la grêle ne les fauroient pénétrer. Quelques uns les font de feutre, ou de paille, & d'au-E 3 tres 7o VOYAGE DE MOSCOU tres les conftruifent avec de 1 ecorce de Bouleau , arbre qui fe trouve en ce Pais-là, d'une grolïeur extraordinaire. C'eft une chofe étonnante que ces raife-rables gens puiffent fubfifter en de fi cheti-ves Cabanes par un froid extrêmement â-pre & pénétrant , & qui comme nous l'a^ vons déjà remarqué, eft aflêz infuportable en leur Pays. Mais on peut dire qu'y étant accoutumé dés leur naiflânce, ils y font auiïï beaucoup moins fenfibles que nous. Pour endurcir leurs Enfans au froid, dés qu'ils fon nez, ils les plongent tous, fans en excepter aucun, l'Eté dans de l'eau froir-de & l'Hiver dans la neige. Cela ne manque pas de les endurcir d'une telle manière, qu'il ne fe trouve point de Peuple en aucun lieu, qui fuporte plus facilement, que celui-là, les injures du tems, & toutes autres in-commoditez. Cette Nation eft divifée en trois fortes de Peuples. Les premiers fe nomment Kunny-umgunfy. Us fe fervent de Chevaux. Les lèconds font les Alenny, qui vivent de. bêtes fauvages ; & les troifiémes les Soùaltzy, qui mènent une vie de chien. "Les Dieux qu'ils fervent font de bois , Se d'une . figure très mal raite. Chacun d'eux a pour Patron fa propre Idole, qui, fuivant qu'il fe l'imagine, eft la caufe de tous les biens A LA CHINE. 7i biens & de tout le bonheur qui lui arrivent. L'une de ces Idoles leut fournit la venaifon & le gibier, l'autre leur "procure les Martres . 5Î,mes & toutes fortes de fburures, une troiiïéme les fait réiiflîr dans la pêche, de enfin une autre leur envoie quelque autre chofe. Que li après avoir adoré un de ces faux Dieux, ils ne réùftjlient pas à la chafle, ou à la pêche, & qu'ils aient le malheur de ne rien prendre du tout, ils fe faifiifent de ces mêmes Dieux imaginez & les tiennent fulpendus entre le Ciel & la Terre, jufques a ce qu'ils aient le bonheur de réïiffir. Ont-ils fait une bonne prife, il faut voir de quelle manière ils régalent l'Idole qui preiîde fur la chaf-fe, ou fur la pêche. Us la fervent alors de leurs viandes les plus délicates, qu'ils pofent devant elle, & qu'ils lui portent même à la bouche. Peut - on voir une fcmblable folie, & l'aveuglement de ces Peuples, fans être faili d'etonnement ? S'il arrive que cinq ou lix Tuvguks habitent l'un auprès de l'autre, car autrement leurs cabanes font difperfées ça & là, ils entretiennent tous enfemble un Schamau, ce qui parmi-eux fignifte un Prêtre, ou un Magicien. Toutes°les fois quils s'aucmblent vers lui, on le voit revêtu d'un habit garni de ferraille, du poids dé plus de deux cents 72 VOYAGE DE MOSCOU livres, avec toutes fortes de figures Diaboliques , qui reprefentent des Ours , des Lions, des Serpens, des Dragons, & plufieurs autres chofes effroyables. Ce fut avec le dernier étonnement que nous vimes & maniâmes cet habit. Ce Schaman, orné de la manière que je viens de le dire, prend un long tambour, fur lequel il frape coup fur coup, & ce bruit tout à fait defagreable, accompagné des hurlemens horribles que ces Perfonnes font, produit une mufique propre à donner de la frayeur. Si c'eft par coutume que ces gens hurlent de cette manière, ou fi quelque autre motif les y oblige, c'eft une chofe dont nous ne pûmes pas être inf-truits. Cependant il eft certain que les Spectres hideux les Corbeaux & autres Oifeaux é-tranges & de mauvais augure, qui fe pre-fentent alors, ne contribuent pas peu aux' hurlements & aux cris épouvantables de ces malheureux. Tandis qu'ils continuent de la forte, le Schaman tombe à la ren-: verfe, comme s'il avoit perdu l'efprit, & c'eft alors qu'ils lui rendent les honneurs comme à un Saint. Bien que les Tungufes vivent dans une extrême mifere & pauvreté, ils ne lailfent pas néanmoins d'avoir plufieurs femmes. La A LA CHINE. 73 La plupart en prennent fix, huit, dix douze , & poUr chacune d'elles, ils faut quils donnent au Pere dix Rennes & quelquefois quinze, de forte que la plus grande richeife d'un homme en ce Pays-là, eft davoir plufieurs filles. Voici une autre coutume abominable, qui fe pratique parmi cette Nation. Lorf-que quelqu'un d'eux eft obligé de prêter ferment, il faut qu'il le fafle de cette manière. On ouvre la veine à un chien, fous la jambe de devant au côté gauche ; après quoi celui qui prête ferment en fucce le fang jufques à ce que cet Animal par l'é-puifement de fes veines, foit contraint de mourir. Ils n'enterrent pas leurs morts, mais ils les pendent à un arbre, où ils les laiflênt pour y être confumez. Quelque miferable & malheureufe que foit la vie des Tungufes, ils croient pourtant que leur condition eft la plus heureufe de toutes celles des autres Peuples, fur tout en ce qu'ils ne font point de jurements & ne difent des injures à Per-fonne. Lors qu'ils fe mettent en colère contre quelqu'un, le plus grand mal qu'il l»i fouhaite , c'eft qu'il puiife être obligé d'habiter parmi les Rufles, de labourer un Champ, ou de faire quelque autre chofe femblable. E 5 Le 74 VOYAGE DE MOSCOU Le 21. du mois de Janvier nous partim.es du village de Kafma, & nous nous mimes fur la Rivière de Twigu>ki, dont les terres voifines font remplies d'habitans. Nous laif-fames en fuite cette Rivière à main droite , & nous arrivâmes fur un petit Fleuve, nommé Ilimsty, le long duquel on trouve auffi beaucoup de peuple. Le 25. nous nous rendimes à la petite Ville àTlimsItoy, fîtuéefur ce même Fleuve. Elle eft toute entourrée de hautes montegne, au milieu defquelles elle fe trouve placée, comme au centre. Le 27. nous partîmes de-là, pour continuer nôtre route au travers d'une forêt é-paife, dont le chemin fe trouva fort mauvais , ce qui fut caufe que nous employâmes trois jours & trois nuits à la traverfer. Au fortir de cette Forêt, nous nous mimes fur VAngera, Rivière qui arrofe un pays allez peuplé. Car de cette Rivière julques à Irkytskpy » on trouve les Oftrogues, c'eft à dire liles & Villages, favoir Balaganskp7 Ka-menki, & plufieurs autres. Les Bratskpys qui habitent cette contrée font une forte de Mongales; Us vivent fous robéïflànce de Sa Majefté Czarienne, à laquelle ils payent tous les ans le Tribut. Depuis Jemkï>k? jufques a Irlgitskfiy, & tout à l'en-tour, on prend en Automne & au commence- A LA CHINE. :n cément de l'hiver, quantité de bêtes fauva-ges; des Martes, des Renards, & plufieurs autres Animaux de différentes fortes. On trouve fur tout au Païs de Jenokisly, plufieurs Renards noirs d'une très grande beauté , & d'une rareté finguliere, qui valent à vingt cinq & jufques à trente Rubels la pie-ce. Le ii. du mois de Février, nous arriva-vames à la Ville de Jrkutskoy, fituée fur la Rivière & Anger a, où nous fejournames, pour de certaines raifons trois femaines. Nous y fumes fouvent régalez par le Kncz, Jean Tetroxvitz, Gargaren Gouverneur de la Place. Je vis chez lui un Mongale qui palfoit pour faint. Il prioit fans celle à fa manière, grommelant entre fes dents, & tenant un chapelet de corail rouge, qu'il comptoittoujours avec tant d'affiduité, qu'il en avoit mal aux doigts. Le 15. Monfr. l'Envoie dépêcha un Courier à la premiere Ville Frontière de la Chine , nommée Naun , pour y faire, fcavoir notre arrivée. Le 9. de Mars nous partîmes d'hï^jî-hy ; Le Gouverneur & les Principaux JHa-bitans de la Place nous conduifirent julques au premier Village , où tous enfem-ble nous palfâmcs la nuit à nous bien divertir. Le lendemain au matin , nous nous fe- 76* VOYAGE DE MOSCOU feparâmes, & ayant pourfuivi nôtre route, nous découvrîmes ce même jour io. le Lac de Baik il, d'où ?Angerie, Fleuve fort rapide , tire fa fource. Pendant tout cet hiver , ce Fleuve demeura entièrement ouvert & ne gela point, depuis Lk'iftlfoy , jufques à fa fortie du Lac. On compte de cette Ville au même Lac, fix lieues d'Allemagne , & c'eft juf-ques-là que s'étend la Sibérie , Royaume très vafte. Le Laç de Baikal, a quatre journées de Chemin de longueur, mais pour fa largeur, nous la traverfâmes fur des traineaux , en fix heures de tems. Le trajet, en eft fort difieïk en Eté , & l'on ne feauroit le faire fans danger. Les Gens qui habitent-là autour , ont cette folle penfée, que ceux qui l'appellent Ofer , c'eft à dire eau dormante, ne feauroient le traverfer , fans un péril extrême , mais que ceux qui lui donnent le nom de Mor , qui fignifie Lac, n'ont rien à craindre: Le ii. nous dînâmes fur ce Lac , après avoir, le foir auparavant, lailfé derrière nous fix Cabanes, & côtoyé toujours depuis l'entrée. Prés de ces Cabanes , nous vîmes fur un arbre un mouton & une chèvre égorgez, la tête tournée vers le Ciel. Nous aprîmes dans la fuite que les Habitans du Païs A LA CHINE. 77 Pais avoient fait au Ciel un fàcrifice de ces Animaux. Je fis mon poffible pour m'in-itruire de la Religion de ces Peuples, mais tout leclairciflêment que j'en pus tirer fut , que tous les ans ils font au Ciel une pfran-Qe de ces mêmes bêtes ; & qu'ils recon-noilfent un Créateur du Ciel, & de la Terre. Us adorent auffi le Soleil devant lequel ils fe profternent. Ils ont beaucoup de foin d'élever du beftail, & fur tous des Chameaux , que l'on trouve chez-eux en grande quantité , & qui font achetez par les' voïageurs des Caravanes, qui vont à la Chine. Ce même foir, nous abordâmes le rivage, & ayant pris terre, nous nous rendîmes prés de-là à un Cloitre , où commence la Province de Daure, très beau Païs, & d'une fort grande étendue. Le 12 . nous quittâmes ce Cloitre, & noUS' nous rendîmes dans la fuitte à deux-Bourgs, dont l'un fe nomme Kabanja , & l'autre Rofkofaimftko. Ce font deux petites Places , que les Habitans , peu de tems avant nôtre arrivée, avoient fortifiées, pour fe garantir des courfes des Mongoles. Le 29. nous apperçûmes Oflrogudiskçy. A trois JVerfies de cette Place, le Prickasks» qui eft un Commandant, vint avec une Ef-corte de cinquante Ccfaques, dont la mar- 78 VOYAGE DE MOSCOU che étoit magnifique , au devant de Mon-lieur l'Envoyé, qui fut reçu au bruit d'une triple décharge du Canon. On a fait, depuis environ fix années , une Ville habitée de cette Place , qui eft comme la Clef de la Province de Daure. On voit le Château , ou la Fortereffe, qui eft de Bois, û-tuée fur une haute Montagne , d'où les Habitans fe défendent vigoureufement contre les Moitgales, dont ils font fouvent obli-. gez de foufrir de cruelles infultes. Nous y féjonrnames trois femaines, que nous employâmes, de même qu'à Irkntsko, à acheter des Bêtes de charge , pour porter nos Effets. Nous donnâmes pour chaque Chameau dix à quinze Rubels, & qua-^ tre, cinq , jufques à fix , pour chacun des Chevaux. Nous fîmes aulîî provifion de Bœufs , que l'on tua pour nous de lieu à autre, pendant tout nôtre Voïage dans la Chine. Comme c'eft-là que commence un fort grand Défert , nous eûmes foin de nous fournir de toutes les çhofes néceffaires, & après avoir tout emballé, nous en chargea-^ mes nos Chamaux, & nos Chevaux de lomme. Un Chameau portoit treize , quatorze , ou quinze Pudes , c'eft-à-dire, autant de fois le poids de quarante livres, & un Cheval fix Pudes , & cela en deux balots, fça- A LA CHINE. 7o fçavoir un de chaque coté. C'eft de cette manière que nous partîmes le 6. d'Avril &Ojhogudinskpy > pour continuer notre route. CHAPITRE VIII. Trajet extrêmement dangereux , & tu il ny a aucune fureté. Caravane de PAmbajjade. Le nombre des perfonnes qui la compojbient. Accidens fâcheux. Tlus de cent Chevaux périjjent par la faim , & cette perte eft eau-fée par la méchanceté des Mongales, & des Tungufes. Le Lac de Jerawena. Chaffe de Martres Zebelines. On achette là de très-belles £Ï7 très-rares Fourures de ces Animaux. Vajle Dcfert. Si\onde perte confiderable de Chevaux. Le Lac de Schacks« ofer. La Rivière i'Annir. La Ville de Nertzingskoy, dernière Place, appartenant à Sa Maj eft é Csarienne. Les Cofiaqu?s y font fort richM. Défert de Tartane. Voïage de huit jmaincs par ce même Dcfm. Diverfes Avahtures. COmme les Lieux que nous avions à tra-verfer, ctoient extrêmement dangereux 8o VOYAGE DE MOSCOU & fort mal fùrs, on n'ofoit y paner que bien accompagné. Pour ce qui eft de nôtre Caravane, elle étoit de cent vingt perfonnes. Nous avions un grand nombre de chameaux & de chevaux, avec quatre cents chariots, qui pendant la nuit nous fervoient de rempars, & autour defquels nous faifïohs bonne garde. C'eft ainli que nous employâmes trois fe-maines à traverfer les Déferts, & ce trajet nous fut d'autant plus penible & plus fâcheux , que nous manquions fouvent d'eau, mais bien que nos Bêtes foufrilfent extrêmement de cette difette > & que les Perfonnes mêmes en fuflênt fort incommodées, ce ne fut pas néanmoins nôtre plus grand mal, nous en eûmes un autre à fupporter beaucoup plus fenlible , & qui nous fut caufé de la manière que je vais le raporter. Les Mongoles, de même que les Tungufes, qui font réduits fous l'obéïlfance de Sa Majefté Czarienne, irritez de voir qu'ils ne pouvoient fe failîr d'aucuns de nos Chevaux, eurent la malice de brûler & confumer entièrement fur nôtre route , lg foin ou l'herbe féche, qui en ces Lieux-là, fert de pâture aux Chevaux & aux* Chameaux. Et comme nous n'avions pas fait provifion de Fou-rage, dans la pcnfee que nous trouverions par tout de cette herbe, nous eûmes le chagrin A LA CHINE. 81 grin de voir périr plus de cent de nos Che-• vaux, qui moururent-de faim. Ce fut une grande joie pour les Mongoles, qui dés qu ils nous voïoient décampez, fe jettoient fur ces chevaux morts, & bien qu'ils fulïent déjà corrompus» ils ne lailfoient pas d'en îuanger avec autant d'avidité & d'appétit, que 1* c'eût été la meilleure venaifon du monde. Pour nous , au contraire , nous étions dans une afliction d'autant plus grande, que les Chevaux qui nous reftoient , étant extrêmement fatiguez & li maigres, que les os leur perçoient la peu, nous ne 1 pouvions a-vancer que fort lentement. Les Tungufes, qui fe tiennent dans ceDé-- fert, ont la même Religion que les Brotskpys ; mais ils ont de plus la coutume de jetter dans la folfe de celui qui meurt, ce qu'il poflê-doit de plus précieux. Ils conduifent auflî fur une haute montagne ceux qui ^ font dans un .âge extrêmement avancé & décrépit, où ils les brûlent, & mettent en fuite fur la fof-fe, où reposent leurs cendres, le meilleur de leurs chevaux, qui tient ferme à un pieu. Le 24. & le 25. du mois d'Avril, nous paflàmes à la droite auprès d'un Lac nommé jeraïvena.. La longueur de ce Lac éif. de 4. lieues d'Allemagne , & fa largeur de trois. On y trouve toutes fortes d'excellents poif-p fehs." 82 VOYAGE DE MOSCOU fons. Ce fut prés de-là que le Courrier cpy, & nous limes le voyage par eau fur des Radeaux. A une Werjie de-là , la Rivière de Schita tombe de même que celle jXOnnon, dans ÏIngueda, qui fe nomme alors Sihdcka. A LA CHINE 85 Schilcka. VArgun y entre auffi en fuite, &. de ces Rivières fe forme YAmur, Fleuve celebre, qui fe decharge dans VOcéan: Le 20. nous arrivâmes à Nertûngskoy, la dernière des Places qui appartiennent, à Sa Majefté Czarienne, aufquelles il faut encore' joindre Argun> Place fort petite, à huit journées de chemin de Nertsingskjy. La Ville de NertxÀngskoy eft fituée fnr la Rivière de Nertsa. Prés de fix mille Tun-Syksj fournis à Sa Majtfté Czarienne, habitent autour de cette Place, & ce font-eux, qui pour la plus grande partie , l'ont fortifiée. On prend aux environs de-là , un grand nombre de Linx, -de Martres Zebelines , & d'autres animaux femblabiés. Les Ecureuils qui fe trouvent là autour, font entièrement d'un verd obfcur, & les Chinois les cftr-tnent comme une chofe fort rare. Nous fûmes obligez de fejourner plus de deux mois dans cette Ville, attendant que nos chevaux fufiènt en partie rétablis par la nouvelle herbe qu'on leur fit paître. Les Cofaques qui y habitent, fe font beaucoup enrichis par le négoce , ayant la liberté de trafiquer à la Chine , fans payer aucuns Droits. Comme nous avions à .traverfer un fort grand Défert, qui. commence là , nous eûmes le foin de nous pourvoir de toutes les F 3 cho- %6 VOYAGE DE MOSCOU chofes neceffaires , & fur tout de bœufs, que l'on conduifoit par troupeaux , & que Ton tuoit à mefure que nous en mangions chaquç jour. Nous primes auffi cinquante Cofaques • pout nous fervir d'elcorte de lieu à autre , dans la Chine ; & Monfr. envoyé nomma lés Oficiers, qui durant la marche, dévoient commander, tant les Ruffes, que les Marchands , quf fe trou voient à nôtre fuite, t Avant nôtre Départ, deux Cofaques arrivèrent à Nertz-ingskpj , avec des lettres du Courier Offdikhn AndréKurdikoff'que Monfr. l'Envoyé avoit dépêché çXlrkiitskoy à Naun premiere Ville Frontière de la Chine. Ces lettres portoient qu'on n'avok pas voulu permettre à ce Courrier de paffer jufques à Pe-kjn, lieu de la Refidence de l'Empereur de la Chine, mais qu'il avoit été obligé de remettre fes lettres à Naun, les quelles avoient été envoïées fur le Champ à Tchra. Qu'il étoit arrivé en fuite- à cette première Place, un grand Seigneur Chinois , avec une fuite confiderable, pour y attendre Monfr. l'Envoie. Que ce Seigneur Chinois ayant fait d'abord venir le Courier devant lui, il lui a-vôit demandé pourquoi Monfieur l'Envoyé étoit depeche à fon Kam-Hi Ammalogdo Chan ? A quoi le même Courrier avoit repondu A LA CHINE. si pondu que c'étoit une chofe qu'il ignoroit, « que quand même il la fcauroit, il ne lui etoit pas permis de la découvrir en aucune manière. Le Chinois demanda encore , fuivant le raport de ces lettres, de cmelle Charge Monfr. ! Envoyé étoit pourvu à la cour de Sa Ma-jefté Czarienne, & de quel Païs il étoit. Le Courrier repondit à ces demandes, qu'il ne pouvoit pas en être inftruit, parce qu'il n'é-toit à fon fervice que depuis fort peu de tems, n'y étant entré qu'à Irkutskoy, d'où il l'avoit d'abord depeche à Nxurt, qu'il avoit néanmoins ouï dire" que Monfr. l'Envoyé étoit natif d'Allemagne , & qu'ri fe tenoit continuellement à la Cour de fa Majefté Czarienne , où il étoit en grande eftime & considération. Il pria enfuite ce Seigneur Chinois, de ne lui plus faire de femblablcs demandes , parce qu'il ne pouvoir ni ne vouloit fa-tisfaire là delfus fa curioiïté. Le 18. de Juillet fur le foir nous partîmes de Nmiïngtyy > avec toute nôtre Caravane , qui conliitoit en quatre cents personnes, & cette même nuit nous nous rendîmes vers la Rivière de Schihki, que nous ^averfàmes. Nous demeurâmes trois jouis Prés de cette Rivière pour attendre que les ^rfonncs de nôtre Caravannc, raflent tou-les atlemblées. Cependant * Monfr. l'Envoie F 4 dépe- S8 VOYAGE DE MOSCOU dépêcha un fécond Courrier , nommé André Avouas Krukojf, à Mofcou pour fa Majede Czarienne. Il fe trouva dans nôtre Caravane plufieurs Gentilshommes & Marchans, qui étoient venus nous joindre de divers lieux de la Mof-covie & de la Sibérie, pour aller négocier toutes fortes de fourures & autres Marchan-difes à la Chine. On ne diftribua à chaque perfonne que trente livres de bifeuit, ce qui ne fe fit point par aucune avarice de Monfr. l'Envoie , car nous étions aflêz bien pourvus de toutes chofes , pour pouvoir diftribuer de la provifion, mais feulement afin de ménager la voiture. Chacun dé voit garder ces trente livres de bifeuit, & faire en forte qu'elles du raflent pendant tout le Trajet du Defertde Tartarie , auquel nous employâmes huit fe-maines. Pour ce qui eft de la viande, celle que nous mangions ordinairement tous les jours, étoit le bçcuf, fi cen'eft que quelquefois on nous donnoit pour changer, du Chevreuil. Depuis la Rivière de Schilki, nous fîmes trois journées de chemin au travers d'une épailïe Forêt, fort inégale, & remplie çà & la de grands Marais. Les trois journées fuivantes nous traverfames une Plaine déferre , & deux autres journées de fuite, nous \ <' % paf- A LA CHINE. g? paûames par des bois, après quoi nous traverfames une Rivière nommée Samur , qui le décharge dans celle de Scbikka. La nuit nous drellions nos Tentes , au nombre de plus de cinquante. . Il faut remarquer qu'en ces lieux-là le voïage ne fe fait pas par chariots , ou par quelque autre commodité , mais que tout ce qu'on a fe charge fur des Chameaux, ou fur des chevaux. Depuis la Ville de Nertsings-kiy , jufques à Naun, premiere Ville frontière de la Chine, on donne \ our chaque Pude, ou poids de quarante livres , dix Rif-dales de voiture. Avant que de pouvoir nous rendre de-là, à la Ville àHArgur., que nous venons de nommer, nous eûmes quelques jours en fuite beaucoup de peine à traverfer de grands Marais, qui fe trouvèrent fur notre route. Cependant toute la Caravane ayant pris fur la droite jufques à la Rivière d'Argua, nous nous trouvâmes enfin à la Ville de ce nom j fituée fur f ette même Rivière. Ce Fleuve fait proprement la féparation-des Frontières de fa Majeité Czarienne, d'avec celles de l'Empereur de la Chine, & Argua eft la dernière Flace de la Province de Dnure, foûmife aux Mofcovites. Le 7. du mois d'Aouft , nous retournâmes à notre Caravane, & nous demeurâmes F 5 deux oo VOYAGE DE MOSCOU deux jours à attendre que tout fut preft pour traverfer la Rivière. Il y a quelques . années qu'une alfez grande étendue de Pais, fïtué le long de la célèbre Rivière d'Amur, étoit fous la domination des Mofcovites. Mais, Fœdor Alexow/tz, Gollaxvin, qui en j68p. étoit Ambalfadeur de Mofcovie à la Chine, reçut ordre de fa Majefté Czarienne de cé-r der par accord aux Chinois ce Païs-là, qui comprend Albafm , Place trés-forte & célèbre , afin d'ôter par ce moïen tous les fujets de Guerre, qu'il pouvoit caufer. Ce fut ici que les Courfes des Mongoles rendirent nôtre Voïage dangereux & les chemins par-où nous devions paffer, fort mal furs. Nous fûmes obligez de faire continuellement la Garde, tant autour de nos Tentes , qu'autour de nos Chevaux & de nos Chameaux , fur lefqucls ils formoient leurs delfeins, plû-tôt que fur les Perfonnes. Auffi font-ils confifter leur 'plus grande a-dreffe à fçavoir enlever les Chevaux de ceux qui voïagent. Ce font autrement des Gens pareffeux, lâches, & de fi peu de courage, qu'un Soldat bien armé , fufit pour en mettre dix en fuite , fans- qu'ils ofent hazarder de faire la moindre refiflance. CHA- A LA CHINE. 9i CHAPITRE IX. prvertiffement'de la Chaffe dans le vafte Défert de Tartarie. Chevreuils fit apprivoifiez, qu'Us fie laijjent prendre avec la main. La, Rivière de Gann , qui fie trouve fort enflée. Bac fait de peaux de Bœuf pour la traverfer. Grand danger. Paffage de quelques Rivières. Caravane de Rujfes retournant de la Chine , rencontrée par celle de Monfieur l'Envoyé. Diverfes Atsaniures. Arrivée aux premières Gardes de la Chiqe. Coudriers , ou Noijhiers d'une autre ejpéce. que ceux qut croijfent en Europe. Les Tar-gurtfchmi , Nation 'Païenne , foûmife à l'Empereur de la Chine. Monfieur VEnvoyé eft régalé par un Adogeda Chinois. La Conversation qu'ils eurent enfiemble. En quelles viandes confiftoit le repas, & de quelle mamère on y mangea. Provins fournies à Monfieur l'Envoyé, & aux Gens de -fia Suite. Les Perfonnes de VAmbajfade Je voient avec peine privées de pain. Des Habitons de Naun. De rabominable Culte d'adoration qu'ils rendent au Diable. Pré-fents de Monfieur l'Envoyé à /'Adogeda. Mon- 5>2 VOYAGE DE MOSCOU MOnfieur l'Envoyé dépêcha du lieu où nous étions, quelques Cofaques à Naun, où il avoit déjà envoyé un Exprés, comme nous l'avons dit, & ces Cofaques eurent ordre de demander qu'on tint des relais fur nôtre route. Le plus grand divertilfement que nous prenions tous les jours dans le Défert de Tartane, étoit celui de la chalfe des bêtes fauvagcs. Il s'y trouve fur tout une prodigieufe quantité de chevreuils , fi apprivoifez que nous n'avions pas befoin d'armes à feu pour les tirer, vii qu'ils fe lailToient prendre avec la main. .Le Ledeur aura peut-être de la peine à croire ce que je raportc ; mais je puis l'alfu-rer que je n'avance rien qui ne foit trés-vé-ritable. Ces Animaux , étoient fi peu fa-rouchcs , que quelques-uns fautèrent par defius les Chariots qui entouroient nôtre Camp , & nous en primes un de cette Troupe. La Rivière de Derbu, qui fe rend dans celle à^Lrgun, eft à quatre journées .de chemin de la Ville de ce nom. Le 15. d'Aouft , nous arrivâmes vers la Rivière de Gann, qui eft couverte de quantité de Bateaux, qui vont & viennent. Les Chevaux & les Chameaux la pâlie , pour l'or- . A LA CHINE; 9$ Fordinaire facilement à gué avec leur charge, quelque pefante qu'elle foit; mais alors les pluies continuelles l'avoient tellement enflée, que nous n'ofàmes pas nous hazarder à la traverfer de cette manière. Cependant comme nous ne pouvions pas nous arrêter longtemps en ce lieu-là , nous fongeâmes aux moyens de conftruire un Bac ; maïs comme le bois nous manquoit, nous-nous avifàmes de le faire de la peau des bœufs que nous avions tuez en cet endroit-là. De plus, nous ramaffàmes tout le bois que nous pûmes trouver, & nous en fîmes des Radeaux, Après en avbir chargé quatre , nous les fîmes traverfer, mais ils ne furent pas plutôt arrivez au courant, que la rapidité de l'eau les emporta vers le bas de la Rivière, à la dillance de plus de deux Werfies. Non-feulement nous eûmes toutes les peines du monde;de les conduire à l'autre bord, mais nous courûmes auffi un grand danger de la vie. A l'égard de nôtre Bac, nouvellement inventé, il nous réûffit beaucoup mieux que les Radeaux , car nous eûmes le bonheur de le conduire tout droit à l'autre côté de la Rivière. Pour les Chevaux, comme ils n'avoient plus leur charge , on les fit tra-verfer à gué, & il ne s'en perdit qu'un qui noïa. 'Nous cmploïàmes deux jours à tra- 94 VOYAGE DE MOSCOU traverfer ainfi cette Rivière, qui fe décharge dans celle d'Argun. Le 16. fîx des Tungufes, qui vivent fous la protection de Sa Majefté Czarienne, vinrent nous trouver , & nous amenèrent cinq Efclaves Mongoles, trois garçons & deux filles, qu'ils avoient enlevez à ces Peuples. Ils vouloient nous les vendre , mais comme nous étions fur les Terres de la Chine, Monfieur l'Envoie ne voulut jamais nous permettre de les acheter ; autrement nous aurions pu les avoir pour des Chevaux , que ces Tungufes défiroient avec beaucoup d'avidité, & de cette manière chaque Efclave ne nous auroit coûté que quatre ou cinq Rubels. Outre ces cinq Efclaves, ils en avoient vingt autres, qu'ils avoient enlevez de la manière fuivante. Trente Tungufes s'étant affemblez , ils formèrent le deflèin d'aller attaquer la nuit quinze Cabanes des Mongoles. Ils exécutèrent cette entreprife avec tant de bonheur, que fans perdre qu'un feul homme , qui fut percé d'une flèche ; ils tuèrent cinquante Perfonnes âgées, tant hommes que femmes^ & enlevèrent les jeunes gens auxquels ils voulurent bien donner la vie. Le 23. nous-nous rendîmes prés d'une petite Rivière, nommée Koilar, qui fe décharge dans l'Argua -, & le 24. nous la payâmes ( A LA CHINE, py mes à gué fur nos Chevaux, après avoir mis leur charge fur les Chameaux, qui traverfé-rent auffi de la même manière. Le 26. nous traverfames une autre petite Rivière, mais qui néanmoins porte Bateaux, & qui tombe dans Xjhgun. Ceux qui n'a-vôie'nt point de Chameaux , la pallerent à gué fur leurs Chevaux , après avoir chargé fur leurs épaules la pefanteiir de trois ou quatre Pudes. Le 27. nous laiflames derrière nous, la Rivière àHVnar , qui fe décharge dans celle de Saduma ou Saduna. Le 28- nous rencontrâmes une Caravane de cent cinquante Marchans Rufles, quis'é-toient rendus l'hiver précèdent àzNenswgs-kjy , à la Chine , & qui s'en retournoient , avec trois cents Chameaux chargés de mar-chandifes, mais fans aucuns chevaux. Nous àprunes avec joie de ces Marchans, que les Chinois attendoient Monfr. l'Envoie avec impatience. Nous nous arrêtâmes deux jours auprès' de cette Caravane , qui nous regala de fort bon thé, & comme nous n'avions pour nôtre boilfon que de l'eau, ce thé nous fît grand bien , & nous le bûmes arec beaucoup de plaiiîr. Après nous être féparez, nous continuâmes nôtre route par des collines fort agréables » 96 VOYAGE DE MOSCOU bles, & de tres beaux vallons , d'où fort la Rivière de Jall, qui à une diftancc peu é-loignée de fa fource , s'étend & forme un lit propre à porter bateaux. Le ji: le Courrier Kurdihff, qui avoit été dépêché fflrÇu^ à la Chine, nous ayant rejoint, il nous aprit, qu'un grand Seigneur Chinois avoit été envoie de Pékin, en qualité à'Adogeda, par l'Empereur de la Chine, pour recevoir Monfr. l'Envoie, & que même il s'étoit deja rendu à Naun, où il nous attendoit depuis quelques femaines. Le i- de Septembre , YAdogcda dépêcha un Courrier à Monfr. l'Envoie pour s'informer de fa fanté & de celles des Perfonnes de fa fuite. Nous le reçûmes avec beaucoup d'honnêteté, & fur le champ il fut renvoie. Ce même jour YAdogeda , nous envoya pour la première fois , des chevaux frais , & en même-tems dix moutons, du ris, & d'autres provifïons pour Monfr. l'Envoie. Le 2. nous arrivâmes à la première garde de la Chine, qui confiftoit en douze Perfonnes. Le 3. nous nous rendimes à la féconde , & le 4. à la troifiéme. Ces Gardes-font poflécs fur de hautes montagnes, où elles fe tiennent cachées, de forte qu'on ne feau-roit les découvrir , & dés qu'il palTe quelques voïageurs , elles en donnent promte- ment A LA CHINE. 07 ment avis à la ville la plus proche. Par ce moyen les Chinois font informez de tout. Pendant quelques journées de chemin nous palfâmes par des Bocages, par des collines & par des Valons fort agréables , ou nous trouvâmes une certaine efpece d'arbre Hoir, de même que des Chefnes , dont les branches font fort baffes, mais qui s'étendent beaucoup^ en largeur. Nous y vîmes auffi quantité cle Coudriers, mais d'une autre forme que ceux qui croifTent en Europe. Ce font de petits arbriffeaux , qui n'ont qu'une demi aune ou trois quarts de hauteur, &dont le bois eft fort menu. Ils portent une grande quantité de noifettes , que les paffans cueillent, ces Arbriffeaux croiffant pour l'ordinaire en pleine Campagne fans être renfermez par quelque clôture. Au fortir de-là, nous entrâmes dans un Païs habité par des Peuples Payens nommez far-gutfchinii & fournis à l'Empereur de la Chi* ne. Cette Nation s'applique fort à l'Agriculture, cultivant avec beaucoup de foin le mil, l'orge, l'avoine, le Tabac & autres fem-blables fruits , que la terre produit en ces lieux-là. Comme nous nous aperçûmes qu'ils étoient dans une grande difete de fel, de même que de certaines autres chofes , nous leur en h-G mes 98 VOYAGE DE MOSCOU mes diftribuer. C'eft proprement jufques ici ' que s'étend la Daure, laquelle eft fort habitée par cette forte de Peuple. Les Terres de cette Province , qui appartiennent à fa Ma-jefté Czarienne, ne s'étendent, comme nous l'avons dit , que jufques à la Rivière d'Ar-gun ; tout le refte depuis cette même Rivière, jufques au Village de Suttigarsky > étant fous l'obéïflance des Chinois , qui depuis quelques années s'en font mis en poifel-fion. Le ro. Monfr. l'Envoyé reçût encore quelques exprés de YAdogeda , qu'il renvoya promtement. Les trois jours fuivans nous continuâmes par des Déferts, pleins & unis, nôtre route jufques à une des premieres Places frontières de la Chine, où nous trouvâmes le troiliéme jour YAdogeda , qui nous reçut avec une fuite de cinquante perfonnes. Dés que nous fumes arrivez & logez au Village de Suttigarski, YAdogeda invita Monfr. l'Envoyé dans fa Tente dreflée devant fon lo* gis. Après y avoir demeuré fort peu de tems affis , on nous prefenta 'dans des taifes de bois , du Thé bouili au lait avec du miel & du beure , & enfuite toutes fortes de confitures. Le 13. Monfr. l'Envoyé fut invité avec toute fa fuite à un Regale. YAdogeda fortit pour A LA CHINE. 99 pour le recevoir , & après l'avoir falué & embraffé avec beaucoup de témoignages d'a-mmé, il le conduisît avec la main gauche dans fa Tente. Avant qu'on fervit, ils eurent enfemble une conversation d'environ de-nu-heure, qui roula fur diverfes chofes. YAdogeda s'ft.îforma fur tout du tems que Monfr. l'Envoyé , avoit employé à faire fon voïage depuis Mofcou , & celui - ci le fatisfit en lui aprenaht qu'il étoit en chemin depuis prés d'un an & demi, de même que fur la curio-lité qu'il eut de fcavoir Ion nom. Enfin les viandes furent apportées fur .une petite Table fans nappe. Monfr. l'Envoyé & YAdogeda avoient chacun leur plat à part & nous eûmes auffi chacun le nôtre. Ces plats étoient remplis de .porc & de mouton: On nous aporta enfuite un potage, où l'on avoit mis de la farine de froment,faite d'une certaine manière déliée & en long, de forte que cela paroiffoit comme des boyaux. Nous fumes long-tems à nous inviter l'un l'autre à manger de ce mets , mais nous ne pûmes jamais en venir à bout, quelques moyens que nous inventaffions pour cela. Il n'y eut que les deux Secrétaires de YAdogeda , qui étant accoutumez à cette forte de viande, la portoient avec une viteffe fi extraordinaire, à la bouche, que nous prenions un fingulïer plaifir à les voir manger de la forte. ^ loo VOYAGE DE MOSCOU Us avoient pour cela deux petits bâtons , avec lesquels ils fe rempliflbient la bouche d'une partie de ces boyaux faits de farine , laiffant tomber l'autre dans le plat, fur lequel ils ténoient la tête panchée. Ces petits bâtons, dont les Chinois fe fervent au lieu de Couteaux & de fourchettes , fdht tout à fait minces , & environ de la longueur d'un empan. Us font ordinairement faits de bois d'ebene, d'ivoire, ou de quelque autre matière dure, & garnis au bout, du côté qu'ils prennent les Viandes, d'argent ou d'or. Les Chinois font fi adroits à manger avec ces bâtons , qu'ils ne touchent jamais leurs mets avec les doits. Après qu'on eût ôté les plats de devant nous", on prefenta à YAdogeda deux tafîês d'argent pleines d'eau de vie. Il en donna une à M onfr. l'Envoyé & retint l'autre pour lui. Four nous, on nous ver fa de cette même eau de vie dans de petites taffes de porcelaines , & l'on nous obligea à les vuider tout d'un coup , après quoi on couvrit la table de toutes fortes de dragées & de Confitures , mifcs dans des vaiffeaux de bois. Le lendemain 14. Monfr. l'Envoyé regala à fon tour YAdogeda , & nous remarquâmes alors, que les Chinois étoient plus étonnés de la manière avec laquelle nous prenons nos A LA CHINE. ioi nos repas , que nous n'avions été furpris de les voir manger comme ils mangent, j Après le repas Monfr. l'Envoyé demanda a YAdogeda, des Gens pour nous conduire dans nôtre route, & le pria de donner ordre qu'on nous y tint des relais autant que nous en aurions befbin, ce qui lui fut accordé. Nous étions'cependant fort bien accommodez , YAdogeda ayant foin de nous faire donner tous les jours des moutons & d'autres viandes , à proportion des perfonnes ; mais comme les Chinois de même que les autres Peuples Asiatiques , ne fcavent ce que c'eft que le pain , ce fut avec bien du déplaifïr que nous nous^en vîmes privez. Les Habitans de la Ville de Naun fituée à une lieuë d'Allemagne du Village de Sutti-genkiy habitent dans de belles maifons, dont les appartements font fort propres. Us ont leurs Terres labourables, leur Plantages, leur Tabac, & autres chofes femblables. A l'égard de leur Religion, elle confifte toute, à adorer le Diable, ce qu'ils font la nuit avec un fi grand tumulte , & des hurlemens fi ( horribles, qu'un Chrétien ne peut pas s'empêcher d'en être faifi d'horreur & d'épouvan-tement. Le 16. de Septembre , Monfieur l'Envoyé fit un prefent a YAdogeda de 10. Martres Zebelines , de 50 Hermines, de cinq aunes de G 3 drap loi VOYAGE DE MOSCOU drap noir, d'un très beau miroir , dont te quadre étoit doré, d'un autre miroir,dbnt le quatre étoit noir, d'une bouteille remplie d'une eau toute particulière , de quelques, pièces de cuir doré, de trois dents de Baleine, & de quelques-unes de ces machines d'Augsbourg, d'une rare invention, comme celle dont nous venons de parler. Au commencement YAdogeda ne voulut point accepter ces prefens, & s'en défendit beaucoup, mais enfin il les reçut pour témoigner l'eftïme qu'il faifoit de Monfieur l'Envoyé. Nous aprimes depuis que l'Empereur de la Chine fait à fes lu jets, qui font dans les charges, de feveres defenfes de prendre aucun prefent, & c'eft ce qui les rend beaucoup refervez là-cleflus. Néanmoins quand on les preflê, & que la civilité les oblige de prendre ce qu'on leur ofre, ils recompenfent fur le champ ce prefent, par un autre, qui vaut le double de celui qu'on leur à rait. • Le 21. on apporta à Monfieur l'Envoyç de la part de YAdogeda fïx tables couvertes de confitures de la Chine, avec deux cruches d'eau de vie. Le 22. Monfieur l'Envoyé fut,pour la féconde fois , régalé par YAdogeda, qui le lendemain 24. fut auifi régalé par Monfieur l'Envoyé. CHA- A LA, CHINEE 103 CHAPITRE X. Départ de Suttigarsky. De la manière honnête avec laquelle les Chinois reçoivent, les Etrangers. De la matière qu'ils brûlent au lieu de bois dans les Cabanes , pour y cuire les viandes. Trajet d'un Défert , oû Von manque deau. Bêtes fauvages dans ce même Défert. VAuteur s'égarrede la Caravane. La Rivière de Cal u mur. Villes dé-fertes & ruinées depuis le temps d'Alexandre le Grand. Colomncs de pierres avec de petites Cloches, qui rendent un fon fort agréable. Statues de Pierre. De divers Animaux. L'adrejfe des Chinois à tuer ces Animaux à la Chajfe à coup de Flèche. Chemin par des Rochers, taillé dans le Roc. Tigres, Panteres , '' Leopards. Pourceaux de la Chine. De la-Religion des Mongales. 'Penféefole, ou imagination ridicule qu'ils ont à l'égard de Dieu. Muraille de la Chine de la longueur de trois cents lieues d'Allemagne. Dcf-cription de cette Muraille. Temples d'Idoles , bâtis même fur des Montagnes , au haut defquelles une perfonne peut à peine grimper. De Ihorrible Figure des Idoles, que ces Peu-G 4 $s io4 VOYAGEDE MOSCOU pies adorent. Arrivée de VAmbajfade à Galgan. Comédie Chinoife , repréfentée pour Monfieur l'Envoyé. NOus fejournames plus de quinze jours au Village de Suttigarski, pour y attendre les attelages, qui ne purent pas nous ê-tre fournis plus promptement. Ce fut donc le 2p. de Septembre jour de la Saint Michel que nous en partîmes , chaque Perfqnne n'ayant qu'un Chariot tiré par des bœufs, & un Cheval de felle, à la referve des Officiers , auquels on avoit fournis deux, trois, quatre, & même fix chariots. Nous arrivâmes ce même jour fur le foir, à un petit Village, où nous panâmes cette première nuit, & la fuivante nous couchâmes à un autre petit Village , après avoir encore traverfé un grand Défert. Je fuis obligé de dire ici à la loliange des Chinois , qu'ils accueillent & reçoivent fort bien les Etrangers. C'eft un témoignage que nous pouvons leur rendre avec beaucoup de juftice ; Car dans les ^fréquents Déferts que nous étions obligez de traverfer, on dreffoit tous les foirs fans manquer, d'efpace enefpace, un grand nombre de Cabanes , qu'on avoit eu foin d'y faire tranfpor-ter, & dans lefquelles nous repofions pendant la nuit. Les A LA CHINE. ipj Les Lieux, d'où l'on tranfporte là ces Cabanes, font éloignez de dix & de quinze journées de chemin. Nous ne manquions pas de les trouver toutes prêtes au lieu où nous devions coucher, & garnies de tous les uftenciles de cuifine ; avec de la fiente feche de vache & de cheval, & auffi du foin, que l'on étoit obligé de brûler au lieu dz bois pour cuire les viandes. A chacunes de ces cabanes, il y avoit un valet, pour nous apor-ter de l'eau & autres chofes necelfaires. Comme nous ne manquions pas de relayer deux fois le jour, nôtre marche avançoit considérablement. Nous avions un fort grand nombre de chariots, de forte que quand quelque un de ceux qui étoient chargez, venoit à fe rompre, on en mettoit auffi-tôt un vuideà fa place. La même chofe fe pratiquoit à l'égard de nos chevaux. Toutes les nuits une forte .Garde de Chinois étoit poféc autour de nos Chariots, qui nous fervoient de retranchement. Cette Garde fe faifoit d?une allez plaifante manière, car au commencement, ils fe tenoient les uns contre les autres de forte, qu'il s'en faloit à peine l'épaiifeur d'un fil qu'ils ne fe touchaf-fent; & enfuitte ils fonnoient avant le jour une petite cloche, qui faifoit continuellement avancer une garde vers l'autre avec beaucoup de vjtelfe. Quelquefois bien avant dans la G 5 nuit, jo6 VOYAGE DE MOSCOU nuit, ils fe donnoient avec une femblable petite cloche, le mot, ou le lignai, après quoi ils ne lailfoient palier perfonne, pour entrer dans nôtre Retranchement, ou pour en for-tir. La Converfation de Monfieur l'Envoyé & de YAdogeda, qui étoient tous les jours en-femble, rouloit fur divers Païs, mais particulièrement fur la Chine, que YAdogeda ne raanquoit par d'élever au dellus de tous les autres. Il nous parla de cette fameufe muraille des Chinois, qui fuivant fon rapport, eft d'une iï prodigieufe longueur, qu'on ne fçauroit fe rendre d'un bout à 1 autre, en moins de trente huit mois de tems. Ce qui nons fit le plus de peine dans le Pays défert que nous traverfions, fut le manque d'eau. Pour en avoir nous creu-fions fort profondement la terre, & celle que nous trouvions étoit le plus fouvent, fi bourbeufe, & fi épaifte, qu'on auroit pu la couper avec un couteau. La necef-îïté néanmoins nous contraignoit de l'emporter telle qu'elle étoit dans des peaux de Bouc. A nôtre égard nous aurions beaucoup plus foufert que nous ne foufrimes, fans le Thé préparé, que Monfieur l'Envoyé reCevoit tous les matins de YAdogeda, . . A LA CHINE.' xo7 & dont nous fçavions auffi fort bien, nous regaler. Comme nous marchions à grandes jour-nee.s?, 011 nous dreffoit tous les jours à moitié chemin une Cabane, où nous trouvions quelques viandes préparées ; mais pour le gros de la Caravane, il marchoit toujours /ans s'arrêter. Souvent nous nous divertiffions à la chaf-fe des animaux fauvages, que l'on trouve dans ceDéfert en prodigieufe quantité. Ce divertiÛêrnent faillit un jour à me coûter cher, de même qu'à un de mes bons a-mis. Car nous étant arrêtez tous deux ua peu trop long-tems à cette chalfe, nous perdîmes nôtre Caravane, de forte que ne. pouvant pas la rejoindre, nous nous égarâmes pendant plus de deux jours, fort en peine, de nous voir feuls & feparez des autres. Enfin après avoir fait plufieurs tours, nous nous trouvâmes prés de quelques cabanes de Mongoles. Ce fut alors que l'épouvante nous prit, fçachant bien le dangeu qu'il y a de fe rencontrer parmi ces Peuples, qui bien loin d'épargner quelqu'un ne font pas même quartier à ceux de1 leur propre. Nation,les faifimt mourir fans mifericorde, lorfqu'ils s'en font rendus les maîtres. Nous n'eûmes pourtant que la peur fans recevoir aucun io8 VOYAGE DE MOSCOU aucun mal. Au lieu de nous infulter, ils nous reçurent avec beaucoup d'honnêteté. Ils nous rirent part des viandes qu'ils a-voient, & nous logèrent dans une de leurs cabanes où nous parlâmes la nuit. Nous ne pouvions pas nous imaginer le motif qui les portoicnt à nous traiter avec tant d'humanité,- néanmoins nous eûmes la penfée, qu'il faloit qu'ils fçûflênt que nous étions de la fuite de Monfieur l'Envoyé, à qui nous aurions bien voulu faire favoir nôtre deftinée & fe Lieu où nous étions , ne doutant point qu'il ne nous fit chercher de tous cotez , ce qu'il fit auffi effectivement, mais comme nous ne pouvions en aucune manière nous faire entendre à ces Mongoles, nous-nous trouvions fort embaraffez. Enfin à force de leur faire divers fignes, ils comprirent ce que nous fbuhaitions, de forte, qu'ils dépêchèrent en diligence deux de leurs gens à Monfieur l'Envoyé, pour lui aprendre de nos nouvelles^ Si nos Chevaux avoient été en état de nous porter, nous aurions été avec eux , mais comme ils étoient fi fatiguez qu a peine pouvoient-ils marcher, nous fûmes obligez d'attendre là nôtre Caravane , qui devoit y paffer. Le 5. d'Octobre, nous nous trouvâmes prés de la Rivière de Cafamur, qui fe décharge A LA CHINE. 109 ge dans celle de Naun. Nous demeurâmes là un jour & une nuit pour nous rafraîchir. Nous avions tellement fouffert la foif,dans le trajet que nous venions de faire, que l'eau pure & claire de la Rivière, fut pour nous une boilfon auffi delicieufe que le vin le plus excellent, tant nous prenions de plaifîr à la boire. Auffi en fîmes nous bonne pro-vifîon pour le chemin. Le 19. nous paffames par di verfes Villes -entièrement détruites. Nous y, remarquâmes toutes fortes de figures taillées dans la pierre, qui fuivant que nous le jugeâmes, reprefentoient des hiftoires anciennes j & il s'en trouve peu de femblables en Europe, on dit que ces Villes ont été ruinées par Alexandre le Grand. Nous vîmes auffi dans ces Lieux là des Colomnes de pierre d'une hauteur prodi-gieufe, & conftruites avec beaucoup d'art. On avoit pendu à ces Colomnes une infinité de petites cloches, qui lors qu'elles é-toient tant foit peu agitées par le vent, ren-doient un fon fort doux & fort agréable. Nous trouvâmes encore dans la.fuite di-verfes Places, où nous vîmes des Statues de pierres reprefentant toutes fortes de figures, favoir, d'hommes, de femmes, & de dife-rens animaux. Nous découvrîmes de plus dans ces lieux déferts beaucoup de bêtes fau- vages no VOYAGE DE MOSCOU vages, comme des Cerfs, des Chevreuils & des Lièvres. Les Moutons, qui font aufïi là fauvages, s'y trouvent en lï prodigieufe quantité, que nous en voyons fouvent marcher des troupeaux de deux à trois cents. Il n'eft pas néanmoins facile de tirer deffus, parce qu'ils courent beaucoup plus vite qu'aucun Chevreuil. A l'égard des Lièvres qui fe trouvent auffi en grande quantité dans ce Défert, ils font fort petits , n'ayant pas plus de grof-feur que les jeunes Levrauts de nôtre Pais. Ce Défert eft aufïi rempli de Phaifans , ou Perdrix Orientales, qui ne fe laifïcnt pas facilement approcher : Car lors que ces Animaux fe voient pourfuivis , ils ne volent pas fur les arbres, mais ils courent à terre , avec autant de vîteffe qu'un Oifeau pourrait voler. Le plus grand plaifîr que nous prenions à la Chaffe dans ce Défert j croit de voir l'adrefle fînguliére avec laquelle les Chinois tuoient ces Phaifans à coups de flèches, car lors qu'ils les avoient fait partir, & qu'ils les voïoient au plus fort de leur courfe , ils décochoient leurs flèches , comme qui tire en volant , & de cette manière ils ne man-quoient pas d'en tuer plufieurs. Us faifoient paraître la même adreffe à tirer aux Lièvres , qu'ils tuoient à la courfe, lors qu'ils les voïoient à portée de leurs traits* A LA CHINE. m traits ; & cela avec une dextérité fi furpre-nante que nous ne pouvions nous Jalïer de l'admirer. De plus , YAdogeda avoit des Faucons dreflèz pour ces Phaifans & pour ces Lièvres , de forte qu'on eu prenoit une affez grande quantité. Plus nous aprochions de la Muraille de la Chine, plus nous trouvions le Pais habité. Nous n'en étions qu'à trois journées de chemin, lors que nous palfames par des Lieux qui n etoient que Rochers. Nous vîmes avec étonncment, que pour les traverfer, on avoit été obligé de couper un chemin dans le Roc, on trouve même dans ces endroits afreux une Ville que les Rufles nomment Schorna-Gorod, ou Kara-katon. Comme ce Païs eft rempli de Tigres, de Panteres, & de Léopards, Monfieur l'Envoie , fur l'avis qu'on lui en donna , fit une févére défenfe à tous ceux de fa fuite , de s'écarter en aucune manière du Chemin. Lors que nous fûmes à Karakaton , les Chinois changèrent les viandes qu'ils nous avoient fournies jufques alors , car au lieu d'un certain nombre de Moutons que nous recevions, on nous donna des Porcs autant que nous en avions befoin, & avec cela tous les jours à chaque perfonne, une mefure de ris. Les Cochons de la Chine, tant les pe- lia VOYAGE DE MOSCOU tits que les gros , les jeunes que les vieux j ont le ventre fi pendant qu'il traîne à terre. , Nous fîmes encore de-là une journée de chemin , avant que d'arriver , à la grande Muraille. Ce Pais depuis Naun jufques ici, eft habité par des Mongoles, ou Tartares, qui croient au Dalai-Lama, ou Grand Prêtre de Kutugta, dont nous ferons, une plus ample mention dans la fuite. Ces Peuples ont leurs Idoles, qu'ils tiennent dans leurs maifons, & devant lequelles ils pofent plufieurs petits pots, remplis de viandes, & de boiflon. Lors qu'ils enterrent leurs morts, ils mettent fur le cercueil un Coq blanc. Un jour Monfieur l'Envoyé ayant aperçu une Religieufe Mongale, qui le Chapelet à la main, marmotoit fans ceffe, il lui demanda ce qu'elle adoroit. J'adore, lui répondit-elle, le Dieu, que votre Dieu a chajfé du Ciel, mais notre Dieu y doit remonter <& en chajjer à fon tour le votre, & c'eft alors qu'on verra plufieurs changemens parmi les Fils des hommes. Ce fut le 27. d'Octobre fur le foir, que nous arrivâmes à la celebre Muraille de la Chine ; Elle eft de la hauteur de quatre braffes, & fi large, que fept ou huit perfonnes à cheval y peuvent aller de front. A l'égard de fa longueur 3 elle eft de trois cents lieues A LA CHINE 115 hcuës d'Allemagne ; mais.elle en auroit plus de quatre cents , fi elle écoit élevée ffir un terrain entièrement uni , au lieu qu'en plu-iî eurs endroits on l'a continuée .fur des Roches extrêmement hautes. On la voit de quart de lieues en quart de lieues, flanquée de Tours. Cette Muraille tombe en ruine prés de la première Porte par où nous entrâmes. A environ la portée d'un moufquet de cette première porte, nous en rraverfâmes une féconde p dont la place nous parut comme en cercle, & enfiiitc .nous nous rendîmes 3. deux autres portes, qu'il falut auffi traverfer. Tout cet efpace , renfermé par trois murailles ea rond, eft d'une alfez grande étendue. Sur le mur de la première Porte , nous vîmes un Corps de Garde , où fuivant que nous l'a-primes , on faifoit continuellement la Garde; & à l'iuue de Ja dernière Porte , nous en trouvâmes un autre occupé par vingt hommes. De cette Muraille de la Chine nous nous rendîmes en prenant fur la gauche prés de la , Ville de Gulgan, éloignée de-là d'une Wtrfte, & entourée d'une belle Muraille de pierres.. C'eit ici que nous commençâmes à découvrir les Idoles des Chinois. C'eft une chofe étonnante que Ja prodi-gieuie quantité des Temples , que ces Peuples ont bâtis à leurs faux Dieux, non-feu-H lement ii4 VOYAGE DE MOSCOU îement dans les Villes, & dans les Villages mais aufli fur de hautes Montagnes prefques inacccffibles. Ces Temples forment de loin un très bel objet, mais pour leurs Idoles, la vue en eft fi vilaine & fi horrible, que le Peintre le plus habile , auroit bien de la peine à reprefenter quelque chofe de plus affreux. Elles font faites de bois, ou d'argile , & fouvent enrichies d'une dorure , où l'or n'eft pas épargné. Parmi tous les faux Dieux, que l'on voit dans ces Temples, on en remarque un qui paroit tout en feu, & qui tient un feeptre a la main. Il le nomment le Dieu de la Guerre , & lui rendent les honneurs fupremes. On voit encore dans ces Temples prés des Idoles de grands & petits Tambours , qui fervent aux Cérémonies du Culte des faux Dieux. Nous paftames la nuit au faubourg de Galgan, & lors que nous y entrâmes, il parut dans les rues, par où nous devions paffer , une troupe de divers Muficiens, qui jouoient de la Flute , & d'autres Inftrumens. H y en eut qui frapoient fur de petits baffins de cuivre , dont ils avoient l'adrefle de tirer toute forte de divers tons , quelques uns battoient aulfi le tambour, mais toute cette Mufique étoit fort trifte & languifTante. Le foir Monfr. l'Envoyé foupachez YAdogc-da-, nous y fumes fort bien régalez, & fur tout j A LA CHINE. ii5 tout d'une boiflbn , nommée Tara/un, & à ce qu'on nous dit, .faite de ris. Après le Repas, les Comédiens qu'on â-voit envoyé de Pékin , pour divertir Monfr. 1 Envoyé, reprefenterent une Comédie allez divertilfante, leurs actions* & leurs pofturés' ayant autant de beauté & d'agrément, que celles des Comédiens de l'Europe. Le fu-M de la pièce, étoit un Pere, qui vouloit donner une certaine fille en mariage à fori fils ; mais le trop grand nombre de Cour-tifanes que ce fils avoit, rompit le mariage, celui qui tenoit la place d'un Haflequin , conduifoit les intrigues ambureufes, &pour fe payer de fes peines-, il fe divertiifo.it avec ces mêmes Courtifannes. On peut dire que cette Pièce de Théâtre, étoit une des pliis rîfibles, par les plaifantes boufonneries , dont elle étoit entremêlée. Les habits des Comédiens, étôicnt de très belles étgfes de fôye, enrichies par tout dé beaucoup d'or, & nous fumés tort furpris de voir qu'ils en changèrent jufques à dix fois. • Comme nôtre Auteur ne parle qu'en paient de la grande Muraille de la Chine , fi celebre par toute la Terre, nous en ferons ici une plus ample Relation , pour la. jatisfadion du Lcdeur. La longueur qu'il toi donne fe trouve jûfle, étant en éfet dé H z trois • no* VOYAGE DE MOSCOU trois cents lieues d'Allemagne ; mais pour la largeur , elle n'a pas par tout la même étendue, n'étant en plufieurs endroits que de cinq piés. Prefque tout l'ouvrage eft de brique & li bien bâti, qu'il y a plus de dix huis cents ans qu'il dure. L'Empereur Cbi Hoamlï le fit conftruire pour fervir de barrière aux Tartares. C'eft à la vérité la plus grande entreprife, qui ait jamais été laite , mais elle n'étoit pas d'une abfolue ne-cefiité., au moins en ce qu'on a poulie l'ou-vrage jufques à la pointe des montagnes, ou il eft impoifible que la Cavalerie Tartare puilîe monter. Autrefois cette Muraille é-toit gardée par un million" de foldats. Des Perfonnes intelligentes & dignes de foi qui ont veu cette muraille, & qui en ont donné des remarques fort curieufes, jugent que toutes les fept merveilles du Monde pri-fes enfemble, ne peuvenr être comparées à ce prodigieux ouvrage des Chinois ; & que tout ce qu'on en peut dire eft fort au def-fous, de ce qu'il eft efteétivement. Il y a principalement deux chofes, qui doivent eau-fer l'admiration au fujet de cette Muraille. La première eft que non-feulement elle eft bâtie dans un efpace de trois cents lieues de l'Orient ô. l'Occident, par tout fur un ter-rein déftrt, mais que de plus l'ouvrage à é-té poufTe le long des plus hautes Colines, .A LA CHINE. ir7 lur lesquelles il s'élève peu à peu, étant avec cela fortifié par de gtoffes Tours, éloignées les unes des autres tout au plus de deux traits a arc. Le Jefuite Verbieft qui a eu la cu-nofité de prendre la hauteur de cette Muraille en un certain lieu, à trouvé par le moyen d'un Inftrument, qu'en ce même endroit, elle avoit mille trente fept pies au def-fus de l'Horifon, de forte qu'il ne pouvoit comprendre, comment un il prodigieux ouvrage à pu être conduit à la hauteur où il •fe trouve aujourd'hui; fur tout dans des Lieux rudes & pleins de Roches, où les matériaux n'ont pu être apportez qu'avec une peine incroyable. Le fécond fujet d e-tonnement, eft que cette Muraille ne continue pas fur une même ligne, mais par divers détours, fuivant la difpofition des Lieux & la fituation des Montagnes, d» forte que de la manière qu'elle eft tournée, on peut dire que ce font trois Murailles au lieu d'une qui renferment une grande partie de la Chine. Son étendue eft depuis la Mer Orientale jufques à la Province de Chanfi , & fouvent elle eft conduite fur le fommet des Montagnes & des Rochers, où l'on peut ,à peine grimper. Qui pourrait s'imaginer le nombre de milliers d'hommes, qui ont travaillé à cet ouvrage, & la prodigieufe dépenfe qu'il a fa-lu faire pour l'achever? U 3 ^oi-1 11S VOYAGE DE MOSCOU Voici comme en parle Martinius Martinij dans fon Atlas Chinois. Cette Muraille 3 dit- il, renferme dans fon circuit, non une feule Province , mais quatre toutes entières, oie plu-tùt quatre Royaumes ; bien 'que faye toujours été dans la penfée que cette Muraille n'a pas toute fétendué qu'on lui donne. Car je ne trouve pas qu'elle s'étende au delà de trois cens lieues d'Allemagne , dont 15. font un Degré. La raifon eft que toute fa longueur deputs le Gol-phe de la Chine, dans lequel fe décharge la Rivière de Yalo, qui vient de la Tartarie Orientale , jufques aux Montagnes de la Ville de Kin fur le Fleuve Safferan, ou Jaune, il n'y a pas plus de 20. D-egrez,. Cette Muraille eft par tout, continuée , fans aucune ouverture ou feparation, ft ce n'eft ait, Septentrion de la Ville de Siven dans la Province de Pékin, cù elle eft coupée par un petit efpace de. Montagnes afreu-fes CT inacceffibles , qui attachent cette forte Muraille, PJt au lieu où le Fleuve Hoang, ou Jaune, pajfe pour aller fe décharger dans la Mer. A. l'égard des autres Rivières plus petites , elles ont leur paffage fous des Voûtes, faites comjne des Arcades de Pont. Au rcfle, elle n'a aucun autre appui que celui qu'on donne aux dont Y'Ado-geda nous régala à divçrfes. fois. Cependant on compta combien nous étions, §c l'on marqua le nom de chacun. Enfin YAdogeda aïant reçu ordre de nous introduire, nous paflames par trois Portes à trois grandes Cours que nous trayerfames. L'une de ces Cours nous parut plus digne de remarque que les autres, en ce qu'elle, é-toit coupée par un rui.fleau d'eau vive , qu^ nous pallàmcs fur un Pont de marbre tres-beau» blanc comme de l'Albâtre. On nous dit, que-ce ruiffeau étoit le Vivier où l'on coniervoi.t les poi fions devinez pour "la bou^ che de l'Empereur. Il allait en ferpentam;, & payant fous de très-belles voûtes, il étoit conduit tout autour du Palais. Lors que nous fumes arrivez à l'Appartement , où l'Empereur paroiflbit afïis fur fon. Trône, les deux Adogedas placèrent Monfieur a la chine. i35 l'Envoie à un des cotez de la Chambre, joignant le Trône. A chaque côté étoient placez plus de trois cens Officiers de la Cour , diftinguez par les Armes de l'Empereur , qu'ils portoient fur la Poitrine & fur -e #d?s. Vis-à-vis de cet Appartement pa-roiflbit un Temple magnifique , où l'Empereur fe profterne ordinairement devant fes Idoles. Cet Appartement, où Monfieur l'Envoie fut admis à l'Audience, étoit fort élevé , & orné de toutes fortes de Figures taillées dans le Marbre. De-là on pouvoit découvrir un autre corps de Logis , compofé de pîufieurs Batimens , qui pour la plu-part, fervoient de demeure aux Femmes & aux Eunuques, aufquels on avoit confié le foin des Concubines de l'Empereur. Monfieur l'Envoyé , comme je l'ai déjà dit, étoit placé tout contre le Trône , mais pour nous , on nous mit derrière lui à la diftanee de quatre braffes. Les quatre Seigneurs , dont j'ai fait mention , étoient alfis à la droite, vis-à-vis de Monfieur l'Envoie,'. & à chaque côté du Trône , on avoit pofté environ quarante hommes , armez de longues Piques & de Pertuifanes. Après qu'on eut demeuré quelque temps affis , on pofa premièrement devant fa Majefté Chinoife, une Table couverte de plats d'Orly 4 maffif? ï3£ VOYAGE DE MOSCOU maffif, remplis de toutes fortes de confitures, & arrangez les uns fur les autres. On en apporta deux autres garnies aufïi de Confitures , pour les quatre Seigneurs , dont nous ayons parlé, & enfuite une garnie de la même manière, que l'on plaça devant Moniteur l'Envoie. Nous eûmes après cela nos Tables , favoir une pour quatre perfonnes, garnies auffi de Confitures , & le tout dans des plats d'argent. 11 y avoit parmi ces Confitures, des Pommes, des Poires , des Châtaignes , des Oranges de la Chine, des Citions & autres fruits fcmblables du Païs. A l'égard des Chinois , dont le nombre s'éten-doït jufques à prés de cent Perfonnes , ou leur donna à chacun une petite Table , couverte de toutes fortes de viandes. Dés que l'Empereur mit la main aux plats , nous fumes tous obligez de courber la tête en même temps , & de manger enfuite ce qu'on, nous avoit fervis. Après ce Repas , qui dura prés de deux heures 3 on apporta deux grar des tafles d'eau dévie à l'Empereur, qui dés le même inf-tant, commanda qu'on amenât devant le Trône Qii il étoit alïis , Monfieur l'Envoie. 11 y fût conduit par le Dçrgamba & un autre Seigneur. Dés qu'il fut approché , il reçut de la main du Dorgamba, une de ces Tafles, avec commandement exprès de courber latê^ te A LA G HIN E. i37 te & de boire toute l'eau de vie contenue dans cette taffe. Pendant cette cérémonie, on fit appeller deux Jefuites, qui fuivant l'ordre qu'on leur en donna, parlèrent Latin à Monfieur l'Envoyé. Mais leur ayant dit en Italien qu'il nentendoit pas cette Langue, un de ces Pères lui parla auffi Italien, de forte qu'étant entrez en converfation , ils parlèrent de diverses chofes, le Jefuite s'informa fur tout du tems que Monfieur l'Envoyé avoit employé a faire fon Voyage de Mofcou à Pékin. Il fatisfit à cette demande & à toutes les autres qui lui furent faite, après quoi les deux Seigneurs qui l'avoient amené devant le Trône, le reconduifirent à fa première place. Nous fumes auffi obligez de paroitre devant l'Empereur, & nous fumes conduits par d'autres Seigneurs à l'oppofite du Trône, où l'on nous prefenta à chacun une tafle d'or pleine d'eau de vie, que nous reçûmes en courbant la tête, après quoi on nous recon-duifit aux places que nous occupions auparavant. Peu de tems après, on nous fervit de même qu'aux Chinois, du Thé au lait, dans des taffes de bois, que nous reçûmes & que nous rendîmes en courbant la tète de mêma qu'auj."aravant. Enfin on emporta les la-I 5 blcs>. i38 VOYAGE DE MOSCOU bles, & l'on nous conduiiït hors de la Sale, où après avoir demeuré quelques momens, les deux Adogedas rirent ligne à Monfieur l'Envoyé de les fuivre. La caufe pour laquelle on nous fit fortir, étoit que l'on ne vouloit pas que nous viflions l'Empereur décendre de fon Trône & fe retirer. C'eft un Mongale ou Tartare d'Orient, qui a le teint brun, & qui étoit alors âgé de quarante cinq ans. H eft d'une taille un peu au deffus de la médiocre, plus gros que ne font ordinairement les gens en Europe. Il a le vifage plein & marqué de petite vérole, le front large, le nez & les yeux petits, à la manière des Chinais, la bouche belle & le bas du vifage fort agréable, la mine Majeftueufe, fans qu'il y paroifiè néanmoins rien de trop fier ni de trop fuperbe. Dés que l'Empereur fe fut retiré, Monfieur l'Envoyé voulut fe rendre à ion logis ; mais il uit retenu par le Dorgamba, qui vint lui demander par ordre de l'Empereur, des nouvelles de certains jefuites, & s'il ne fa-voit pas ce qu'ils étoient devenus, depuis trois ans, qu'on leur avoit refufé le Paf rage à la Chine par Mofcou ? Monfieur l'Envoyé ayant répondu qu'il n'aVoit nullement oui parler d'eux, le Dorgamba en alla faireN A LA CHINE. ,39 ion raport a l'Empereur, ou Bogdegan, qui le nomme aufli Carn.hy. Après qu'on nous eut reconduit à nôtre première Place, l'4<%^ pria Monfieur l'Envoyé de s'afiêoir, tandis que l'on djftiibueroit a nos valets , les confitures qui étoient ref-tées fur nos Tables. C'eft: une ancienne coutume à la Chine de diftribuer tout ce qui ref-te de la Table de l'Empereur. Kos Valets 3yanr. donc reçu toutes les. confitures, tant cel]es qui étoient reftées fur la Table de l'Empereur, que fur les nôtres, nous nous retirâmes, & Monfieur l'Envoyé fut reconduit à îbn Logis par les deux Adige-das. Le 18. de Novembre , nous furnes régalez , de même que les Cofaques, clans nôtre Quartier, par ordre de l'Empereur. Monfieur l'Envoie eut fa Table particulière, & d'autres" Tables ' toutes chargées de viandes , furent apportées pour les Oificiers dans une Sale à l'entrée du Logis de Monfieur l'Envoyé- hors qu'on eut tout fervi , nous vîmes entrer un Officier de l'Empereur qui fît affeoir Monfieur l'Envoie, & les Officiers de fa fuite- Avant que de toucher aux viandes , nous courbâmes la tête , pour marquer le refpecf. dju à fa Majefté Chinoiiè. i4o VOYAGE DE MOSCOU Avant le Repas , on nous regala de Thé bouïili au lait, cjue nous prîmes en courbant la- tête. Voici les viandes qu'on nous fer vit à ce Régale. Une Oïe bouillie , des Poulets , des Oeufs , & autres fortes de viandes. Nous eûmes avec*cela, des Raifins , des Pommes, des Poires , des Noifettes , des Châtaignes, des Citrons, des Oranges de la Chine, & plufieurs fortes de Confitures & Dragées. Pour ce qui eft des Cofaques, on les fît manger dans la Cour. Sur le foir, les deux Adogedks, rendirent vifîte à Monfieur l'Envoie, & lui firent fçavoir que l'Empereur partoit ce même foir pour un Voïage, auquel il devoit emploier vingt jours. Et en éfet ce temps-là étant écoulé , nous vîmes revenir le 7. Décembre ces deux Adoge-das, qui aprirent à Monfieur l'Envoie le retour de fa Majefté Chinoife. Le lendemain 8- nous fûmes encore régalez par ordre de l'Empereur, de la même manière que nous l'avions été la dernière fois. Le 11. UAskambaSc \z Siirgutfchey, setant rendus chez Monfieur l'Envoie, ils l'invitèrent à fe trouver le lendemain de grand matin à la Cour, avec les mêmes Officiers de fa fuite , qui l'y Avoient accompagné aupa-^ ravant. C'étoit pour aififter à la célébration du jour de la Fête de l'Empereur, où fa Ma- A LA CHINE. 141 Majdte avoit bien voulu lui faire l'honneur de laPpeHer. Ils l'avertirent après cela, que pour cette fois , nous ferions conduits à la gauche du Palais , au lieu qu'auparavant, nous avions été introduits à la droite. Le lendemain au matin , cinq heures a-vant que le jour parut, on nous amena des chevaux, fur lefquels étant montez , nous-nous rendîmes accompagnez des deux Ado-gedas au Palais , où l'on nous conduifit à la gauche. Dés que nous fûmes arrivez au même lieu où nous avions été introduits auparavant, on fit affeoir Monfieur l'Envoyé. Cependant l'un des Adogedas fe retira, & l'autre nous régala à diverfes fois de Thé bouilli au lait. Lors que le jour commença à paroitre, les deux Adogedas nous conduiii-rent dans un endroit à côté du lieu où nous étions, pour y voir deux gros Elephans, auquels on avoit donné des ornemens fort magnifiques. ; . A l'opofite de ces deux Elephans, à la droite, nous vîmes plufieurs tambours rangez à terre, prés deiquds fe ténoient plufieurs Perfonnes vêtues de Damas rouge. A une petite diftance de-là, nous comptâmes plus de cent Litières, ou Brancars, qui fervent de voiture aux Grands Seigneurs de la Chine. Èn arrivant au lieu, où i'Empereur devoit paroitre, on nous tit defeendre à la gau- ï#i VOYAbÈ DE MÔSfcou gauche. C'eft-là que nous vimes quelques-centaines de Seigneurs aflis à terre , & vêtus fort magnifiquement. Leur habits étoient ornez tant fur la poitrine que fur le dos, des Armes de l'Empereur, & fur leurs bonnets paroifibit un bouquet de plumes de Pan i foutenues & attachées par une grolfe pierre de Chriftal. Les plus confiderables de ces Seigneurs, avoient au lieu de Chriftal, de fort beaux Saphirs d'une très grande valeur. Ce fut-làqu'on nous plaça, à une petite diftance de ces mêmes Seigneurs. Il y avoit environ une heure que nous é-tions aflis lors qu'on donna le lignai par un coup de canon , dont le bruit ne fut pas é-clatant. A ce lignai tous lés Chinois fe levèrent & nous aufli ; dans le même-temps / que l'Empereur montoit fur foli Trône é-leve vis-à-vis de la Porte par laquelle nous étions entrez , & entre celle par où l'on fe rend à l'Appartement de l'Empereur. Après cela, on entendit un Carillon, qui fe fit fubitement avec quelques gros coups de cloches, dont le fon n'étoit pas défagrea-ble; &à ce bruit, les Chinois fe rangèrent en bon ordre, vis-à-vis de l'Empereur. Lors qu'ils furent tous rangez , une Perfon-ne qui fe ténoit prés du Trône , lut à haute voix dans un livre, pendant pîus d'une demi-heure. Cette leéture étant achevé , il fe fit A LA CHINE. i43 fit un concert de plufieurs voix , accompagne du fon de deux gros Tambours , qui lèry oient apparemment de régie aux Chinois. Car à mefure qu'on batoit ces Tambours , ils fe jettoient à genoux & cour-boient enfuite lentement la tête trois fois de fnite jufques à terre, après quoi, ils fe rele-voient, tandis que 1 on continuoit à chanter & à batre le Tambour fort agréablement. Lors qu'ils eurent pratiqué cette cérémonie par deux fois, chacun alla reprendre fâ première place, & ils s'alfirent tous fur des careaux, qu'ils faifoient toujours porter après eux par des valets. A nôtre égard nous fumes obligez pendant tout le concert de pratiquer la même chofe que les Chinois, & ce fut par les deux Aâogedas que nous fumes conduits au lieu où les Chinois s'étaient rcu-gez. Après la Cérémonie , un des Aâogeàas prit par la main Monfieur l'Envoie & lecon-duifit prés du Trône de l'Empereur , où il eut l'honneur de recevoir le Thé de la propre main de fa Majefté. Pour nous , d'autres Seigneurs nous ayant reconduits à nôtre première place , nous y fûmes régalez de Thé bouilli au lait, & toutes les fois que nous prîmes la tafle & que nous la rendîmes , nous fûmes obligez dé mettre la jam- 144 VOYAGE DE MOSCOU be gauche fous le corps , & ce fut en cette |)ofture qu'on nous fit courber la tête. Peu de temps après , Monfieur l'Envoie fut ramené du Tronc de l'Empereur par les deux Adogedas, au lieu où nous étions. Cependant les Chinois, s'étant rangez comme la première fois à la droite , ils s'agenouillèrent & courbèrent la tête jufques à terre à trois diferentes reprifes , tandis que l'Empereur defeendoit du Trône pour fe retirer. Nous fûmes aufiï conduits en cet endroit-là par les deux Adogedas , & Ton nous obligea de courber auffi la tête, trois fois de fuite, jufques à terre. La moitié de la Cour jufques au Trône de l'Empereur , étoit occupée par des Soldats rangez en haie de chaque côté, vêtus dé damas rouge ,& armez de longue piques & de pertuifanes. Toutes les cérémonies étant achevées, nous fortunes pour retourner à nôtre quartier: mais étant arrivez au lieu, où la lettre de leurs Majeftez Czariennes avoit été rendue, nous y fumes retenus par YAdogeda, qui pria inftam-ment Monfieur l'Envoyé de Vouloir s'arrêter un moment, par ce que quelques Seigneurs defiroient avec paffion de le voir avec toute fa fuite. Monfieur l'Envoyé leur ayant donné Cette fatisfaction, nous continuâmes nôtre chemin; maisf ,', A La CHlhE 145 fciais a la fortie du Palais, YAdogeda invita Monfieur l'Envoyé à faire un tour de promenade, pour voir un des deux Eléphant dont nous avons pairie, attelé à un chariot, qui devoit paffer auprès de nous. Nous a -perçûmes peu de tems après , ce puilfant a-nimal, qui tiroît un fort grand chariot, fur lequel étoit pofé le Trône où l'Empereur ve-noit d'être affis. Enfin étant arrivez à nôtre Hôtel, YAdogeda pria Monfieur l'Envoyé de monter à cheval avec tous les Officiers de fa fuite, pour aller avec lui voir jouer une fort belle Comédie, qui devoit être reprefentée par les Comediens.de'l'Empereur, les Marchands & tous les Cofaques, furent auffi invitez à cette Comédie. A la fortie du Logis, nous rencontrâmes plufieurs Grands Seigneurs1, parmi Jefquels étoit auffi YAskamba , qui reçurent tous Monfieur l'Envoyé d'une manière fort obligeante. Avant le Repas, il fe prefenta un Bafteleur, qui divertit la compagnie par divers tours de foupleffe, & la Comédie fe joua durant que l'on étoit à Table. Parmi lés Acteurs, il y en eut un qui fit des chofes furprenantes. On le vit premièrement tenant à la main un bâton fort pointu par le haut, fur la pointe duquel il faifoit tourner incelfamment une boule de bois, qu'il jettoit fouvent en l'air & qu'il recevoit fur la pointe K <-« VOYAGE DE MOSCOU de ce même bâton, la faifant tourner enfuite de la même manière qu'auparavant. En fécond lieu, il prit un autre bâton plus petit qu'il pofa fur la levre de delfus, fur la pointe duquel il fit tourner une boule, de la même manière qu'auparavant. Au milieu de ce bâton , on voyoit un cheval de bois, traverfé par ce même bâton juftement au milieu du dos., Ce cheval tournoit auffi en rond, mais lors qu'il le touchoit de la main* il s'arrétoit & demeurait entièrement immobile, tandis que la boule qui étoit en haut fur la pointe, tournoit toujours de même que le Balancier d'une Horloge. Lors qu'il te-noit ce bâton fur le pouce , il produite le même éfet. En troiiiémc lieu , .il ficha ce bâton a la pointe d'un certain infiniment , & s'en fervir de même qu'auparavant, enfuite il prit ce même bâton à la bouche, fur la pointe duquel ayant pofé deux couteaux courbe*, comme ceux dont fe fervent les Cordonniers pour couperle cuir, le tranchant, & la pointe Tun fur l'autre , il les fit tourner d'une ' manière admirable , & fort divertiifante à voir. En quatrième lieu , il prit trois couteaux, dont il en Jetta un en l'air, & enfuite les deux autres qu'il tenoit de la main gauche, il les recevoir en tombant, & de cette manière , a la chine; i47 nieÉe, il les fit voler affez long-temps en croix. Tous ces tours furent fuivis d'autres fort toupies à cheval, après quoi l'on vit paroitre un jeune Garçon fur la pointe d'une Canne de Bambus , qui fit auffi des tours furprenants. Cette Comédie & le Repas , qui fut magnifique , durèrent fi long-temps , qu'il étoit fort tard lors que chacun fe retira. CHAPITRE XIII. Reprefentatien d'une autre Comédie Chinoifé, accompagnée d'un Feftin. Monfieur l'Envoyéeftfouvent régalé avec toute fa fuite par ordre de l'Empereur. De l'Eglife que les Jefuites ont à Pékin. Monfieur l'Envoyé eft régalé par ces Pères. Gelée & neige. Pre-fens de l'Empereur faits à Monfieur l'Envoyé, aux Officiers , & aux Serviteurs & Cofaques de ja fuite. Courte Defcription du puijfant Empire de la Chine. Divers Noms qu'on lui donne: Erreur des Chinois aufuA jet de la Chine. Sa Divifwn. Ses Frontières: Sa longueur & fa largeur. De l'état du Pays. Defcriptton de Pékin Ville Capitale de la Chine, avec ce qu'on y trou-, R 2 vè 148 VOYAGE DE MOSCOU ve de remarquable. Les Rues de cette belle . Ville.font vilaines. Grande incommodité > caufée par la prodigieufe quantité de pouffer e qui s élevé dans ces mêmes Rués. Des Femmes Chinoifes. De la Monnoie , & de di-verfes autres chofes. CE fut le 18. Décembre que les deux A-dogedas'k rendirent chez Monfieur l'Envoyé pour le prier de la part du Dorgamba de fe trouver le lendemain au matin avec tous les Officiers de fa fuite, à un régal que ce Seigneur leur preparoit chez lui, Le lendemain nous trouvâmes à nôtre levé, les chevaux qui nous attendoient devant la porte de l'Hôtel de Monfieur l'Envoyé. Dés que nous fûmes arrivez chez le Dorgamba, les deux Adogedas, conduifirent Monfieur l'Envoyé dans une petite chambre, où le Dorgamba le reçut avec toutes les marques -d'un grand refpeét. Peu de tems après, on nous prefenta du Thé bouilli au lait, & enfuite les ordres de Sa Majefté Czarienne, furent livrez au Do>-_ gamba. Ënfîn~3prés une allez longue négociation fur ces mômes ordres, le Dorganiba -fit entrer Monfieur l'Envoyé dans unefale, où nous devions être régalez. Nous y trouvâmes les Comédiens tout prêts, & dés que nous frimes placez, ils commencèrent la comédie, a la chine. i4p mèche, qu'ils récitèrent tonte en chantant, de la même maniéft qu'on le pratique aux O^-pera.- . Les Aâeurs Chinois font toujours magni-nquement habillez, & lors qu'ils font prêts à jouer, ils prefentent à celui qui donne le Régale un livre, ou font écrits les noms de diverses comédies, afin qu'il puiflê choifir celle" qui lui plaira le plus, Voici de quelle manière furent difpofées les Tables. Le Dorgamba eût fa table particulière. On fit affeoir tout contre lui, Monfieur l'Envoyé, qui eut auffi fa table à part. Les deux Adogedas, qui fuivoient Monfieur l'Envoyé, n'eurent qu'une table en commun. On en apporta deux pour tous les Officiers, & deux autres pour les Serviteurs, alfis fur les tapis qui couvroient le plancher. Ce Ré-pas fût très magnifique. La boilfon, qui étoit de l'eau de vie chaude» préparée avec de très bonne eau de ca-Oelle, nous rat prefentée dans des taffes d'or, & comme le Dorgamba vuidoit la Taffe à chaque fois, nous fûmes obligez de faire la même chofe, quelques excufes que nous puf-fions alléguer, pour nous en défendre, Pendant tout le tems que nous demeurâmes là, Ur* jeune garçon fe tint derrière le Dorgam- avec un vafe à la main couvert d'un tiflii K 3 dç t?o VOYAGE DE MOSCOU de paille, qu'il lui prefentoit lors qu'il *0u-idit cracher. Après avoir pafle tout ce jour dans tø joie chez le Dorgamba, nous primes Congé, & lors que Monfieur l'Envoyé fut de retour à fon Hotel, il fe vit encore invité avec toute fa fuite de la jsart de l'Empereur, pour le lendemain ip. de Décembre. Ce Régal fût des plus magnifique, à caufe de la célébration d'une grande fête qui dura trois jours. L'année fuîvante 1694. nous fûmes encore régalez par ordre de l'Empereur le 6. le 16. & le 26. de Janvier, Ce fut ce dernier jour que le Dorgamba fit conduire une Pantere à l'Hôtel de Monfieur l'Envoyé, que l'on nous fit voir dans la Cour. Le 27. nous allâmes vifiter l'Eglife des Je-fuites, qui nous parut belle & proprement bâtie. Au dehors fur la nié, nous vîmes des orgues. Ces Pères ne voulurent pas nous •laiflêr fortir fans nous donner à*déjeuner, & ce futavec tant d'inftance qu'ils nous prièrent, d'accepter ce Regale, qui Rit propre & rnanifi-que, que nous ne pûmes honnêtement nous en difpenfer. Il n'y avoit alors dans Pé^fi que huit Perfonnes de leur Société. Le 29. au matin il s'éleva un vent dé Nord, qui caufa une forte gelée, ce fit tomber A LA CHINE. i5Y ber beaucoup de neige, qui demeura fur la Terre jufques au jour fuivam. Le 4. de Février les deux Adogedas apportèrent à Monfieur l'Envoyé un ordre du Dorgamba, de fe rendre le lendemain au Pri-kajie de Mongal, où l'on lui fît favoir que fuivant fa demande, il feroit renvoyé dans 12. Jours. Après quoi nous fûmes encore régalez par ordre de l'Empereur. Le 15. Sa Majefté envoya dire par un de fes Officiers à Monfieur l'Envoyé, qu'il eut à fe rendre le lendemain avec les Officiers & les Cofaques de fa fuite, au Palais, pou? y recevoir les Prefents. De grand matin les Chevaux furent à nôtre porte, cependant nous ne partîmes point qu'après avoir été régalez par ordre de l'Empereur. ; "Dés que nous fumes arrivez au Palais, les deux Adogedas nous conduifîrent au lieu, ou les Prefens dévoient être diftribuez, voici en quoi ils confifterent. Pour Monfieur l'Envoyé, un cheval, avec/ la Telle, la bride, & tout le refte du Har-nois.- Un bonnet à la Chinoife, garni au 'déffus d'une houpe de foie rouge. Une robe de Damas, fourrée de peaux d'agneaux. Le Damas étoit enrichi d'un tifiu d'or, qui formoit des figures de Dragons & de Ser-pens. Un Pops, ou Efcharpe, accompagnée d'un couteau, de 6. mouchoirs, & de deux K 4 facs 151 VOYAGE DE MOSCOU facs ou efpeces de gibecière, dont les Chk nois fe fervent à mettre du tabac. Unç paire de bote de cuir avec une paire de bas de foie. Une pièce de Satin, de dix Arfchins, ôç une Panterre. Une pièce de Ludan, de vint Arfchins, feize piecs de Ki-takk- Sept Lans d'argent, de la valeur de quatorze Rifdales, Les Prefcns faits aux Officiers, furent un Bonnet à la Chinoife, garni d'une hon-pe de foie rouge. Une Robe de Damas fourée de peaux d'agneaux. Une pièce de Satin noir, de dix Arfchins. Une pièce de Ludan de dix Arfchins, un Pojas, avec un couteau, deux Gibecières à Tabac, & fix mouchoirs. Une paire de botes de cuir, avec une paire de bas de foie, remplis de coton. Seize pièces de Kitaick. \Jn Lan &c demi d'argent, de la valeur de trois Rifdales. Les Cofaques & ferviteurs reçurent une pièce de Satin de dix Arfchins, faifant dix aunes de Hollande, huit pièces de Kitaicl^, & un Lan d'argent, qui vaut deux Rifdales. Le 18- Monfieur l'Envoyé fut prié de fe rendre au Prikafie de Mongaîe, où le Dorgamba lui fit favoir que le lendemain il trouverait des Atelages prêts devant fon Hotel, de lorte qu'il pouvoit fe difpofer à partir. Il A LA CHINE, i55 Il feroit à propos de donner ici au Lecteur une ample defcription de la Ville de Pe{w , de la Religion des Chinois, de leurs Mœurs, de leurs Coutumes, & de toutes les autres chofes, qui en dépendent ; mais comme d'autres en ont déjà donné "des Relations fort étendues & circonftanciées , je me contenterai de faire en peu de mots une defcription de l'Empire de la Chine en général, & de la Ville de Ptkin en particulier. Les Peuples Etrangers nomment la Chine Sina, Cinay Tz.ina, & Scbina. Les Tartares l'ont toujours appellée Cathay. Ceux de la Cochinchine & de Siam, lui donnent le nom de Sin, Les Japons & les autres .Peuples des Mes d'alentour, celui de Than, & plufieurs des Tartares l'appellent Han. Quelques uns par excellence la nomment la Haute Afie. Tous ces Noms font inconnus aux Chinois, parce que c'eft la coutume parmi eux, que lors que la Domination paffe d'une Race à une autre , celui qui parvient au Gouvernement, donne à tout le Païs le plus beau nom qu'il puiflé imaginer. Autrefois la Chine à porté le nom de Than, qui lignifie extrêmement large Celui de Tu qui veut dire Repos. Celui de Tha, qui lignifie gros, celui de Sciant, c'eft à dire vo-K 5 lnpté 154, VOYAGE DE MOSCOU lupté. Celui de Chai, qui lignifie Parfait, 8c celui de Han, quiVeitt dire chemin de Lait. Outre ces diferens noms, les Chinois en ont toujours retenu deux généraux. Le premier eft celui de Cungchou, qui fîgnirie le Royaume du Milieu, &z l'autre celui de Chunqui', qui fîgnirie le jardin du Milieu. Car ils s'imaginent que la Terre eft quarrée, & que leur Pais eft juftement placé au milieu. Environ l'an 2254 avant la Naiffance de Jésus-Christ, »eet Empire fut. divifé fous l'Empereur Xucns en douze Provinces, & enfuite fous fou fuccefléur Iva en neuS, qui ne comprenoient alors que le Païs du Nord, jufques à la grande Rivière de Kiang. Mais lors que le Pays du Zud y fut ajouté, l'Empire fe divifa en quinze Provinces. Ces Provinces avoient ancienement leurs propres Rois, qui étoient des Monarques Souverains, mais ayant été fubjuguées 3000 ans avant la Naiffance de Jesus-Christ, on établit en chaque Province un Viccroi, ce qui fe fait encore aujourd'hui. La Chine fe divife aufïï en Septentrionale & en Méridionale. La Septentrionale qui a toujours été appcl'éc par les Tartares Cathay, contient cinq Provinces, lavoir Pékin, Xan-tung, Xanfi, Xicmft, & Hmnan , ou autrement fept, fi on y ajoute Leatung & la pref- que A LA G H I E. iy que Jfle Coréa. La Chine Méridionale, que les Tartares nomment Mangin comprend Jes Provinces de Navking, de Chcl^ang, de Ktangfi, de Huquanq, de Suchuen, de Quei-cheuy de Jtmnan, de Qùangji, de Quaritung, & de Fochien, ou Folden. Ces deux Parties de la Chine font fepa- ' rées par lè grand Fleuve Kiang, qui pour fa grandeur & la quantité de fes eaux, eft nommé par les Chinois , le Fils du Grand Océan. Cet Empire eft borné à l'Orient par la Mer Orientale que les Chinois appellent Tung, c'eft-a-dire , Vos le Matin: au Septentrion par la grande Muraille , qui fepare la Chine de la Tartarie : à l'Occident par les Monts Damàfiens, jufques aux Frontières de Bengale : au Midi, par la Mer & la Conchinchine , Tributaire du Royaume de la Chine. Toute fa largeur , depuis l'Ifle de Heinan au 18. degré de latitude jufques au 42. eft de 330. (560.) lieues. Sa longueut? d'Occident en Orient s'étend depuis le 112. degré jufques au 134. prés de la Ville de Ningto, ou Nàmpo , ce quj fait 450. lieues , à 15. lieues le degré. Chacune de ces lieues contient 22. Lis Chinois. * _ • A compter d'une autre manière, la Chine s'étend depuis le iS- ou 10. degré de latitude jufques au 43. ou 44. & depuis le 147. de ^6 VOYAGE DE MOSCOU de longitude jufques au 166. Ou bien depuis le 145. jufques au 172. Ce qui fait environ 24. degrez de latitude , du Midi au Septentrion, & 18. ou 20. & même 25. dé-grez de longitude d'Occident en Orient. Tout ce Païs e{fc muni fur fes Frontières, •tant par la Nature que par l'induftrie des hommes , de puiffantes Forterefles , qui en défendent l'entrée aux Ennemis. A l'Occident, il a les Monts Damàfiens , parlefquels il eft impoiîible de fe frayer un chemin ; & en partie le Défert de Xama , qu'une Armée ne fçauroit traverfer , manque de foiw rage. Au Septentrion, il eft défendu par la grande Muraille, qui 215. ans avant la Naiffance dejEsus-CHRïST, commença à ê-> tre bâtie par l'Empereur Chius, & qui fut achevée en cinq ans de temps , c'eft aflûré-ment un Ouvrage admirable, que l'on peut juftement placer entre les Merveilles du Monde. A l'Orient & au Midi, il a pour rempart l'Océan Oriental , qui à caufe des E-cucils, du peu de profondeur, & des Bancs de Sables , eft li dangereux , qu'une Flote ne fçauroitnborder nulle part, ou du moins en bien peu d'endroits. * Je ne m'étendrai pas davantage fur ce grand Empire de la Chine. Depuis que les Jefuites y ont une libre entrée, ils ont divifé fon étendue de cette ma- A LA C H I NE. i57 manière, i. En feize Provinces , très-bel^-les & tréslriches, dont chacune mérite le nom de Royaume. 2t En cent vint huit Provin^-ces plus petites, dont la plupart ont chacune 12. ou 15* Villes très belles. - 3. ils'Comptent dans toutes ces Provinces 1 180. Villes médiocres. 3.15?. grandes Villes, & 1272 petites. Ce qui fait en tout 1771. Villes. "Pékin, Ville Capitale de l'Empire,.à pris fon nom de la Province de ce même nom. A l'Orient elle aie Goîfe, quijeft entre Japan 3c Corea, au Nord-Eft la Province de Leaotung. Au Nord la grand Muraille, 3c une partie de l'ancienne Tartane. A l'O-cident la Province de Xanfi. Au Zud-Oueft la Rivière Jaune, 3c au Zud-Zud-Eft la Rivière de Guei. La Province de Pékin, fe nomme aufïi Pecheli. C'eft celle de toute la Chine qui eft * le plus au Nord. La Ville de Pékin , à laquelle on donne auffi le nom de Xmtien, eft fituée dans une Plaine. Cette Province comprend huit Villes du premier ordre , que les Habitans du Païs nomment Ju. Ces Villes font Pékin, Pao-tung, Htkien, Chintin , Xunte, Qiianpin , Tamin, & Junpin. Pékin, Siège ordinaire des Empereurs, eft a 39. degrez 59. minutes d'élévation, prefque à l'extrémité du Nord de la Province de ce nom, • - Se ï58 VOYAGE DE MOSCOU & à une petite diftance de la grande Muraille. Du côté du Zud, elle ■eft fortifiée par deux murailles épaiiTes & hautes. Celle qui renferme le faubourg, n'a rien que de commun , & fes Ouvrages les plus confidérables font trois Boulevarts allez forts, que l'on a conftruit à chaque côté des Portes. On entre dans ce faubourg , par un Pont bati fur une eau courante , qui coule vers le Nord au pié des Murailles, & qui eft comme le Folié de la Ville ; Après avoir traverfé ce Pont, on fe rend à la Ville par la Porte du Zud, & avant que d'y arriver, il faut faire plus d'une demi-heure de Chemin , après quoi l'on trouve un Boulevard d'une hauteur extraordinaire & toute particulière. Lors que l'on prend à côté, on arrive a un Baftion, fur lequel on a pofté du Canon, & de-là, par la vielle Porte à la Ville. On fait aux Boulevards & aux Tours dont la Mu-, raille eft fortifiée tout aurour.de la Ville, une Garde auffi forte que fi elle étoit afliegée par les Ennemis. De jour, ce font de certains Oficiers de la Cour qui font la Garde, non pas tant pour défendre la Ville, que pour recevoir les Droits d'entrée & de fortie. Les Maifons des Bourgeois paroiflênt alTez belles, celles des Grands Seigneurs ont beaucoup d'ornement,. & les Arcs de Triomphe font d'une magnificenne achevée.- Les Temples A LA CHINE. \ depuis que le Siège des Empereurs y a été tranfporte de Nankjn , qui veut dire la cour du Midi. La Ville & le Faubourg ont fix grandes lieues d'Allemagne de Circuit, à 3600. pas chaque lieue 3 fi bien que Tekin , eft quatre fois plus grand que Paris. 11 eft iï prodigieufement peuplé, que les Perfonnes y habitent les unes fur les autres. Quelques L• 2 uns T^4 VOYAGE DE MOSCOU uns font monter le nombre des Habkans* à trois millions d'ames. Cependant, le Pere Louis le Comte, dans les Nouveaux Mémoires qu'il a donné fur l'Etat prefent de la Chine, n'oferoit l'étendre à plus de deux millions de perfonnes, excepté la grande quantité d'étrangers, qui fe rendent tous les jours au marché. Les Rues de cette grande Ville, font pref-ques toutes tirées au Cordeau, les plus grandes font larges d'environ lix vints piés , & longues d'une bonne lieuë, bordées prèfques toutes de Maifons marchandes, remplies d'é-tofes de foie , de Porcelaine , de vernis & de plufieurs autres marchandifes. Les Anciens Géographes fe font beaucoup trompez en faifantde Cathai un Royaume feparé de la Chine, & en y pofant pour Ville Capitale Cambalu , mot qui fe ditainfi par corruption au lieu de Campelu, ce qu'ils ont fait pour n'avoir pas bien entendu la lignification de ces mots. Kathai ne fignifie autre chofe que les fix Provinces du Septentrion, & Campelu, dont on a fait Cambalu, eft compofez de ces trois mots d'une Syllabe , Cam pe lu. Cam eft un mot Tartare, qui fignifie Grand. Pe & Lu font des mots Chinois, dont le premier fignifie Septentrional , & l'autre Tartare. On ne doit entendre autre chofe par Campelu que Pékin, ou pour mieux dire Pechin , c'eft à dire La Chine A LA CHINE. i6$ ne du Nord. La Cour Septentrionale de Ja Cbi* ne, r La Grande Ville Capitale du Nord. C'eft ainfî qu'en parle le Pere Riccius. Comme la Majefté du Prince eft au dcfîus de tout c^ qiul y a de plus grand & de plus élevé dans l'Empire, de même Pe/çn, qui renferme la Cour, furpàfle en fplendeur & magnificence toutes les autres Villes de la Chine-bien que Nankin foit d'une étendue plus vaf-*e, & que fes rués foient beaucoup plus belles que celles de Pékin. te; vsdi iC*& - mou xsai frdyj&S CHAPITRE XII. tJMotifieur VEnvoyé part de Pelcin nvec toute fa fuite pour retourner en *Jbtofco-vie. Ville détruite. Statue dorée rc-prefentant une femme à douz^e têtes plufieurs mains d'une grandeur Jurprc-uante. arrivée â Naun. Fille poffe-dée du Diable dans la Maifon, où C Auteur étoit lové ; On lui rend de grands honneurs\ de même qu'a une Sainte. 'Départ de Naun. Tftjfage d'une haute tJ7ll'Con tagne. Il tombe une grande quantité de neige qui couvre la terre de la hauteur d'environ trois piés. La Rivic-L 3 rt i66 VOYAGE DE MOSCOU re de Laduna. Les Mongalcs mettent le feu à C herbe feche de la Campagne, ce qui expofe Monfieur ^Envoyé î$ tous ceux de fa fuite , à un grand danger de la vie. Plufieurs font endommagez, par tes fiâmes. £\'trême difette de vivres. *Pain de fcïgle acheté fort cher. La plupart de ceux de la fuite de Monfieur f Envoyé, tombent malades , pour avoir mangé trop avidement de ce pain. Arrivée Nertzinskoy. Courfe des Cofaques & des Tungufes de Nertzinskoy fur les Mongales. CE fut le ip. du mois de Février, que nous fortimes de Pékin pour retourner à Moscou. Les deux Adogedas & plufieurs autres Seigneurs nous accompagnèrent jufques au premier village. A cinq journées de chemin de Pckin, le Surgutfchey, qui a-voit ordre de l'Empereur de nous conduire jufques à Naun, nous lit paffer par une Ville ruinée & détruite. Nous y trouvâmes des Temples, dans l'un defquels nous vimes Une Statue d'argiHe, dont là dorure étoit fort épailfe, reprefentant une femme de la hauteur d'environ 45. prés ayant douze têtes & plufieurs mains. Elle avoit une fille, qui paroilfoit fur la galerie du Temple fur un i ' lit "A LA CHINE. j67 «t de coton dans de tres beau Damas, dont la couverture étoit très riche. Le 30. de Mars nous arrivâmes prés de la Ville de Ndu;i, au village de Suttigars- m kpy: Le foir du Jeudi - Saint, qui étoit le 5'd'Avril, il arriva, dans la maifon où j'é-tois logé, une avanture furprenante. La fille du Logis, qui étoit pofledée du Diable, fe mit à faire des cris ii horribles, & des actions iî furieufes que les femmes qui fe ténoient auprès d'elles, eurent bien de la peine à la retenir, pour l'empêcher de faire du mal. Après avoir été pendant quelque tems agitée de cette manière, elle commença à chanter fort agréablement ce qui dura plus d'une demi-heure;-après quoi les femmes fe mirent auffi à chanter quelques vers, auquels elles repondit en chantant comme elles. La curiofité m'ayant porté à demander la caufe de cette aventure, on me répondit qu'il y avoit dans le voifinage un etfrant malade, & que cette fille prophetifoit s'il relèverait de cette maladie, ou s'il en mour- . roit. Auffi lui rendit-on les mêmes honneurs qu'à une grande Sainte. Dés que toutes ces cérémonies furent achevées, les femmes du voifinage fe retirèrent, & fa Tan- • t£i fœur de fa mere, qui demeura auprès d'el-L 4 le, i<<8 VOYAGE DE MOSCOU le, ayant pris quelque drogue dans une boite, qu'elle ténoit à la main, elle la mit fur des charbons ardans, & lui en parfuma le vifage, ce qui la ht revenir à elle, & lui ouvrir les yeux...... . Le 14. d'Avril nous partîmes de Naun, avec un Envoyé Chinois de la Ville de Margenn, que l'Empereur envoyoit au Way-wode de Nertz,mskoy. Le 23. nous traverfames une haute montagne , & comme tout d'un coup il tomba une fi grande quantité de neige, que la terre en fut couverte de la hauteur de 3. piés, nous employâmes tout le jour à ce Partage-, qui nous fut extrêmement penible. ... .... Le 25. nous abandonnâmes la vieille route, à caufe du danger qui nous menaçoit. Car .le. Ttwgufe, qui nous fervoit de Guide, nous avertit que fur ce chemin, il y avoit plus de trois ou quatre mille Cabanes de Mongalcs, qui nous attendoient au paf-fage, refolus de nous faire un méchant parti. Ce fut donc pour éviter de tomber entre leurs mains, que Monfieur l'Envoyé re-folut de prendre à la droite, ■ Le .27. nous arrivâmes prés de la Rivière de Ladùna, où nous nous arrêtâmes un jour.. Depuis Naun jufques à cette Rivière, nous avions pris deux jours de repos. Le A LA CHINE- 169 2. de Mai, nous traverfames la Rivière de Kailar. Le lendemain 3. au matin, nous fumes furpris par un embrafement ii épouvantable, que pour éviter nôtre perte, nous ne fçavions de quel côté nous tourner. Cet em-bralfement étoit caufé par la malignité des Mongaks , qui avoient mis le feu à l'herbe qui croit dans ces déferts, & qui n'étant point coupée, demeure feche pendant l'hiver. Il faifoit un fi grand vent que la fla-me portée avec rapidité, ne nous donna pas. le tems d'enlever nos Tentes. Monfieur FEnfoyé, qui efperoit au moins de fauver. nos chariots, rangez les tins contre les autres, pour nous fervir de defenfe, commanda 200. hommes pour les tirer du feu, mais tous leurs éforts furent inutiles. On ne fau-roit exprimer le bruit horrible des liâmes a-gitées par le vent, & nous étions alors dans un fi grand défordre, que fi les Mongaks nous eufient attaquez, pas un de nôtre troupe n'au-roit pu fe fauver. \ t A l'égard de nos bêtes, nous les mîmes en fureté le mieux que nous pûmes , & pour nôtre bagage, la perte n'en fut pas grande. Dix des nôtres fuient beaucoup endommagés par le feu , mais ils furent tous allez promptement guéris, à la referve d'un Mof-L 5 covite ï7o VOYAGE DE MOSCOU covite, fur lequel le feu avoit agi fi violemment , qu'il en mourut le 21. Mai. Ce funefte accident nous ayant mis dans une grande difete de vivres , & privé de la plus grande partie de nos Beftes , qui mourraient de faim, parce que le fourage dont elles fenourriffoient, vénoit d'être confnmé par le feu, Monfr. l'Envoyé dépêcha trois Cofaques avec une lettre au IVahvode de Nert-Ztinstyy, pour le prier de nous envoyer prom-tement des vivres & des Bêtes. Ceux à qui il refta des Chevaux & des Chameaux, vendirent les Chevaux 40. à $0. Ducats la pièce, & les Chameaux 70. à 80. Le 8. de Mai, nous arrivâmes à la petite Rivière de Margeim , prés de laquelle nous nous arrêtâmes deux jours , pour rafraîchir nos Bêtes par le nouveaux fourage que nous y trouvâmes. Dans ce grand Défert, nous perdîmes un Mofcovite de nôtre fuite, qui en voulant chercher fon Cheval, qu'il avoit perdu , fe perdit lui même. Le 11. nous nous rendîmes prés de la Rivière de Çatta, que nous traverfames a-vec nos Chevaux & Chameaux chargez de bagage. Nous nous arrêtâmes là encore deux4 jours, à caufe de la beauté du lieu. On y voyoit par tout de la verdure, & les Arbres tout couverts de feuillages, au lieu qu'à quatre journées de-là dans les lieux où A LA CHINE. i7, où nous avions paffé, tout étoit fec & ar-lide, fans qu'on y pût découvrir la moindre verdure. Le 15. nous rencontrâmes quelques Perfonnes à'Argun, avec des vivres & des Relais , qu'ils nous amendent par l'ordre du Wayvsààe de Nertzinskoy. Ce fût fort à propos qu'ils arrivèrent , car nos Bêtes , étoient tellement fatiguées, qu'elles ne pou-voient plus avancer, & pour nous faute de vivres, .nous ne pouvionsfubfifter longtems, de forte que nous nous trouvions dans la dernière necefîité. Si ce fecours eût tardé deux jours, nous aurions été contraints de tuer nos Chevaux pour les manger. Outre cette extrême necelfité , plufieurs Perfonnes de nôtre fuite étoient tellement fatiguées , pour avoir fait une partie du chemin de ce Défert à pié , qu'elles ne pou-voient plus marcher. Enfin nous avions foufert tant de maux & couru de fi grands dangers durant cette route , qu'ils eft pref^ que" impoffible d'en bien faire la defcription. Ces gens à'Argun nous vendirent un pain de fegle, du poids d'environ cinq livres. Nous leur en donnâmes une pièce de Ki-t/iick, qui ne valoit en ce lieu-là, que cinq Copek. > ou une Rifdàle , au lieu qu'en Mcf-covie on l'acheté ordinairement un Rubd, L 6 & i72 VOYAGE DE MOSCOU & à Pékin trente Kopek.. Nous leur don^ names auffi pour deux petits brochets fecs, une pièce de Kit&k, Le iy. nous arrivâmes prés de la Rivière d'Arguri y à une bonne journée de la Ville de ce nom. Le 20. il tomba une grande quantité de neige, & le 21. nous traverfames cette Rivière. Le 25. nous continuâmes nôtre Route; après nous être fournis de vivres pour jufques à Nertz-imkoy. Nous fumes obligez de donner pour le Tude y ou quarante livres de bifeuit de feigle, huit pièces de Kaitak, la pièce étant eliimée urte Rifdale ; & pour le ' Pude de farine de feigle , quatre pièces de KitaiiyZu. lieu qu'en Mofcovie le Pude de farine ne fe vend que trois ou quatre Copfk., & en Sibérie quatre ou cinq. La plupart de ceux de* nôtre fuite , qui mangèrent un peu trop avidement de ce pain, en devinrent malades , & nous fumes long-tems à nous y accoutumer , parce que pen-, dant iix mois , nous n'en avions pas goûté. Au fortir à'Argun, Monfieur l'Envoyé prit les devants jufques à Nertzinskoy, avec un Al-leman, & un Rufle de fa fuite. Le 1. de Juin, nous nous rendîmes à une petite Rivière , que nous fûmes obligez de traverfer ; mais comme elle étoit alors for; enflée, nous nous dépouillâmes, & la paffames A LA CHIN E. i7? mes a la nage avec nos chevaux , nos habits étant porté par nos gens, qui nous fuivoient. Ce fut de cette manière que nous arrivâmes le 2. à Nertzinskoy , où toute la Caravane nous joignit le 9. Le 13. trois Tmgufes nous ramenèrent le Mofcovite , que nous avions perdu le 8. de •tøai. H demeura trois jours errant dans le Défert, & ne fe nourriflant que d'herbe & de racines. Les Tungufes nous racontèrent qu'ils avoient eu beaucoup de peine à l'obliger à fe remettre entre leurs mains , & que même ils n'auroient jamais pu l'aprocher fi lui & fon Cheval n'avoicnt été abatus de lafli-tude. La raifon de cela eft , que ce Mof-■eovite prenant ces Tungufes pour des Mon-gales y ^craignoit qu'ils ne les taillaifent en pièces. Le 3. de Juillet nous partîmes de -Nertzinskoy pouv'Udinsiey. Ce même jour l'Envoyé Chinois, qui depuis Naun avoit fait le Chemin avec nous, partit aufli de Nertzins-%> & Monfr. l'Envoyé dépêcha deux Perfonnes à Molcouj.pour informer Sa Majefté Czarienne de nôtre retour de la Chine. . Nous avons parlé en pallànt du butin que 'es Rufles firent fur les Mongoles ; voici de Sicile manière la chofe arriva. Comme les Mongales enlevoient fouvent ciu Bétail aux Rulles, de que cela continuoit tous i74 VOYAGE DE MOSCOU tous les jours, 350. Cofaques de Nertzim* koy, & 500. Tungufes s'étant alfemblez l'hiver , du tems que nous étions à Pékin, firent pour fe vanger des Courfes de Nertzinskoy dans le défert, pendant un mois. Ils eurent tant de fuccez dans leur entreprife, qu'ayant rencontré dans un certain lieu un grand nombre de cabanes des Mongaks, ils les attaquèrent & s'en rendirent les maîtres. Après avoir maffacré tout les viellards, & pris prifonniers les jeunes gens pour les vendre, ils entrèrent plus avant dans le défert, où ayant trouvé plufieurs autres cabanes, ils les traitèrent comme ils avoit fait les premières, maifacrant tous les viellards & emmenant prifonniers tous les jeunes gens, dont ils firent un fort grand butin. CHAPITRE XV. Arrivée a Plotbus. Lacs, auprès defjuels FAmbaffadc paffe. Ce^x q*16 Monfieur P Envoyé avoir dépêché a Mofcou, à Sa Majefté Czarienne, font dépouillez, par les Mongales, & contraints de s'en retourner tous nus. Arrivée a Udinsko. Voya\ A LA CHlfrE. in Voyage par eau à Irkùtsl>oy. arrivée en cette Kille, a Solokamsko, enfin i Mofcou. CE fût le 13. de Juillet que nous arriva-. mes à Plotbits, nous en partîmes le 14. & paffames le 15. auprès du Lac de &hak.y & le 16. auprès de celui de Jeravena, prés duquel on en voit trois autres. Le 25. ceux que Monfieur l'Envoyé avoit dépêché à Mofcoij, vinrent nous rejoindre, ians avoir exécuté leur commifïîon. Ils nous aprirent qu'a deux lieues d'Allemagne d'LT-dinskp, ils avoient été attaquez par trente Mongales, qui les aboient entièrement dépouillez, ne leur ayant lailfe autre chofe, que les lettres, qu'ils leur avoient rendues. Ils ajoutèrent que ces Mongales, après avoir décoché Ja plus grande partie de lsurs fleres, s'étfcient aprochez, & leur avoient promis la vie, pourvu qu'ils rendirent» fans faire aucune refiftance, leurs çlievaux& tout ce qu'ils avoient, & qu'ils leur laiifaliènt ramaf-fer leurs flèches. Le grand nombre des Ennemis les ayant obligez à accepter ces proportions, les Mongales après avoir ramalTé leurs flèches, leur ôterent tout, même leurs habits, & les renvoyèrent tout nuds. Le i76 VOYAGE DE MOSCOU Le 22. nous traverfames une petite Ri-viére , nommée Ana 5 qui fe décharge dans VUda , & le 26. la Rivière de Kurba, qui eft rapide & allez large , ik qui fe rend auffi dans XUcla. Le 27. après midi, nous arrivâmes à Udinskp , & ce fût-là, que finit nôtre voyage par terre. i . Nous y vendîmes nos Chameaux & nos Chevaux, dont nous ne reçûmes l'un portant l'autre que cinq Rubels de la pièce, au lieu que nous avions acheté les Chameaux trente cinq & quarante Rubels la pièce, & les Chevaux dix à quinze Rubels. Le 28. nous partîmes àHJdir.skj fur deux groiîes Barques, pour Irkutskoy, oii YUda fe décharge à la droite dans le Sel'inga. Ce irerne jour au foir, nous abordâmes à un gros village, nommé Saimkpjam fitué au côté droit de la Rivière de Selinga. . Le 2p. après Midi ; nous partîmes de ce village, & arrivâmes le 31 de bon matin à l'entrée du Lac de Baisai, où nous demeurâmes deux heures fans avancer. Il nous falut travailler durant trois Werftes de chemin pour faire defeeudre nos Barques, a-vant que d'avoir un bon vent pour faire voile. Sur le foir il fe rendit contraire, de forte qu'il nous fit reculer un grand efpace de chemin, jufqu'à ce qu'enfin nous trouvâmes un endroit propre à mouiller l'ancrç. Le A LA c h î n e. ï77 Le tems s étant néanmoins remis & le vent apaifc , nous entrâmes le lendemain avant le lever du Soleil dans le Lac, & nous nous rendîmes enfuite heureufement dans la Rivière à'Angerie , fur laquelle nous arrivâmes le i.;d'Aouft,après midi à Irtyttshy. Nous en partîmes le 5. après midi ^ourfenekiskp , & le 11. nous abordâmes à Aftrock Bratskoy, fi-tué à la gauche fur la, Rivière d'Angerie » dans laquelle fe rend du même côté au def-fous de Bratskoy > un Fleuve fort large. Ce même jour après midi , nous quitâmes Bratshy , & à environ une Werfte de-là, nous traverfames un Poroge, ou chiite d'eau, nommé Pogmely , qui s'etendoit allez loin. a une petite diftance de-là , nous£en traverfames un autre, nommé Pyran, beaucoup plus grand que le premier. Nous étions prefque au bout de cette Chute d'eau , lors que nous nous trouvâmes dans un endroit, où nôtre Barque fit deux fois le tour en rond. Le 12. ayant rencontré un autre Poroge nommé Poduna, nous fîmes décharger nos Barques, & tout ce qui étoit dedans, fut porté par les Tungufes, qui habitent là autour à plus dune demie Werfte de Chemin. Cette chute d'eau eft extrêmement dangereu-fe parce quelle eft portée avec rapidité, dans, un lit étroit & fort inégal. Auffi ne pou-M "wons- i78 VOYAGE DE MOSCOU vions-nous voir fans frayeur nos Barques incelfamment agitées fur cette eau , d'une fi terrible manière , que nous croyons à tous momens qu'elles alloient renverfer. Le 13. nous traverfames encore un grand Poroge, nommé Dolge Porege, de la longueur de quatre ou cinq IVerftes , & le 14. nous ' nous arrêtâmes prés du Poroge Skamamko. Le iy un Païfan de - là autour qui con-noiflbit fort bien cette eau , fit palier nos Barques l'une après l'autre , toutes chargées fur ce Poroge long de trois Werftes. Il arrive rarement que les Barques y paffent avec toute leur charge , mais comme cette fois-là l'eau étoit fort haute ,. il n'y avoit pour nous aucun danger. Le 16. nous laillâmes derrière nous, la Rivière àTlim , & nous nous rendîmes à celle de Tunguskp, dans laquelle fe déchargent , à la droite , la Rivière àThm , & à la gauche le Fleuve Angerie. Nous traverfames ce même jour un autre Poroge, & biffâmes derrière nous la Rivière de Kata. Le iq. nous fûmes encore porter fur trois Po~ roges, &.nous rencontrâmes l'exprès André Kmîzhof que Monfr. l'Envoyé avoit depeche de Nertzinskoy à Mofcou. Le 22. nous laiflames derrière nous à la droite, la Rivière de Kamen, & après avoir enco- A LA CHINE. j79 encore pane un dangereux Poroge, nous arrivâmes ce même jour à Jentkuko. Nous en partîmes le i. de Septembre, & nmes le Voyage par terre jufques à Makofs-w, où nous arrivâmes le 3, & d'où nous nous rendîmes le 7. à Tobloskp. Le 12. après Midi, nous nous arétâmes pres d'un Cloitre, que nous quitames vers le foir. Le 23. au matin, nous arrivâmes à Jam Kettskpy, d'où nous partîmes avant midi. Le 26. nous nous rendîmes fur le foir à la Ville de Narcin, fituée à une Werfte de la Rivière cVOby. Nous en partîmes le 28. & le. 2p. un furieux vent de Nord nous contraignit de prendre terre, où nous ne us a-rétâmes toute la nuit & toute la matinee du lendemain 30. Comme le vent de Nord nous fût encore contraire , le 3. d'Octobre , nous tûmes contraints de nous arrêter le foir de ce jour-là, & la nuit ayant continué nôtre route, nous laillames derrière nous le Fleuve Wa-ehe. Le 4. le vent de Nord ayant recommencé a foufler,.nous fûmes obligez de nous arrêter depuis l'après-midi jufques au lendemain au matin. Cependant il furvint une forte gelée , qui nous incommoda beaucoup. Le" 8. nous abordâmes , faute d'eau , à Sttrgm, & fur le foir, nous continuâmes nô-M 2 igo VOYAGEDE MOSCOU re route. Le 9. il s'éleva au commencée ment de la nuit, un fi rude vent de Nord, accompagné de neige & de gelée, que nous fumes contraints de nous mettre à terre & d'y demeurer jufques au 2. que la gelée commença à n'être pas fi forte. Nous nous arrêtâmes auffi, à caufe de la violence du vent, le 12. depuis Midi jufques au lendemain matin. Le 13. nous laiiVames derrière nous, deux Villages, le 14. nous nous rendîmes avant Midi dans YIrtis & le 15. de bon matin nous arrivâmes, par la grâce de Dieu, hewreufement à Samorskpjam. Comme Monfieur l'Envoyé fe trouva in-difpofé, il ne pût pas à caufe de la rigueur du froid; pourfuivre le Voyage par eau. II demeura donc à Samorskojam, pour fe rétablir. Le 5. de Novembre toute la Rivière cXIrtis fût fermée par les glaces. Le 14. nous étant mis fur des Traineaux, nous arrivâmes le i(5 de Samorskpjam à Demjamskp, &le 24. iTobolsko. De Samorskpjam jufques à Tobolsko nous vimes plufieurs Oftaques, & quantité de Cabanes des Tartares, faites de bois. Le Chemin de l'une de ces Villes à l'autre, n'eft prefque pas batu, parce qu'il y palfe fort peu de monde, & que le Voyage fe fait ordinairement par eau. Le A LA CHINE, i8x ht ij. Décembre nous parûmes fur le foir de Tobolsfy, & nous nous rendîmes le 20 a-prés Midi, à lumen, d'où étant partis le 21. au foir, nous arrivâmes le 23. au matin à la Ville de Japantfhin. Nous en fortimes le 24. & le 27. nous nous rendîmes à la Ville de JVergotur, d'où nous partîmes le lendemain 28. fur le foir. Le premier jour de l'année 1695. nous arrivâmes à la Ville de Solokamsko, nous en partîmes le 2. Janvier, & arrivâmes le 5. à la Ville de Kaigorod. Nous fortimes de cette dernière Place le 6. & nous nous rendimes le 8. à Jam-Uusga, fîtaié fur la Rivière de Sifella, le 9 à Jam Pyoldh, d'où nous partîmes le même jour à Midi, & le 11. a Jam-fpas-Uspils-fo. Ce même jour vers le foir, nous pour-fuivimes nôtre Route. Le 12. nous nous rendimes. de bon matin a'Saint SoloJVitzogda, nous en fortimes le 13. vers le foir, &le 14. nous arrivâmes à la Ville àUftaga. Nous en partîmes le lendemain au foir 15. & le 18- avant midi, nous nous rendimes à la Ville de Tettma, que nous quittâmes le 19. vers le foir. Le 21 au matin nous nous trouvâmes à Schufca-Ja?n, d'où nous partîmes le lendemain. Le 25. nous nous rendimes à la Ville de Jerefchlave de tø 27. à celle de Perefchlave. Le 29. au matin nous pourfuivimes nôtre route. - T >8» VOYAGE DE MOSCOU Le 31. nous arrivâmes la nuit au Village d'Alexefche, fur la Rivière de Janfe, à cinq JVerftesy ou une lieue d'Allemagne de Mofcou. Monfieur l'Envoyé reçût ordre de s'y arrêter pour y attendre le Czar Pierre Alexeowits, qui s'y rendit le lendemain. Après queMon-lieu'r l'Envoyé lui eût rendu compte pendant quelques heures de fon Voïage. Sa Majefté l'emmena à Jfcbmerlof, & de-là à Brebojemko. ' Pour nous, nous arrivâmes, grâces à Dieu en bonne difpolition à Mofcou, après avoir employé dans ce Voyage de la Chine trois ans, moins lix femaines. Fin du Voyage, TA- y i - ^ I * J- v i85 TABLE A laquelle fè rapportent les Chiffres de la Carte. Les lieues d?Allemagne > font de 5.Werfts. i ; O S C O U, Capitale de l'Em- z TROITS, Bourg , à 12. lieues de Mofcou. 3 PERESCHLAU, Ville à 12. lieues de Troits. 4 ROSTOF, Ville , à 12. lieues de Perefchlau. 5 JERESC L AU , Vdle, à 24. lieues de Roftof. 6 WOLOGDA, Ville, à 36. lieues de Jerefchlau. . . L'Ambaflàde y arriva \ç 22. Mars 1692. 7 ^« Bourg SCUSKAIAM, / Bourg, le 21. 20 Les Bourgs IRBITZKE, KIR. GINSKOY & SUBORAWA, le 23, 30 Le "Bourg [ALAN , fur la Rivière deTxxwz, k P endroit où le Newa s*y décharge avec grand bruit, le 24. il Le Bourg K R A S N A , 24. 32 La Ville TUMEEN , k 25. 33 Le "Bourg MAKOMA , fur la Rivière de Pifchina, k C endroit ou elle fe décharge a droite dans le Tura. 34 Le "Bourg S UTSK A, k l'endroit où le Tura (3 le Tobol fe joignent, /* Tobol étant à la droite, le 28. 35 Paffage des %iviêres de Piefda c2 de Turba. 36 Paf- Table des Chiffres de ïa Carte. j#7 3 fHrla Rivière de Jenska, ou Jeneska, U i2. Cette Rivière eft fort navigable , & fis rives font fort peuplées. Séjour juf. qu'au 21. Décembre. Notez. Depuis Tobol, jujqu'ici eft la Nation des Oftiakes. j2 Ceux de t Ambafjade voyagent fur lu Rivière de Jeneska , qu'ils quittent à droite, & viennent fur la Rivière de Tungusko. (fefl ici le Tajs des Tungufes. Us fe divifent en Kunni-Tun-gulî, Alemni & Sobaltzi. ?m, røfe ^ JERAWENA, le z6. Ils y fejournent deux jours. 69 Entrée dans un grand Défert plein de Forêts , le 28. 70 /// rencontrent la Rivière «AJda, le jpp Table des Chiffres de la Carte. ^t Le Lac de Schacks-Ofer , long d'une petite lieuii, èr large d'une demi lieue, le %. May. Ils Jè-jauTKtiit juf, u'au 5. fZ Ils page tit un autre Lac le 6. 73 PLOf HV9b, Village fur la civière de Sdeta» le 6 & fejournent jufqu'au 15. 74 Un quart de lieuï au dtfous de Plothus, k Sue_ ta & l'Orras, tombent dam /'Ingeda ; & alors la Hiviûe Je nomme Schilka , enfuite elle reçoit auffi les i\tviéres Nertza èr gun a d'eù nuit la fdmeuft if grande Rjvit're d'Amur. 75 La Ville de NERTZNlGSKOY,far la Ziviùe de Nertza , le 20. C'eji la der»ii'ra Fortc-refie Capitale de ce cou'fous la Domination de fa MajeJK Czarienne* Ils y fejournenf juj qu'au 18. de juillet. 7<5 Ventru dans un Défende Tartarîe. Ih paf* Cent la Rjvn're Schilka, la nuit du 19. Us s'arrêtent trots jours. 77 Ils voyagent trois jourr par une Forêt pleine de Motets <£f de T'erres inégales. 78 Voyage de trois jours, par un Défert uni. 79 Voyage de deux jours, par des Bois. 80 Pajfage de la Rjviére de Samur, qui fe rend dans le Schilka. 81 Voyage de quelques jours par. des Chemins fort coupe% if pleins de Mar'ets. 8i La gjvifre ^Argun. 83 AKGUN, Petite Ville fur la }\iviïre 4'Argun. Dernière Place dans la Daurie, fous la Domination de Ja Maj: ile'Czarienne, le 7. Aouff. 84 La Rjvicre de Derby, qui je rend dans l'Ar- guna, â 4. journées <2'Argun. 85 La Table des Chiffres de la Carte. i9i «>5 La Rivière de Gann, le 1%. Aouft, qui fe rend dans /'Arguna. Ils y fejournent 2,/'ours. o5 La petite & navigable Rivière de Kaiiar , le 23. Elle fe décharge dans /'Arguna. On A* MT« /*/7»« m*7/c /e fy*, fff« journées . <^e lafameufe Muraille ^e /<* Chine. 100 LrfFifV/e(/eSCOKNAGOROl), «rKa- rakaton, va d'Ofïciers Etrangers au fervice de fa » Majefté Czarienne, deux Généraux, deux j> Maréchaux de Camp, plus de cent Colo-i>nels, un grand nombre de Majors, & une n infinité de Capitaines & d'Enfeignes, qui 9, tous recevoient leur Paye avec la dernière 5, ponctualité. Ceci mérite d'autant plus de foi, que la Relation de cet Ambafladeur, paroït en beaucoup d'endroits fort paJSion-née contre les Mofcovites. Comme ces Oficiers firent des levées dans le Pais, on forma plufieurs Régiments, qui firent paroître en plufieurs rencontres, contre les Polonois & les Suédois, combien les Mofcovites font braves, lors qu'ils marchent fous la conduite de bons Oficiers. Outré ces nouvelles Troupes , le Czar en avoit de vieilles, qui peuvent être comparées aux anciennes Légions des Romains. On les nom-moit Strelitz.es , & elles étoient au nombre de quarante mille hommes d'Infanterie, tous commandez par la première Noblefle du Païs. Les raifons que"je viens d'alléguer, ne furent pas les feules, qui obligèrent Alexis Mjchaloiuitz, à faire une levée fi nombreufe d'Oficiers Etrangers. La fuite a fait voir tyfon y peut encore joindre celle de la fure-N 2 té jog Lettre fur VEtctt Prefent te du Prince , qui par ce moyen foûtient beaucoup mieux fon authorité, qu'en laif-fant toutes fes forces entre les mains d'une Noblefle riche & puiffante , & par confé-quent en état d'en pouvoir abufer. Ce grand Prince mourut l'an i6j6. fort regretté de fon Peuple. Comme il n'avoit jamais abufé de fon pouvoir abfolu, & qu'au contraire il avoit toujours régné avec beaucoup de douceur , de juftice & de piété, il étoit devenu l'amour & les délices de fes Sujets. On peut dire de lui , qu'il a donné une toute autre face à la Monarchie , quj fe perfectionne aujourd'hui fous le Grand Czar Pierre Alexecrwitz*. Théodore fon fils aîné , qu'il laiifa pour Succeffeur , ne régna que fix ans. Il fut extrêmement regretté. C'étoit un Prince fort accompli, & qui pro-mettoit beaucoup. Il fuivoit entièrement les maximes de fon Pere pour l'entretien des Oficiers Etrangers, & pour l'avancement du Commerce. 11 aimoit beaucoup les Scien* ces, & principalement l'Architecture, il a-voit conçu ledeffein de faire toutes les Mai-fons de Mofcou de brique & de paver les rués. Ce fut du vivant de ce Monarque que Mr. le« Général le Fort entra dan« le fervice. Il mourut d'une fièvre continue & violente, qui l'emporta en peu de jours&recommanda peu avant que de mourir pour fon fuccefleur fon frère Pierre, du fécond de la t^Hefcoyie. Ï97 fécond lit, jugeant fon frère Jean du même ht, d'une conftitution trop foible pour porter le fardeau d'un fi grand Empire. Pierre Alexeowitz,, fut donc proclamé Empereur à lage d'onze ans ; mais la Princeffe Sophie indignée de voir fon frère du même lit éloigné de la Couronne , étant d'un naturel trés-ambitieux & fort intriguante , inventa toute forte de moyens pour faire monter fon frère Jean fur le Thrône, ou plû-tôtpour y monter elle-même. Dans ce deffein, elle fit répandre un bruit, que le défunt Czar Théodore avoit été empoifonné par fes Médecins, & fit nommer plufieurs des premiers Officiers de la Couronne comme auteurs d'un crime fi énorme. Elle attira les Strø* iitz.es dans fon Parti, qu'elle gagna plus facilement en leur faifant accroire , qu'on a-voit deffein d'empoifonner le vin, qu'on" leur donneroit à boire à l'Enterrement du Czar. L'Emute ne tarda pas, on commença par l'affaffinat de deux Médecins, dont le premier étoit de race Juive , puis on paffa aux principaux Oficiers de l'Empire, ceux que cette Princefie croyoit en obftacle à fa paffion. Enfin les Strelitz,es firent 1 tout ce que la rage la plus cruelle auroit pu inventer , rien ne put arrêter cette fureur : ils incitèrent même fa Majefté , maffacrant plufieurs perfonnes du premier cang en fa N 3 Pré- ï o3 Lettre fur l'Etat prefent préfence, & proclamèrent le Prince Jean* qui lui fut adjoint fur le Trône. Après ceci , tout fembla fe calmer , mais ce ne fut que pour peu de jours. La Princeffe Sophie ne borna point fon ambition à voir fon frère Jean Empereur, elle fit fous-main de puiffantes brigues , & fit efpérer au Général des Strelitz.es, Fedor Chikolovsitin, qu'jj pourroit parvenir à la Couronne en l'épou-fant. Elle difoit, que la Monarchie étoit trop augufte pour être gouvernée par des enfans, & peu s'en falut, qu'elle ne vint i bout de fon deffein, mais la Confpi-ration qu'elle tramoit contre la vie de ces deux frères, fut découverte à temps. Leurs Majeftez fe retirèrent à douze lieues de Mofcou, dans le Cloître de Froitz,, qui eft fortifié. Monfieur le Fort, alors Colonel, donna à leurs Majeftez des grandes preuves de fa fidélité., ôç de fon attachement à leUJ: fervice. * On eut l'adrefle d'attirer le Général des Strelitz.es vers Froïtz, ; & de le Apprendre dans une embufcade. On le traîna dans la Fortereffe, où il eut la tête tranchée. Il étoit de baffe naiffance, & étoit parvenu par fi valeur à une fi haute dignité; puis on relégua dans un Cloître la Princeffe Sophie, où elle eft encore gardée. Après qu'on fe fut fi heureufement défait de ces deux Chefs de la Conjuration, & que le Gouvernement fut afermi, de la Mo fco vie] 199 arfermi, on envoya les Regimens les plus criminels en divers détachements avec des autres Troupes, qui avoient ordre de les défaire , & de cette manière on fît périr four-dement une bonne partie de cette infolente Milice. On dit que dans le Malfacre qui fe lit de ceux qui fe réfugièrent dans la Chambre, où étoit fa Majefté, elle ne marqua aucune é-pouvante, ce qui fut caufe en partie, qu'elle fe maintint fur le Trône. Ce n'a pas été feulement depuis fon avènement à fa Couronne qu'elle a donné des marques d'un courage héroïque , & fait concevoir des ef-pérances qu'elle feroit un jour le plus grand Prince, qui ait jamais gouverné l'Empire des Mofcovites. Dés fon enfance , ce Prince a marqué une grandeur d'ame , ,& une élévation d'efprit toute extraordinaire. Qn l'a toujours vu dés-lors dans Faction , yif & pénétrant, & porté d'une louable çnrioiité de s'inffruire; particulièrement des coutumes & des mœurs des Nations Etrangères, ayant un grand foin de s'en informer, de tous ceux qui pouvoient lui en donner quelque cclairciflement. Il n'avoit que quinze ans, lors qu'il fit paroître une forte inclination pour les Mathématiques. Il voulut apfen-dre la Marine & les Méchaniques , projet-tant dés-lors les grands deiliins, qu'il a dc-N 4 puis zoo Lettre fur PEtat prefent: puis exécutés avec beaucoup de conduite & une prudence admirable. Quand il vit les Turcs engagez dans la guerre contre l'Empereur, la Pologne, & ]a République de Venife, bien que les Chinois lui fiflent une guerre aflez injufte, & qu'on croit avoir été excitée par quelques Millionnaires qui étoient à la Chine, il ne diféra point de s'accommoder avec eux, jugeant à propos de leur céder quelque chofe, pour pouvoir conjointement avec les autres Princes Chrétiens, tourner fes armes contre l'Empire Ottoman. Cette guerre ne pouvoir a-voir que d'heureufes fuites pour la Mofco-vie. Les Turcs extrêmement sftbiblis par plufieurs mauvais fuccés & batailles perdues en Hongrie, ne fe trouvoient plus en état de faire une vigoureufe réfiflaùJe. La Conquête d'Afoph étoit d'une trop grande importance à la Mofcovie, pour n'en pas concevoir le deffein, & les fortifications de cette Place, étoient affez foibles pour fe fiater de l'cfpérance de la pouvoir emporter. A tous ces motifs, le Czar en joignoit un autre, qui n'étoit pas moins prenant. Il fc reffentoit toujours de l'infbîence de fes Gardes, & méditoit les moyens de s'en défaire , pour fe refervtr uniquement des Troupes afHdées, fous des Officiers plus intelligents dans l'Ait de la guerre, entièrement de- de la ftM€ojcovie. 201, dévouez à fon fervice, & dont la fortune dépendît absolument de lui. Les levées furent donc refoluës, on augmenta çonfidé'.a-blement le nombre des Officiers Etrangers, qu'on fit monter à plus de huit mille : on forma fous leur conduite une Armée ca::iî-dérable, & dés qu'elle fut prête d'agir, on mit l'an itfpj.le fiege devant Afoph, & en même tems devant Kafikermeen, afin que par cette occupation qu'on donnoit aux Ennemis, ils fuffent moins en état de fecourir Afoph, qu'on avoit principalement en vue. Nos Géographes pofent communément A-foph au Nord du Tanaïs du côté de la Crimée, au lieu qu'il eft au Sud vers la Cir? -cafjie, fur un terrein élevé, fort proche du Palus Meotidc. Cette Ville n'eft point lur Une Ifle, comme le marquent quelques Cartes, il n'y en a même aucune aux environs, foit à l'embouchure, foit au Palus M^ùde, comme le marquent encore ces mêmes Cartes, à la referve d'une très petite Tfle, qui fe trouve au Nord-oueft de l'embouchure du Tanaïs, qu'on nomme aujourd'hui le Don, & proche de la Côte. . A une ou deux licuësau deffus ce la hor-tercfïe, cette Rivière forme un bras, qui tirant au Nord, fait le cours d'un demi cercle, avant que d'entrer dans le Valus Meoude Ce bras eft étroit & à peu de fond. Plus bas & N 5 un î02 Lettre fur PEtat prefent un peu au dciïus de la Ville, il fe forme un autre bras, qui coulant auffi au Nord, forme environ un quart de cercle , & fe drvife, pref. que à fon entrée dans la Mer, en cinq autres branches. H y a peu de profondeur, & jc terrein, où ces branches parlent, eft bas & marécageux, en cet endroit-là le Païs eft inondé, quand la Mer hauffe, par le vent du Sud, .qui chafle l'eau de la Mer Noire fur cette Côte. Vous ferez furpris, Mr.d'apprendre ep! Afoph eft au 47. degré de latitude au Nord, fuivant les plus autentiernes Cartes des Mofcovites & des Turcs, au lieu que nous le mettons au si. & au delà; mais ce qu'il y a de Singulier, c'eft que nos Cartes s'accordent avec les leurs, pour la fituation de l'endroit où leDø;z apro-che le plus du Wolga , que nous mettons également au 4p. degré ; mais pour le faire rencontrer à ce point, nous le faifons" descendre , au lieu qu ils le font monter. Jc puis vous dire , que les Mofcovites , qu'on veut faire palfer pour ignorans & groffiers ont des Cartes très exactes de leur Païs. J'en ai vu quelques-unes , & ils fe recrient fort fur le peu d'exactitude des nôtres à leur égard. AJoph n'étoït autrefois qu'une petite Ville , dont l'enceinte étoit une fimplc muraille irréguliére, approchant d'unExagone, fortifiée de 4t U Mofcoviel iOî de plufieurs Tours à l'antique ; dont deux cotez oppofez, étoient à peu prés parallèles avec la Rivière. Au milieu du côté qui regarde l'Occident, il y avoit une grofleTour de la forme d'un Cône tronqué , qui étoit fort élevée. Il y avoit de plus des retranchements en dedans en forme de Citadelle pour la Garnifon. Cette enceinte formoit plufieurs angles, principalement la muraille qui étoit à l'Orient, celle du coté de l'Occident avoit un Baftion, & ces deux cotez finiflbien'tjà la muraille de la Ville, du côté de la Rivière. Les Turcs ont ajouté à ces défences une nouvelle enceinte au dehors. •Elle eft de terre & a quatre BalHons affez devez, mais mal conftruits , & un fofle au bas. Les deux qui font au Sud-«ft , font afiéz proche les unes des autres, & regardent la Montagne qui commande la Ville. Le troifiéme qui regarde le Sud-oueft, eft fort diftant du {econd , & le quatrième Baftion à l'Occident, eft encore plus diftant du troifiéme. La Courtine entre ces deux derniers Ba-ftions, a dans fon milieu un angle obtus. Il y a auffi un angle femblable à la Courtine op-pofée à l'Orient qui touche la Rivière. Le long de la rive, il y avoit des paliffades. Un peu au detfus de la Ville , il y a deux Tours quarrées de brique, une de chaque cote de io4 Lettre fur PEtat prefent la Rivière, qui par le moïen d'une grofic chaîne & de leur artillerie, fermoient le paffage au-barques des Cofaques, qui avoient coutume de defcendre la nuit, pour aller pirater dans la Mer Noire. Voilà en quel état étoit la Place, quand elle fut attaquée par les Mofcovites. * n-j je ne fcaurois affez m'étonner que les Turcs n'aient pas mieux connu la confcquen-cc de cette Forterefîe, & qu'ils ayent donné lieu aux Mofcovites de 1 ofer attaquer. Pour moi il me femble que bien loin de négliger un pofte fi important, & de ne le pas fortifier avec toutes les précautions imaginables, rien n'étoit plus de leur intérêt, quc de pouffer leurs conquêtes de ce côté-là, en fe rendant Maîtres du pofte avantageux qui eft entre le Don & le Wolga, où il n'y a que fept lieues de diftance, outre que dans cet entre- deux, il fe trouve encore deux Rivières, l'une allez confiderable qui vient du Nord-Eft, & qui fe rend dans le Don, & l'autre plus petite qui vient du Sud-oiïeft y-& qui fe décharge dans le Wolga. Ces deux Rivières s'approchent à une lieue & demie de diftance. Nos Cartes ne marquent rien de tout ceci, & fuppofent à faux un Canal qu'on appelle Camous, & qui n'a jamais ex if-té. Le terrain eft la plupart trés-mobile dans l'en- . . de la tjfytofcovie. 20^ fentre-deux de ces Rivières, & il n'y a que peu de rochers qui puifle faire peine à quel-», que ouvrage qu'on voulut y confhruire. Si les Turcs eulTent été des gens entendus, n'auroient-ils pas profité de la foibiefie où la" Mofcovie s'eft vue tant de fois, pendant que leur état étoit en fa pleine vigueur ? S'ils euf-fent formé un Canal entre ces deux Rivières, & conftruit une Fortereffe fur le bord du Wolga, Aflracanxït tomboit-il pas entre leurs mains? & ne fe rendoient-ils pas facilement Maitres de la Mer Çafpienne, qui touche au cceur de Ja Perfe, qui aproche fort du riche Empire du Mogol, & qui pour le refte, eft occupée par plufieurs petits Princes Tartares j qu'ils auraient facilement fubjuguez, ou du moins attirez dans leur parti, pour aider à faire la Conquête de toute VAJie ? Que feroit a-lors devenue la Mofcovie, harraffée continuellement par un nombre infini de Tartares, qui l'auroient inondée de tous cotez ? ceux de la Crimée, de la Cïrcaffie, de la Bulgarie, les Calmukes,8c \tsMugaux, toute cette pépinière de Vagabons, n'auroient - ils pas été très-propres pour rendre à peu de frais les Turcs aufïi Conquérans, que furent jamais par leur moyen les grands Héros Ginghiz.-Kkaiz, & Tnnour-Lent ? H y a ûeux choies ^m ont vifiblement empêché les Turcs d'avoir cette vue; la première, d'avoir regardé les. Mofcovites lo6 Lettre fir l'Etat prefent vîtes avec trop de mépris, comme s'ils n'euf; fent jamais eu à craindte de leur côté, eux qui n'avoient pas eu le courage d'accepter A-Joph des Cofaques, qui l'avoient furpris. La féconde eft, de n'avoir pas conçu l'importance ni l'ufage des forces Maritimes, avec icfquei, les néanmoins ils pouvoient par cette Conquête, porter leurs armes comme un éclair, par le ÏVolga & là. Mer Cafpicnne, dans le cœur de XAfie. - Mais venons au liège d*Afoph. Les Turcs avoient très-bien pourvu la Place de vivres & de munitions , on y avoit mis dix mille hommes de Garnifon, tant Turcs que Tartares. Le Czar fît lui-même le fïégc, ayant îbus lui la' plu-part de fes Généraux , l'élite de fes Troupes & tous fes Strelitz.es. L'Armée montoit à plus de cent mille hommes d'Infanterie & vingt mille Chevaux. Pendant qu'on formoit le fiége, les lignes de circonvallations «3c les approches , on drefla un petit Fort de quatre Battions au deffus des deux Tours,au Sud delà Rivière, entre, deux bras qui en naiffent & fe réunifient à moitié chemin , entre les deux Tours & la Ville. Ces deux bras'coupoientla communication avec la Ville, en forte qu'on ne fut pas long temps à emporter ces deux Tours. Sa Majefté fit d'abord fortifier celle qui eft au Sud de la Mofcovie. 207 ûud de la Rivière, on l'enveloppa de trois ■Baiticns avec un angle à chaque courtin qui touche la Rivière; on nomma ce Fort Ca-lanjfa. Cependant on gagna la Montagne, par les approches * d'où l'on incommoda beaucoup les Ennemis, qu'on efpéroit réduite par le grand feu qu'on fit fur eux, & par les bombes qu'on jetta dans la Place ; mais c étoient des Troupes aguerries , à qui cela ne faifoit pas beaucoup de peur. On pou£-la les approches jufqu'au corps de la Place, mais avant que d'y parvenir, il en coûta terriblement Je monde. Les Ennemis firent de fréquentes forties , foûtinrent plufieurs af-fauts, & bien qu'on leur enlevât un Baftion, & qu'on s'y logeât, ils en rechafferent néanmoins les Mofcovites à plufieurs repriies, ce qui harralla extrêmement les Troupes. Les Strelitz.es pâtirent le plus, auflrfurent-ils les plus expofez. C'eft icy où le Czar trouva f oc-cafion d'éprouver leur valeur, & de s'en défaire honnêtement, quoy qua la vérité ce Prince ne s'épargnât pas luy-mème, s'étant trouvé fouvent aux attaques, & dans. la mêlée, où plufieurs perfonnes furent tuées à fes cotez. Cependant la faifon avançoit, les munitions fe confumoient, & les vivres com-mençoient à manquer, de forte qu'on fut o-bligé de changer le fiégc en blocus. j->a 208 Lettre fur PEtat prefent La Campagne fut plus heureufe du côté de Rafikértneen.. Cette Ville cif fituée dans le Pais des Tartares à'Ocz.ahu, au Sud du 'Boriftbêne, à deux lieues de la Mer Noire. Son enceinte eft compofée de*quatre quar-rez, maçonnez de groifes briques, & presque égaux , qui fe touchent tous d'un côté. II y en a trois fur une même ligne droite ; mais le quatrième fait un angle droit avec le fécond. Le premier de ces quarrez touche au Borifthêne, il eft flanqué de Tours àinfî que les deux autres , qui l'ont fur une inertie lierne i le quatrième eft mieux fortifié, il a au côté extérieur, au lieu de Tours, deux gros Baftions fort élevez & un foifé. Ce côté regarde le haut de la Rivière. Vis-à-vis de cette Place, on voit dans la Rivière une Ifle longue , en forme de langue de beuf, qui fe nomme Towan. Les Tartares y avoient deux petits Forts à quatre Baftions , un à chaque bout de rifle , celui du haut fe nommoit Mombarethk?)-meen, & celui du bas Muftrhkzmeen. Au de-là de la Ri, vicre dans la Crimée , il y avoit encore vis-à-vis de Mombarethkermeen , proche de la Rivière, un femblable Fort, nommé Oflan-kermeeu, L'Armée qui étoit principalement compofée des Cofaques , Habitans de cette Frontière & depuis quelques années Sujets-& dévouez au fervice de fa Majefté Cza- rienney de U Mofcovie\ 5oo henne, attaqua premièrement les Forts, qui ne purent pas refifter longtems , & après les avoir enlevez aux Ennemis , on mit le fïegc devant Kafikermeen. On attaqua la place principalement du côté des Battions , parce que le terrein y étoit plus fpacieux, & plus propre pour les approches. Les attaques furent faites avec tant de vigueur , & le fuccés en fut fi heureux , qu'on fe rendit en peu de tems, maître de cette Fortereffe. Lés Ennemis fe retirèrent derrière les murailles, & obtinrent par compofîtion, de fortir de la Place en gens de Guerre. Ce fut le Général Scheremetoff qui eut le premier commandement. Il fe commit un defordre dans la redition de la Place, contre la Capitulation. Sa Majefté fut fort touchée de cette contravention: elle en marqua fon reflèntiment au Général, qui ne s'attendoit pas à ce reproche: Il en fut fi chagrin, qu'il demanda per-miffion de fortir de l'Empire. Sa Majefté lui accorda fa demande, plû-tôt qu'il n'avoit cru, dont il eut quelque regret. Vous fçavez qu'il a paru depuis en plufieurs Cours d'Italie , qu'il a eu même la cunofite d'aller voir rifle de Malte , & qu'on lui a rendu par tout où il a patte, les honneurs dus a fa naiffance & à fon mérite. Pendant l'hyver, les premiers foins pour h Campée fuivante, tournèrent du Cote 1 * q aAjopk iîo Lettre fur PEtat Prefent & Afoph y on rit une très grande proviiion de Bombes, & autres munitions de guerre. Ou équipa Prieurs galères & brigantins proche de Mofcou, & à Veronouetz,, Ville à cent lieues de cette Capitalle, lur le Don, pour les oppofer au fécours que les Turcs voudroient tenter du côté de la Mer. Sa Majefté voulut que les plus groffes Galères fuflent conftruites proche de Mofcou fur YQcca, pour avoir le plaiiir de les voir fabriquer. Comme elles dévoient être tranfportées par terre jufqu'à Veronouetz, , la fabrique en fut (ingulicrc, & de plufieurs pièces détachées , qu'on pou-voit rejoindre avec fort peu de peine. Enfin ce Prince donna fi bon ordre à tout, que la Campagne fui vante , rien ne manqua pour l'exécution. On s'étoit maintenu, tout le tems du blocus, fur la Montagne qui commande la Ville, & on fit fi bien garder toutes les avenues de la place, que rien n'y put entrer. Pour prévenir le fecours , on ouvrit la Campagne de bonne heure, & quand toutes les troupes furent rendues au Camp, les premiers efforts fe firent par les bombes , qu'on jetta en fi prodigieufe quantité , que la place en fut entièrement détruite. Bien que la Garnifon n'eut prefque plus de lieu pour fe loger, que tout fut détruit jufques au voûtes mêmes des caves, & qu'il ne reftât que doux mille, hommes, propres à porter de la Jlîojcovie. .211 porter les armes , ils foùtinrent néanmoins tous ces efforts , jufqu'à ce que le fecours parut. Il confîftoit en douze Galères, & plufieurs Saïques, qui portoient des troupes fraîches, des munitions de guerre & de bouche, & cinquante mille ducats en or, à ces braves qui dcfendoient fi bien leur pofte. Sa Majefté avoit faitpaflér par le petit bras du Don, qui coule un peu au delfus de la Ville , fept grandes Galères , de cent pieds de longueur, plufieurs autres de moindre grandeur , & un grand nombre de Brigantins. Comme il y avoit peu d'eau , on eut beaucoup de peine à faire palier les grolfes Galères, & peut-être n'auroit-on pas réùiTi, fi le Czar n'eue par fa préfence, tellement animé les ouvriers, que s'étant furmontez, ils païierent à force de bras ces lourdes malles , au grand étonne-ment de ceux de la Ville. Quand tous ces batimens furent paffez , fa Majefté savifa très utilement, de faire planter du canon fur la petite Ifle, dont nous avons parlé : fon terrein eft bas , de forte que le canon qu'on y poftoit, pouvoit tirer à fleur d'eau. Elle étoit couverte d'un bois qui em-pêchoit ceux de la Ville, de réconnoître le travail qu'on y faifoit. La difpofition favorable de cette Iile, donna auffi occafion de cacher aux ennemis, plufieurs Galères légères & on grand nombre de Brigantins * qu'on rc-O 2 rint 2i$ Lettre fkr PEtat Prefent tint derrière l'Ifle,pour mieux furprendre lCs ennemis au paffage toutes ces précautions étoient prifes, avant que le fecours parut. La flotte qu'on voulut d'abord oppofer aux ennemis, compofée des plus grottes Galères & de quelques Brigantins , fit femblant de vou, loir aller au devant d'eux mais quand cllc fut arfez proche, pour être aperçus de celle des Ottomans, qui étoit fupérieurc en Vaif-féaux , on fit mine de craindre, en reculant vers la cote, & au deflbus de l'Ifle. LCs ennemis voïant cette difpoiition, & le petjc nombre de Galères qu'on leur oppofoit, ne fe doutant d'aucune furprife, & ne fâchant rien du refte de l'armement, fe crurent déjà vainqueurs , & dans cette confiance , vinrent à pleines voiles, & de toutes leur forces, fLlc Ja flotte Mofcovite. Mais avant que de la joindre, quand leurs Galères furent a portée du Canon.de l'Ifl» les boulets firent un fi terrible fracas fur leur bords, qu'on leur tua dans un inftant beaucoup de Monde. Dans cette confulion, fa Majefté qui avoit l'oeil fur tout ce qui fe paffoit, & qui tantôt étoit fur lTfle , tantôt dans la flotte de referve, s'embarqua d'abord fur une Galère légère, montée de quarante hommes, & fit ligne qu'à toute rame on Ja fuivit. De cette manière les ennemis fe virent dans un moment aflaillis de tous côte?, Ce Prince aborda de la tJfyCofcovie. 213 lui même, la Capitane, & fut fi bien fécondé de toutes parts , qu'on ne pouvoit dire par où» la viétoireavoit commencé. Elle fut prefque par tout égale , aucune Galère ennemie n'échapa du combat , & toutes furent prifes, ou coulées à fond. On peut dire que fa Majefté fit paroitre ce jour-là dans fa conduite , tout ce qu'on pouroit attendre de la prudence, & de la valeur d'un grand Capitaine. Une victoire fî entière, décida de la defti-née âC Afoph, & la Garnifon qui fut témoin occulaire de cette grande aétion, perdit toute efperance , & demanda à capituler. On lui accorda des conditions honorables, 8c l'on y comprit un article, par lequel elle devoit livrer un'certain Oficier, qui s'étoit jette dans la Place, à deffein de trahir fon Prince. Sa Majefté orna cette Victoire d'une action qui marque fort la grandeur de fon Ame, elle fit diftribuer aux Oficiers & Matelots de fa flotte, les cinquante mille ducats, qui furent trouvez fur la Capitane. ♦ Afoph ne fut pas fi tôt rendu, qu'on vit -par les nouveaux projets du Prince, de quelle importance il jugeoit cette Conquête. On ne s'arrêta pas feulement à rétablir la For-tereflé dans un état de défenfe, on fit d'abord rafer au dedans, toute l'ancienne enceinte des murailles, déjà ruinées par le O 3 bom 3ii Lettre (ur l'Etat prefent bombardement. On drefla un plan pour u, nc nouvelle Ville , qui s'étendra jufqu'au remparts des baftions de terre. On augmenta confidérablement les Fortifications, on forma deux nouveaux Baftions, aux endroits où j'ay dit qu'il y eut des angles obtus. On aggrandit & reforma les vieux Baftions, qu'on fit à la moderne. On mit une demi-Lune entre chaque Baftion, On joignit .au Folle une Contrefcarpè, te enfin on mit au de-là un Chemin couvert, d'où Ton fit monter une Ligne jufqu'au haut de la Montagne , qui commande la Place, où l'on conftruifit un Fort, pour défendre cette Ligne. Toutes ces précautions ne parurent pas fuffifantes à fa Majefté, qui voulut mettre ce Pofte en état" de ne pouvoir jamais plus être enlevé à l'Empire. On forma donc le plan d'une nouvelle Fortereflé , qui devoit être conftruite vis-à-vis à"Afoph dans le Marais, Se communiquer avec cette Place par un Pont de trente arcades. On ne fut pas " long-tems à mettre en exécution ce deffein, dont j'ay vu le plan. On a donné à la Ville qui fera au centre, le nom de Saint Pierre, le Corps dé la Place eft de fix Baftions. Les deux "premiers font face à la Ri. viére. II y a une demi-Lune entre deux. Les Bâfrions qui fuivent de part 6e d'autre, font de la Mofcovie. 2it* font fort voifins, & les deux derniers, qui regardent le Nord, font plus éloignez, & fécondez de trois demi-Lunes. U y a double Folle, & un Chemin couvert. On a élevé le terrein de la Place, à pouvoir commander Afoph : & quand le vent eft Sud , le Marais dans lequel la Place eft fituée , eft entièrement inondé , en forte qu'il n'y a aucune avenue à cette Forterellé , que du côté du Pont. Ces Fortifications auraient été fuffîfantes, fi on n'eut eu d'autre vue que de défendre la Frontière, de brider les Tartares de la Crimée , & d'ôter aux Cofaques , qui habitent le long du Tandis , toute occafion de revolte; mais ce grand Monarque méditoit un dellèin bien plus important pour fon Empire. Il prétendoit fe fervir de cette Place , comme d'une porte pour faire defeendre le long de fes Rivières, les Marchandifes de fon Païs, dans le Palus Meotide , & les tranfporter en-fuite par le Détroit de Caffa & de Confiante nople, jufqu'en Italie &c. Il prévoyoit que cela établirait la Navigation dans fon Empire, & y apporterait de grandes richelles : que fes Sujets fe formeraient à la Marine, & pouroient s'y rendre redoutables avec le temps ; mais pour parvenir à un fi noble delfein, il faloit premièrement fe mettre en état de pouvoir fe maintenir fur la Mer Noiz O 4 re 21<5 Lettre fur PEtat prefent ye , & de s'y faire tellement craindre es dans leur ancien état. Mais il plût à Pieu de toucher le cœur de deux des quatre Capitaines complices, nommez Largon Gilifarof & Gregory ftleri, lefquels fentant leur confeiences chargées d'un il énorme crime, en furent donner avis au Czar , le jour même qui précéda la nuit, dans laquelle cette tragedie devoit fe jouer. Sa Majefté reçût cette nouvelle le i. Février i<5p7- chez Monfieur le Général le Fort, où elle dinoit ce jour-là. Elle n'en parut aucunement émue , mais fe leva de table, fe fit fuivre de peu de perfonnes , & s'en alla directement à la Maifon du Chef des conjurez, qui étoit Confeiller d'état , & fe nommbit Jean Zkkkr. Sa Majefté voulut que ceux qui l'accompagnèrent, reftalîént àila porte, & n'entra qu'avec trois Gentilshommes, dans la maifon de ce feelèrat; elle fit femblant d'avoir befoin de fon conleil, & voulut qu'il l'accompagna ; mais dés qu'il fut forti * de la Afofeovie. 22$ Forti de fa maifon, il fut arrêté & conduit en prifon. On s'affura fur le champ de cinq autres Complices. Le Bojar Alexe Sikwnin , Fedor P«;&/»,m,sduBojar MatfePuskin : deux Capitaines des Strelitz.es & un Cojack natif du Don. Ils confeiférent tous leur crime, & furent jugez par tous les Bojars, & exécutez le 5. Mars 1697. ^ans *a grande Place devant le Château.. On leur coupa premièrement les bras & les jambes, & après la tête. Les têtes furent expofées au haut d'une • colomne de pierre, qu'on ériga tout exprés. Les bras & les jambes furent mifes fur des perches autour de la colomne ; & les troncs des corps, furent jettez & laiffez fur le pavé plus de huiâ: jours , jufqu'à ce que la puanteur força de les ôter. Sur la depofi-tion des complices, que le 2?ø/Ær Jean Mile-fiafkj avoit eu Je plus de part au fouleve-Rient qui arriva l'an 1682 , lors de l'avene-ment de fa Majefté à la Couronne , on de terra fon cadavre , qu'on trouva peu altéré & prefque encore dans fon entier, quoi quil eut été douze ans fous terre. On éri-ga plufieurs potences, auxquelles on pendit les parties du cadavre qui fut mis en mille pièces. On voit par cette trahifon, combien il eft dangereux à un Prince de changer la (orme ancienne du Gouvernement, puis qu'il s'attire infailliblement la hajne du Parti qui fouffr» 224 LetirC fi"" l*Etat par £é changement; mais il eft vrai àufl; que ce lui eft une grande gloire, quand il ha-zarde fa vie pour le bien public, comme Pn peut dire avec vérité du grand Czar Pierre Alexowitz,, qu'il n'a point eu d'autre vue en annullant l'ufagcdcs St.-elitzes, que le repos de fon Empire, qui étoit toujours à la veille d'être troublé, par cette Milice arrogante & fujette à fe rebeller. Sa Majefté pardonna à ceux qui a, voient eu moins de part à la Confpiration, qui arriva peu de jours avant qu'elle partit pour l'Allemagne. Ce Prince avoit déjà médité ce Voyage depuis long-tems, & ne l'avoit diferé, que pour attendre le fuecés de la prife à1 Afoph, prévoyant que fes armes feraient comme en fufpens, pendant qu'on exécuterait tous les ouvrages projettez. L'Eftat prefent de fon Empire, qui fe foûtient fi bien par l'aide des Officiers Etrangers, & qui a befoin de fe rendre redoutable par mer, lui fit concevoir, combien il \u[ feroit utile, de fe faire voir & corinoître en plufieurs Cours de l'Europe, & de fejourner quelque temps en Hollande. Mais comme il faloit un Cortège digne d'un fi grand Prince fi fa Majefté eut voulu être reconnue pour Qt,ar de Mofcovie, & qu'elle prévoïoit que ce rang feroit un obftacle au deftein qu'elle avok de voir & pénétrer à loifir, tout ce qu'elle dé- de la Mofcovie. 225 dcfîroit favoir par elle-même, fa Majefté trouva à propos de fe couvrir fous l'apparence d'un Gentilhomme de l'Àmbarfade, qu'elle réfolut de faire partir avec elle. Elle nomma pour fes Ambafladeurs , Monfeigneur le Fort, Général des Armées de fa Majefté, & des premiers Regimens de fes Gardes, Amiral de fes Armées Navales, & Vieeroi de No-vogorod &c. Monfeigneur Jfrdor Alexeoivitzs Gollawin, Viceroi de Sibérie, & Monfeigneur Procofet Bogdanowitz, Wvhnit%,i, Chancelier de l'Empire. Sa Maj'efté fit connoitre par l'honneur qu'elle faifoit à Monfieur le Général le Fort y de lui donner le premier rang de cette Ambaffade , combien elle eftime les fervices que ce Général lui a rendu, & fait voir a toute la terre avec éclat, ce qu'un Etranger peut cfpérer à fon fervice , & que de fimplc Capitaine, on peut monter aux plus hautes dignitez , fans que la Religion y puiffe apporter* aucun obftacle. Le fécond Ambâfla-deur eft un Seigneur de beaucoup d'efprit & de folidité, fort verfé dans les Négotiations; il a été deux fois AmbafTadeur Extraordinaire à la Chine , & c'eft lui qui conclut la paix entre cet Empire & la Mofcovie. Le Cz,ar en fait grande eftime. Le troifiéme AmbafTadeur a été plufieurs fois trés-utile-ment employé par fa Majefté , dans les affaires qui regardent la Cour Ottomanne. p Le Lettre fur rEtat prefent 'ht Czar avant fon départ, fe fervit d'un honnête prétexte pour éloigner ceux qu'il foupeonnoit capables de nuire en fon ab-fence U faut favoir que depuis quelques années, fa Majefté a fait voyager a fes dépens plufieurs perfonnes de toute forte de qualité, aufcjuelles elle remarquoit du génie, les envoyant eu differens endroits du monde , pour y recueillir les Arts & les Sciences', afin qu'étant de retour , ils pùffcnt être d'autant plus utiles à la Patrie. Ce fut-là lé prétexte dont elle fe fervit pour envoyer de toutes parts , ceux qu'elle croyoit capables de mauvais deftéins , ou corruptibles* On en fit fortir une partie avant le départ de fa Majefté, & ceux à qui on fe fioit le moins, reçurent ordre de fuivre l'Ambàlfade. Sa Majefté laiflà le Gouvernement entre les mains des Princes Loff Kerilwkz, Naris-. \hi, \Procorofkoi, & Boriffe Xlexeowitz^Gal-. lichin. Le premier eft Oncle de fa Majefté, & frère de feue l'Impératrice fa Mere. \\ eft premier Miniftre d'Etat. Le fécond eft grand Thréforier, c'eft un Seigneur déjà a-vancé en âge,' & fort eftime pour fa droiture. Et le troifiéme eft Favori de fa Majefté, & Miniftre" d'Etat ; il a plufieurs autres Clïârges qui lui aportent un trés-grand revenu. Il eft neveu de l'infortuné Prince Waf-fily Gallichin, autrefois premier Miniftre d'E- " tat, . de la Mofcovie. 227" tât & préfentement relégué en Sibérie. Sa Majefté leur recommanda particulièrement fon Fils unique, alors âgé de neuf ans : c'eft un jeune Prince d'une conftitution vigoureu-fe , & d'une grande & riche taille, qui a beaucoup de l'air du vifage de fon Pere , & qui tient beaucoup de fon naturel. De plus Mr.le Général Gordon reçut ordre de fe camper -avec vingt mille hommes, prés de Mofcou. Ce Général eft Ecoffois de Nation, ôç eft entré au fervice du vivant du Pere de fa Majesté. II a toujours donné des preuves d'une grande valeur & d'une capacité fort étendue. Aufïi eft-il en finguliére eftime auprès de fa Majefté, & trés-cheri de la Nation , quoi que Catholique Romain. Tout étant ainii régie , fa Majefté partit incognito avec fes Ambaffadeurs , qui avoient un fort grand train. Ils prirent la . route de Plefcou, parlèrent fur les Frontières de la Livonie , de la Cour lande & de la Sa-m°gitie, & vinrent ainfi à Coninckxberg, où ils furent fplendidement reçus de la part de. fon Altefle Electorale de Brandenkurg. Ce fut laque fa Majefté reçut un Courier, qui lui apporta la nouvelle de l'Eledion de l'Electeur de Saxe, à la Couronne de Pologne, avec avis que le Cardinal Primat avoit protefté contre cette Election , prétendant que le Prince de Çonti y avoit plus de'otoit. Sa Majefté cn-P 2 voya Lettre fttr l'Etat Trefent vbya incontinent ordre à fon AmbafTadeur à la Cour de Pologne , d'appuyer les intérêts de l'Electeur de Saxe, & de l'aflùrer, qU'ea cas de befoin, elle avoit foixante mille hommes à fon fervice , & que les ordtes étoient déjà donnez pour les faire approcher de Swokmko, afin de tenir la Lhhuanie à la dévotion de fa Majefté Polonoife. Il ne fout pas douter , que cela n'y ait beaucoup contribué , puis qu'on a vu que quand Monfieur le Prince de,Conti parut à Dnnfic^ Ce Duché, quoi qu'affectionné à fon Akeile Sofe ainfi parier j de toute forte de : Vaiffeaux qui font à la rade d'Amfterdam.. Elle n'efo que peu de jours le plaifirde n'être pas con-mue. Un Serrurier qui avoit demeuré 4 Mofcou , reconnut fa Majefté le premier La foule du monde qui acourut pour voir ce Prince , l'ennuya beaucoup , &^ut caufe qu'il quitta Saràam , plù-tôt qu il n'au, roit fait. • * Quelques Ncgotians en Mofcovie qui a„ . voient l'honneur de connoiffre Sa Majefté, furent d'abord la trouver, & firent tout ce qu'ils purent pour l'attirer en cette Ville, Elle y pafla quelques jours avant l'arrivée dé l'Ambaffade, qui avoit ordre d'y venir, aJ vant que de le prefenter à l'audience de NOSSEIGNEURS LES ETATS. Cependant le Magiftrat de cette Ville mit ordre à tout ce qui pouvoit contribuer à rendre l'Entrée magnifique, on planta beaucoup de Canon fur les Baftions, qui r(S gardent la Rivière de YAmftel, par où l'Am-baflade devoit arriver. Toute la jeuneife parut à Cheval, les plus qualifiez de la Ville furent au devant avec un grand nombre de Carof-fesy le Magiftrat députa -quelques uns d'entre eux, pour aller recevoir leurs Excellences, qui abordèrent à un quart de lieuë de la ' ' ' • : j ■ yiUe, de la Mofcovie^ ' 231 Ville, avec plufieurs barques de l'Etat, 0n falua leur arrivée de la decharge de tout le Canon. Les trois Ambaffadeurs montèrent dans le Caroffe d'un Magiftrat de la Ville» Meflieurs les Députez montèrent dans le fécond, & un nombre de Caroffes qui fui-voient, turent occupez par la Noblefle de la tee; il y en a qui veulent que Sa Majefté fut du nombre. On fit avancer nos Cavaliers pour faire le front de la marche, après eux furent placez les Trompettes de l'Etat, derrière lefquels marchoient quelques Tartares armez de flèches, & des Mofcovites à cheval, qui furent fuivis d'une vingtaine de Pages de leurs Excellences, qui étoient à pied, &; couverts fort richement, leurs juite-au-corps étoient de drap rouge , tout chamarés de •gros galons d'argent. Tout ceci précedoic le Carolfe .où étoient les Ambaflàdeurs, ef-cortez de chaque côté par douze Gardes à pied. Cétoient tous de grands hommes robuftes & bien taillez , habillez en Scla-vons, avec des haches d'argent à la main, & de grands fabres au côté, garnis d'argent. Ils avoient des manteaux 8c des cafa-qucs de drap rouge, chargez des deux cotez de grandes boutonnières, garnies de placques d'argent. Tout cela étoit véritablement au-gufte & magnifique. Après eux, venoient un grand nombre de valets de pié, auffi ha-& P 4 bilîez 2}i Lettre fur PStat Pré/ent billez de drap rouge, chamaré de galon d'argent. Moniieur le General le Fort étoit vé-tu à la Françoife, & les deux autres A mbalfa. deurs, à la manière de leur Païs, & fort richement» Cette marche fe fit en bel ordre, & paffa en prenant quelque détour, par les beaux endroits de la Ville, jufqu'à l'Hôtel qu'on avoit préparé pour le logement des Ambaflàdeurs, & qui étoit gardé par une Compagnie de la Milice de la Ville. Toutes les rues étoient remplies de monde, qui étoit accouru en foule pour voir cette entrée, plu. Rieurs jours fe paflerent en feftins & rejouif-fances ; & quoi que cela coûtât beaucoup à la Ville, elle voulut néanmoins pour marquer jufqu'où s'étendoit fon eftime & refpefr pour Sa Majefté, faire encore les frais d'un grand feu d'artifice, qui reprefentoit un arc de triomphe, à l'honneur de ce Prince. Ou le fit ériger fur YAmftel,chns un lieu qu'on découvrait de plufieurs endroits de la Ville, il avoit beaucoup de hauteur, & quatre faces égales, l'Architecture étoit de l'ordre Corinthien. On y voyoit .les Armes de Sa Majefté , - & plufieurs, autres ornements , des Tritons, des Vafes, &c. Le tout étoit fur des bateaux joints enfemble, & couverts d'une toile peinte, de forte que le fond, fur lequel repofoit cet édifice, reprefentoit une Me. Comme cet appareil ne pou- de la Mofcovie. ■ lit ppuvoit être vu de l'Hôtel où leurs Excef-Jences étoient logées, Meilleurs de la Régence les prièrent de pafTer à l'Hôtel du Doele, d'où la vue découvrit de prés ce Spectacle. On y reçût leurs Excellences a-* vec un regal magnifique. Sa Majefté eut la bonté de vouloir bien être du feftin, & ce fut la premiere fois qu'on eut la fàtisfac-tion de la voir à loifir. C'eft un Prince d'une fort grande taille, puiffant, robufte, beau de vi-làge ; &c quoi qu'il ait l'œil vif, noir > & perçant, quand il parle avec action ; il a pourtant la Phyfionomje très douce. Il eft trés-affable, & fouhaite même qu'on l'entretienne de tout ce qui eft curieux. Quand la nuit fut venue ,. on fit jouer les machines. Le feu fut foit beau, & très bien exécuté. Sa ' Majefté le loua , & témoigna être très Satisfaite de toutes les çareffes qu'on lui faifoit. La foule du Peuple fut fi grande à cette réjoùiffance, qu'il y eut quelques garde-foux de fer de rompUs, d'un Pont qui eft; fur VAmftel , ce qui penfa faire périr bien du. monde, & même il y eut quelques perfonnes de noïez. A tous ces plaifirs, Memeurs les Députez à l'Admirauté de cette Ville , joignirent leur foins pour faire voir à fa Majefté les Magafins qui font deftinez pour la fabrique, &z pour l'Equipement des vaiffeaux P 5 de Lettre far PEtat prefent de guerre. Je fay de bonne part, que leurs Sek gneuries furent tort furprilcs,dc voir avec com-bien.d'exa£titude,ce Prince s'informoit de tout, & de l'entendre raifonner avec tant de f0;! lidité & de juftefle, fur une matière de laquelle elles le croïoient moins inftruit. peu de jours après , fa Majefté fit un tour à Utrecht, pour s'aboucher avec le Roy d'An^ gleterre. Ce fut la première entrevue de ces deux Princes li diftinguez par leur vertu, & par leur bravoure. Ils ne lurent que peu d'heures enfémble ; mais ce fut avec des marques mutuelles d'une très haute eftime. Les Ambaflàdeurs fejournerent , prés de deux mois en cette Ville, avant qu'ils par-* tiflént pour la Plaie. Sa Majefté voulut qu'ils y parulfent avec toute la Magnificence pofli-ble. On augmenta même le nombre des Do-meftiques, qu'on habilla tous de neuf & richement , on fit faire trois Carolfcs auffi magnifiques qu'on les put imaginer, & on y joignit un fort bel attelage de chevaux. Enfin quand tout fut en état de paroiftre, leurs Excellences partirent pour la Haïe,- & firent porter après eux, plufieurs gros balots de Martes Zibelines, & autres fourùres trés-ra-res, pour être prefentées à leurs HAUTES PUISSANCES de la part de fa Majefté Czarienne, fuivant la coutume des Orientaux. Leur Excellences furent reçues avec beaucoup d'hon- de U iSWofcovie. 23 f d'honneur & de refpect , & quand le jour de l'Audience fut règle, fa Majeité les fuivit * deguifé en Habit, de Cavalier , ayant un juif e-au-corps bleu, une grande Peruque blon^ de, & un plumet blanc. Elle demanda que Monfieur ÎVitfen, dont elle connoit parfaitement le mérite , & pour qui elle a une af* fedion particulière, lui prêtât fon Caroife & l'accompagnât dans ce voiage. Ce célèbre Magiftrat, aujourd'hui Bourguemaïtre régnant, conduifit • ji heureufement fa Majefté, que Perfonne n'en eut connoilfance. C'étoit au mois de Septembre de l'année dernière, dans le tems qu'il y avoit un grand nombre d'Ambaflàdeurs de toutes les Cours de l'£ur©pe, pour la Négotiation de la Paix de Ryfwyck. La curiofité ténoit les yeux de chacun fixez fur cette Audience ', & c'eftoit une chofe difficile de furpafîer l'éclat & la grandeur du train des Ambaflàdeurs des . autres Puillances. Cependant fa Majefté Czarienne , qui dans les occafions s'eft montrée fort jaloufe de fa gloire & de fon rang , prétendant le titre & portant les armes d'Empereur , voulut que cette Cérémonie en portât entièrement les marques. Tout Je monde a rendu témoignage, que l'éfet a pleinement répondu à l'attente de fa Majefté, rien n'ayant manqué a l'ordre , ni à l'éclat de la pompe, qu'on vit paroitre accompagnée d'u-P 6 ne w lettre fur PEtat Prefent ne Majeftueufegravite, digne de la grandeur d'un Monarque, élevé au rang le plus éminent. On na jamais vu aucune perfbnne de ce rang plus Magnifique en habits, que le parut ce jour-là, Monfieur le General le Fort. Il étoit vétu d'une robe à la Mofcovite , de drap d'or , doublée de Martes Zibelines , les plus belles & les plus rares qui fe puifTent voir. Cette robe, de même que fa vefte, étoit enrichie de Diamants, & fur le devant de fon bonnet, on vo'ioit briller en forme d'aigrette, un Bouquet de Diamans. Ce fut en Langue Rufïienne qu'il harangua leurs HAUTES PUISSANCES , d'un air qui foûtenoit parfaitement bien fon Caractère. Les deux autres Ambaflàdeurs, qui étoient auffi proprement & richement vêtus, firent de même chacun leur compliment, avec un air noble , accompagné de beaucoup de gravité : & ce qu'il y eut de plus auguile a cette Audience, c'eft qu'elle fut ornée de la préfence de tous les Ambaffadeurs des Princes de l'Europe: & fa Majefté Czarienne eut la fatisfaction de voir tout çe qui ce pafibit, d'un Cabinet qui a vue fur la fale. Perfon-ne ne s'en apperçut, & ce Prince s étant retiré fecrettement , revint dés le lendemain à Amfterdam, trés-fatisfait de fon Voïage. Leurs Excellences ne fejournerent pas aufïi long-temps à la Haïe , ils n'avoient rien de nou- de U iJMofcovic. 257 nouveau à regler avec l'Etat, & ne demandèrent que la confirmation des anciens Traitez. -Il eft certain que le principal but de cette Ambaffade, étoit de couvrir le voyage du Czar, qui dans cette apparence n'avoit point d'autre vue, que celle de pouvoir fejourner , quelque temps à Amfterdam, pour y prendre une parfaite connoifiànce de tout ce qi.i • regarde les arméniens de mer , pour y faire en même temps des levées, & pour fe fournir de toute> les chofes néceffaires au grand deffein qu'il a conçu. C'eft ce que fà Ma-* jeflé fit paroitre évidemment à fon retour de la Haye, car elle demanda d'abord au Magiftrat pour elle & pour quelques-uns de fa fuite, un logement particulier, qu'elle choiiità l'ex-trêmité de la Ville. A l'égard du logis , il >étok trés-peu confiderable ; mais la Situation en étoit très-propre pour le deffein de fa Majefté. Il touchoit aux Magafins de la Maifon des grandes Indes, qui j}int une petite Rade; il avoit du côté de la Mer, une vue admirable fur tout ce qui entre à Amfterdam, ou qui en fort. Dés que fa Majefté eut pris pofftflion de ce petit logement, elle -s'appliqua ferieufement à deux chofes. ' La première fut la fabrique des Vaiifeaux, dont elle voulut aquérir une connoifiànce parfaite, & la féconde , la manière de bom- bar- '^3$ Lettre fttr PEtat prefent barder les Places lur Mer , qu'elle voulut auiS favoir à fond. Comme elle fait defnV ner, & qu'elle a de plus la connoifiànce des Mathématiques, & particulièrement des Mé-chaniqucs , il ne lui falut pas beaucoup de temps pour fe perféctionneF dans ces deux choies. Ce Prince ne fe contentoit pas de voir, il prenoit aufïi quelquefois le plaifîr de mettre la main à l'ouvrage, & à conltruire lui même une pièce de charpente. ■ C'étoit avec beaucoup d'adreffe qu'on lui voyoit manier la hache & le marteau. Pour moi j'ai vû deux ouvrages de fa main fort polis , l'un eft une petite Frégate de trois à quatre pieds de • longueur , ,& l'autre un Moulin à vent. Qui doute après cela que la conduite de ce Prince ne renferme une trés-fïne Politique ? La grandeur & la gloire de fa Monarchie, n'eft-cîle pas le motif qui le fait agir en cette occafion ? & travailler à l'établillément de la Navigation avec autant d'ardeur qu'il le fait , n'eft-ce pas vouloir faire comprendre à fa Noblefle &^ à fes Peuples , qu'il leur eft de la dernière" importance ? & que s'il s'eft comme dépouillé de fa Majefté en travaillant lui même à la conftruction des Vaiffeaux, ce n'a été que pour les inviter à fuivre fon exemple , dans un fi grand deffein ? Les Mofcovites ont naturellement beaucoup de fierté & de pareffe , de forte que de la *JfyCojcovie. 239 que pour les tirer de la mollelfe,où ces deux vices les plongeoient, il étoit comme nécef-faire que Je Prince les animât au travail, par une application auiïi extraordinaire, que celle qu'il a fait' paroitre publiquement. Aux heures de relâche , fa Majefté fe faifoit un fingulier plaiiir , d aller voir ce qu'il y a de plus curieux chez les particuliers , avec lesquels elle prenoit occaiion de fe familiarifer, ce qu'elle faifoit aveG tant de bonté & de douceur, que la Nation Hollandoife en fut charmée. Vous ne fçauriez croire , Monfieur , combien cette debonnaireté a attiré de monde à fon fervice , le nombre en a été fi grand, que de ma connoilfance, plufieurs nonncres gens n'ont pu entrer à fon fêrvice,les levées qu'elle avoit réfolué' de faire, ayant été complètes en fort peu de tentps. Lors que les Ambaflàdeurs furent de retour de la Haye , fa Majefté reçût la nouvelle d'un Combat donné proche d'Afoph, entre fon Armée , commandée par le Prince Sehem, & les Tartares. Le Kham de la Crimée , fit au commencement du Printemps, palier fourdement par le Détroit de Caffa, on grand nombre de Troupes de la Crimée pour les joindre aux Tartares de la Circaffie, & principalement à ceux de la Rivière de Cubance. Son deffein étoit de furprendre l'Armée des -Mofcovites , qui pour mieux cou- Lettre fur PÈtttt prefent couvrir les Travaux des nouvelles Fortifications , étoit feparéc de occupoit diférens quartiers. Pour cet éfet, les Tartares commandez par le Sultan Galga , marchoient à grandes joutnées , lors que le Prince Schem en eut avis- Il réjoignit les Troupes & ayant eu le temps de les ranger en bataille , il attendit de pié ferme les Ennemis , qui fe voyant fupérieurs en nombre , oierent attaquer l'Armée Mofcovite, qui fe tint d'abotd fur la dérenfive , & feignant de craindre les Tartares, attendit qu'ils euffent jette tout leur feu j Mais quand le Général des Mofcovites vit que la première ardeur des Ennemis fe ralentilfoit , il lit avancer fes Troupes & les chargea avec tant tie vigueur, qu'ils furent enfin forcez de prendre la fuite,' après avoir lailfé un nombre confiderable des leurs fur,la place. Dans la pourfuite une grande partie fe noya dans la Rivière de KagalincÇ , qui coule dans la Circaffic, à deux lieues d1Afoph. Nos Cartes la placent au Nord, au de-là du Don, & à plus de trente lieues & Afoph. i Leurs Excellences Célébrèrent cette Victoire par des réjouïlfances publiques , & firent un Feftin magnifique. Sa Majefté l'honora de fa préfence. Tout le Magiftrat & les plus Iîluftres de la Ville, y furent conviez. Il y eut Bal, Mufique Feu d'artifice, de la Mofcovie) ' z\i ce, & tout ce qui peut contribuer a rendre la joie parfaite. On n'a jamais vû fa Majefté d'une humeur pîus enjouée. Elle témoigna tant de bonté & de bienveillance à tous les conviez ', qu'ils rte' fauroient perdre la mémoire d'une fi grande faveur. Sur la fin de l'Autonnc , fa Majefté reçut la nouvelle d'un fécond avantage remporté au Boriflhêne. Les Tartares de la Crimée, du Budz,iac , & dJOcz,akoiv ; ayant* mis le Siège devant Kafikermeen , ils firent* leurs approches jufques à la muraille qu'ils fapérent ; & attaquèrent auflï -en mêfne temps lTflé de Towan \ mais l'Armée des Mofcovites, jointe à celle des Cofaques, arrivèrent au fecours affez à temps. Les Tartares furent contraints de lever le Siège & furent chaffezhon-teufenient & avec perte , de rifle. Sa Majefté à néanmoins ' trouvé à propos de mieux fortifier cette Ifle , & d'y faire une Forterefîe régulière. .,. Elle reçût avis par le même Courier,, que le Port qu'on a formé à fept lieues & Afoph, étoit achevé, qu'il y avoit déjà plus de ' dix mille Habitans dans la Ville , tous Mofcovites ', fa Majefté n'y voulant point d'autres Nations. Elle a nommé cette Ville Petruehina Tu-t>a. Quelque temps après Cette nouvelle, fa Majefté eut avis que nlufieurs Tartares de la Cirçafîie, s'étoient fournis vôlon- Lettre far l'Etat prefent tairement fous fon obéïifancc, & depuis i qu'on avoit pouife la Conquête le long du la Côte de la Crimée jufqu'à la Rivière de Mious, où l'on bâtiilbit aåuellcmtnt un Fort à l'embouchure, de cette Rivière , pour être > Maitre de cette Rade. Le Czar fouhaitant palier en Angleterre avant que de s'en retourner dans fon Païs, le fit favoir à fa Majefté Britannique, qui fit auffi-tôt expédier quelques fre^attes qui vinrent prendre fa Majefté Czarienne en Hollande. La fuite de ce Prince ne fut que de 12..a 15. perfonnes. Cependant leurs Excellences réitèrent à Amfterdam, fort occupez a faire des levées d'hommes , & ^ acheter de l'Artillerie & autres Munitions de guerre. Sa Majefté palTa tres heureufement en Angleterre, & y fut reçue avec beaucoup d'Honneur. Le Roy d'Angleterre lui avoit fait préparer le Palais de la feue Reine mere qui regarde fur la Rivière, & voulut lui donner une Compagnie pour lui fervir de Garde; mais comme eile demeura toujours dans la refolu-tion de ne paroitre que comme une perfon-ne privée, elle ne voulut pas les accepter. Apres avoir reçu les Compliments de S. M. B. & de la Maifon Roiale & fait réciproquement les liens, vu l'alfemblée du Parle*, ment, & ce qu'il y a de curieux à la Cour, elle demanda un logement plus retiré hors dé de U Aiojçovtc. de là Ville, proche la fabrique des vaiffeaux. Elle fejourna en Angleterre plus dç deux mois,voïant tout ce qu'il y a de curieux chez les favants , & les habiles ouvriers. Les Marchans de Londres ayant fait propofer à fa Majefté Czarienne, l'éta-bliilement d'un nouveau commerce, pour avoir eux feuls le debit du tabac dans les terres de fa Domination, die fit venir fon fécond AmbafTadeur Fe'dor Akxeowitz, Gol-lawin, pour traiter avec eux. La Nego-tiation réùffit, &z on dit qu'elle en tirera plus d'un Million de revenus. Ce qu'il y eut de plus fingulier dans ce Voïage , & qui fait toujours voir le principal deffein de ce Prince, c'eft le Voyage qu'il ht à Portsmouth, pour y voir un combat naval, qui fe fit, ainfi qu'il avoit defiré , entre deux Èfcadres Angloifes. J'ay oublié, Monfieur, de Vous dire qu'on lui donna un femblabJe di-Vertiffement fur nôtre bras de Mer, aux environs de la Ville. On fit plufieurs Evolutions avec un granet nombre de Jachts, pour lui faire voir la manière de ranger les Vaiffeaux fur différentes lignes, tant pour s'engager au Combat, que pour s'en retirer. Enfin fa Majefté ayant reçu, pour prefent du Roi d'Angleterre, unefregatte magnifiquement dorée , poitant 30. pièces de Canon ballant autant bien a la voile quil fe Q 2 peut, 244 Lettre fur FEtat Prefent peut, repaffa la Mer fans craindre la mauvaife faifon , & envoya la Fregatte à Archanoei . Lors que leurs Excellences eurent leur Audience de congé à la Haïe, lé Magiftrat de cette Ville fâchant que fa Majefté étoit dans Ie deffein de partir inceffament pour Vienne, voulut fe préparer à fignaler ce départ par de nouvelles réjoiïiffançes, mais elle le pria de n'en rien faire & partit fans bruit , fort fatisfaite de toutesies marques d'eftiiiie & d'Amitié qu'elle avoit reçue de l'Etat, & particulièrement, du Magiftrat & de la Bourgoiiie d'Amfterdam. Ce Prince y a fejourné environ fix mois. Il étoit fur fon départ, lors qu'il reçut avis d'une ernu-te arrivée aux environs de Mofcou & cau-fée par une bande de Strelitz.es, mais elle n'eut pas de fuitte ; le Général Gordon ayant d'abord diflîpé ces Troupes mutinées, & arrêté les principaux complices qui n'ont fait que hâter la ruine entière de leur parti, & fe font attirez le fuplice que leur perfidie avoit mérité. On en a pendu un grand nombre, & plufieurs Nobles ont eu la tête tranchée. Jufques-là, tout avoit été tranquille pendant l'abfcnce de fa Majefté. Vous favez, Monfieur, mieux que moi ce qui s'eft paffé à la Cour de l'Empereur, lors que ce grand Prince y arriva , les Honneurs qu'on lui a rendus, avec Combien de grandeur & d'éclat fon Ambaffade dè la Afofcoviel ' 245 jkya paru, 8c h raifon du prompt départ dè *a Majefté. Vous n'ignorez pas non plus que 1 Ambaffadeur Procoje Bogdanciuitzi Wolni-^»,eft rcfté feul à Vienne comme Plénipotentiaire-de là Majefté, pour affifter aux Conférences qui fe doivent tenir pour laFaix entre les Princes Confederez 8c l'Empereur Ottoman, fur les Confihs de Hongrie. Sa Majefté prit la route de Pologne pour retourner dans fou Empire, elle s'aboucha prés de Lembergè avec le Roy de ce nom, qu'elle trouva dans Une entière refolution de continuer la guerre contre les Infidèles, à moins que d'obtenir des conditions très favorables, & la redition de Cairiiiïiec. Quoi qu'il en foit, il eft confiant , à examiner tout ce que j*ai eu l'honneur de vous dire, que quand même fa Majefté Czarienne refteroit feule à foutenir une guerre contre les Turcs , elle ^eft en état dè le pouvoir faire. Elle n'a qu'à fe tenir fur la defenfoe du côté de la terre , où elle eft présentement très bien fortifiée , 8c faire fes grands efforts fur Mer. Il eft fort probable que c'cft-Jà effectivement le deffein de ce Prince, & il prend fi bien fes mefures, qu'il a lieu d'efperer qu'il triomphera toujours des Infîdelles, qui n'ont jamais rien fait de.glo-rieux fur Mer , & qui fui vant les apparences, s'y doivent encore moius fignaler dans 1^6 Lettre fur l'Etat prefent la décadence où l'on voir aujourd'hui Ieur Empire Je vous laiiïe à penfer, Monfieur, quel terrible ébranlement foufrira cette Monarchie, déjà fur le penchant de fa ruine, il jamais les Mofcovites deviennent Supérieurs dans la Mer Noire, & en chafïent les Turcs: à quoi ne fera point expofée toute cette grande étendue de Côtes,depuis le Détroit de Caffa jufques au Boriflbe'ne} Conftantino-ple même pourra-t-il être à couvert des in fuites & de la defolation d'un bombardement? que deviendra la Crimée, déjà ferrée de fi prés & de toutes parts du côté dé la.terre, par un grand nombre de bonnes Ëdrtereffes? h; fon commerce, de même que celui de la Peninfule avec Conftan-tinople , fe trouve un jour coupé, ne fau-dra-t-il pas de hecefîïté, quelle tombe fous la domination des Mofcovites ? Outre que de la manière qu'on fait aujourd'hui îa Guerre, elle n'a que Pcrscop & Caffa, qui puif-fent faire quelque foible refiftance. Enfin, Monfieur, pour ne vous pas ennuyer par une trop longue lettre, ajoutons Seulement que les Turcs font bien peu habiles , de n'avoir pas apporté toutes les précautions neceflàires pour fe conferver A-foph & de permettre qu'une puiffance auffi formidable qu'efl aujourd'hui celle des Mol- co- de U Mofcovie. iqj Covir.es, fe fit par cette porte, une entrée dans une Mer proprement du domaine de l'Empire Ottoman. Après une fi grande bevuë» le meilleur remède qu'ils y puillent probablement apporter, eft de conclure une paix fo.'i-de avec les Mofcovites, afin de lesendormiri & d'arrêter cette premiere ardeur, qui les porte à fe rendre redoutable fur mer. Par ce moyen la Porte pouroit encore profiter du Commerce avec la Mofcovie, en établiifant un droit pour le paffage par le canal de Conf-tantinople, de même que le Roi de Danemarc en a établi un au Sond, pour l'entrée & la fortie de la Mer Baltique. C'eft de cette manière qu'ils tireroient de l'avantage d'un malheur, auquel je ne vois point d'autre remède, étant certain, que la refblution du grand Czar Pierre Akxeoxvitz, t eft de ne mettre jamais bas les Armes, qu'a condition d'avoir ce paffage libre pour la Navigation de fes Peuples, vers tous les endroits du Monde, Se gour l'abord des Etrangers ■ dans fes Ports du Palus Meotide. Voilà j Monfieur, l'Etat auquel la Mofcovie , autrefois fi barbare, afpire aujourd'hui. Si Dieu donne une longue vie à fon Monarque, qui na que 28 ans, de l'humeur dont il eft, vigilant, infatigable, & charmé du Commerce, quelle fuite ne doit-on pas attendre du négoce qu'il aura établi fur cette route. Le W6U Q. 3 Z« A ,g Lettre fur VEtat prefent Jereflauvo , Roftoc, Peref-lauw, font devenues des Places fort riches &z fort marchandes. Si nous ajoutons à tous ces avantages, le commerce que la Navigation des Mofcovites peut établir fur la mer Caf-pienne, avec la Perfe & le Mogol, & letranf. port qu'elle poura faire par le nouveau Canal entre le Wolga & le Don, de leurs denrées en Europe : Quelles richeffes immenfes ne verra-t-on pas couler de tous cotez dans l'Empire des Mofcovites ? qui étant déjà le plus confiderable en étendue , & dans une trés-belle fituation pour le Négoce ,• 2c pour la défenfe , pourra auffi facilement fe convertir en la plus puiffante , & la plus redoutable Monarchie du Monde, je fuis, &c. uf tsimjlerdam, le 30. OEîobrc i*<;S. F I K.^ R Li* Livres T^ouveaux qut fe trouvent chez. J. L. de Lokme Libraire a Amjîer+ dam-, a ta Liberté*. LEttres du Cardinal d'Oflat,4. i.vol.Nouv.Ed. h— deRicheîet, 12. 2.. vol. nouvjEd. augm.. ip— 2t Mémoires de Vargas, touchant le Concile de Trente, traduis de l'Efpagnql avec des Remarques, par M.le Vafior,8. Voyage de Molcovie, par de la Neuville 3 12. du Sr. du Mont en Italie, cVc. 12.4.vol.fig. »—* deMilfon, augm. 12. 5. vol. fig. de la Lapouic, 12. fig. . »— de Dernier dans les Etats du Grand Mogol, 12. 2. vol. fig. v— de Dellon dans lés Indes Orientalles, j2. fîg. Nouv. Etat d'Angleterre, atigm. 12. 2. vol, Traité du Point d'Honneur ,12. Le Parfait Homme de Guerre, 12. Hrftoire da Monde de Chevreau, augm. 12. {.vol. Portrait de l'Empereur de la Chine, 12. Mémoires de Jean-Baptifte de la Fontaine, 8. Abrégé de la Nouvelle Méthode Latine de Mcf- • fîeurs de Port-Royal. Nouv. Edit. 8. Rethorique, ou l'Art de parler, par le U. Lamy, 12. JL.es P.oëfie.s d'A»acreon 8c de ï>apho , traduites par. ;- _ ; Mad. d'Acier, augm. de Notes Latines de M. le Fevre, 12. Plaifirs Innocens, & Amoureux delà Campagne, 12. Mémoires pour fervir à l'Intelligence de la Paix de Ryfwick, 12. 4. vol. Apologie des Lertres Provinciales, 12. 2.vol. Hïftoire, des Plantes qtû naiffent aux environs de Paris, 12. i~ de Sixte V. it. 2. vol. augm.