IB* li mm y 3 t M I L E 0 u PAR J. J. ROUSSEAU, Sanabilibus a:grotamus malis; ipfaque nos in rec¬ tum genitos natura, fi emendari velimus, juvat. Sen : de ifd. L. II. c. 13. PREMIERE PART IE, Frontispice A NEUCHATE De l’lmprimerie de Samuel Fauche, Libraire du Roi. eOEEECTlOJN C O IWjPJL je tk D E Jo Jo EOUSSE avec Figures en taille- NOUVELLE EDITION, Soigneufcment revue & eonigee. -fj fjl TOME SEP TIE ME. $ £7 ---— M. DCC LXXV. S3 siS jjjjj u\^rjziz&zr^zJzrjzsi™-Jznjtr-izrzizizi^rLr^-jrjzszi-jr^^j--rj2!r}z3] pr£fa ce. $rt %*✓ E Recueil de reflexions & d’obferva- tions, fans ordre , & prefque fans fuite, fut commence pour complaire a une bonne mere qui fait penfer. Je n’avois d’abord pro- jette qu’un Memoire de quelques pages : mon fujet m’entrainant malgre moi , ce Memoire devint infeniiblement une efpecc d'ouvrage, trop gros, fans doute, pource qu’il contient, mais trop petit pour la ma- tiere qu’il traite. J’ai balance long-terns a le publier; & fouvent il m’a fait fentir , en y travaillant, qu’il ne fuffit pas d’avoir ecrit quelques brochures pour favoir compofer un livre. Apres de vains efforts pour mieux faire, je crois devoir le donner tel qu’il eft, jugeant qu’il importe de tourner Vattention publique de ce cote-la; & que , quand mes idees feroient mauvaifes, ft j’en fais naitre de bonnes a d’autres, je n’aurai pas tout-a- fait perdu mon terns. Un homme, qui de fa retraite, jette fes feuilles dans le Public, a 3 PREFACE. n fans proneurs, fans parti qui les defende, fans favoir merne ce qu’on en penfe ou ce qu’on en dit, ne doit pas craindre que, s’il fe trompe , on admette fes erreurs fans cxamen. Je parlerai pen de 1’importance d’une bon¬ ne education ; je ne m’arreterai pas non plus a prouver quecelle qui eft en ufage eft mau- vaife ; mille autres l’ont fait avant moi, & je n'aime point a remplir un livre de chofes que tout le monde fait. Je remarquerai feu- lement, que depuis des terns infinis il n’y a qu’un cri contre la pratique etablie, fans que perfonne s’avife d’en propofer une meil- leure. La Litterature & le favoir de notre fiecle tendent beaucoup plus a detruire qu’a edifier. On cenfure d’un ton de maitre; pour propofer, il en faut prendre un autre suquel la hauteur philofophique fe complait moins. Malgre tant d’ecrits , qui n’ont, dit-on , pour but que Putilite publique: la premiere de’toutes les utilites , qui eft Part de former des homines , eft encore oubliee. Mon fujet etoit tout neuf apres le livre de Locke, & je crains fort qu’il ne le foit en¬ core apres le mien. On ne cemnoit point Penfance ; fur les fauftes idees qu’on en a, plus on va, plus on 'PREFACE. VII i’egare. Les plus fages s’attach'ent a ce qu’il importe aux homines de favoir , fans conliderer ce que les enfans font en etat d’apprendre. Us cherchent toujours l’hom- me dans P enfant, fans penfer a ce qu’il eft avant que d’etre honnne. Voili l’etude a la- quelle je me fuis le plus applique , afin que, quand toute ma methode feroit chimeriqile & faulfe, on put toujours profiter de mes obfervations. Je puis avoir tres-mal vu ce qu’il faut faire , mais je crois avoir bien vu le fujet fur lequel on doit operer. Connnen- - cez done par mieux etudier vos eleves ; car tj'es-alfure'ment, vous ne les coimoilfez point. Or fi vous lifez ce livre dans cette vue, je ne le crois pas fans utilite pour vous. A l’egard de ce qu’on appeftera la partie fyftematique , qui n’eft autre chofe ici que la mar die de la nature , c’eft-la ce qui derou- tera le plus le Lecteur : e’eft aufli par-la qu’on m’attaquera fans dome; & peut-etre n’aura-t-on pas tort. Oh croira moins lire un Tra ite d’edneation, que les reveries d’uii viftonnaire fur l’education. Qu’y faire ? Ce n’eft pas fur les idees d’autrui que j’ecris; e’eft fiu les miennes. Je ne vois point conr- me les autres homines; il y a long-terns qu’on me l’a reproche. Alais depend-il de moi de a 4 VIII PREFACE. me donner d’autres yeux , & de m’affeder d’autres idees ? Non. II depend de moi de ne point abonder dans mon fens, de ne point croire etrefeul plusfage que tout le monde; il depend de moi, non de changer de fenti- ment, mais de me defier du mien: voila tout ce que je puis faire, & ce que je fais. Que fi je prends quelquefois le ton affirmatif, ce n’eft point pour en impofer au Ledleur; c’eft: pour lui parler comme je penfe. Pourquoi propoferois-je par forme de doute ce dont, quant a moi, je ne doute point ? Je dis exaclement ce qui fe paffe dans mon efprit. En expofant avec liberte mon fentiment, j’entends fi peu qu’il faflfe autorite, que j’y joins toujours mes raifons , afin qu’on les pefe & qu’on me juge : mais quoique je ne veuille point m’obftiner a defendre mes idees je ne me crois pas moins oblige de les pro- pofer; car les maximes fur lefquelles je fuis d’un avis contraire a celui des autres, ne font point indifferentes. Ce font de celles dont la verite ou la fauffete importe a con- noitre, & qui font le bonheur ou le malheur du genre humain. Propofez ce qui eft faifable, ne ceffe-t-on de me repeter. C’eft comme fi l’on me di- foit j propofez de faire ce qu’on fait; ou du PREFACE. IX snoins propofez quelqne bien qui s’allie avec le mal exiftant. Un tel projet, fur cer- taines matieres, eft beaucoup plus chimeri- que que les miens: car dans cet alliage le bien fe gate , & le mal ne fe guerit pas. J’ai- merois mieux fuivre en tout la pratique eta- blie que d’en prendre une bonne a demi: il y auroit moins de contradi&ion dans l’horn- me ; il ne pent tendre a la fois a deux buts oppofes. Peres & Meres, ce qui eft faifa- ble eft ce que vous voulez faire. Dois-je xepondre de votre volonte ? En toute efpece de projet, il y a deux chofesa coniide'rer: premierement, labon- te abfolue du projet; en fecond lieu, la fa¬ cility de l’execution. Au premier egard, il fuffit, pour que le projet foit admiflible & praticable en lui-me- me , que ce qu’il a de bon foit dans la natu¬ re delachofe; id, par exemple , que l’edu- cation propofee foit convenable a Phomnie, & bien adaptee au coeur humain. La feconde confide'ration depend de rap¬ ports donnes dans certaines lituations: rap¬ ports accidentels a la chofe , lefquels par confequent, ne font point neceffaires, & peuvent varier a l’infini. Ainli telle educa¬ tion peut etre praticable en Suiffe & ne I’d- X PREFACE. tre pas en France , telle autre peut l’etre chez les Bourgeois, & telle autre parmi les Grands. La facilite plus ou moins grande de l’execution depend de mille circonftances, qu’il eft impoflible de determiner autrement que dans une application particuliere de la methode a tel ou a tel pays, a telle ou a tel¬ le condition. Or toutes ces applications par- ticulieres n’etant pas effentielles a mon fu- jet, n’entrent point dans mon plan. D’au- tres pourront s’en occuper , s'ils veulent, chacun pour le Pays ou l’Etat qu’il aura en vue. II me fuff it que par-tout ou naitront des homines , on puifle en faire ce que je propofe, on ait fait ce qu’il v a de meilleur & pour eux-memes & pour autrui. Si je ne remplis pas cet engagement, j’ai tort fans dout^, mais ft je le remplis , on auroit tort aufli d’exiger de moi davantage j car je ne promets que cela. EXPLICATIONS •DES FIGURES. I. La Figure qui fe rapporte an premier Livre & fert de Frontifpice a I'O uvrage , reprefente Thetis plongeant [on Fils dans le Styx , pour le rendre invulnerable. Voyez Partie I. p. I. II. La Figure qui eft a la tite du Livre fecond, reprefente Chiron exergant le petit Achillc d lit Courfe. P. I. p. 244. III. La Figure qui eft d la tite dutroifteme Livre & delafeconde Partie , reprefente Hermes gravant fur des colonnes les element des Sciences. Voyez P. II. p. 299. IV. La Figure qui appartient an Livre quatre , & qui eft a la tite de la troifieme partie , reprefente Orphee enfeignant aux hommes le culte des Dieux. Voyez Partie III. p. 1. V. La Figure qui eft d la tite du cinquieme Livre & de la quatrieme Partie , reprefente Circe fe don- tiant a Ulyffe, qu'elle n a pu transformer. Voyez P. IV. p. 221. O EMILE #§ «U. 7 /,':: ; , : ' '•. --ra ' , .'■■■"'■■ -v ■ .v ■_ ■ \ C K 9 o u BE ^EDUCATION»' L 1 V R E PREMIER. JL Out eftbien, fortant des mains de i’Au- teur des chofes : tout degenere entre les mains de Phomme. II force une terre a nourrir les pro¬ ductions d’une autre , un arbre a porter les fruits d’un autre: il mele & confond les climats , les elemens , les faifons : il mutile foil chien , fon cheval, fon efclave : il bouleverfe tout, il de¬ figure tout : il aime la difformite, les monftres: il ne veut rien, tel que I’a fait la nature , pas rceme i’homme: il le faut drelfer pour lui, com- meun cheval de manege; il le faut contourner a fa mode , comme un arbre de fon jardin. Sans cela , tout iroit plus mal encore, & no- tre efpece ne veut pas etre faqonnee a demi. Dans l’etat ou font deformais les chofes , un homme abandonne des fa naiffance a lui-rneme parmi les autres , feroit le plus defigure de tous. Lesprejuges, lautorite, la neceffite, l’exemple, toutes les inftitutions foci ales dans lefquelles nous nous trouvons fubmerges , etoufferoient en lui la nature, & ne mettroient rien a la pla¬ ce. Eile y feroit comme un arbrilfeau que le ha- fard fait naitre au milieu d’un chemin, & que les palfans font bientot perir en le heurtant de toutes parts & le pliant dans tous les fens. Tome VII. A 2 Trait t f Celt a toi que je m’adrefle, tendre & pre- voyante mere (a), quifus t’ecarter de la grande (tz La premiere education eft celle qui importe le plus; &. cctte premiere education appartient inconteftablement aux femmes : ft l’Auteur de la nature eut voulu qu’elle appartint aux hommes , il leur eut donne du lait pour nourrir les cnfans. Parlez done toujours aux femmes, par preference , dans vos Tiaites d’education ; car , outre qu’elles font a portee d’y veiller de plus pres que les hommes & qu’elles y influent toujours davantage, le fuc- ces les intereffe auffi beaucoup plus , puifque la plupart des veuves fe trouvent prefque a la merci de leurs en- fans , & qu’alors ils leur font vivement fentir , en bien ou en mal, 1’efFet de la maniere dont elles les ont eleves. Les loix , toujours fi occupees des biens & fi peu des perfonnes, parce qu’elles ont pour objet la paix & non la vertu , ne donnent pas affez d’autorite aux meres. Ce- pendant leur etat eft plus fur que celui des peres ; leurs devoirs font plus penibles: leurs foins importent plus au bon ordre de la famille; generalement elles ont plus d’attachement pour les enfans. II y a des occafions ou un fils qui manque de refpeft a fon pere , peut, en quel- que forte , etre excufe: mais fi , dans quelque occafion que ce fut, un enfant etoit aflez denature pour en niau- quer a fa mere , a celle qui Fa porte dans fon fein , qui Fa nourri de fon lait, qui, durant des annees , s’tft ou- bliee elle-meme pour ne s’occuper que de lui, on devroit fe hater d’etouffer ce miferable , comme un monftre in- digne de voir le jour. Les meres, dit-on , gatent leurs enfans. En cela, fans doute , elles ont tort; mais moins de tort que vous, peut-etre, qui les depravez. La mere veut que fon enfant foit heureux, qu’il le foit des a pre¬ fect. En cela elle a raifon : quand elle fe trompe fur les moyens , il faut Feclairer. L’ambition , Favarice , la ty¬ rannic , la fauffe prevoyance des peres, leur negligence, leur dure infenfibilite, font cent fois plus funeftes aux enfans, que Faveugle tendrefTe des meres. Aurefte, il faut expliquer le fens que je donne a ce nom de mere , & e’eft ce qui fera fait ci-aores, t) E L’ E D U C A f I o i(. 3 route, & garantir l’arbrilfeau n aidant du choc des opinions humaines ! Cultive , arrofe la jeune plante avant qu’elle meure; fes fruits feront un jour tes delices. Forme de bonne heure une en¬ ceinte autour de Tame de ton enfant: un autre en peut marquer le circuit j mais toi feule y dois pofer la barriere. Oii faconne les plantes par la culture, & les hommes par l’education. Si Phomme naifloit grand & fort, fa taille & fa force lui feroient inutiles , jufqu’a ce qu’il eat appris a s’en fervir : elles lui feroient prejudiciables en empechant les aotres de fonger a Paftifter ( [b ); & abandonne a lui-meme. II mourroit de mifere avant d’avoir connu fes befoins. On fe plaint de l’etat de Pen- fance j on ne voit pas que la race humaine eut peri li Phomme n’eut commence par etre enfant. Nous nailfons foibles, nous avons befoin de for¬ ces : nous nailfons depourvus de tout, nous avons befoin d’affiftance t nous nailfons ftupides , nous avons befoin de jugement. Tout ce que nous n’a- vons pas a notre naiffance & dont nous avons be¬ foin etant grands, nous eft donneparl’education. Cette education nous vient de la nature, ou des hommes, ou des chofes. Le developpement interne de nos facultes & de nos organes eft l’e- (b) Semblable a eux a l’exterieur, & prive de la paro¬ le , ainfi que des idees qu’elle exprime, it feroit hors d’etat de leur faire entendre le befoin qu’il auroit de leurs fesours, & rien en lui ne leur manifefteroit ee befeirn A % T R A I T e' 4 ducatiott de la nature: l’ufage qu’on nous ap- prend a faire de ce developpement eft I’education des homtnes; & l’acquis de notre propre expe¬ rience fur les objets qui nous afferent, eft l’edu- cation des chofes. Chacun de nous eft done forme par trois for¬ tes de Maitres. Le Difciple dans lequel leurs diverfes leqons fe contrarient eft mal eleve , & ne fera jamais d’accord avec lui - meme : celui dans lequel elles tombent toutes fur les memes points, & tendent aux memes fins, va feul a fon but , & vit confequemment. Celui - la feul eft bien eleve. Or, de ces trois educations differentes, celle dc la nature ne depend point de nous ; celle des chofes n’en depend qu’a certains egards; celle des hommes eft la feule dont nous foyions vrai- ment les maitres : encore ne le fommes-nous que par fuppofition; car qui eft-ce qui peut efperer de diriger enderement les difeours & les actions de tous ceux qui environnent un enfant? Si-tot done que l’education eft un art, il eft prefque impoffible qu’elle reuffiffe , puifque le concours neceffaire a lbn fucces ne depend de perfonne. Tout ce qu’on peut faire a force de foins eft d’approcher plus ou moins du but, mais il faut du bonheur pour l’atteindre. Qtiel eft ce but ? e’eft celui - meme de la natu¬ re; cela vient d’etre prouve. Puifque le con¬ cours des trois educations eft neceffaire a leur perfection 3 . e’eft fur celle a laquelle nous ne pou- D E L’ E D U C A T I 0 N. f vons rien qu’il faut diriger les deux autres. Mais peut-etre ce mot de nature a-t-il un fens trop vague : il faut tacher ici de le fixer. La nature, nous dit- on, n’eft que l’habitude. Que fignifie cela ? N’y a - t - il pas des habitudes qu’on ne contrade que par force & qui n’etouf- fent jamais la nature ? Telle eft, par exemple , l’habitude des plantes dont on gene la direction verticale. La plante mife en liberte garde l’in- clinaifon qu’on l’a forcee a prendre : mais la fe- ve n’a point change pour cela fa direction primi¬ tive , & fi la plante eontinue & vegeter , fon prolongement redevient vertical. Il en eft de meme des inclinations des homines. Tant qu’on refte dans le meme etat, on peut garder celles qui refultent de l’habitude & qui nous font le moins naturelles; mais fi - t6t que la fituation change, l’habitude ceffe & le naturcl revient. L’education n’eft certainement qu’une habitude. Or n’y a- t-il pas des gens qui oublient & perdent leur education ? d’autres qui la gardent ? d’ou vient cette difference ? S’il faut borner le nom de nature aux habitudes conformes a la nature, on peut s’epargner ce galimatias. Nous naiifons fenfibles, & des notre naiffan- ce nous fommes affedes de diverfes manieres par les objets qui nous environnent. Si-t6t que nous avons , pour ainfi dire, la confcience de nos fenfations , nous fommes difpofes a recher- cher ou a fuir les objets qui les produifent. A 3 f T It A I T l' d’abord felon qn’elles nous font agreables ou de- plaifantes, puis felon la convenance ou difcon- venance que nous trouvons entre nous & ces objets, & enfin felon les jugemens que nous en portons fur l’idee de bonheur ou de perfe&ion que laraifon nous donne. Ces difpolitions s’eten- dent & s’affermiffent a mefure que nous devenons plus fenfibles & plus eclaires : mais, contraintes par nos habitudes , elles s’alterent plus ou moins par nos opinions. Avant cette alteration, elles font ce que j’appelle ennous la nature. C’eft done a ces difpolitions primitives qu’il fau- droit tout rapporter ; & cela fe pourroit, li nos trois educations n’etoient que differentes : mais que faire quand elles font oppofees? quand au lieu d’elever un homme pour lui-meme on veut l’ele* ver pour les autres ? Alors le concert eft impoffi- ble. Force de combattre la nature ou les inftitu- tions fociales, il faut opter entre faire un homme ou un citoyen j car on ne peut faire a la fois l’un & l’autre. Toute fociete pardelle , quand elie eft etroite & bien unie, s’aliene de la grande. Tout patriote eft dur aux etrangers : ils ne font qu’hommes, ils ne font riena fesyeux. Get inconvenient eft ine¬ vitable , mais il eft foible. L’efientiel eft d’etre bon aux gens avec quil’on vit. Au-dehors le Spartiate etoit ambitieux, avare, inique : mais le definte- relfement, l’equite , la concorde regtaoient dans fes murs. Defiez-vous de ces cofftiopolites qui vont chercher au loin dans leurs iivres des devoirs de l’ Education. 7 qu’ils dedaignent de remplir autour d’eux. Tel Philofophe aime les Tartares, pour etre difpen- fe d’aimer fes voifins. L’homme naturel eft tout pour lui: it eft l’unite numerique , Tender abfolu, qui n’a de rapport qu’a lui-meme ou a fon femblable. L’hpmme civil n’eft qu’une unite fradtionnaire qui tient au deno- minateur, & dont la valeur eft dans fon rapport avecl’entier, qui eft le corps focial. Les bonnes inftitutions fociales font celles qui favent le mieux denaturer Thorame , lui 6ter fon exiftence abfojue pour lui en donner une relative , & tranfporter le moi dans Tunite commune ; en forte que chaque particulier lie fe croie plus un, mais partie de I’unite, & ne foit plus fenfible que dans le tout. Un Citoyen de Rome n’etoit ni Caius ni Lucius; c’etoit un Romain: raerae il aimoit la patrie exclu- fivement a lui. Regulus fe pretendoit Carthagi- nois , comme etant devenu le bien de fes maitres. En fa qualite d’etranger il refufoit de fieger au Se- nat de Rome il fallut qu’un Carthaginois le lui ordonnat. 11 s’indignoit qu’on voulut lui fauver Ja vie. Il vainquit, & s’en retourna triumphant mourir dans les fupplices. Cela n’a pas grand rap¬ port , ce me femble, aux homines que nous con- noilfons. Le Laccdcinonien Pedarete fe prefente pour etre admis au confeil des ttois cens; il eft rejette. Iis’en retourne tout joyeuxde ce qu’il s’eft trou- ve dans Sparte trois cens homines valans mieux A 4 T R A I T e' que lui. Je fuppofe cette demo nitration fincere » & ii y a lieu de croire qu’elle l’etoit: voila. le cicoyen. Une femme de Sparte avoit cinq fils al’armee, & attendoit des nouvelles de la bataille. Un Uote arrive; elle lui en demande en tremblant. Vos cinq fi's out ete tues. Vil Efclave, t’ai-je de¬ mande cela ? Nous avoirs gagne la vidtoire. La mere court au Temple & rend graces aux Dieux. Voila la citoyenne. Celui qui dans l’ordre civil veut conferver la primaute des fentimens de la nature , ne fait ce qu’il veut. Toujours en contradiction avec lui- meme, toujours fiottant entre fes penchans & fes devoirs , il ne fera jamais ni homme ni citoyen; il ne fera bon ni pour lui ni pour les autres. Ce fera un de ces honrmes de nos jours ; un Fran¬ cois , un Anglois , un Bourgeois ; ce ne fera rien. Pour etpe quelque chofe , pour etre foi-menre & toujours un, ilfaut agir comrne on parle ; il faut etre toujours decide fur le parti qu’on doit prendre , le prendre hautcment, & le fuivre tou¬ jours. J’attends qu’on me raontre ce prodige pour favoir s’il eft homme ou citoyen, ou comment il s’y prend pour etre a la foisl’un & Pautre. De ces objets neceflairement oppofes, viennent deux formes d’inftitution contraires ; l’une publi- que & commune, l’autre particuliere & domef- tique. Voulez - vous prendre une idee de [’education 5 > de L’ Education. publique? Lifez la republique de Platon. Ce n’eft point tin ouvrage de politique , comine le pen- fent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres. C’eft le plus beau traite d’educatiou qu’on ait jamais fait. Quand on veut renvoyer au pays des chimeres, on nomine 1’inftitution de Platon. Si Lycurgue n’eiit mis la fienne que par ecrit 5 je latrouverois bien plus chimerique. Platon n’a fait qu’epurer lecoeur de l’hommej Lycurgue 1’a denature. L’inftitution publique n’exifte plus , & he peut plus exilter ; parcequ’ou il n’y a plus de patrie ii ne peut plus y avoir de citoyens. Ces deux mots, patrie & citoyen, doivent etre effaces des langues modernes. J’en lais bien la raifon , mais je ne veux pas la dire ; elle ne fait rien b mon fujet. Je n’envifage pas comme une inftitution pu¬ blique ces rifibles ctabliiTemens qu’on appelle Colleges (c). Je ne compte pas non plus l’edu- cation du monde , parceque oette education ten- dant a deux fins contraires , les manque toutes deux : elle n’efl: propre qu’a faire des liommes doubles , paroilFant toujours rapporter tout aux (c ) II y a dans l’Academie de Geneve & dans I’Uni- verfite' de Paris des ProfelTeurs’que j’aime , que j’eftime beaucoup , & que je crois tres-capables de bien inftruire la Jeunefle , s’ils n’etoient forces de fuivrej’ufage etabli. J’exhorte 1’yn d’entr’eux a publier le projet de reforme qu’il a concu. L’on fera peut-etre enfin tente de guerir le mal, en voyant qu’il n’eft pas fans remede. A f io Trait i' autres, & ne rapportant jamais rien qu’a eux feuls. Or ces demonftrations etant communes a tout le monde n’abufent perfonne. Ce font au- tant defoins perdus. De ces contradictions nait celle que nous eprouvons fans cefTe en nous-memes. Entraines par la nature & par les hommes dans des routes contraires, forces de nous partager entre ces di- verfes impulfions , nous enfuivons une compo- fee qui ne nous mene ni a Tun ni a l’autre but. Ainfi combattus & flottans durant tout le cours de notre vie , nous la terminons fans avoir pu nous accorder avecnous, & fans avoir ete bons ni pour nous ni pour les autres. Refte enfin l’education domeftique ou celle de la nature. Mais que deviendra pour les au¬ tres un homme uniquement eleve pour lui ? Si peut-etre le double objet qu’on fc propofe pou- voit fe reunir en un feul, en otant les contradic¬ tions de l’homme, on oteroit un grand obftacle a fon bonheur. II faudroit pour en juger le voir tout forme; il faudroit avoir obferve fes pen- chans , vu fes progres , fuivi fa marche: il fau¬ droit en un mot connoitre 1’homme nature!. Je crois qu’on aura fait quelques pas dans ces re- cherches apres avoir lu cet ecrit. Pour former cet homme rare , qu’avons nous & faire ? Beaucoup, fans doute; e’eft d’ernpe- cher que rien ne foit fait. Quand il ne s’agit que d’aller contre le vent, on louvoie; mais fi la It DE L’ E’ D U C A T 1 0 S> tticr eft forte & qu’on veuille refter en place, il faut jetter l’ancre, Prends.garde, jeune pilote, que ton cable fie file ou que ton ancre ne labou- re, & que le vaifleau ne derive avant que tu t’en fois appenju. Dans 1’ordre focial, ou toutes les places font marquees, chacun doit etre eleve pour la fienne. Si un Particulier forme pour fa place en fort, il n’eftplus propre a ricn L’education n’eft utile qu’autant que la fortune s’accorde avec la voca¬ tion des parens; en tout autre cas elle eft nuifi- ble a 1’eleve, ne fiit - ce que par les prejuges qu’elle lui a donnes. En Egypte ou le fils etoic oblige d’embrader i ; erat de fonpere, l’education du moins avoit un but alfure j mais parmi nous ou les rangs feuls demeurent, & ou les hommes en changent fans celfe, nul ne fait fi en ele- vant fon fils pour le lien il ne travaille pas con- tre lui. Dans l’ordre naturel les hommes etant tous egaux leur vocation commune eft l’etat d’hom- me, & quiconque eft bien eleve pour celui-la ne peut mal remplir ceux qui s’y rapportent. Qu’on deftine mon eleve a l’epee, a l’eglife, au bar- reau, peu m’importe. Avant la vocation des pa¬ rens la nature Pappelle a la viehumaine. Vivre eft le metier que je lui veux apprendre. En for- tant des mes mains il ne fera , j’en conviens , ni magiftrat, ni foldat, ni pretre : il fera premie- rement homme j tout ce qu’un homme doit etre > 13 T R. A. I T E' il faura l’etre au befoin tout aufli bien que qm que ce foit, & la fortune aura beau le faire chan¬ ger de place, il fera toujours a la lienne. Occit- pavi te , for tuna , atque cepi: ontnefque aditus tuos interclu.fi, ut ad me afpirare non pojfes (d). Notre veritable etude eft celle dela condition humaine. Celui d’entre nous qui fait le mieux fupporter les biens & les maux de cette vie eft a mon gre le mieux eleve : d’ou il fuit que la ve¬ ritable education confifte moins en preceptes qu’en exercices. Nous commencons a nous inf- truire en commenqant a vivre; notre educa¬ tion commence avec nous ; notre premier precep- teur eft notre nourrice. Aufli ce mot education avoir - il chez les anciens un autre fens que nous ne lui donnons plus : il fignifioit nourriture. Edticit objietrix, dit Varron ; edncat nutrix, inf- tituit pedadogus , docet magifter (e). Alnfi 1’educa- tion , l’inftitution , l’inftrucftion font trois chofes aufli differentes dans leur objet, que la gouver- nante, le precepteur &lemaitre. Mais ces diftinc- tions font mal entendues ■, & pour etre bien con¬ duit, l’enfant ne doit fuivre qu’un feul guide. Il faut done generalifer nos vues , & conlide- rer dans notre eleve l’homme abftrait, l’homme expofe a tous les accidens dela vie humaine. Si les homines naifloient attaches au fol d’un pays, ( d ) Tufcul. V. ( e) Non. Marcell. ii la meme faifon duroit toute l’annee, ft chacun tenoit a fa fortune de manierc a n’en pouvoir jamais changer, la pratique etablie feroit bonne a certains egards; l’enfant eleve pour fon etat, n’en fortant jamais, ne pourroitetre expofe aux • inconveniens d’un autre. Mais vu la mobilite des chofes humaines ; vu l’efprit inquiet & remuant de ce liecle qui bouleverfe tout a chaque ge¬ neration , peut-on concevoir une methode plus infenfee que d’elever un enfant comme n’ayant jamais a fortir de fa chamb$e, comme devant etre fans cede entoure de fes gens ? Si le malheureux fait un feul pas fur la terre, s’il defcend d’un feul degre, .il eft perdu. Ce n’eft pas lui apprendre a fupporter la peine; c’eft l’exercer a la fendr. On ne fonge qu’a conferver fon enfant; ce n’eft pas aifez : on doit lui apprendre a fe con¬ ferver etant homme , a fupporter les coups du fort, a braver l’opulence & la mifere , a vivre s’il le faut dans les glaces d’Islande ou fur le briilant rocher de Malthe. Vous avez beau pren¬ dre des precautions pour qu’il ne meure pas; il faudra pourtant qu’il meure : & quand fa mort ne feroit pas l’ouvrage de vos foins, encore fe- roient- ils mal entendus. Il s’agit moins del’em- pecher de mourir , que de le faire vivre. Vivre ce n’eft pas refpirer, c’eft agir; c’eft faire ufage de nos organes, de 110s fens, de nos facul- tes, de toutes les parties de nous - memes qui T R A I T e' 14 nous donnent le fentiment de notre exiftence£ L’homme qui a le plus vecu n’eft pas celui qui a compte le plus d’annees; mais celui qui a le plus, fenti la vie. Tel s’eft fait enterrer a cent ans , qui mourut des fa nailTance. II cut gagne de mourir jeune; au moins eut - il vecu jufqu’a ce terns - la. Toute notre fagefle confide en prejuges fer- viles j tous nos ufages ne font quaffujettilfemem * gene & contrainte. L’homme civil nait, vit, & meurt dans l’efclavage : a fa nailfance on le coud dans un maillot; a fa mort on le cloue dans une biere j tant qu’il garde la figure humaine * il eft enchaine par nos inftitutions. On dit que plufieurs Sages - Femmes preten- dent, en petriflant la tete des enfans nouveaux- nes, lui donner une forme plus convenable: & on le fouffre! Nos tetes feroient mal de la fa- qon de l’auteur de notre etre: il nous les faut faqonnees au - dehors par les Sages - Femmes, & au-dedans par les Philofophes. Les Caraibes font de la moitie plus heureux que nous. „ A peine l’enfant eft - il forti du fein de la „ mere, & a peine jouit-il de la liberte de mou- „ voir & d’etendre fes membres , qu’on lui don- „ ne de nouveaux liens. On I’emmaillote, on M le couche la tete fixee & les jambes allongees , „ les bras pendans a c6te du corps; il eft en- „ toure de linges & de bandages de toute efpe- j, ce, qui ne lui permettent pas de changer de i) e ^Education, if j 3 fituation. Heureux fi on ne l’a pas ferre aa „ point de l’empecher de refpirer; & fi on a eu * la precaution de le coucher fur le c6te, afin „ que les eaux qu’il doit rendre par la bouche ,, puiflent tomber d’elles - memes; car il n’au- „ roit pas la liberte de toumer la tete fur le „ c6te pour en faciliter l’ecoulement (/) L’enfant nouveau-ne a befoin d’etendre & de mouvoir fes membres, pour les tirer de l’en- gourdiifement ou, ralfembles en un peloton , ils ont refte fi long - terns. On les etend, il elt vrai: mais on les empeche de fe mouvoir} on affujettit la tete memepar des tetieres : ilfemble qu’on a peur qu’il o’ait fair d’etre en vie. Ainfi rimpullion des parties internes d’un corps qui tend a l’accroiflement, trouve un obfta- cle infurmontable aux mouvemens qu’elle lui de- mande. L’enfant fait continuellement des efforts inutiles qui epuifent fes forces ou retardent leur progres. Il etoit moins a l’etroit, moins gene , moins comprime dans l’amnios, qu’il n’eft dans fes langes : je ne vois pas ce qu’il a gagne de naitre. L’inadion, la contrainte ou 1 ’on retient les membres d’un enfant, ne peuvent que gener la circulation du fang, des humeurs} empecher l’enfant de fe fortifier, de croitre; & alterer fa conftitution. Dans les lieux ou l’on o’a point (/) Hift. Nat. T. IV. p. 190. in-13. I(S T R A I T e' ces precautions extravagantes, les hommes font tous grands , forts, bien proportionnes (g). Les pays oil Ton emmaillote les enfans font ceux qni fourmillent de bolfus , de boiteux, de cagneux, denoues, de .prachiriques, de gens contrefaits de toute efpece. De peur que les corps ne fe deferment par des raouvemens libres , on fe ha¬ te de les deformer en les mettant en preffe. On les rendroit volontiers perclus , pour les empe- cher de s’eftropier. Une contrainte Ci cruelle pourroit- elle ne pas iiifluer fur leur humeur , ainfi que fur leur tem¬ perament ? Leur premier fentiment eft un fenti- ment de douleur & de peine: iIs ne trouvent qu’obftacles a tous les mouvemens dont ils ont befoin : plus malheureux qu’un criminel aux fers, ils font de vains efforts , ils s’irritent, ils orient. Leurs premieres voix , dites - vous, font des pleurs ? je le crois bien : vous les contrariez des leur naiflance ; les premiers dons qu’ils recoi vent de vous font des chaines; les premiers traite- rnens qu’ils eprouvent font des tourmens. N’ayant rien de libre que la voix, comment ne s’en ferviroient-ils pas pour fe plaindre ? Ils crient du mal que vous leur faites : ainli garot¬ tes , vous crieriez plus fort qu’eux. D’ou vient cet ufage deraifonnable ? d’un ufa- ge denature. Depuis que les meres , meprifant leur (p) Voyezla note (p) de la page U E L’EnUCATIOSi £? leur premier devoir , n’ont plus voulu nourrir leurs enfans, il a fallu les confier a de« femmes •mercenaires, qlii, fe trouvant ainfi meres d’cn- fans etrangers pour qui la nature ne leur difoit rien, n’ont cherche qu’a s’epargner de la peine. II eut fallu veiller fans cede fur un enfant en li- berte; mais quand il eft bien lie, on le jette dans un coin fans s’embarrafler de fescris. Pour- vu qu’il n’y ait pas des preuves de la negligence de la nourrice , pourvu que le nourriqon ne fe caffe ni bras ni jambe, qu’importe an furplus qu’il periffe, ou qu’il demeurc infirme le refte de fes jours ? On conferve fes membres aux de¬ pens de fon corps} &, quoi qu’il arrive, la nourrice eft difculpee. Ces douces meres, qui debarraffees de leurs enfans, fe livrent gaiement aux amufemens de la ville, favent - elles cependant quel traitement l’enfant dans fon maillot recoit au village ? Au moindre tracas qui furvient, on le fufpend a uu clou coniine un paquet de hardes & tandis que fans fe preffer, la nourrice vaque a fes affai¬ res, le malheureux refte ainfi cruciiie. Tous ceux qu’on a trouves dans cette fituation avoient le vifage violet : la poitrine fortement compri- mee ne laiifant pas circuler le fang, il rcmon- toit a la tete 5 & l’on croyoit le patient fort tran- quille, parce qu’il n’avoit pas la force de crier. J’ignore combien d’heures un enfant peut refter en cet etat fans perdre la vie, mais je doute que Tome Vll. B Ig T R A I T E r cela puilfe aller fort loin. Voila, jepenfe, une des plus grandes commodites du maillot. On pretend que les enfans en liberte pour- roient prendre de mauvaifes lituations , & fe donner des mouvemens capables de nuire a la bonne conformation de leurs niembres. C’eft-la un de ces vains raifonnemens de notre faulfe fa- geife, & que jamais aucune experience n’a con- firmes. De cette multitude d’enfans qui chez des peuples plus fenfes que nous, font nourris dans toute la liberte de leurs membres, on n’en voit pas un feul qui fe blelfe, nis’eftropie: ils ne fauroient donner a leurs mouvemens la force qui peut les rendre dangereux, & quand ils prennent line lituation violente, la douleur les avertit bientot d’en changer. Nous ne nous fommes pas encore avifes de mettre au maillot les petits des chiens , ni des chats; voit-on qu’ilrefulte pour eux quelquein¬ convenient de cette negligence? Les enfans font plus lourds ; d’accord : mais a proportion ils font aufli plus foibles. A peine peuvent-ils fe mouvoir; comment s’ettropieroient - ils ? li on les etendoit fur le dos, ils mourroient dans cette lituation , comme la tortue, fans pouvoir jamais fe retourner. Non contentes d’avoir celfe d’allaiter leurs enfans , les femmes cedent d’en vouloir faire ; la confequence eft naturelle. Des que l’etat de mere eft onereux, on trouve bient6t le moyen D E L’ E D U C A T I 0 N. I? de s’en delivrer tout-a-fait: on veut faire un ou¬ trage inutile , afin de le recommencer toujours , & l’on tourne au prejudice de 1’efpece, l’attrait donne pour la multiplier. Cet ufage, ajoute aux autres caufes de depopulation , nous annonce le fort prochain de l’Europe. Les fciences , les arts, la philofophie & les mceurs qu’elle„engen- dre, ne tarderont pas d’en faire un defert. Ellc fera peuplee de betes feroces, elle n’aura pas beaucoup change d’habitans. J’ai vu quelquefois le petit manege des jeu- nes femmes qui feignent de vouloir nourrir leurs enfans. On fait fe faire prefer de rGnoncer a cette fantaifie : on fait adroitement intervenic les epoux, les Medecins, fur-tout les meres. Un mari qui oferoit confentir que fa femme nourrit fon enfant ,feroit un homme perdu. L’on en feroit un affaffin qui veut fe defaire d’elle. Maris prudens, il faut immoler a la paix l’a- mour paternel ; heureux qu’on trouve a la cam- pagne des femmes plus continentes que les v6- tres! Plus heureux fi le terns que cedes-ci ga- gnent n’eft pas define pour d’autres que vous ! Le devoir des femmes n’eft pas douteux : mais on difpute li , dans le rnepris qu’elles en font, il eft egal pour les enfans d’etre nourris de leur lait ou d’un Sutre ? Je tiens cette queftion, dont les Medecins font les Juges, pour dccidee au fouhait des femmes ; & pour moi, je penferois bien auffi qu’il vaut rnieux que 1’enfant fuce le B 2 ,2© T R A I T E,' lait d’une nourrice en fante , quc d’une mere g»- tee, s’il avoit quelque nouveau mal a craindre du meme fang dont il eft forme. Mais la queftion doit - elle s’envifager feule- ment par le cote phyfique, & l’enfant a-t-il moms beioiii des foins d’une mere que de fa manielle ? D’autres femmes, des betes memes pourront lui donner le lait qu’elle lui refufe: la follicitude maternelle ne fe fupplee point. Celle qui nour- rit l’enfant d’une autre au lieu du fien eft utie mauvaife mere; comment fera-t-elle une bonne nourrice? Elle pourra le devenir, mais lente- ment, il faudra que 1’habitude change la na¬ ture, & l’enfant mal foigne aura le terns de pe- rir cent fois , avant que fa nourrice ait ptis pour lui une tendrefle de mere. De cet avantage meme refulte im inconve¬ nient , qui feul devroit oter a toute femme fen- fible le courage de faire nourrir foil enfant par une autre: c’eft celui de partager le droit de mere, ou plutot de l’aliener; de voir fon en¬ fant aimer une autre femme, autant & plus qu’el¬ le ; de fentir que la tendrefle qu’il conferve pour fa propre mere eft une grace, & que celle qu’il a pour fa mere adoptive eft un devoir : car ou j’ai trouve les foins d’une mere, ne dois-je pas l’attachement d’un fils ? La maniere dont on remedie a cet inconve¬ nient, eft d’infpirer aux entans du mepris pour leur nourrice, en les traitant en veritables fer- / •i) E l’ E D V C A T 1 O U.' 21 vantes. Quand leur fervice eft acheve, on re¬ tire Tenfant, ou l’on congedie la uourrice; a force de la mal recevoir , on la rebate ’e venir voir foil nourricon. Au bout de quelques annees, il ne la voit plus, il ne la connoit plus. La mere qui croit fe fubftituer a elle , & reparer fa negligence par fa cruaute , fe trompe. Au lieu de faire un tendre fils d’un nourriqon denature , elle l’exerce a 1’ingradtude ; elle lui apprend a meprifer un jour celle qui lui donna la vie , oonune celle qui l’a nourri de fon lait. Combien j’infifterois fur ce point, s’il etoit moins decourageam de rebattre en vain des fu- jats utiles ? Ceci tient a plus de chofes qu’on ne penfe. Voulez-vous rendre chacun a fes premiers devoirs, eommencez par les meres; vous ferez etonnes des cliangemens que vous produirez. Tout vient fucceflivement de cette premiere de¬ pravation : tout l’ordre moral s’altere •, le natu- rel s’eteint dans tous les coeurs ; l’interieur des maifons prend un air moins vivant ; le fpedacle touchant d’une famille naiflante n’attache plus les maris, n’impofe plus d’egards aux etrangers; on refpecle moins la mere dont on ne v.oit pas les enfans j il n’y a point de refidence dans les families ; fhabitude He renforce plus les liens du fang; il n’y a plus ni peres, ni meres , ni enfans, ni freres, ni fceurs; tous fe connoiflent a peine, comment s’aimeroient-ils? Chacun ne fonge plus qu’a foi. Quand la maifon n’eft qu’u- B 3 T R A I T e' . ne trifle foiitude , il faut bien aller s’egayer ailleurs. Mais que les meres daignent nourrir leurs enfans , les mceurs vont fe reformer d’elles-me- mes , les fentimens de la nature fe reveiller dans tous lcscoeurs; l’Etat va fe repeupler; ce premier point, ce point feul va tout reunir. L’attrait de la vie domeftique eft le meiileur contrepoifon des mauvaifes moeurs. Le tracas des enfans qu’on croit importun devient agrea- ble ; il rend le pere & la mere plus neceffaires, plus chers l’un a l’autre , il reiferre entre-eux le lien conjugal. Quand la famille eft vivante & animee , les foins domeftiques font la plus chere occupation de la femme & le plus doux amufement du mari. Ainfi de ce feul abus corri- ge refulteroit bientot une rcforme generale ; bientot la nature auroit repris tous fes droits. Qu’une fois les femmes redeviennent meres , bientot les hommes redeviendront peres & maris. Difcours fuperflus! l’ennui meme des plaifirs du monde ne ramene jamais a ceux-la. Les fem¬ mes out ceffe d'etre meres; elles ne le feront plus ; elles ne veulent plus l’etre. Quand elles le voudroient, a peine le pourroient - elles : au- jourd’hui que l’ufage contraire eft etabii, cha- cune auroit a combattre l’oppofition de toutes celles qui Papprochent , liguees contre un ex¬ ample que les unes ir’ont pas donne & que les autres ne veulent pas fuivre. d E l’ Education. 23 II fe trouve pourtant quelquefois encore de jeunes perfonnes d’un bon naturel, qui, fur ce point ofant braver l’empire de ia mode & les clameurs de leur fexe, remplilfent avec une vertueufe intrepidite ce devoir If doux que la nature leur impofe. PuiiTe leur nombre augmen- ter par l’attrait des biens deftines a celles qui s’y livrent! Fonde fur des confequences que donne le plus fimple raifonnement, & fur des obfervations que je n’ai jamais vu dementies, j’ofe promettre a ces dignes meres un attache- meat folide & conliant de la part de leurs ma- ris , une tendrelfe vraiment filiale de la part de leurs enfans, l’eftime & le repect du public, d’heureufes couches fans accident & fans fuite , une fante ferme & vigoureufe, enfin le plaifir de fe voir un jour imiter par leurs filles, & ci- ter en exemple a celles d’autrui. Point de mere , point d’enfant. Entre eux les devoirs font reciproques , & s’ils font mal remplis d’un cote ils feront negliges de l’autre. L’enfant doit aimer fa mere avant de favoir qu’il le doit. Si la voix du Ping n’eft fortifJe par J’habitude & les &ins, elle s’eteint dans les pre¬ mieres annees, & le coeur meurt, pour ainfi dire , avant que de naitre. Nous voila des les premiers pas hors de la nature. On en fort encore par une route oppofee, lorfqu’au lieu de negliger les foins de mere, une femme les porte a l’exces } lorfqu’elle fait de B 4 T R A r T e' 24 fon enfant fon idole; qu’elle augmente & nourd rit fa foible4fe pour l’empecher de la fentir, & qu’efperant le fouflraire aux loix de la nature , elie ecarte de lui des atteintes penibles , fans fonger combien , pour quelques in'commodites dont elle le preferve un moment, elle accumule au loin d’accidens & de perils fur fa tete , & combien c’eft une precaution barbare de prolon- ger lafoibleife de l’enfance fous les fatigues des hommes faits. Thetis, pour rendre fon fils in¬ vulnerable, le plongea, dit la fable, dans 1’eau du ftyx. Cette allegorie eft belle & claire. Les meres cruelles dont je parle font autrement: a force de plonger leurs enfans dans la mollelfe, elles les preparent a la fouffrance , elles ouvrent leurs pores aux maux de toute efpece, dontils ne manqueront pas d’etre la proie etant grands. Obfervez la nature , & fuivez la route qu’elle Vous trace. Elle exerce continuellement les en¬ fans; elle endurcit leur temperament par des epreuves de toute efpece; die leur apprend de bonne heure ce que c’eft que peine & douleur. Les dents qui percent leur donnent la fievre: des coliques aigues leur donnent des convul- llons; de longues toux les fuffoquent; les vers les tourmentent; la piethore corrompt leur fang; des ievains divers y fermentent, & caufent des eruptions psrilleufes. Prefque tout le premier age eft maladie & danger : la moitie des enfans qui nailfent petit avant la huitieme annee. Les D E 0 E' D V CAT 1 0 Nf epreuves faites , l’enfant a gagne des forces , & fi-tot qu’il peut ufer dela vie , le principe cn devient plus allure. Voila la regie dela nature. Pourquoi la con- trariez-vous ? Ne voyez-vous pas qu’en penfant la corriger vous detruifez foil ouvrage, vous empechez i’elfet de fes foins ? Faire au dehors ce qu’elle fait au-dedans, e’eft, felon vous, re¬ doubler le danger •, & au contraire e’eft y faire diverlion , e’eft I’extenuer. L’experience apprend qu’il meurt encore plus d’enfans eleves delicate- ment que d’autres. Pourvu qu’on ne paife pas la mefure de leurs forces, on rifque moins a les employer qu’a les menager. Exercez-les done aux- atteintes qu’ils auront a fupporter un jour. Endurcilfez leur corps aux intemperies des fai- fons , des climats, des elemens ; a la faira , a la foif, ala fatigue; trempez-les dans l’eau du ftyx. Avant que l’habitude du corps foit acqui- fe, on lui donne celle qu’on veut fans danger : mais quand une fois il eft dans fa confiftance, toute alteration lui devient perilleufe. Un en¬ fant fupportera des changemens que ne fuppor- teroit pas un homme: les fibres du premier, modes & fiexibles, prennent fans effort le pli qu’on leur donne; cedes de i’homme, plus en- durcies, ne changent plus qu’avec violence le pli qu’elles out requ. On peut done retidre un enfant robufte fans expofer fa vie & fa fant-e ; & quand i! y auroit quelque rifque, encore ne fau- B 5 26 T K A I T e' droit-il pas balancer. Puifque ce font des rifques infeparables de la vie humaine, peut-on mieux faire que de les rejetter fur le terns de fa duree ou iis font le moins defavantageux ? Un enfant devient plus precieux en avancant en age. Au prix de fa perfonne fe joint cclui des foins qu’il a coutes; a la perte de fa vie fe joint en lui le fentiment de la mort. C’efl: done fur-tout a l’avenir qu’il faut fonger en veillant a fa confervation ; e’eft contre les maux de la jeuneife qu’il faut farmer, avant qu’il y foit parvenu: car fi le prix de la vie augmente juf- qu’a l’age de la rendre utile , quelle folie n’eft- ce point d’epargner quelques maux a 1’enFance en les multipliant fur l’age de raifon ? Sont-ce la les leqons du maitre ? Le fort de l’homme eft de fouffrir dans tous les terns. Le foin meme de fa confervation eft attache a la peine. Heureux de ne connoitre dans fon enfance que les maux phyfiques ! maux bien moins cruels, bien moins douloureux que les autres, & qui bien plus raretnent qu’eux nous font renoncer a la vie. On ne fe tue point pour les douleurs de la goutte; il n'y a guere que celles de fame qui produifent le defefpoir. Nous plaignons le fort de f enfance, & e’eft le notre qu’il faudroit plaindre. Nos plus grands maux nous viennent de nous. En naiiTant, un enfant crie; fa premiere en¬ fance fe palfe a pleurer. Tantot on fagite, on D E L’ E D U C A T 1 O TJ. 27 le flatte pour l’appaifer, tantot on le menace, on le bat pour le faire taire. Ou nous faifons ce qu’il lui plait, 011 nous en exigeons ce qu’il nous plait: ou nous*nous founiettons a fes fan- taifies , ou nous le foumettons aux notres : point de milieu, il faut qu’il donne des ordres , ou qu’il en reqoive. Ainli fes premieres idees font celles d’empire & de fervitude. Avant de favoir patier, il commande; avant de pouvoir agir, il obeit; & quelqucfois on le chatie avant qu’il puiffe connoitre fes fautes ou plutot en com- mettre. C’eft ainfi qu’on verfe de bonne heure dans fon jeune cceur les paffions qu’on impute enfuite a la nature , & qu’apres avoir pris peine a le renare mechant, on fe plaint de le trouver tel. Un enfant palfe fix ou fept ans de cette raa- niere entre les mains des femmes , victime de leur caprice & du fien: & apres lui avoir fait apprendre ceci &cela, c’eft-a-dire, apres avoir charge fa memoire ou de mots qu’il ne peut en¬ tendre , ou de chofes qui ne lui font bonnes a rien ; apres avoir etouife le nature! par les paf- fions qu’on a fait naitre, on remet cet etre fac- tice entre les mains d’un precepteur, lequel acheve de developper les germes artificiels qu’il trouve deja tout formes, & lui apprend tout, hors a fe connoitre, hors a tirer parti de lui- meme, hors a favoir vivre & fe rendre heureux. Enfin quand cet enfant efclave & tyran, plein T X A I T e' 1 % de fcience &'depourvu de fens, egalement de¬ bile de corps & d’ame, eft jette dans le monde* en y montrant fon ineptie , fon orgueil & tous fes vices, il fait deplorer la rftifere & la perverfite humaines. On fe trorape; c’eft la l’homme de nos fantaifies : celui de la nature eft fait autrement. Voulez-vous done qu’il garde fa forme origi- nelle? Confervez-k des l’inftant qu’il vient au monde. Si-tot qu’il nait, emparez-vous de lui, & lie le quittez plus qu’il ne foit homme: vous ne reuffirez jamais fans cela. Cornme la verita¬ ble nourrice eft la mere , le veritable precep- teur eft le pere. Qu’ils s’accordent dans 1’ordre de leurs fondions ainfi que dans leur fyfterne: que des mains de l’un l’enfant paffe dans cedes de l’autre. II fera mieux eleve par un pere ju- dicieux & borne , que par le plus habile maitre du monde * car le zele fuppleera mieux au talent, que le talent au zele. Mais les affaires, les fonctions, les devoirs.... Ah, les devoirs! fans doute le dernier eft celui de pere (h) ? Ne nous etonnons pas qu’un ( h) Quand on lit dans Plutarque que Caton le Cen- feur, qui gouverna Rome avec tant de gloire, eleva lui-meme fon fils des le berceau , & avec un tel foin, qu’il quittoit tout pour etre prefent quand la Nourrice , c’eft-a-dire , la mere le remuoit & !e lavoit,’ quand on lit dans Sudtone qu’Augufte, maitre du monde , qu’il avoit conquis & qu’il rdgifToit. lui-meme , enfeignoit lui- m&ne a fes petits-fils a ecrire , a nager, les eldmens des i Sciences, & qu’il les avoit fans ceffe atitour de lui, on ne peut s’empecher de rire des petites bonnes gens de D E L 5 E D U C A T I 0 N. 2$ homrae, dont la femme a dedaigne de nourrit le fruit de leur union, dedaigne de Pelever. II n’y a point de tableau plus charmant que celui de la famille, mais un feul trait manque defi¬ gure tous les autres. Si la mete a trop peu de fante pour etre nourrice , le pere aura trop d’af¬ faires pour etre precepteur. Les enfans, eloi- gnes, dilperfes, dans des penfions, dans des couvens, dans des colleges , porteront ailleurs Tamour de la maifon paternehe, ou pour mieux dire , ils y rapporteront l’habit.ude de n’etre attaches a rien. Les freres & les foeurs fe con- noitront a peine. Quand tous feront rafletnbles en ceremonie, ils pourront etre fort polis entre eux j ils fe traiteront en etrangers. Si-tot qu’il n’y a plus d’intimite entre les parens , fi-t6t que la fociete de la famille ne fait plus la douceur de la vie, il faut bien recourir aux mauvaife^ moeurs pour y fuppleer. Ou eft l’homme affez ftupide pour ne pas voir la chaine de tout cela ? Un pere, quand il engendre & nourrit des enfans , ne fait en cela que le tiers de fa tache. Il doit des hommes a fon efpece, il doit a la fociete des hommes fociables, il doit des ci- toyens a 1’Etat. Tout homme qui peut payer cette triple dette, & ne le fait pas , eft coupa- ble , &plus coupable, peut-etre, quand il la ce tems-lli, qui s’amufoient a depareilles niaiferies; trop home's, fans doute , pour favoir vaquer aux grandes af¬ faires des gvands homines de nos jours. T R A I T e' 3° paie a demi. Celui qui lie peut remplir les de¬ voirs de pere n’a point droit de le dsvenir. II n’y a ni pauvrete, ni travaux , ni rqfped hu- main qui le difpenfent de nourrir fes enfans , & de les clever lui-meme. Ledleurs , vous pouvez m’en croire. Je predis a quiconque a des entrail- les& neglige de fi faints devoirs, qu’il verfera long - terns fur fa faute des larrnes ameres, & n’en fera jamais confole. Mais que fait cet homme riche, ce pere de famille li affaire, & force felon lui de laifler fes enfans a l’abandon ? II paie un autre homme pour remplir fes foins qui lui font a charge. Ame venale, crois-tu donner a ton fils un autre pere avec del’argent? Ne fiy trompe point ; ce n’eft pas meme un maitre que tu lui donnes, c’eft un valdt. II en formera bientot un fecond. On raifonne beaucoup fur les qualites d’un bon gouverneur. La premiere que j’en exige- rois , & celle-la feule en fuppofe beaucoup d’au- tres, c’eft de n’etre point un homme a vendre. II y a des metiers fi nobles qu’on ne peut les fai- re pour de l’argent fans fe montrer indigne de les faire: tel eft celui de l’homme de guerre; tel eft celui de l’inftituteur. Qui done elevera mon enfant ? Je Fai deja dit, toi-meme. je ne le peux. Tu ne lepeux!. ... Fais-toi done un ami. Je ne vois point d’autre reiTource. Un gouverneur! 6 quelle ame fublime.... en verite, pour faire. un homme, il faut etre on d e l’ Education 31 pere on plus qu’homtne foi-meme. Voilalafonc- tion que vous confiez tranquillement a des mer- cenaires. Plus on y penfe , plus on apperqoit de nou- velles difficultes. II faudroit que le gouverneur eut ete eleve pour fon eleve, que fes domefti- ques euflent ete eleves pour leur maitre , que tous ceux qui l’approchent euffent requ les im- preffions qu’ils doivent lui communiquer; il fau¬ droit d’education en education renionter jufqu’on ne fait ou. Comment fe peut-il qu’un enfant foit bien eleve par qui n’apas ete bien eleve lui-meme? Ce rare mortel eft-il introuvable? Je l’ignore. En ces terns d’aviiilfement, qui fait a quel point de vertu peu t atteindre encore une ame humaine ? Mais fuppofons ce prodige trouve. C’eft en con- fiderant ce qu’il do't faire , que nous verrons ce qu’il doit etre. Ce que je crois voir d’avance eft qu’un pere qui fentiroit tout le prix d’un bon gouverneur prendroit le parti de s’en paffer j car il mettroit plus de peine a l’acquerir qu’a le devenir lui - meme. Veut - il done fe faire un ami ? Qu’il eleve fon fils pour l’etre ; le voila difpenfc de le chercher ailleurs, & la nature a deja fait la moitie de 1’ouvrage. Qiielqu’un dont je ne eonnois que le rang m’a fait propofer d’elever fon fils. Il m’a fait beau- coup d’honneur fans doute; mais loin de fe plaindre de mon refus, il doit fe louer de ma diferetion. Si j’avois accepte fon offfe & que fj'g 1 R A 1 T e' j’eufle erre dans rna methode, c’etoit une edu¬ cation manquee : fi j’avois reufli, c’eut ete bien pis. Son fils auroit renie foil titre ; il n’eut plus voulu etre Prince. * Je fuis trop penetre de la grandeur des de¬ voirs d’un Precepteur , je fens trop moil incapa¬ city pour accepter jamais un pareil emploi de quelque part qu’il me foit offert } & l’interet de l’amitie meme, ne feroit pour moi qu’un nou- ,veau motif de refus. Je crois qu’apres avoir lu ce livre, pen de gens feront tentes de me faire cette offre, & je prie ceux qui pourroient l’etre de n’en plus prendre l’inutile peine. J’ai fait au¬ trefois un fuffifant eflai de ee metier pour etre allure que je n’y fuis pas propre , & mon etat m’en difpenferoit quand mes talens m’en ren- droient capable. J’ai cru devoir cette declara¬ tion publique a ceux qui paroiffent ne pas m’ac- corder alfez d’eftime pour me croire fincere & fonde dans mes refolutions. Hors d’etat de remplir la taclie la plus utile, j’oferai du moins elfayer de la plus aifee; a l’exemple de tant d’autres je ne mettrai point la main a l’oeuvre , mais a la plume, &aulieude faire ce qu’il faut, je m’elforcerai de le dire. Je fais que dans les entreprifes pareilles a celle-ci, l’auteur , toujours a fon aife dans des fyftemes qu’il eft difpenfe de mettre en pratique donne fans peine beaucoup de beaux preceptes impolfibles a fuivre, & que finite de details fe. d’exem- de l’ Education. 33 d’exemples, ce qu’il die mem« de pratiquable ref- te fans ufage , quand il n’en a pas montre l’ap- plication. J’ai done pris le parti de me donner un eleve imaginaire , de me fuppofer Page, la fante, les connoiifances, & tous les talens convenables pour travailler a fon education, de la coniiuire depuis le moment de fa naifl’ance jufqu’a celui oil devenu homrne fait il n'aura plus beloin d’au- tre guide que lui-meme. Cette methode me pa- roit utile pour empecher un auteur qui fe defie de lui de s’egarer dans des vilions; car des qu’il s’ecarte de la pratique ordinaire, il n’a qu’a faire l’epreuve de la fienne fur fon eleve il fentira bientdt, ou le Iedleur fentira pour lui, s’il fuit le progres de l’enfance, & la marche naturell* au coeur humain. Voila ce que j’ai tache de faire dans toutes les difRcultes qui fe font prefentees. Pour ne pas grolfir inutilement le livre , je me fuis content? de pofer les principes dont cliacun devoit fentir la verite. Mats quant aux regies qui pouvoienS avoir befoin de preuves, je les ai toutes app-ii- quees a mon Emile ou a d’autres exemples, & j’ai fait voir dans des details tres-etendus com¬ ment ce que j’etablilfois pouvoit etre pratique : tel ell du moins le plan que je me fuis propofe de fuivre. C’ell au lecleur a juger fi j’ai reulli. Il eft arrive de-la que j’ai d’abord peu parle d’Emile, pares que mes premieres maxicnes d’e- Tom VII. C 34 T R A I T e' ducation, bien que eontraires a celles qui foiit etablies , font d’une evidence a laquelle il eft difficile a tout homme raifonnable de refufer foil confcntement. Mais a mefure que j’a vance, moil eleve j autrement conduit que les votrcs , n’eft plus un enfant ordinaire; il lui faut un regime expres pour lui. Alors il paroit plus frequem- ment fur la fcene , & vers les derniers terns je lie le perds plus un moment de vue jufqu’a ce que, quoi qu’il en dife, il n’ait plus le moin-> dre befoin de moi. Je ne parle point ici dcs qualites d’un bon Gouverneur , je les fuppofe , & je me fuppofe moi-meme doue de toutes ces qualites. En li- fant cet ouvrage on verra de quelle iiberalite j’ufe envers moi. Je remarquerai feulement , contre 1’opinion commune, que le Gouverneur d’un enfant doit etre jeune , & meme auffi jeune que peut l’e- tre un homme fage. Je voudrois qu’il fiit lui- meme enfant s’il etoit poffible, qu’il put deve- nir le compagnon de fon eleve, & s’attirer fa confiance en partageant fes amufemens. Il n’y a pas alfez de chofes communes entre I’enfance & l’age mur, pour qu’il fe forme jamais un atta- chement bien folide a cette diftance. Les enfans flattent quelquefois les vieillards , mais ils ne les aiment jamais. On voudroit que le Gouverneur eiit deja fait line education. C’eft trop j un meme homme d e l’Education. li’en peut faire qu’une : s’il en falloit deux pout reuffir, de quel droic entreprendroit-on la pre¬ miere ? Avec plus d’experience on fauroit mieux faire, mats on ne le pourroit plus. Quiconque a rem- pli cet ecat une fois affez bien pour en fentir toutes les peines, ne tente point de s’y renga- ger , & s’il l’a mal rempli la premiere fois, c’eft un mauvais prejuge pour la feconde. II eft fort different, j’en conviens, de fuivre un jeune homme durant quatre ans, ou d« le conduire durant quatre ans, ou de le conduire; jdurant vingt-cinq. Vous donnez un Gouverneur a votre fils deja tout forme; moi je veux qu’il en ait un avant que de naitre. Votre homme a chaque luftre peut changer d’eleve; le mien n’en aura jamais qu’un. Vous diftinguez le Precep- teur, du Gouverneur: autre folie! Diftinguez- vous le difciple de l’eleve ? II n’y a qu’une fcience a enfeigner aux enfans; c’eft celle des devoirs de l’homme. Cette fcience eft une , &, quoi qu’ait dit Xenophon de l’Education des Per- fes , elle ne fe partage pas. Au refte, j’appel/e plutot Gouverneur que Precepteur le Maitre de cette fcience ; parce qu’il s’agit moijis pour lui d’inftruire que de conduire. II ne doit point don- ner de preceptes , il doit les faire trouver. S’il faut choifir avec tant de foin le Gouver¬ neur , il lui eft bien permis de choifir auffi fon ®leve , fur-tout quand il s’agit d’un modele * C a g6 T R a i T e' propofer. Cc choix lie pent tomber ni fur genie ni fur le earadere de 1’enfant, qu’on ne connoit qu’a la fin de l’ouvrage, & que j’adopte avant qu’il foit ne. Quand je pourrois choifir, je ne prendrois qu’un efprit conmiun tel quc je fuppofe rnon eleve. On n’a befoin delever que les hommes vulgaires ; leur education doit feule fervir d’exemple a celle de leurs fernblables. Les autres s’elevent malgre qu’on en ait. Le pays n’eft pas indifferent a la culture des hommes ; ils ne font tout ce qu’ils peuvent etre que dans les climats temperes. Dans les climats extremes le defavantage eft vifible. Un homme n’eft pas plante cbmme un arbre dans un pays pour demeurer toujours , & celui qui part d’un des extremes pour afriver a l’autre, eft force de faire le double du chemin que fait pour arrivet au meme terme celui qui part du terme rnoyen. Que l’habitant d’un pays tempere parcoure fuccellivement les deux extremes, fon avantage eft encore evident: car bien qu’il foit autant modifte que celui qui va d’un extreme a I’autre , il s’eloigne pourtant de la moitie moins de fa conftitution naturelle. Un Francois vit en Gui- nee & en Laponie ; mais un Negre ne vivra pas de meme a Tornea, ni un Samoyede au Benin. II paroit encore que l’organifation du cerveau eft moins parfaite aux deux extremes. Les Ne- gres ni les Lapons n’ont pas le fens des Euro- peens. Si je veux done que mon eleve puilfe BE L’ E D C C 4 T I 5 N. 37 fctre habitant de la terre, je le prendrai dans une zone temperee, en France, par exemple, plutot qu’ailleurs. Dans le Nord les hommes confomment beau- coup fur un fol ingrat; dans le Midi ils con- Fomment peu fur un fol fertile. De-la nait une nouvelle difference qui rend les uns laborieux & les autres contemplatifs. La fociete nous offrs en un meme lieu l’image de ces differences en- tre les pauvies & les riches. Les premiers habi- tent le fol ingrat, & les autres le pays fertile. Le pauvre n’a pas befoin d’education> celle de fun etat eft forcee, il n’en lauroit avoir d’autre: au contraire, 1’education que le riche reqoit de fon etat eft celle qui lui convient’le moins & pour lui-meme & pour la fociete. D’ailleurs l’educa- tion naturelle doit rendre un homme propre a toutes les conditions humaines : or il eft moins raifonnable d’elever un pauvre pour etre riche qu’un riche pour etre pauvre car a proportion du nombre des deux etats , il y a plus de ruines que de parvenus. ChoifitTons done un riche : nous ferons furs au moins d’avoir fait un hom- me de plus, au lieu qu’un pauvre peut devenir homme de lui-meme. Par la meme raifon, je ne ferai pas fache qu’Emile ait de la nailfance. Ce fera toujours une vidtime arrachee au prejuge. Emile eft orphelin. Il n’importe qu’il ait fon pere & fa mere. Charge de leurs devoirs, je C 3 3$ T R A I T e' fuccede a tous leurs droits. II doit honorer fe* parens, mais il ne doit obeir qu’a moi. C’eft ma premiere ou plutot ma feule condition. J’y dois ajouter celle-ci, qui n’en eft qu’une fuite , qu’on ne nous otera jamais Tun a l’autre que de notre confentement. Cette claufe eft ef- fentielle, & je voudrois meme que l’eleve & le Gouverneur fe regardaifent tellement comme infeparables , que le fort de leurs jours fut tou- jours entre eux un objet commun. Si-tot qu’ils envifagent dans 1’eloignement leur reparation , fi-tot qu’ils prevoientle moment qui doitlesren- dre etrangers l’un a l’autre , ils le font deja : chacun fait foil petit fyfteme a part , & tous deux, occupes du terns ou ils ne feront plus enfemble, n’y reftent qu’a contre-cceur. Le dif. ciple ne regarde le maitre que comme l’enfei- gne & le fleau de l’enfance ; le maitre ne regarde le difciple que comme un lourd fardeau dont il brule d’etre decharge : ils afpirent de concert au moment de fe voir delivres Tun de l’autre, & comme il n’y a jamais entre eux de veritable at- tachement , l’un doit avoir peu de vigilance , l’autre peu de docilite. Mais quaud ils fe regardent comme devant pafler leurs jours enfemble, il leur importe de fe faire aimer l’un de I’autre, & par cela me. me ils fe deviennent chcrs. L’eleve ne rougit point de fuivre dans fon enfance l’ami qu’il doit avoir etant grand j le Gouvernelir prend interefc b E t’ E D U C A T I 0 N. 39 a des foins dont il doit recueillir le fruit, & tout le merits qu’il donue a fon eleve eft tin fonds qu’il place au profit de fes vieux jours. Ce traite fait d’avance fuppofe un accouche- ment heureux, un enfant bien forme, vigoureux & fain. Un pere n’a point de choix & ne doit point avoir de preference dans la famille que Dieu lui donne: tous fes enfans font egalement fes enfans j il leur doit a tous les memes foins & la meme tendreffe. Qu’ils foient eftropies ou non , qu'ils foient languiflans ou robuftes, cha- cun d’eux eft un depot dont il doit compte a la main dont il le tient, & le mariage eft un con- trat fait avec la nature aulli bien qu’entre les eonjointj. Mais quiconque s’impofe un devoir que la na¬ ture ne lui a point impofe doit s’alfurer aupara- vant des moyens de le remplir; autrement il fe rend comptable , meme de ce qu’il n’aura pu faire. Celui qui fe charge d’un eleve infirme & valetudinaire, change fa function de Gouverneur en cells de garde-malade; il perd a foigner une vie inutile le terns qu’il deftinoit a en augmen- ter le prix; il s’expofe a voir une mere eploree lui reprocher un jour la mort d’un fils qu’il lui aura long-terns conferve. Je ne me chargerois pas d’un enfant maladif & cacochyme , dut-il vivre quatre - vingts ans. Je ne veux point d’un eleve toujours inutile a iui-meme & aux autres, qui s’occupe uniquement C 4 4 ® T R A I T E' a fe conferver, & dont le corps nuife a l’educa- tion de Fame. Que ferois - je en lui prodigant vainement niesdbins, finon doubler la perte de la fociete lui oter deux homines pour nil 'i Qu’un autf'e a mon defaut fe charge de cet infir- rr,e, j’y confens , & j’approuve la charite > mais mon talent a moi n’eft pas celui-la : je ne fais point apprendre a vivre a qui ne fonge qu’a s’empecher dc mourir. II faut que le corps ait de la vigueur pour ebeir a Fame : un bon ferviteur doit etre robuf- te. Je fais que l’intemperance excite les paf- fions ; elle extenue aulli le corps a la longue 5 les macerations , les jeunes produifent fouvent le meme effet par une caufe oppofee. Plus le corps eft foible , plus il commande-, plus il eft fort, plus il obeit. Toutes les paffions fenfuel- les logent dans des corps effemines ; ils s’enirri- tent d’autant plus qu’ils peuvent mains les fa- tisfaire. Un corps debile affoiblit Fame. De-la l’empi- re de la medecine, art plus pernicieux aux hom¬ ines que tous les maux qu’il pretend guerir. Je ne fais, pour moi, de quelle maladie nous gue- rilfent les medecins, mais je fais qu’ils nous en donnent de bien funeftes ; la lachete , la pufil- lanimite, la credulite, la terreur de la mort : s’ils gueriffent le corps, ils tuent le courage. Qiie nous importe qu’ils falfent marcher des ca- davres ? Ce font des hommes qu’il nous faut, DE L’ E D U C A. T I O N.' 41 & l’on n’en voit point fortir de leurs mains. La medecine eft a la mode parmi nous ; elle doit l’etre. C’ett l’amufement des gens oififs & defocuvres , qui ne fachant que faire de leut terns le paifent a fe eonferver. S’ils avoient eu le malheur de naitrc immortels , ils feroient les plus miferables des etres. Une vie qu’ils 11 ’au- roient jamais peur de petdre ne feroit pour eux d’aucun prix. 11 faut a ces gens-la des medecins qui les menaeent pour les flatter, & qui leur donnent chaque jour le feul plaifir dont ils foient fufceptibles ; celui de n’etre pas morts. Je n’ai nul deflein de m’etendre ici fur la va- nite de la Medecine. Mon objet n’eft que de la conliderer par le cote moral. Je ne puis pour- tantm’empecher d’obferver que les hommes font fur fon ufage les memes fophifmes que fur la re¬ cherche de la verite. Ils fuppofent toujours qiven traitant un malade on le guerit, & qu’en cherchant une verite on la trouve : ils ne voient pas qu’il faut balancer l’avantage d’une guerifon que le Medecin opere , par la mort de cent ma- lades qu’il a tues, & I’utilite d’une verite decou- verte, par le tort que font les erreurs qui paf. fent en meme terns. La fcience qui inftruit & la medecine qui guerit font fort bonnes , fans dou- te; mais la fcience qui trompe & la medecine qui tue font mauvaifes. Apprenez-nous done a les diftinguer. Voila le noeud de la queftion : fi nous favions ignorer la verite, nous ne ferions C f T *. A I T E f 43 jamais les dupes du nienfonge; fi nous favions ne vouloir pas guerir malgre la nature , nous ne mourrions jamais par la main du medecin. Ces deux abiiinences feroient fages ; on gagneroit evidemment a s’y foumettre. Je ne difpute done pas que la medecine ne foit utile a quelques hom¬ ines , niais je dis qu’elle eft funefte au genre hu- main. On me dira , comme on fait fans cede, que les fautes font du medecin , mais que la mede- eine en elle - meme eft infaillible. A la bonne heure j mais qu’elle vienne done fans le mede¬ cin : car tant qu’ils viendront enfemble , il y aura cent fois plus a craindre des erreurs de far- tifte , qu'a efperer du fecours de Part. Cet art menfonger, plus fait pour les maux de l’efprit que pour ceux du corps, n’eft pas plus utile aux uns qu’aux autres : il nous guerit moins de nos maladies qu’il ne nous en imprime l’effroi. Il recule moins la mort qu’il ne la fait fentir d’avance; il ufe la vie au lieu de la pro- longer: & quand il la prolongeroit , ce feroit encore au prejudice de l’efpece ; puifqu’il nous 6 tea!a fociete par les foins qu’il nous impofe, & a nos devoirs par les frayeurs qu’il nous donne. C’eft la connoiifance des dangers qui nous les fait craindre : celui qui fe croiroit invulnerable n’auroit peur de rien. A force d’armer Achille contre le peril, le Poete lui ote le mefite de la valeur: tout autre 3 fa place eut ete un Aehille au meme prix. D! L’ E D V C A T I « V. 4 i Voulez-vous trouver des hommes d’un vrai courage ? cherchez-les dans les lieux ou il n’y a point de medecins, ou l’on ignore les confe- quences des maladies , & ou l’on ne fonge guere a la mort. Naturellement l’homme fait fouffrir conftamment, & meurt en paix. Ce font les medecins avec leurs ordonnances , les philofo- phes avec leurs preceptes, les pretres avec leurs exhortations, qui raviliifent de coeur, & lui font defapprendre a mourir. Qu’on me donne done un eleve qui n’ait pas befoin de tous ces gens-la, ou je le refufe. Je ne veux point que d’autres gatent mon ouvrage: je veux l’elever feul, ou ne m’en pas meler. Le fage Locke , qui avoit pafle une partie de fa vie a l’etude de la medecine , recommande forte- ment de ne jamais droguer les enfans, ni par precaution, ni pour de legeres incommodites. J’irai plus loin , & je declare que n’appellant ja¬ mais de medecin pour moi, je n’en appdlerai jamais pour mon Emile, & moins que fa vie ne foit dans un danger evident; car alors il ne peut pas lui faire pis que dc le tuer. Je fais bien que le medecin ne manquera pas de tirer a vantage de ce clelai. Si 1’enfant meurt, on I’aura appelle trop tard ■, s’il rechappe, ce fera lui qui I’aura fauve. Soit: que le medecin triomphe; mais fur-tout qu’il ne foit appelle qu’4 I’extremite. Fautede fa voir fe guerir, que l’enfant fache T R A I T l '44 etre malade; cet art fupplee & l’autre, & fotf- vent reuffit beaucoup mieux ; c’eft l’art de la na¬ ture. Quand Panimal eft malade, il foutfre en filence & le tient coi : or on ne voit pas plus d'animaux languilfans que d’hommes. Combien rimpatience, la crainte , l’inquietude , & fur- tout les remedes out tue de gens que leur mala- die auroit epargnes, & que le terns feul auroit gueris i On me dira que les animaux vivant d’une maniere plus conforme a la nature, doi- vent etre fujets a moins de maux que nous. He! bien, cette maniere de vivre eft precifement celle que je veux donner a moil eleve} il en doit done tirer le meme profit. La feule partie utile de la Medecine eft l’hy- giene. Encore l’hygiene eft-elle moins une feien- ce qu’une vertu. La temperance & le travail font les deux vrais medecins de l’homme: le travail aiguife fon appetit, & la temperance l’empeche d’en abufer. Pour favoir quel regime eft le plus utile a la vie & a la fante, il ne faut que favoir quel regime obfervent les peuples qui fe portent le mieux, font les plus robuftes, & vivent le plus long- tems. Si par les obfervations generales on ne trou- ve pas que Pufagede la Medecine donne aux hom¬ ines une fante plus ferme ou une plus longue vie; par cela meme que cet art n’eft pas utile il eft nui- fible , puifqu’il emploie le terns, les hommes & les chofes a pure perte. Non-feulement le terns i) E l’ E' D V C A T I O N. 4? qu’on pafle a conferver la vie etant perdu pour en ufer , il l’en faut deduire j mais quand ce terns eft employe a nous tourmenter , il eft pis que nul, il eft negatif; & pour calculer equita- blement, il en faut oter autant de celui qui nous refte. Un hommequi vitdix ans fans medecins, vit plus pour lui meme & pour autrui, que celui qui vit trente ans leur victime. Ayant fait Tune & 1’autre epreuve, je me crois plus en droit que perfonne d’en tirer la conclulion. Voila mes rations pour ne vouloir qu’un ele- ve robufte & fain , & mes principes pour le ma’mtenir tel. Je ne nt’arreterai pas a prouver au long Putilite des travaux manuels & des exer- cices du corps pour renforcer le temperament & la fante; c’eft ce que perfonne ne difpute : les exemples des plus longues vies fe tirent pref. que tous d hommes qui ont fait le plus d’exer- cice , qui ont fupporte le plus de fatigue & de travail («')• Je n’entrerai pas, non plus , dans ( i) En void un exemple tire des papiers anglois , le- quel je ne puis m’empecher de rapporter, tant il offre de reflexions a faire relatives a mon fujet. “ Un particulier nomine Patrice Oneil , ne en r 647 , „ vient de fe remarier en 1760 pour la feptieme fois. M II fervit dans les Dragons la dix - feptieme annee du „ regne de Charles 11, & dans differens corps jufqu’en „ 1740 qu’il obtint Ton conge. Il a fait toutes les cam- „ pagnes du Roi Guillaume & du Due de Marlborough. „ Cet homme n’a jamais bu que de la bierre ordinai- „ re; il s’eft toujours nourri de vegetaux, 5; t n’a man- ,, gedelaviande que dans queiques repas qu’il donnolt j, a fa famille. Son ufage a toujours ete de fe lever & T R A I T e' A6 de longs details fur les foins que je prendrai pour ce feul objet. On verra qu’ils entrent fi neceifairement dans ma pratique, qu’il fuffit d’en prendre l’efprit pour n’avoir pas befoin d’autre explication. Avec la vie commencent les befoins. Au nou¬ veau ne il faut une nourrice. Si la mere confent a remplir fon devoir , a la bonne heurej on lui donnera fes directions par ecrit: car cet avanta- ge a fon contre-poids & tient le Gouverneur un peu plus eloigne de fon eleve. Mais il eft a croire que l’interet de l’enfant, & l’eftime pour celui a qui elle veut bien confier un depot ft cher, rendront la mere attentive aux avis du maitre; & tout ce qu’elle voudrafiire, on eft f£ir qu’elle le fera mieux qu’une autre. S’il nous faut une nourrice etrangere, commenqons par la bien choiftr. Une des miferes des gens riches eft d’etre trompes en tout. S’ils jugent mal des hommes, faut-il s’en etonner ? Ce font les richeffes qui les corrompent; & par un jufte retour, ils fen- tent les premiers le defaut du feul inftrument qui leur foit connu. Tout eft mal fait ehez eux , excepte ce qu’ils y font eux - memes, & ils n’y „ de fe coucher avec le Soleil, a raoins que fes devoirs „ ue l’en aient empeche. 11 eft a prefent dans fa cent „ treizieme anne'e , entendant bien , fe portant bien, & 3 , marchant fans canne. Malgre fon grand age, il ne refte 3j pas un feul moment oifif, & toils les Dimanches il va „ a fa paioiffe accompagne de fes enfams, petits-enfans, r, & ankrc-petits-tnians. „ b i l' E d u c a t i © n. 47' font prefque jamais rien. S’agit - il de chercher line nourrice , on la fait choifir par l’accou- clieur. Qu’arrive-t-il de - la ? que la meilleure eft toujours celle qui l’a le mieux paye. Je n’irai done pas confulter un accoucheur pour celle d’E- rnile; j’aurai foin de la choifir moi-meme. Je ne raifonnerai peut-etre pas la-delfus li diferte- ment qu’un chirurgien mais a coup fur je ferai de meilleure foi, & mon zele me trompera moins que fon avarice. Ce choix n’eft point un fi grand myftere ; les regies en font connues : mais je ne fais fi fon ne devroit pas faire un peu plus d’attention a l’agedu lait a ulli bi en qu’a fa qualite. Le nou¬ veau 1 ait elf tout-a-fait fereux ; il doit prefqu’e- tre aperitif pour purger les reftes du meconium epailfi dans les int-eftins de fen fan t qui vient de naitre. Peu-a-peu le lait prend de la confiftance & fournit une nourriture plus folide a l’enfant devenu plus fort pour la digerer. Ce n’eft fure- ment pas pour rien que dans les femelles de toute efpece la nature change la confiftance du laic felon l’age du nourriffon. Il faudroit done une nourrice nouvellemenC accouehee a un enfant nouvellement ne Ceci a fon embarras , je le fais : mais fi-t6t qu’on fort de l’ordre naturel, tout a fes embarras pour bien faire. Le feul expedient commode eft de faire mal; e’eft aulli celui qu’on choifit. Il faudroit une nourrice auiii faine de coeur T R A I T e' 48 que de corps : l’intemperie des paflions peuC comme celle des humeurs altercr fon lait ; de plus s’en tenir uniquementau phytique , c’eft ne voir que la moitie de l’objet. Le lait peut etre bon , & la nourrice mauvaife ; un bon cara&ere dt aulfi eflentiel qu’un bon temperament. Si 1’on prend une femme vicieufe, je ne dis pas que fon nourriffon contradlera fes vices , mais je dis qu’il en patira. Iselui doit-elle pas, avec fon lait, des foins qui demandent du zele, de la patience, de la douceur , de la proprete ? Ci elle eft gcurtnande, intemperante , elle aura bientdt gate fon lait ; it elle eft negligente ou emportee, que va devenir a fa merci un pauvre roalheureux .qui ne peut ni fe defendre, ni fe' plaindre '< Jamais en quoi que ce puilfe etre les medians ne font boas a rien de bon. Le choix de la nourrice importe d’autant plus , que fon nourriifon ne doit point avoir d’autre gouvernante qu’elle, comme il ne doit point avoir d’autre precepteur que fon Gouver- neur. Cet ufage etoit celui des Anciens , moins raifonneurs & plus fages que nous. Apres avoir nourri des enfans de leur fexe les nourrices ne les quittoietit plus. A T oiU pourquoi dans leurs pieces de theatre la plupart des confidentes font des nourrices. II eft impolfble qu’un enfant qui paffe fucceffivement par tant de mains ditferen- tes foit jamais bien eleve. A chaque change- ment if fait de fecretes comparaifons qui ten- dent be ^Education, 49 dent toujours a diminuer fon eftime pour ceux qui le gouvernent, & confequemment leur auto¬ rite fur lui. S’il vient une fois d penfer qu’ily a de grandes perfonnes qui n’ont pas:plus de raifon que des enfans, toute l’autorite de Page 1 eft perdue, & 1’education manquee. Un enfant, ne doit eonnoitre d’autres fuperieurs que. fon p.e- re & fa mere, ou a leur defaut fa Nourrice & fon Gouverneur : encore eft-ce deja trop d’un des deux ; mais ce partage eft inevitable, & tout ce qu on peut faire pour y remedier, eft que les perfonnes des deux fexes qui le gouvernent , foient ft bien d’accord fur fon compte que les deux ne foientqu’un pour lui. II faut que la nourrice vive un peu plus com- modement, qu’elle prenne des alimerts un peu plus fubftanei els , mais non qu’elle change tout- a-fait de maniere de vivre ; car un ch^ngement prompt & total, meme de mal en mieux, eft. toujours dangereux pour la fame •, .& puifque fon. regime ordinaire l’a laiffee ou rendue faine & bien conftituee , a quo! bon lui en faire changer ? Les Payfannes mangent moins de viande & plus de legumes que les femmes de la ville j ce regime vegetal paroitplus favorable que cqntrai- re a elles & a leurs enfans. Quand elles ont des nourrilfons Bourgeois on leur doune des pot-au-: feux , perfuade que le potage & le bouillon de viande leur font un meilleur chile & fournitfent plus de lait. Je ne fuis point du tout de ce fen- Tome VIU D ft ' T R A I T timent, & j’ai pour moi l’experience., qui nous apprend que les enfans ainfi nourris font plus iujets a la colique & aux vers que les autres. "'Cela n’eft guere etonnant, puifque la fufcf- tance animale en putrefaction fourmille de vers , ce qui n’arrive pas de merae a la fubftance ve¬ getal®. Le lait , bien. qu’elabore dans le corps de fanimal eft une fubftance vegetate (/.),<, fon analyfe le demontre i il tourne facilement a l’a- tide , & k>in de donner aucun veftige d T alca!i volatile 4 ' conicne font les fubftances animales , il donne 'eomnie les plantes un fel neutre eft ftfftieU ' Le lait des femelles herbivores eft plus doux & plus falutaire que celui des carnivores. For- rtie d’une fubftance homogene a la fienne , il en coiiferve mieux la nature , & devient moins fu- jet a la'putrefaction. ;Si l’on regarde a la quanti¬ ty , chdciffi fait que des farineux font plus de fimg-qwe ; Ui viande^.ils .doivent done faire aulli plus de laii. ' je lie^puis croire qu'un enfant qu’on ne fevreroit point' trop tot, ou qu’on ne fevre- roit qu ? aves des nourritures vegetales , ,&dpnt la nourrice ne vivroit aulfi que de vegetaux, fu6 jamais fa jet aux vers. (k ),Les femmes mangentdu pain, des legumes, atl laitage ; les femelles des chiens & des chats en man- geiit aufli’; les 1 olives nvemes paiffent. Voila des fuc* ydg&aux.pour lent lait.; refte a examiper.celui des ef. pgees qui ne peuvent abfolumentie lioun ir que de chair * vil y ea a detelles ; de quoi je dome. d e ^Education; f? II fe peut que les nourritures vegetales don-; nent un iait plus prompt a s’aigrir j mais je fuis fort eloigne de regarder le lait aigri comme un» nourriture mal faine : des Pcuples entiers quit n’en out point d’autre s’en trouvent fort 'bien & tdut cet appareil d’abforbans me paroit line pure charlatanerie. II y a des temperamens aux- quels le lait ne convient point, & alors nul ab- forbant ne le leur rend fupportable ;• les autres le fupportent fans abforbans. On craint le lait trie ou caille > c’eft une folie, puifqu’ori fait que le lait fe caille toujours dans l’eftomac; C’effc ainii qu’il devient un aliment alfez folide pour nourrir les enfans, & les petits des animaux : s’il ne fe cailloit point, il ne feroit que palfer, jl ne les nourriroit pas (/)■ On a beau cduper le lait de mille manieres , ufer de mille abfor¬ bans , quieonque mange du lait digere du fro¬ ntage ; cela eft fans exception. L’eftomac eft (i bien fait pour cailler le lait , que c’eft avec l’ef- tomac de veau que fe fait la prefure. Je penfe done qu’au lieu de changer la nour¬ riture ordinaire des nourrices, il fuffit de la leur donner plus abondante, & rnieux choifie dans fon efpece. Ce n’eft pas par la nature des ali- mens que le maigre echauffe. C’eft leur alfaifori- (l) Bien que les iiics qui nous nouniffent foient en liqueur, ils doivent etre exprimesd’alimens folides. Un homrae au travail qui ne vivroit que de bouillon depe- riroit ti es - prompternent. Il fe foutiendroit beaucouj* mieux avec du Iait, parce qu’il fe caille. D % 0 T R A I T hement feul qui les rend mal-fains. Reforiflez les regies de votre cuifine, n’ayez tti roux ni frituret que le beurre, ni le fel* ni lelaitage ne palfent point fur le feu •, que vos legumes cuits a l’eau ne foient alfaifonnes qu’arrivanttout chauds fur la table; le maigre , loin d’echaufter la nourfice 4 lui fournira du lait en abondanee & de la meilleure qualite ( in ). Se pourroit-il que, le regime vegetal etant reconnu le meilleur pour fenfant, le regime animal fut le meilleur pour la nourrice ? il y a de la contradidion a cela. • C’eft fur - tout dans les preipieres arinees de la vie, que fair agit fur la conftitudon des en- fans. Dans une peau delisate & molle il penetre par tous les pores, il affecle puiifammenc ees corps naiifans , il leur laiffe des impreffions qui ne s’effacent point. Je ne ferois done pas d’avis qu’on tirat une pay fan ne de fon village pour Fen- fermer en ville dans une chanibre, & faire, nqur- tir Fenfant chez foi. J’rime mieuxqu’il aide ref- pirer le bon air de la campagne, qu’elle le mau- vais air de la ville. Il prendra Fetat de fa nou- -velle mere, il habitera fa rnaifon ruftique, & fon Gouverneur l’y fuivra. Le lecleur fe fou- viendra bien que ce gouverneur h’eft pas ua Jiomme a gage 5 c’eft l’ami du pern Mais quand cet ami ne fe trouve pas; quand ce tranfport (ni) Ceux qiii voudront difeuter plus au long les avatr¬ iages & les inconveniens du regime Pithagoriden , pour- .tont cdnfulter les Traites que les Dodteurs Cocchi, & Bianchi fon adverfirire ontfaits fur eet important fujet, - » E L’ E D"U C A"T I O S. si it'eft pas facile ; quand rien de c* que vous con- feillez n’eft faifable, que faire a la place, me dira-t-on ?.... Je vous l’ai deja dit; ce que vous faites: on n’a pas l»efoin de confeil pour cela. Les hommes ne font point faits pour etre entaflesen fourmillieres, mais|epars fur la terre qu’ils doivent cultiver. Phis ils fe raiTemblent, plus ils fe corrompent. Les infirmites du corps , ainfi que les vices de l’ame , font l’infaillible «ftet de ce concours trop nombreux. L’homme eft de tous les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeaux. Des hommes entaffes com- xne des moutons periroient tous en tres-peu de terns. L’haleine de fhomme eft mortclle a fes femblabJes: cela n’eft pas moins vrai au pro- pre qu’au figure, Les villes font le gouifre de Pefpece humaina; Jiu bout de quelques generations, les races peritTent ou degenerent; il faut les renouveller, & c’eft toujours la campagne qui fournit a ce re- nouvellement. Envoyez done vos enfans fe re. nouveller, pour ainfi dire , eux-memes, & re- prendre au milieu des champs, la vigueur qu’on perd dans fair mal-fain des lieux trop peuples. Les femmes groffes qui font a la campagne fe ha- tent de revenir accoucher a la ville; elles de- vroient faire tout le contraire ; celles fur - tout qui veulent nourrir leurs enfans. Elles auroient moins a regretter qu’elles ne penfent; & dans Un fejour plus naturel a fefpece, les plaifirs at* D 3 54 T R A I T E # taches aux devoir? de la nature leur 6teroiett£ bientot le gout de ceux qui ne s’y rapportent pasJ D’abord apres l’accouchement on lave l’en- fant avee quelque eau tiede ou l’on rnele ordi- nairement du vin. Cette addition du vin me pa- roitpeu necelfaire. Comme la nature ne prodnit rien de fermente, il n’eft pas a croire que l’u- fage d’une liqueur artificielle importe a la vie de fes creatures. Par la meme raifon , cette precaution de fai- re tiedir l’eau n’eft pas non plus indifpenfable , & en effet des multitudes de peuples lavent leg enfans nouveaux nes dans les rivieres ou a la mer fans autre faqon : mais les notres , amollis ayantquede naitre par la mollelfe des peres & des meres, apportent en venant au monde un temperament deja gate, qu’il ne faut pas expofer d’abord a toutes les epreuves qui doivent le re- tablir, Ce n’eft que par degres qu’on peut les ramener a leur vigueur primitive. Commencez done d’abord par fuivre l’ufage, & ne vous en ecartez que peu-a-peu. Lavez fouvent les enfans; leur malproprete en motitre le befoin : quand on ne fait que les efluyer, on les dechire. Mais a mefure qu’ils fe renforcent, diminuez par de- gre la tiedeur de l’eau , jufqu’a ce qu’enfin vous les laviez ece & hiver a l’eau froide & meme glacee. Comme pour ne pas les expofer, il im¬ porte que cette diminution foit lente, fucceffive & infen fib l e , on peut fe fervir du thermometre pour la mefurer exadement. BE L’ E U U C A T I 0 B. Cet ufage du bain utie fois etabli ne doit plus fctre interrompu, & il importe de le garder toute fa vie. Je le confidere , non feulement du cote de la proprete & de la fante aduelle, raais auifi comme une precaution falutaire pour rendre plus flexible la texture des fibres, & les faire ceder fans effort & fans rifque aux divers degres de chaleur & de froid. Pour cela je voudrois qu’en grandiffant on s’accoutumat peu-a-peu a fe baigner , quelquefois dans des eaux chaudes a tous les degres fupportables, & fouvent dans des eaux froides a tous les degres poflibles. Ainfl apres s’etre habitue a fupporter les diverfes tem¬ peratures de Feau , qui etant un fluide plus denff, nous touche par plus de points & nous affe&e davantage, on deviendroit prefque in- fenfible a celles de Pair. Au moment que I’enfant refpire en fortant de fes enveloppes, ne fouffrez pas qu’on lui en don- ne d’autres qui le tiennent plus a l’etroit. Point de tetteres , point de bandes , point de maillot, des langes flottans & larges , quilaiffent tous fes membres en liberte, & ne foient, ni affez pe- fans pour gener feB mouvemens, ni affez chauds pour empecher qu’il lie fente les impreffions de l’air ( n). Placez - le dans un grand ber- (ri) On etouffe les enfans dans les Villes a force de les tenir renfermes & vetus. Ceux qui les gouvernerit en font encore a faroir que fair froid loin de leur faire du mal les renforce , & que fair chaud les affoiblit, leur donne la fievre & les tue. D 4 Trait e' .~ ceau (o) bien rembourre du il puifle fe mouvoir a l’aife & fans danger. Quand il commence a fe fortifier, lailfez- le ramper par la chambre; laif- Tez-lui developper, et entire fes petits membres > vous les verrez fe renforcer de jour en jour. Comparez-le avec un enfant bien emmaillote du merae age , vous ferez etonne de la difference de leur progres (p ), , (o') Je dis un berceau pour employer un mot ufite, faute d’autre : car d’ailleurs je fuis pevfuade qu’il n'efl: jamais neceflaire de bercer les enfans, & que cet ufage leur ell fouvent pernicieux. (;p ) “ Les anciens Pdruviens laiffoient les bras libres ,j aux enfans dans un maillot fort large - , lorfqu’ils le* „ en tiroient ils les mettoient en liberte dans un trou ,, fait en terre & garni de linges , dans lequel il les „ defcendoient jufqu’a la moitie du corps ; de cette „ faqon ils avoient les bras libres, & ils pouvoient „ mouvoir leur tete & flechir leur corps a leur gve fans „ tomber & fans fe bleffer: des qu’ils pouvoient fairs „ un pas, on leur prefentoit la mamelle d’un peu loins ,, comme un appas pour les oblige? a marcher. Les pfc- „ tits Negres font quelquefois dans une fituation bien „ plus fatigante pour tetter; ils embraffent l’une des han- ,, ches de la mere avec leurs genoux & leurs pieds , & „ ils la ferrent fi bien qu’ils peuvent s’y fautenir fan? le fecours des bras de la mere; ils s’attachent a la ,, mamelle avec leurs mains i & ils la fucent conftam- ,5 ment fans fe deranger & fans tomber, malgre les dif. ,, ferens mouvemens de la mere , qui pendant ce. terns trayailla a fon ordinaire. Ces enfans conimencent a •„ marcher des le fecond mois, ou plut6t a fe trainer 5, fur les genoux & fur les mains ^ cet exercice leur ,, donne pour la fuite la facilite de courir dans cette ,, fituation prefque aufli vite que s’ils etaient fur leurs „ pieds. Hiji. Nat. T. IV, in-ia- pope 191. A ces exemples M. de Buffon auroic pu ajouter celui de l’Angleterve , ou 1 ’extravaganie & barbare pratique du imillot.s’aholit de jour en jour, Voyez auilHa Loubere ^ i)E ^Education. si On doit s’attendre a de grandes oppofitions de la part des Nourrices a qui l’enfant bien gar- rote donne moins de peine que celui qu’il faut veiller inceifamment. D’ailleurs fa mal-proprete devient plus fenfible dans un habit ouvert; il faut le nettoyer plus fouvent. Enfin , la coutu- me eft un argument qu’on ne refutera jamais en eertains pays au gre du peuple de tous les etats, Ne raifonnez point avec les Nourrices. Or* donnez, voyez faire, & n’epargnez rien pour rendre aifes dans la pratique les foins que vous aurez prefcrits. Pourquoi ne les partageriez- vous pas ? Dans les nourritures ordinaires ou Ton ne regarde qu’au phyfique , pourvu que l’en¬ fant vive & qu’il ne deperiflg point , le reft© n’importe guere: mais ici ou Peducation com¬ mence avec la vie, en naiflant l’enfant eft deja difciple , non du Gouverneur, mais de la natu¬ re. Le Gouverneur ne fait qu’etudier fous ce premier Maitre & empecher que fes foins ne foient contraries. 11 veille le nourrilTon , il l’ob- ferve, il le fuit; il epie avec vigilancejla pre¬ miere lueur de foil foible entendement, comrae aux approches du premier quartier les Muful- mans epient 1’inftant du lever de la lune. Nous nailfons capables d’apprendre, mais ne fachant rien , ne connoiifant rien. L’ame , en- Voyage de Siam , le Sieur le Beau, Voyage du Canada, &c. Je remplirois vingt pages de citations-, fi j’avojs kei'oin de confirmer ceci par.des faits. D 5 58 T R ;A I T’ e' chainee dans des orgftnes imparfaits & demi- formes * n’a pas meme le fentiment de fa propre exigence. Les mouvemens , les cris de l’enfant qui vient de naitre font dcs efFets pureraent me- caniques, depourvus de connoilfance & de vo- lonte. , . uJ; ; .. Sappofons qu’un enfant ent a fa naifiance la ftature & la force d’un homme fait, qu’il fortit* pour ainli dire, tout arme du fein de fa mere’, comme Pallas du cerveau de Jupiter; cet hom- me-enfant feroit un parfait imbecille , un auto¬ mate, une ftatue immobile & prefque infenlible. II ne verroit rien , ii n’entendroit rien , il ne connoitroit perfonne , il ne fauroit pas tourner les yeux vers ce qu’il auroit befoin de voir. Non feulement il n’appercevroit aucun objet hors de lui , il n’en rapporteroit meme aucun dans l’organe du fens qui le lui feroit appercevoir; les couleurs ne feroieut point dans fes yeux , les Tons ne feroient point dans fes oreilles , les corps qu’il toucheroit ne feroient point fur le lien , il ne fauroit pas meme qu’il en a un : le contad de fes mains feroit dans fon cerveau ; toutes fes fenfations fe reuniroient dans un feul point; il n’exifteroit que dans le commun fenforium , il n’auroit qu’une feule idee , favoir celle du moi a la quelle if rapporteroit toutes fes fenfations , & cette idee ou plutot ce fentiment feroit la feu¬ le chofe qu’il auroit de plus qu’un enfant or¬ dinaire. de V Education. 0 Get hdmrne forme tout-a-coup ne fauroit pas non plus fe redrefler fur fes pieds, il lui fau- droit beaucoup de terns pour apprendre a s’y fou- tenir en equilibre; peut-etre n’en feroit - il pas meme i’eflai , & vous verriez ee grand corps fort & robufte refter en place comme une pier- re , ou tamper & fe trainer comme un jeune chien. •* — ' “ Il fentiroit le mal-aife des befoins fans Ies connoitre * & fans imaginer aucun rnoyen d’y pourvoir. Il n’y a nulle immediate communica¬ tion entre les mufcles de l’eftomac & ceux des bras & des jambes, qui, meme entoure d’ali- mens, lui fit faire un pas pour en approchcr, ou etendre la main pour les faiflfj & comme ion corps auroit pris fon accroilfement, que fes membres feroient tout developpes , qu’il n’auroit par confequent , ni les inquietudes'ni les mou- vemens continuels des enfans , il pourroit mou- rir de faim avant de s’etre mu pour chercber fa fubfiftance. Pour peu qu’on ait reflecM fur Por- dre & le progres de nos connoilfances, on ne peut nier que tel ne fat a-peu-pres l’efat primi- tif d’ignorance & de ftupidite nature! a Phom- me, avant qu’ii eut rien appris de l’experience ou de fes femblables. On connoit done, ou Fon peut connoitre, le premier point d’ou part ehacun de nous pour arriver au degre commundeFentendementmais qui eft-ce qui connoit l’autre extremite ? chacurt T R A I T Y avance plus ou moins felon foil genie, foil goftfc,’ fes befouls,-fes talens , lion 2ele, & les occa- ftons qu’il a de s’y livrer. Je.ne fache pas qu’au- cun Philofophe ait encore ete alTez hardi pour dire, voila le terme ou fiiomme peut pnrvenir & qu'il ne fauroit pafler. Nous ignorous ce qua jiotre nature nous permet d’etre j nul de nous n’a mefure la diftance qui peut fe trouver entre un homme & un autre homme. Quelle eft l’ame balTe que cette idee n’echauffa jamais, & qui ne fe dit pas quelquefois dans fon orgueil: combien j’en ai deja paife ! combien j’en puis encore at- teindre : pourquoi mon pgal iroit-il plus loin que moi ? Je le repete : l’cducation de l’homme com¬ mence a fa naiflance j avant de parler, avant que d’entendre ft s’inftruit deja. L’experience previent les leqons j au moment qu’il qonnoit fa. Nourrice il a deja beaucopp acquis. Qn feroife furpris des connoilfances dq l’homme le plus groftier, ft foil fuivoit foil progres depuis la moment oil il eft ne jufqu’a cqlui ou il eft par¬ venu. Si Ton partageoit toute la fcience humaina en deux parties , I’une commune a tous les hommes, l’autre particuliere aux favans, celle- ci feroit tres-petite en comparaifon de l’autre j mais nous ne fongeons guere aux acquifitions ge¬ nerates , parce qu’eftes fe font fans qu’on y penf® & meme avant l’age de raifon, que d’ailleurs |e fa voir ne fe fait remarquer que par fes diffc— BE L’ E b u ca t I o s'. €t fences , & que, comme dans les equations d’al-* gebre j les quantites communes fe comptent pouf rien. Les animaux niemes acquierent beaucoup. Ps ont des fens, ilfautqu’ils apprennent a en fairs lifage} ils ont des befoins , il faut qu’ils ap¬ prennent aypourvoir: ilfautqu’ils apprennent & manger * a marcher , a voler. Lesquadrupe- des qui fe tiennent fur leurs pieds des leur naif, fance ne favent pas marcher pour cela; on voic a leurs premiers pas que ce font des elfais nval allures: les Serins echappes de leurs cages ne fovent point voler, parce qu’ils n’ont jamais vo¬ le. Tout eft inftrudion pour les etres animes & fenfibles. Si les plaiites avoient un mouvemenc progreftif, il faudroit qu’elles euifent des fens & qu’elles acquilfent des connoilfances , autreinent les efpeces periroient bientbt. Les premieres fenfations des enfans font pu- rementaffedives , ils n’appcrqoivent quele plai— dir & la douleur. Ne pouvant ni marcher ni fai- dir , ils ont befoin de beaucoup de terns pour fe former peu-a-peu les fenfations reprefentadves qui leur montrent les objets hors d’eux-memes •, mais en attendant que ces objets s’etendent, s’e- loignent, pour ainfi dire, de leurs yeux, & prennent pour eux des diinenfions & des figu¬ res , le retour des fenfations affedives commence a les foumettre al’empire de l’habitude; on voit leurs yeux fe tourner fans celfe vers la lumiere, 6 % )T R A I T E* & fi elle leur vient de c6te , prendre inferift- blement cette diredion ; enforte qu’on doit avoir foin de leur oppofer le vifage au jour , de peur qu’ils ne deviennent touches ou ne s’accou- tument a regarder de travers. II faut aiiffi qu’ils s’habituent de bonne heure aux tenebres; autre- nient ils pleurent & orient fi-tot qu’ils' fe trou- vent a I’obfcurite. La nourriture & le fommeil trop exadement mefures, leur deviennent ne-* ceffaires au bout des meraes intervalles , & bien- t6t le defir ne vient plus -du befoin, inais de l’habitude, ou plutot, l’habitude ajoute un nouveau befoin a celui de la- nature : voila ce qu’il faut prevenir. La feule habitude qu’on' doit lailfer prendre a l’enfant eft de n’en contrader aucune j qu’on ne le porte pas plus fur un bras que fur Pautre, qu’on ne 1’accoutume pas a prefenter une mailt plutot que 1’autre, a s’en fervir plus fouvent, k vouloir manger , dormir, agir aux mernes heu- res, a ne pouvoir refter feul ni nuit ni jour* Freparez de loin le regne de fa liberte & l’ufage de fes forces, en laiflant a fon corps l’habitude naturelle , en le mettant en etat d’etre toujours maitre de lui-meme , & de faire en toute chofe fa volonte , fi-t6t qu’il en aura une. Des que i’enfant commence a diftinguer !es objets, il importe demettre du choix dans ceux qu’on. lui montre. Naturellement tous les nou- ■yeaux objets inter efi’ent i’iiomme. II fe Lent ft d e i’1'D!Ucv;t i on 6 3 foible qu’il craint tout ce qu’il ne cotinoit pas : l’habitude de voir des objets nouveaux Ians en etre affedte dettuit cette erainte. Les enfans ele- ves dans des maifons prcpres ou Ton ne fouffre point d’araignees ont peur des-araignees , & cet¬ te peur leur demeure fouvent etant grands. Je iPai jamais vu de payfans , ni homme, mi fem¬ me , ni enfant , avoir peur des araignees. Pourquoi done l’education d’un enfant ne commeneeroit-elle pas avant qu’il parle & qu’il entende , puifque le feul choix des objets qu’on lui prefente eft propre a le rendre timide ou courageux ? Je veux qu’on 1’habitue a voir des objets nouveaux, des animaux laids, degoutans, bizarres j mais peu-a-peu , de loin, jufqu’a ce qu’il y foit accoutume , & qu’a force de les voir manier a d’autres il les manie enfin lui-meme. Si durant foil enfance il a vu fans effroi des cra- pauds v des ferpens , des ecreviffes , il verra fans horreur , etant grand, quelque animal que ce foit. Il n’y a plus d’objets aifreux pour qui en voit tous les jours. Tous les enfans ont peur des mafques. Je commence par montrer a Emile un mafque d’une figure agreable. Enfuite, quelqu’un s’applique devant lui ce mafque fur le vifage ; je me mets a rire , tout le monde rit, & 1’enfant rit comma lesautres. Peu-a-peu je 1’accoutume a des maf¬ ques moins agreables , & enfin a des figures hi¬ de ufes. Si j’ai bien menage ma gradation , loin 64 ~ T R A I T e' de s’effrayer au dernier niafque , il eri rira com- me du premier. Apres cela je ne crains plus qu’on l’eifraie avec des mafques. Quand, dans les adieux d’Andromaque & d’Hedcr, le petit Aftyanax, effraye du pana¬ che qui flotte fur le cafque de fon pere, le me- connoit, fe jette criant fur Je fein de fa nour- rice, & arrache a fa mere un fouris mele de larmes , que faut-il faire pour guerir cet effroi ? precifement ce que fait Hedor ; pofer le cafque a terre, &' puis careifer 1’enfant. Dans un mo¬ ment plus tranquille on ne s’en tiendroit pas la : on s’approcheroit du cafque, on joueroit avec les plumes’, on les feroit manier a l’enfant, en- fin la nourrice prendroit le cafque & le poferoit eh riant fur fa propre tete ; fi toutefois la main d’une femme ofoit toucher aux armes d’Hedor. S’agit-il d’exercer Emile au bruit d’une arrne a feu ? je brule d’abord une amorce dans un pif- tolet. Cette flamme brufque & palfagere, Cette ef- pece d’eclair le rejouit •, je repete la meme cho- fe avec plus de poudre : peu-a*peu j’ajoute au piftolet une petite charge fans bourre, puis une plus grande : enfin , je l’aecoutume aux coups de fufil, aux boites, aux canonsaux detonna- tionsjes plus terrib'ies J’ai remarque que les enfans ont rarement peur du tonnerre , a moins que les eclats ne foient affreux & ne blelfent reellement l’organe de l’ouie. Autrenjent cette peur ne leur vient que 1) E l’ E D « C A T I oV que quand ils ont appris que le tonnerre blelfe ou tue quelquefois. Quand la raifon commence a les effrayer , faites que l’habitude Its ralTure. Avec une gradation lente & menag.ee on rend l’homme & l’enfant intrepide a tout. . Dans !e commencement de la vie oil la me- moire & l'imagination font encore inadives, l’en¬ fant n’eft attentif qu’a ce qui atfede aduellement fes fens. Ses fenfations etant les premiers ma- teriaux de fes connoiifances, les lui offrir dans un ordre convenable , c’eft preparer fa menipire a la fournir un jour dans le meme ordte a fon entendement: mais comme il n’eft attentif qu’a fes fenfations, il fuffit d’abord de lui montrcc bien diftindement la liaifan de ces memes fenfa¬ tions avec les objets qui les caufent. Il veut tout toucher, tout rnanier;ne vous oppofez point a cette inquietude: elle lui fuggere un appren- tiffage tres - neceffaire. C’eft ainii qu’il apprend a fentk la clraleur , le froid , la durete, la mol- leffe , la pefanteur , la legerete des corps , a ju- ger de leur grandeur , de leur figure & de ton* tes leurs qualites fenubles , en regardant, pal- pant (q), ecoutant, fur - tout en comparant la (q) L’odorat eft detous les fens celui qui fe developpe le plus tard dans les enfans ; jufqu’a 1’age de deux o» trois ans il ne paroit pas qu’ils foient fenfibles ni aux bonnes ni aux mauvaifes odeurs ; ils ont a cet egaid l’in- difference , ou plutot l’infeniibilite qu’on ren’arque daas plufieurs animaux. E Tome VII. T K A I T e' 66 vue au toucher, en eftimant a l’ceil la fenfatioii qu’il feroit fous fes doigts. Ce n’eft que par le mouvement, que nous apprenons qu’il y a des chofes qui ne font pas nous; & ce n’eft que par notre propre mouve¬ ment , que nous acquerons I’idee de l’etendue. C’eft parce que l’enfant n’a point cette idee, qu’il tend indifferemment la main pour failir 1’objet qui le touche, ou l’objet qui eft a cent pas de lui. Cet effort qu’il fait vous paroit un ftgne d’empire , un ordre qu’il donne a l’objet de s’approeher ou a vous de le lui apporter ; & point du tout, c’eft feulement que les memes objets qu’il voyoit d’abord dans fon cerveau , puis fur fes yeux, i\ les voit maintenant au bout de fes bras; & n’imagine d’etendue que celle ou il peut atteindre. Ayez done foin de le pro- mener fouvent, de le tranfporter d’une place a l’autre, de lui faire fentir le changement de lieu , afin de lui apprendre a juger des diftances. Quand il commencera de les connoitre , alors il faut changer de methode, & ne le porter que comme il vous plait & non comme il lui plait; car ft-t6t qu’il n’eft plus abufe par le fens , fon effort change de caufe : ce changement eft re- marquable , & demande explication. Le mal-aife des befoins s’exprime par des fi- gnes , quand le fecours d’autrui eft neceffaire pour y pourvoir. De-la les cris des enfans. 11s *> t ^Education . 1 67 pleurent beaucoup : cela doit etre. Puifque tou- tes leurs fenfations font aifedives, quand elles font agreables ils en jouilfent en filencfc , quand elles font penibles ils le difent dans leur langage & demandent du foulagement. Or tant qu’ils font eveilles ils ne peuvent prefque refter dans un etat d’indiiference > ils dorment ou font af- fedes. Toutes nos Langues font des ouvrages de l’art. On a long - terns cherche s’il y avoit une Langue naturelle & commune a tous les hom- nies : fans doute, il y en a une; & c’eft celle qae les enfans parlent avant de favoir parler. Cette Langue n’eft pas articulee, mais elle ell accentuee, fonore, intelligible. L’ufage des no- tres nous l a fait negliger au point de l’oublier tout-a-fait. Etudions les enfans, & bientot nous la rapprendrons aupres d’eux. Les nourrices font nos maitres dans cette Langue, elles entendent tout ce que difent leurs nourritTons , elles leur repondent, elles ont avec eux des dialogues tres- bien fuivis , & quoiqu’elles prononcent des mots, ces mots font parfaitement inutiles, ce n’eft point le fens du mot qu’ils entendent, mais l’accent dont il eft accompagne. Au langage de la voix fe joint celui du gefte non moins energique. Ce gefte n’eft pas dans les foibles mains des enfans , il eft fur leurs vi_ fages. 11 eft etonnant combien ces phyfionomies mal forages ont deja d’exprellion : leurs traits E a T R A I T E ; 68 changent d’un inftant a l’autre avec une incon- cevable rapidite. Vous y voyez le fourire, le defir, l’effroi naitre & pafler comme autant d’e- clairs ; a chaque fois vous croyez voir un au¬ tre vi/age. Ils ont certainement les mufcles de la face plus mobiles que nous. En revanche leurs yeux ternes ne difent prefque rien. Te! doit etre le genre de leurs fignes dans un age ou Ton n’a que des befoins corporels; l’expreilion des fenfations eft dans les grimaces , Texpreftlon des fentimens eft dans les regards. Comme le premier etat de 1’homme eft la mi fere & la foiblelfe , fes premieres voix font la plainte & les pleurs. L’enfant fent fes befoins &; ne les peut fatisfaire, il implore le fecours d’autrui par des cris> s’ il a fairn ou foif, il pleure; s’il a trop froid ou trop chaud , ilpleu- re ; s’il a befoin de mouvement & qu’on le tien- ne en repos, il pleure ; s’il veut dormir & qu’on l’agite, il pleure. Moins fa maniere d’etre eft ala difpofition, plus il demande frequemment qu’on la change. Il n’a qu’un langage , pares qu’il n’a , pour ainfi dire, qu’une forte de mal- etre : dans l’imperfecftion de fes, organes , il ne diftingue point leurs imprellions divetfes; tous les maux ne forment pour lui qu’une fenfation de douleur. De ces pleurs qu’on croiroit ft peu dignes d’attention , nait le premier rapport de l’homme a tout ce qui I’environne : ici fe forge le pre-* t> E t’ E D V C A T I O C C§ inter atineau de cette longue chaine dont l’ordre focial eft forme. Quand l’enfant pleure , il eft mal a fon aife, il a quelque befoin qu’il ne fauroit fatisfaire ; oil examine , on cherehe ce befoin , on le trouve , on y pourvoit. Quand on ne le trouve pas ou quand on n’y peut pourvoir , les pleurs conti- nuent, on en eft importune ; on flatte l’cnfant pour le faire taire, on le berce, on lui chante pour'l’endormir : s’il s’opiniatre , on s’impatien- te , on le menace; des nourrices brutales le frap* pent quelquefois. Voila d’etranges lecons pour fon entree a la vie. Je n’oublierai jamais d’avoir vu un de ces in¬ commodes pleureurs ainfi frappe par fa nourrice. life tut fur - le-champ, je le crus intimide. Je me difois, ce feraune ame fervile dont on n’ob- tiendra rien que par la rigueur. Je me trompois» le malheureux fuffoquoit de colere , il avoit per¬ du la refpiration, je le vis devenir violet. Un moment aptes vinrent les cris aigus, tous les fi- gnes du reffentiment, de la fureur, du defefpoir de cet age , etoient dans fes accens. Je craignis qu’il n’exoirat dans cette agitation. Quand j’au- rois doute que le fentiment du jufte & de l’in- jufte fdt inne dans le coeur de i’homme, cet exemple feul m’auroit convaincu. Je fuis fur qu’un tifon ardent tombepar hafard fur la main de cet enfant, lui eutetemoins fenftble que ce E 3 7 ® T R A I T e' coup affez leger, mais donne dans Tintentioil manifefte de l’offenfer. Cette difpofition des enfans a I’emportcment, au depit, a la colere, demande des menage- mens exceffifs. Boerhaave penfe que leurs mala¬ dies font pour la plupart de la clafle des convul- fives, parce que la tete etant proportionnelle- ment plus groffe & le fyfteme des nerfs plus etendu que dans les adultes, le genre nerveux eft plus fufceptible d’irritation. Eloignez d’eux avec le plus grand foin les Domeftiques quiles agacent, les irritent, les impatientent •, ils leur font centfois plus dangereux, plus funeftes que les injures de fair & des fai/ons. Tant que les enfans ne tronveront de refiftance que dans les chofes & jamais dans les volontes , ils ne de- viendront ni mutins ni coleres; & fe conferve- ront mieux en fante. C’eft ici une des raifons pourquoi les enfans du Peuple , plus libres, plus independans, font generalement moins infirmes, moins delicats, plus robuftes que ceux qu’on pretend mieux elever en les contrariant fans cef- fe: mais il Faut fonger toujours qu’il y a bien de la difference entre leur obeir & ne les pas contrarier. Les premieres pleurs des enfans font des prie- res: fi on n’y prend garde, elles deviennent bientot des ordres; ils commencent par fe faire ailifter, ils finiffent par fe faire fervir. Ainfi de de l’ Education. 71 leur propre foibleiTe , d’oii vient d’abord le. fen- timent de leur dependance, nait enfuite l’idee de l’empire & de la domination ; mais cette idee etant moins excitee par leurs befoins que par nos fervices, ici commencent a fe faire appercevoir les effets moraux dont la caufe immediate n’elt pas dans la nature, & l’on voit deja pourquoi des ce premier age , il importe de demeler Pin- tendon fecrete que didte le gefte ou le cri. Quand l’enfant tend la main avec effort fans rien dire, il croit atteindre a l’objet, parce qu’il n’en eftirne pas la diftance ; il eft dans l’er- reur : mais quand il fe plaint & crie attendant la main, alors il ne s’abufe plus fur la diftance , il coinmande a l’objet de s’approcher, ou a vous de le lui apporter. Dans le premier cas portez- le a l’objet lentement & a petits pas: dans le fecond, ne faites pas feulement femblant de Pentendre; plus il criera, moins vous devez l’ecouter. Il importe de l’accoutumer de bonne heure a ne commander , ni aux hommes, car il n’eft pas leur maitre, ni aux chofes, car elles ne Pentendent point. Ainfi quand un enfant de¬ fine quelque chofe qu’il voit & qu’on veut lui donner, il vaut mieux porter l’enfant a Pobjet que d’apporter l’objet a Penfant: il tire de cette pratique une coiiclufion qui eft de fon age, & il n’y a point d’autre inoyen de la lui fug- gerer. L’Abbe de Saint Pierre appelloit les hommes E 4 72 T R A I T e' de grands enfans; on pourroit appeller rccipro^ quemcnt les enfans de petits homrnes. Ces pro-- pofltions ont leur verite comme fentences ; com- me priticipes elles ont befoin d’eclaircilfement: mais quand Hobbes appelloit le mechant un en¬ fant robufte, il difoit une chofe abfolument contradidoire. Toute mechancete vient de foi- bleffe; l’enfant n’efj mechant que parce qu’il eft foible; rendez-le fort, il fera bon: celui qui pourroit tout lie feroit jamais de mal. De tous les attribute de la divinite toute - puiffante , la bonte eft celui fans lequel on lapeutle moins concevoir. Tous les Peupies qui ont reconnu deux principes ont toujours regarde le mauvais comme inferieur au bon , fans quoi ils auroient fait une fuppolition abfurde. Voyez ci - apres la profeffion de foi du Vicaire Savoyard. La raifon feule nous apprend a connoitre le bien & le mal. La confcience qui nous fait ai¬ mer Tun & hair l’autre , quoiqu’independante de la raifon, ne peut done fe developper fans elle. Avant 1’age de raifon nous faifons le bien & le mal fans le connoitre; & il n’y a point de mora- lite dans nos a&ions , quoiqu’il y en ait quelque- fois dans le fentiment des adions d’autrui qui ont rapport a nous. Un enfant veut dcranger toutce qu’il voit, il caffe, il brife tout ce qu’il peut atteindre, il empoigne un oifeau comme il -empoigneroit une pierre, & l’etouffe fans favoir cs qu’il fait, b e l’ E d u c a t i o si 73 Pourquoi cela ? D’abord la Philofophie en va sendre raifon par des vices naturels; l’orgueil, 1’efprit de domination, Pamour-propre , la me- chancete de l’homme; le fentiment de fa foiblef- fe, pourra-t-elle ajouter , rend "enfant avide de faire des ades de force, & de fe prouver a lui- meme fon propre pouvoir. Mais voyez ce Vieil- lard infirme & caffe, rarnene par le cercle de la vie humaine a la foiblelfe de l’enfance ; non- feulement il rede immobile & paifible, il veut encore que tout y rede autour de lui; le moin- dre changement le trouble & l’inquiete, il vou- droit voir regner un calme univerfel. Comment la meme impuiffance jointe aux memes pailions produiroit-elle des effets fi differens dans les deux 5ges, fi la caufe primitive n’etoit changee? & oil peut - on chercher cette diverfite de cau- fes , fi ce n’eft dans l’etat phyfique des deux in- dividus ? Le principe adif commun a tous deux fe developpe dans l’un & s’eteint dans 1 autre j Pun fe forme & l’autre fe detruit, Pun tend a la vie , & l’autre a la mort. L’adivite defaillante fe concentre dans le coeur du vieillard; dans celui de l’enfant elle eft furabondante & s’etend an dehors; il fe fent, pour ainfi dire, alfez de vie pour animer tout ce qui l’environne. Qu’il faife ou qu’il defalfe, il n’importe , il fuffit qu’il cliange 1’etat des chofes , & tout changement eft nne adion. Que s’il femble avoir plus de pen¬ chant a detruire, ce n’eft point par rnechanccte j E 5 JD E L’ E D V C A T I 0 N. ' 7f Le principe une fois connu , nous voyons clai- rement le point ou l’on quitte la route de la na¬ ture : voyons ce qu’il faut faire pour s’y main- tenir. Loin d’avoir des forces fuperflues, les enfans n’en ont pas meme de fufEfantes pour tout ce que leur demande la nature : il faut done leur lailferl’ufage de toutes celles qu’elle leur donne & dont ils ne fauroient abufer. Premiere maxime. II faut les aider, & fuppleer a ce qui leur man¬ que , foit en intelligence, foit en force, dans tout ce qui eft du befoin phyfique. Deuxieme maxime. II faut dans les fecours qu’on leur donne fe burner uniquement a l’utile reel, fans rien ac- corder a la fantaifie ou au delir fans raifon; car 3a fantaifie neles tourmentera point quand on ne laura pas fait naitre, attendu qu’elle n’eft pas de la nature. Troifieme maxime. II faut etudier avec foin leur langage & leurs fignes , afin que dans un age ou ils ne favent point diffimuler, on diftingue dans leurs defirs ce qui vient immediatement de la nature , & ce qui vient de Popinion. Quatrieme maxime. L’efprit de ces regies eft d’accorder aux en¬ fans plus de liberte veritable & moins d’empire , de leur lailfer plus faire par eux-memes & moins exiger d’autrui. Ainfi s’accoutumant de bonne heure a borner leurs defirs a leurs forces, ils fentiront peu la privation de ce qui ne fera pas fix leur pouvoir. T R A I T e' 7 * Voila done une raifon nouvelle & tres - im- portante pour laifler les corps & les membres des enfans abfolument libres , avec la feule pre¬ caution deles eloigner du danger des chutes , & d’ecarter de leurs mains tout ce qui peut les blelfer. Infailliblement un enfant dont le corps & les bras font libres pleurera moins qu’un enfant em- bande dans un maillot. Celui qui ne connoit que les befoins phyliques ne pleure que quand il foufffe, & e’eft un tres-grand avantage ; car alors on fait a point nomrne quand il a befoin de fecours, & l’on ne doit pas tarder un mo¬ ment a le lui donner s’il eft poftible. Mais fi vous ne pouvez le foulager, reftez tranquiile, fans le flatter pour l’appaifer; vos carefles ne gueriront pas fa colique : ,.cependant il fe fou- viendra de ce qu’il faut faire pour etre flatte , & s’il fait une fois vous occuper de lui a /a volonte, le voila devenu votre maitre ; tout eft perdu. Moins contraries dans leurs mouvemens, les enfans pleureront moins; moins importune de leurs pleurs on fe tourmentera moins pour les faire taire ; menaces ou flattes moins fouvent, ils feront moins craintifs ou moins opiniatres , & refteront mieux dans leur etat naturel. C’eft moins en laiiTant pleurer les enfans qu’en s’empreifant pour les appaifer , qu’on leur fait gagner des def- centes , & ma preuve eft que les enfans les plus negliges y font bien moins fujets que le autres. D E V E D V C A T I 0 N. jj Je fuis fort eloigne de vouloir pour cela qu’on les neglige ; au contraire il importe qu’on les previenne, & qu’on ne fe lailfe pas avertir de leurs befoins par leurs cris. Mais je ne veux pas, non plus, que les foins qu’on leur rend foient mal-entendus. Pourquoi fe feroient-ils faute de pleurer des qu’ils voient que leurs pleurs font bonnes a tant de chofes ? Inftruits du prix qu’on met a leur Glence, ils fe gardent bien de le prodiguer. Ils le font a la fin teilement va- loir qu’on ne peut plus le payer, & c’eft alors qu’a force de pleurer fans fucces , ils s’elforcent, s’epuifent & fe tuent. Les longues pleurs d’un enfant qui n’eft ni lie ni malade & qu’on ne laiffe manquer de rien ne font que des pleurs d’habitude & d’obftina- tion. Elies ne font point l’ouvrage de la nature, mais de la Nourrice , qui, pour n’en (avoir en- durer l’importunite la multiplie , Ians fongei qu’en faifant taire 1’enfant aujourd’hui on 1’ex ci¬ te a pleurer demain davantage. Le feul moyen de guerir ou prevenir cette habitude, eft de n’y faire aucune attention. Per- fonne n’aime a prendre une peine inutile, pas meme les enfans, Ils font obftines dans leurs tentatives ; mais fi vous avez plus de conftance , qu’eux d’opiniatrete , ils fe rebutent, & n’y re- viennent plus. C’eft ainfi qu’on leur epargne des pleurs , & qu’on les accoutume a n’en verier que ^uand la douleur les y force. 78 T R A t T z Au refte , quand ils pleurent par faintaiile or 2 par obftination, un moyen fur pour les empc- cher de continuer eft de les diftraire par quel- que objet agreable & frappant, qui leur fade ou- blier qu’ils vouloient pleurer. La plupart des Nourrices excellent dans cet art, & bien mena¬ ge il eft tres-utile; mais il eft de la derniere importance que l’enfant n’appercoive pas l’inten- tion de le diftraire , & qu’il s’amufe fans croire qu’on fongeai lui: or voila fur quoi toutes les Nourrices font mal- adroites. On fevre trop tot tous les enfans. Le terns ou 1’on doit les fevrer eft indique par l’eruption des dents , & cette eruption eft communement penible & douloureufe. Par un inftincft machinal l’enfant porte alors frequemment a fa bouche tout ce qu’il dent, pour le macher. Onpenfe facili- ter l’operation en lui donnant pour hochet quel- ques corps durs, comme Fivoire ou la dent de loup. Je crois qu’on fe trompe. Ces corps durs appliques fur les gencives loin de les ramoliir les pendent calleufes , les endurcilfent, preparent un dechirement plus penible & plus douloureux. Prenons toujours l’inftin on leur parle non - feulement avant qu’ils comprennent ce qu’on leur dit, mats avant qu’ils puilfent rendre les voix qu’ils entendent. Leur organe encore engourdine fe prete que peu-a- peu aux imitations des Tons qu’on leur dide , & il n’eft pas meme affure que ces forts fe portent d’abord a leur oreille auffi dillindement qu’a la notre. Je ne defapprouve pas que la Nourrice amufe l’enfant par des chants & par des accens tres - gais & tres - varies ; mais je defapprouve qu’elle l’etourdifle inceflamment d’une multitude de paroles inutiles auxquelles il ne comprend rien que le ton qu’elle y met. Je voudro.s que les premieres articulations qu’on lui fait enten¬ dre fulfent rares , faciles , diftindes fouvent re- petees ; & que les mots qu’elles expriment ne fe rapportaifent qu’a des objets fenfibles qu’on put d’abord montrer a l’enfant. La malheureufe fa- cilite que_ nous avons a nous payer de mots que nous de l’ Education. 8* nous n’etitendons point, commence plutot qu’on tie penfe. L’Ecolier ecoute en clafle le verbia¬ ge de fort Regent, comme il eeoutoit au maillot le babil de fa Ncurrice. II me femble que ce feroit l’inftruire fort utilement que de l’eiever a n’y rien comprendre, Les reflexions nailfent en Foule quand on Veut s’occuper de la formation du langage & des premiers difcours des enfans. Quoi qu’on falfe, ils apprendront toujours a parler de la mfeme maniere > & toutes les fpeculations philofophi- ques font ici de la plus grande inutilite. D’abord ils out, pour ainfi dire, une gram- maire de leur age, dont la fyntaxe a des regies plus generates que la notre ; & fi l’on y faifoit bien attention , l’on feroit etonne de l’exa&itu- de avec laquelle ils fuivent certaines analogies, tres-vieieufes , li l’on veut, mais tres - regulie- res , & qui ne font choquantes que par leur du- rete ou parce que l’ufage ne les admet pas. Je viens d’entendre un pauvre enfant bien gronde par fon pere pour lui avoir dit •, mon pere , irai- je-t-y ? Or , on voit que cet enfant fuivoit mieux 1’analogie que nos Grammairiens j car puifqu’on lui difoit, vas-y , pourquoi [h’aur'oit-il pas dit, irai-je-t ^y ? Remarquez de plus, avec quelle adrefle il evitoit l’hiatus de irai-je-y , ou , y irai- je ? Eft-ce la faute du pauvre enfant.fi nous avons mal-a-propos ote de la phrafe cet adverbe determinant > y , parce que nous n’en favions Tome VII, F T R A I T e' 82 que faire ? C’eft une pedanterie infupportable & un foin ties plus fuperflus de s’attacher a cor- rigcr dans les enfans toutes ces petitcs fautes contre Fufage, defquelles ils ne manquent ja¬ mais de fe corriger d’eux - memes avec le terns. Parlez toujours corredement devant eux, faites qu’ils ne fe plaifent avec perfonne autant qu’a- Vec vouSj & foyez furs qu’infenfiblement leur langage s’epurera fur le votre, fans que vous les ayiez jamais repris. Mais un abus d’une toute autre importance & qu’il n’eft pas moins aife de prevenir, eft qu’on fe preffe trop de les faire parler , comme li l’on avoit peur qu’ils n’appriflent pas a parler d’eux memes. Cet empreffement indifcret pro- duit un effet diredlement eontraire a celui qu’on cherche. Ils en parlent plus tard, plus confufe- nient: Pextreme attention qu’on donne a tout ce qu’ils difent les difpenfe de bien articuler ; & comme ils daignent a peine ouvrir la bouche, plufieurs d’entr’eux en confervent toute leur vie un vice de profionciation , & un parler con- fus qui les rend prefqu’inintelHgibles. J ai beaucoup vecu parmi les Payfans , & n’en ouis jamais grafleyer aucun, ni homme ni fem¬ me , ni fille ni garqon. D’ou vient cela ? les or- ganes des Payfans font-ils autrement conftruits que les notres ? Non, mt fs font autrement exerces. Vis-a-vis de raa fenetre eft un tertre fur lequel fe raffembient, pour jouer , les enfans de l’ Education. 83 du lieu. Quoiqu’ils foient alfez eloignes de moi, je diftingue parlaitement tout ce qu’ils difetu, & jen tire fouvent de bons memoires pour cet ecrit. Tous les jours mon oreille me trompe fur leur age ; j’entends des voix d’enfans de dix ans , je regarde, je vois la ftature & les traits d’enfans de trois a quatre. Je ne borne pas a moi feu! cette experience-, les Urbains qui me viennent voir & que je confulte la-deifus, tom- bent tous dans la meme erreur. Ce qui la produit eft que jufqu’a cinq ou iix ans les enfans des Villes eleves dans la chambrc & fous l’aile d’une Gouvernante , n’ont bsfoin que de marnloterpour fe faire entendre; fi-t6t qu’ils remuent les levres on prend peine a les ecouter; on leur dicle des mots qu’ils rendent mal, &a force d’y faire attention, les memes gens etant fans ceife autour d’eux, devinent ce qu’ils ontvoulu dire plutot que ce qu’ils out dit* A la campagne c’eft toute autre chofe. Une Pay lane n’eft pas fans ceffe autour de foil en¬ fant , il eft force d’apprendre a dire tres-nette- ment & tres-haut ce qu’il a befoiu de lui faire entendre. Aux champs les enfans ep ars, eloi¬ gnes du pere , de la mere & desautres enfans, s’exercent a fe faire entendre a dirtance, & a mefurer la force de la voix fur Pintervalle qui les fepare de ceux dont ils veulent etre enten- dus. Voila comment on apprend veritablement a prononcer, & non pas en begayant quelques F % T R A I T b' $4 foyelles a 1’oreille d’une Gouvernante attentive Auffi quand on interroge Fenfant d’un Payfan, la honte peut Pempecher de repondre, mais oe qu’il dit il le dit nettement; au lieu qu’il fau-t que la Bonne ferve d’interprete a Penfant de la Viile , fans quoi Ton n’entend rien a ce qu’il grommele entre fes dents ( r ), En grandiffarit, les gar cons devroient fe cor- riger de ce defaut dans les Colleges , & les filles dans les Couvens ; en effet, les uns & les au- tres parlent en general plus diftin&ement que ceux qui ont ete toujours eleves dans la maifon paternelle. Mais ce qui les empeche d'acquerir jamais une prononeiation auffi nette que cell® des Payfans , c’eft la neceffite d’appreirdre par coeur beaucoup de chofes, & de reciter tout haut ce qu’ils ont appris : car en etudiant, ils s ha- bituent a barbouiller, a prononcer negligemment & mal: en recitant c’eft pis encore ils recher- chent leurs mots aveG effort, ils tr&ment & al- longent leurs fyllabes s il n’eft pas poffible que quand la memoire vacille la langue ne balbutie aufli. Ainfi fe contradent ou fe confervent les ( r ) Ceci if eft pas fans exception ; fouvefit les enfans qui fe font d’abord le moins entendre deviennent enfuke les plus dtourdiffans quand ils ont commence d elever la voix. Mais s’il falloit entver dans toutes ces minuties je ne finite is pas; tout Lecteur fenfe doit voir que 1 exces & le ddfaut derives du meme abus font egalement corri- ges pat ma method®. Je regarde ces deux maximes com- me infeparables ; toujours ajjcz ; & jamais trap. De la premiere bien etablie 9 l’autre s’enfuit neceffaitSmeut. be l’Ebccatio V. 8? ■▼ices de la prononciation. On verra ci-apres qu emon Emile n’aura pas ceux-la , ou du moins qu’il ne leg aura pas contra&es par les memes eaufes. Je conviens que le Peuple & les Villageois tombent dans une autre extremite , qu’ils parlent prefque tonjours plushaut qu’il ne faut, qu’en prononqant trop exadement ils ont les articula¬ tions fortes & rudes, qu’ils ont trop d’accent, qu’ils choiiilTent mal leurs termes, &c. Mais premierement, cette extremite me pa- roit beaucoup moins vicieufe que l’autre , atten- du que la premiere loi du difcours etant de fa faire entendre, la plus grande faute qu’on puiilb faire eft de parler fans etre entendu. Se piquer de n’avoir point d’accent, c’eft fe piquer d’oter aux phrafes leur grace & leur energie. L’accent eft l’ame du difcoursj il lui donne le fentiment & la verite. L’accent ment moins que la parole ; c’eft peut-etre pour cela que les gens bien eleves le eraignent tant. C’ett de l’ufage de tout dire fur le meme ton qu’eft venu celui de perfiffler les gens fans qu’ils le fentent. A l’accent prof, crit fuccedent des manieres de prononcer ridi¬ cules , aftedees, & fujettes a la mode , telles qu’on les remarque fur-tout dans les jeunes gens de la Cour, Cette alfedation de parole & de maintien eft ce qui rend generalement l’abord du Francois repoulfant & defagreable aux autres Nations. Au lieu de mettre de l’accent dans fon E 3 86 T K A I T e' parler , il y met de l’air. Ce n’eft pas le moyeil de prevenir en fa faveur. Tons ces petits defauts de langage qu’on craiut tant de laiifer contrader aux enfans ne font rien, on les previent ou Ton les corrigs avec la plus grande facilite : mais ceux qu’on. leur fait contrader en rendant leur parler fourd , confus , timide, en critiquantincdTamment leur ton, en epluchant tousleurs mots, ne fe corri- gent jamais, Un homme qui n’apprit a parler que dans les ruelles, fe fera mal entendre a la tete d’un Bataillon, & n’en impofera guere auPeu- ple dans une emeute, Enfeignez premierement aux enfans a parler aux hommes; ils fauront bien parler aux femmes quand it faudra. Nourris a la*campagne dans toute la rufticite champetre, vos enfans y prendront une voix. plus fonore , ils n’y contraderont point le con¬ fus begaiement des enfans de la Villej ils n’y contraderont pas non plus les expreflions ni le ton du Village, ou du moins ils les perdront aifement, lorfque le Maitre vivant avec eux des leur naiifan.ce, & vivant de jour en jour plus excluiivement, previendra ou effacera par la corredion de fon langage l’impreilion du langage des Payfans. Emile parlera un Franqois tout auffi pur que je peux le favoir, mais il le parlera plus diftindement, & 1’articulera beaucoup mieux que moi. L’enfant qui veut parler ne doit ecouter que D E L’ E D U C A T I O N.' &7 les mots qu’il pent entendre, ni dire que ceux qu’il pent articuler. Les efforts qu’il fait pour celd le portent a redoubler la meme fyllabe, comme pour s’exercer a la prononcer plus dif- tin&ement. Quand il commence a balbutier, ne vous tourmentez pas il fort it deviner ce qu ! it dit. Pretendre etre toujours ecoute eft: encore ime forte d'empire, & l’enfant n’en doit exer- cer aucun. Qu’il vous fuffife de pourvoir tres- attentivement au neceffaire; c’eft a lui de tacher de vous faire entendre ce qui ne 1’eft pas. Bien moms encore faut-il fe hater d’exiger qu’il parle: il faura bien parler de lui - meme a mefure qu’il en fentira l’utiiite. On remarque il eft vrai, que ceux qui com¬ menced a parler fort tard ne parlent jamais ft diftindlement que les autres ; mais ce n’eft pas parce qu’ils ont parle tard que l’organe relte em- ■barraffe 5 c’eft au contraire parce qu’ils font nes avec un organe embarraffe qu’ils commencent. tard a parler; car fans cela pourquoi parleroient- ils plus tard que les autres ? ont ils moins l’oc- cafion de parler, & les y excite-t-on moins ? au contraire l’inquietude que donne ce retard, auili- tot qu’on s’en apperqoit, fait qu’on fe tourmen- te beaucoup plus a les faire balbutier que ceux qui ont artieule de meilleure heure; & cet era- prelfement mal entendu peut contribuer beaucoup i rendrc confus leur parler, qu’avec moins de F 4 SB TRAITS' precipitation ils auroient eu le terns de perfect tionner davantage. Les enfans qu’on prefle trop de parler n’ont le terns ni d’apprendre a bien prononcer ni de bien concevoir ce qu’on leur fait dire, Au lieu que quand oil les lailfe aller d’eux memes, ils s’exercent d’abord aux fyllabes les plus faciles a prononcer, & y joignant peu-a-peu quelque fi- gnification qu’on entend par leurs geftes, ils vous donnsnt leurs mots avant de recevoir les votres, cela fait qu’ils ne recoivent ceux-ci qu’apres leg avoir entendus. N’etant point prelfes de s’en fervir # ils commencent par bien obferver quef fens vous leur donnez , <& quand ils s’en font allures ils les adoptent, Le plus grand trial de la precipitation aveq laquelie on fait parler les enfans avant I’age j n’eft/pas que les premiers difcours qu’on leur tient & les premiers mots qu’ils difent, n’aient aucun fens pour eux, mais qu’ils aient un au-, tre fens que le notre fans que nous fachiong nous en appercevoir , en forte que paroilfant nous repondre fort exadement, ils nous parlent fans nous entendre & fans que nous les enten- dions. C’eft pour l’ordinaire a de pareilles equi¬ voques qu’eft 'due la furprife oil nous jettent quelquefois leurs propos auxquels nous pretons des idees qu’ils n’y ont point jointes. Cette inattention de notre part an veritable fenp que EE l’ E d u c A T I O S 82 Ies mots ont pour les enfans, me paroit etre la caufe de leurs premieres erreurs ; & ces erreurs , meme apres qu’ils en font gueris, influent fur ieqr tour d’efprit pour le refte de leur vie. J’au- rai plus d’une occafion dans la fuite d’eclaircir ceci par des exemples. Reflerrez done le plus qu’il eft poffible le vo- c&bulaire de l’enfant. C’eft un tres-grand incon¬ venient qu’il ait plus de mots que d’idees, qu’il fache dire plus de chofes qu’il n’en peut penfer. Je crois qu’une des raifons pourquoi les Payfans ont generalement l’efprit plus iufte que les gens de Ville , & que leur Didtionnaire eft moins etendu. Ils ont peu d’idees, mais ils les compa. rent tres-bien. Les premiers developpemens de l’enfance fe font prefque tous a la fois. L’enfant apprend a parler, a manger , a marcher , a-peu-pres dans le meme terns. C’eft ici proprement la premiere epoque de fa vie. Auparavant il n’eft rien de plus que ce qu’il etoit dans le fein de fa mere, il n’a nul fentiment, nulle idee , & peine a-t-il des fen- fations ; il ne fent pas meme fa propre exiftence. Vivit, & ejl vita nefeius ipfi fua (s). (; ) Ovid. Trift. I. j. fin du premier Livre. f f 'Smile, '-^4 o u BE L’EDUCATION.' L 1 V KE SECOND. |T* ^✓’Est ici le fecond terme de la vie, & ce- lui auquel propremenc finit l’enfance •, car les mots irfans & puer ne font pas fynonymes. Le premier eft compris dans l’autre , & fignifie qui ne pent purler, d’ou vient que dans Valere Maxims oil trouve puerum infuntem. Mais je continue a me fervir de ce mot felon l’ufage de notre lan- gue jufqu’a l’age pour lequel elle a d’autres lioms. Quand les enfans commencent a parler , ils pleurent moins. Ce progres eft naturel •, un Ian- gage eft fubftitue a fautre. Si-totqu’ils peuvent dire qu’ils fouifrent avec des paroles , pourquoi le diroient-ils avec des .cris , ft ce li’eft quand la douleur eft trop vive pour que la parole puil- fe 1’exprimer ? s’ils continuent alors a pleurer , c'eft la faute des gens qui font autour d eux. Des qu’une fois Emile aura dit, j\ai mal, il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer. Si 1’enfant eft dclicat, fenlible, que naturel- BE l’ E 5IU £ A X I o i lement il fe mette a crier pour rien , en rendant fes cris in utiles & fans effet, j’en taris bientot la fource. Tant qpu’il pleure ]e lie vais point a lui; j’y cours fi-tot qu’il s’eft tu. Bientot fa maniere de m’appeller fera de fe taire, ou tout au plus de jetter un feul cri. C’eft par 1’efFet fenfibls des fignes , que les enfans jugent de leur fens ; il n’y a point d’autre convention pour eux : quelque mal qu’un enfant fe faffe, il eft tres- rare qu’il pleure quand il eft feul, a moms qu’il n’ait l’efpoir d’etre entendu. S’il tombe , s’il fe fait une boife a la tete, s’ii faigne du nez, s’il fe coupe les doigts ; ati lieu de in’empreifer autour de lui d’un air alar¬ ms, je refterai tranquille, au moins pour un peu de terns. Le mal eft fait, c’eft une neceflite qu’il 1’endure; tout mon empreflement ne fer- viroit qu’a 1’elFrayer davantage & augtnenter la fenfibilite. Au fond, c’eft moins lecoup, que la craitite qui tourmente, quand on s’eft bleffe, Je lui epargnerai du moins cette derniere angoif- fe; car tres - furement il jugera de foil mal coni- me il verra que j’eu juge; s’il me voit accourir avec inquietude, le confoler, le plaindre, il s’efti- mera perdu: s’il me voit garder mon fang froid , il reprendra bientot le lien, & croira le mal gueri, quand il ne le fentira plus. C’eft a cet age qu’on prend les premieres lecons de courage , & que , fouffrant fans elfroi de legeres douleurs, on apprend par degres a fupporter les grander. T R A I T e' 5 * Loin d’etre attentif a eviter qu’Emile ne fe bleife , je ferois fort fache qu’il ne fe bleflat ja¬ mais & qu’il grandit fans connoitre la douleur. Soulfrir eft la premiere chofe qu’il doit appren- dre, & celle qu’il aura le plus grand befoin de favoir. 11 femble que les enfans ne foient petits & foibles que pour prendre ces importantes le- qons fans danger. Si 1’enfant tombe de fon haut il ne fe caifera pas la jambe •, s’il fe frappe avec un baton il ne fe caffera pas le bras ; s’il faifit un fer tranchant, il ne ferrera guere, & ne fe coupera jpas bien avant. Je ne fache pas qu’on ait jamais vu d’enfant en liberte fe tuer , s’ef- tropier ni fe faire un mal confiderable , a moins qu’on ne l’ait indifcrettement expofe fur des lieux eleves, ou feul autour du feu , ou qu’on n’ait laiffe des inftrumens dangereux a fa portee. Que dire de ces magafins de machines, qu’on ralfemble autour d’un enfant pour f armer de Uni¬ tes pieces contre la douleur , jufqu’a ce que de- venu grand, il refte a fa merci, fans courage & fans experience, qu’il fe croie mort a la pre¬ miere piquure , & s’evanouifTe en voyant la pre¬ miere goutte de fon fang ? Notre manie enfeignante & pedatttefque ell toujours d’apprendre aux enfans ce qu’ils ap- prendroicnt beaucoup mieux d’eux-memes, & d’oublier ce que nous aurions pu feuls leur en- leigner. Y a-t-il rien de plus fot que la peine qu’on prend pour leur apprendre a marcher j Hi l’ E b u e a t i o n." 93 lomme fi l’on eft avoit vu quelqu’un qui par la negligence de fa nourrice ne fut pas marcher etant grand 'i Combien voit-on de gens au con- traire marcher mal toute leur vie, parce qu’on leur a mal appris a marcher ? Emile n’aura ni bourlets, ni paniers roulans 3 ni charriots, ni lilieres, ou du moins des qu’il commencera de favoir mettre un pied devane l’autre, on ne le foutiendra que fur les lieux paves, & l’on ne fera qu’y palfer en hate (a). Au lieu de le lailfer croupir dans fair ufe d’une chambre , qu’on le mene journeilemeuc au mi¬ lieu d’un pre. La qu’il coure, qu’il s’ebatte , qu’il tombe cent fois le jour, tant mieux : il en. apprendra plutot a fe relever. Le bien-etre de la liberte rachete beaucoup de blelfures. Mon eleve aura fouvent des contufions •, en revanche il fera toujours gai: li les v6tres en ont moins s ils font toujours contraries , toujours enchaines, toujours ttiftes. Je doute que le proht foit de leur cote. Un autre progres rend aux enfans la plaints moins neceflaire , c’eft celui de leurs forces. Pouvant plus par eux-memes, ils ont un befoin moins frequent de recourir a autrui. Avec leuf force fe developpe la connoilfance qui les met en (a) 11 n’y -a rim de plus ridicule & de plus mal allure «jue la demarche des gens qu’on a trop menes par la li- fiere etant petits; c’efl: encore ici une de ces obferva- tions triviales a force d’etre juftes» & qui font juftes en plus d’ua fens. 94 T ft A I T e' etat de la diriger. C’eft a ce fecond degre qtisi commence proprement la vie de l’individu : c’eft alors qu’il prend la confciencede lui meme. La memoireetend le fentiment de l’identite furtous les momens de fon exiftence; il devient verita- blement un, le meme, & par confcquent deja capable de bonheur ou de mifere. II importe done de commencer a le confiderer ici comrne un etre moral. Quoiqu’on afligne H-peu-pres le plus long ter- me de la vie lmmaine & les probabilites qu’oil a d’approcher de ce terme a ebaque age, rien n’eft plus incertain que la duree de la vie de chaque homme cn particulier; tres-peu parvien- nent a ce plus long terme. Les plus grands rif- ques de la vie font dans fon commencement; moins on a vecu , moins on doit efperer de vi- vre. Des enfans qui naident, la moirie , tout au plus, parvient a l’adolefcence , & il eft pro¬ bable que votre eleve n’atteindra pas l’age d’homme. Que faut-il done penfer de cette education barbare qui facrifie le prefent a un avenir incer¬ tain , qui charge un enfant de chaines de toute efpece , & commence par le rendre miferable pour lui preparer au loin je ne fais qnel preten- du bonheur done il eft a croire qu’il ne jouira jamais ? Quand je fuppoferois cette education raifonnable dans fon objet, comment voir fans indignation de pauvres infortunes foumis a un DE L’ E B U C A T I O S" 9f joug infupportable , & condamnes a des travaux continuels comme des galeriens , fans etre affure que tant de foins leur feront jamais utiles ? L’age de la gaiete fe paife au milieu des pleurs, des chatimens , des menaces , de Fefclavage. On tourmentele malheureux pour fon bien , & Ton ne voit pas Ja mort qu’on appelle, & qui va 1» faifir au milieu de ce trifle appareil. Qui faic combien d’enfans periffent vi&imes de l’extra- vagante fagelfe d’un pere ou d’un maitre ? Heu- reux d echapper a fa cruaute , le fenl avantage qu’ils tirent des maux qu’il leur a fait foutfrir , eft de mourir fans regretter la vie, dont ils lfont connu que les tourmens. Hommes, foyez humains, c’eft votre pre¬ mier devoir: foyez-le pour tous les etats , pour tous les ages , pour tout ce qui n’eft pas etran- ger a l'homme. Quelle fageffe y-a-t-il pour vous bors de I’Hutnanite ? Aimez l’enfance •, favorifez fes jeux , fes plaiftrs , fon aimable inftinct. Qui de vous n’a pas regrette quelquefois cet age oil le rire eft toujours fur les levres, & ou Fame eft toujours en paix ? Pourquoi voulez-vous 6ter a ces petits innocens la jouiifance d’un terns ft court qui leur echappe, & d’un bien ft precieux dont ils ne fauroient abufer ? Pourquoi voulez- vous remplir d’amertume & de douleurs ces pre¬ miers ans ft rapides, qui ne reviendront pas plus pour eux qu’ils ne peuvent revenir pour vous? Peres, favez-vous le moment cu la mort $6 X R A I X E attend vos enfans ? Ne vous preparez pas des regrets en leur otant le peu d’inftans que la na¬ ture leur donne : auffi-tot qu’ils peuvent fentir le plaifir d’etre , faites qu’ils en jouiifent j faites qu’a quelque heure que Dieu les appelle s ils ne meurent point fans avoir goute la vie. Que de voix vont s’elever contre moi ■ J’en- fends de loin les clameurs de cette faulfe fagefle qui nous jette inceffamment hors de nous , qui compte toujours le prefent pour rien , & pour- fuivant fans relache un avenir qui fuit a mefure qu’on avance, a force de nous tranfporter ou nous ne fommes pas * nous tranfporte ou nous ne ferons jamais. C’eft, me repondez-vous, le terns de c'orn- ger les mauvaifes inclinations de I’homme; c’eft dans l’age de l’enfance * ou les peines font le moins fe nfibles, qu’il faut les multiplier pour les epargner dans l’age de raifom Mais qui vous dit que tout eet arrangement eft a votre difpofi- tion, & que toutes ces belles inftruclions dont vous accablez le foible efprit d’un enfant, ne lui feront pas un jour plus pernicieufes qu’utiles? Qui vous alfure que vous epargnez quelque cho- fe par les chagrins que vous lui prodiguez ? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que Ton etat n’en comporte , fans etre fur que ces maux prefens font a la decharge de l’avenir? & com¬ ment me prouverez-vous que ces mauvais pen- chans dont vous pretendez le guerir, ne lui viennent BE id E’ D U C A T I O N.' 97 viennent pas de vos foins mal- entendus, bien plus que de la nature ? Malheureufe prevoyance , qui rend un etre acftuellement miferable fur l’ef- poir bien ou mal fonde de le rendre heureux un jour ! Que li ces raifonneurs vulgaires confon- dent la licence avec la liberte, & l’enfant qu’oti rend heureux avec l’enfant qu’on gate, appre- nons-leur a les diftinguer. Pour ne point courir apres des chimeres y n’oublions pas ce qui convient a notre condition. Lftiumanite a fa place dans i’ordre des chofcs ; 1’enfance a la lienne dans l’ordre de la vie hu- maine ; il faut* confiderer l’homme dans l’horn- me, & 3’enfant dansfenfant. Afligner a chacuti fa place & Vy fixer, ordonner les paffions hu¬ nt nines felon la conftitution de I’homme , eft toutce que nous pouvons faire pour fon bien- etre. Le refte depend de caufes ettangeres qui ne font point en notre pouvoir. Nous ne favons ce que e’eft que bonheur on malheur abfolu. Tout eft rnele dans certe vie, on n’y goute aucun fentiment pur , on n’y refte pas deux momens dans le meme etat Les affec¬ tions de nos ames , ainfi que les modifications de nos corps , font dans un flux continue]. Le bien & le mal nous font communs a tous, mats en duferente? mefures. Le plus heureux eft ce- lui qui fouffre ie moins de peines j le plus nfife- rable eft celui qui fent le moins de plaifir. ToyJ jours-plus de fouffrances que de iouiffances j voi Tome VII G gg T X A I T e' la la difference commune a tous. La felicite ds Thornme ici-bas n’eft done qu’un etat negatif, on doit la mefurer par la moindre quantite des rnaux qu’il fouffre. ' Tout fentiment de peine eft infeparabte du defir de s’en delivrer : toute idee de plaifir eft Infeparable du defir d’en jouir : tout defir fup- pofe privation, & toutes les privations qu’oti fent font penibles ; e’eft done dans la dispro¬ portion de nos defirs & de nos facultes , que confifte notre mifere. Un etre fenfible dont les facultes egaleroient les defirs feroit un etre ab- folument heureux. • En quoi done confifte la fageffe humaine ou la route du vrai bonheur ? Ce n’eft pas precife- ment a diminuer nos defirs j car s’ils etoient au- deffous de notre puiffance , une partie de nos facultes refteroit oifive, & nous ne jouirions pas de tout notre etre. Ce n’eft pas non plus a ctendre nos facultes , car fi nos defirs s’eten- doient a la fois en plus grand rapport, nous n’en deviendrions que plus miferables : mais e’eft a diminuer l’exees des defirs fur les facultes, & a mettre en egalite parfaite la puiffance & la vo- lonte. C’eft alors feulement que toutes les forces etant en adion, fame cependant reftera paifi- ble , & que I’homme fe trouvera bien ordonne- C’eft ainfi que la nature, qui fait tout pour le mieux, l’a d’abord inftitue. Elle ne lui don- ne immediatement que les defirs necelfaives a fa DE L’ EDDCAIIOH 99 confervation , & les facultes fuffifantes pour les fatisfaire. Elle a mis toutes les autres comme en referve au fond de fon ame , pour s’y developper au befoin. Ce n’eft que dans cet etat primitif que l’equilibre ds pouvoir & du defir fe rencontre , & que 1’homme n’eft pas malheureux. Si-tot que fes facultes virtuelles fe mettent en adtion , l’imaglnation, la plus adtive de toutes, s’eveille & les devance. C’eft l’ima- gination qui etend pour nous la mefure des pof- fibles foit en bien foit en mal , & qui par conse¬ quent excite & nourrit les defirs par l’efpoir de les fatisfaire. Mais 1’objet qui paroilfoit d’abord fous la main fuit plus vite qu’on ne peut le pour- fuivre ; quand on croit l’atteindre, il fe trans¬ forme & fe montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pays deja parcouru , nous Is comptons pour rien ; celui qui refte a parcourir s’aggrandit , s’etend fans ceffe : ainfi l’on s’e- puife fans arriver au terme ; & plus nous ga- gnons fur la jouiifance , plus le bonheur s’eloi- gne de nous. Au contraire , plus 1’homme eft refte pres de fa condition naturelle , plus la difference de fes facultes a fes defirs eft petite, & moins par con. fequent il eft eloigne d’etre heureux. II n’eft jamais moins miferable que quand il paroit de- pourvu de tout : car la mifere ne cotififte pas dans la privation des chofes, mais dans le be¬ foin qui s’en fait fentir. G 3 ECO T it A i T e / Le monde reel a fes bornes, le monde imad ginaire eft infini: ne pouvant elargir l’un, re- treciflons l’autre ; car c’eft de ieur feule diffe¬ rence que naiflent toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force ,1a la fante, le bon temoignage de foi, tous les biens de cette vie font dans l’opinion; 6tez les dou- leurs du corps & les remords de la confcience, tous nos maux font imaginaires. Ce principe eft commun , dira -1 - on : j’en conviens. Mais Pap- plication pratique n’en eft pas commune; & c’eft: uniquement de la pratique qu’il s’agit ici. Quand on dit que l’homme eft foible , que veut - on dire ? Ce mot de foiblelfe indique un rapport; un rapport de 1’etre auquel on l’appli- que. Celui dont la force paffe les befoins , fut- il un infecte, un ver, eft un etre fort: celui dont les befoins palfent la force , fut - il un ele¬ phant, un lion ; fiit-il un Conquerant, un He- ros; fut - il un Dieu , c’eft un etre foible. L’An- ge rebelle qui meconnut fa nature etoit plus foi¬ ble que l’heureux mortel qui vit en paix felon la iienne. L’homme eft tres-fort quand il fe con¬ tents d’etre ce qu’il eft : il eft tres-foible quand il veut s’elever au-delfus de l’humanite. N’allez done pas vous figurer qu’en etendant vos facultes vous etendez vos forces ; vous les diminuez, au contraire, ft votre orgueil s’etend plus qu’elles. Mefurons le rayon de netre fphere , & reftons au eentre, comme l’infede au milieu de fa toi- I) E L 1 E B U C A T 10 S. 101 !e : nous nous fuffirons toujours a nous-memes* & nous n’aurons point a nous plaindre de notre foiblelfe; car nous ne la fentirons jamais. Tous les animaux ont exaclement les facultes neceflaires pour fe conferver. L’homme feul en a de fuperflues. N’eft - il pas bien Strange que ce fuperflu foit Pinftrument de fa mifere '{ Dans tout pays les bras d’un homme valent plus que fa fubfi flange. S’il etoit aflez fage pour compter ce fuperflu pour rien , il auroit toujours le ne- celfaire , parce qu’il n’auroit jamais rien de trop. Les grands befoins, difoit Favorin (b) , nailfent des grands biens, & fouvent le meilleur moyen de fe donner les chofes dont on manque eft de s’oter celles qu’on a: e’eft a force de nous tra- vailler pour augmenter notre bonheur que nous le changeons en mifere. Tout homme qui ne voudroit que vivre, vivroit heureux ; par con- fequent il vivroit bon , car ou feroit pour lui l’avantage d’etre mechant ? Si nous etions immortels, nous ferions des etres tres - miferables. Il eft dur de rnourir , fans doute; mais il eft doux d’efperer qu’on ne vivra pas toujours, & qu’une meilleure vie finira les peines de celle - ci. Si l’on nous offroit I’immor- talitd flur la terre, qui eft-ce qui voudroit accep¬ ter ce trifte prefent ? Quelle resource , quel ef- poir, quelle conlolation nous refteroit-il contre les rigueurs du fort & contre les injustices des Q) Nodt Attic. L. IX. C. s. G 8 XOZ T R A I r E hommes ? L’ignorant qui ne prevoit rien, fent peu lc prix de la vie & craint peu de la perdre ; l’homme eclaire voit des biens d’un plus grand prix qu’il prefere a celui - la. 11 n’y a que le de- mi- favoir & la faulfe fagefle qui prolongeant nos vuesjufqu’a la mort, & pas au dela, en font pour nous le pire des rnaux. La neceflite de mourir n’eft a l’homme fage qu’une raifon pour fupporter les peines de la vie. Si l’on n’etoit pas fur de la perdre une fois, eile couteroit trop a conferver. Nos maux moraux font tous dans Vopinion , hors un feul , qui eft le crime, & celui - la de¬ pend de nous : nos maux phyfiques fe detruifent ou nous detruifent. Le terns ou la mort font nos remedes : mais nous fouifrons d’autantplus que nous favons moins fouffrir, & nous nous don- nons plus de tourmentpour guerir nos maladies, que nous n’en aurions a les fupporter. Vis fe¬ lon la nature , fois patient , & chaffe les Me- decins : tu n’eviteras pas la mort, mais tu ne la fentiras qu’une fois , tandis qu’ils la portent chaque jour dans ton imagination troublee, & que leur art menfonger, au lieu de prolonger tes jours, t’en 6te la jouiiTance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet art a fait aux hom¬ mes ? Quelques- uns de ceux qu’il guerit mour- roient, il eft vrai; mais des millions qu’iltue rcfteroient en vie. Homme fenfe, ne mets point a cette loterie ou trop de chances font contre d e l’ Education 103 toi. Souffre , meurs ou gueris ; mais fur - tout vis jufqu’a ta derniere heure. Tout n’eft que folie & contradiction dans les inftitutionshurnaines. Nous nous inquietons plus de notre vie , a mefure qu’elle perd de fon prix. Les vieillards la regrettent plus que les jeunes gens; ils ne veulent pas perdre les apprets qu’ils ont faits pour en jouir j a foixante ans il eft bien cruel de mourir avant d’avoir commence de vivre. On croit que l’homme a un vif amour pour fa confervation, & cela eft vrai; mais on nevoitpas que cct amour, tel que nous lefen- tons , eft en grande partie l’ouvrage des hom- mes. Naturellement l’homme ne s’inqiete pour fe conferver qu’autant que les moyens en font en fon pouvoir i fi-totque ces moyens luiechap- pent, il fe tranquillife & meurt fans fe tourmen- ter inutilement. La premiere loi de la refigna- tion nous vient de la nature. Les Sauvages, ain- fi que les betes, fe debattent fort peu contre la mort, & l’endurent prefque fans fe plaindre. Cette loi detruite, il s’en forme une autre qui vient de la raifon ; mais peu favent fen tirer , Sc cette resignation faCtice n’eft jamais auftx plei- ne & entiere que la premiere. La prevoyance ! la prevoyance, qui nous porte fans celfe au-dela denous &fouvent nous place ou nous n’arriverons point; voila la veri¬ table fource de toutes nos miferes. Quelle ma¬ nic a un etre auift palfager que l’horhme de re- G 4 X04 T R A I T e' garder toujours au loin dans un avenir qui vieofc fi rarement, & de negliger le prefent dont il eft fur ! manie d’autant plus funefte qu’elle augmen- te inceflamment avec Page , & que les Vieil- lards, toujours defians , prevoyans, avares, ai- mciit mieux fe refufer aujourd’hui le neceffaire, que d’enmanquer dans cent ans. Ainfi nous te¬ nons a tout, nous nous accrochons a tout ; les terns , les lieux , les hommes , les chofes , tout ce qui eft, tout ce qui fera , importe a cliacun de nous : notre individu n’eft plus que la moin- dre partie de nous-memes. Chacun s’etend , pour ainfi dire, fur la terre entiere , & devient fen- fible fur toute cette grande furface. Eft-il eton- Itant que nos maux fe multiplient dans tous les points par on l’on peut nous bleifer? Que de Princes fe delolent pour la perte d’un pays qu’ils fi'ont jamais vu ? Que de marchands il fufifit de toucher aux Indes, pour les faire crier a Paris. Eft- ce la nature qui porte ainfi les hommes fi loin d’eux- memes? Eft - ce elle qui veutque chacun apprenne foil deftin des autres, & quel- quefois Papprenne le dernier ; en forte que tel eft mort heureux ou miferable, fans en avoir jamais rien fu? Je vois un hornme frais, gai, \igoureux 5 bien portant; fa prefence infpire la joie ; fes yeux annoncent, le contentement, le bien -etre ; il porte avec lui 1’image du bonheur. Vient une iettre de la pofte ; 1’homme heureux la regards* elle eft a fon adrelfe 5 il Pouvre , il la lit. A l’inftant fon ..ir, change ; il palit, il tombe en defaillauee. Revenu a lui, il pleure, il s’agite, il gemit, il s’arrnehe les cheveux, il fait retentir l’air de fes cvis , il femble attaque d’atFreufes convulfions. lofenfe , quel mal t’a done fait ce papier '< quel membre t’a-t-ilote? quel crime t’a-t il fait commettre ? enfin , qu’a- t-il change dans toi-meme pour te mettre dans 1’etat oil je te vois 'i Que lalettre fe fiit egaree , qu’une main cha¬ ritable l’eut jettee aux feu, le fort de ce mortel heureux & malheureux a la fois , eut ete, ce me femble , un etrange probleme. Son malheur, direz - vous, etoit reel, fort bien , mais il ne le fentoit pas : oil etoit-il done ? Sonbonheure- toitimaginaire : j’entends j la fante , la gaiete , le bien-etre, le coutentement d’efprit ne font plus que des vifions. Nous n’exiftons plus ou nous fommes , nous n’exiftons qu’ou nous ne fommes pas. Eft-ce la peine d’avoir une ft gran¬ de peur de la mort, pourvu que ce en quoi nous vivons refte ? O homme! refferre ton exiftence au-dedans de toi , & tu ne feras plus miferable. Refte k la place que la nature t’aihgne dans la chaine des etres , rien ne t’en peurra faire fortir : ne regimbe point contre la dure loi de la necellite, & n’epuife pas, a vouloir lui reufter, des for¬ ces que le Ciel ne t’a point donnees pour eten- dre ou prolonger ton exiftence , mais feulement G T T R A 1 T e' 506 pour la conferver corame il lui plait, & autant qu’il lui plait. Ta liberte, ton pouvoir nc s’e- tendent qu’aulli loin que tes forces naturelles, & pas au-dela ; tout le refte n’eft qu’efclavage , illulion , preftige. La domination meme eft fer- vile , quand elle tient a l’opinion: car tu de¬ pends des prejuges de ceux que tu gouvernes par les prejuges. Pour les conduire commeilte plait, il faut te conduire comme il leur plait. II n’ont qu’a changer de manicre de penfer , il faudra bien par force que tu changes de manie- re d’agir. Ceux qui t’approchcnt n’ont qu’a favoir gouverner les opinions du peuple que tu crois gouverner, ou des favoris quite gouvernent , ou celles de ta famille, ou les tiennes propres ; ces Vifirs , ces Courtifans, ces Pretres , ces Sol- dats,ces Valets , ces Caillettes, & jufqu’a des enfans , quand tu ferois un Themiftocle en ge¬ nie (c) , vorit te mener comme un enfant toi- raeme au milieu de tes legions. Tu a's beau fai- re ; jamais ton autorite reelle n’ira plus loin que tes facultes reelles. Si-tot qu’il faut voir par les yeux des autres , il faut vouloir par leurs vo- lontes. Mes Peuples font mes Sujets, dis-tu fie- (c) Ce petit garcon que vous vovez - la, difoit The¬ miftocle a fes amis, ell l’arbitre de la Grece ; car il gouverne fa mere , fa mere me gouverne , je gouverne les Athe'niens, & les Athe'niens gouvernent les Grecs. Oh ! quels petits conducfteuvs on trouveroit fouvent aux plus grands Empires, ft du Prince on defcendoit par degves jufqu’a la premiere main qui donne le branle en fecret! D E L 5 E I) U C A T I O On doit fentir que comme la peine eft Convent une trdceftitd , le plaifir eft quelqiiefois un befoin. II n’y a done qn’un ieul defir des enfans auquel on ne doive ja¬ mais compJaire, e’eft celui de fe faire obeir. D’ou il fuit, que dans tout ce qu’iis demandent, e’eft fur-tout au motif qui les porte a le demander qu’il faut faire attention. Accorded - leur, tant qu’il eft poflible , tout ee qui peut leur faire un plaifir reel: refufez - leur tou- jours ce qu’iis ne demandent que par fantaifie , ou pour fake un acte d’autorite. H 4 120 T R A I T e' ce; c’eft a ce premier pas qu’il faut fur-tout faire attention. Faites que tant qu’il n’eft frappe que des chofes fenfibles , toutes fes idees s’arre- tent aux fenfations; faites que de toutes parts il n’apperqoive autour de lui que le monde phyfi- que: fans quoi foyez fur qu’il ne vous ecoutera point du tout, ou qu’il fe fera du monde moral j dont vous lui parlez, des notions fantaftiques que vous n’effacerez de la vie. Raifonner avec les enfans etoit la grande ma- xime de Locke : c’eft la plus en vogue aujour- d’hui: foil fucces ne me paroit pourtant pas fort propre a la mettre en credit ; &, pour moi je ne vois rien de plus fot que ces enfans avec qui l’on a tant raifonne. De toutes les facultes de l’hom- me la raifon, qui n’eft , pour ainfi dire, qu’un compofe de toutes les autres , eft celie qui fe developpe le plus difficilement & le plus tard: & c’eft de celle-la qu’on veut fefervir pour de- velopperles premieres! Le chef - d’oeuvre dune bonne education eft de faire un homme raifon- nable: & l’on pretend elever un enfant par la raifon! C’eft commencer par la fin, c’eft vou- 3oir faire Pinftrumcnt de l’ouvrage. Si les enfans entendoient raifon , ils n’auroient pas befoin d’e¬ tre eleves; mais en leur parlant des leur ba's age une langue qu’ils n’entendent point, on les accoutume ^ fe payer de mots, a controler tout ce qu’on leur dit, a fe croire aufli fages qu® leurs Maitres, a devenir difputeurs 8c mutinsj & tout ce qu’on penfe obtenir d’eux par des motifs raifonnables, on ne l’obtient jamais que par ceux de convoitife ou de crainte ou de va- nite , qu’on eft toujours force d’y joindre. Void la formule a laquelle peuvent fe reduire a-peu-pres toutes les leqons de morale qu’oi? fait & qu’on peut faire aux enfans. Le Maitre. II ne faut pas faire cela. V Enfant. Et pourquoi ne faut - il pas faire cela ? Le Maitre. Parce que c’eft mal fait. L'Enfant. Mal fait! Qu’eft - ce qui eft mal fait ? Le Maitre. Ce qu’on vous defend. L'Enfant. Quel mal y a-t-il a faire ce qu’on me defend? Le Maitre. On vous punit pour avoir defobei. L Enfant. Je ferai en forte qu’on n’en fache rien. Le Maitre. On vous epiera. L'Enfant. Je me cacherai. Le Maitre. On vous queftionnera. L'Enfant. Je mentirai. H $ ^ ‘ > 122 T R A I T I Maitre. II ne faut pas mentir. V Enfant. Pourquoi ne faut - il pas mentir ? Le Maitre. Parceque c’eft mal fait, &c. Voiia le cercle inevitable. Sortez-en, 1’enfant ne vous entend plus. Ne font- ce pas-la des inf- trudions fort utiles ? Je ferois bien curieux de favoir ce qu’on pourroit mettre a la place de ce dialogue? Locke lui-meme y efit, a coup fur, ete fort embarraffe. Connoitre le bien & le mal, fentir la raifon des devoirs de l’homme, n’eft pas l’affaire d’un enfant. La nature veut que les enfans foient enfans avant que d’etre hommes. Si nous voulons per- vertir cet ordre, nous produirons des fruits pre- coces qui n’auront ni maturite ni faveur , & ne tarderont pas a fe corrompre: nous aurons de jeunes dodleurs & de vieux enfans. L’enfance a des manieres de voir, de penfer, de fentir, qui lui font propres; rien n’eft rnoins fenfe que d’y vouloir fubftituer les n6tres ; & j’aimerois autant exiger qu’un enfant eut cinq pieds de haut, que du jugement, a aix ans. En effet, a quoi lui ferviroit la raifon a cet age ? Elle eft le frein de la force, & l’enfant n’a pas befoin de ce frein. En effayant de perfuader a vos Eleves le de- » E L’EDtfCATIO^fc 121 voir de Pobeiflance, vous joignez a cette pre- tendue perfuafion la force & les menaces, ou, qui pis eft, la flatterie & les promefles. Ainfi. done, amorces par Pinteret, ou contraints par la force , ils font femblant d’etre convaincus par la raifon. Ils voient tres-bien que Pobeiflance leur eft avantageufe & la rebellion nuifible, auffi-tot que vous vous appercevez de Pune ou de Pautre. Mais corame vous n’exigez rien d’eux qui ne leur foit defagreable , & qu’il eft toujours pe- nible de faire les volontes d’autrui, ils fe cachent pour faire les leurs, perfuades qu’ils font bien G l’on ignore leur defobeiflance, mais prets a eonvenir qu’ils font mal, s’ils font decouverts, de crainte d’un plus grand mal. La raifon du devoir n’etant pas de leur age, il n’y a homme au monde qui vint a bout de la leur rendre vrai- ment fenfible: mais la crainte du chatiment, l’efpoir du pardon, l’impertunite, l’embarras de repondre , leur arrachent tous les aveux qu’on exige, & l’on croit les avoir convaincus quand on ne les a qu’ennuyes ou intimides. Qii’arrive - t - il de la ? Premierement, qu’eh leur impofant un devoir qu’ils ne fentent pas, vous les indiipofez contre votre tyrannie, & les detournez de vous aimer; que vous leur ap- prenez a devenir diflimules, faux, menteurs, pour extorquer des recompenfes ou fe derober aux chatimens 5 qu’enfin, les accoutumant a cou. 124 ^ Trait r' v ' vrir toujours d’un motif apparent un motif fe- cret, vous leur donnez vous-meme le moyen de vous abufer fans celfe , de vous 6ter la connoif- fance de leur vrai cara&ere, & de payer vous & les autres de vaines paroles dans Foccafion. Lesloix, direz-vous, quoiqu’obligatoires pour la confcience , ufent de merae de contrainte avec les hommes fails. J’en conviens : mais que font ces hommes, finon des enfans gates par l’edu- cation ? Voila precifement ce qu’il faut preve- nir. Employez la force avec les enfans, & la raifon avec les hommes : tel eft l’ordre naturel: le fage n’a pas befoin de loix. Traitez votre Eleve felon fon age. Mettcz-le d’abord a fa place , & tenez l’y fi bien , qu’il lie tente plus d’en fortir. Alors , avant de lavoir ce que c’eft que fageffe, il en pratiquera la plus importante leqon. Ne lui commandez jamais rien, quoi que ce foit au monde , abfolument rien. Ne lui laiflez pas metre imaginer que vous pre- tendiez avoir aucune autorite fur lui. Qu’il fache feulement qu’il eft foible & que vous etes fort, que par fon etat & le votre il eft neceffairement a votre merci; qu’il le fache, qu’il l’apprenne , qu’il le fente : qu’il fente de bonne heure fur fa tete altiere le dur jcug que la nature impofe a l’homme, le pefant joug de la necelEte, fous lequel il faut que tout etre finiploie: qu’il voie cette neceilite dans les chofes, jamais dans le d e l’ Education I2f caprice (/) des hommes; que le frein qui le retient foit la force & non l’autorite. Ce done il doit s’abftenir, ne le lui defendez pas, em- pechez - le de le faire, fans explications , fans raifonnemens : ce que vous lui accordez, a»> cordez-le a fon premier mot, fans follicitations, fans prieres , fur- tout fans condition. Accordez avec plaifir, ne refufez qu’avec repugnance; niais que tous vos refus foientirrevocables, qu’au- cune importune ne vous ebranle, que le non prononce foit un mur d’airain, contre lequel l’enfent n’aura pas epuife cinq ou fix fois fes forces, qu’il ne tentera plus de le renverfer. C’eft ainfi que vous le rendrez patient, egal, refigne, paifible, meme quand il n’aura pas ce qu’il a voulu; car il eft dans la nature da Phomme d’endurer patiemment la neceflue des cbofes, mais non la mauvaife volonte d’autrui. Ce mot, iln'y en a flus, eft une reponfe contre laquelle jamais enfant ne s’eft nmtine , a moins qu’il ne crut que e’etoit un menfonge. Au refte, il n’y a point ici de milieu ; il faut n’en rien exiger du tout, ou le plier d’abord a la plus parfaite obeilfance. La pire education eft de le lailfer flottant entre fes volontes & les votres, & de difputer fans cede entre vous & lui a qui (/) On doit etre fur que 1’enfant traitera de caprice toute volonte contraire a la fienne •, & dont il ne fentira pas la raifon. Or, un enfant ne fent la raifon de rien» dans tout ce qui cboque fes fantaifies, 126 T R A I T e' des deux fera le maitre; j’aimerois cent fois niieux qu’il le fut toujours. II eft bien etrange que depuis qu’on fe mele d-elever des enfans on n’ait imagine d’autre inf- trument pour les conduire que Pemulation, la jaloufie , l’envie, la vanite, l’avidite , la vile crainte, toutes les paffions les plus dangereufes, les plus promptes a fermenter, & les plus pro- pres & corrompre Tame , meme avant que le corps foit forme. A chaque inftrudion precoce qu’on veut faire entrer dans leur tete , on plan- te un vice au fond de leur cceur j d’infenfes inf- tituteurs penfent faire des merveilles en les ren- dant medians pour leur apprendre ce que c’eft quebontej & puis ils nous difent grav'ement, tel eft rhomme. Oui, tel eft l’homme que vous avez fait. On a elfaye tous les inftruniens, hors un: le feul predfement qui pent rcuffir j la liberte bien reglee. II ne faut point fe meler d’elever un en¬ fant quand on ne fait pas le conduire ou l’on veut par les feules loix du poflible & de l’impof- ftble. La fphere de l’un & de Tautre lui etant egalement inconnue, on l’etend , on la relferre autour de lui comme on veut. On l’enchaine, on le pouffe, on le retient avec le feul lien de la neceffite, fans qu’il en murmure : on le rend fouple & dodle par la feule force des chofes , fans, qu’aucun vice ait l’occalion de germer en lui: car jamais les paffions ne s’animent, tane qu’elles font dc nul effet. D! l’ Educate os. 127 Ne donnez a votre Eleve aucune efpece de leqon verbale , il n’en doit recevoir que de l’ex- perience; ne lui infligez aucune efpece de cha- timent, car il ne fait ce que c’eft qu’etre en faute; ne lui faites jamais demander pardon , car il ne fauroit vous offenfer. Depourvu de toute moralite daus fes adions , il ne peut rien faire qui foit moralement mal , & qui merite ni cha- timent ni reprimands. Je vois deja le Ledeur effraye juger de cet enfant par les n6tres : il fe trompe. La gene perpetuelle ou vous tenez vos Eleves irrite leur vivacite j plus ils font contraints fous vos yeux * plus ils font turbulens, au moment qu’ils s’ehap- pent i il faut bien qu’ils fe dedommagent, quand ils peuvent; de la dure contrainte ou vous les tenez. Deux ecoliers de la ville feront plus de degat dans un pays que la Jeuneffe de tout un village. Enfermez un petit Monfieur & un pe¬ tit payfan dans une chambre ■> le premier* aura tout renverfe , tout brife, avant que le fecond foit forti de fa place. Pourquoi cela V fi ce n’eft que fun fe hate d’abufer d’un moment de licen¬ ce, tandis que l’autre, toujours fur de fa liber- te, nefe preife jamais d’en ufer. Et cependant les enfans des villageois fouvent flattes ou con¬ traries font encore bien loin de l’etat oiije veux qu’on les tienne. Pofons pour maxime inconteftable que les pre¬ miers mouvenjens de la nature font toujoqrs 12§ T R A r T E f droits: il n’y a point de perverfite originelltf dans le occur humain. II ne s’y trouve pas im feul vice dont on ne puilfe dire comment & par ou il y eft entre. La feule paflion naturelle a 1’homme , eft l’amour de foi - meme , ou l’amour- propre pris dans un fens etendu. Cetamour-pro¬ pre en foi ou relativement a nous eft bon & uti¬ le , & corame il n’a point de rapport necelfaire aautrui, il eft a cet egard naturellement indif¬ ferent ; il ne devient bon ou mauvais que par l’application qu’on en fait & les relations qu’on lui donne. Jufqu’a ce que le guide de l’amour- propre, qui eft la raifon , puilfc naitre, il im- porte done qu’un enfant ne faife rien parce qu’il eft vu ou entendu , rien en an mot par rapport aux autres mais feulement ce que la nature lui demande , & alors il ne fera rien que de bien. Je n’entends pas qu’il ne fera jamais de de- gat, qu’il ne fe bleffera point, qu’il ne brifera pas peut - etre un meuble de prix s’il le trouve a fa portee. 11 pourroit faire beaucoup de mal fans mal faire, parce que la mauvaife action depend de l’intention de nuire, & qu’il n’aura jamais cette intention. S’ll I’avoit une feule fois tout feroit deja perdu; il feroit mechantprefque fans jelfource. Telle cbofe eft mal aux yeux de l’avarice , qui ne 1’eft pas aux yeux de la raifon. En lail- fant les enfans en pleine liberte d’exercer leuc ptourderie, il coavieiit d’ecarter d’eux tout ce qui be l’ Education. 129 qui pourroit la rendre couteufe , & de ne laiffer a leur portee rien de fragile & de precieux. Que leur appartement foit garni de meubles groftiers & folides ; point de miroirs, point de porce- laines , point d’objets de luxe. Quant a raon Emile que j'eleve a la campagne , fa chambre n’aura rien qui la diftingue de celle d’un Payfan. A quoi bon la parer avec tant de foins, puil- qu’il y doit refter It peu ? Mais je metrompe? il la parera lui-meme , & nous verrons bientct de quoi. Que fi malgre vos precautions l’enfant vient a faire quelque defofdre, a caffer quelque piece utile, ne le puniiTez point de votre negligence, ne le grondez point ; qn’il n’entende pas un feul mot de reproche; ne lui lailfez pas meme entrevoir qu’il vous ait donne du chagrin, agif- fez exadement comme fi le meuble fe fht caffe de lui-meme; enfin croyez avoir beaucoup fait fi vous pouvez ne rien dire. Oferai-je expofer id’ la plus grande, la plus importante, la plus utile regie de toute l’educa* tion '{ ce n’eft pas de gagner du terns , c’eft d’en perdre. Lecfteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes: il en faut faire quand on reflechit; & quoi que vous puifliez dire, j’aime mieuxetre homrne a paradoxes qu’homme a prejuges. Le plus dangereux intervalle de la vie humaine, eft celui de la naiffance a Page de douze ans. C’eft le terns ou germent les erreurs & les vices dans Tame VII. I T R A I T %' i go qu’on ait encore aucun iuftrument pour les cfei truire ; & quand l’inftrument vient, les racines font fi profondes , qu’il n’eft plus terns de le» arracher. Si les enfans fautoient tout d’un coup de la mamelle a Page de raifon , {’education qu’on leur donne pourroit leur convenir; mais felon le progres naturel, il leur en faut une toute contraire. II faudroit qu’ils lie fiifent rien de leur ame jufqu’a ce qu’elle eut toutes fcs fa- cultes > car it eft impoilible qu’elle apperqoive le flambeau que vous lui prefentez tandis qu’el¬ le eft aveugle , & qu’elle fuive dans l’immenfe plaine des idees une route que la raifon trace encore ft legerement pour les meilleurs yeux. La premiere education doit done etre pure- ment negative. Elle confifte , non point a en- feigner la vertu, ni la verito , mais a garantir le coeur du vice & l’efprit de i’erreur. Si vous pouviez ne rien faire & ne rien laiffer fake: fi Vous pouviez amener- Votre Eleve fain & ro- bufte a Page de douze ans , fans qu’il fut diftin- guer fa main droite de fa main gauche, des vos premieres lecons, les yeux de fon entendement s’ouvriroient a la raifon, fans prejuge, fans ha¬ bitude , il n’auroit rien en lui qui put contrarier reflet de vos foins. Bientot il deviendroit en- tre vos mains le plus fage des hommes, & en Gommenqant par ne rien faire, vous auriezfait Uti prodige d’education. Prenez le contre - pied de l’ufage , & vous de l’ Education. 131 ferez prefque toujours bien. Comme on ne veut pas faire d’un enfant un enfant, mais un Doc- teur, les Peres & Ics Maitres n’ont jamais affez- t6t tance, corrige , reprimands , flatte , mena¬ ce , promis , inftruit, parle raifon. Faites rnieux, foyez raifonnable, & ne raifonnez point avee votre Eleve , fur-tout pour lui faire approuver ce qui lui deplait; car amener ainfi toujours la raifon dans les chofes defagreables, ce n’eft que la lui rendre ennuyeufe , & la decrediter de bonne heure dans un elprit qui n’eft pas enco¬ re en etat de l’entendre. Exercez fon corps , fes organes , fes fens, fes forces, mais tenez fon ame oilive aufli long-tems qu’il fe pourra. Re- doutez tous les fentimens anterieurs au jugement qui les apprecie. Retenez , arretez les impref- fions etrangeres : & pour empecher le mal de naitre, ne vous preffez point de faire le bien; car il n’eft jamais tel, que quand la raifon l’e- claire. Regardez tous les delais comme des avan- tages ; c’eft gagner beaucoup que d’avancer vers le terme fans rien perdre ; lailfez mcurir l’en- fance dans les enfans. Enfin quelque leqon le ur devient-elle necelfaire? gardez-vous de la don- ner aujourd’hui, li vous pouvez difterer jufqu’a demain ians danger. Une autre conlideration qui confirme 1’utilite de cette methode , eft celie du genie particulier de l’enfant, qu’il faut bien connoitre pour favoic quel regime moral lui conyient. C’naque efprit I 3 132 T R A 1 T t' a fa forme propre , felon laquelle il a befoirz d’etre gouverne 5 & il importe au fucces des foins qu’011 prend, qu’il foit gouverne par cette forme & non par une autre. Homme prudent , epiez long-terns la nature, obfervez bicn votre Eleve avant de lui dire le premier mot; laiifez- d’abord le germe ds fon caradtere en pleine li- berte de fe montrer , ne le contraignez en quoi que ce puilfe etre , afin de le mieux voir tout entier. Penfez-vous que ce terns de liberte foit perdu pour lui? tout au contraire, il fera le mieux employe ; car c’eft ainfi que vous apprcn- drez a nc pas perdre un feul moment dans un terns plus precieux : au lieu que fi vous com- mencez d’agir avant de favoir ce qu’il faut faire , vous agirez au hafard; fujet, a vous tromper , il faudra revenir fur vos pas j vous ferez plus eloi- gne du but que li vous euffiez ete moins prefle de l’atteindre. Ne faites done pas comme l’a- vare qui perd beaucoup pour ne vouloir rien perdre. Sacrifiez dans le premier age un terns que vous regagnerez avec ufure dans un age plus avance. Le fage Medecin ne donne pas etourdinient des ordonannees a la premiere vue , mais il etudie premierement le temperament du rnalade avant de lui rien preferire : il commence tard a le traiter , mais il le gueritj tandis que le Medecin trop preife le tue. Mais ou place.rons-nous cet enfant pour fe- lever comme un etre infenfible, comme un au- BE L’ E D U C A T I O TJ. 135 tamate ? Le tiendrons - nous dans lc globe de la Lune, dans une isle deferte ? L’ecarterons-nous deters les humains? N’aura-t-il pas continuel- lernent, dans le monde, le fpectacle & l’exem- ple des paflions d’autrui? Ne verra-t-il jamais d’autres enfans de fon age ? Ne verra-1- il pas fes parens, fes voifins, fa Nourrice, la Gou- vernante, fon Laquais, fon Gouverneur-meme, qui apres tout ne fera pas un Ange. Cette objection eft forte & folide. Mais vous ai - je dit que ce fut line entreprife aifee qu’une education naturelle P O hommes , eft-ce ma fau- te ft vous avez rendu difficile tout ce qui eft bien P Je fens ces difticultes , j’en conviens : peut - etre font - dies infurmontables. Mais tou- jours eft-il fur qu’en s’appliquant a les prevenir, on les previent jufqu’a certain point. Je montre le but qu’il faut qu’on fe propofe : je ne dis pas qu’on y puiffe arriver ; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux reuffi. Souvenez vous qu’avatit d’ofer entreprendre de former un homrae , il faut s’etre fait homme foi-meme ; il faut trouver en foi l’exemple qu’il fe doit propofer. Tandis que 1’enfant eft encore fans connoiftance , on a le terns de preparer tout ce qui l’approche, a ne frapper fes premiers regards que des objets qu’il lui convient de voir. Rendez vous refpe&able a tout le monde; com- mencez par vous faire aimer, afin que chacun cherche a vous complaire. Vous ne ferez point I 3 134 T a a i t e' maitre de I’enfant , fi vous ne 1’etes de tout ce qui l’entoure, & cette autorite ne fera jamais -fuffifante, ft elle n’eft fondee fur l’eftime de la vertu. II ne s’agit point d’epuifer fa bourfe & de verier I’argent a pleines mains j je n’ai jamais vu que l’argent fit aimer perfonne. II ne faut point etre avare & dur, ni plaindre la mifere qu’on peut foulager ; mais vous aurez beau ou- vrir vos colfres, ft vous n’ouvrez auifi votre cceur , celui des autres vous reftera toujours fertile. C’eft votre terns , ce font vos foins , vos -affections, c’eft vous-meme qu’il faut donner j icar quoique vous puifliez faire, on fent tou¬ jours que votre argent n’eft point vous. II y a .des temoignages d’interet & de bienveillance qui font plus d’effet, & font reellement plus u- tiles que tous les dons : combien de malheu- reux , de malades out plus befoin de confola- tions que d’aumones! combien d’opprimes a qui la protection fert plus que l’argent! Raccommo- dez les gens qui fe brouillent, prevenez les pro- ces, portez les enfans au devoir, les peres a Pin diligence , favopfez d’heureux mariages , em- pechez les vexations, employes , prodiguez le credit des parens de votre Eleve en faveur du foible a qui ont refufe juftice , & que le puiifant accable. Declarez-vous hautement le protedteur des malheureux. Soyezjufte, humain , bienfai- fant. Ne faites pas feulement l’aumone, faites la charite; les oeuvres de mifericorde foulagent BE L’ EdCUTIOS I 3? plus de rnaux que I’argeiit: aimez les autres, & ils vous aimeront; fervez - les , & ils vous fervi- ront; foyez leur frere, & ils feront vos enfans, C’eft encore ici une des raifons pourquoi je veux elever Emile a la campagne , loin de la canaille des valets , les derniers des homines apres Isiirs maitres , loin des noires mceurs des villes que le vernis dont on les couvre rend fe- duifantes & contagieufes pour les enfans; au lieu que les vices des payfans , fans appret & dans toute leur groffierete , font plus propres a rebu- ter qu’a feduire, quand on n’a nul interet a les imiter. Au village un Gouverneur fera beaucoup plus maitre des objets qu’il voudra prefenter a Fen¬ fant} fa reputation, fes difcours , fon exemple, auront une autorite qu’ils ne fauroient avoir a la ville : etant utile a tout le mcxnde , ehacun s’empreflera de l’obliger, d’etre chime de lui, de le montrer au difciple tel que le Maitre vou- droit qu’on fut en effet& fi l’on ne fe corrige pas du vice, on s’abftiendra du fcandale; c’eft;. tout ce dont nous avons befoin pour notre objef*' Ceifez de vous en prendre aux autres de vos propres fautes : le mal que les enfans voient les corrompt moins que celui que vous leur appre- nez. Toujours fermonneurs, toujours moralities, toujours pedans , pour une idee que vous leur donnez la croyant bonne, vous leur en donnez a la fois vingt autres qui ne valent rien ; pleia 14 T R A I T e' de ce qui fe pafle dans votrc tete, vous ne voyez pas Pellet que vous produifez dans la leur. Par- jni ce long flux de paroles dont vous les excedez incelTamment, penfez - vous qu’i! n’y en ait pas line qu ils faiiifl’ent a faux '{ Penfez- vous qu’ils ne commentent pas a leur maniere vos explica¬ tions diflfufes , & qu’ils n’y trouvent pas de quoi fe faire t:n fyfteme a leur portee qu’ils fauront vous oppofer dans l’occafion? Ecoutez un petit bon-homme qu’on vient d’endodriner ; laiflez-le jafer , qucflionner, ex- travaguer a foil aife , & vous alle« etre furpris du tour etrange qu’out pris vos raifonnemens dans fon efprit ; il confond tout, il renverfe tout, il vous impadente, il vous defoie quel- quefois par des objections imprevues. Il vous rcduit; a vous take, ou a le faire take : & que peut-il penfer de ce filence de la part d’un hom- me qui aime taut a parler V Si jamais il remnor- te cetavantage, & qu’il s’en apperqoive, adieu l’education ; tout eft fini des ce moment, line ^ cherche plus a s’inftruire , il cherche a vous re- futer. Maitres zeles , fpyez fimples , difcrets, rete- nus, ne vous hatez jamais d’agir que pour em- pecher d’agir les autres ; je le repeterai fans cef- fe, renvoyez , s’il fe peut, une bonne inftruc. tion, de peur d’en donner une mauvaife. Sur cette terre dont la nature eut fait le premier pa- radis de l’homme, craignez d’excercer i’emploi BE L* E D U C A T I O N.' 137 du tentateur en voulant donner a l’innocence la connoiffance du bien & du mal : ne pouvant empecher que 1’enfant ne s’inftruife au dehors par des exemples , bornez toute votre vigilance a imprimer ces exemples dans foil efprit fous 1’image qui lui convient. Les paifions impetueufes produifent un grand effet fur l’enfant qui en eft temoin , parcequ’el- les ont des fignes tres- fenfibles qui le frappent & le forcent d’y faire attention. La colere fur- tout eft ft bruyante dans fes emportemens, qu’ii eft impoffible de ne pas s’en appercevoir etant a portee. II ne faut pas demander li c’eft la pour un Pedagogue 1’occafion d’entamer un beau dif- cours. Eh! point de beaux difcours : rien du tout, pas un feul mot. Lailfez venir l’enfant: etonne du fpedacle , il ne manquera pas de vous queftionner. La reponfe eft fimple ; elle fe tire des objets memes qui frappent fes fens. 11 voit un vifage enflamme , des yeux etincelans , un gefte menaqant , il entend des cris ; tous fignes que le corps n’eft pas dans fon affiette. Dites-lui pofement , fans affedation, fans myftere j ce pauvre homme eft riialade, il eft dans un acces de fievre. Vous pouvez de-la tirer occafion de lui donner, mais en pen de niots, fine idee des maladies & de leurs diets : car eela aufli eft de la nature , & c’eft un des liens de la neceifite auxquels il fe doit fentir aflujetti. Se peut-il que fur cette idee, qui n’eft pas I 5 T R A I T e' J3$ faufle , il ne contracfte pas de bonne heure un* certaine repugnance a fe livrer aux exces des paffions , qu’il regardera comrne des maladies; & croyez - vous qu’une pareille notion donnee a propos ne produira pas un effet aufli falu- taire que le plus ennuyeux Sermon de morale? Mais voyez dans l’avenir les confequences de cette notion ! vous voila autorife, fi jamais vous y etes contraint, a trailer un enfant mutin com¬ ine un enfant malade ; a 1’enfermer dans fa chambre, dans fbn lit s’il le faut , a le tenir au regime , a 1’effrayer lui-meme de fes vices nailfans, i les lui rendre odieux & redoutables fans que jamais il puifle regarder comme un cha- timent la feverite dont vous ferez peut-etre for¬ ce d’ufer pour l’en guerir. Que s’il vous arrive a vous-roeme , dans quelque moment de vivaci- te, de fortir du fang froid & de la moderation dont vous devez faire votre etude , ne cbercliez point a lui deguifer votre faute : mais dites - lui franchement avec un tendre reproche : mon ami > vdus m’avez fait mal. Au refte, il importe que toutes les naivetes que peut produire dans un enfant la fimplicite des idees dont il eft nourri, ne foient jamais relevees en fa prefence , ni citees de maniere qu’il puifle 1’apprendre. Un eclat de rire indifcret peut gater le travail de fix rnois, & faire un tort irreparable pour toute la vie. Je ne puis affez redire que pouretre le maitre de l’enfant, db l’ Education. 139 II faut etre Ton propre maitre. Je me reprefente mon petit Emile, au fort d’une rixe entre deux voifines, s’avanqant vers la plus furieufe, &lui difant d’un ten de commiferation : Ma bonne , vous etes tnalade , fen fuis bien fache. A coup fur cette faillie ne reftera pas fans effet fur les Spedlateurs ni peut-etre fur les Adtrices. Sans rire, fans le grander, fans le louer, je l’em- mene de gre ou de force avant qu’il pu'iffe ap- percevoir cet effet , ou du moins avant qu'il y penfe , & je me hate de ie dilh aire fur d’autres objets quile lui falfent bien vite oublier. Mon deflein n'ed point d’entrer dans tous les details , mais feulement d’expofer les maximes generales , & de donner des exemples dans les occafions difficiles. Je tiens pour impoffible qu’au fein de la fociete, Ton puilfe amener un enfant a Page de douze ans, fans lui donner quelque idee des rapports d’homme a homme, & de la moralite des actions humaines. II fuffit qu’on s’applique a lui rgndre ces notions necelfaires le plus tard qu’il fe pourra , & que quand elles de- viendront inevitables on les borne a l’utilitepre- fente , feulement pour qu’il ne fe eroie pas le inaitre de tout, & qu’il ne faife pas du mal a autrui fans fcrupule & fans le favoir. II y a des caracteres doux & tranquilles qu’on peut mener loin fans danger dans leur premiere innocence; mais il y a auffi des naturels violens dont la fe- rocite fe developpe de bonne heure, & qu’il faut 140 T R A I T e' fe hater de feire hommes pour n'etre pas bblige de les enchainer. Nos premiers devoirs font envers nous; nos fentimens primidfs fe concentrent en nous-me- nres ; tous nos mouvemens naturels fe rappor- tent d’abord a notre confervation & a notre bien- etre. Ainii le premier fentiment de la juf- tice ne nous vient pas de celle que nous devons, mais de celle qui nous eft due, & c’eft encore im des contre-fens des educations communes, que parlant d’abord aux enfans de leurs devoirs, jamais de leurs droits , on commence par leur dire le contraire de ce qu’il faut , ce qu’ils ne fauroient entendre, & ce qui ne peut lesimerelTer. Si j’avois done a conduire un de ceux que je viens de fuppofer, je me dirois ; un enfant lie s’attaque pas aux perfonnes (g ) , mais aux cho- fes ; & bientot il apprend par l’experience .a ref- peder quiconque le paffe en age & en force, mais les chofes nefe defendant pas elles-memes. La premiere idee qu’il faut lui donner eft done (p) On ne doit jamais fouffrir qu’un enfant fe joue mix grandes perfonnes comme avec fes infeiieurs, ni tiieme comme avec fes egaux. S’il ofoitfrapper ferieufe- ment quelqu’un, fut-ce fon Laquais, fiit-ce le Bourreau, faites qu’on lui rende toujours fes coups avec ufure , & de maniere a lui oter l’envie d’y revenir. J’ai vu d’im- .prudentes Gouvernantes animer la mutinerie d’nn enfant, 1’exciter a battle, s'en laiffev battle elles-memes , & lire defes foibles coups, fans longer qu’ils e'toient autant de meurtres dans Tintention da petit furieux , & que celui qui vent battre etant jeune, voudra tuer etant grand. BE L’ E D U C A T I O N. 141 Kwoins celle de la liberte, que de la propriete; & pour qu’il puiiTe avoir cette idee , il faut qu’il ait quelque chofe en propre. Lui citer fes har- des , fes meubles, fes jouets, c’eft ne lui rien dire , puifque bien qu’il difpofe de ces chofes , il ne fait ni pourquoi ni comment il les a. Lui dire qu’il les a parce qu’011 les lui a donnees, c’eft ne faire guere mieux , car pour donner il faut avoir : voila done une propriete anterieure a la fienne, & c’eft le principe de la propriete qu’on lui veut expliquer; fans compter que le don eft une convention, & que 1’enfant ne peut favoir encore ce que c’eft que convention (h). Lecfteurs, remarquez , je vous prie, dans cet exemple & dans cent mille autres , comment, fourrant dans la tete des enfans des mots qui n’ont aucun fens a leurs portee, on croit pour- tant les avoir fort bien inftruits. Il s’agit done de remonter a 1’origine de la propriete ; car c’eft de-la que la premiere idee en doit naitre. L’enfant, vivant a la campagne , aura pris quelque notion des travaux champe- tres ; il ne faut pour cela que des yeux, du loi- fir; il aura l’un & l’autre. Il eft de tout age, fur-tout du lien, de vouloir creer, imiter , pro¬ duce , donner des fignes de puilfance & d’adiu (h) Voila pourquoi la plupart des enfans veulent ra- voir ce qu’ils ont donne' , & pleurent quand on ne le leur veut pas rendre. Cela ne leur arrive plus quand ils ont bien concu ce que c’eft que don; feulernenc ils font *iors plus ckconfpects k donner. T R A I T e' 142 vite. II n’aura pas vu deux fois labourer un jar- din , ferner * lever, croitre des legumes, qu'il voudra jardiner a fon tour. Par les principes ci - devant etablis, je ne m’oppofe point a fon envie; au contraire je la favorife , je partage fon gout * je travaille avee lui, non pour fon piaifir , mais pour le mien } du moins il le croit ainfi: je deviens fongarqon- jardinier ; en attendant qu’il ait des bras je la¬ bours pour lui la terre ; il en prend poifeflion en y plantant une feve, & furement cette pof- ieffion elt plus facree & plus refpedable que cel- le que prenoit Nunnes Balbao de l’Amerique me¬ ridional au nom du Roi d’Efpagne , en plan¬ tant fon etendard fur les Cotes de la mer du Sud. On vient tous les jours arrofer les feves , on les voit lever dans des tranfports de joie. J’aug- mente cette joie en lui difant, cela vous ap- partient & lui expliquant alors ce terme d’ap- partenir , je lui fais fentir qu’il a mis la fon terns , fon travail, fa peine, fa perfonne enfin : qu’il y a dans cette terre quelque chofe de lui- meme qu’il peut reclamer contre qui que ce foit , comme il pourroit retirer fon bras de la main d’un autre homme qui voudroit le retenir nial- gre lui. Un beau jour il arrive empreffe & l’arrofoir a la main. O fpedacle ! 6 douleur ! toutes les feves font anachees, tout le terrein eft bouls- be l' Education. 143 verfe , la place-meme ne fe reconnoit plus. Ah! qu’eft devenu mon travail, moil ouvrage, le doux fruit de mes foins & de mes fueurs ? Qui m’a ravi mon bien ? qui m’a pris mes feves ? Ce jeune coeur fe fouleve; le premier fentiment de l’injufticey vient verfer fatrifte amertume. Les Lames coulent en ruilfeaux ; l’enfant defole rem- plit Fair de gemilfemeus & de cris. On prend part a fa peine , a foil indignation; on cherche, bn s’informe , on fait des perquifitions. Enfin » l’on decouvre que le jardinier a fait le coup : on le fait venir. Mais nous voici bien loin de compte. Le Jardinier apprenant de quoi l’on fe plaint, com¬ mence a fe plaindre plus hautque nous. Quoi, Mellieurs ! c’eft vous qui m’avez ainfi gate mon ouvrage ? J’avois feme la des melons de Malthe dont la graine m’avoit ete donnee comrae un trefor , & defquels j’efperois vous regStler quand ils feroient rrturs : mais voila que pour y planter vos miferables feves, vous m’avez detruit mes melons deja tout leves', & que je ne rernplacerai jamais. Vous m’avez fait un tort irreparable, & Vous vous etes prives vous-memes du plaifir de manger des melons exquis. Jean - Jacques. „ Excufez-nous, mon pauvre Robert. Vous M aviez mis la votre travail, votre peine. Je „ vois bien que nous avons eu tort de gater „ votre ouvrage > mais nous vous ferons venir T R A I T e' 144 „ d’autre graine de Malthe, & nous ne travaii- „ lerons plus laterre avant de favoir li quelqu’un „ n’y a point mis la . main avant nous. Egbert. : „ O ! bien, Meffieurs ! vous pouvez done „ vous repofer; car il n’y a plus guere de ter- „ re en friche. Moi, je travaille celle que mon ,, pere a boninee , chacun en fait autant de 35 fon c6te , & toutes les terres que vous voyez „ font occupees depuis long - terns. Emile. „ Monfieur Robert, il y a done fouvent de „ la graine de melon perdue ? Robert. „ Pardonnez- moi, mon jeune ca det; car il „ ne. nous vient pas fouvent de petits Meffieurs 33 auiii etourdis que vous. Perfonne ne touche „ au jardin de fon voifin ; chacun refpecte le 33 travail des autres , aftn que le fien foit en ,3 furete, Emile. „ Mais moi je n’ai point de jardin. Robert. „ Que m’importe ? fi vous gatez le mien, 3, je ne vous y laiiferai plus promener ; car, „ voyez-vous , je ne veux pas perdre ma peine. Jean - Jacques. n Ne pourroit-on pas propofer un arrange- 3, ment au bon Robert? qu’ii nous accorde, a 3, mon petit ami & a moi, un coin de fon jar- „ din D E L’ E D II C A T X O N. 14? „ dill pour le cultiver, a condition qu’il aura „ la moitie du produit. Robert. „ Je vous Paccorde fans condition. Mais fou- „ venez-vous que j’irai labourer vos feves, II >} vous touchez a mes melons. Dans cet elTai de la maniere d’inculquer aux enfans les notions primitives, on voit comment l’idee de la propriete remonte naturellement au droit de premier occupant par Je travail. Cela eft clair, net, fimple, & toujou rs a la portee de l’enfant. De la jufqu’au droit de propriete & aux echanges il 11 ’y a plus qu’un pas , apres le- quel il faut s’arreter tout court. On voit encore qu’une explication que je ren- ferme ici dans deux pages d ecriture fera peut- etre 1’afFaire d’un an pour la pratique : car dans la carriere des idees morales on ne peut avan- cer trop lentement , ni trop bien s’afFermir a cbaque pas. Jeunes Maitres, penfez, je vous prie, a cet exemple, & fouvenez - vous qu’en toute chofe vos leqons doivent etre plus en ac¬ tions qu’en difcoursj car les enfans oublient ai- fement ce qu’ils ont dit & ce qu’on leur a dit, mais non pas ce qu’ils ont fait & ce qu’on leur a fait. De pareilles inftru&ions fe doivent donner, comme je 1’ai dit, plutot ou plus tard, feloa que le naturel paifible ou turbulent de i’Eleve en accelere ou retards le befoin j leur ufage elt Tome VII. K T R A I T E* 146 d’une evidence qui faute aux yeux: mais pour ne rien omettre d’important dans les chofes dif- ficiles, donnons encore un exemple. Votre enfant difcole gate tout ce qu’il tou¬ che. Ne vous fachez point; mettez hors de fa portee ce qu’il peut gater. II brife les meubles dont il Xe fert; ne vous hatez point de lui en donner d’autres ; laiifez - lui fentir le prejudice de la privation. II caffe les fenetres de fa cham- bre : laiifez le vent fouffler fur lui nuit & jour fans vous foucier des rhumes ; car il vaut mieux qu’il foit enrhume que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodices qu’il vous caufe , mais faites qu’il les feme le premier. A la fin vous faites raccommoder les vitres , toujours fans rien dire : il les calfe encore; changez alors de niethode; dites-lui fechement, mais fans cole- re ; les fenetres font a moi, elles ont ete mifes la par mes foins, je veux les garantir; puis vous l’enfermerez a 1’obfcurite dans un lieu fans fene- tre. A ce procede fi nouveau il commence par crier, tempeter; perfoane ne l’ecoute. Bien- tot il fe lalfe & change de ton. II fe plaint, il gemit: un domeftique fe prefente , le mutin le prie de le delivrer. Sans chercher de pretextes pour n’eu rien faire , le domelfique repond : fat aujji des vitres a con fewer , & s’en va. Enfin apres que 1’enfant aura demeure la plufieurs heu- res, affez long - terns pour s’y ennuyer & s’en. fouvcnir, quelqu’un lui fuggerera de vous pro- D E L’ E’ DVCATION. 147 pofer un accord au moyen duquel vous lui ren- driez la liberte , & il ne cafleroit plus de vitres: il ne demandera pas mieux. II vous fera prier de le venir voir, vous viendrez } il vous fera fa proportion, & vous l’accepterez a l’inftant en lui difant: c’eft tres-bien, penfe, nous y ga~ gnerons tous deux 5 que n’avez-vous eu plutdt cette bonne idee? Et puis, fans lui demander ni proteftation ni confirmation de la promelfe, vous I’embralferez avec ]oie & femmenerez fur- le-champ dans fa chambre, regardant cet accord comme facre & inviolable autant que fi le fer¬ ment y avoit palfe. Quelle idee penfez-vous qu’il prendra, fur ce precede, de la foi des engage- mens & de leur utilite ? Je fuis trompe s’il y a fur la terre un feul enfant, non deja gate, a l’e- preuve de cette conduite, & qui s’avife apres cela de calfer une fenetre a delfein ( i ). Suivez CO Au rede , quand c« devoir de tenir fes engage* mens ne feroit pas affermi dans 1’efprit de l’enfant par le poids de foil utilite , bientot le fentiment inteneur commenqant a poindre, le lui impoferoit comme ung loi de la confcience, comme un principe idne' qui n’af. tend pour fe d^velopper, que les connoiffances au%. quelles il s’applique. Ce premier trait n'eft point mar. que par la main des hommes, mais grave dans na§ coeurs par i’Auteur de toute juftice. Otez fa Loi pri¬ mitive des conventions & {’obligation qu’elle impofe f tout eft illufoire, & vain dans la fociete humaine: qui ne tient que par fon profit a fa proiiieffe, n’eft guens plus'lie qtie s’il n’eut rien promis; ou tout au pitta if. en fera du pouvoir de la violer comme de la bifque dss Joueurs , qtti ne {ardent a s’en pievaloir, que poor ae» tendre le moment de s’en prevaloir avee pins tT&Vsti* & a *48 T R A I T i f la ehaine de tout cela. Le petit mechant ns fongeoit guere , en faifant un trou pour planter fa feve, qu’il fe creufoit un cachot ou fa fcience ne tarderoit pas a le faire enfermer. Nous voila dans le monde moral; voila la porte ouverte au vice. Avec les conventions & les devoirs naiffent la tromperie & le menfonge. Des qu’on peut faire ce qu’on ne doit pas, on veut cacher ce qu’on n’a pas du faire. Des qu’un interet fait promettre, un interet plus grand peut faire violer la promeife , il ne s’agit plus que de la violer impunement. La reflource eft naturelle; on fe cache & l’on ment. N’ayant pu prevenir le vice , nous void deja dans le cas de le punir : voila les miferes de la vie humaine, qui commencent avec fes erreurs. J’en ai dit affez pour faire entendre qu’il ne faut jamais infliger aux enfans le chatiment com- nie chatiment, mais qu’il doit toujours leur arri- ver comme une fuite naturelle de leur mauvaife a&ion. Ainfi. vous ne declamerez point contre le menfonge , vous ne les punirez point precife- ment pour avoir menti; mais vous ferez que tous les mauvais effets du menfonge, comme de n’etre point cru quand on dit la verite , d’e¬ tre accufe du mal qu’on n’a point fait, quoiqu’on s’en defende , fe raifemblent fur leur tete quand tage. Ce principe eft de la derniere importance & mf rite d’etre approfondi; car c’eft ici que 1’homme com¬ mence a fe mettre en contradiction avec lui-meme. de l’ Education^ 149 ils ont menti. Mais expliquons ce que c’eft que mentir pour les enfans. II y a deux fortes de menfopges > celui de fait qui regarde le palfe, celui de droit qui re. garde l’avenir. Le premier a lieu quand on nie d’avoir fait ce qu’on a fait, ou quand on affir- me avoir fait ce qu’on n’a pas fait, & en gene¬ ral quand on parle fciemment’ contre la verite des chofes. L’autre a lieu quand on promet ce qu’on n’a pas deflein de tenir, & en general quand on montre une intention contraire a celle qu’on a. Ces deux menfonges peuvent quelque- fois fe ralfembler dans le nieme ( k ); mais je les confidere ici par ce qu’ils ont de different. Celui qui fent le befoin qu’il a du fecours des autres , & qui ne ceffe d’eprouver leur bienveil- lance, n’a nul interet de les tromper ; au con¬ traire , il a un interet fenfible qu’ils voient les cliofes comme elles font, de peur qu’ils ne fe trompent a Ton prejudice. II eft done clair que le menfonge de fait n’eft pas naturel aux enfans; mais c’eft la loi de 1’obeiiTance qui produit la niceffite de mentir, parce que l’obeilfance etant penible, on s’en difpenfe en feeret le plus qu’ou peut, & que Pinteret prefent d’eviter le chati- ment ou le reproche , l’emporte fur Pinteret eloigne d’expofer la verite. Dans l’education na- ( k ) Comme lorfqu’accufe d’une mauvaife addon , le coupable s’en'defend en fe difant honnete homme. 11 ment alors dans le fait & dans le droit. K 3 T R A I T e' IfC turelle & libre , pourquoi done votre enfant vous mentiroit-il ? qu’a-t-il a vous cacher ? Vous ne le reprenez point, vous ne le puniifez de rien, vous n’exigez rien de lui. Pourquoi ne vous diroit-il pas tout ce qu’il a fait, auifi nai- vement qu’a fon petit camarade ? II ne peut voir a cet aveu plus de danger d’un cote que de l’autre. Le menfonge de droit eft moins naturel en¬ core , puifque les promeifes de faire ou de s’abf- tenir font des adtes conventionnels , qui fortent de l’etat de nature & derogent a la iiberte. II y a plus ; tons les engagemens des enfans font nuls par eux-memes, attendu que leurvuebor- nee ne pouvant s’etendre au-delii du prefent, en s’engageant ils ne favent ce qu’ils font. A peine l’enfant peut-il mentir quand il s’engage ; car ne fongeant qu’a fe tirer d’affaire dans le moment prefent, tout moyen qui n a pas un effet pre¬ fent lui devient egal: en premettant pour un terns futur ii ne promet rien, & fon imagination encore endormie ne fait point etendre fon etre fur deux terns dilferens. S’il pouvoit eviter le fouet , ou obtenir un cornet de dragees en pro- mettant de fe jetter demain par la fenetre, ii le promettroit a finftant. Voila pourquoi les loix ti’ent aucun egard aux engagemens des enfans» & quand les peres & les maitres plus feveres exigent qu’ils les rempliifent , e’eft feulement dans ceque 1’enfant devroit faire, quand meme il ns faurcit pas promis. D E L 5 E D V C A T I 6 . T<)T ' L’enfant ne fachant ce qu’il fait quand il s’en- ■gage , ne peut done nientir en s’engageant. II n’en eft pas dememe quand il manque a fa pro- nielfe , ee qui eft encore une efpece de menfonge retroa&if; car il fe fouvient tres-bien d’avoir fait cette promeife ; mais ce qu’il ne voit pas, e’eft l’importance de la tenir. Hors d’etat de lire dans l’avenir, il ne peut prevoir les confluen¬ ces des chofes, & quand il viole fes engagemens, il ne fait rien contre la raifon de fon age. Il fuit de la que les menfonges des enfans font tous l’ouvrage des Maitres, & que vouloir leur apprendre a dire la verite , n’eft autre chofe que leur apprendre a mentir. Dans remprefle- ment qu’on a de les regler, de les gouverner, de les inftruire, on ne fe trouve jamais aflez d’inftrumens pour en venir a bout. On veut fe donner de nouvelles prifes dans leur efprit par de.s maximes fans fondement, par des preceptes fans raifon, & l’on aime mieux qu’ils fachent leurs lecons & qu’ils mentent, que s’ils demeu- roient ignorans & vrais. Pour nous qui ne dannons a nos Eleves que des leqons de pratiqu-e, & qui aimons mieux qu’ils foient bons que favans , nous n’exigeons point d’eux la verite, de peur qu’ils ne la de- guifent, & nous ne leur faifons rien promettre qu’ils foient tentes dene pas tenir. S’il s’eft fait en mon abfence quelque mal, dont j’ignore l’au- teur, je me garderai d’accufer Emile, & de lui K 4 T R A I T e' If* dire, ejl-cs vous (/)? Car en cela que ferois-je autre chofe finon lui apprendre a le nier ? Que ii fon naturel difficile me force a faire avec lui quelque convention , je prendrai fi bien mesme- fures que la propofition en vienne toujours da lui, jamais de moi; que quand il s’eft engage il ait toujours un interet prefent & fenfible a remplir fon engagement; & que fi jamais il y manque, ce menfonge attire fur lui des maux qu’il voie fortir de l’ordre meme des chofes , & non pas de la vengeance de fon Gouverneur. Mais loin d’avoir befoin de recourir a de fi cruels ex- pediens , je fuis prefque fur qu’Emf e apprendra fort tard ce que c’efi quementir,& qu’en l’ap- prenant il fera fort etonne, ne pouvant conce- voir a quoi peut etre bon le menfonge. Il eft tres-clair que plus je rends fon bien-etre inde¬ pendant , foit des volontes , foit des jugemens des autres, plus je coupe en lui tout interet de mentir. Quand on n’eft point prefle d’inftruire, on n’eft point prelfe d’exiger , & l’on prend fon terns pour ne rien exiger qu’a propos. Alors l’en- ( Rien n’eft plus indifcret qu’une pareille queftion, fur-tout quand l’eufant eft coupable : alors s’il croit que vous favez ce qu’il a fait, il verra que vous lui tendez un piege , & cette opinion ne peut manquer de l’indifpo- fer contre vous. S’il ne le croit pas, il fe dira, pourquoi decouviirois-je ma faute? & voila la premiere tentation du menfonge devenue 1’efFec de votre imprudente quef¬ tion. 1 ) s l’ E D V C A T I O N. If3 font fe forme, en ce qu’il ne fe gate point. Mais quand un etourdi de Precepteur , ne fachant comment s’y prendre, Ini fait a chaque inftant promettre ceci ou cela, fans diftindion , fans choix, fans mefure, l’enfant eunuye, furchar- ge de routes ces promelfes , les neglige, les ou- blie, les dedaigne enfin j & les regardant comme autant de vaines formules , fe fait un jeu de les faire & de les violer. Voulez-vous done qu’il foit fidele a tenir fa parole ? foyez diferet a l’exiger. Le detail dans lequel je viens d’entrer fur le menfonge, peut a bien des egards s’appliquer a tous les autres devoirs, qu’on ne preferit aux «nfans qu’en les leur rendant non-feulement haif- fobles, mais impraticables. Pour paroitre leur precher la vertu , on leur fait aimer tous les vi¬ ces : on les leur donne en leur defendant de les avoir. Veut-on les rendre pieux ? on les mene s’ennuyer al’Eglife ; en leur faifant inceifamment marmoter des prieres, on les force d’afpirer au bonheur de ne plus prier Dieu. Pour leur infpi- rer la charite, on leur fait donner l’aumone, comme fi I’on dedaignoit de la donner foi-meme. Eh ! ce n’eCt pas 1’enfant qui doit donner, c’elt le Maitre: q uelque attachement qu’il ait pour fon Eleve, il doit lui difputer cet honneur-, il doit lui faire juger qu’a fon age on n’en eft point en¬ core digne. L’aumone eft une a&ion d’homme qui connoit la valeur de ce qu’il donne, & le K f 1 ? 4 ’ T R A I T E befoin que Ton femblable en a. L’enfant qui ne connoit rien de eela , ne peut avoir aucun me- rite a donner; il donne fans charite, fans bien- faifance ; il eft prefque honteux de donner, quand fonde fur fon exemple & le v6tre , il croitqu’il n’y a que les enfans qui donnent, & qu’on ne fait plus l’aumone etant grand. Remarquez qu'on ne fait jamais donner par 1’enfant que des chofes dont il ignore la valeur ; des pieces de metal qu’il a dans fa poche , & qui ne lui fervent qu’a cela. Un enfant donneroit plutot cent jouis qu’un gateau. Mais engagez ce prodigue diftributeur a donner les chofes qui lui fontcheres, des jouets, des bonbons , fongoute, & nous faurons bientot Ci vous l’avez rendu vraiment liberal. On trouve encore un expedient a cela; c’eft de rendre bien vite a l’enfant ce qu’il a donne, de forte qu’il s’aceoutume a donner tout ce qu’il fait bien qui lui va revenir. Je n’ai guere vu dans les enfans que ces deux efpeces de genero- fi te; donner ce qui ne leur eft bona rien, ou donner ce qu’ils font furs qu’on va leur rendre. Faites en forte, dit Locke, qu’ils foient con- vaincus par experience que le plus liberal eft tou- jours le mieux partage. C’eft-Ia rendre un enfant liberal en apparence, & avare en effet. Il ajou- te que les enfans contradleront ainfi l’habitude de la liberalite; oui, d’une liberalite ufuriere 5 qui donne un oeuf pour avoir un boeuf. Mais B E l’ EDUCATION. ’Iff' quand il s’agira de donner tout de bon , adieu l’habitude ; lorfqu’on celTera de leur rendre, ils cefferont bientot de donner. II faut regarder a l’habitude de fame plutot qu’a celle des mains. Toutes les autres vertus qu’on apprend aux en- fans reflemblent a celle-la , & c’eft a leur precher ces folides vertus qu’on ufe leurs jeunes ans dans la triileife. Ne voila-t-il pas une favante edu¬ cation ! Maitres , lailfez les fimagrees , foyez ver- tueux & bons; que vos exemples fe gravent dans la memoire de vos Eleves, en attendant qu’ils puilfent entrer dans leurs coeurs. Au lieu de me hater d’exiger du mien des acles de charite, j’aime mieux les faire en fa prefence, Sc lui oter meme le moyen de m’imiter en cela, comtne un honneur qui n’eft pas da fon age; car il im- porte qu’il ne s’accoutume pas a regarder les de¬ voirs des hommes feulement comme des devoirs d’enfans. Que fi me voyant affifter les pauvres , il me queftionne la-deffus, & qu’il foit terns de lui repondre ( m ) , je lui dirai: “ mon ami, n c’eft que quand les pauvres ont bien voulu „ qu’il y eut des riches, les riches ont prornis „ de nourrir tous ceux qui n’auroient de quoi 3 , vivre ni par leur bien ni par leur travail. ( m ) On doit concevoir que je ns refous pas fes ques¬ tions quand il lui plait, mais quand il me plait; autre- ment ce feroit m’affervir a fes volontes, & me mettre dans la plus dangereufe dependance ou un Gouverneur puiffe etre de fon Eleve. T R A I T e' „ Vous avez done aufli promiscela? „ repren- dra-t-il. “ Sans doute: Je ne fuis maitre du „ bien qui paiFe par mes mains qu’avec la con- „ dition qui eft attachee a fa propriete. „ Apres avoir entendu ce difeours, ( & l’on a vu comment on peut mettre un enfant en etat de 1’entendre) un autre qu’Emile feroit tente de m’imiter & de fe conduire en homme riche; en pareil cas, j’empecherois au moins que ce ne fut avec oftentation ; j’aimerois mieux qu’il me derobat mon droit & fe cachat pour donner.. C’eft une fraude de fon age , & la feule que je lui pardonnerois. Je fais que toutes ces vertus par imitation font des vertus de finge, & que nulle bonne adion rfteft moralement bonne que quand on la fait eomme telle, & non parce que d’autres la font. Mais dans un age, ou le cocur ne fent rien en¬ core , il faut bien faire imiter aux enfans les ac- tes dont on veut leur donner l’habitude , en at¬ tendant au'ils les puiifent faire par difeernement & par amour du bien. L’homme eft imitateur , l’animal meme l’eft; le gout de l’imitation eft de la nature bien ordonnee , mais il degenere en vice dans la fociete. Le finge irnite Phomme qu’il craint, & n’imite pas les animaux qu’il me- prife; il juge bon ce que fait un etre meilleur que lui. Parmi nous , au contraire, nos Arle- quins de toute efpece imitent le beau pour le de¬ grader , pour le rendre ridicule; ils cherchent D E L’ E D V G A T I 0 N; If? dans le fentiment de leur baffelTe a s’egaler a ce qui vaut mieux qu’eux, ou s’ils s’effbrcent d’i- niiter ce qu’ils adrairent, on voit dans le choix des objets le faux gout des imitateurs ; ils veu- lent bien plus en impofer aux autres ou faire ap- plaudir leur talent, que fe rendre meilleurs ou plus fages. Le fondement de Limitation parmi nous, vient du defir de fe tranfporter toujours hors de foi. Si je reuflis dans mon entreprife, Emile n’aura furement pas ce defir. II faut done nous pafler du bien apparent qu’il peut produire. Approfondilfez toutes les regies de votre edu¬ cation , vous les trouverez ainfi toutes a contre- fens, fur-tout eu ce qui concerne les vertus & les moeurs. La feule leqon de morale qui con- vienne a l’enfance & la plus importante a tout age, eft de ne jamais faire de mal a perfonne. Le precepte meme de faire du bien, s’il n’eft fubordonne a celui - la, eft dangereux , faux , contradidoire. Qui eft - ce qui ne fait pas du bien ? tout le monde en fait, le mechant com- me les autres; il fait un heureux aux depens de cent miferables, & de-la viennent toutes nos ca- lamites. Les plus fublimes vertus font negatives : elles font auffi les plus dilficiles, parce qu’elles font fans oftentation , & au-deffus rafeme de ce plaifir fi doux au coeur de fhomme, d’en ren- voyer un autre content de nous. O quel bien fait necelfairement a fes femblables celui d’entre eux, s’il en eft un, quine leur fait jamais de '1? % T R A I T t' mal ! De quelle intrepidite d’ame, de quelle vu gueur de caradere il a befoin pour cela ! ce n’eft pas en raifonnant fur cette maxime, c’eft en ta- chant de la pratiquer, qu’on fent combien ii eft grand & penible d’y reuilir. ( n ). Voila quelques foibles idees des precautions avec lefquelles je voudrois qu’on donnac aux en- fans les inftrudtions qu’on ne peut quelquefois leur refufer fans les expofer a nuire a eux-me- rnes & aux autres, & fur-tout a contrader de mauvaifes habitudes dont onauroit peine enfuite a les corriget*: mais foyons furs que cette necef- fite fe prefentera rarement pour les enfans ele- ves comme ils doivent l’etre; parce qu’il eftint- poffible qu’ils deviennent indoci les, medians, menteurs , avides , quand on n’aura pas feme dans leurs cocurs les vices qui les rendent tels. Ainfi ce que j’ai dit fur ce point fert plus aux exceptions qu’aux regies •, mais ces exceptions font plus frequentes a mefure que les enfans ont ( n ) Le pre'cepte de ne jamais nuire a autrui emporte celui de tenir a la fociete humaine le fnoins qu’il eft pof- fible ; car dans l’etat focial le bien de l’un fait neeeffaire- ment Je mal de l’autre. Ce rapport eft dans 1’eflence de la chofe & rien ne fauroit le changer ; qu’on cherche fur ce principe lequel eft le meilleur de I’hcmime focial ou du folitaire. Un Auteur illuftre dit qu'i! n’y a que le mechant qui foit feul; moi je dis qu’il n’y a que le bon qui foifc feul; fi cette propofition eft moins fentencieufe , die eft plus vraie & mieux raifonnee que la prece'dente. Si le mechant dtoit feul quel mal feroit-il ? c’eft dans la foeiete qu’il dreffe fes machines pour nuire aux autres. Si 1’ort veut retorquer cet argument pour 1’hojnme de bien, je reponds pari’article auquel appartient cette note, plus d’occaiions de fortir de leur etat & de con- trader les vices des hommes. II faut neceffaire- ment a ceux qu’on eleve au milieu du monde des inftrudions plus precoces qu’a ceux qu’on eleve dans la retraite. Cette education folitaire feroit done preferable , quand eile ne feroit que donner a l’enfance le terns de murir. . II eft un autre genre d’exceptions contraires pour ceux qu’un heureux naturel eleve au-deflus de leur age. Comme ily a des hommes qui ne fortent jamais de Penfance, ily en a d’autres qui, pour ainfi dire , n’y paflent point, & font hominesjprefque en naiifant. Le mal eft que cette derniere exception eft tres - rare, tres - difficile a connoitre, & que chaque mere, imaginant qu’un enfant peut etre un prodige , ne doute point que le lien n’en foit un. Elies font plus, elles prennent pour des indices extraordinaires * ceux memes qui marquent l’ordre accoutume : la vivacite , les faillies , l’etourderie , la pi- quante naivete •, tous fignes caraderiftiques de Page, & qui montrent le rnieux qu’un enfant 11’eft qu’un enfant. Eft - il etonnant que celui qu’on fait beaucoup parler & a qui l’on permet de tout dire , qui n’eft gene par aucun egard, par aucune bienfeance, falfe par hafard quelque heureufe rencontre ? II le feroit bieri plus qu’it n’en fit jamais , comme il le feroit qu’avec mil- le menfonges un Aftrologue ne predit jamais au¬ cune verite. Ils mentiront tant, difoit Henri IV, T R A I T e' j£o qu’a la fin ils diront vrai. Quiconque veut trou- ver quelques boils mots , n’a qu’a dire beaucoup defottifes. Dieu garde de malles gens a la mode qui n’ont pas d’autre merite pour etre fetes. Les penfees les plus brillantes peuvent tom- ber dans le cerveau des enfans, ou plutot les meilleurs mots dans leur bouche, comme les diamants du plus grand prix fous leurs mains , fans quepour cela ni les penfees , ni les diamants leur appartiennent; il n’y a point de veritable propriete pour cet age en aucun genre. Les cho- fes que dit un enfant ne font pas pour lui ce qu’elles font pour nous, il n’y joint pa% les me- mes idees. Ces idees, (i tant ell qu’il en ait, n’ont dans fa tete ni fuite ni laifon ; rien de fixe , rien d’affure dans tout ce qu’il penfe. Exa- minez votrepretendu prodige. En de certains mo- mens vous lui trouverez un reflort d’une extre¬ me adivite, une clarte d’efprit a percer les nues. Le plus fouvent ce meme efprit vous pa- roit lache, moite, & comme environne d’un epais brouillard. Tant6t il vous devance & tan- t6t il refte immobile. Un inftant vous diriez, c’eft un genie, & Finftant d’apres, c’eft un fot : vous vous tromperiez toujours ; c’eft un enfant. C’eft unaiglonqui fend Pair un inftaat, & re- tombe l’inftant d’apres dans fon aire. Traitez le done felon fon age malgre les ap- parenees, & craignez d’epuifer fes forces pour les avoir voulu trop exercer. Si ce jeune cer¬ veau D E l’ E D U C A T I O N. 161 Veau s’echauffe, fi vous voyez qu’il commence a bouillonner , laiflez - le d’abord fermenter en liberte , mais ne l’excitez jamais, de peur que tout ne s’exhale; & quand les premiers efprits fe fqront qyapores , retenez, comprimez les au- tres , jufqu’a ce qu’avec les annees-tout fe tour- ne en chaleur & en veritable force. Autrement vous perdrez votre terns & vos foins j vous de- truirez votre propre ouvrage , & apres vous etre indifcrettement enivres de toutes ces vapeurs in¬ flammables , il ne vous* reftera qu’un marc fans vigueur. Des enfans etourdis viennent les hommes vul~ gaires j je ne Cache point d’obfervation plus ge¬ nerate & plus certaine que celle-la. Rien n’eft plus difficile que de diftinguer dans l’enfance la ftupidite reelle , de cette apparente & trornpeufe ftupidite qui eft l’annonce des ames fortes. II paroit d’abord etrange que les deux extremes aient des fignes ft femblables , & cela doit pour- tant etre; car dans un &ge ou I’homme n’a en¬ core nulles veritables idees , toute la difference qui fe trouve entre celui qui a d'u genie & ce- lui qui n’en a pas, eft que le dernier n’admefc que de faufles idees, & que le premier n’ert trouvant que de telles n’en admet aucunej il reflemble done au ftupide en ce que fun n’eft capable de rien , & que rien ne convtent a Fair- tre. Le feul figne qui peut ies diftinguer depend! du bafard qui peut offrir au dernier, quelque ides Tom VIL h 1 62 T R A I T E' a fa portec, au lieu que le premier eft toujour* le meme par-tout. Le jeuneCaton, durant fon enfance, fembloit un imbecille dans la maifon. II etoit taciturnc & opiniatre : voila tout le ju- gement qu’on portoit de lui. Ce ne fut que dans Pantichambre de Sylla que foil oncle apprit a le connoitre. S’il ne fut point entre dans cette anti- chambre, peut-etre eut-il paife pour une brute jufqu’a Page de raifon : ft Cefar n’eut point vecu , peut-etre eut-on toujours traite de vifion- naire ce meme Caton , *qui penetra fon funefte genie & previt tous fes projets de ft loin. O que ceux qui jugent ft precipitamment les enfans font fujets a fe tromper ! Ils font fouvent plus en¬ fans qu’eux. J ai vu dans un age aifez avance un homme qui m’honoroit de fon amide , palfer dans fa famille & chez fes Amis , pour un efprit borne ; cette excellente tete fe meuriffoit en fi- lence. Tout - a - coup il s’eft montre Philofopfte, ’ & je ne doute pas que la pofterite ne lui mar¬ que une place honorable & diftinguee parrni les meilleurs raifonneurs & les plus profonds meta- phyliciens de fon fiecle. Refpedez l’enfance, & ne vous pselfez point de la juger foit en bien, foit en mal. Laiffez les exceptions s’indiquer, feprouver, fe confir¬ mer long - terns avant d’adopter pour elles des methodes particulieres. Laiifez long-terns agir la nature avant de vous meler d’agir k fa place, de psur de con trader fes operations 1 Vous con- de L’Education. 163 noiffez , dites-vous , le prix du terns , & n’en voulez point perdre. Vous ne voyez pas que c’eft bien plus le perdre d’en mal ufer que de n’en rien faire , & qu’un enfant mal inftruit eft plus loin de la fagefle, que celui qu’on n’a point inftruit du tout. Vous etes alarme de le voir confumer fes premieres annees a ne rien faire ! Comment! n’eft-ce rien que d’etre heureux ? N’eft-ce rien que de fauter , jouer , courir toute la journee ? De fa vie ilnefera ft occupe. Pla¬ ton , dans fa Republque qu’on croit lx auftere , n’eleve les enfans qu’en fetes, jeux, chanfons, pafle-tems j on diroit qu’il a tout fait quand il leur a bienappris a fe rejouir; & Seneque par- Jant de 1’ancienne Jeuneife Romaine , elle etoit, dit-il, toujours debout , on ne lui enfeignoit rien quelle dut apprendre affife. En valoit-elle moins parvenue a l’age viril ? effrayez-vous done peu de cette oiftvete pretendue. Que diriez- vous d’un bomme qui pour mettre toute la vie a profit ne voudroit jamais dormir? Vous diriez; cet homme eft infenfe ; il ne jouit pas du terns, il fe l’ote : pour fuir le fommeil il court a la mort. Songez done que c’eft ici la meme cho- fe , & que l’enfance eft le fommeil de la raifon. L’apparente facilite d’apprendre eft caufe de la perte des enfans. On ne voit pas que cette facilite meme eft la preuve qu’ils n’apprennent rien. Leurcerveau liife &poli, rend comme im miroir les objets qu’on lui prefente ; m ais lie L % T R A I T t* lie refte, rien ne penetre. L’enfant retient les mots, les idees fe reflechiflent, ceuxquil’ecou- tent les entendent, lui feulne les entend point. Quoique la memoire & le raifonnement foient deux facultes eirentiellement differentes; cepen- dant l’une ne fe developpe veritablement qu’a- vecl’autre. Avant Page deraifon l’enfant ne re- qoit pas des idees , mais des images; & il y a cette difference entre les unes & les autres , que les images ne font que des peintures abfolues des objets fenfibles, & que les idees font des notions des objets, determines par des rapports. Une image peut etre feule dans l’efprit qui fe la reprefente; mais toute idee en fuppofe d’autres. Quand on imagine , on ne fait que voir; quand on concoit, on compare. Nos fenfations font purement paflives , au lieu que toutes nos per¬ ceptions ou idees nailfent d’un principe a&if qui juge. Cela fera demontre ci-apres. Je dis done que les enfans n’etant pas capa- bles de jugement n’ont point de veritable me¬ moire. Its retiennent des fons, des figures, des fenfations, rarement des idees , plus rarement leurs liaifons. En m’objedant qu’ils apprennent quelques elemens de Geometrie, on Groit bien •prouver contre moi, & tout au contraire, e’eft pour moi qu’on prouve : on montre que loin de favoir raifonner d’eux memes, ils ne favent pas meme retenir les raifonnemens d’autrui> car fui- vez ces petits Geemetres dans leur methode* D E L 5 EDUCATION. I$f vous voyez aufli - t6t qu’ils n’ont retenu que l’exadle impreifion de la figure & les termes de la demonftration. A la moindre objection nou- velle, ils n’y font plus; renverfez la figure , ils n’y font plus. Tout leur favoir eft dans la fen- fation , rien n’a paife jufqu’a l’entendement. Leur memoire elle-meme n’eft guere plus parfaite que leurs autres facultes j puifqu’il faut prefjue tou- jours qu’ils rapprennent etant grands les chofes dont ils ont appris les mots dans l’enfance. Je fuis cependant bien eloigne de penfer que les enfans n’aient aucune efpece de raifonne- rnent (o). Au contraire, je vois qu’ils raifon- ( o) J’ai fait cent fois reflexion en dcrivant, qu’il eft impoffible dans un longouvrage , de donner toujours les memes fens aux memes mots. II n’y a point de langue aftez riche pour fournir autant de termes, de tours & de phrafes 5 que nos idees peuve'nt avoir de modifications. La methode de ddfinir tous les termes , & de fubftituer fans celte la definition a la place du defini eft belie , mais impraticable •, car comment eviter le cerc'e ? les defini. tions pourroient etre bonnes fi l’on n’employoit pas des mots pour les faire. Malgrd cela , je fuis perfuade qu’on peut etre clair, meme dans la pauvrete de notre Lan¬ gue ; non pas en donnant toujours les memes acceptions aux memes mots, mais en faifant en forte, autant de fois qu’on emploie chaque mot, que 1’acception qu’on Iui donne foie fuffifamment determinee par les idees qui s’y rapportent, &que chaque periode ou ce mot fe tron- ve Iui ferve , pour ainfi dire , de definition. Tantot je disque les enfans font incapables de raifonnement, & tantot je les fais raifonner avec affez ds finefle ; je ne crois pas en cela me contredire dans mes idees , mais je ne puis difeonvenir que je ne me contredife fouyent dans J»es sxpreffions. L S 1 66 Trait?' nent tres-bien dans toutce qu’ils connoilTent, & qui fe rapporte a leur interet prefent & fenllble. Mais c’elt fur leurs connoiflances que Ton fe trcm- pe, en leur pretant eelles qu’ils n’ont pas, & les faifant raifonner fur ce qu’ils ne fauroient com- prendre. On fe trompe encore en voulantles ren- dre attentifs a des confiderations qui ne les tou- chent en aucune maniere , comme celle de leur interet a venir , de leur bonheur etant hommes, de 1’eftime qu’on aura pour eux quand ils feront grands ; difcours qui, tenus a des etres depour- vus de toute prevoyance, ne figni&ent abfolu- ment rien pour eux. Or, toutes les etudes for- cees de ces pauvres infortunes tendent a ces ob- jets entierement etrangers a leurs elprits. Qu’on juge de l’attention qu’ils y peuvent donner ? Les Pedagogues qui nous etalent en grand appareil les inftru&ions qu’ils donnent a leurs difciples, font payes pour tenir un autre langa- ge: cependant on voit, par leur propre con- duite, qu’ils penfent exadlement comme moi > car que leur apprennent - ils enfin ? Des mots , encore des mots , & toujours des mots. Parmi les diverfes Sciences qu’ils fe vantent de leur enfeigner, ils fe gardent bien de choifir eelles qui leur feroient veritablement utiles , parse que ce feroient des fciences de chofes , & qu’ils n’y reufliroient pas ; mais eelles qu’on paroit favoir quand on en fait les termes : le Blafon , la Geo¬ graphic, la Chronologie, les Langucs , &c. Tou- be l’ Education-. 167 tes etudes ft loin de Phomme, & fur - tout de Venfant, que c’eft une merveille ft rien de tout cela lui peut etre utile une feule fois en fa vie. On fera furpris que je compte l’etude des Langues au nombre des inutilites de l’education; mais on fe fouviendra que je ne parle ici que des etudes du premier age, & quoi qu’on puifi fe dire , je lie crois pas que jufqu’a l’agede dou- ze ou quinze ans nul enfant, les prodiges a part, ait jamais vraiment appris deux Langues. Je conviens que ft l’etude des Langues n’etoit que celles des mots, e’eft-a-dire, des figures ou des Tons qui les expriment, cette etude pourroit convenir aux enfans; mais les Langues en chan- geant les fignes modifient auffi les idees qu’ils reprefentent. Les tetes fe forment fur les langa- ges, les penfees prennent la teinte des idiomes. La raifon feule eft commune ; l’efprit en chaque Langue a fa forme particuliere : difference qui pourroit bien etre en partie la caufe ou l’effet des carafteres natiotiaux 1 & ce qui paroit confirmer cette conjedture , eft que chez toutes les Nations du monde la Langue fuit les viciffitudes des moeurs , & fe conferve ou s’altere comme elles. Des ces formes diverfes l’ufage en donne une a Penfant, & c’eft la feule qu’il garde jufqu’a Page de raifon. Pour en avoir deux, il faudroit qu’il fi.it comparer des idees & comment les compareroit-il, quand il eft a peine en etat de les concevoir ? Chaque chofe peut avoir pour L 4 \ 6 & T It A X T e" lui mille fignes differens; mais chaque idee ne pent avoir qu’une forme, il ne peut done ap- prendre a parler qu’une Langue. II en apprend cependant plufieurs, me dit-on:je le nie. J’ai vu de e'es petits prodiges qui croyoient parler cinq ou fix Langues. Je les ai entendus fucceffi- vernent parler allemand, en termes latins, en termes franqois, en termes italiens; ils fe fer- voient a la verite de cinq ou fix Dictionnaires ; mais ils ne parioient toujours qu’allemand. En uu mot, donnez aux enfans tant de fynonymes qu’il vous piaira : vous changerez les mots, non la langue j ils n’en fauront jamais qu’une. C’eft pour cacher en ceci leur inaptitude qu’on les exerce par preference fur les Langues mortes, dont il n’y a plus de juges qu’on ne puilfe recu- fer. L’ufage familier de ces Langues etant perdu depuis long - terns, on fe contente d'imiter ce qu’on en trouve ecrit dans les livres, & l’on ap- pelle cela les parler. Si tel eft le grec & le latin des Maitres , qu’on juge de celui des enfans ! A peine ©nt-ils appris par emur leur Rudiment, au- quel ils n’entendent abfolument rien, qu’on leur apprend d’abord a rendre un difeours franqois en mots latins ; puis, quaud ils font plus avances , a coudre en profe des phrafes de Ciceron, & en vers des centons de Virgile. Alors ils croient par¬ ler latin : qui eft-ce qui viendra les contredire i En quelqu’etude aue ce puiife etre , fans l’i- dee des chofes reprefejjtees les fignes reprefen- © 1 L’ E D U C A T I 0 «. 165 tans ne font rien. O11 borne ponrtant toujours Penfant a ces fignes, fans jamais pouvoir lui fake comprendre aucune des chofes qu’ils repre- fentent. Enpenfantlui apprendre la defcription de la terre, on ne lui apprend qu’a connoitre des cartes : on lui apprend des 110ms de Villes, de Pays, de Rivieres, qu’il ne conqoit pas exif- ter ailleurs que fur le papier ou l’on les lui mon- tre. Je me fouviens d’avoir vu quelque part une Geographie qui commencoit ainfi. Qu'ejl- ce que le monde? Cefl im globe de carton. Telle eft precifement la Geographie des enfans. Je pofe en fait qu’apres deux ans de fphere & de cof- mographie, il n’y a pas un feul enfant de dix ans, qui, furies regies qu’on lui a donnees , flit fe conduire de Paris a Saint-Denis : Je pofe en fait qu’il n’y en a pas un, qui, fur un plan du jardin de fon pere, fut en etat d’en fuivre les detours fans s’egarer. Voila ces docteurs qui faventa point nomine ou font Pekin, Ifpahan, le Mexique , & tous les Pays dela terre. J’entends dire qu’il convient d’occuper les en¬ fans a des etudes ou il ne faille que des yeux; ce la pourroit etre s’il y avoit quelque etude oil il ne falhitque des yeux; mais je n’en connois point de telle. Par une erreur encore plus ridicule, on leur fait etudier 1 ’Hilioire: 011 s’imagine que l’Hif- toire eft a leur portee parce qu’elle n’eft qu’un recueil de faits; mais qu’entend-on parce mot L * 17® T R A I T e' de faits ? Croit-on que les rapports qui determi- nent les faits hiftoriques , foient ft faciles a faifir, que les idees s’en forment fans peine dans l’efprit des enfans ? croit-on que la veritable connoiflance des evenemens foit feparable de celle de leurs caufes, de celle de leurs effets, & que I’hiftori- que tienne fi peu au moral, qu’on puiife connoi- tre I’un fans l’autte ? Si vous ne voyez dans les ac¬ tions des hommes que les mouvemens exterieurs & purement phyfiques, qu’apprenez - vous dans l’Hiftoire? abfolument rien; & cette etude de¬ nude de tout interet ne vous donne pas plus de plaifir que d’inftrudion. Si vous voulez appre- cier ces actions par leurs rapports moraux, ef- fayez de faire entendre ces rapports a vos Eleves , & vous verrez alors (i l’Hiftoire eft de leur age. Ledteurs , fouvenez - vous toujours que celui qui vous parle, n’eft ni un Savant ni un Philo- fophe; mais un homme Ample , ami de la verite , fans parti, fans fyfteme •, un foiitaire qui, vivant peu avec les hommes , a moins d’occafions de s’imboire de leurs prejuges , & plus de terns pour refleehir fur ce qui le frappe quand il commerce avec eux. Mes raifonnemens font moins fondes fur desprincipes que fur des faits; & je crois ne pcuvoir mieux vous mettre a portee d’en juger , que de vous rapporter fouventquelque exemple des obfervations qui me les fuggerent. J’etois alle palfer quelques jours a la campa- gne chez une bonne mere de famille qui prenoit d i l’Education. 171 grand foin de fes enfans & de leur education. © Un matin que j’etois prefent aux leqons de Pai¬ ne, ion Gouverneur , qui l’avoit tres-bien inf- truit de l’Hiftoire ancienne , reprenant celle d’Alexandre, tomba fur le trait connu du Mede- cin Philippe qu’on a mis en tableau , & qui fu- rement en valoit bien la peine. Le Gouverneur, homme de rnerite, fit fur l’intrepidite d’Alexan- dre plufieurs reflexions qui ne me plurent point, mais que j’evitai de combattre, pour ne pas le decrediter dans l’efprit de fon Eleve. A table, on ne manqua pas , felon la methode franqoife, de faire beaucoup babiller le petit bon-homme. La vivacite naturelle a fon age, & l’attente d’un applaudiifement fur, lui firent debiter mille fot- tifes, tout-a-traverslefquelles partoient de terns en terns quelques mots heureux qui faifoient ou- blier le refte. Enfin vint l’hiftoire du Medecin Philippe: il la raconta fort nettement & avec beaucoup de grace. Apres l’ordinaire tribut d’e- loges qu’exigeoit la mere & qu’attendoit le fils, on raifonna fur ce qu’il avoit dit. Le plus grand nombre blama la temerite d’Alexandrej quel¬ ques - uns , a fexemple du Gouverneur, admi- roient fa fermete, fon courage: ce qui me fit comprendre qu’aucun de ceux qui etoient pre¬ fens ne voyoit en quoi confiftoit la veritable beaute de ce trait. Pour moi, leurdis-je, il me paroit que s’il y a le moindre courage, la moindre fermete dans faction d’Alexandre, elle n’eft 172 T R A I T e' qu’une extravagance. Alors tout le monde fs reunit, & convint que c’etoit unc extravagance. J’allois repondre & m’echauffer, quand une fem¬ me qui etoit a c6te de moi, & qui n’avoit pas ouvert la bouche, fe pencha vers mon oreille , & me dit tout bas: tais - toi, Jean-Jacques; ils ne t’entendront pas. Je la regardai, je fus frap- pe, & je me tus. Apres le dine , foupqonnant fur plufieurs in¬ dices que mon jeiine Do&eur n’avoit rien coni- pris du tout a l hiftoire qu’il avoit fi bien racon- tee, je le pris par la main, je fis avec lui un tour de pare , & 1’ayant queftionne tout a mon aife, je trouvai qu’il admiroit plus que perfonne le courage fi vante d’Alexandre : mais iavez-vous oil il voyoit ce courage ? uniquement dans celui d’avaler d’un feul trait un breuvage de mauvais gout, fanshefiter, fans marquerlamoindrere¬ pugnance. Le pauvre enfant, a qui l’on avoit fait prendre medecine il n’y avoit pas quinze jours, & qui ne l’avoit prife qu’avec une peine infinie , en avoit encore le deboire a la bouche. La mort, l’empoifonnement ne paffoient dans fon efprit que pour des fenfations defagreables , & il ne concevoit pas, pour lui, d’autre poifon que du fene. Cependant il faut avouer que la fermete du Heros avoit fait une grande impref- fion fur fon jeune coeur , & qu’a la premiere me¬ decine qu’il faudroit avaler, il avoit bien refolu d’etre un Alexandre. Sans entrer dans des eclair- eiifemens qui paflbient evidemment fa portee , je le confirmai dans ces difpofitions louables , & je m’en retournai riant en moi-meme de la haute fageffe des Peres & des Maitres , qui penfent apprendre l’Hiftoire aux enfans. II eft aife de mettre dans leurs bouch.es les motsdeRois, d’Empires, de Guerres, deCon- quetes, de Revolutions, deLoix; mais quand il fera queftion d’attacher a ces mots des idees nettes, ily aura loin de l’entretien du Jardinier Robert a toutes ees explications. Quelques Lecteurs mecontens du tais-toi Jean- Jacques, demanderont, je le prevois , ce que je trouve enfin de ii beau dans l’a&ion d’Alexan¬ dre ? Infortunes ! s’il faut vous le dire, com¬ ment le comprendrez - vous ? c’eft qu’Alexandre croyoit a la vertuj c’eft qu’il y croyoit fur fa tete, fur fa propre vie j c’eft que fa grande ame etoit faite pour y croire. O que cette medecine avalee etoit une belle profeffion de foil Non, jamais mortel n’en fit une ft fublime: s’il eft quelque moderne Alexandre, qu’on me le mon- tre a de pareils traits. S’il n’y a point de fcience de mots, i! n’y a point d’etude propre aux enfans. S’ils n’ont pas de vraies idees, ils n’cnt point de veritable me- moire; car je n’appelle pas ainfi celle qui ne retient que des fenfations. Que fert d’infcrite dans leur tete un catalogue de fignes qui ne re- preferment rien pour eux ? En apprenant les ek®. T R A I T e' m fes n’apprendront - ils pas les fignes ? Pourquoi leur donner la peine inutile de les apprendre deux &)is? & cependarrt quels dangereux preju- ges ne commence-t-on pas a leur infpirer , en leur faifant prendre pour de la fcience des mots qui n’ont aucun fens pour eux. C’eft du premier mot dont l’enfant fe paie , c’eft de la premiere chofe qu’il apprend fur la parole d’autrui, fans en voir l’utilite lui - meme , que fon jugement eft perdu : il aura long-tems a briller aux yeux des fots, avant qu’il repare une telle perte (p). Non, li la nature donne au cerveau d’un en¬ fant cette foupleife qui le rend propre a recevoir toutes fortes d’impreilions, ce n’eft pas pour qu’on y grave des noras de Rois, des dates , des terrnes deblafon, de fphere, de geographic, C p) La plupart des Savans le font a la nianiere des en- fans. La vafte erudition refulte moins d’une multitude d’idees que d’une multitude d’images. Les dates, les noms propres,les lieux, tous les objets ifoles ou denues d’idees fe retiennent uniquement par la memoire des fignes , Srrarement fe rappelle- t-on quelqu’une de ces chofes fans avoir en meme terns le reclo ou le verfo de la page ou on l’a lue , ou la figure fous laquelle on la vit la premiere fois. Telle etoit a-peu-pres la fcience a la mode les fiecles derniers; celle de notre fiecle eft autre chofe. On n’etudie plus , on n’obferve plus, en reve, & l’on nous donne gravement pour de la Philofophie les reves de quelques mauvaifes nuits. On me dira que je reve auffi ; j’en conviens ; mais ce que les autres n’ont garde de faire , je donne mes reves pour des reves , lailfant chercher au Ledeur s’ils ont quelque chofe d’utile aux gens eveilles. del’Education. 17? & tous ces mots fans aucun fens pour fon age, & fans aucune utilite pour quelque age que ce foit, dont on accable fa trifte & fterile enfance; mais c’eft pour que toutes les idees qu’il peut concevoir & qui lui font utiles, toutes celles qui fe rapportent a fon bonheur , & doivent l’e- clairer un jour fur fes devoirs, s’y tracent de bonne heure en caraderes ineffaqables, & lui fervent & fe conduire pendant fa vie d’une ma- niere convenable a fon etre & a fes facultes. Sans etudier dans les livres, 1’elpece de me- moire que peut avoir un enfant ne refte pas pour eela oilivej tout ce qu’il voit, tout ce qu’il en- tend le frappe & il s’en fouvient; il ti'ent regif- tre en lui-meme des adions , des difcours des hommes, & tout ce qui l’environne eft le livre dans lequel , fans y fonger, il enrichit conti- nuellement fa memoire , en attendant que fon. jugement puiffe en profiter. C’eft dans le choix: de ces objets, c’eft dans le foin de lui prefen- ter fans ceffe ceux qu’il peut connoxtre & de lui cacher ceux qu’il doit ignorer, que confifte le veritable art de cultiver eu lui cette premiere faculte; & c’eft par - la qu’il faut tacher de lui former un magafin de connoilfances qui ferve a fon education durant fa jeunelfe, & a fa con- duite dans tous les terns. Cette methode, il eft vrai, ne forme point de petits prodiges, & n« fait pas briller les Gouvernantes & les Precep- teursi mais elle forme des hommes judicieux, T R A I T tf 176 robuftes, fains de corps & d’entendement, qui fans s’etre fait admirer etant jeunes , fe font ho- norer etant grands. Emile n’apprendra jamais rien par coeur, pas meme des fables, pas meme celles de La-Fontai- ne , toutes naives , toutes charmantes qu’elles font; car les mots des fables ne font pas plus les fables, que les mots de FHiftoire ne font l’Hiftoire. Comment peut-on s’aveugler aflez pour appeller les fables la morale des enfans ? fans fonger que l’apologue en les amufant les abufe, que feduits par le menfonge ils laiiTent cchapper la verite , & que ce qu’on fait pour leur rendre l’inftruction agreable les empeche tl’en profiter. Les fables peuvent inftruire les hommes , mais il taut dire la verite nue aux en¬ fans i fi-tot qu’on la couvre d’un voile , ils ne fe donnent plus la peine de le lever. On fait apprendre les fables de La - Fontaine a tous les enfans, & il n’y en a pas un feul qui les entende. Quand ils les entendroient, ce fe- roit encore pis; car la morale en eft tellement melee & ft difproportionnee a leur age, qu’elle les porteroit plus au vice qu’a la vertu. Ce font encore la, direz-vous, des paradoxes; foit: mais voyons ft ce font des verites. Je dis qu’un enfant n’entend point les fables qu’on lui fait apprendre ; parce que que!qu$ ef¬ fort qu’on faiTe pour les rendre fimples , 1’inf- tru&ion qu’on en veut tirer force d’y faire en- trer be l’ Education. 177 trer des idees qu’il ne pent faifir, & que le tour meme de la poefie en les lui rendant plus Faciles a retenir, les lui rend plus difficiles a concevoir » en forte qu’on achete l’agrement aux depens de la clarte. Sans citer cette multi¬ tude de fables qui n’ont rien d’intelligible ni d’utile pour les enfans, & qu’on leur fait indif- crettement apprendre avec les autres parce qu’el- les s’y trouvent melees, bornons-nous a celles que 1’Auteur femble avoir faites ipecialement pour eux» Je ne connois dans tout le Recueil de La-Fon- taine, que cinq ou fix fables oil brille eminem- ment la naivete puerile; de ces cinq ou fix, je prends pour exemple la premiere de toutes , parce que c’eft celle dont la morale eft le plus de tout age, celle que les enfans faifilfent le mieux, celle qu’ils apprennent avec le plus de plaifir , enfin celle que pour cela meme 1’Au¬ teur a mife par preference a la tete de fon li- vre. En lui fuppofant reellement l’objet d’etre entendu des enfans, de leur plaire & de les inftruire, cette fable eft allurement fon chef- d’oeuvre : qu’on me permette done de la fuivre & de 1’examiner en peu de mots. LE CORBEAU ET LE RENARD, Fable. Maitre Corbeau , fur un ttrlre perche, Maitre! que fignifie ce mot en lui-meme ? Tome VII, M 178 T K A I T e' que lignifie-1-il au -devant d’un nom propre? quel fens a-t-il dans cette ocealion? Qu’eft-ce qu’un Corbeau ? Qu’eft-ce qu’un arbreperche ? Ton ne ditpas; fur un arbre perche: l’on dit, perche fur tin arbre. Par confequent il faut parler des inverfions de la Pociie ; il faut dire ce que c’eft que Profe & que Vers. Tenoit dans [on bee mi frontage. Quel fromage? etoit-ee un fromage de Suifle, de Brie, ou de Hollande? fi l’enfant n’a point vu de Corbeaux, que gagnez-vous a lui en par¬ lor ? s’il en a vu, comment concevra-t-il qu’ils tiennent un fromage a leur bcc ? Faifons toujours des images d’apres nature. Maitre Renard , par Podeur alleche. Encore un maitre! mais pour celui-ci, c’eft a bon titre: il elt maitre paffe dans les tours de fon metier. 11 faut dire ce que c’eft qu’un Renard , & diftinguer fon vrai naturel, du ca- radtere de convention qu’il a dans les fables. Alleche. Ce mot n’eft pas ulite. Il le faut ex- pliquer : il faut dire qu’on ne s’en fert plus qu’en Vers. L’enfant demandera pourquoi l’on parle autrement en Vers qu’en Profe. Que lui repon- drez vous ? Alleche par Podeur d’un fromage ! Ce fromage tenu par un Corbeau perche fur un arbre , de- voit avoir beaucoup d’odeur pour etre fend par le Renard dans un taillis ou dans fon terrier 1 X ) e i’Edijcation; 179 Eft-ce ainfi que vous exercez votre Elcve a cet efprit de critique judicieufe, qui ne s’en laitfe jmpofer qu’a bonnes enfeignes , & fait difcerner ]a verite, du menfonge, dans les narrations d’autrui ? Lui tint a-peu-pres ce langage: Ce langage ! Les Renards parlent done ? ils parlent done la meme langue que les Corbeaux ? Sage Precepteur , prends garde a toi: pefe bien ta reponfe avant de la faire. Elie importe plus que tu n’as penfe. Eh bon jour , Monfttur le Corbeau ! Monfieur ! titre que 1’enfant voit tourner en derifion , meme avant qu’il fache que e'eft un titre d’honneur. Ceux qui difent Monfieur du Corbeau auront bien d’autres affaires avant que d’avoir explique ce du. Qiie vous etes ckarmant! que vous me femblez beau ! Cheville, redondancc inutile. L’enfant, voyant tepeter la meme cliofe en d’autres termes , ap- prend a parler lachement. Si vous dites que cette redondance eft un art de PAuteur, & entredans le deifein du Renard , qui veut paroxtre multi¬ plier les eloges avec les paroles ; cette excufe Era bonne pour moi, mais non pas pour mon Eleve. Sans mentir, fi votre ramage „ Sms mentir ! on ment done quelquefois ? Ou en fera l’enfant, fi vous lui apprenez que le Re- aard ne dit, fans mentir, que parce qu’il menti' M 3 Ripondoit a votre plumage. Ripondoit! Que fignifie ce mot ? Apprenez a l’enfant a comparer des qualites aufti diiferentes que la voix & le plumage; vous verrez comme il vous entendra! Vous feriez le Phinix des hotes de ces hois. Le Phenix / Qu’eft-ce qu’un Phenix? Nous void tout-a-coup jettes dans la menteufean- tiquite; prefque dans la mythologie. Les hotes de ces hois! Quel difcours figure! Le flatteur ennoblit fon langage & lui donne plus dedignite pour le rendre plus feduifant. Un en¬ fant entendra-t-il cette fineffe ? fait-il feulement, peut-il favoir, ce que c’eft qu’un ftyle noble & un ftyle bas ? A ces mots , le corbeait ne fe fent pas de joie. II faut avoir eprouve deja des paffions bietv vives pour fentir cette expreffkm provetbiale. Et pour montrer fa belle voix , N’oubliez pas que pour entendre ce vers & toute la fable, l’enfant doit favoir ce que c’eft que la belle voix du corbeau. ll ouvre un large bee , laiffe tomber fa proie. Ce vers eft admirable; l’harmonie feule en fait image. Je vois un grand vilain bee ouvert; j’en- tends tomber le fromage a travers les branches : jnais ces fortes de beautes font perdues pour les enfans. Leremrd s'en faifit, & dit: mon bon Monfieur, Voila done deja la bonte transformee en be- d e l’ Education. iSi tife: allurement on ne perd pas de terns pour inftruire les enfans. Apprenez que tout jlatteur Maxime generale; nous n’y fommes plus. Vit aux depens de celui qui I'ecoute. Jamais enfant de dix ans n’entendit ce vers-la. Cette lecon vaut bien unfromage, fans doute. Ceci s’entend, Sc la penfee eft tres - bonne. Cependant il y aura encore bien peu d’enfans qui fachent comparer une leqon a un fromage, & qui ne preferaffent le fromage a la leqon. II faut done leur fairs entendre que ce propos n’eft qu’une raillerie. Que de finelTe pour des enfans ! Le Coy beau, honteux & confus, Autre pleonafinej mais celui - ci eft inexcu-. fable. Jura, mais un peu tard, qtCon ne Vy prendroit plus. Jura ! Quel eft le fot de Maitre qui ofe ex- pliquer a l’enfant ce que e’eft qu’un ferment ? Voila bien des details j bien moins cependant qu’il n’en faudroit pour analyfer toutes les idees de eette fable, & les reduire aux idees fimples & elementaires dont chacune d’elles eft compo¬ se. Mais qui eft-ce qui croit avoir befoin de cette analyfe pour fe faire entendre a la jeunef- fe? Nul de nous n’eft alfez philofophe pour fi- voir fe mettre a la place d’un enfant. PalTons maintenant a la morale. Je demande fi e’eft a des enfans de fix a»s qu’il faut apprendre qu’il j a des hommes qui M 3 183 T R A I T e' flattent & mentent pour leur profit ? Oil pouf- roit tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui perfifflent les petits garqons, & fe mocquent en fecret de leur fotte vanite : mais le fromage gate tout5 on leur apprend moins a ne pas le laifler tourer de leur bee , qu’a le fairs tomber du bee d’un autre. C’efl: ici mon fecond paradoxe, & ce n’eft pas le moins important. Suivez les enfans apprenant leurs fables, & vous verrez que quand ils font en etat d’ert faire l’applioation, ils en font prefque toujours une contraire a l’intention de l’Auteur , & qu’au lieu de s’obferver fur Is defaut dont on les veut: guerir ou preferver, ils penchent a aimer le vice avec lequel on tire parti des defauts des autres. Dans la fable precedente, les enfans fe moc¬ quent du corbeau, mais ils s’alfedionnent tous au renard. Dans la fable qui fuit; vous croyez leur donner la cigale pour exemple , & point du tout, e’eft lafourmi qu’ilsliorifiront. On n’aitne point a s’humilier ; ils prendront toujours le beau role; e’eft le choix de l’amour-propre, e’eft un choix tres-natnrel. Or, quelle horrible lecon pour l’enfance ! Le plus odieux de tous les nionl- tres feroit un enfant avare & dur, qui fauroit ce qu’on lui demande & ce qu’il refufe. La four- mi fait plus encore, elle lui apprend a railler dans fes refus. Dans toutes les fables ou le lion eft un des perfonuages , comme e’eft d’ordinaire le plus bril- B t l' E D K C 1 T 1 o i I S3 {ant, l’enfant ne manque point de fe faire lion* & quand il prefide a quelque partage , bieninf- truit par fon modele, il a grand foin de s’em r parer de tout. Mais quand le moucheron terrafle le lion , c’eft une autre affaire; alors l’enfant n’eft plus lion, il eft moucheron. Il apprend a tuer un jour a coups d'aiguillon ceux qu’il n’o- feroit attaquer de pied ferme. Dans la fable du loup maigre & du cliiera gr?s, au lieu d’une leqon de moderation qu’on pretend lui donner, il en prend une de licence, Je n’oublierai jamais d’avoir vu beaucoup pleu- rer une petite ftlJe qu’on avoit defolee avec cette fable, tout en lui prechaiit toujours la doci- iite. On eat peine a favoir la caufe de fes pleurs , on la fut enSn. La pauvre enfant s’ennuyoit d’etre a la chaine: elle fe fentoit le cou pele > elle pleuroit de n’etre pas loup. Ainli done la morale de la premiere fable ci- tee eft pour l’enfant une leqon de la plus baffe flatteriei cede de la feconde une leqon d’inhu- manite ; celle de la troifieme une leqon d’injuft tice; celle de la quatrieme une lecon de fatyre» celle de la cinquieme une leqon d’independance. Cette derniere leqon , pour etre fuperflue a tnon Eleve, n’en eft pas plus convenable aux votres, Quand vous leur donnez des preceptes qui fe contredifent, quel fruit cfperez-vous de vos foins ? Mais peut-etre, a celapres, toute cette morale qui me fert d’objedion contre les fables, M 4 T R A I T e' 184 fournit-elle autant de raifons de les conferred II faut une morale en paroles & une en adlions dans la fociete, & ces deux morales ne fe ref- femblent point. La premiere eft dans le Cate- chifme, ou on la laille ; l’autre eft dans le* Fables de La-Fontaine pour les enfans , & dans fes Contes pour les meres. Le merne Auteur fuffit a tout. Compofons, Monfieur de La-Fontaine. Je promets, quant a moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de m’inftruire dans vos Fables > car j’efpere ne pas me tromper fur leur objet. Mais pour mon Eleve, permettez que je ne lui en laiffe pas etudier une feule, jufqu’a ce que vous m’ayiez prouve qu’il eft bon pour lui d’ap- prendre des chofes dont il ne comprendra pas le quart; que dans celles qn’il pourra compren- dre il ne prendra jamais te change, & qu’au lieu de fe corriger fur la dupe , il ne fe formera pas fur le frippon. En otant ainfi tous les devoirs dqs enfans , j’6te les inftrumens de leur plus grande mifere, favoir ies livres. La letfture eft le fteau de l’enfance, Sc prefque la feule occupation qu’on lui fait don- ner. A peine a douzeans Emile faura-t-il ce que c’eft qu’un livre. Mais il faut bien, au moins, dira - t - on , qu’il fache lire. J’en conviens : il faut qu’il fache lire quand la le&ure lui eft utile; jufqu’alors elle n’eft bonne qu’a l’ennuyer. Si i’on ne doit rien exiger des enfans par ebeiflance, il s’enfuit qu’ils ire peuvent rien ap- prendre dont ils ne fentent l’avantage adluel & prefent , foit d’agrement, foit d’utilite; autre- ment quel motif les porteroit a l’apprendre ? L’art de parler aux abfens & de les entendre, Part de leur communiquer au loin fans mediateur nos fentimens, nos volontes, nos defirs, eftun art dont l’utilite peut etre rendue fenfible a tous les ages. Par quel prodige cet art fi utile & fi agreable eft - il devcnu un tourment pour l’en- fance? parce qu’on la contraint des’y appliquer malgre elle, & qu’on le met a des ufages aux- quels elle ne comprend rien. Un enfant n’eft pas fort curieux deperfedionner l’inftrument avec leque! on le to urmente; mais faites que cet inf- trument ferve a fes plaifirs, & bientot il s’y appliquera malgre vous. On fe fait une grande affaire de chercher les meilleures methodes d’apprendre a lire •, on in- vente des bureaux , des cartes; on fait de la chambre d’un enfant un attelier d’Imprimerie: Locke veut qu’il apprenne a lire avec des des. Ne voila-t-il pas une invention bien trouvee? Qiielle pitie ! Un moyen plus fur que tous ceux- la, & celui qu’on oublie toujours, eft le defir d’apprendre. Donnez a l’enfant ce defir, puis laiffez-la vos bureaux & vos des; toute methode lui fera bonne. L’interet prefent; voila le grand mobile, le feul qui mene furement & loin. Emile reqoit M 5 185 T R A I T e' quelquefois de fon pere, de fa mere, de fes pa¬ rens , de fes amis , des billets d’invitation pour un dine, pour une promenade, pour une partie fur l’eau , pour voir quelque fete publique. Ces billets font courts, clairs, nets , bien ecrits. II faut trouver quelqu’un qui les lui life; ce quel- qu’un, ou ne fetrouve pas toujours a point nom- me, ou rend a l’enfant le peu de complaifance que l’enfant eut pour lui la veille. Ainfi l’occa- fion, le moment fe palfe. On lui lit enfin le billet* mais il n’eft plus terns. Ah ! fi fon eut fu lire foi - meme ! On en reqoit d’autres ; ils font fi courts : le fujet en eft fi interelfant! on voudroit elfayer de'les dechiftrer, on trouve tant6t de I’aide & tantot des refus. On s’ever- tue ; on dechiffre enfin la moitie d’un billet; il s’agit d’aller demain manger de la creme... on ne fait ou ni avec qui.cembien on fait d’ef- forts pour lire le refte ’. )e ne crois pas qu’Emile ait befoin du bureau. Parlerai - je a prefent de l’ecriture ? Non, j’ai honte de m’amufer a ces niaiferies dans un traite de l’education. J’ajouterai ce feul mot qui fait une impor- tante maxime; c’eft que d’ordinaire on obtient tres-furement & tres-vite ce qu’on n’eft point preife d’obtenir. Je fuis prefque fur qu’Emile faura parfaitement lire & ecrire avant l’age de dix ans , precifement parce qu’il m’importc fort peu qu’il le fache avant quinze ; mais j’aimerois mieux qu’il ne fiit jamais lire que d’acheter cctte D E L’ E D V C A T I 0 N. 1 87 fcience au prix de tout ce qui pent la rendre utile: de quoi lui fervira la ledure quand on Pen aura rebute pour jamais ? Id in primis ca - vere opportebit, ne Jiudia , qui amare nondum po~ ttrit , oderit , & amaritudintm fentel perceptam etiarn ultra rudes annos reformidet ( q ). Plus j’infifte fur raa methode inadive, plus je fens les objedions fe renforcer. Si votre E!e- ve n’apprend rien de vous, il apprendra des autres. Si vous ne prevenez l’erreur par la ve- rite , il apprendra des menfonges; les prejuges que vous craignez de lui donner, il les recevra de tout ce qui 1’environne •, ils entreront par tous fes fens ; ou ils corrompront fa raifon, meme avant qu’elle foit formee, ou fon efprit engour- di par une longue inadion s’abforbera d.ans la matiere. L’inhabitude de penfer dans l’enfance en ote la faculte durant le refte de la vie. Il me femble que je pourrois aifement repoil- dre a ce’a •, mais pourquoi toujours des repon- fes ? Si ma methode repond d’elle-meme aux o.b- jedions, elle eft bonne ; (i elle n’y repond pas, elle ne vaut rien : je pourfuis. Si fur le plan que j’ai commence de tracer,' vous fuivez des regies diredement contraires a celles qui font etablies, fi au lieu de porter au loin 1’efprit de votre Eleve, fi au lieu de l’ega- rer fans cede en d’autres lieux , en d’autres cli- mats, en d’autres flecles, aux extremites de la (?) Quintil. 1. 1 . c. 1 , i8£ ff r a i T i r terre & jufques dans les cieux, vous vous ap» pliquez a le tenir toujours en lui-meme & atten- tif a ce qui le touche immediatement j alors vous le trouverez capable de perception , de memoirs, & meme de raifonnement; c’eft l’or- dre de la nature. A mefure que I’etre fenfitif de- vient a&if, il acquiert un difcernement propor- tionnel a fes forces; & ce n’eft qu’avec la force furabondante a celle dont il a befoin pour fe conferver, que fe developpe en lui la. faculte fpeculative propre a employer cet exces de force a d’autres ufages. Voulez - vous done cultiver Intelligence de votre Eleve, cultivez les forces qu’elle doit gouverner. Exercez continuellement fon corps, rendez - le robufte & fain pour le rendre fage & raifonnable; qu’il travaille, qu’il agiife, qu’il coure , qu’il crie, qu’il foit tou¬ jours en mouvement; qu’il foit homme par la vigueur, & bient6t il le fera par la raifon. Vous l’abrutiriez, il eft vrai, par cette me- thode , 11 vous alliez toujours le dirigeant, tou¬ jours lui difant, va , viens, refte, fais ceci, nefais pas cela. Si votre tece conduit toujours fes bras, la fienne lui devient inutile. Mais fou- venez-vous de nos conventions} ft vous n’etes qu’un pedant, ce n’eft pas la peine de me lire. C’eft une erreur bien pitoyable d’imaginer que 1’exercice du corps nuife aux operations de l’efpriti eomme (I ces deux actions ne devoient pas mar¬ cher de concert, & que l’une ne dut pas toujours diriger 1’autre 1 . d £ i* .E » tj e A t I 6 *. 189 II y a deux fortes d’hommes dont les corps font dans un exercice continuel, & qui lurement fongent auffi peu les uns que les autres a culti- ver leur ame , favoir, les Payfans & les Sauva- ges. Les premiers font ruftres, groffiers , mal- adroitsj les autres, connus par leur grand fens , le font encore par la fubtilite de leur efprit; generalement il n’y a rien de plus lourd qu’un Payfan, ni rien de plus fin qu’un Sauvage. D’ou vient cette difference? c’eft quele premier fai- fant toujours ce qu’on lui commande, ou ce qu’il a vu faire a fon pere, ou ce qu’il a fait lui-meme des fa jeuneffe, ne va jamais que par routine; & dans la vie pre/que automate , occupe fans cede des mernes travaux, l’habitude & l’obeif- fance lui tiennent lieu de raifon. Pour le Sauvage, c’eft autre chofe ; n’etant attache a aucun lieu, n’ayant point de tache prefcrite, n’obeiffant a perfonne, fans autre loi que fa volonte , il eft force de raifonner a cha- que action de fa vie; il ne fait pas un mouve- ment, pas un pas ,i fans en avoir d’avance en- vifage les fuites. Ainfi, plus fon corps s’exerce , plus fon efprit s’eclaire; fa force & fa raifon croiifent a la fois , & s’etendent l’une par l’autre. Savant Precepteur, voyons lequel de nos deux Eleves relfemble au Sauvage, & lequel reifembls au Payfan? Soumis en tout a une autorite tou- jours enfeignante, le vbtre ne fait rien que fus parole > il n’ofe manger quafid il a faim, ni rire T R A I T E r quand il eft gai, ni pleurer quand il eft trifte l lii prefenter une main pour l’autre, ni re- muer le pied que comme on le lui prefcrit, bien- t6t il n’ofera refpirer que fur vos regies. A quoi voulez-vous qu’il penfe, quand vous penfez a tout pour lui? Aflure de votre prevoyance, qu’a-t-il befoin d’en avoir? Voyant que vous vous chargez de fa confervation, de fon bien- fctre, il fe fent delivre de ce foin ; fon juge- ment fe repofe fur le votre j tout ce que vous ne lui defendez pas, il le fait fans reflexion, fa- chant bien qu’il le fait fans rifque. Qn’a-t-il be¬ foin d’apprendre a prevoir la pluie? Il fail^que vous regardez au ciel pour lui. Qu’a-t-il befoin de regler fa promenade ? II ne craint pas que vous lui laifliez pafler l’heure du dine. Taut que Vous ne lui defendez pas de manger, il mange ; quand vous le lui defendez , il ne mange plus *, il n’ecoute plus les avis de fon eftomac, mais les votres. Vous avez beau ramollir fon corps dans Pina&ion, vous n’en rendez pas fon entende- ment plus flexible. Tout au contraire, vous achevez de decrediter la raifon dans fon efprit, en lui faifant ufer le peu qu’il en a fur les cho- fes qui lui paroiflent le plus inutiles. Ne voyant jamais a quoi-die eft bonne, il juge enfin qu’elle n’eft bonne a rien. Le pis qui pourra lui ar- river de mal raifonner fera d’etre repris, & il 1’eft fi fouvent qu’il n’y fonge guerej un danger fi commun ne 1’effraie plus. BE L’ E D V C A T 1 O N. 191 Vous lui trouvez pourtant de l’efprit , & il en a pour babiller avec les femmes, fur le ton dont j’ai deja parle ; mais qu’il foit dans le cas d’avoir a payer de fa perfonne , a prendre un parti dans quelque occafion difficile, vous le verrez cent fois plus ftupide & plus bete que le fils du plus gros manant. Pour mon Eleve , ou plut6t celui de la natu¬ re, exerce de bonne heure a fe fuffire a lui - me- me , autant qu’il eft poflible, il ne s’accoutumer point a recourir fans celfe aux autres, encore moins a leur etaler fon grand iavoir. Bn revan¬ che il juge , il prevoit, il raifonne en tout ce qui fe rapporte immediatement a lui. Il ne jafe pas, il agit; il ne fait pas un mot de ce qui fe fait dans le monde, mais il fait fort bien faire ce qui lui convient. Comme il eft fans celfe en mouvement , il eft force d’obferver beaucoup de chofes, de connoitre beaucoup d’etfets ; il acquiert de bonne heure une grande experience , il prend fes leqons de la nature & non pas des hommes; il s’inftruit d’autant mieux qu’il ne voit nulle part l’intention de l’inftruire. Ainfi fon corps & fon efprit s’exercent a la fois. AgiiTant toujours d’apres fa penfee, & non d’apres celle d’un autre , il unit continuellement deux opera¬ tions ; plus il fe rend fort & robufte , plus il devient fenfe & judicieux. C’eft le moyen d’a¬ voir un jour ce qu’on croit incompatible , & ce que prefque tous les grands Hommes ont reuni: 192 T H A I T la force du corps & celle de fame ; la raifoil d’ini fage & la vigueur d’un athlete. Jeune Inftituteur, je vous preohe un art dif¬ ficile ; c’eft de gouverner fans prcceptes, & de tout faire en ne faifant rien. Cet art, j’en con- viens, n’eft pas de votre age; il n’eft pas pro- pre a faire briller d’abord vos talens, ni a vou& faire valoir aupres des peres; mais c’eft le feul propre a reuflir. Vous ne parviendrez jamais a faire des fages, 11 vous ne faites d’abord des polilfons : c’etoit l’education des Spartiates ; au lieu de les coller fur des livres, on commenqoit par leur apprendre a voler leur dine. Les Spar¬ tiates etoient-ils pour cela grolliers etant grands ? Qui ne connoit la force & le fel de leurs repar¬ ties? Toujours faits pour vaiucre, ils ecrafoient leurs ennemis en toute efpece de guerre, & les babillards Atheniens craignoient autant leurs mots que leurs coups. Dans les educations les plus foignees, le Mai- tre commande & croit gouverner; c’eft en etfet l’enfant qui gouverne. II fe fert de ce que vous exigez de lui pour obtenir de vous ce qu’il lui plait, & il fait toujours vous faire payer une heure d’affiduite par huit jours de complaifance. A chaque inftant il faut pa&ifer avec lui. Ces traites, que vous propofez a votre mode, & qu’il execute a la fienne, tournent toujours au profit de fes fantailies ; fur - tout quand on a la mal - adrelfe de mettre en condition, pour fon profit D £ L’ E D U C A T I .0 N. 193 profit ce qu’il eft bien fur d’obtenir , foit qu’il rempliife ou non la condition qu’on lui impofe en echange. L’enfant, pour l'ordinaire , lit beaucoup mieux dans l’efprit du Maitre , que le Maitre dans le coeur de l’enfant , & cela doit etre ; car toute la fagacite qu’eut employe l’en- fant livre a lui-meme a pourvoir a la conferva- tion de fa perfonne , il l’emploie a fauver fa li- berte naturelle des chaines de fon tyran. Au lieu que celui-ci, n’ayant nul interet ft prelfant a pe- netrer l’autre , trouve quelquefois mieux fon compte a lui laiifer fa parelfe ou fa vanite. Prenez uneroute opp ofeeavec votre Eleve; qu’il croie toujours etre le Maitre , & que ce foit toujours vous qui le foyiez. II n’y a point d’affujettiiTement ft parfait que celui qui garde l’apparence de la liberte ; on captive ainfi la vo- lonte raeme. Le pauvre enfant qui ne fait rfen , qui ne peut lien , qui ne connoit rien , n’eft-il pas a votre merci ? Ne difpofez - vous pas, par rapport a lui , de tout ce qui l’environne? N’e- tes-vous pas le maitre de l’affecter corame il vous plait? Ses travaux, fes jeux , fesplaifirs, fes peines , tout n’eft-il pas dans vos mains fans qu’il le fache ? Sans doute , il ne doit faire que ce qu’il veut j mais ilne doit vouloir que ce que vous voulez qu’il fade ; il ne doit pas faire un pas que vous ne l’ayiez prevu , il ne doit pas ouvrir la bouche que ,vous ne fachiez ee qu’il va dire. Tome VI1. N T R A I T %' C’eft alors qu’il pourra fe livrer aux exerciceS du corps, que lui demande fon %ge , fans abru- tir fon efprit; c’eft alors qu’au lieu d’aiguifer fa rufe a eluder un incommode empire ,■ vous 1? verrez s’accuper uniquement a tirer de tout c« qui l’environne le parti le plus avantageux pour fon bien-etre adhielj c’eft alors que vous ferez etonne de la fubtilite de fes inventions, pour S’approprier tous les objets auxquels il peut at- fceindre , & pour jouir vraiment des chofes, fans le fecours de l’opinion. Erl le laidant ainfi maitre de fes volontes» Vous lie fomenterez point fes caprices. En ne faifaut jamais ce qui lui convient * il ne fe¬ ta bient6t que ce qu’il doit faire ; & bieil que fon corps foit dans tin mouvement continuel , tant qu’il s’agira de fon interet prefent & fenli- ble, vous verrez toute la ration dont il eft ca¬ pable fe developper beaucoup mieux & d’une maniere beaucoup plus appropriee a lui , que dans des etudes de pure fpeculation. Ainfi , ne vous voyant point attentif a le contrarier, lie fe defiant point de vous, n’ayant rien a vous cacher , il ne vous trompera point, il ne vous mentira point, il fe montrera tel qu’il eft fans erainte 5 Vous pourrez 1’etudier tout a Votre aife , & difpofer tout autour de lui les le- qons que vous voulez lui donner, fans qu’il pen- fe jamais en recevoir aucune. Il n’epiera point, nonplus, vos mceurs avec ime curfeufe jaloufie 9 & ne fe fera point un plaifir fecret de vous prendre en faute. Cet in¬ convenient que nous prevenons eft tres - grand. Un des premiers foins des enfans eft, comme je l’ai dit, de decouvrir le foible de ceux qui les gouvernent. Ce penchant porte a la mechan- cete , mais il n’en vient pas: il vient du befoin d’eluder une autorite qui les importune. Sur¬ charges du joug qu’on leur impofe, ils cherchent a le fecouer , & les defauts qu’ils trouvent dans les Maitres, leur fourniflent de bons moyens pour cela. Cependant l’habitude fe prend d’ob- ferver les gens par leurs defauts , & de fe plai- re a leur en trouver. Il eft clair que voila enco¬ re une fource de vices bouchee dans le coeur d’Emile; n’ayant nul interet a me trouver des defauts, il ne m’en cherchera pas , & fera peu tente d’en chercher a d’autres. Toutes ces pratiques femblent difficiles parce qu’on ne s’en avife pas , mais dans le fond el- les ne doivent point l’etre. On eft en droit de vous fuppofer les lumieres neceffiures pour exer- cer le metier que vous avez choifi ; on doit prefumer que vous connoiflez la marche naturel- le du coeur humain, que vous favez etudier I’hom- me & l’individu, que vous favez d’avance a quoi fe pliera la volonte de votre Eleve, a l’occa- fion de tous les objets intereflans pour fon age que vous ferez palfer fous fes yeux. Or , avoir les inftrumens & bien fa voir leur ufage, sa’eft- ce pas etre maitre de l’operation ? $ 3 *9S T R A I T t Vous objectez les caprices de l’enfant: & vous avez tort. Le caprice des enfans n’eft ja¬ mais l’ouvrage de la nature, mais d’une mauvai- fe difcipline: c’eft qu’ils ont obei ou comman¬ ds ; & j’ai dit cent fois qu’il ne falloit ni Fun ni l’autre. Votre Eleve n’aura done de caprices que ceux que vous lui aurez donnes ; il eft jufte que vous portiez la peine de vos fautes. Mais, direz- vous , comment y remedier*? Cela fe peufc encore, avec une meilleure conduite & beau- coup de patience. Je m’etois charge, durant quelques femaines, xTun enfant accoutume non-feulement afairefes volontes , mais encore a les fairc faire a tout le monde , par confequent plein de fantaiiies. Des le premier jour, pour mettre a l’e/lai tna com- plaifance, il voulut fe lever a minuit. Au^plus fort de mon fommeil il faute a-bas de fon lit., prend fa robe-de-chambre , & m’appelle. Je me leve, j’allume la chandelle ; il n’en vouloit pas davantage : au bout d’un quart - d’heure le fons- meil le gagne, & il fe recouehe content de fon epreuve. Deux jours apres , il la reitere avec le meme fucces, & de ma part.fans le moindre fi- gne d’impatience. Comme il m’embralToit en fe recouchant, je lui dis tres pofement: mon petit ami, cela va fort bien, mais n’y revenez plus. Ce motexcita fa curiofite, & des lelendemain, voulant voir un peu comment j’oferois lui defo- feeir, il ne manqua pas de fe relever a la raerae * it L'Enenion. 19 ? Jieure , & de m’appeller. Je lui demandois ce qu’il vouloit ? II me dit qu’il ne pouvoit dormir. Tant~ fis , repris-je, & jeme tins coi. Il me pria d’al- lumer la chandelle: pnurqmi faire ? & je me tins coi. Ce ton laconique commenqoit a l’embarraf- fer. II s’en fut a tatons chercher le fufil, qu’il fit femblant de battre, & je ee pouvois m’em- pecher de rire en l’entendant fe donner des coups fur les doigts. Enfin, bien convaincu qu’il. 31’en viendroit pas a bout, il m’apporta le bri¬ quet a mon lit: je lui dis que je n’en avois que faire, & me tournai de l’autre cote. Alors il le mit a courir etourdiment par la chambre, criant, chantant, faifant be aucoup de bruit, fe dormant 1 la table & a ux chaifes des coups , qu’il avoit grand foin de moderer, & dont il ne lailfoit pas de crier bien fort, efperant me caufer de l’in- quietude. Tout cela ne prenoit point, & je vis que comptant fur de belles exhortations ou fur de la colere , il ne s’etoit nullement arrange pou* ce fang-froid. Cependant, refolu de vaincre ma patience & force d’opiniatrete, il continua fon tintamarre avec un tel fucces qu’a la fin je m’echauffai, & pre/Tentant que j’allois tout gater par un empor- tement hors de propos , je pris moa parti d’une autre manlere. Je me levai fans rien dire, j’ah lai au fufil que je ne trouvai point; je le lui de- mande, il me le donne, petillant de joie d’a- voir enfin triomphe de moi. Je bats le fufil, N J T R A I T e' 198 j’allume la chandelle , je prends par la main mot! petit bon-homme, je le mene tranquillement dans un cabinet voifin , dont les volets etoient bien fermes , & ou il n’y avoit rien a cafler; je l’y laiffe fans lumiere, puis fermant fur lui la porte a la clef, je retourne me coucher fans lui avoir dit un feul mot. line faut pas demander li d’abord il y eut du vacarme ; je m’y etois attendu , je.ne m’en emus point. Enfin le bruit s’appaife 5 j’ecoute, je l’entend s’arranger, je me tranquillife. Le lendemain j’entre au jour dans le cabinet, je trouve mon petit mutin cou- che fur un lit de repos, & dormant d’un pro- fond fommeil, dont, apres tant de fatigue, il devoit' avoir grand befoin, L’affaire ne finit pas la. La mere apprit que 1’enfant avoit palfe les deux tiers de la nuit hors de fon lit Auffi-tot tout fut perdu, c’etoitun enfant autant que mort. Voyant l’occafion bon¬ ne pour fe venger , il £t le malade fans prevoir qu’il n’y gagneroit rien. Le Medecin fut appelle. Malheureufement pour la mere, ce Medecin etoit un plaifant , qui, pour s’amufer de fes frayeurs, s’appliquoit a les augmenter. Cependant il me dit a 1’oreilie : laiflez- moi faire; je vous -promets que 1’enfant fera gueri pour quelque terns de la fantaifie d’etre malade : en effet la diete & la chambre furent prefcrites , & il fut recommande a l’Apoticaire. Je foupirois de voir ipette pauvre mere ainli la dupe de tout ce qui 5) E L* E B V 6 A T I 0 K. I99 4’environnoit, excepte moi feul, qu’elle prit en ltaine, precifement parce que je ne la trom- pois pas. Apres ties reproches aflez durs, elle me dit que fon fils etoit delicat, qu’il etoit l’unique he- ritier de fa famille, qu’il falloit le conferver a quelque prix que ce fut, & qu’elle ne vouloit pas qu’il fut eontrarie. En cela j’etois bien d’ac- cord avee elle j mais elle entendoit par le con- trarier ne lui pas obeir en tout. Je vis qu’il fal¬ loit prendre avec la mere le meme ton qu’avec 1’enfant. Madame , lui dis-je alfez froidement, je ne fai$ point comment on eleve un heritier, <&, qui plus eft, je ne veux pas l’apprendre t vous pouvez vous arranger la-deflus. On avoit befoin de moi pour quelque terns encore : le fere appaifa tout, la mere ecrivit au Precepteur de hater Ton retour j & 1’enfant, voyant qu’il ne gagnoit rien a troubler mon fommeil ni k etre malade, prit enfin le parti de dormir lui- rneme & de fe bien porter. On ne fauroit imaginer a combien de pareils caprices le petit tyran avoit aflervi fon malheu- reux Gouvernenr; car l’education fe faifoit fous les yeux de la mere, qui ne foulfroit pas que 1’heritier fut defobei en rien. A quelque heura qu’il vouliit fortir, il falloit etre pret pour le mener, ou plutot pour le fuivre, & il avoit toujours grand foin de choifir le moment ou il voyoit fon Gouverneur le.'plus occupe. Il vou- N 4 200 T X A I T l' lut ufer fur moi du merae empire , & fe vengei* J le jour, du repos qu’il etoit force de me laifler la nuit. Je me pretai de bon coeur a tout, & je commenqai par bien conftater a fes propres yeux le plaifir que j’avois a lui complaire. Apres cela, quand il fut queftion de le guerir de fa fantai- fie, je m’y pris autrement. II fallut d’abord le mettre dans fon tort, & cela ne fut pas difficile. Sachant que les enfans ne fongent jamais qu’au prefent, je pris fur lui le facile avantage de la prevoyance : j’eus foin de lui procurer au logis un amufementque je fa- vois etre extrfemement de fon gout, & dans le moment ou je 1’en vis le plus engoue, j’allai lui propofer un tour de promenade; il me ren- voya bien loin : j’infiftai, il ne m’ecouta pas; il fallut me rendre , & il nota precieufement en lui-meme ce figne d’aflujettiiTement. Le lendemain ce fut mon tour. 11 s’ennuya j’y avois pourvu : moi, au contraire , je paroif- lois profondement occupe. Il n’en falloit pas tant pour le determiner. Il ne manqua pas de venir m’arracher a mon travail pour le mener prome- uer au plus vite. Je refufai, il s’obftina ; non, lui dis-je , en faifantvotre volonte vous m’avej; appris a faire la mienne; je ne veux pas fortir. He bien , reprit-il vivement , je fortirai tout feul. Comme vous voudrez , & je reprends mon travail. Il s’habille, un peu inquiet de voir que Je le de l’ Education^ sot laiflois faire, & que je ne l’imitois pas. Pret a fortir il vient me faluer, je le falue: il tache de m’alarmer par le recit des courfes qu’il va faire; a l’entendre, on eut cru qu’il alloit au bout dumonde. Sans m’emouvoir , je lui fou- haite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il fait bonne contenance, & pret a fortir , il dit a fon Laquais de le fuivre. Le La- quais , deja prevenu , repond qu'il n’a pas le terns, & qu’occupe par mes ordres il doit m’o- beir plut6t qu’a lui. Pour le coup, l’enfant n’y eft plus. Comment concevoir qu’on le lailfe for¬ tir feul, lui qui fe croit l’etre important a tous les autres, & penfe que le ciel & la terre font interelles a fa confervation ? Cependant il com¬ mence a fentir fa foible He ; il comprend qu’il fe va trouver feul au milieu de gens qui ne le con- noiflent pas ; il voit d’avance les rifques qu’il va courir I’obftination feule le foutient encore ; il defcend l’efcalier lentement & fort interdit. Il entre enfin dans la rue , fe confolant un peu du mal qui lui peut arriver , par l’efpoir qu’on m’en rendra refponfable. C’etoit la que je l’attendois. Tout etoit pre¬ pare d’avance ; & comme il s’agilfoit d’une ef- pece de fcene publique, je m’etois muni du con- fentement du pere. A peine avoit-il fait quel- ques pas qu’il entend a droite & a gauche dif- ferens propos fur fon compte. Voilln, le joli N ^ 202 T R A I T E f Monfieur! ou va-t-il ainfi tout feul? II va fe perdre : je veux le prier d’entrer chez nous. Voifine , gardez-vous-en bien. Ne voyez-vous pas que c’eft un petit libertin qu’on a chafle dc la maifon de foil pere, parce qu’il ne vouloit tien valoir ? II ne faut pas retirer les libertins » lailfez-le aller ou il voud ra. He bien done ! que Dieu le condu le 5 je ferois fachee qu’il lui arri- vat malheur. Un peu plus loin il rencontre des polilfons a-peu-pres de fon age, qui l’agacent & fe moequent de lui. Plus il avance , plus il trou- ve d’embarras. Seul & fans protection, il fe voifc le jouet de tout le monde, & il eprouve avee beaucoup de furprife que fon nccud d’epaule & fon parement d’or ne le font pas plus relpedter. Cependant un de mes Amis qu’il ne connoif- foit point, & que j’avois charge de veiller fur lui , le fuivoit pas a pas fans qu’il y prlt garde, & l’accofta quand il en fut terns. Ce role, qui reffembloit a celui de Sbrigani dans Pourceau- gnac , demandoit un homme d’efprit, & fut par- faitement rempli. Sans rendre l’enfant timide & craintif en le frappant d’un trop grand effroi, il lui fit fi bien fentir l’imprudenee de fon equipee» qu’au bout d’une demi-heure il me le ramena fouple , confus, & n’ofant lever les yeux. Pour achever le defaftre de. fon expedition , precifement au moment qu’il rentroit, fon pete defeendpit pour fprtir Si le rencontra fur l’efca- DE l’EbUCATION^ 203 Her. II fallut dire d’ou il venoit , & pourquoi }e n’etois pas alle avec lui (r) ? Le pauvre enfant eut voulu etre cent pieds fous terre. Sans s’a- mufer a lui faire une longue reprimande, le pere lui dit plus fechement que je ne m’y ferois attendu ; quand vous voudrez fortir feul, vous en etes le maitre; mais comme je ne veux point d’un bandit dans ma maifon, quand cela vous arrivera ayez foin de n’y plus rentrer, Pourmoi, je le requs fans reproche & fans raillerie, mais avcc un peu de gravite ; & de peur qu’il ne foupqonnqt que tout ce qui s’etoit palfe n’etoit qu’unjeu, je ne voulus point le mener promener le meme jour. Le lendemain je vis avec grand plaifir qu’il pafloit avec moi d’un air de triomphe devant les memes gens qui s’e- toient mocques de lui la veille pour l’avoir ren¬ contre tout feul. On conqoit bien qu’il ne me menaqa plus de fortir fans moi. C’eft par ces moyens & d’autres femblables, que, durantle peu de terns que je fus avec lui, je vins a bout de lui faire faire tout ce que je voulois fans lui rien preferire, fans lui rien de- fendre, fans fermons , fans exhortations , fans 1’ennuyer de leqons inutiles. Auiii, tant que je patlois il etoit content, mais mon iilence le te- (r) En cas pareil on peut fans rifque exiger d’un en¬ fant la verite , car il fait bien alors qu’il ne fauroit la deguifer, & que s’il ofoit dire un menfonge , il en feroit | j’inftant convaincu. 204 T it a i t t! rioit en crainte ; il comprenoit que quelque cha¬ fe n’alloit pas bien, & toujours la leqon lui ve- noit de la chofe meme; mais revenons. Non-feulement ces exercices continuels ainfi laiifes a la feule diredlion de la nature en forti- £ant le corps n’abrutilfent point l’efprit , mai* au contraire ils forment en nous la feule efpece de raifbn dont le premier age foit fufceptible , & la plus necelTaire a quelque age que ce foit. Ils nous apprennent a bien connoitre l’ufage de nos forces, les rapports de nos corps aux corps environnans, l’ufage des inftrumens naturels qui font a notre portee, & qui conviennent a nos organes. Y a-t-il quelque ftupidite pareille a cel- le d’un enfant eleve toujours dans la chambre & fous les yeux de fa mere, lequel ignorant ce que c’eft que poids & que refiftance veut arra- cher un grand arbre, ou foulever un rocher ? La premiere fois que ja fortis de Geneve, je ■voulois fuivre un cheval au galop , je jettois des pierres contre la montagne de Saleve, qui etoit a deux lieues de moi; jouet de tous les enfans du village, j’etois un veritable idiot pour eux. A dix-huit ans on apprend en Philofophie ce que c’eft qu’un levier •’ il n’y a point de pe¬ tit Payfan a douze qui ne fache fe fervir d’un levier mieux que le premier Mechanicien de l’A- cademie. Les leqons que les Ecoliers prennent entr’eux dans la cour du College leur font cent fois plus utiles que tout ce qu’on leur dira ja¬ mais dans la Clalfe. be f Education. 2o$ Voyez un chat entrer pour la premiere fois dans une chambre; il vifite, il regarde, il flai- re , il ne refte pas un moment en repos , il ne fe fie a rien qu’apres avoir tout examine, tout connu. Ainfi fait un enfant commenqant a mar¬ cher , & entrant, pour ainfi dire, dans l’efpace du monde. Toute la difference eft , qu’a la vue commune a l’enfant & au chat, le premier joints pour obferver, les mains que lui donna la na¬ ture , & l’autre l’odorat fubtil dont elle l’a dove. Cette difpofition bien ou mal cultivee eft ce qui rend les enfans adroits ou lourds, pefans ou dif- pos, etourdis ou prudens. Les premiers mouvemens naturels de l’hom- me etant done de fe mefurer avec tout ce qui l’environne , & d’eprouver dans chaque objet qu’il apperqoit toutes les qualites fenfibles qui peuvent fe rapporter a lui , fa premiere etude eft une forte de Phyfique experimentale relative a fa propre confervation, & dont on le detour- ne par des etudes fpeculatives avant qu’il ait re¬ conn u fa place ici-bas. Tandis que fes organes delicats & flexibles peuvent s’ajufter aux corps fur lefquels ils doivent agir, tandis que fes fens encore purs font exempts d’illufions , e’eft le terns d’exercer les uns & les autres aux fon&ions qui leur font propres, e’eft le terns d’apprendre a connoitre les rapports fenfibles que les chofes ont avec nous. Comme tout ce qui entre dans rentendement humain y vient par les fens, la 206 T R A 1 T fi' premiere raifon de I’homme eft une raifon fen- iitive ; c’eft elle qui fert de bafe a la raifon in- telle&uelle : nos premiers Maitres de Philofo- phie font nos pieds , nos mains,*- no§ yeux. Sub. ftituer des livres a tout cels', ce n’eft pas nous apprendre a raifonner, c’eft nous apprendre a nous fervir de la raifon d’autrui ; c’eft nous ap¬ prendre a beaucoup croire , & a ne jamais rien favoir. Pour exercet un art * ft faut commencer par s’en procurer les inftrumens & pour pouvoir employer utilement ces inftrumens, il faut les faire aifez folides pour refifter a leur ufage. Pour apprendre a penfer , il faut done exercer nos membres, nos fens , nos organes , qui font les inftrumens de notre intelligence ■, Sc pour tirer tout le parti poffible de ces inftrumens , il faut que le corps , qui les fournit, foit robufte & fain. Ainfi , loin que la veritable raifon de l’homme fe forme independamment du corps * c’eft la bonne conftitution du corps qui rend les operations de l’efprit faciles & fures. En montrant a quoi Ton doit employer la longue oifivete de l’enfance , j’entre dans un de¬ tail qui paroitra ridicule. Plaifantes lecons ; me dira-t-on, qui, retombant fous votre critique, fe bornent a enfeigner ce que nul n’a befoin d’apprendre! Pourquoi confumer le terns a des inftru&ions qui viennent toujours d’elles-memes , & ne coutent ni peines ni foins ? Quel enfant BE t’E.BlfCATiOSi 20? de douze ans ne fait pas tout ce que vous vou- lez apprendre au v6tre, & de plus ce que fes Maitres lui ont appris? Meffieurs, vous vous trompez; j’enfeigne a mon Eleve un art tres-long, tres-penible , & que n’ont aflureraent pas les votres ; c’eft celui d’e¬ tre ignorant; ear la fcience de quiconque ne eroit favoir que ce qu’il fait, fe reduit a bien peu de chofe. Vous donnez la fcience, a la bon¬ ne heure; moi je m’occupe de l’inftrunoent pro- pre a l’acquerir. On dit qu’un jour les Venitiens montrant en grande pompe leur trefor de Saint Marc a 1111 Ambalfadeur d’Efpagne, celui-ci pour tout compliment, ayant regarde fous les tables, leur dit: Qui non c'e la radice. Je ne vois ja¬ mais un Precepteur etaler le favoir de fon difci- ple, fans etre tente de lui en dire autant. Tous ceux qui ont reftechi fur la maniere de vivre des Anciens , attribuent aux exercices de la gymnaftique cette vigueur de corps & d’ame qui les diftingue le plus fenfiblement des Mo- dernes. La maniere dont Montagne appuie ce fentiment, montre qu’il en etoit fortementpe- netre; il y revient fans cede & de mille faqons. En parlant de l’education d’un enfant; pour lui roidir fame, ilfaut, dit-il, lui durcir lesmuf- cles; en l’accoutumant au travail, on l’accoutu- me a la douleur; il le faut rompre a l’aprete des exercices , pour le drelfer a laprete de ladislo¬ cation , de la colique & de tous les maux. Le T R A I T e' 208 fage Locke , le bon Rollin , le favant Fleuri,' le pedant de Croufaz , fi difterens entr’eux dans tout le refte, s’accordent tous en ce feul point d’exercer beaucoup les corps des enfans. C’eft le plus judicieux de lours preceptes; c’eft celui qui eft & fera toujours le plus neglige. J’ai deja fuffifamment parle de fon importance ; & com- me on ne peut la - deffus donner de mcilleures raifons ni des regies plus fenfees que celles qu’on trouve dans le livre de Locke , je me conten- terai d'y renvoyer, apres avoir pris la liberte d’ajouter quelques obfervations aux fiennes. Les membres d’un corps qui eroit, doivent fetre tous au large dans leur vetemcnt; rien ne doit gener leur mouvement ni leur accroifle- xnent ; rien de trop jufte , rien qui colle au corps , point de ligature. L’Habillement Fran- qois, genant & mal-fain pour les hommes , eft pernicieux fur-tout aux enfans. Les humeurs, ftagnantes, arretees dans leur circulation , crou- pilfent dans un repos qu’augmente la vie inadi- ve & fedentaire , fe corrompent & caufent 1# fcorbut, maladie tous les jours plus commune parmi nous , 8c prefque ignoree des Anciens» que leur maniere de fe vetir & de vivre en pre- fervoit. L’habillement de Houlfard, loin de re- medier a cet inconvenient, l’augmente, & pour fauver aux enfans quelques ligatures , les prelfe par tout le corps. Ce qu’il y a de mieux a fai- xe , eft de les laifler en jaquette auffi long- terns t) t i’ E d ^ c a f l o U; ferns qu’il eft poffible, puis de leur donner uu Vetement fort large , & de ne fe point piquer de marquer leur taille, ce qui ne iert qu’a la de¬ former. Leurs defauts du corps & de l’efprit viennent prefque tous de la raeme caufe ; on les veut faire hommes avant le tern's. II y a des couleurs gaies & des couleurs trif- tes; les premieres font plus du gout des enfans ; elles leur fieent mieux aulft , & je ne vois pas p'ourquoi l’on ne confulteroit pas en ceci des convenances fi naturelles; mais du moment qu’ils preferent une etofte parce qu’elle eft riche * leurs coeurs font deja livres au luxe, a toutes les fantaifies de l’opinion, & ce gout ne leur eltfiirement pas venu d’eux-mernes. On ne fau- roit dire combien le choix des vetemens & les motifs de ce choix influent fur l’education. Non- feulement d’aveugles meres promettent a leurs enfans des parures pour recompenfe ; on voit meme d’in fen les Gouverneurs menacer leurs Ele- ves d’un habit plus groffier & plus Ample , com- me d’un chatiment. Si vous n’etudiez mieux > fi vous ne confervez mieux vos hardes, on vous habillera comme ce petit. Payfan. C’eft comme s’ils leur difoient; Sachez que l’homme n’eft rien que par fes habits, que votre prix eft tout dans les vdtres. Faut-il s’etonner que de fi Pages leqons profitent d la Jeiniefle, qu’elle n’eftime que la parure , & qu’elle lie juge du merite que ' fur le feul exterieur? Tome Vi I. 0 T R A I T E ? 2 TO Si j’avois a remettre la tete d’un enfant ainfi gate , j’aurois foin que fes habits les plus riches fuflent les plus incommodes; qu’il y fut toujours gene, toujours contraint, toujours aflujetti de mille manieres : je ferois fuir la liberte, la gaiete devant fa magnificence : s’il vouloit fe meler aux jeux d’autres enfans plus {Implement mis , tout cefferoit, tout difparoitroit a l’inf- tant. Enfin, je l’ennuierois , je le raffafierois tellement de fonfafte, je lerendrois tellement 1’efclave de fon habit dote , que j’en ferois le fleau de fa vie, & qu’il verroit avee moins d’ef- froi le plus noir cachot que les apprets de fa pa- rure. Taut qu’on n’a pas aflervi 1’enfant a nos prejuges, etre a fon aife & libre eft toujours foil premier defir 5 le vetemend le plus fimpJe , le plus commode , celui qui l’alfuiettit le moins , eft toujours le plus precieux pour lui. II y a une habitude du corps convenable aux exercices , & une autre plus convenable a Finac- tion. Celle -ci, laiifant aux humsurs un cours egal & uniforme, doit garantir le corps des al¬ terations de Fair; Fautre , le faifant palferfans cede de 1’agitation au repos , & de la chaleur au froid, doit Faccoutumer aux memes alterations. Ii fuit de la que les gens cafaniers & fedentaires doivent s’habiller chaudement en tout terns, afin de fe conferver le corps dans une temperature uniforme , la meme a-peu-pres dans toutes les faifons & a toutes les heurss du jour, Ceux , au be i? Education. 211 feontraire , qui vont & viennent, au vent, au Foleil, a la pluie, qui agiifent beaueoiip , & paf- fent la plupart de leur terns fub dio , doivent ttre toujours vetus legerement, afin de s’habi- tuer a toutes les vicillitudes de Pair , & a tous les degres de temperature, fans en etre incom¬ modes. Je confeillerois anx uns & aux autres de ne point changer d’habits felon les faifons, & ce fera la pratique conftante de mon Emile, en quoi je n’entends pas qu’il porte 1’ete fes habits d’hiver , corarae les gens fedentaires , mais qu’il porte l’hiver fes habits d’e'te, comme les gens laborieux. Ce dernier ufage a ete celui du Che¬ valier Newton pendant toute fa vie, & il a ve- . cu quaere - vingts ans. Pen ou point de coeffure en.toute faifon. Les anciens Egyptiens avoient toujours la tete nue ; les Perfes la couvroient de grofles tiares, & la couvrent encore de gros turbans , dont felon Chardin, fair du pays leur rend l’ufage necef- faire. J’ai remarque dans an autre ehdroit (s) la diftindion que fit Herodote fur un champ de ba- taille entre les cranes des Perfes & cevx des Egyptiens. Comme done il importe que les os de la tete deviennent plus durs, plus compac. tes, moins fragiles & moins poreux pourmieux armer le cerveau non - feulement contre les blef- 0 ' Lettre a M. d’Alembert furies Spectacles, page 109, premiere Edition. O 212 T R A I T V fures, mais contre les rhumes , lcs fluxions, Sc toutes les imprellions de l’air, accoutumez vos cnfans a demeurer ete & hiver, jour & nuit, tou- jours tete nue. Que fi pour la proprete & pour tenir leurs cheveux en ordre, vous leur voulez donner une coeflfure durant la nuit, que ce foit un bonnet mince a claire voie , & femblable au xezeau dans lequel les Bafques enveloppent leurs cheveux. Je fais bien que la plupart des meres , plus frappees de l’obfervation de Chardin que de mes raifons, croiront trouver par - tout Pair de Perfe ; mais moi je n’ai pas choifi mon Eleve Europeen pour en, faire un Aliatique. En general, on habille trop les enfans & fur- tout durant le premier age. II faudroit plutdtles endurcir au froid qu’au chaudi le grand froid ne les incommode jamais quand on les y lailfe expo- fes de bonne heure : mais le tiflu de leur peau , trop tendre & trop lache encore, laiffant un trop libre patfage a la tranfpiration , les livre par I’extreme chaleur a un epuil'ement inevitable. Auffi remarque-t-on qu’il en meurt plus dans le mois d : Aout que dans aucun autre mois. D’ail- leurs , il paroit conftant, par la comparaifon des Peuples du Nord & de ceux du Midi, qu’on fe rend plus robufte en fupportant l’exces du froid que l’exces de la chaleur; mais a mefure que renfant grandit, & que fes fibres fe fortifient, accoutumez-le peu-a-peu a braver les rayons du foleil; en allant par degres vous l’endurcirie* fins danger aux ardeurs de la Zone torride. BE L’ E, D 0 e A. T I O N. 213 Locke, au milieu des prcceptes males & fen- fes qu’il nous donne , retombe dans des contra- didtions qu’on n’attendroit pas d’un raifonneut auffi exadt. Ce meme homme qui veut que les enfans fe baignent l’ete dans l’eau glacee, ne veut pas , quand ils font echauffes , qu’ils boi- vent frais ni qu’ils fe couchent par terre dans des endroits humides ( t ). Mais puifqu’il veut que les fouliers des enfans prcnnent l’eau dans tous les terns, la ptendront - ils moins quand 1’enfant aura chaud , & ne peut - on pas lui fairs du corps par rapport aux pieds les niemes inductions qu’il fait des pieds par rapport aux mains, & du corps par rapport au vilage ? Si vous voulez, lui di- roisje, quej’homme foit toutvifage, pourquoi me blamez-vous de vouloir qu’il foit tout pieds ? Pour empecher les enfans de boire quand ils out chaud , il prefcrit de les accoutumer a man¬ ger prealablement un morceau de pain avant que de boire. Cela eft bien ctrang§, que quand l’en- fant a foif, il faille lui donner a manger ; j’ai- merois mieux, quand il a faim, lui donner a boire. Jamais on ne me perfuadera que nos pre¬ miers appetits foient (i deregies, qu’on ne puilfe (i) Comme fi les petits Payfans cboififloient la terre bien feche pours’y afleoir ou pour s’y coucher , & qu'on eut jamais oui dire que 1’hum id ice de la terre eut fait du mal a pas un d’eux ? A econter Ja-deffus les Medecins , on eroiioit les Sauvages tout perclus de rhumatilines. o 3 sr4 T r a i t e' les fatisfaire fans nous expofer a perir. Si cela etoit, le genre humain fe fut cent fois detruit avant qu’or. eut appris ce qu’il faut faire pour le conferver. Toutes les fois qu’Emile aura foif, je veux qu’on lui donne a boire. Je veux qu’on lui donne de l’eau pure & fans aucune preparation, pas raeme de la faire degourdir, fut - il tout en na- ge, & fut-on dans le coeur de l'hiver. Le feul foin que je recommande, eft de diftinguer la qualite des eaux. Si c’eft de l’eau de riviere, donnez-la lui fur-le-champ telle qu’elle fort de la riviere. Si c’eft de l’eau de fource, il la faut laifTer quelque - terns a fair avant qu’il la boive. Dans les faifons chaudes , les rivieres font chau- I des ; ii n’en eft pas de meme des fources, qui n’ont pas requ le contadl de fair. Il faut attendre qu’elles foient a la temperature de l'atmofphere. L’hiver, au contraire , l’eau de fource eft a cet egard moins ikngereufe que l’eau de rivie¬ re. Mais il n’eft ni naturel ni frequent qu’on fe mette l’hiver en fueur, fur-tout en plein air. Car fair froid , frappant inceflamment fur la peau , repercute en dedans la fueur, & empe- che les pores de s’ouvrir alfez pour lui donner tin paifage libre. Or, je lie pretends pas qu’E¬ mile s’exerce l’hiver au coin d’un bon feu, mais dehors en pleine campagne au milieu des gla- ces. Tant qu’il ne s’echauffera qu’a faire & lan¬ cer des balles de neige, laiifons ■ le boire quand de l’ Education. ai<[. il aura foif , qu’il continue de s’exercer apres avoir bu, & n’en craignons aucun accident. Que ft par queiqu’autre exercice il fe met en fueur , & qu’il ait foif; qu’il boive froid , meme en ce terns-la. Eaites feulement en forte de le mener au loin &a petits pas chercher fon e&u. Par le froid qu’on fuppofe , il fera fuffifamment rafrai- chi en arrivant, pour la boire fans aucun dan¬ ger. Sur-tout prenez ces precautions fans qu’il s’en apperqoive. J’aimerois mieux qu’il fut quel- quefois malade que fans celfe attentif a ft fante. Il faut un long fommeil aux enfans, parce qu’ils font un extreme exercice. L’un fert de correctif a l’autre, auifi voit- on qu’ils ont be- foin de toils deux. Le terns du repos eft celui de la nuit, il eft marque par la nature. C’eft une obfervation conftante que le fommeil eft plus tranquilie & plus doux tandis que le foleil eft fous I’horizon; & que fair echauffe de fes rayons ne maintient pas nos fens dans un ft grand calme.' Ainft l’habitude la plus falutaire eft certainement de fe lever ,8c de fe coucher avec le foleil. D’ou il fuit que dans nos climats rhomme & tous les animaux ont en general be- foin de dormir plus long - terns l’hiver que 1’ete. Mais la vie civile n’eft pas alfez fimple, aifez naturelle , alfez exempte de revolutions, d’ac- cidens, pour qu’on doive accoutumer Fhomme a cette uniformite, au point de la lui rendre neceifaire. Sans doute il faut s’aifujettir aux re- O 4 216 T R A I T Z gles j mais la premiere eft de pouvoir les ers- freindre fans rifque , quand la neceffire le veut. N’allez done pas amollir indiferettement votre Eleve dans la continuite d’un paifible fommeil, qui ne foit jamais interrompu. Livrez-le d’abord fans gene a la loi de la nature, mais n’oubliez pas que parmi nous il doit etre au-delfus de cet- te loi; qu’il doit pouvoir fe coucher tard, fe lever matin, etre eveille hrufquement, paffer les nuits debout, fans en etre incommode. En s’y prenant aifez tot, en allant toujours douoe- ment & par degres , on forme le temperament aux memes ehofes qui le detruifent, quand on l’y foumet deja tout forme. II importe de s’accoutumer d’abord a etre mal couche ; e’eft le moyen de ne plus trouver de mauvais lit. En general, la vie dure, une fois tournee en habitude , multiplie les fenfa- tions agreables : la vie molle en prepare une in¬ finite de deplaifantes. Les gens eleves trop de- licatement ne trouvent plus le fommeil que fur le duvet ; les gens accoutumes a dormir fur des planches le trouvent par-tout: il n’y a point de lit dur pour qui s’endort en fe couchant. Un lit rnollet , ou Ton s’enfevelit dans la plume oa dans l’edredon , fond & diffout le corps , pour ainfi dire. Les reins enveloppes trop chaudement s’echauffent. De-la relultent fouvent la pierre ou d’autres incommodites, & de l’ Education. 217 infailliblement une complexion delicate qui les nourrit toutes. Le meilleur lit eft celui qui procure un meil- leur fommeil. Voila celui que nous nous prepa- rons Emile & moi pendant la journee. Nous n’a- vons pas befoin qu’on nous amene des efclaves de Perfe pour faire nos lits; en labourant la terre nous remuons nos matelas. Je fuis par experience que quand un enfant eft en fante l’on eft maitre de le faire dormir & veiller prefqu’a volonte. Quand J’enfant eft cou- che, &que de fon babil il ennuie fa Bonne , elle luidit, dormezi c’eft comme ft elle lui difoit, portez-vous bien , qu and il eft malade. Le vrai moyen de Je faire dormir eft de I’ennuyer lui- meme. Parlez tant, qu’il foit force de fe taire, & bientot il dormira : les fermons font toujours bons a quelque chofe •, autant vaut le precher que le bercer : mais ft vous employez le foir ce narcotique , gardez-vous de l’employer le jour. J’eveillerai quelquefois Emile , moins de peur qu’il ne prenne l’habitude de dormir trop long- tems, que pour l’accoutumer a tout, meme a etre eveille, meme a etre eveille brufquement. Au furplus j’aurois bien peu de talens pour mon emploi, ft je ne favois pas le forcer a s’eveiller de lui-meme, & a fe lever, pour ainfi dire, a rna volonte, fans que jelui dife un feul mot. S’il ne dort pas aflez, je lui laifle entrevoir pour le lendemain une matinee ennuyeufe, & Q ? 2IS T R A I T E' lui-meme regardera comme autant de gagne tout ce qu’il pourra laiffer au fommeil : s’il dort trop , je lui montreafon reveil un amufement dc fon gout. Veux-je qu’il s’eveille a point nomme, je lui dis ; demain a fix heures on part pour la pe- che, on fe va promener a tel endroit, voulez- vous en etre ? il confent, il me prie de 1’eveil- ler; je promets, ou je ne promets point, felon le befoin : s’il s’eveille trop tard , il me trouve parti. Il y aura du malheur fi bientot il n’ap- prend a s’eveiller de lui- merae. Au rede, s’il arrivoit , ce qui eft rare, que quelqu’enfant indolent eut du penchant a crou- pir dans la parefte, il ne faut point le livrer a ce penchant, dans lequel il s’engourdiroit tout- a-fait, mais lui adminiftrer quelque ftimulant qui l’eveille. On concoit bien qu’il n’eft pas quef-' tion de le faire agir par force , mais de l’emou- voir par quelque appetit qui l’y porte, & cet ap- petit, pris avec clioix dans l’ordre de la nature , nous mene a la fois a deux fins. Je n’imagine rien dont, avec un peu d’advef- fe , on ne put infpirer le gout, merne la fureur aux enfans, fans vanite, fans emulation, fans jaloufie. Leur vivacite, leur efprit imitateur fuffifent; fur - tout leur gaiete naturelle, mftru- ment dont la prife eft fare, & dont jamais pre- cepteur ne fut s’avifer. Dans tons lcs jeux ou ils font bien perfuades que ce n’eft que jeu , ils fouffrent fans fe plaindre, & meme en riant, ce de l’ Education. 2is> qu’ils ne fouffriroient jamais autrement, fans verfer des torrens de larmes. Les longs jeunes, les coups , la brulure, les fatigues de toute ef- pece font les amufemens des jeunes (auvages; preuve que la douleur meme a fon alfaifonne- ment, qui peut en oter l’amertume ; mais il n’ap- partient pas a tous les maitres de favoir appreter ce ragout, ni peut-etre a tous les difciples de le favourer fans grimace. Me voila de nouveau , fi je n’y prends garde, egare dans les excep¬ tions. Ce qui n’en fouffre point eft cependant l’af. fujettilfement de I’homme a la douleur , aux maux de fon elpece , aux accidens , aux perils de la vie, enfiu a la mort ; plus on le familia- rifera avec toutes ces idees, plus on le guerira de 1’irnportune fenfibilite qui ajoute au mal rim- patience de l’endurer •, plus on l’apprivoifera avec les fouffrances qui peuvent, l’atteindre , plus on leur otera , comme eut dit Montague, la pointure de l’etrangete, & plus auffi l’on ren- dra fon ante invulnerable & dure; fon corps fera la cuirafie qui rebouchera tous les traits dont il pourroit etre atteiut au vif. Les approclies memes de la mort n’etant point la mort, a pei¬ ne la fentira-t-il comme telle; il ne mourra pas, pour ainfi dire : il fera vivant ou mort; rien de plus. C’eft de lui que le meme Monta- gne eut pu dire comme il a dit d’un Roide Ma- roc, que nul homme n’a vecu ft avant dans la 520 T R A I T e' mort. La conftance & la fermete font, ainfi que les autres vertus , des apprentilfages de Penfan- ce: mais ce n’eft pas en apprenant leurs norns aux enfans qu’on les leur enfeigne , c’eft en les leur faifant gohter fans qu’ils fachent ce que c’eft. Mais a-propos de tnourir , comment nous con- duirons-nous avec notre Eleve , relativement au danger de la petite verole ? la lui ferons-nous inoculeren bas age , ou 11 nous attendrons qu’il la prenne naturellement i le premier parti, plus conforms a notre pratique, garantit du peril Pa¬ ge oil la vie eft la plus precieufe , au rifque de cclui ou elle l’eft le moins; li toutefois on peut donner le nom de rifque a l’inoculation bien ad- miniftree. Mais le fecond eft plus dans nos principes ge- neraux, de lailfer faire en tout la nature , dans les foins qu’elle airne a prendre feule , & qu’elle abandonne auffi-tot que l’homme veut s’en meler. L’Homme de la nature eft toujours pre¬ pare: lailfons-le inoculer par le maitre; il choifira mieux le moment que nous. N’allez pas de-1^ conclure que je blame l'ino- culation: car le raifonnement fur lequel j’en exempte mon Eleve iroit tres - mal aux votres. Votre education les prepare a ne point cchapper a la petite verole au moment qu’ils en feront at- taques : ft vous la laiifez venir au hafard, il eft probable qu’ils en periront. Je vois que dans les diiferens pays on- refifte d’autant plus a l’ino- D E X’ E D V C A T I O N. 2&T tulation qu’elle y devient plus neceffaire, & la raifon de cela fe fent aifement. A peine aufti -daignerai - je traiter cette queftion pour moti Emile. II fera inocule, ou il ne le fera pas, fe¬ lon les terns , les lieux , les circonftances: cela eft prefque indifferent pour lui. Si on lui donne la petite verole , on aura l’avantage de pre- voir & connoitre fon mal d’avance ; c’eft quelque chofe : mais s’il laprend naturellemcnt, nous l’au- rons preferve du Medecin; c’eft encore plus. Unfe education exclufive, qui tend feulemenfc a diftinguer du peupleceux qui Fontreque , pre- fere toujours les inftrudions les plus couteufes • aux plus communes , &par cela meme aux plus utiles. Ainfi les jeunes gens eleves avec foin ap- prennent tous a monter a cheval, parce qu’il en coute beaucoup pour cela; mais prefqu’aucun d’eux n’apprend a nager, parce qu’il n’en cou¬ te rien, & qu’un Artifan peut favoir nager auffi bien que qui que ce foit. Cependant, fans avoir fait fon academie , un voyageur monte a cheval , s’y tient & -s’en fert affez pour le befoin ; mais dans l’eau ft Fon ne nage on fe noie, & l’on ne nage point fans Favoir appris- Enfin, Fon n’eft pas oblige de monter a cheval fous peine de la vie, au lieu quenul n’eftfttr d’eviter un danger auquel on eft ft fouventexpo- fe. Emile fera dans l’eau comme fur la terre; que ne peut - il vivre dans tous les elemens ! Si Fon pouvoit apprendre a voler dans les airs, j’eij 222 Trait e' ferois un aigle ; j’en ferois une falamandre, fi Ton pouvoit s’endurcir au feu. Oil craint qu’un enfant ne fe noie en appre- nant a nager ; qu’il fe noie en apprenant ou pour n’avoir pas appris, ce fera toujours votre faute. C’eft la feule vanite qui nous rend teme- raires ; on ne l’eft point quand on n’eft vu de perfonne : Emile ne le feroit pas quand il feroit vu de tout l’Univers. Com me l’exercice ne de¬ pend pas du rifque, dans un canal du pare de fon pere il apprendroit a traverfer l’Hellefpont; mais il faut s’apprivoifer au rifque rneme , pour apprendre a ne s’en pas troubler ; c’eft une par- tie eflentielle de i’apprentiifage dont je parlois tout - a-l’heure. Au refte, attentif a mefurer le danger a fes forces, & de le partager toujours avec lui, je n’aurai guere d’imprudence a crain- die, quand je reglerai le foin de fa confervation fur celui que je dois a la mienne. Un enfant eft moins grand qu’un homrne ; il n’a ni fa force ni fa raifon •, mais il voit & en. tend auffi-bien que lui, ou a tres-peu pres ; il a le gout aulli fenfible quoiqu’il Fait moins deli- cat & diftingue auffi-bien les odeurs quoiqu’il n’y mette pas la rneme fenfualite. Les premieres facultes qui fe formeiit & fe perfectionnent en nous font les fens. Ce font done les premieres qu’il faudroit cultiver; ce font les feules qu’oa dublie, ou celles qu’on neglige le plus. he l’Education. 223 Exercer les fens n’eft pas feulement en faire ufage , c’eft apprendre a bien juger par eux, c’eft apprendre, pour 2 infi dire, a fentir; car nous ne favons ni toucher, ni voir , ni entendre que comme nous avons appris. II y a un exercice purement naturel & meca- nique , qui fert a rendre le corps robufte, fans donner aucune prife au jugement : nager, cou- rir, fauter, fouetter unfabot, lancer despier- res; tout cela eft fort bien: mais n’avons-nous que des bras & des jambes ? N’avons-nous pas auffi desyeux, desoreilles, & ces organes lont- ils fuperflus a f ufage des premiers ? N’exercez done pas feulement les forces , exercez tous les fens qui les dirigent, tirez de chacmi, d’eux tout le parti polfiblc , puis verifiez fimpreffion de fun parl’autre. Mefurez, comptez, pefez, com- parez. N’employez la force qu’apres avoir efti- me la refiftance : faites toujours en forte que l’eftimation de l’effet precede l’ufage des moyens. Intereifez V enfant a ne jamais faire d’eiforts in- fuffifans ou fuperflus. Si vous l’accoutumez a prevoir ainfi l’effet de tous fes mouvemens, & a redrefler fes erreurs par 1’experience, n’eft- il pas clair que plus il agira, plus il deviendra judicieux ? S'agit-il d’ebranler une malfe ? s’il prend un levier trop long il depenfera trop de mouve- ment, s’il le prend trop court ii n’aura pas af- fez de force : l’experience lui peut apprendre a 224 R A I T 1 choifir precifement le baton qu’il lui faut. Cett£ fageife n’eft done pas au-deflus de fon age. S’a- git-il de porter un fardeau? s’il veut le prendre auffi pefant qu’il peut le porter , & n’en point elfayer qu’il lie fouleve , ne fera-t-il pas force d’en eftimer le poids a la vue? Sait-il comparer % des mafles de meme matiere & de differentes grofleurs ? Qu’il clloiliffe entre des mafles de meme grolfeur & de differentes matieres; il fau- dra bien qu’il s’applique comparer leurs poids fpecifiques. J’ai vu un jeune homme, tres-bien eleve qui ne voulut croire qu’apres l’epreuve , qu’un feau plein de gros coupeaux de bois de chene fut moins pefant que le meme feau rempli d’eau. Nous ne fommes pas egalement maitres de 1’ufage de tous nos fens. II y en a un , favoir le toucher, dont 1’adion n’efl- jamais fufpendue du- rant la veille il a ete repandu fur la l'urface eti- tiere de notre corps, comme une garde conti- nuelle , pour nous avertir de tout ce qui peut 1’oifenfer. C’eft auffi celui dont, bon gre mal- gre, nous acquerons le plutot 1’experience par cet exercice continuel, & auquel par confequent nous avons moins befoin de donner une culture particuliere. Cependant nous obfervons que les aveugles ont le tad plus fur & plus fin que nous; parce que, n’etant pas guides par la vue, ils font forces d’apprendre a tirer uniquement du premier fens les jugemens que nous fournit Pau- tre^ be l’ Education. 22? tre. Pourquoi done ne nous exerce-t-on pas a marcher corame eux dans l’obfcurite , a connoi- tre les corps que nous pouvons atteindre, aju- ger des objets qui nous environnent, & faire , en un mot , de nuic & fans lumiere, tout ce qu’ils font de jour & fans yeux i Tant que le fo- leil luit, nous avons fur eux Favantage ; dans les tenebres ils font nos guides a leur tour. Nous fommes aveugles la rnoitie de la vie ; avec la dif¬ ference que les vrais aveugles favent toujours fe conduire, & que nous n’ofons faire im pas au coeur de la nuit. On a de la lumiere, me dira¬ t-on : Eh quoi ? toujours des machines ! Qui vous repond qu’elles vous fuivronc par-tout au befoin? Pour moi, jaime mieux qu’Emile ait des yeux au bout de fe s doigts, que dans la boutique d ! un Chandelier. Etes-vous enferme dans un edifice an milieu de la nuit , frappez des mains ; vous appercevrez au refonnement du lieu , fi l’efpace eft grand ou petit , li vous etes au milieu ou dans un' coin A demi-pied d’un mur, Fair rnoins ambiant & plus reflechi vous porte une autre fenfation au vifage. Reftez en place , & tournez-vous fuccel- llvement de tous les cotes; s’il y a une porte ouverte , un leger courant d’air vous findiquera. Etes-vous dans un bateau , vous connoitrez, a la maniere dont fair vous frappera le vifage, non- feulement en quel fens vous allez , mais fi le fil de la riviere vous entraine leatement ou vite. Tome VII. P 22 6 T R A I T E* Ces obfervations & mille autres femblables, ns peuvent bien fe faire que de nuitj quelque at¬ tention que nous voulions leur donner en plein jour , nous ferons aides ou diftraits par la vue , elles nous echapperont. Cependant il n’y a encore ici ni mains, ni baton : que de connoiflances ocu- laires on peut acquerir par le toucher, meme fans rien toucher du tout! Beaucoup de jeux de nuit. Cet avis eft plus im¬ portant qu’il ne femble. La nuit effraie naturel- lement Ies hommes , & quelquefois les animaux ( u ). La raifon , les connoiflances, l’efprit, le courage delivrent peu de gens de ce tribute J’ai vu des raifonneurs , des cfprits-forts, des Philo- fophes, des Militaires intrepides en plein jour» trembler la nuit, com me des femmes, au bruit d’une feuille d’arbre. On attribue cet effroi aux contes des nourrices, on fe trompe; il y a une caufe naturelle. Quelle eft cette caufe ? La meme qui rend les fourds deftans & le peuple fuperfti- tieux , l’ignorance des chofes qui nous environ- nent & de ce qui fe pafle autour ,de nous (v). Ac- (u) Cet effroi devient tres-manifefte dans les grandes eclipfes de foleil. ( v En void encore tine autre caufe bien expliquee par un Philofophe dont je cite fouventle Livre , & dont les grandes vues m’inftruifent encore plus fo'uveri’t. “ l.orfque par des circonftances partic : 'Irenes' nous ne 5 , pouvons avoir une idee jufte de da diltance , & que J5 nous ne pouvons jugei des objets que par la grandeur de Tangle, ou plutot de I’image qu’iTs Torment dans nos yeux , nous nous trompor.s alors neceffiirement „ fur la grandeur de ces objets; tout le nionde a eprou- de l’ Education. 227 eoutume d’appercevoir de loin les objets , & de prevoir leurs impreflions d’avance, comment, ne ve qive-n voyageant la uuit, on prend un buiffon dont ,, on eft: pres pour un grand arbre dont on eft loins ou 53 bien on prend un grand arbre eloigne pour un buiffon ,, qui eft voilin : de meme fi on ne connoit pas les ob- „ jets par leur forme, & qu’on'ne puiffe avoir par ce „ moyen aucune idee de diltance, on fetrompera enco- 35 re neceffairement ; uue mouche qui paffera avec rapi- „ dite a quelques pouces de diftauce de nos yeux , nous . 33 paroitra dans ce cas 6tre un oifeau qui en ieroit a uue 3, tres,grande diftance ; un cheval qui Ieroit fans mouve- „ meiit dans le milieu d’une campagne & qui Ieroit dans „ une attitude fenibiable, par exeniple, a celle d’un 33 mouton, ne nous paroitra'plus qu’un gras moiiton, 33 taut que nous ne reconnoitrons pp que c’eft un cbe- >, va!, mais des que nous 1’aurons reconnu, il nous pa-- 3, roitra.dans l’iiiJiant gros comme un cheval, & nous 33 reiftifierpiif fur le champ none premier jugement. „ Toute's les fois qti’on fe trouvera dans la nuit dans 33 des lieux incpiinus ou fon'ne 'pourra juger de la dif- 33 tance , & ou l'on ne pourra'reconnoitre la forme des 33 chofes a caufe de Fobfcurite , on fera en danger de r 33 tomber a tout inftant dans l’erreur au fujet des juge- 3, mens que l’bn fera fur les'pbjeta'qtii'fe pfefenterorit; 33 c’eft de-la qtVe vient la 1 fiayettf '& Tdfpece de crainte 3, interieui;e que 1’obfcurite de la nuit. fait fentir a pief, 33 que tous les hommes; c’eft fur ceia qu’eft fondte l’ap- 33 parence des ipeAres & des' figures gigantefques & ,3 dpouvantables’.que tant de gens dife’nt avoir yiies: on ,3 leur re'pond iommunement qtie ces figures etoient ,3 dans leur imagination; cepeudantelles pouvofeut etre 33 feelie-ment dans leurs yeux , & il eft tres-poffible qifiis 3, aierit en effet vu ce qu’ils difent avoir vu: car il 'doit 33 arriver riecelfairenient toutes les fois qu’on ne pourra ,3 juger d’un o.qjet que par 1’angle qu'il forme dans feet! , 33 que cet ob jet inconnu groffira & grandmas a niefure 33 qu’on en fera plus voilin, & que s’iT a d'abord paru 3 3 au fpedtateur qui ne pent cofincitre ce quil voit., lii 33 juger a quelle diftance il le voit j que* s’il a paru , dis- • l’ a , .. ■ 22 g T R A I T E f voyant plus rien de ce qui m’entoure , n’y flipped ferois je pas mille etres, mille mouvemens qui peuventme nuire , & dont il m’ell impofiible de me garantir ? J’ai beau fa voir que je fuis en fu- rete dans le lieu ou je.me trouve ; je ne le fais ja¬ mais auffi bien que fi je le voyois a&uellement: j’ai done toujours un fujet de crainte que je n’a- ,, je, d’abord de la hauteur de quelques pieds lorfqu’il ,, etoit a la diftance de viugt ou trente pas, il doit pa- ,3 yroitre haut de pluiieurs toifes lorfqu’il n’en fera plus ,, eloignd que de quelques pieds, ce qui doit en effet „ lytonner & I’effrayer, jufqu’a ce qu’enfin il vienue a ,3 toucher l’objet ou a le reconnoitre ; car dans l’inftant ,3 m£me qu’il reconnoitra ce que e’eft, cet objet qui lui „ paroiffoit giguntefque , dinrinuera tout-A-coup , & ne ,, lui paroitra plus avoir que fa grandeur re'elle; mais It „ l’on fuit ou qu’on n’ofe approcher , il eft certain qu’on ,3 n’aura d’autre idee de cet obiet que celle de 1 ’iniage ,, qu’il formoit dans l’oeil, & qu’on aura reellement vu jj une figure gigantefque ou epouvantable par k grandeur ,, & par la forme. Le ppdjuge de.-, fpectres eft done fon- '33 de dans la nature , & ces apparences ne dependent 3, pas, comtne le croient les Philofophes, uhiquement ,3 de I’imagination. Hi ft. Vat. T.. VI. pay. 29. in-iz. J’ai tache de montrer dans le texte comment il en de¬ pend toujours en partie ? & quant a la caufe expiiquee dans ce railage, on voit que rhabitude de marcher la nuit, doit nous apprendre a diftinguer les apparences que la refiemblance des formes & la diverfite des- diftances font prendre aux objets a nos yeux dans 1 ’obfcunte': car lorfque Fair eft encore affez e'claire pour nous Ixiller ap- percevoir les contours des objets, corarae il y a plus d’air interpole dans un plus grand e'loignement, nous devons toujours voir ces contours moins marques quand Fobjet eft plus loin de nous, cc qui fuffit a force d’habitude pour nous garantir de I’erreur qu’explique ici M. de Buffon. Quelque explication qu’on prjfere, mamethode eft done toujours efficace, & e’eft ce que l’experience confirme patfiitemeat. D E L’ E D U C A X I O nI 229 vois pas en plein jour. Je fais , il eft vrai, qu’uft corps etranger ne peut guere agir fur le mien , fans s’annoncer par quelque bruit; auffi, com- bien j’ai fans celfe 1’oreille alerte ! Au moindre bruit dont je ne puis difcerner la caufe, Pinte- ret de ma confervation me fait d’abord fuppofer tout ce qui doit le plus m’engager a me tenirfur mes gardes , & par confequent tout ce qui eft le plus propre a m’elfrayer. N’entends-je abfolument rien ? Je ne fuis pas pour cela tranquille; car enfin fans bruit on pent encore me furprendre. II faut que je fup- pofe ies chofes telles qu’elles etoient aupara- vant, telles qu’elles doivent encore etre, que je voie ce que je ne vois pas. Ainli force de mettre en jeu raon imagination, bientot je n’en fuis plus maitre , & ce que j’ai fait pour me raf- furer, ne fert qu’a m’alarmer davantage. Si j’entends du bruit, j’entends des voleurs ; fi je n’entends rien je vois des phantomes: la vigi¬ lance que m’infpire le foin de me conferver ne me donne que fujets de crainte. Tout ce qui doit me ralfurer n’eft que dans ma raifon : I’inf- tincft plus fort me parle tout autrement qu’elle. A quoi bon penfer qu’on n’a rien a craindre, puifqu’alors on n’a rien a faire ? La caufe du mal trouvee indique le remede. En toute chofe Phabitude tue Pimagination, il n’y a que les objets nouveaux qui la reveillent. Dans ceux que l’on voit tous les jours , ce n’eft P 3 ijO T R A I T e' plus rimagination qui agit, c’eft la memoirs , & voila la railon de I’axiome ab aJJuetis non jit paffio ; car ce n’eft qu’au feu de l’imagination que que les paftions s’allument. Ne raifonnez done pas avec ceiui que vous voulez guerir de l'horreur des tenebres ;menez-l’y fouvent, & foyezfur que tous les argumens de la Philofbpliie ne vaudront pas cet ufage. La tete ne tourne point aux cou- vreurs fur les toits, & Ton ne volt plus avoir peur dans l’obfcurite quiconqiie eft aecoutumed’y etre. Voila done pour nos jeux de nuit im autre avantage ajoute au premier : mais pour que ces jeux reuftiffent, je n’y puis trop recommander la gaiete. Rien n’eft ft trifte que les tenebres : n’al- lez pas enfermer votre enfant dans un cachot. Qu’il rie en entrant dans l’obfcurite; que le rire le reprenne avant qu’il en forte; que , tandis qu’il y eft , l’idee des amufemens qu’il quitte , & de ceux qu’il va retrouver , le defer.de des ima¬ ginations phantailiques qui pourroient l’y venir chercher. II eft un terme de la vie au-dela duquel on re¬ trograde en avancant. Je fens que j’ai palfe ce terme. Je recommence , pour ainfi dire, unc au¬ tre carrlere. Le vuide de Page mur, qui s’eft fait fentir a moL, me retrace le doux terns du pre¬ mier age. En vieillilfant je redeviens enfant, & je me rappelle plus volotitiers ce que j’ai fait a dix ans , qua trente. Lecleurs , pardonnez-moi done de tirer quelquefois mes exempies de moi- I) E L’ E D D'C AT I 0 si 231 Tneme ; car pour bien faire ce livre , il faut que je le fatfe avec plaifir. J’etois a la campagneen penfion, chezunMi- niftre appelle M. Lambercier. J’avois pour cama- rade un Coufin plus riche que moi, &qu’ontrai- toit en heritier, tandis qu’eloigne de monpere, je n’etois qu’un pauvra. orphelin. Mon grand Coufin Bernard etoit fingulierement poltron , fur-tout la nuit. Je me moquai tant de fa frayeur, que M. Lambercier, ennuyc de mes vanteries, voulut mettre mon courage a l’epreuve. Un foir d’automne , qu’il faifoit tres-obfcur , il me donna la clef du Temple, & me dit d’aller chercher dans 3a chaire la Bible qu^on y avoit lailfee. Il ajouta , pour me piquer d’honneur, quelques mots qui me rnirent dans fimpuiffance de reculer. Je partis fans lumiere; fi j’en avois eu , q’auroit pcut-etre ete pis encore. Il falloit palfer par le ci- metiere, je le traverfai gaillardement j car tant que je me fentois en pleni air , je n’eus jamais de frayeurs nodturnes. En ouvrantla porte, j’entendis a la voute un certain retentiifement que je crus reflembler a des voix, & qui commenqa d’ebranler ma fermete Romaine. La porte ouverte, je voulus entrer: mais a peine eus-je fait quelques pas, que je m’ar- rerai. En appercevant l’obfcurite profonde qui regnoit dans ce vafte lieu , je fus fail! d’une ter- reur qui me fit dreifer les cheveux; je retrograde, je fors, je me rnets a fuir tout tremblant. Je trou- P 4 233 T R A I T e' vai dans la cour un petit chien nomme Sultan, dont les carefles me raifurerent. Honteux de ma frayeur , je revins fur mes pas , tachant pourtant d’emmener avec moi Sultan , qui ne voulut pas me fuivre. Je franchis brufquement la porte, j’entre dans l’Eglife. A peine y fus-je rentre , que la frayeur me reprit, mais fi fortement, que je perdis la tete ; & quoique la chaire fut a la droite, & queje le fulfe tres -bien, ayant tourne fans m’en appercevoir, je la dierchai long - terns a gauche , je m’emharraffai dans les bancs , je ne favois plus oil j’etois & ne pouvant trouver ni la chaire, ni la porte , je tombai dans un boule- verfement inexprimable. Enfin j’apperqois la porte , je viens a bout de fortir du Temple , & je m’en eloigne comme la premiere fois , bien refolu de n’y jamais rentrer feul qu’en plein jour. Je reviens jufqu’a la maifon. Pret a entrer, je diitingue la voix de M. Lambercier a de grands eclats de rire. Je les prends pour moi d’avance , & confus de m’y voir expofe, j’hefite a ouvrir la porte. Dans cet intervalle, j’entends Mademoi- felle Lambercier s’inquieter de moi, dire a la Ser- vante de prendre la lanterne , & M. Lambercier fe difpofer a me venir chercher , efcorte de mon intrepide Coufin , auquel enfuite on n’auroit pas manque de faire tout l’honneur de Pexpedition. A l’inftant toutes mcs frayeurs ceflent, & ne me laiffent que celle d’etre furpris dans ma fuite : je cours,jevole au Temple, fans m’egarer, fans d e l’ Education. 233* tatonner, j’arrivea la chaire, j’y monte ,je prends la Bible, je m’elance en bas, dans trois fauts je fuis hors du Temple, dont j’oubliai meme de fermer la porte, j’entre dans la chambre hors d’haleine , je jette la Bible fur la table , effare, mais palpitant d’aife d’avoir prevenu le fecours qui m’etoit deftine. On me demandera li ie donne ce trait pour un modele a fuivre, & pour un exemple de la gaiete que j’exige dans ces fortes d’exercices ? Non ; mais je le donne pour preuve que rien n’eft plus capable de ralfurer quiconque eft ef- fraye des ombres de la nuit, que d’entendre dans une chambre voiftne une compagnie alfem- blee rire & caufer tranquillement. Je voudrois qu’au lieu de s’amufer ainli feul avecfon Eleve , on raflemblat les foirs beaucoup d’enfans de bon¬ ne humeur ; qu’on ne les envoyat pas d’abord fe- parement, mais plufieurs emfemble , & qu’on n’en hafardat aucun parfaitement feul, qu’on ne fe fiit bien affure d’avance qu’il n’en feroit pas trop effraye. Je n’imagine rien de fi plaifant & de fi utile que de pareils jeux , pour peu qu’on voulutufer d’adrefle a les ordonner. Je ferois dans une grande falle une efpece de labyrinthe, avec des tables, des fauteuils, deg chatles, des para- vents, Dans les inextricables tortuofites de ce labyrinthe, j’arrangerois au milieu de huit ou dix boites d’attrapes une autre boite prefque * f T R A I T E f 234 femblable, bien garnie de bonbons ; je defigne- rois en termes clairs , mais fuccin&s, le lieu pre¬ cis oil fe trouve la bonne boice ; je donnerois le renfeignement fuffil’ant pour la diftinguer a des gens plus attentifs & moins etourdis que des enfans (x) ; puis , apres avoir fait tirer au fort les petits concurrens , je les enverrois tous l’un apres Pautre , jufqu’a ce que la bonne boite fut tr.mvee; ce que j’aurois foin de rendre difficile, a proportion de leur habilete. Figurez-vous un petit Hercule arrivant une boite a la main , tout Her de fon expedition. La boite fe met fur la table , on Pouvre en ceremo- nie. J’cntends d’ici les eclats de rire, les huees de la bande joyeufe, quand , au lieu des confi¬ tures qu’on attendoit, on trouve bien propre- ment arranges fur de la mouffe ou fur du coton , un hanneton , un efcargot, du charbon , du gland , un navet, ou quelque autre pareille deti- ree. D’autres fois , dans une piece nouvelle- ment blanchie on fufpendra , pres du mur , quel¬ que jouet, quelque petit meuble qu’il s’agira d’al- ler chercber , fans toucher au mur. A peine ce- lui qui Tapportera fera-t-il rentre , que, pour peu qu’il ait manque a la condition , le bout de fon chapeau blanchi, le bout de fes fouliers , la ( x ) Pour les exercer a l’attention neleur elites jamais qne des chofes qu’il,s aient un inte'ret fenfible & prefent a bien entendre; fur-tout point de longueurs, jamais un mot fuperflu. Mais auili ne laiffez dans vos diicours ni obfeurit:; ni equivoque. D E l’E D TI C A T I O K bafque de fon habit, fa manche trahiront famal- adrefle. En voila bien alfez, trop peut-etre, pour faire entendre l’efj rit de ces fortes de jeux. S’il faut tout vous dire , ne me iifez point. Quels avantages un homme ainfi eleve n’au- ra-t-il pas la nuit fur les autres hommes? Ses pieds accoutumes a s’atfermir dans les tenebres, fes mains exercees a s’appliquer aifement a tons les corps environnans , le conduiront fans peine dans la plus epailfe obfcurite. Son imagination pleine des jeux nodurnes de fa jeunelfe, fe tour- nera difficilement fur des objets effrayans. S’il croit entendre des eclats de rire, au lieu de ceux des efprits follets, ce feront ceux de fes anciens camarades : s’il fe peint une alfemblee, ce ne fera point pour Iui le fabat, mais la chambre de fon Gouverneur. La nuit ne lui rappellant que des idees gaies , ne lui fera jamais affreufe j au lieu de la craindre , il l’aimera. S’agit- il d’une expedition militaire , il fera pret a toute heure, auffi-bien feul, qu’avec fa troupe. Il entrera dans le camp de Saul, il le parcourra fans ^’egarer, il ira jufqu’a lateute du Roi fans eveiller perfon- ne, il s’en retournera fans etre appercu. Faut- il enlever les chevaux deRhefus, adreffez- vous a lui fans crainte. Parmi les gens autrement ele- ves, vous trouverez difficilement un Ulylfe. J’ai vu des gens vouloir, par des furprifes, accoutumer les enfans a ne s’effrayer dc rien la nuit. Cette methode eft tres-mauvaife ; elle pro- T R A I T e' 235 duit un efFet tout contraire a celui qu’on cher- che, & ne fert qu’a les rendre toujours plus craintifs. Ni la raifon, ni Fhabitude ne peuvent ralTurer fur l’idee d’un danger prefent, dont on ne peut connoitre le degre, ni l’efpece, ni fur la crainte des furprifes qu’on a fouvent eprou- vees. Cependant, comment s’aifurer de tenir toujours votre Eleve exempt de pareils acci- dens ? Voici le meilleur avis , ce me femble, dont on puilTe le prevenir la - delTus. Vous etes alors dirois - je a moil Emile , dans le cas d’une julte defenfej err Faggreifeur ne vous laiffe pas juger s’il veut vous faire mal ou peur, & comme il a pris fes avantages, la fuite meme n’eft pas un refuge pour vous. Saifiifez done hardiment celui qui vous furprend de nuit, homme ou be- te, il n’importe j ferrez - le, empoignez - le de toute vorre force •, s’il fe debat, frappez , ne marchandez point les coups , & quoi qu’il puilfe dire ou faire, ne lac’nez jamais prife, que vous ne fachiez bien ce que e’eft : FeclairciiTenient vous apprendra probablement qu’il n’y avoit pas bcaucoup a craindre , & cette maniere de trailer les piaifans doit naturellement les rebuter d’y revenir. Qiioique le toucher foit de tous nos fens ce¬ lui dont nous avoirs le plus continuel exercice , fes jugemens reftent pourtant, comme je l’ai dit, imparfaits Sc g robbers, plus que ceux d’aucun autre j parce que nous melons contmuellement be ^Education. 237 a fon ufage celui de la vue, & que l’oeil attei- gnant a l’objet plut6t que la main , l’efprit juge prefque toujours fans elie. En revanche, les)u- gemens du tad font les plus furs , precifement, parce qu’ils font les plus bornes : car ne s’eten- dant qu’auffiloin que nos mains peuvent attein- dre, ils redifient Tetourderie des autres fens, qui s’elancent au loin fur des objets qu’ils ap- perqoivent a peine , au lieu que tout ce qu’ap- perqoit le toucher, il l’apperqoitbien. Ajoutez que , joignant, quand il nous plait, la force des mufcles al’adion desnerfs, nous uniffons, par une fenfation fimultanee, au jugement de la temperature, des grandeurs, des figures , le ju¬ gement du poids & de la folidite. Ainfi le tou¬ cher etant de tous les fens celui qui nous inftruit le mieux de l’impreffion que les corps ecrangers peuvent faire fur le n6tre , eft celui dont 1’ufa- ge eft le plus frequent , & nous dotine le plus immediatement la connoiffance neceifaire a no- tre confervation. Comme le toucher exerce fupplee a la vue, pourquoine pourroit-il pas aulfi fuppleer a 1’ouie jufqu’a certain point, puifque les fons excitent dans les corps fonores des ebranlemens fenfibles au tad ? En pofant une main fur le corps d’un violoncelle, on peut, fans le fecours des yeux ni des oreiiles diltinguer a la feule manieredont le bois vibre'& fremit, li le fon qu’il rend eft grave ou aigu , s’il eft tire de la chanterelle ou T R A I T e' 258 du bourdon. Qu’011 exerce le fens a ces diffe¬ rences , je ne doute pas qu’avec le terns, on n’y put devenir fenfible au point d’entendre un air entier par les doigts. Or ceci fuppofe, il ell clair qu’on pourroit aifement parler aux fourds en mufique; car les foils & les terns, n’etant pas moins fufceptibles de combinaifons regulieres que les articulations ;& les voix, peuvent etre pris de meme pour les elemens du difcours. II y a des exercices qui emoulfent le fens du toucher, & lerendent plus obtus : d’amies au contraire l’aiguifent & le rendent plus delicat & plus fin. Les premiers, joignant beaucoup de mouvement & de force a la continuelle impref- fion des corps durs , rendent la peau rude, cal- leufe , & lui 6tent le fentiment naturel j les fe- conds font ceux qui varient ce meme fentiment par un tad ieger & frequent, en forte que fef- prit attentif a des impreiuons inceffammenc repe- tees, acquiert la facilite de juger toutes leurs modifications. Cette difference eft fenfible dans l’ufage des inftrumens de mufique : le toucher dur & meurtriffant du violoncelle , de la contre- baffe, du violon meme, en rendant les doigts plus flexibles , raccornit leurs extremites. Le toucher lilfe & poli du claveffin les rend aufil flexibles & plus fenfibles en meme terns. En ce 7 ci done le claveffin eft a preferer. II importe que la peau s’endurciffe aux im- preffions de fair, & puiffe braver fes alterations 5 d e l’ Education! 255 car c’eft celle qui defend tout le refte. A cela pres, je ne voudrois pas que la main trop fervi- lement appliquee aux memes travaux, vint as’en- durcir, nique fa peau devenue prefque offeufe perdit ce fentiment exquis , qui donne a connoi- tre quels font les corps fur lefquels on la palfe, &, felon Pefpece de contact, nous fait quelque- fois, dans l’obfcurite , friifonner en diverfes ma- nieres. Pourquoi faut-il que mon Eleve foit force d’a- voir toujours fous fes pieds une peau de boeuf ? Quel mal y auroit-il que la fienne propre put au befoin lui fervir de femelle ? II eft clair qu’en cette parcie, la delicatelfe de la peau ne peut ja¬ mais etre utile a rien, & peut fouvent beaucoup nuire. Eveilles a minuit au coeur de l’hiver par l’ennenu dans leur ville, les Genevois trouverent plutot leurs fufils que leurs fouliers. Si nul d’eux n’avoi. fu marcher nuds pieds , qui fait ft Geneve n’eut point ete prile ? Armons toujours l’homme contre les acci lens imprevus Qu’Emile coure ies matins a pieds nuds * en toute faifon, par la chambre , par lef- calier , par le jardin; loin de fen grander, je l’imiterai; feulement j’aurai foin d’ecarter le ver- re. Je parlerai bientdt des travaux & des jeux manuels j du refte, qu’il apprenne a faire tous les pas qui favorifent les evolutions du corps , a prendre dans toutes les, attitudes une polition ai- fee & ioiide; qu’il fache fauter en eloignement , §40 T R A I T t f en hauteur, grimper fur un arbre, franchirus mur ; qu’il trouve toujours fon equiiibre j que tous fes mouvemens , fes geftes foient ordonnes felon les loix de la ponderation , long-tems avant que la Scatique fe rnele de les lui expliquer. A la maniere dont fon pied pofe a terre, & dont fon corps porte fur fa jambe, il doit fentir s’il eft bien ou nial. Une alliette alfuree a toujours de la grace, & les poftures les plus fermes font aufll les plus elegantes. Si j’etois Maitre a dan- fer, je ne ferois pas toutes les fingeries de Mar¬ cel ( y ) , bonnes pour le pays ou il les fait: mais au lieu d’occuper eterneliement mon tleve a des gambades , je le menerois au pied d’un rocher : la, je lui montrerois quelle attitude il faut pren¬ dre , comment ilfaut porter le corps & la tete, quel mouvement il faut faire „ de quelle maniere il faut pofer, tantot le pied, tantot la main, pour fuivre legerement les fenders efcarpes , ra- boteux & rudes , & s’elancer de pointe en poin- te , taut en montant qu’en defcendant. J’en fe¬ rois ( y) Cdlebre Maitre a danfer de Paris, lequel, con- noiffant bien fon monde , faifoit f extravagant par rufe , les Millions mimes de la perfpe&ive nous font ne- ce/fiires pour parvenir a connoitre I’etendue, & a comparer fes parties. Sans les faulfes apparen- ces , nous ne verrions rien dans l’eloignement5 fans les gradations de grandeur & de lumiere, nous ne pourvions eftimer aucune diftance, ou plutot il n’y en auroit point pour nous. Si ds deux arbres egaux, celui qui eft a cent pas de nous , nous paroiffoit aufli grand & auffi diftincl que celui qui eft a dix , nous les placerions a c6- te l’un de J’autre. Si nous appercevions toutes les dimenfions des objets fous leur veritable me. fure, nous ne verrions aucun efpace, & tout •nous paroitroit fur notre oeih Le fens de la vue n’a , pour juger la gran¬ deur-des objets & leur diftance, qu’une■ meme Tome VII. ' Q. 242 T R A I T E ? mefure, favoir Touverture de Tangle qirils font dans notre ocil; & corame cette ouverture ett un eft'et Ample d’une caufe compofee , le jugement qu’il excite en nous laiife chaque caufe particu- liere indeterminee , ou devient neceffairement fautif. Car comment diftinguer a la Ample vue A Tangle par lequel je vois un objet plus petit qu’un autre, eft tel parce que ce premier objet ell en efFet plus petit, ou parce qu’il eft plus eloigns ? II faut done fuivre ici une methode contraire a la precedente ; au lieu de Amplifier la Fenfa- ® tion, ilfaut la doubler , la verifier toujours par une autre; aflujettir l’organe vifuel a Torgane tadlle , & reprimer, pour ainft dire , Timpe- tuofite du premier fens par la marche pe/ante & reglee du fecond. Faute de nous alfervir a cette pratique , nos mefures par eftimation font tres- inexacles. Nous n’avons nulle precifton dans le ‘ coup-d’ocil pour juger les hauteurs , les lon¬ gueurs , les profondeurs, les diftances; & la preuve que ce n’eft pas tant la faute du fens qus de fon ufage , e’eft que les Ingenieurs, les Ar- penteurs , les Architedes , les Maqons , les Peintres, ont en general le coup-d’ceil beaucoup plus far que nous , & apprecient les mefures de l’etendue avec plus de juftefle; parce que leur metier leur donnant en ceci Texperience que nous negligeons d’acquerir, ils 6tent Tequivo- que de Tangle, paries apparences qui l’accom- b e l 5 Education. 243 yagnent, & qui determines plus exadlement a leurs yeux , le rapport des deux caufes de cet angle. Tout ce qui donne du mouvement au corps fans le contraindre , eft toujours facile a obte,- nir des enfans. II y a mille moyens de les inte- refler a mefurer, a counoitre , a eftimer le* diftances. Voila un cerifier fort haut, comment ferons-nous pour cueillir des cerifes ? l’echelle de la grange eft-elle bonne pour cela ? Voila un ruif- feau fort large, comment le traverferons-nous '{ line des planches de la cour pofera-t-eile fur les deux bords ? Nous voudrions de nos fenetres pecher dans les foiles du Chateau ; combien de braffes doit avoir notre ligne? Je voudrois fai- re une balangoire entre ces deux arbres, une corde de deux toifes nous fuffira-t-elle ? On me dit que dans l’autre maifon notre chambre aura vingt-c’mq pieds quarres •, croyez - vous qu’elle nous convienneV fera-t-elle plus grande que cel- le-ci ? Nous avons grand faim , voila deux villa¬ ges , auquel des deux ferons-nous plus tfitpour diner ? &c. II s’agiifoit d’exercer a la courfe un enfant in¬ dolent & parelfeux, qui ne fe portoit pas de lui- meme a cet exerciceni aaucun autre, quoiqu’on le deftinat a l’etat militaire : il s’etoit perfuade , je ne fais comment, qu’un homme defon rang ne devoit rien faire ni rien favoir, & que fa no- klelfe devoit lui tenir lieu de bras , de jambes, 8. a 244 Trait/ ainfi que de toute efpece de merite. A falre d’un tel Gentilhomme un Achille au pied-leger, Fadref- fe de Chiron meme eut eu peine a fuffire. La dif- ficulte etoit d’autant plus grande que }e ne vou- lois lui prefcrire abfolument rien : J’avois banni de mes droits les exhortations , les promelTes, les menaces , Emulation, le defir de briber : com¬ ment lui donner celui de courir fans lui rien dire ? courir moi-meme eut ete un moyen peu fur & fu- jeta inconvenient. D’ailleurs, il s’agiifoit encore detirer de cet exercice quelqueobjet d’inftruclion pour lui, afin d’accoutumer les operations de la machine & celies du jugement a marcher toujours de consert. Voici comment je m’ypris; moi, c’eft-a dire, celui qui parle dans cet exemple. En m’allant promener aveG lui les apres - mi¬ di , je mettois quelquefois dans ma poche deux gateaux d’une efpece qu’il aimoit beaucoup •, nous en mangions chacun un a la promenade (z) , & nous revenions fort contens. Un jour il s’apper- qut que j’avois trois gateaux; il en auroit pu manger fix fans s’incommoder : il depeche promp- tement le fien pour me demander le troifieme. (z) Promenade champetre , comme on verra dans l’jnftant. Les promenades publiques des villes font perni- cieufes aux enfans de Pun & de l’autre fexe. C’eft la qu’ils commencent a fe rendre vains & a vouloir etre regardes ; c’eft au Luxembourg , aux Tuiileries , fur-tout au Palais- lvoyal, que la belie Jeuneffe de Paris va prendre cet air impertinent & fat qui la rend fi ridicule, & la fait huer & detefter dans toute FEurope, d e l’ Education. 24? Non, lui dis-je, je le mangerois fort bien moi- meme, ou nous le partagerions , mais j’aime mieux le voir difputer a la courfe par ces deux petits garqons que voila. Je les appellai, je leur xnontrai le gateau & leur propofai la condition. Ils ne demanderent pas mieux. Le gateau fut po¬ le fur une grande pierre qui fervit de but. La carriere fut marquee, nous allames nous alfeoir ; au llgnal donne les petits garqons partirent: le vidtorieux fe faifit du gateau, & le mangea fans mifericorde aux yeux des fpedtateurs & du vaincu- Cet amufement valoit mieux que le gateau , mais il ne prit pas d’abord & ne produifit rien. Je ne me rebutai ni ne me prelfai; l’inftitution des enfans elf un metier oil il faut favour perdre du terns pour en gagner. Nous continuames nos promenades ; fouvent on, prenoit trois gateaux , quelquefois quatve, & de terns a autre il y en avoir- un , meme deux pour les coureuvs. Si le prix n’etoit pas grand , ceux qui le difputoient m’etoient pas ambitieux celui qui le remportoit etoit loue, fete, tout fe faifoit avec anpareil. P©ur donnerlieu aux revolutions & augmenter l'inte- ret, je marquois la carriere plus longue, j’y fouffrois plufieurs concurrens. A peine etoient- ils dans la lice que tous les palfans s’arretoient pour les voir ; les acclamations , les oris, les fcattemens de mains les animoient; je voyois quelquefois moil petit bon - homme trelfaillir , fc lever, s’ecrier quand fun etoit pret d’at- Q_ 3 T R A I T e' 24-6 teindre ou de puffer l’autre : c’etoient pour ini les Jeux Olympiques. Cependant les concurrens ufoient quelquefois de fupercherie; ils Fe retenoient mutuellement ou fe faifoient tomber, ou poulfoient des cail- loux au paflage Fun de l’autre. Cela me fournit un fujet de les feparer & de les faire partir de differem termes , quoiqu’egalement eloignes du but } on verra bient6t la raifon de cette pre- voyance ; ear je dois traiter cette importante af¬ faire dans un grand detail. Ennuye de voir toujours manger fous fes yeux des gateaux qui lui faifoient grande envie, Mon- fieur le Chevalier s’avifa de loupqonner enfin que bien courir pouvoit etre bon a quelque chofe, & voyant qu’il avoitauffi deuxjambes ii commen- qa de s’effayer en feeret. Je me gardai d’en rient voir; mais je compris que monftratagemeavoit reulfi. Quand il fe crut affez fort, ( & je lus avant lui dans fa penfee) il affe&a de m’im- portuner pour avoir le gateau reliant. Je le refji- fe; il s’obftine, & d’un air depite il me dit a la fin : He bien , mettez - le fur la pierre , marquez le champ, & nousverrons. Bon! lui dis-jeers riant, eft ce qu’un Chevalier fait courir ? V ous gagnerez plus d’appetit, & non de quoi le fatis- faire. Pique de ma raillerie, il s’evertue & rem- porte le prix d’autant plus aifement que j’avois fait la lice tres-courte , & pris foin d’ecarter le meilleur coureur. On conqoit comment ce pre- d e l' Education. 247 niier pas etant fait, il me fut aife de !e tenir en haleine. Bientot il prit un tel gout a cet exer- ciee, que, fans faveur, il etoit prefque fur da vaiiicre mes polilfons a la courfe, quelque lon¬ gue que fiit la card ere. Cet avantage obtenu cn produifit un autre au- quel je n’avois pas fonge. Quand il remportoit rarement le prix, il lemangeoit prefque toujours feul, ainli que faifoient fes concurrens ; mais en s’accoutumant a la victoire, il devint genereux, & partageoit fouvent avec les vaincus. Ce!a me fournita moi-meme une obfervation morale , & j'appris par - la quel etoit le vrai principe de la generolite. En continuant avec lui de marquer en diife- rens lieux les termes d’oii chacun devoit partir a la fois, je fis»> fans qu’il s’en apperqut, les dis¬ tances inegales , de forte que l’un, ayant a faire plus de chemin que l’autre pour arriver au meme but, avoit un deEivantage vifible : mais quoique je laiflaffe le choix a mon Difciple, il ne favoit pas s’en prevaloir. Sans s’embarralfer de la diftance , il preferoit toujours le beau che¬ min ; de forte que, prevoyant aifement foil choix, j’etois a-peu-pres le maitre de lui faire perdre ou gagner le gateau a ma volonte , & cette adreife avoit auffi fon ufage a plus d’une fin. Cependant, comrne mon delfein etoit qu’il s’appercut de la difference , je tachois de la lui tendre fenfibie; mais quoiqifmdolent dans le Q.4 24S T R A I T E* calm'e, il etoit G vif dans fes jeux , & fe defioifc G peu de moi, que j’eus toutes les peines du monde a lui faire appercevoir quejele trichois. EnHn , j’en vins a bout malgre fon etourderie; il m’en fit des reproches. Je lui dis, dequoi vous plaignez-vous ? Dans un don que je veux bien faire, nefuis-je pas maitre de rnes condi¬ tions ? Qui vous force a courir ? Vous ai-je pro- mis de faire les lices egales? N’avez-vous pas le choix ? Prenez la plus courte, on ne vous en empeche point: comment ne voyez-vous pas que c’eft vous que je favorife , & que l’inegalite dont vous murmurez efttoute a votre avantage fi vous favez vous en prevaloir ? Cela etoit clair, il le comprit, & pour choifir, il fallut y regarder de plus pres. D’abord on voulut compter les pas; mais la mefure des pas d’un enfant eft lente & fautive; de plus , je m’avifai de multiplier les courfes dans un raerae jour , & alors l’amufement dcvenant une efpece de paffion , l’on avoit re¬ gret de perdre a mefurer les lices le terns defti- ne a les parcourir. La vivacite de 1 ’enfance s’ac- commode mal de ces lenteurs ; on s’exerca done a mieux voir, a mieux eftimer une diftance a la vue. Alors j’eus peu de peine a etendre & nourrir ce gout. Enfin, quelques mois d’epteuves & d’erreurs corrigees , lui formerent tellement le compas vifuel, que quand je lui mettois par la penfee un gateau fur quelque objet eloigne, il avoit le coup-d’ceil prefque auffifurque la chaino d’un Arpenteur. Comme la vue eft detous les fens celui dont on peut le moins feparer les jugemens de l’ef- prit, il faut beaucoup de terns pour apprendre avoir; il faut avoir lolig-tems compare la vue au toucher pour accoutumer le premier de ces deux fens a nous faire un rapport fidele des figures & desdiftances: fans le toucher, fans le mouvement prqgreffif, les yeux du rnonde les plus percans ne fauroient nous donner aucune idee de l’etendue. L’univers entier ne doit etre qu’un point pour unehuitre ; ilnelui paroitroit rien de plus quajnl meme une ame humaine in- formeroit cette huitre. Ce n’eft qu’a force de marcher, de palper, denombrer, de mefurer les dimenfions qu’on apprend a les eftimer : mais aufti li l’on mefuroit toujours , le feus fe repo- fant fur I’inftrument n’acquerroit aucune juftelfe. Il ne faut pas non plus que l’enfant paffe tout- d’un coup de la mefure a l’eftimation; il faut d’abord que , continuant a comparer par parties ce qu’il ne fauroit comparer tout-d’un-coup , a des aliquotes precifes , il fubftitue des aliquotes par appreciation , & qu’au lieu d’appliquer tou¬ jours avec la main to mefure , il s’accoutume a J’appliquer feulement avec les yeux. Je voudrois pourtant qu’ou verifiat fes premieres operations par des mefures reelles afin qu’il corrigeat fes er- reurs , & que s’il refte dans le fens quelque fauf- feapparence, il apprit a la rectifier par un meil- leur jugement. On a des mefures naturelles qui a 5 T R A I T e' 2 {<5 font a-peu-pres les memes en tous lieux; les pas d’un homme, l’etendue de fes bras , fa ftature. Quand I’enfant cftime la hauteur d’un etage, fon Gouverneur peut lui fervir de toife; s’il eftime la hauteur d’un clocher, qu’il le toife avec les maifons. S’il veut favoir les lieues de chemin, qu’ii compte les heures de marche ; & fur-tout qu’on ne faife rien de tout cela pour lui, mais qu’il le faife lui - meme. On ne fauroit apprendre a bien juger de le- tendue &dela grandeur des corps, qu’on n’ap- prenne a connoitre aufli leurs figures & meme a les imiter j car au fond cette imitation ne tient abfolument qu’aux loix de la perfpedtive, & foil ne peut eltimer l’etendue fur fes apparences, qu’on n’ait quelque fentiment de ces loix. Les enfans , grands imitateurs, eifaient tous de def- finer; je voudrois que le mien cultivatcet art, non precifemement pour l’art meme, mais pour fe rendre l’oeil jufte & la main flexible ; & en ge¬ neral il importe fort peu qu’il facke tel ou tel exercice, pourvu qu’ii acquiere la perfpicacite du fens & la bonne habitude du corps qu’on ga- gne par cet exercice. Je me garderai done bien de lui donner un Maitre a defliner, quinelui donneroit a imiter que des imitations, & ne le feroit deiliner que fur des deifeins: je veux qu’il n’ait d’autre maitre que la nature, ni d’autre modele que les objets. Je veux qu’il ait fous les yeux Poriginal meme & non pas le papier qui le v e l’ Education. afi reprefente , qu’il erayonne une niaifon fur une rnaifon , un arbre fur un arbre , un homme fur unhomme, afin qu’il s’accoutume a bien obfer- ver les corps & leurs apparences , & non pas & prendre des imitations tauifes & conventionnel- les pour de veritables imitations. Je le detour- nerai meme de rien tracer de memoire en l’ab- fence desobjets, jufqu’a ce que, par des obfcr- vations frcquentes, leurs figures exades s’impri- ment bien dans fon imagination ; de peur que , fubftituant a la verite des chafes, des figures bizarres & fantaftiques, il ne perde la connoilfan- ce des proportions, & le gout des beautes de la nature. Je fais bien que de cette maniere, il barbouil- lera long- terns fans rien faire de reconnoiflable, qu’il prendra tard I’elegance des contours & le trait leger des Deilinateurs , peut- etre jamais le difeernement des eifets pittorefques & le bon gout du deffeiiv, en revanche il contractera cer- tainement un coup-d’oeil plus jufte, une main plus fare , la connoiffance des vrais rapports de grandeur & de figure qui font entre les animaux, les plantes, les corps naturels, & une plus prompte experience du jeu de la perfpedive: voila precifement ce que j’ai voulu faire, & moil intention n’eft: pas tant qu’il lache imiter les ob- jets que les connoitre; j’aime mieux qu’il me inontre une plant® d’acanthe, & qu’il trace moins bien le feuillage d’un chapiteau. T R A I T e' Sf* Au refte , dans cet exercice, ainfi que dans tous les autres, je ne pretends pas que mon Ele- ve en ait feul Pamufement. Je veux le lui ren- dre plus agreable encore en le partageant fans cede avec lui. Je ne veux point qu’il ait d’autre emuleque moi, mais jeferai foil emule fans re- lache & fans rifque ; cela mettra de l’interet dans fes occupations fans caufer de jaloufie en- tre nous. Je prendrai le crayon a foil exemple, je Pemploierai d’abord auffi mal - adroitement que lui. Je ferois un Apelles que je ne me trou- verai qu’un barbouilleur. Je commencerai par tracer un homme , comme les laquais les tracent contre les murs j une barre pour chaque bras, une barre poxir chaque jambe , & les doigts plus gros quele bras. Bien long-terns apres nous nous appercevrons Pun ou l'autre de cette difpropor- tion ; nous remarquerons qu’une jambe a de l’e- pailTeur, que cette epaifleur n’eft pas par-tout la meme, que le bras a fa longueur determinee par rapport au corps, &c. Dans ce progres je marcherai tout au plus a cote de lui, ou je le devancerai de li pen , qu’il lui fera toujours aife de m’atteindre , 8c fouvent de me furpalfer. Nous aurons des couleurs, des pinceaux; nous tacherons d’lmiter le coloris des objets & toute leur apparence auffi bien que leur figure. Nous enluminerons , nous pcindrons , nous barbouil- lerons ; mais dans tous nos barbouillages nous ne celferons d’epier la nature; nous ne ferons D E l’ E I? V C A T r O N. 2? 3 jamais rien que fous les yeux du Maitre, Nous etions en peine d’ornemens pour notre chatnbre, en voilii de tout trouves. Je fais en- cadrer nos delTeins; ;e les fais couvrir de beaux verres, afin qu’on n’y touche plus , & que, les voyant refer dans Fetat oil nous les avons mis, chacun ait interet de lie pas negliger les liens. Je les arrange par ordre autour de la chambre, chaque delfein repete vingt, trente fois , & mon- trant a chaque exemplairele progres de TAuteur, depuis le moment oil la maifon n’eft qu’un quar- re prefqu’informe, jufqu’a celui ou fafaqade, fon prolil, fes proportions , fes ombres , font dans la plus exude verite. Ces gradations ne ppuvent manquer de nous olfrir fans cede des tableaux intereifans pour nous , curieux pour d’autres , & d’exciter toujours plus notre emu¬ lation. Aux premiers, aux plus groffiers de ces delTeins je niets des cadres bien brillans , bien do- res , qui les rehaulTent mais quand Timitation devient plus exadle , & que le deffein eft verita- blement bon , alors je ne lui donne plus qu’un cadre noir tres-fimple; il n’a plus befoin d’autre ornement que lui-meme, & ce feroit dommage que la bordure partageat Tattention que merite 1’objet. Ainli , chacun de nous afpire a Thonneur du cadre uni; & quand Tun veut dedaigner un deffein de 1’autre , il le condamne au cadre do- re. Quelque jour, peut-etre, ces cadres dores palferont entre nous en proverbes , & nous ad- T R A I T e' 2T4 mirerons combien d’hommes fe rendent jufticej en fe faifant encadrer ainli. J’ai dit que la Geometric n’etoit pas a la por- tee des enfans ; mais c’eft notre faute. Nous ne fentons pas que leur methode n’eft point la no¬ tre, & que ce qui devient pour nous I’art de rai- fonner , ne doit etre pour eux que Fart de voir. Au lieu de leur dontier notre methode, nous ferions mieux de prendre la leur. Car notre ma- niere d’apprendre la Geometric eft bien autant une affaire d’imagination que de raifonnement. Quand la propolition eft enoncee, il faut en imaginer la demonftration , c’eft-a-dire, trouver de qaelle propolition deja fue celle - la doit etre une confequence , & de toutes les confe quences qu’on peut tirer de cette raeme propolition, choilir precifement celle dont il s’agit. De cette maniere le raifonneur le plus exacft, s’il n’eft’inventif, doitrefter court. Auili qu’ar- rive-t-il de-la? Qu’au lieu de nous faire trouver les demonftrations , on nous les di&e; qu’au lieu de nous apprendre a raifonner , le Maitre rai- fonne pour nous , & n’exerce que notre me. moire. Faites des figures exades, combinez-les, po- fez-les l’une fur l’autre, examinez leurs rapports , vous trouverez toute la Geometrie elementaire en marchant d’obfervation en obfervation , fans lu’il foit queftion ni de definitions ni de prob!e- raes, nf d’aucune autre forme denumftrative qu« de l’ Education. la fimple fuperpofition. Pour moi je ne pretends point apprendre la Geometrie a Emile , c’eft lui qui me l’apprendra; je chercherai les rapports & il les trouvera; car je les chercherai de ma- niere a les lui faire trouver. Par exemple , au lieu de me fervir d’un compas pour tracer un cercle , je le tracerai avec une pointe au bout d’un fil tournant fur un pivot. Apres cela quand je v'oudrai comparer les rayons entr’eux. Emile fe mocquera de moi, & il me fera comprendre que le meme hi toujours tendu ne peut avoir trace des diftances inegales. Si je veux mefurer un angle de foixante de- gres, je decris du fommet de, cet angle , non pas un arc, mais un cercle entier; car avec les en- fans il ne faut jamais rien fous - entendre. Je trouve que la portion du cercle , comprife entre les deux cotes de Tangle , eft la lixieme partie du cercle. Apres cela je decris du meme fom¬ met un autre plus grand cercle , & je trouve que ce fecond arc eft encore la lixieme partie de fon cercle , je decris un troilieme cercle con. centrique fur lequel je fais la meme epreuve, & je la continue fur de nouveaux cercles, jufqu’a ce qu’Emile, choque de ma ftupidite, m’avertiC- fe que chaque arc grand ou petit compris par le meme angle fera toujours la lixieme partie d® fon sercle , &c. Nous voila tout-a-Theure a Tu- fage du rapporteur. Pour prouder que les angles de fuite foist i<)6 T R A I T E* egauxa deux droits, on decrit un cercle; moil tout au contraire , je fais en forte qu’Emile re- marque cela, premierement dans le cercle , & puis je lui dis; ii l’on otoit le cercle, & qu’on laiflat les lignes droites les angles auroient-ils change de grandeur ? &c. On neglige la juftelfe des figures, on la fup- pofe, & l’on s’attache a la demonftration. En- trenous, au contraire, il ne fera jamais quef- tion de demonftration. Notre plus importante affaire fera de tirer des lignes bien droites , bien juftes, bien egales ; de faire un quarre bien par- fait, de tracer un cercle bien rond. Pour veri¬ fier la juftelfe de la figure , nous l’examinerons par toutes fes proprietes fenfibles, & cela nous donnera occafion d’en decouvrir chaque jour de nouvelles. Nous plierons par le diametre les deux demi - cercles , par la diagonale les deux monies du quarre : nous comparerons nos deux figures pour voir celle dont les bords convien- nent le plus exadement, & par confequent la mieux faite; nous difputerons fi cette egalite de partage doit avoir toujours lieu dans les paralle- logrammes, dans les trapezes, &c. On elfaiera quelquefois de prevoir le fucces de Pexperience avant de la faire , on tachera de trouver des rai- fons, &c. La Geometric n’eft pour mon Eleve que Part de fe bien fervir de la regie & du compas j il ne doit point la confondrc avee le deffein, off il D e l’ Education. 357 il n’emploiera ni I’un ni 1’autre de ces inftru- mens. La regie & le compas feront renfermes fous la clef, & l’on ne lui en accordera que ra- reoientl’ufage & pourpeu de tems , afin qu’il ne s’accoutume pas a barbouiller ; inais nous pour- rons quelquefois porter nos figures a la prome¬ nade & caufer de ce que nous aurons fait ou de ce que nous voudrons faire. Je n’oublierai jamais d’avoir vu a Turin un jcune homrae, a qui, dans fon enfance, on avoit appris les rapports des contours & des furfaces en lui donnant chaque jour a choifir dans toutes les figures geometriques des gaufres ifo- periraetres. Le petit gourmand avoit epuife l’art d’Archimede pour trouver dans laquelle il y avoit le plus a manger. Quand un enfant joue au volant, il s’exerce 1’ceil & le bras ala juftelfe ; quand il fouette un fabot, il accroit fa force en s’en fervant , mats fans rien apprendre. J’ai demande quelquefois pourquoi l’on n’offroit pas aux enfans les memos jeux d’adrelfe qu’ont les hommes : la paume, le mail, le billard, l’arc, le ballon , les inftrumens de mulique. On m’a repondu que quelques-uns de ces jeux etoient au-delfus de leurs forces , & que leurs membres & leurs organ.es n’etoientpas affez formes pour les autres. Je trouve ces rat¬ ions mauvaifes : un enfant n’a pas la taille d’qtt homme , & ne lailTe pas de porter un habit fait ifomme le lien. Je n’entends pas qu’il joue avec Tome VI l, R fg Trait*' - nos mafleS fur un billard haut de trois pieds; )#■ rfentends pas qu’il aide peloter dans nos tripots, ni qu’oii charge fa petite main d’une raquette de Taumier, mais qu’il joue dans une falle dont on aura garanti les fenetres; qu’il ne fe ferve que de balles rnolles , que fes premieres raquette# ffeient de bois , puis de parchemin , & enfin de corde a boyau bandee a proportion de fon pro- gi'es. Vous preferez le volant,- parce qu’il fati¬ gue moins & qu’il eft fans danger. Vous avez tort par ces deux raifons. Le volant eft un jeu de femmes; mais il n’y en a pas une que ne fit fiiir une balle en mouvement. Leurs blanches peaux ne doivent pas s’endurcir aux meurtrilfu- res> & ce ne font pas des contuGons qu’ batten- dent leurs vifages. Mais nous , faits pour etre vigoureux, croyons-nous le devenir fans peine ; & de quelle defenfe ferons-nous capables, li nous ne fommes Jamais attaques V On Joue tou- Jours lacllement les Jeux ou l’on peut etre mal¬ adroit fans rifque ; un volant qui tombe ne fait de mal a perfonne ; mais rien ne degourdit let bras comtne d’avoir a eouvrir la tete, rien ne rend le coup d’oeil fi jufte que d’avoir a garantir les yeux. S’elancer du bout d’une falle a l’autre, jtiger le bond d’une balle encore en Fair , la ren- voyer d’une main forte & fure, de tels jeux con~ vientient moins a Fhomme qu’ils ne fervent a le former. L«s fibres d’un enfant, dit-on, font trop moU » X L 5 E D U C A T I O N. 2fg Ees ; elles ont moins de reflort, mais elles ea font plus flexibles ; fon bras eft foible, mais en-’ fin c’eft un bras ; on en doit faire , proportion gardee, tout ce qu’on fait d’une autre machine femblable. Les enfans n’ont dans les mains nulle adrelfe; deft pour cela que je veux qu’on leur en donne : un homme auifi peu exerce qu’eux n’en auroit pas davantage ; nous ne pouvons connoitre l’ufage de nos organes qu’apres les avoir employes. II n’y a qu’une longue experien¬ ce qui nous apprenne a tirer parti de nous-me- mes, & cette experience eft la veritable etude a laquelle on ne peut trop tot nous appliquer. Tout ce qui fe fait eft faifable. Or rien n’eft plus commun que de voir des enfans adroits & decouples , avoir dans les membres la merae agi* lite que peut avoir un homme. Dans prefque toutes les foires on en voit faire des equilibres, marcher fur les mains, fauter , danfer fur la corde. 'Durant combien d’annees des troupes d’enfans n’ont - elles pas attire par leurs ballets des Spedlateurs a la Comedie Italienne ? Qui eft - ce qui n’a pas oui parler en Allemagne & en Italie de la Troupe pantomime du ceie'bre Ni- colini ? Quelqu’un a -1 - il jamais remarque dans ces enfans des mouvemens moins developpes , des attitudes moins gracieufes, une oreille moins jufte, une danfe moins legere que dans les Dan- feurs tout formes ? Qu’on ait d’abord les doigts epais , courts, peu mobiles , les mains potelees K z T S. A I T E* $60 & peu capables de rien empoigner, cela emp&- che-t-il que plufieurs enfans ne fachent ecrire ou deffmer afiage ou d’autres ne favent pas encore tcnir le crayon ni la plume ? Tout Paris fe fou- vient encore de la petite Angloife qui faifoit a dix ans des prodiges fur le claveffin. J’ai vu chez un Magiftrat, fon fils, petit bon-hommede huit ans , qu’on mettoit fur la table au delfert comrae line ftatue au milieu des plateaux , jouer la d’un violon prefqu’auffi. grand que lui, & furprendre par fon execution les, Artiftes memes. Tous ces exemples & cent mille autres prou« Vent ce me femble, que l’inapitude qu’on fup- pofe aux enfans pour nos exercices eft imaginaire, & que, fi on ne les voit point reuiilr dans que/- ques-uns, c’eft qu’on ne les y a jamais exerce's. On me dira que je tombe ici par rapport au corps dans le defaut de la culture prematuree que je blame dans les enfans par rapport a l’ef. prit. La difference eft tres - grande 5 car fun de ces progres n’eft qu’apparent, mais l’autre eft reel. J’ai prouve que l’efprit qu’ils paroilfent avoir ils ne font pas , au lieu que tout ce qu’ils paroilfent faire ils le font. D’ailleurs on doit toujours fonger que tout ceci n’eft ou ne doit fetre que jeu, direction facile & volontaire des mouvemens que la nature leur demande, art de varier leurs amufemens pour les leur rendre plus agreables , fans que jamais la moindre contrain- te les tourne en travail: car en fin de quois’a- BE L v E D IT C A T I O S'. 561 muferont-ils, dont je ne puifle faire un objet d’inftruction pour eux '{ & quand je ne le pour- rois pas, pourvu qu’ils s’amufent fans inconve¬ nient & que le terns le paife, leur progres en fcoute chofe n’importe pas quant a prefent; au lieu que lorfqu’il faut neceifairement leur appren- dre ceci ou cela, comme qu’on s’y prenne, il eft toujours impoffible qu’on en vienne a bout fans contrainte, fans facherie & fins ennui. Ce que j’ai dit fur les deux fens dont I’ufage eft le plus continu & le plus important, peut fervir d’exemple de la maniere d’exereer les au- tres. La vue & le toucher s’appliquent egalement fur les corps en repos & fur les corps qui fe meuvent; mais comme il n’y a que l’ebranle- ment de i’air qui puilfe emouvoir le fens de 1’ouie , il n’y a qu’un corps en mouvement qui fade du bruit ou du fon , & (i tout etoit en re¬ pos , nous n’entendrions jamais rien. La nuit done ou, ne nous mouvant nous-memes qu’au- tant qu’il nous plait, nous n’avons a craindre que les corps qui fe meuvent, il nous importe d’a- voir 1’oreille alerts , de pouvoir juger par la fenfation qui nous frappe , fi le corps qui la cau- fe eft grand ou petit, eloigne ou proche , ft fon ebranlement eft violent ou foible. L’air ebranle *ft fujet a des reperculEons qui le reflechiifent, qui produifant des echos repetent la fenfation , & font entendre le corps bruyant ou foiiore en un autre lieu que celui ou il eft. Si dans use R 3 Z6Z T K A I T s' plaine ou dans une vallee on met Foreille a ter- re , on entend la voix des hommes & le pas des chevaux de beaucoup plus loin qu’en reliant de¬ bout. Comme nous avons compare la vue au tou¬ cher , il eft bon de la comparer de raeme a l’ouie, & de favoir laquelle des deux impreC- lions partant a la fois du raeme corps arrivera le plus tot a fon organe. Quand on voit le feu d’un canon on peut encore fe mettre a l’abri du coup ; mais li-tot qu’on entend le bruit, il n’eft plus terns , le boulet eft la. On peut juger de la diC- tance ou fe faitle tonnerre, par l’intervalle de terns qui fe palfe de l’eclair au coup. Faites en forte que l’enfant connoiife toutes ces experien¬ ces ; qu’il falfe celles qui font a fa portee, & qu’il trouve les autres par induction > mais j’ai- me cent fois mieux qu’il les ignore, que s’il faufe que vous les lui diliez. Nous avons un organe qui repond a Fouie, favoir celui de la voix ; nous n’en avons pas de meme qui reponde a la vue, & nous ne rendons pas les couleurs comme les fons. C’eft un moyen de plus pour cultiver le premier fens, en exerqant Forgane adlif & Forgane pailif Fun par lautre. L’homme a trois fortes de voix , favoir, la voix parlante ou articulee, la voix chantante ou melodieufe, & la voix pathetique ou accentuee, qui fert de langage aux pallxons, & qui anime BE L’ E D O e 111-0 S. 2 4 % te chant & la parole. L’enfant a ces trois forces de voix ainli que l’homme , Ians les favoir al- lier de meme : il a corame nous le rire, les cris, les plaintes , l’cxclamation , les gemiife- mens, mais il ne fait pas en meler les inflexions auxdeux autres voix. Uue Mulique parfaiteeft celle qui reunit le mieux ces trois voix. Les en- fans font incapables de cette mulique- la., & leur chant n’a jamais d’ame. De meme dans la voix parlance leur langage n’a point d’accent j ils orient, mais ils n’accentuent pasj & corn me il y a peu d’energie dans leur difcours, il y a peu d’accent dans leur voix. Notre Eleve aura le .parler plus uni, plus iimple encore, parce que les pailions n’etant pas eveillees*ne meleront point lgtir langage au lien. N’allez done pas lui donner a reciter des roles de Tragedie & de Comedie, ni vouloir lui apprendre, comme on. dit , a declamer. Il aura trop de fens pour favoir donner un ton a des chofes qu’il ne peat en- tendre , & de 1’expreffi.on a des fentimens qu’il R’eprouva jamais. Apprenez-lui a parler uniment, clairement, a bien articuler, a prononcer exademeut & fans afFedation , a connoitre & a fuivre l’accent gram¬ matical & la profodie , a donner toujours aflez de voix pour etre entendu, mais a n’en don¬ ner jamais plus qu’il ne faut ; defaut ordinaire aux enfans eleves dans les Colleges : en toutc chofe rien de fuperflu. R 4 T R A r T e' 2 fsnfible? Comment fes yeux purent-ils fup- „ porter un meurtre ? Comment put-il voir fai- „ gner, ecorcher, demembrer un pauvre animal „ fans defenfe ? Comment put-il fupporter l’afpedt „ des chairs pantelantes ? Comment leur odeur ne „ lui fit elle pas foulever le coeur ? Comment ne „ fut-il pas degoute, repoulfe , faifi d’horreur, „ quand il vint a manier l’ordure de ces bleflures, „ a netoyer le fang noir & fige qui les couvroit ? ,5 Les peaux rampoient fur la terre ecorchees ; 5, Les chairs au feu mugiffoient embrochees; 55 L’homme ne put les manger fans fremir, 5, Et dans foil feiu les entendit gemir. „ Voila ce qu’il dut imaginer & fendr la pr&- ,5 miere fois qu’il furmonta la nature pour faire ,5 cet horrible repas, la premiere fois qu’il eut H faim d’une bete eii vie, qu’il voulut fe nour- 55 rir d’un animal qui paiffoit encore, & qu’il „ dit comment il falloit egorger , depecer , cuire „ la brebis qui lui lechoit les mains. C’eft de ,5 ceux qui commencerent ces cruels feftins, „ & non de ceux qui les quittent , qu’on a lieu „ de s’etonner : encore ces premiers - la pour- ,5 roient-ils jullifier leur barbarie par des ex- ,5 cufes qui manquent a la notre, & dont le de- ,5 faut nous rend cent fois plus barbares qu’eux. „ Mortcls bien - aimes des Dieux, nous di- „ roient ces premiers hommes, comparez les „ terns 5 voyez combien vous etes heureux & 33 33 33 33 33 33 33 33 33 J> 33 33 33 33 33 33 3) 33 33 33 33 33 33 33 33 39 33 de l’ Education, 277 combien nous etions miferables ! La terre nouvellement formee & Fair charge de v?a- peurs etoient encore indociles a 1’ordre des faifons; le cours incertain des rivieres de- gradoit leurs rives de toutes parts : des etangs, des lacs , de profonds marecages inondoient les trois quarts de la furface du monde , l’au- tre quart etoit couvert de bois & de forets fteriles. La terre ne produifoit nuls bons fruits j nous n’avions nuls inftrumens de la- bourage, nous ignorions l’art de nous en fer- vir, & le terns de la moiflon ne venoit ja¬ mais pour qui n’avoit rien feme. Ainfi la faim lie nous quittoit point. L’hiver, la moulfe & 1’ecorGe des arbres etoient nos mets ordiuakes. Quelques racines vertes de chien - dent & de bruyere etoient pour nous un regal j & quand les hommes avoient pu trouver des faines , des noix & du gland, ils en danfoient de joie autour d’un chene ou d’un hetre fon de quelque chanfon rullique, appellant la terre leur nourrice & leur mere ; c’etoit-la leur uni¬ que fete, c’etoient leurs uniques jeux : tout le rede de la vie humaine n’etoit que dou- leur, peine & mifere. „ Enfin , quand la terre depouillee & nue ne nous oifroit plus rien, forces d’outrager la nature pour nous conferver, nous mangeames les compagnons de notre mifere plut6t que de S 3 33 T JR. A I T R ? 278 M perir avec eux. Mais vous, hommes cruels, s5 qui vous force a verfer du fang ? Voyez quel- „ le affluence de biens vous environne ! Com- M bien de fruits vous produit la terre ! Que de M richefles vous dannent les champs & les Vi- 5, goes ! Que d’animaux vous offrent leur lait 55 pour vous nourrir, & leur toifon pour vous M habiller! Que leur demandez vous de plus , 55 & quelle ragfe vous porte a commettre rant de 55 meurtres, raffafies de biens & regorgeant de 55 vivres ? Pourquoi mentez-vous contre notre ,5 mere en l’accufant de ne pouvoir vous nourrir ? 55 Pourquoi pechez-vous contre Ceres , inventri- S 5 cedes fatntesloix, & contre le gracieux Bac- 5, chus , confolateur des hommes, commeli leurs „ dons prodigues ne fuffifoient pas a la confer- 5, vation du genre humain ? Comment avez-vous B le coeur de meler avec leurs doux fruits des 5, offemens fur vos tables, & de manger avec le 55 lait le fang des betes qui vous le donnent? 5, Les pantheres & les lions , que vous appellez 55 betes feroces, fuivent leur infflnct par force ,5 & tuent les autres animaux pour vivre. Mais M vous , cent fois plus feroces qu’elles, vous 55 combattez l’inftindl ftns neceffite pour vous 5, livrer a vos cruelles delices ; les animaux que ,5 vous mangez ne font pas ceux qui mangent „ les autres; vous ne les mangez pas ces ani- 5, tnaux carnaffiers, vous les imitez. Vous n’a- r , vez faim que des betes innocentes & douces, „ qui ne font mal a perfonne , qui s’attachent a a vous , qui vous fervent, & que vous devorez „ pour prix de leurs fervices. „ O meurtrier contre nature, fi tu t’obftines „ a foutenir qu’elle t’a fait pour devorer tes „ femblables , des etres de chair & d’os, fenfi- „ bles & vivans cornme toi, etouffe done l’hor- „ reur qu’elle t’infpire pour ces alfreux repas ; x tue les animaux toi-meme , je dis de tes pro- „ pres mains , fans ferremens , fans couteias; „ dechire-les avec tes ongles, comme font les „ lions & les ours: mords ce boeuf & le mets „ en pieces, enfonce tes grilfes dans fa peau; „ mange cet agneau tout vif, devore fes chairs „ toutes chaudes, bois fon ame avec fon fang, j, Tu fremis, tu n’ofes fentir palpiter fous ta „ dent une chair vivante ? Homme pitoyable ! „ tu commences par tuer I’animal, & puis tu le jp manges, comme pour le faire mourir deux „ fois. Ce n’eft pas affez, la chair morte te re- M pugne encore, tes entrailles ne peuvent la „ fupporter, il la faut transformer par le feu, M la bouillir, larotir, l’affaifonner de drogues „ qui la deguifent; il te faut des Charcutiers, „ des Cuifiniers, des Rctilfeurs, des gens pour M t’oter 1’horreur du meurtre & t’habiller des „ corps morts, afin que le fens du gout trom- pe par ces deguifemens lie rejette point ce S 4 39 T R A I T e' 28 o „ qui lui eft etrange , & favoure avec plaifir des „ cadavres dont 1’oeil meme eut peine a fouffrir „ l’afped. „ Quoique ce moreeau foit etranger a mon fu- jet , je n’ai pu refifter a la tentation de le tranf- crire < & je crois que peu de Ledeurs m’en fau- rolit mauvais gre. Au refte, quelque forte de regime que vous donniez aux enfans, pourvu que vous ne les accoutumiez qu’a des mets commims & fimples, laiflez-les manger , courir &jouertant qu’il leur plait, & foyez furs qu’ils ne mangeront jamais trop & n’auront point d’indigeftions : mais li vous les affamez la moitie dn terns , & qu’ils trouvent le moyen d’echapper a votre vigi¬ lance , ils fe dedommageront de toute leur force , ils mangeront jufqu’a regorger, jufqu’a crever. Notre appetit n’eft demefure que parce que nous voulons lui donner d’autres regies que oelles de la nature. Toujours reglant, prefcrivant, ajou- tant, retranchant, nous ne faifons rien que la balance a la main ; mais cette balance eft a la mefure de nos fantaifies , & non pas a cells de notre eftomac. J’en reviens toujours a mes ex- emples. Chez les Pavfans, la huche & le frui¬ tier font toujours ouverts , & les enfansnon plus que les hommes, n’y favent ce que c’eft qu’indigeftions. S’il arrivoit pourtant qu’un enfant mangeat D E if E’ D U C A T I O 28* trop , ce que je lie crois pas poffible par ma rne- thode , avec des amufemens de Ton gout, il eft fi aife dele diftraire , qu’on parviendroit a l’e- puifer d’inanition fans qu’il y fongeat. Comment des moyen^ fi furs & fi faciles echappent-ils a tous les Inftituteurs? Herodote raconte que les Lydiens , prelTes d’une extreme difette, s’avi- ferent d’inventer les jeux & d’autres divertilfe- niens avec lefquels ils donnoient le change a leur faim , & paffoient des jours entiers fans fonger a manger (ee). Vos fa vans Inftituteurs ont peut- etre lu cent fois ce palfagc, fans voir Implica¬ tion qu’on en peut faire aux enfans. Quelqu’ url d’eux me dira peut-etre qu’un enfant ne quitte pas volontiers fon dine pour after etudier fa leqon. Maitre, vous avez raifon : je ne penfois pas a cet amufement-la. Le fens de l’odorat eft au gout ce que celui de la vue eft au toucher : il le previent, il l’a- vertit de la maniere dont telle ou telle fubftance doit l’affe&er, & difpofe a la rechercher ou a la fuir, felon l’imprefilon qu’on en reqoit d’a- (ee) Les anciens Iliftoriens font remplis de vues dont on pouvroit faire ufage, quand nieme les faits qui les pre- fentent feroient faux : niais nous ne favons tirer aucun vrai parti de fHiftoire; la critique d’erudiuon abforbe tout, comme s’il importoit beaucoup qu’un fait fiit vrai, pourvu qu’on en put tirer line inftruction uti ! e. Les hommes fenfes doivent regarder l’Hiftoire comme un tiffu de fables dont la morale eft ttes-appropriee au cceur humain. s f 28 Z T R A I T e' vance. J’ai oui dire que les Sauvages avoient 1 ’odorat tout autrcment affe&e que le notre , & jugeoient tout differemment des bonnes & des mauvaifes odeurs. Pour moi, je ie croirois bien. Les odeurs par eltes-memes font des fenfations foibles ; elles ebranlent plus l’imagination que le fens, & n’aifedent pas tant par ce qu’elles donnent que par ce qu’elles font attendre. Cela fuppofe, les gouts des uus devenus , par leurs manieres de vivre , fi differens des gouts des autres, doivent leur faire porter des jugemens bien oppofes des faveurs , & par confequent des odeurs qui les annoncent. Un Tartare doit flai- rer avec autant de plaifir un quartier puant de cheval mort, qu’un de nos chafleurs une per- drix a moitie pourrie. Nos fenfations oifeufes, corame d’etre era- baume des fleurs d’un parterre , doiventetre in- feniibles a des horames qui marchent trop pour aimer a fe promener, & qui ne travaillent pas alfez pour fe faire une volupte du repos. Des gens toujours affames ne fauroient prendre un grand plaifir a des parfums qui n’annoncent rien a manger. L’odorat eft le fens de l’imagination. Don- nant aux nerfs un ton plus fort, il doit beau- coup agiter le cerveau ; c’eft pour cela qu’il ra- nime un moment le temperament & l’epuife a la longue. II a dans l’amour des eifets alfez eon- de l’ Education. 283 nus : le doux parfum d’un cabinet de toilette, n’eft pas un piege auili foible qu’on penfe; & je ne fais s’il faut feliciter ou plaindre l’homme fage & peu feofible, que 1’odeur des fleurs que fa Maitreife a fur le fein ne fit jamais palpiter. L’odorat ne doit pas etre fort adtif dans le premier age, ou l’imagination que peu de paf- fions ont encore animee n’eft guere fufceptible d’emotion , & ou l’on n’a pas encore alTez d’ex- perience pour prevoir avec un fens ce que nous en promet un autre. Auffi cette confequence eft- elle parfaitement confirmee par l’obfervation i Sc il eft certain que ce fens eft encore obtus & prefque hebete chez la plupart des enfans. Non que la fenfation nefoit en eux auili fine 8c peut- etre plus que dans les hommes ; mais parce que, n’y joignant aucune autre idee , ils ne s’en af¬ ferent pas aifement d’un fentiment de plaifir ou de peine, & qu’ils n’en font ni fiattes nibiefles comrne nous. Je crois que fans fortir du meme fytteme , & Pans recount a l’anatomie comparee des deux fexes, on trouveroit aifement la rai- fon pourquoi les femmes en general s’affedent plus vivement des odeurs que les hommes. On dit que les Sauvages du Canada fe ren- dent des leur jeunelfe l’odorat li fubtil, que, quoiqu’ils aient des chiens , ils ne daignent pas s’en fervir a la chaife , & fe fervent de chiens a eux memes. Je couqois en effet que ft l’on ele- T R. A I T e' £84 voit les enfans a eventer leur dine , comme le duett evente le gibter , on parviendroit peut- £tre a leur perfedtionner l’odorat an meme point j mais je ne vois pas au fond qu’on puiife en eux tirer de ce fens un ufage fort utile, it ce n’eft pour leur faire connoitre fes rapports avec celui du gout. La nature a pris foin de nous forcer a nous mettre au fait de ces rapports. Elle a ren¬ du Paction de ce dernier fens prcfque insepara¬ ble de celle de l’autre en rcndant leurs organes voifins , & plaqant dans la bouche une commu¬ nication immediate entre les deux , en forte que nous ne goiitons rien fans le flairer. Je vou- drois feulement qu’on n’alterat pas ces rapports naturels pour tromper un enfant en couvrant, par exemple, d’un aromate agreable le deboire d’une medecine; car la difcorde des deux fens eft trop grande alors pour pouvoir l’abufer •, le fens le plus actif abforbant l’effet del’autre, il n’en prend pas la m«decure avec nioins de de¬ gout ■, ce degout s’etend a toutes les fenfations qui le frappent en meme tents ; a la prefence de la plus foibie fon imagination lui rappelle auili Pautre ; un parfum tres-fuave n’eft plus pour lui qu’une odeur degoutante , & c’eft ainli que nos indifcrettes precautions augntentent la fomme des fenfations dcplaifantes aux depens des agrea- bles. II me refte a parler dans les livres fuivans BE l’ E D V C A T I 0 N. 28T de la culture d’une efpece de fixieme fens ap- pelle fens-commun , moins parce qu’il eft com- mun a tous les homraes, que parce qu’il refulte de I’ufage bien regie des autres fens , & qu’il nous inftruit de la nature des chofes par le con- cours de toutes leurs apparences. Ce fixieme fens n’a point par confequent d’organe particu- lier ; il ne refide que dans le cerveau, & fies fenfations purement internes s’appellent percep¬ tions ou idees. C’eft par le nombre de ces idees que fe mefure l’etendue de nos connoilfanccs; c’eft leur nettete, leur clarte qui fait la juftefle de 1 efprit: c’eft 1’a.rt de les comparer entre el- les qu’on appelle raifon humaine. Ainfi ee que j’appellois raifon fenfitive ou puerile , confifte a former des idees limples par le concours de plu- lieurs fenfations , & ce que j’appelle raifon in- telle&uelle ou humaine , confifte a former des idees complexes par le concours de plufieurs idees fimples. Suppofant done que ma methode foit celle de la nature & que je ne me fois pas trompe dans l’application, nous avons amene notre Eleve a travers les pays des fenfations jufqu’aux confins de la raifon puerile : le premier pas que nous allons faire au-dela doit etre un pas d’homme. Mais avant d’entrer dans cette nouvellc car- riere , jettons un moment les yeux fur celle que jious venons de parcourir, Chaque age, chaqus Traits* a§5 etat de la vie a fa perfedion convenable, fa forte de maturite qui lui eft propre. Nous avons fou- vent oui parler d’un homme-fait , mais confi- derons un enfant-fait: ce fpedacle fera plus nouveau pour nous , & ne fera peut-etre pas moins agreable. L’exiftence des etres finis eft fi pauvre & fi bornee, que quand nous ne voyons que ce qui eft , nous ne forames jamais emus. Ce font les chimeres qui ornent les objets reels , & fi l’ima- ginatjon n’ajoute un cbarme a ce qui nous frap- pe, le fterile plaifir qu’on y prend fe borne a 1’organe, & lailfe toujours le coeur froid. La terre paree des trefors de l’automne etale une richeffe que l’oeil admire , mais cette admiration n’eft point touchante; elle vient plus de la re¬ flexion que du fentiment. Au printems la cam- pagne prefque nue n’eft encore couverte de rien; les bois n’offrent point d’ombre, la ver¬ dure ne fait que de poindre , & le coeur eft tou¬ che a fon afped. En voyant renaitre ainli la na¬ ture on fe fent ranimer foi-meme; fimage du plaifir nous environne : ces compagnes de la volupte, ces douces larmes toujours pretes a fe- joindre a tout fentiment delicieux,' font deja fur le bard de nos paupieres : mais 1’afped des ven- danges a beau etre anime, vivant, agreabie; on le voit toujours d’un oeil fee. Pourquoi cette difference? e’eft qu’au fpec- de l 5 Education, ag? tacle du printems l’imagination joint celui des faifons qui le doivent fuivre j a ces tsndres bourgeons que l’ceil apperqoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois les myfteres qu’ils peuvent couvrir. Elle reunit en un point des terns qui fe doivent fucceder, & voit moins les objets comme ils feront que com- me elle les delire, parce qu’il depend d’elle de les choifir. En automne au contraire, on n’a plus a voir que ce qui eft. Si l’on veut arriver au printems , l’hiver nous arrete , & i’imagi- nation glacee expire fur la neige & fur les fri- mats. Telle eft la fource da charme qu’on trouve a contempler une belle enfance, preferablemenfc a la perfection de l’age mur. Quand eft-ce que nous goutons un vrai plailir k voir un homme ? e’eft quand la memoire de fes a&ions nous fait retrograder fur fa vie & le rajeunit, pour ainfi dire, a nos yeux. Si nous fommes reduits a le coniiderer tel qu’il eft , oua le fuppofer tel qu’il fera dans fa vieilleffe , l’idee de la nature dedi- nante efface tout notre plailir. II n’y en a point a voir avancer un homme a grands pas vers fa tombe, & l’image de la mortenlaidit tout. Mais quand je me figure un enfant de dix a douze ans , vigoureux , bien forme pour fon age , il ne me fait pas naitre une idee qui ne foit agreable, foit pour le prefent 3 foit pour 2$S T R A I T E' l’avenir • je le vois bouillant , vif, anime, fans fouci rongeant , fans longue & penibie pre- voyance ; tout entier a foil etre aduel, & jouilfant d’une plenitude de vie qui femble vouloir s’eten- dre hors de lui. Je le prevois dans un autre age exerqant le fens, 1’efprit, les forces qui fe de- veloppent en lui de jour en jour, & dont ii don- ne a cheque inftant de nouveaux indices: je le contemple enfant, & il me plait davantage ; fon fang ardent femble rechauffer le mien ; je crois vivre de fa vie & fa vivacite me rajeunit. L’heure fonne, quel changement! A i’inftant fon ceil fe ternit , fa gaiete s’efface, adieu la joie , adieu les fo latres jeux, Un homme fevere & fache le prend par la main, lui dit grave- ment, allons Monfieur, & I’emmene. Dans la shambre ou ils entrent j’entrevois des livres. Des livres! quel trifte ameublement pour fon age ! le pauvre enfant fe laiffe en trainer , tourne un ceil de regret fur tout ce qui fenvironne , fe tait, & part les yeux gonfles de pleurs qu’il n’ofe repandre, &de coeur gros de foupirs qu’il n’ofe exhaler. O toi qui n’as rien de pared a craindre, tor pour qui nul terns de la vie n’efl: un terns de gene & d’ennui, toi qui vois venir le jour fans inquietude , la nuit fans impatience , & ne cornp- tes les heures que par tes plaifirs, viens mon heureux, mon aimable Eleve, nous confoler par de id Education. 38s> par ta prefence du depart de cet infortune , viens. il arrive, & je fens a fon approche un mouvement de joie que je lui vois partager. C’eft fon ami, fon camarade, c’eft ie compa- gnon de fes jeux qu’il aborde; il eft bien fur en me voyant qu’il ne reftera pas long-tems fans amufement nous ne dependons jamais fun de l’autre, mais nous nous accordons toujours, & nous ne fommes avec perfonne aufli bien qu’en- femble. , Sa figure , fon port, fa contenance annon- cent l’aifurance & le contenteraent; la fante brille fur ion vifage; fes pas affermis lui doa- nent un air de vigueur ; fon teint defeat encore fans etre fade n’a rien d’une mollefle effeminee, fair & le foleil y ont deja mis Fempreinte ho¬ norable de fon fexe; fes mufcles encore arron- dis commencenta marquer quelques traits d’une phyfionomie naiffante •, fes yeux que le feu da fentiment n’anime point encore, ont au moins toute leur ferenite native (//’) ; de longs cha¬ grins ne les ont point obfcurcis, des pleurs fans fin n’ont point fillonne fes joues. Voyez dans fes mouvemens prompts, mais furs, la vivacite de fon &ge, la fermete de Findependance, l’expe- (ff) JTotia. J’emploie ce mot dans une acception ita- lienne, faute de lui trouver un fynonyme en franqois. Si j’ai tort, peu iraporte, pourvu qu’on m’entende, Tome VII. T 25)0 T R A I T e' rience des excrcices multiplies. II a fair ouverfc & libre , mats non pas infolent ni vain j Ton vi- fage qu’on n’a pas colie fur des livres ne tombe point fur fon eftomac : on n’a pas befoin de lui dire, levez U teu ; la honte ni la crainte ne la lui firent jamais bailfer. Faifons - lui place au milieu de l’aflemblee } Mellieurs, examinez-le, interrogez-le en toute confiance; ne craignez ni fes importunites, ni fon babil, fes queftions indifcrettes. N’ayez pas peur qu’il s’empare de vous, qu’il pretende vous occuper de lui feul, & que vous ne pui£- fiez plus vous en defaire. N’attendez pas, non plus, de lui des propos agreables, ni qu’il vous dife ce que je lui aurai dicle n’en attendez que la verite naive & Am¬ ple , fans ornement, fans appret, fans vanite. II vous dira le mal qu’il a fait ou celui qu’il pen- fe, tout aulfi librement que le bien , fans s’em- barralfer en aucune forte de l’effet que fera fur vous ce qu’il aura ditj il ufera de la parole dans toute la fimplicite de fa premiere inftitu- tion. L’on aime a bien augurer des enfans, & Ton a toujours regret a ce flux d’inepties qui vient prefque toujours renverfer les efperauces qu’on voudroit tirer de quelque heureufe rencontre , qui par hafard leur tombe fur la langue. Si le mien dotjne tarement de telles efperauces 3 il ne D E i’E D D C A I I 0 K. 291 donnera jamais ce regret; car il ne dit jamais un mot inutile , & ne s’epuife pas fur un babil qu’il fait qu’on n’ecoute point. Ses idees font bornees , mais nettes ; s’il nc fait rien par coeur, il fait beaucoup par experience. S’il lit moins bien qu’un autre enfant dans nos livres, il lit mieux dans celui de la nature; fon efprit n’eft pas dans fa langue, mais dans fa tete ; il a moins de memoire que de jugementjil ne fait parler qu’un langage , mais il entend ce.qu’il dit, & s’il ne dit pas fi bien que les autres difent, en revanche il fait mieux qu’ils ne font. Il ne fait ce que c’eli que routine, ufage » habitude; ce qu’il fit hier n’influe point fur ce qu 'il fait aujourd’hui (gg)- il ne fuit jamais de formule, ne cede point a l’autorite ni a l’exem- pie , & n’agit ni ne parle que comme il lui con- vient. Ainli n’attendez pas de lui des dilcours dictes ni des manieres etudiees , mais toujours 1’expreffion fidelle de fes idees, & la conduits qui nait de fes penchans. ( gg ) L’attrait de Phabitude vient de la pareffe natu- relle a l’homme, & cette pareffe augmente en s'y li. vrant: on fait plus aife'ment ce qu’on a deja fait, la route etant frayee en devient plus facile a fuivre. Au£S peut-on remarquer que Pempire de Phabitude eft tres- grand fur les Vieillards & fur les gensindolens, tres-petit fur la Jeunefle & fur les gens vifs. Ce regime, n’eft bout qu’aux ames foibles , & les affoiblit davantage de jour en jour. La feule habitude utile aux enfans eft de s’affer- viv fans peine a la neceffite' des chofes , & la feule ha¬ bitude utile aux hommes, eft de's’aiTervir fans peine a la raifon. Toute autre habitude eft un vice. T a 293 T B. A I T B # Vous lui trouvez un petit nombre de notions, morales qui fe rapportent a fan etat a&uel, au- cune fur l’etat relatif des homines : & de quoi lui ferviroient-elles, puifqu’un enfant n’eft pas en¬ core un membre actif de la fociete ? Parlez - lui de liberte, de propriete , de convention meme: il peut en favoir jufques-la; il fait 'pourquoi ce qui eft a lui eft a lui, & pourquoi ce qui n’eft pas k lui n’eft pas a lui. Pafle cela, il ne fait plus rien. Parlez-lui de devoir, d’obeiffance, il ne fait ce que vous voulez dire; commandez- lui quelque chofe, il ne vous entendra pas; mais dites-lui; ii vous me faifiez tel plaifir , }e vous le rendrois dans l’occafion: a l’inftant il s’em- prelfera de vous complaire; car il ne demanda pas mieux que d’etendre fon domaine, & d’ac- querir fur vous des droits qu’il fait etre inviola, bles. Peut-etre meme n’eft-il pas fache de tenir une place, de faire nombre, d’etre compte pour quelque chofe; mais s’il a ce dernier motif, le voila deja forti de la nature, & vous n’avez pas bien bouche d’avance toutes les portes de la vanite. De fon cote, s’il a befoin de quelque aflif- tance, il la demandera indifferemment au pre¬ mier qu’il rencontre, il la demanderoit au Rot comme a fon laquais : tous les honmies font en¬ core egaux a fes yeux. Vous voycz a fair dont il prie, qu’il fent qu’on ne lui doit rien. Il fait d e l’ Education^ 253 que ce qu’il demande eft une grace, il fait aulK que l’humanite porte a en accorder. Ses expref- fions font fimples & laconiques. Sa voix, fon regard, fon gefte , font d’un etre egalement ac- coutume a la complaifance & au refus. Ce n’eft lii la rampante & fervile foumillion d’un efcla- ve, ni l’imperieux accent d’un Maitre j c’eft une .modefte confianee en fon femblable , c’eft la no¬ ble & touehante douceur d’un etre libre, mais fenfible & foible , qui implore l’afliftance d’un etre libre, mais fort & bienfaifant. Si vous lui accordez ce qu’il vous demande, il ne vous re- merciera pas, mais il fentira qu’il a contrade une dette. Si vous le lui refufez , il ne fe plain- dra point, il n’infiftera point, il fait que cela feroit inutile : il ne fe dira point, on m’a refufe : mais il fe dira, cela ne pouvoit pas etre ; & , comme je l’ai deja dit, on ne £e mutine guere contre la neceffite bien reconnue. Laiffez-le feul en liberte, voyez - le agir fans lui rien dire; confiderez ce qu’il fera & comme il s’y prendra. N’ayant pas befoin de fe prou- ver qu’il eft libre, il ne fait jamais rien par etourderie, & feulement pour faire un ade de pouvoir fur lui-meme; ne fait-il pas qu’il eft tou- jours maitre de lui ? Il eft alerte, leger, dif- pos; fes mouvemens ont toute la vivaciee de fon age , mais vous n’en voyez pas un qui n’ait une fin. Quoi qu’il veuiile faire , il n’entrepren- T 3 T R A I T e' 294 dra jamais rien qui foit au-deffus de fes forces ] car il les a bien eprouvees & les connoit; fes moyens font toujours sppropries a fes deffeins, & rarement il agira fans etre affure du fucces. II aura Poeil attentif & judicieux; il n’ira pas niaifement interrogeant les autres fur tout ce qu’il voit, mais il l’examinera lui-meme, & fe fatiguera pour trouver ce qu’il veut apprendre , avant de le demander. S’il tombe dans des etn- barras imprevus, !il fe troublera moins qu’un autre ; s’il y a du rifque il s’effraiera moins auffi. Comme fon imagination refte encore inadive & qu’on n’a rien fait pour 1’animer, il ne voit que ce qui eft, n’eftirne les dangers que ce qu’ils valent, & garde toujours fon fang-froid. La ne- ceffite s’appefantit trop fouvent fur lui pour qu’il regimbe encore contre elle ; il en porte le joug des fa nailfance, l’y voila bien accoutume > il eft toujours pret a tout. Qu’il s’occupe ou qu’il s’amufe, l’un & Pautre eft egal pour lui, fes jeux font fes occupations, il n’y fent point de difference. 11 met a tout ce qu’il fait un interet qui fait rire & une liberte qui plait, en montrant a la fois le tour de fon efprit & la fphere de fes connoiffances. N’eft- ce pas le fpe&acle de cet age, un lpe&acle charmant & doux de voir un joli enfant, l’oeil vif & gai, Pair content & ferein , la phyliono- mie ouverte & riante , faire en fe jouant les © e ^Education; 29? chofes les plus ferieufes, ou profondement oc« cupe des plus frivoles amufemens ? Voulez-vous aprefent le juger par comparai- fon? Melez-le avec d’autres enfans, & laiifez- le faire. Vous verrez bientot lequel eft le plus vraiment forme, lequel approche le mieux de la perfection de leur age. Parnii les enfans de la ville nul n’eft plus adroit que lui, mais il eft plus fort qu’aucun autre. Parmi de jeunes pay- fans , il les egale en force & les paife en adreife. Dans tout ce qui eft a porte de Penfance , il juge, il raifonne, il prevoit mieux qu’eux tous. Eft-il queftion d’agir, de courir, de lauter, d ebran- ler des corps , d’enlever des maifes, d’eftimer des didances, d’inventer des jeux, d’emporter des prix? on diroit que la nature eft a fes ordres, tant il fait aifement plier toute chofe a fes vo- lontes. Il eft fait pour guider, pour gouverner fes egaux : le talent, l’experience lui tiennent lieu de droit & d’autorite. Donnez-lui l’habit & le nom qu’il vous plaira, peu importe ; il primera par-tout , il deviendra par-tout le chef des au- tres j ils fentiront toujours fa fuperiorite fur eux. Sans vouloir commander il fera le maitre , fans croire obeir ils obeiront. Il eft parvenu a la maturite de Penfance, il a vecu de la vie d’un enfant, il n’a point achete fa perfection aux depens de fon bonheur : au contraire, ils out concouru Pun a l’autre. En T 4 2,95 T K A I X e' acqiterant toute la raifon de (on age, il a ete heureux & libre autant que fa conftitution lui permet de l’etre. Si la fatale faux vient moif- fonner en lui la fleur de nos efperances, nous n’aurons point a pleurer a la fois fa vie & fa niort, nous n’aigrirons point nos douleurs du fouvenir de eelles que nous lui aurons caufees; nous nous dirons j au moins il a joui de fon en- fance; nous ne lui avons rien fait perdre de ce que la nature lui avoit donne. Le grand ineonvenient de cette premiere edu¬ cation , eft qu’elle n’eft fenfible qu’auxhommes clair-voyans, & que dans un enfant eleve avec tant de foin, des yeux vulgaires ne voient qu’un poliifon. Un Precepteur fonge a fon interet plus qu’a celui de fon Difciple , il s’attache a prou- ver qu’il ne perd pas fon terns & qu’il gagne bien l’argent qu’on lui donne ; il le pourvoit d’un acquis de facile etalage & qu’on puiffe montrer qnand on veut; il n’importe que ce qu’il lui apprend foit utile pourvu qu’il fe voie aife- ment. Il accumule fans choix, fans difcerne- ment , cent fatras dans fa memoire. Quand il s’agit d’examiner l’enfant, on lui fait deployer fa marchandife, il l’etale , on eft content, puis il rep lie fon ballot & s’en va. Mon Eleve n’eft pas fi riche, il n’a point de ballot a deployer , il n’a rien a montrer que lui-meme. Or un en¬ fant, nonplus qu’un homme, nefe voit pas en D E L’ E B V C. A T I Q N.' 29? un moment. Ou font les Obfervateurs qui fa. chent faifir au premier coup d’oeil les traits qui le caradlerifent ? II en eft, mais il en eft peu, & fur cent mille peres, il ne s’en trouvera pas un de ce nombre. Les queftions rrop multipliees eftnuient & rebutent tout le monde, a plus forte raifon les enfans. Au bout de quelques minutes leur atten¬ tion fe laife, ils n’ecoutent plus ce qu’un obfti- ne queftionneur leur demande, & ne repondent plus qu’au hafard. Cette nianiere de les exami¬ ner eft vaine & pedantefque; fouvent un mot pris a la volee peint mieux leur fens & leur ef- prit que ne feroient de longs difcours: mais il faut prendre garde que ce mot ne foit ni dicfte ni fortuit. Il faut avoir beaucoup de jugement foi-meme pour apprecier celui d’un enfant. j’ai cui raconter a feu Milord Hyde , qu’un de fes amis revenu d’ltalie apres trois ans d’ab- fence , voulut examiner les progres de fon fils age de neuf a dix ans. Ils vont un foir fe pro- niener, avec fon £ouverneur & lui, dans une plaine ou des Ecoliers s’amufoient a guider des cerfs - volans. Le pere en palfant dit a fon fils, ou eft le cerf-volant dont voila P ombre ? fans he- fiter, fans lever la tete , l’enfant dit, fur le grand chemin. Eneffet, ajoutoit Milord Hyde, le grand chemin etoit entre le foleil & nous. Le pere a ce mot embralfe fon fils , & finiffant T f 298 Traite' de l’Education. la fon examen, s’en va fans rien dire. Le len- demain il envoya au Gouverneur l’ade d’une penfion viagere outre fes appointemens. Quel homme que ce pere-la, & quel fils lui etoit promis ! La queftion eft ptecifement de l’age : la reponfe eft bien fimple; mais voyez quelle nettete de judiciaire enfantine elle fup- pofe ! C’eft ainfi que l’Eleve d’Ariftote apprivoi- foit ce Courfier celebre qu’aucun Ecuyer n’avoit pu dompter. Fin du Lime feconi & de la premiere Fartie. PAR J. J. ROUSSEAU. S E C 0 N D E P A R T I E. I , ‘jr- 4 4 Ij 0 ■ ::P .1 i 1 M I L E; O U DE L’EDUCATION.' i 1 V HE 111 . ^Q^Uoique jufqu’a Padolefcence tout le cours de la vie foit un terns de foibleffe, il eft tin point dans la duree de ce premier age oil, le progres des forces ayant paife celui des befoins, 1’animal croiffant, encore abfolument foible, de- vient fort par relation. Ses befoins n’etant pas tons developpes, fes forces adtuelles font plus que fuffifantes pour pourvoir a ceux qu’il a. Com- me homme il feroit tres foible, comme enfant il eft tres fort. D’ou vient la foibleffe de l’bomme ? De l’i- negalite qui fe trouve entre fa force & fes de¬ firs. Ce font nos paffions qui nous rendent foi¬ bles , parce qu’il faudroit pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la Nature. Diminuez done les defirs, e’eft comme fi vous augmentiez les forces; celui qui peut plus qu’il ne defire, en a de refte : il eft certainement un ette tres-fort. Voila le troifieme etat de l’enfan- ce & celui dont j’ai maintanant aparler. Je con- '300 T 'R A I T i tinue a l’appeller enfance, faute de terme pro- pre a Pexprimer ; car cet age approche de l’a- dolefcence , fans etre encore celui de la puberte. A douze ou treize ans les forces de l’enfarit fe developpent bien plus rapidement que fes be- foins. Le plus violent, le plus terrible ne s’eft pas encore fait fentir a lui, l’organe meme en refte dans l’imperfedion , & femble pour en for- tir attendre que fa volonte Py force. Pen fenfi- ble aux injures de Pair & des faifons, fa cha- leur naiflante lui tient lieu d’habit, fon appetit luitient lieu d’aflaifonnementj tout ce qui peut nourrir eft bon a fon age; s’il a fommeil, il s’e- tend fur la terre & dort; il fe voit par-tout en- toure de tout ce qui lui eft neceftaire •, aucun befoin imaginaire ne le tourmente ; Popinion ne peut rien fur lui; fes defirs ne vont pas plus loin que fes bras : non-feulement il peut fe fuf- fire a lui-meme , i\ a de la force au - dela de ce qu’il lui en faut; c’eft le feul terns de fa vie ou il fera dans ce cas. Je prelfens Pobjedion. L’on ne dira pas que 1’enfant a plus de befoins que je ne lui en don- ne, mais on niera qu’il ait la force que je lui attribue : on ne fongera pas que je parle de mon Eleve, non de ces poupees ambulantes qui voya- gent d’une chambre a l’autre, qui labourent dans une caifte, & portent des fardeaux de car¬ ton. L’on me dira que la force virile ne fe ma- nifefte qu’avec la viriiite , que les efprits vitaux D E L’ E D U C A T I O m 30 1 elabores dans les vailfeaux convenables & re- pandus dans tout le corps, peuvent feuls don- ner aux mufcles la confiftance, l’a&ivite, le ton , le reffort d’oii refulte une veritable force. Voila la philofophie du cabinet, mais moi j’en appelle a Pexperience. Je vois dans vos campa- gnes de grands garqons labourer, biner, tenir Ja cbarrue, charger un tonneau de vin, mener la voiture tout comme leur pere ; on les pren- droit pour des hommes, fi le fon de leur voix ne les trahiffoit pas. Dans nos villes memes de jeunes ouvriers , forgerons, taillandiers, mare- chaux , font prefque auiii robuftes que les mai- tres, & ne feroient guere moins adroits fi on les eut exerces a terns. S’il 7 a de la difference, & je conviens qu’il y en a, elle eft beaucoup moindre , je le repete, que ,celle des defirs fou- gueux d’unhomme aux defirs bornes (fun enfant. D’ailleurs il n’eft pas ici queftion feulement de forces phyfiques, mais fur-tout de la force & ca- pacite de l’efprit qui les fupplee ou qui les dirige. Cet intervalle ou l’individu peut plus qu’il ne defire , bien qu’il ne foit pas le terns de fa plus grande force abfolue, eft, comme je l’ai die, celui de fa plus grande force relative. II eft le terns le plus precieux de la vie; terns qui ne vient qu’une feule fois; terns tres-court, & d’au- tautplus court, comme on verra dans la fuite, qu’il lui importe plus de le bien employer. Que fera-t-il done de cet excedent de facul- Traits 302 tes & de forces qu’il a de trop a prefent, & qui lui manquera dans un autre age? Il tachera de 1’employer a des foins qui lui puilfent profiter au befoin. II jettera, pour ainfi dire , dans l’ave- nir le fuperflu de fon etre actuel: l’enfant ro- bufte fera des provifions pour l’homme foible: mais il n’etablira fes magafins ni dans des coffres qu’on peut lui voler, ni dans des granges qui lui font etrangeres ; pour s’approprier veri- tablement fon acquis, c’eft dansfesbras, dans fa tete , c’ell dans lui qu’il le logera. Voici done le terns des travaux, des inftrudtions, des etu¬ des ; & remarquez que ce n’eft pas moi qui fais arbitrairement ce choix , c’eft la Nature elle- meme qui l’indique. L’intelligence humaine a fes bornes, & non- feulement, un homme ne pent pas tout fa voir , il ne peut pas meme favour en entier le peu que favent les autres hommes. Puifque la contradic- toire de chaque propofition faulfe eft une verite, le nombre des vetites eft inepuifable comme ce- lui des erreurs. Il y a done un choix dans les chofes qu’on doit enfeigner, ainfi que dans 1® terns propre k les apprendre. Des connoidances qui font a notre porte, les unes font faulfes , les autres font inutiles , les autres fervent a nourrir 1’orgueil de celui qui les a. Le petit nombre de celles qui eontribuent reellement k notre bien-etre eft feul digne des recherches d’un homme Cage , & par conlequent d’un enfant qu’on » e l’ Education.' 393 qu’011 veut rendre tel. II ne s’agit point de {a- yoir ce qui eft, mais feulement ce qui eft utile. De ce petit nombre il faut oter encore id Ies verites qui demandent pour etre comprifes un entendement deja tout forme; celles qui fup- pofent la connoiflance des rapports de l’homme, qu’un enfant ne peut acquerir; celles qui, bien que vraies en elles-memes, difpofent une arae Inexperimentee a penfer faux fur d’autres fujets. Nous voila reduits a un bien petit cercle re- lativement a l’exiftence des chofes ; mais que ce cercle forme encore une lphere immenfe pour la mefure de l’elprit d’un enfant! Tene- bres de l’entendement humain , quelle main te- meraire ofa toucher a votre voile ? Que d’aby- mes je vois creufer par nos vaines fciences au- tour de ce jeune infortune ! O toi qui vas le conduire dans ces perilleux fentiers , & tirer de- vant fes yeux le rideau facre de la Nature , tremble. Affure-toi bien premierement de fa te- te iSc de la tienne •> crains qu’elle ne tourne a Tun ou a l’autre , & peut-etre a tous les deux. Crains l’attrait fpecieux du menfonge, & les va- peurs enivrantes de l’orgueil. Souviens-toi, fou- viens-toi fans cede que l’ignorance n’a jamais fait de mal, que l’erreur feule eft funefte, & qu’on ne s’egare point par cequ’on ne fait pas, mais par ce qu’on eroit favoir. Ses pno^fres dans la geometrie vous pourroient fervir d’epreuve & de mefure certaine pour le Tome FI I. V, |04 T R A I T B f developpement de fon intelligence j mais fi-t6? qu’il peut difcerner ce qui eft utile & ce qui ne 1’eft pas, il importe d’ufer de beaucoup de me- nagement & d’art pour 1’amener aux etudes fpe- Culatives. Voulez-vous , par exemple, qu’il cher- che une moyenne proportionnelle entre deux li- gnes ? commencez par faire en forte qu’il ait be- foin de trouver un quarre egal a un redangle donne: s’il s’agiiToit de deux moyennes propor- tionnelles , il faudroit d’abord lui rendre lepro- bllme de la duplication du cube interelfant , &c. Voyez comment nous approchons par degres des notions morales qui diftinguent le bien & le mal ! Jufqu’ici nous n’avons eonnu de loi que celle de la necefiite •, maintenant nous avons egard a ce qui eft utile ; nous arriverons bientut a ce qui eft convenable & bon. Ls meme inftind anime les diverfes facultes de 1’homme. A l’adivite du corps qui eherehe a fe developper , fuccede l’adivite de 1’efprit qui cherche a s’inftruire. D’abord les enfans ne font que remuans; enfuite ils font curieux , & cette curiolite bien dirigee eft le mobile de l’age oil nous voila parvenus. Diftingons toujours les pen- chans qui viennent de la nature de ceux qui vien- nent de l’opinion. Il eft une ardeur de favoir qui ii’eft fondee que fur le defir d’etre eftime favant j il en eft une autre qui nait d’une curiolite natu- relle a 1’homme, pour tout ce qui peut>l’interd> far de pres ou de loin. Le delir inne du bien- D E l’EdSCATIOS. 30? fetre & l’impoffibilite de contenter pleinement ce defir, lui fait rechercher fans cede de nouvcaux moyens d’y contribuer, Tel eft le premier prin- cipe de la curiofite ; principe naturel au coeur humain, mais dont le developpement ne fe fait qu’en proportion de nos paffions & de nos lu- mieres. Suppofez un Philofophe relegue dans une Isle deferte avec des inftruimens & des li- vres, fur d’y paffer feul le refte de fes jours ; il ne s’embarralfera plus guere du fyfteme du monde, des loix de l’attra&ion, du calcul dif- ferentiel : il n’ouvrira peut-etre de fa vie un feul livre ; mais jamais il ne s’abftiendra de vifi- ter fon Isle jufqu’au dernier recoin , quelque grande qu’elle puiifeetre. Rejettons done enco¬ re de nos premieres etudes les connoilfances dont le gout n’eft point naturel a l’homme , & bornons - nous a celles que 1’inftindt nous porte a chercher. L’lsle du genre humain e’eft la terre; l’objet le plus frappant pour nos yeux e’eft le foleil. Si- tot que nous commenqons a nous eloigner de nous , nos premieres obfervations doivent tom- ber fur l’une & fur l’autre. Auffi la philofophie de prefque tousles peuples fauvages rgule-t-elie uniquement fur d’imaginaires divifions de la ter¬ re & fur la divinite du foleil. Quel ecart! dira -1 - on , peut-etre. Tout - a- l’heure nous n’etions occupes que de ce qui nous touche, de ce qui nous entoure immediatement: Y 4 T R A I T e' 3 ©5 tout-a-coup nous voila parcourant 3e globe , & fautant aux extremites de l’univers ! Cet ecart eft l’effet du progres de nos forces & de la pen- te de notre efprit. Dans l’etat de foiblefle & d’infuffifance , le foin de nous conferver nous concentre au-dedans de nous ; dans i’etat de puif. fance & de force, le defir d’etendre notre etre nous porte au-dela , & nous fait elancer auffi loin qu’il nous eft poffible : mais comme le rnon- de intelleduel nous eft encore inconnu, notre penfee ne va pas plus loin que nos yeux , & notre entendement ne s’etend qu’avec l'efpace qu’il mefure. Transformons nos fenfations en idees, mats ne lautons pas tout d’un coup des objets fenfibies aux objefts intelleduels. C’eft par ies premiers que nous devoirs arriver aux autres. Dans les premieres operations de I’efprit , que les fens foient toujours fes guides. Point d’autre livre que le monde , point d’autre inftrudion que les fails. L’enfant qui lit ne penfe pas, il ne fait que lire; il ne s’inftruit pas , il apprend des mots. Rendez votre eleve attentif aux phenomenes de la Nature, bient6t vous le rendrez curieux j nrais pour nourrir fa curiolite, ne vous prelfez jamais de la fatisfaire. Mettez les queftions a fa portee y & laiflez-les lui refoudre. Qu’il ne fa- che rien , parce que vous le lui avez dit, mais parse qu’il l’a conrpris lui-meme: qu’il n’appren- n E l 1 E B II C A T I 0 si 307 'ne pas la fcience; qu’il Finvente. Si jamais vous fubftituez dans fon efprit Fautorite a la raifon, il ne raifonnera plus ; il ne fera plus que le jouet de Fopinion des autres. Vous voulez apprendre la geographic a cet enfant, & vous lui allez chercher des globes, des fpheres , des cartes : que de machines! Pourquoi toutes ces reprefentations ? Que ne commencez-vous par lui montrer l’objet meme , anti qu’il fache au moins de quoi vous lui parlez. Une belle foiree , on va fe promener dans un lieu favorable , oil Fhorizon bien decouverc lailfe voir a plein le foleil couchant, & Fon ob- ferve les objets qui rendent reconnoiflable le lieu de fun coueher. Le lendemain, pour refpi- rer le frais, on retoitrne au meme lieu avant que le foleil fe leve. On It voit s’annoncer de loin par les traits de feu qu’il lance au-devant de iui. L’incendie augmente , l’orient paroit tout en flammes : a leur eclat on attend l’aftre long-terns avant qu’il fe montre : & chaque inf, tant on croit le voir paroitre, on le voit enfin. Un point brillant part comme un eclair & rem- plit auffi-tdt tout l’efpace : le voile des tenebres s’efface & tombe : l’homme reconnoit fon fe- jour & le trouve embelli. La verdure a pris du- rant la nuit une vigueurnouvelle; le jour naif, fant qui l’eclaire, les premiers rayonsqai ’ado- tent , la montrent couverte d’un brillant rezeau de rofee , qui reiiechit a l’ceil la lumiere & les y 3 T R A I T e' '308 couleurs. Les oifeaux en choeur fe reuniflent & faluent de concert le pere de la vie, en ce mo¬ ment pas un feul ne fe tait. Leur gazouillement foible encore , eft plus lent & plus doux que dans le refte de la journee, il fe fent de la lan- gueur d’un paifible reveil. Le concours de tous ces objets porte aux fens une imprcflion defrai- cheur qui femble penetrer jufqu’a l’ame. II y a la une demi-heure d’enchantement auquel nul homme ne refifte : un fpedacle ft grand , ft beau , ft delicieux n’en laiife aucun de fang- froid. Plein de fenthoufiafme qu’il eprouve, le mai- tre veut le communiquer a l’enfant j il croit l’e- mouvoir , en le rendant attentif aux fenfations dont il eft emu lui-meme. Pure betife ! C’eft dans le coeur de fhomme qu’eft la vie du fpedacle de la Nature ; pour le voir il faut le fentir. L’enfant apperqoit les objets *, mais il ne pcut appercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une experience qu’il n’a point acquife , il faut des fentimens qu’il n’a point eprouves, pour fentir l’impreflion compofee qui refulte a la fois de toutes fes fenfations. S’il n’a long-tems par- couru des plaines arides, ft des fables ardens n’ont brule fes pieds, ft la reverberation futfo- quante des rochers frappes du foleil ne l’oppref- fa jamais, eomment goutera-t-il fair frais d’une belle matinee l Comment le parfum des fleurs , T> Z l’E D U C A T I 0 309 le charme de la verdure , l’humide vapeur de la rofee, le marcher mol & doux fur la peloufe , enchanteront-ils fes fens? Comment le chant des oifeaux luicaufera-t-il une emotion volup- tueufe, 11 les accens de l’amour & du plaifir lui font encore inconnus ? Avec quels tranfports verra-t-il naitre une 11 belle journee , fi fon ima¬ gination lie fait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir? Enfin comment s’attendrira-t- il fur la beaute du fpedtacle de la Nature, s’il ignore quelle main prit foin de Porner ? Ne tenez point a Penfant des difcours qu’ii tie peut entendre. Point de defcriptions, point d’eloquence, point de figures, point de poefie, II n’eft pas maintenant queftion de fentiment ni de gout. Continuez d’etre clair, limple &froid: ie terns ne viendra que trop-t6t de prendre un autre langage. Eleve dans l’efprit de nos maximes, accou- tu mo a tirer tous fes inftrumens] de lui-meme , & a ne recourir jamais a autrui qu’apres avoir re- connu fon infuffifance , a chaque nouvel objet qu’ii voit il l’examine long-tems fans rien dire. II eft penfif & non queftionneur. Contentez-vous doiic de lui prefenter a propos les objets j puis quand vous verrez fa curiofite fuffifamment oc- cupee , faites-lui quelque queftion laconique qui le mette fur la voie de la refoudre. Dans cette occafion apres avoir bien contem¬ pt avec lui le foleil levant, apres lui avoir fail y 4 3ra T R A I T E' remarqwer du meme cote les montagnes & les autres objets voifins, apres l’avoir laifle caufet la-deflus tout a fon aife, gardez quelques mo- mens le filence comme un homme qui reve, & pu5s vous lui direz; je fonge qu’hier au foir le foleil s’eft couche la , & qu’il s’eft leve la ce ma¬ tin. Comment cela fe peut-il faire ? N’ajoutez rien de plus ; s’il vous fait des queftions n’y re- pondez point; parlez d’autre chofe. Lailfez-le a lui-meme, & foyez fur qu’il y penfera. Pour qu’un enfant s’accoutume a etre atten- tif, & qu’il foit bien frappe de quelque verito fenfible , ilfaut qu’elle lui donne quelques jours d’inquietude avant de la decouvrir. S’il ne con- qoit pas alfez celle-ci de cette maniere , il y a moyen de la lui rendre plus fenfible encore, & ce moyen c’eft de retourner la queftion. S’il ne fait pas comment le foleil parvient de fon eou- cber a fon lever, il fait au moins comment il parvient de fon lever a fon coucher ; fes yeux feuls le lui apprennent. Eclaircilfez done la pre¬ miere queftion par l’autre : ou votre eleve eft abfolument ftupide, ou l’analogie eft trop claire pour lui pouvoir echapper. Voila fa premiere leqon de cofmographie. Comme nous procedons toujours lentement, d’idee fenfible en idee fenfible, que nous nous familiarifons long-terns avec la meme avant de paffer a une autre , & qu’enfin nous ne forqons jamais notre eleve d’etre attentif, il y a loin de I) E iF E D U C A T I O Hi 311 cette premiere leqon a la connoiflance du cours du foleil & de la figure de fa terre : mais com- me tous les mouvemens apparens des corps ce- leftes tiennent au merne principe, & que la pre¬ miere obfervation mene a toutes les autres, il faut moins d’effort , quoiqu’il faille plus de terns , pour arriver d’une revolution diurne au calcul des eclipfes , que pour bien comprendre le jour & la nuit. Puifque le foleil tourne autour du monde il decrit un cercle , & tout cercle doit [avoir un centre, nous favons deja cela. Ce centre ne fau- roitfevoir, car il eft au coeurdela terre, mais on peut fur la furface marquer deux points qui iui corre/pondent. Une broehe paflant par les trois points & prolongee jufqu’au ciel de part & d’autre, fera l’axe du monde & du mouvement journalier du foleil. Un toton rond tournant fur fa pointe reprefente le ciel tournant fur fon axe , les deux pointes du toton font les deux poles , I’enfant fera fort aife d’en connoitre un ; je le lui montre a la queue de la petite ourfe. Voila de I’amufement pour la nuit; peu-a-peu l’on fe familiarife avec les etoiles, & de-la nait le pre¬ mier gout de connoitre les planetes, & d’obfer- ver les conftellations. Nous avons vu lever le foleil a la faint Jean ; nous Fallons voir auffi lever a Noel ou quelque autre beau jour d’hiver : car on fait que nous ne ibnunes pas parefteux & que nous nous faifons .V y 312 T R A I T E* un )eu de braver le froid. J’ai foin de faire cette leconde obfervation dans le meme lieu ou nous avons fait la premiere , & moyennant quelque adrefle pour preparer la remarque , 1’un ou I’au- tre ne manquera pas de s’ecrier. Oh ! oh ! voi- la qui eft plaifant ! le foleil lie fe leve plus a la meme place ! ici font nos anciens renfeigne- mens, & a prefent il s’eft leve-la , &c. II y a done un orient d’ete & un orient d’hiver , &c.... Jeune maitre, vous voila fur lavoie. Ces exem- ples vous doivent fuffire pour enfeigner tres- clairement la Iphere , en prenant le monde pour le monde, & le foleil pour le foleil. En general ne fubftituez jamais le figne a la ghofe , que quand il vous eft impolfible de la montrer. Car le figne abforbe l’attention de l’en- fant, & lui fait oublier la chofe reprefentee. La fphere armillaire me paroit une machine mal compofee, & executee dans de mauvaifes proportions. Cette confufion de cercles & les bizarres figures qu’on y marque, lui donnent un air de grimoire qui effarouche l’efprit des en- fans. La terre eft trop petite j les circles font trop grands, trop nombreux; quclgttes-uns, com- me les colures , font paffaitement inutiles j cha- que cercle eft plus large que la terre ; fepailfeur du carton leur donne un air de folidite qui les fait prendre pour des malfes circulaires reelle- tnent exiftantes , & quand vous dites a 1’enfant que ces cercles font imaginaires , il ne fait ce qu’il voit, il n’entend plus rien. BE V E D U C A. T I O N.’ 313 Nous ne favons jamais nous mettre a la place des enfans, nous n’entrons pas dans leurs idees, nous leur pretons les n6tres, & fuivant toujours nos propres raifonnemens, avec des chaines de verites , nous n’entaffons qu’extravagances & qu'erreurs dans leur tete. On difpute fur le choix de l’analyfe ou de la fynthefe pour etudier les fciences. II n’eft pas toujours befoin dc choifir ? Quelquefois on peut refoudre & cempofer dans les memes recherches , & guider l’enfant par la methode enfeignante, lorfqu’il eroit ne faire qu’analyfer. Alors en em- ployant en meme terns 1’un & l’autre, elles fe ferviroient mutuellsmeat de preuves. Partant a h fois des deux points oppofes, fans penfer fai¬ re la meme route , il feroit tout furpris de fe rencontrer , & cette furprife ne pourroit qu’etre fort agreable. jevoudrois, par example, pren¬ dre la geographic par ces deux termes, & join- dre a l’etude des revolutions du globe la mefure de fes parties , a commencer du lieu qu’on habite. Tandis que 1’enfant etudie la fphere & fe tranfporte ainfi dans les cieux, ramenez-lea 3a divilxon de la terre & montrez-lui d’abord fon propre fejour. Ses deux premiers points de geographic fe- ront la ville ou il demeure & la maifon de cam- pagne de Ion pere ; enfuite les lieux interme- diaires , eufuite les rivieres du voifinage, enfin I’alped du foleil & la raaniere de s’oricnter. 314 T R A I T d C’eft ici le point de reunion. Qu’il fafTe luU meme la carte de toutcela; carte tres-fimple & d’abord formee de deux feuls objets auxquels il ajoute peu-a-peu les autres , a mefure qu’il fait, ou qu’il eftime, leur diftance & leur polition. Vous voyez deja quel avantage nous lui avons procure d’avance , en lui mettant un compaa dans les yeux. Malgre cela, fans doute, il faudra le guider un peu , mais tres-peu , fans qu’il y paroilfe. S’il fe trompe, lailfez-le faire , ne corrigez point fes erreurs. Aftendez en filence qu’il foit en etat de les voir & de les corriger lui-meme, ou tout au plus, dans une oGcafion favorable, amenez quelque operation qui les lui fade fentir. S’il ne fe trompois jamais, il n’apprendroit pas fi bien. Au refte, il ne s’agit pas qu’il fache exademenls la topographie du pays , mais le moyen de s’en inftruire ; peu importe qu’il ait des cartes dans la tete pourvu qu’il conqoive bien ce qu’elles re- prefentent & qu’il ait une idee nette de l’art qui fert a les drefler. Voyez deja la difference qu’it y a du favoir de vos eleves a l’ignorance du mien ! Ils favent les cartes, & lui les fait. Voi- ci de nouveaux ornemens pour fa chambre. Souvenez-vous toujours que l’efprit de mou inflitution n’eft pas d’enfeigner a l’enfant beau- coup de chofes , mais de ne laifler jamais entrer dans fon cerveau que des idees juftes & claires. Quand il ne fauroit rien, peu m’importe, pour- be l’ Education! 31? Vu qu’il ne fe trompe pas, & je ne mets des verites dans fa teta que pour le garantir des er- reurs qu’il apprendroit a leur place. La raifon , le jugement viennent lentement , les prejuges accourent en foule, c’eft d’eux qu’il le faut pre- ferver. Mais li vous regardez la fcience en elle- raeme vous entrez dans une raer fans fond , fans rives , toute pleine d’ecueils : vous ne vous en tirerez jamais. Quand je vois un homme epris de l’amour des connoilfances , fe lailfer feduire a leur charme, & courir de l’une a 1’autre fans favoir s’arreter, je crois voir un enfant fur le rivage amalfant des coquilles, & commencant par s’en chargerj puis, tente par celles qu’il voit encore, en rejetter, en reprendre, jufqu’a ce qu’accable de leur multitude & ne fachant plus que choifir, il finifle par tout jetter & retourne a vuide. Durant le premier &ge le terns etoit long ; nous ne cherchions qu’a le perdre, de peur de le mal employer. Ici c’eft tout le contraire , Sc nous n’en avons pas alfez pour faire tout ce qui feroit utile. Songez que les palfions approchent, & que fi-tot qu’elles frapperont ala porte, vo- tre eieve n’aura plus d’attention que pour elles. L’age paifible d’intelligence eft ft court, ii palfe li rapidement , il a tant d’autres ufages necef- faires , que c’eft unefolie de vouloir qu’il fuffife a rendre un enfant favant. Il ne s’agit point de lui enfeigner les fciences, mais de Jui donner 31 6 T R A I T l f du gout pour les aimer, & des methodes pour les apprendre , quand ce gout fera mieux deve- loppe. C’eft-la tres-certainement un principe fon- damental de toute bonne education. Voici le terns aufli de l’accoutumer peu-a-peu a donner une attention fuivie au meme objet 5 mais ce n’eft jamais la contrainte , c’eft toujours le plaifir ou le defir qui doit produire cette at¬ tention ; il faut avoir grand foin qu’elle ne l’ac- cable point & n’aille pas jufqu’a l’ennui. Tenez done toujours l’ceil au guet, & , quoiqu’il arri¬ ve , quittez tout avant qu’il s’ennuie ; car il n’importe jamais autant qu’il apprenne, qu’il im- porte qu’il ne fade rien malgre lui. S’il vous queftionne lui-meme , repondez au¬ tant qu’il faut pour nourrir fa curiofite non pour la raflafier: fur-tout quand vous voyez qu’au lieu de queftionner pour s’inftruire, life met abat- tre la campagne & a vous accabler de fottes quef- tions, arretez-vous a l’inftant ; fur qu’alors il ne fe foucie plus de la chofe, mais feulement de vous affervir a fes interrogations. Il faut avoir moins d’egard aux mots qu’il pronnonce, qu’au motif qui le fait parler. Cet avertiifement, juf. qu’ici moins neceifaire, devient de la derniere importance aufli - t 6 t que 1 ’enfant commence k raifonner. Il y a une chaine de verites generates, par laquelle toutes les fciences tiennent a des prin- eipes communs & fe divelopent fucceffivement. BE I.’ E D U C A T I 0 JI. 317 Cette chaine eft la methode des Philofophes5 ee n’eft point de celle-la qu’il s’agitici. II y eu a une tcute difference par laquelle chaque objet particulier en attire un autre, & montre toujours eelui qui le fuit. Cet ordre qui nourrit par une curiolite continuelle l’attention qu’ils exigent tous, eft eelui que {invent la plupart des hom¬ ines, & fur-tout eelui qu’il faut auxenfans. En nous orientant pour lever nos cartes, il a faliu tracer des meridiennes. Deux points d’interfec- tion entre les ombres egales du matin & du foir, donne une meridienne excellence pour un Aft tronome de treize ans. Mais ces meridiennes s’effacent; il fautdu terns pour les tracer ; elles alfujettiffent a travailler toujo urs dans le meme lieu i tant de loins, tant de gene l’ennuieroient a la fin. Nous l’avons prevu, nous y pourvoyons d’avance. Me void de nouveau dans mes longs & mi- nutieux details. Le&eurs j’entends vos murmu- res & je les brave : je ne veux point facrifier a votre impatience la partie la plus utile de ce li- vre. Prenez votre parti fur mes longueurs s car pour moi j’ai pris le mien fur vos plaintes. Depuis long-tems nous nous etions apperqus mon eleve & moi, que l’ambre, le verre, la sire, divers corps frottes attiroient les pailles, & que d’autres ne les attiroient pas. Par hafard nous en trouvons un qui a une vertu plus lingu- liere encore; e’eft d’attirer a quelque diftance, T R. A I T E f 3*8 & fans etre frotte, la limaille & d’autres brins de fer. Combien de terns eette qualite nous amufe fans que nous puiffions y rien voir de plus! Enfin , nous trouvons qu’elle fe communique au fer meme aimante dans un certain fens. Un jour nous allons a la foire ; un Joueur de gobelets attire avec un morceau de pain un canard da cire flottant fur un baffin d’eau. Fort furpris, nous ne difons pourtant pas, c’eft un Sorcier, car nous ne favons ce que c’eft qu’un Sorcier. Sans celfe frappes d’elfets dont nous ignorons les caufes, nous ne nous prelfons de juger de rien, & nous reftons en repos dans notre igno¬ rance , jufqu’a ce que nous trouvions l’oc-ca- lion d’en fortir. De retour au logis , a force de parler du ca¬ nard de la foire, nous allons nous niettre eii tete de l’imiter : nous prenous une bonne aiguille bien aimantee, nous l’entoutons de cire blan¬ che , que nous faconnons de notre mieux en for¬ me de canard, de forte que l’aiguille traverfe le corps & que la tete falfe le bee. Nous pofoils fur l’eau le canard , nous approchons du bee un anneau de clef, & nous voyons avec une joie facile a comprendre que notre canard luit la clef, precifement comme celui de la foire fuivoit le morceau de pain. Obferver dans quelle direction le canard s’arrete fur l’eau quand on l’y lailfe en repos; c’eft ce que nous pourrons faire une au¬ tre fois. Quant a prefent tout occupes de notre objet DE L’EDtTSATION. 319 objet: nous n’en voulons pas davantage. Des le meme foir nous retournons a la foire avec du pain prepare dans nos poches, & fi-tot que le Joueur de gobelets a fait fon tour, moa petit dodteur , qui fe contenoit a peine , lui dit que ce tour n’eft pas difficile , & que lui-meme en fera bien autant: il eft pris au mot. A l’inf- tant il tire de fa poche le pain ou eft cache le morceau de fer: en approchant de la table le cceur lui bat; il prefente le pain prefque en tremblant; le canard vient & le fuit; l’enfant s’ecrie & treflaillit d’aife. Aux battemens de mains , aux acclamations de l’aifemblee la tete lui tourne , il eft hors de lui. Le Bateleur in- terdit, vient pourtant l’embralfer, le feliciter, & le prier de l’honorer encore le lendemain de fa prefence, ajoutant qu’il aura foin d’aifembler plus de monde encore pour applaudir a fon ha- bilete. Mon petit naturalifte enorgueilli veut ba- biller; tuais fur \e champ je lui ferme la bou- che & Vemmene comble d’eloges. L’enfant jufqu’au lendemain compte les minu¬ tes avec une rifible inquietude. Il invite tout ce qu’il rencontre, il voudroit que tout le genre humain fut ternoin de fa gloire: il attend 1 ’heu- re avec peine, il la devance: on vole au ren¬ dezvous ; la falle eft deja pleine. En entrant fon jeune cceur s’epanouit. D’autres jeux doivent preceder ; le Joueur de gobelets fe furpafle, & fait des chofes furprenantes. L’cnfant ne voit Toms VII X $2© T It A I T E f rien de tout cela s il s’agite, il fue, il refpirg a peine; il pafle ton terns a manier dans fa po- che fon morceau de pain d’une main tremblante d’impaticnce. Enfin fon tour vient; le maitre 1’annonee au Public avec pompe. Il s’approche un peu honteux, il tire fon pain .... nouvelle viciffitude des chofes humaines ! le canard, 11 prive la veille, eft devenu fauvage aujourd’hui j au lieu de prefenter le bee, il tourne la queue & s’enfuit; il evite le pain & la main qui le pre- fente , avec autant de foin qu’il les fuivoit aupa- ravant. Apres mille eiTais inutiles & toujours hues, I’enfant fe plaint, dit qu’on le trompe, que e’eft un autre canard qu’on a fubftitue au premier, & defie le Joueur de gobelets d’attirer celui-ci. Le Joueur de gobelets fans repondre prend un morceau de pain, le prefente au canard : a Pinftant le canard fuit le pain & vient a la main qui le retire : l’enfant prend le meme morceau de pain, mais loin dereuflir mieux qu’auparavant, il voit le canard fe moquer de lui & faire des pi¬ rouettes tout autour du baffin; il s’eloigne enfin tout confus & n’ofe plus s’expofer aux huees. Alorsle Joueur de gobelets prend le morceau de pain que i’enfant avoit apporte & s’en fert avec autant dc? fucces que du lien ; il en tire le fer devant tout le monde; autrerifee a nos de¬ pens ; puis de t’.e pain, ainli vuide , il attire le sanard comme auparavant. Il fait la meme chofe D 1 L’ E D U C A T I O N. 32T a'v.ec un autre morceau coupe devanttoutle mon¬ el e par une main tierce; il en fait autant avec foil gant, avec le bout de fon doigts. Enftn il s’e- loigne au milieu de la chambre , & du ton d’em- phafe propre a ces gens-la, declarant que fon ca¬ nard n’obeira pas moins a fa voix qu’a fon gefte, il lui parle &ie canard obeit; il lui dit d’allera droite & il va a droite, de revenir & il revient» de tourner & il tourne ; le mouvement eft aulli prompt que l’ordre. Les applaudilTemens redou¬ bles font autant d’affronts pour nous ; nous nous evadons fans etre apperqus, & nous nous renfer- mons dans notre chambre fans aller raconter nos fucces a tout le monde, comme nous l’avions projette. Le lendemain matin l’on frappe a notre porte , j’ouvre; e’eft 1’homme aux gobelets. Il fe plaint modeftement de notre conduite; que nous avoit- il fait pour nous engager a vouloir decrediter fes jeux & lui oter fon gagne - pain ? Qu’y a-t-il done de ft merveilieux dans l’art d’attirer un canard de cire, pour acheter cet honneur aux depens de la fubfiftance d’un honnete hom- mc? Ma foi, Meliieurs, ft j’avois quelque au¬ tre talent pour vivre, je ne me glorinerois gue- re de celui-ci. Vous deviez croire qu’un homme qui a paife fa vie a s’exercer a cette chetive in- duftrie, en fait la-detfus plus que vous qui ne vous en occupez que quelques momens. Si }e tie vous ai pas d’abord raontre mes coups de X a T r a i r* e' maitre , c’eft qu’il ne faut pas fe prefler d’etaler etourdiment ce qu’on fait; j’ai toujours foin de conferver mes meilleurs tours pour l’occafion , & apres celui-ci j’en ai d’autres encore pour arreter de jeunes indifcrets. Au refte, Mellieurs, je viens de bon coeur vous apprendre ce fecret qui vous a tant embarrafles, vous pjriant de n’en pasabufer pour menuire,& d’etre plus retenus une autre fois. Alors il nous montre fa machine , & nous voyons avec la derniere furprife qu’elle ne con- fifte qu’en un aimant fort & bien arme, qu'un enfant cache fous la table faifoit mouvoir fans qu’ori s’en apperqut. L’homme replie fa machine, & apres lui avoir fait nos remerciemens & nos excufes, nous vou- lons lui faire un prefentj il le refufe. “ Non , Mef- K fieurs , je n’ai pas aifez a me louer de vous pour „ accepter vos dons ; je vous laiflfe obliges a moi K malgre vous; c’eft ma feule vengeance. Appre- „ nez qu’il y a de la generofite dans tous les etats; „ je fais payer mes tours & non mes leqons. En fortant, il m’adrelfe a moi nommement & tout haut une reprimande. J’excufe volon- tiers, me dit-il, cet enfant; il n’a peche que par ignorance. Mais vous, Monfieur , quide- viez connoitre fa faute , pourquoi la lui avoir laiile faire ? Puifque vous vivez enfemble , com- me le plus age vous lui devez vos foins, vos confeils : votre experience eft fautorite qui doit le conduire. En fe reprochant, etant grand , les BE 1’E D U C A T I 0 1ST. torts de fa jeunelfe, il vous reprochera fans doute ceux dont vous ne l’aurez pas averti. II part & nous lailfe tous deux tres-confus. Je me blame de ma molle facilite ; je promets a 1’enfant de la facrifier une autre fois a fon iu- teret, & de 1’avertir de fes fautes avant qu’il en faffe; car le terns approche on nos rapports vont changer, & ou la feverite du maitre doit fuc’ce- der a la complaifance du camarade , ce change- rnent doit s’amener par degres; ilfaut tout pre- voir, & tout prevoir de fort loin. Le lendemain nous retournons a la foire pour revoir le tour dont nous avons appris le fecret. Nous abordons avec un profond refpedt notre Bateleur- Socrate ; a peine ofons-nous lever les yeux fur lui : II nous eomble d’honnetetes, & nous place avec une diftindtion qui nous humi- lie encore. II fait fes tours comme a l’ordinaire; mais il s’amufe & fe complait long-tems a celui du canard , en nous regardant fouvent d’un air affez her. Nous favons tout & nous ne foufflons pas. Si mon eleve ofoit feulement ouvrir la bou- che, ce feroit un enfant a ecrafer. Tout le detail de cet exemple importe plus qu’il ne fembie. Que de leqons dans une feule! Que de fuites mortifiantes attire le premier mou- vement de vanite! Jeune maitre, epiez ce pre¬ mier mouvement avec foin. Si vous favez en faire fortir ainfi l’liumiliation , les difgraces, foyez fur qu’il n’en reviendra de long-tems un X 3 324 T R A I T e' fecond. Que d’apprfets , direz - vous! j’eti con- viens; & le tout pour nous faire une bouflole qui nous tienne lieu de meridienne. Ayant appris que l’aimant agit a travers les autres corps, nous n’avons rien de plusprefle que de faire une machine femblable a celle que nous avons vue. Une table evuidee, un baffiti tres-plat ajufte fur cette tab'e , & rempli de quel- ques lignes d’eau, un canard fait avec un peu plus defoin, &c. Souvent attentifs autour du baiUn , nous remarquons enfin que le canard en repos affedle toujours a-peu-pres la rneme direc¬ tion. Nous fuivons cette experience, nous exa- minons cette direction ; nous trouvons qu’elle eft du midi au nord ; il n’en faut pas davantage, notre bouflole eft trouvee, ou autant vaut; nous voila dans la phyfique. II y a divers climats fur la terre , & diverfes temperatures a ces climats. Los faifons varient plus fenliblement a rnefure qu’on approche du pole; tous les corps fe reflerrent au froid & fe dilatent a la chaleur ; cet effet eft plus mefura- ble dans les liqueurs, & plus fenfible dans les liqueurs fpiritueufes : de la le thermometre. Le vent frappe le vifage ; Pair eft done un corps , tin fluide , on le fent, quoiqu’on n’aic aucun moyen de le voir. Renverfez un verre dans l’eau, beau ne le remplira pas , a mains que vous ne laiffiez a Pair une ifliie, Pair eft done capable de refiftance : enfoncez le verre davantage, i’eau gagnera dans 1’efpace d’air, fans pouvoir remplir tout-a-fait cetefpace; Pair eft done capable de cortrprellion jufqu’a certain point. Un ballon rem- pli d’air comprime , bondit mieux que rempli de toute autre matiere} Pair eft done un corps elaf- tique. Etant etendu dans le bain, foulevez hori- zontalement le bras hors de l’eau, vous le fen- tirez charge d’un poids terrible; Pair eft done un corps pefant. En mettant Pair en equilibre avec d’autres fluides, on peut mefurer fon poids; de-la le baromettre, le iyphon, la canne a vent, la machine pneumatique. Toutes les loix de la ftatique & de I’hyd roftatique fe trouvent par des experiences tout auffi groilieres. Je ne veux pas qu’on entrepour rien detoutcela dans un cabi¬ net de pbyllque experimentale. Tout cet appa- reil d’inftrumens & de machines me deplaxt. L’air Icientifique tue la fcience. Ou toutes ces machines eftraient un enfant, ou leurs figures partagent Sc derobent l’attention qu’il devroit a leurs effets. Je veux que nous faffions nous-memes toutes nos machines, & je ne veux pas commencer par faire l’inftrument avant Pexperience ; mais je veux qu’apres avoir entrevu l’experience, com- me par hafard , nous inventions peu-a-peu Pint trument qui doit la verifier. J’aime mieux que nos inftrumens ne foient point fi parfaits & II juftes j & que nous ayions des idees plus nettes de ee qu’ils doivent .ctEe, & des operations qui X 4 T R A I T e' $26 doivent en refulter. Pour ma premiere leqon de ftatique, au lieu d’aller chercher des balances, je mets un baton en travers furledos d’unc chai- fe, je mefure la longueur des deux parties du baton en equilibre , j’ajoute, de part & d’autre, des poids tantot egaux , tantot inegaux; & le tirant ou le poulfant autant qu’il eft neceifaire, je trouve enfin que l’equilibre refulte d’une pro¬ portion reciproque entre la quantite des poids & la longueur des leviers. Voila deja mon petit phyficien capable de rectifier des balances avant que d’en avoir vu. Sans contredit, on prend des notions bien plus claires & bxen plus lures des chofes qu’on apprend ainfi de foi-meme , que de celles qu’on tient des enfeignemens d autrui; & outre qu’on n’accoutume point fa raifon a fe foumettre fet- vilement a l’autorite, l’on fe rend plus ingenieux a trouver des rapports, a lier des idees, a in¬ venter des inftrumens , que quand , adoptant tout cela tel qu’on nous le donne , nous lailTons affaiifer notre efprit dans la? nonchalance, com- me le corps d’un homme , qui toujours habille , chauife , fervi par fes gens , & traine par fes chevaux , perd a la fin la force & l’ufage de fes membres. Boileau fe vantoit d’avoir appris a Racine a rimer dilficilement: parmi tant d’ad- mirables methodes pour abreger l’etude des fcien- ces,nous aurions grand befoin quequelqu’un nous en donnat une pour les apprendre avec effort. be l’ Education. 327 L’avantage le plus fenfible de ces lentcs & laborieufes recherches , eft de maintenir , au milieu des etudes fpeculatives , le corps dans fon adtivite, les membres dans leur foupleiTe , & de former fans ceiTe les mains au travail & aux ufa- ges utiles a l’homme. Taut d’inftrumens inventes pour nous guider dans nos experiences & fup- pleer a la juftefle des fens, en font negiiger Fexercice. Le graphometre difpenfe d’eftimer la grandeur des angles; 1’oeil qui mefuroit avec preoifion les diftances, s’en fie a la chaine qui les mefure pour lui ; la rornaine m’exempte de juger a la main le poids que je connois par elle. Plus nos outiis font ingenieux, plus nos organes de- viennent grolfiers & mal - adroits , a force de ralfembler des machines autour de nous , nous n’en trouvons plus en nous-memes. Mais quand nous mettons a fabriquer ces ma¬ chines l’adreffe qui nous ep. tenoit lieu , quand nous employons a les faire la fagacite qu’il falloit pour nous en pafler , nous gagnons fans rien per- dre, nous ajoutons l’art a la Nature, & nous devenoris plus ingenieux fans devenir moins adroits. Au lieu de coller un enfant fur des li- vres, fii je l’occupe dans un attelier, fes mains travaillent au profit de fon efprit, il devient philofophe & croit n’etre qu’un ouvrier. Enfin cet exercice a d’autres ufages dqnt je parlerai ci-apres, & Foil verra comment des jeux de la X f T R A I T e' 328 phiiofophie on peut s’elever aux veritables fone- tions de l’homme. J’ai deja dit que les connoiflances purement fpeculatives ne convenoient guere aux enfans, meme approchans de I’adolefcence; niais fans les faire entrer bien avant dans la phyfique fyftema- tique , faites pourtant que toutes leurs experien¬ ces fe lient l’une a l’autre par quelque forte de dedu&ion j afin qu’a l’aide de cette chaine ils puilfent les placer par ordre dans leur efprit, & fe les rappeller an befoin ; car il eft bien difficile quedesfaits, Sc meme des raifonnemens ifoles, tiennent long-terns dans lamemoire, quand on manque de prife pour les y ramener. Dans la recherche des loix de la Nature, commencez toujours par les phenomenes les plus communs & les plus fenlibles; & accoutumez vo- tre eleve a ne pas prendre ces phenomenes pour desraifons, mais pour des faits. Je prends une pierre, je feins de la pofer en Fair ; j’ouvre la main , la pierre tombe. Je regarde Emile atten- tif a ce que je fais , & je lui dis: pourquoi cette pierre eft-el!e tombee ? Quel enfant reftera court a cette queftion? Aucun, pas meme Emile, fi je n’ai pris grand fain de le preparer a n’y favoir pas repondre. Tous diront que la pierre tombe parce qu elle eft pefante ; & qu'eft-ce qui eft pefant ? c’eft ce qui tombe. La pierre tombe done parce qu’elle B E L’E D U C A T I OS. §29 tombe? Ici mon petit philofophe eft arrete tout de bon. Voila fa premiere leqon de phyfique fyf- tematique, &, loit qu’elle !ui profite ou non dans ce genre, ce iera toujours une leqon de bon-fens. A msfure qu: l’enfant avance en intelligence, d’autres confiderations importantes nous obligent a plus de choix dans fes occupations. Si tot qu’il parvient a fe connoitre affez lui-meme pourcon- cevoir en quoi confilte foil bien-etre , ii-tot qu’il peut faifir de^rapports alTez eteudus pour juger de ce qui lui convient & de ce qui ne lui con- vient pas , des-lors ll eit en etat de fentir la dif¬ ference du travail a l’amufement, & de ne re- garder celui-ci que commele delalfement de l’au- tre. Alors des objets d’utilite reelle peuvent en- trer dans fes etudes , & l’engager a y donner une application plus conftante qu’il n’en donnoit a de fimples amufemens. La loi de la neceffite tou- jours renaiffante, apprend de bonne heure a 1’homme a faire ce qui ne lui plait pas, pour prevenir un nial qui lui deplairoit davantage. Tel eft l’ufage de la prevoyance; & de cette prevoyance bien ou mal reglee , nait toute la fa- gelfe ou toute la mifere humaine. Tout honime veut etre heureux; mais pour parvenir a l’etre, il faudroit commencer par fa- voir cc que c’eft que bonheur. Le bonheur de rhomme liaturel eft auili firnple que fa vie ; il confitte a ne pas fouftrir: k butte, la liberte, 33 ° T R A I T E f le neclTaire le eonftituent. Le bonheur de I’homme moral eft autre chofe ; mais ee n’eft pas de celui-la qu’il eft id queftion. Je ne fau- rois trop repeter qu’il n’y a que des objets pure- ment phyfiques qui puiifent interelfer les enfans, fur-tout ceux dont oil n’a pas eveille la vanite, & qu’on n’a point eerrompus d’avance par le poifon de I’opinion. Lorfqu’avant de fentir leurs befoins ils les prevoient, leur intelligence eft deja fort avan- cee , ils commencent a connoitre le prix du terns. II importe alors de les accoutumer a en dinger Femploi fur des objets utiles, mais d’une utilite fenlible a leur age & a la portee de leurs lumie- res. Tout ce qui tient a 1’ordre moral & a l’ufage de la fociete ne doit point fi-tot leur etre pre- fente , parce qu’ils ne font pas en etat de l’en- tendre. C’eft une ineptie d’exiger d’eux qu’ils 6’appliquent a des cftofes qu’on leur dit vague- ment etre pour leur bien , fans qu’ils fachent quel eft ce bien , & dont on les allure qu’ils ti- reront du profit etant grands, fans qu’ils pren- nent maintenant aucun interet a ce pretendu pro¬ fit qu’ils ne fauroient comprendre. Qite 1’enfant ne fade rien fur parole ; rien n’eft bien pour lui, que ce qu’il fent etre tel. En le jettant toujours en avant de fes lumieres, ■vous croyez ufer de prevoyance & vous en man- quez. Pour farmer de quelques vains inftrumens dont il ne fera peut etre jamais d’ufage, vous BE L’ E D U C A T I 0 TX~. 331 lui 6tez l’inftrument le plus univerfel de rhom- me, qui eft le bon fens ; vous l’accoutumez & fe laiifer toujours conduire , a n’etre jamais qu’u, ne machine entre les mains d’autrui. Vous vou- lez qu’il foit docile etant petit; c’eft vouloir qu’il foit credule & dupe etant grand. Vous lui dites fans ceife: tout ce que je vous demande eft pour votre avantage j mats vous n'etes p is en etat de le connohre. Qje m’importe a moi, que vous fajjiez ou non ce que j'exige ? C’eft pour vous feul que vow travaittez. Avec tous ces beaux difcours que vous lui tenez maintenant pour le rendre fage , vous preparez le fucces de ceux que lui tiendra quelque jour un vifionnaire, un fouffleur , uij charlatan, un fourbe ou un fou de tcute efpece pour Je prendre a fon piege , ou pour lui faire adopter fa folie. II importe qu’un homme fache bien des cho- fes dont un enfant ne fauroit comprendre l’utili- te; maisfaut-il, & fe peut-il qu’un enfant ap- prenne tout ce qu’il importe a un homme de fa- voir? Tachez d’apprendre a 1’enfant tout ce qui eft utile a fon age , & vous verrez que tout fon •terns fera plus que rempli. Pourquoi voulez- vous, au prejudice des etudes qui lui convien- nent aujourd’hui, l’appliquer a cedes d’un age auquel il eft fi peu fur qu’il parvienne ? Mais, direz-vous, fera-t-il terns d’apprendre ce qu’oxi doit favoir quand le moment fera venu d’en faire ufage ? Je i’ignore } mais ce que je fais, e’eft T R A 1 T i/ ^33 qu’il eft impoflible de l’apprendre plus t6t; cat 110s vrais maitres font 1’experience & le fenti- ment, & jamais l’homme ne fent bien ce qui convient a I'homme , que dans les rapports oil il s’eft trouve. Un enfant fait qu’il eft fait pour devenir homme ; toutes les idees qu’il peut avoir de l’etat d’homme , font des occafions d’inftru&ion pour lui ; mais fur les idees de cet etat qui ne font pas a fa portee , il doit ref- ter dans une ignorance abfolue. Tout mon livre n’eft qu’une preuve continuelle de ce principe d’education. Si-tot que nous fommes parvenus a donner a notre eleve une idee du mot utile, nous avons une grande prife de plus pour le gouverner ; car ce mot le frappe beaucoup , attendu qu’il n’a pour lui qu’un fens relatif a fon age , & qu’it en voit clairement le rapport a fon bien- etre aduel. Vos enfans ne font point frappes de ce mot, parce que vous n’avez pas eu foin de leur en donner une idee qui foit a leur portee , & que d’autres fe chargeant toujours de pourvoir a ce qui leur eft utile , ils n’ont jamais befoin d’y fonger eux-memes , & ne favent ce que c’eft qu’utilite. A quoi cela ejl- il bon ? Voila deformais le mot facre, le mot determinant entre lui & moi dans toutes les aciions de notre vie : voila la queftion qui de ma part fuit infailliblement toutes fes queftions, & qui fert de frein a ces multitudes d e l’ Educations; 3^3 ^’interrogations fottes & faftidieufes , dont les enfans fatiguent fans relache & fans fruit tous ceux qui les environnent, plus pour exercer fur eux quelque efpece d’empire que pour en tirer quelque profit. Celui a qui, pour fa plus im- portante leqon, l’on apprend a ne vouloir rien favoir que d’utile , interroge comme Socrate; il ne fait pas une queftion fans s’en rendre a lui- merae la raifon qu’il fait qu’on lui en va de- rnander avant que de la refoudre. Voyez quel puilfant inftrument je vous mets entre les mains pour agir fur votre eleve. Ne fachant les raifons de rien , le voila prefque re- duit au filenee quand il vous plait; & vous , au contraire , quel avantage vos connoiflances & votre experience ne vous donnent - elles point pour lui montrcr l’utilite de tout ce que vous lui propofez ? car , ne vous y trompez pas , lui faire cette quetlion , c’eft lui apprendre a vous la faire a fon tour, & vous devez compter fur tout ce que vous lui propoferez dans la fuite, qu’a votre exemple il ne manquera pas de dire: a quoi cela eji- il bon ? C’eft ici peut-etre le piege le plus difficile a cviter pour un gouverneur. Si fur la queftion de 1’enfant, ne cherchant qu’a vous tirer d’affaire, vous lui donnez une feule raifon qu’ii ne foit pas en etat d’entendre , voyant que vous rai- fonnez fur vos idees & non fur les fiennes , il croira ce que vous lui dites bon pour votre age & T R k I T fc 334 non pour le fien ; il ne fe fiera plus a vous, & tout eft perdu : mais ou eft le maittre qui veuille bien refter court, & convenir de fes torts avec fon eleve ? Tous fe font une loi de ne pas con¬ venir mfeme de ceux qu’ils ont, & moi je m’en ferois une de convenir meme de ceux que je n’aurois pas , quand je ne pourrois mettre mes raifons a fa portee : ainfi ma conduite, toujours nette dans fon efprit , ne lui feroit jamais fuf- pede , & je me conferverois plus de credit en me fuppofant des fautes, qu’ils ne font en cachants les leurs. Premierement, fongez bien que c’eft rarement a vous de lui propofer ce qu’il doit apprendre; c’eft a lui de le defirer , de le chercher , de le trouver ; a vous de le mettre a fa portee , de faire naitre adroitement ce defir, & de lui four- nir les moyens de le fatisfaire. II fuit de-la que vos queftions doivent etre peu frequentes , mais bien clioifies , Sc que , comme i\ en aura beau- coup plus a vous faire que vous a lui, vous fe- rez toujours moins a decouvert & plus fouvent dans le cas de lui dire : en quoi ce que vous me demanded eft - il utile a [avoir ? De plus , comme il importe peu qu’il ap- prenne ceci ou cela , pourvu qu’il conqoive bien ce qu’il apprend & I’ufage de ce qu’il apprend , fi-t6t que vous n’avez pas 3 lui donner fur ce que vous lui dites un eelairciifememnt qui foit bon pour lui, ne lui en donnez point du tout. Di¬ tes- » E L’ E D U C A I 1 o s. 33J tes-lui fans fcrupule : je n’ai pas de bonne re- ponfe a vous faire 5 j’avois tort, lailfons cela. Si votre inftru&ion etoit reellement deplacee , il n’y a pas de mal a 1’abandonner tout a-fait; (i elle ne 1’etoit pas , avec un peu de foiti vous trou- verez bientot l’occalion de lui en rendre l’utilite fenlible. Je n’aime point les explications en difcoursj ies jeunes gens y font peu d’attention & ne les retiennent guere. Les chofes, les chofes! Je ns repeterai jamais alfez que nous donnons trop de pouvoir aux mots: avec notre education babil- larde , nous ne faifons que des babillards. Suppofons que, tandis que j’etudie avec mon eleve le cours du foleil & la maniere de s’orien- ter , tout-a-coup il m’interrompe pour me de- mander a quoi fert tout cela. Quel beau difcours je vais lui faire! De combien de chofes je faifis l’occafion de l’inftruire en rcpondant a fa quef- tion, fur - tout fi nous avons des temoins de notre entretien ! (a) Je lui parlerai de 1’utilite des voyages, des avantages du commerce, des pro¬ ductions particulieres a cheque climat, des mceurs des dlfferens peuples, de l’ufage du calendrier, de la fupputation du retour des faifons pour I’a- (a) J’ai fouvent remarque' que dans les clones inftruc- tions qu’on donne aux enfans , on fonge moins a fe faire ecouter d’eux que des grandes perfonnes qui fonc prefeutes. Je fuis tres-fur de ce que je dis - la, car al fair l’obfervation fur uioi - meme. Toms VII . Y T R A I T E* 3 36 “ griculture , de Part de la navigation , de la ma- niere de fe conduire fur mer & de fuivre exac- tement fa route fans favoir oil l’on eft. La poli¬ tique , l’hiftoire naturelle, l’aftronomie , la mo¬ rale meme & le droit des gens, entreront dans mon explication de maniere a donner a mon ele- ve une grande idee de toutes ces fciences, & un grand defir de les apprendre. Quand j’aurai tout dit, j’aurai fait l’etalage d’un vrai pedant, au- quel il n’aura pas compris une feule idee. II au- roit grande envie de me demander comme aupa- ravant a quoi fert de s’orienter; mais il n’ofe, de peur que je ne me fache. Il trouve mieux fon compte a feindre d’entendre ce qu’on l’a for¬ ce d’ecouter. Ainfi fe pratiquent les belles edu¬ cations. Mais notre Emile plus ruftiquement eleve, & a qui nous donnons avec tant de peine une con¬ ception dure, n’ecoutera rien de tout cela. Du premier mot qu’il n’entendra pas, il va s’enfuir, il va folatrer par la chambre & me lailfer perorer tout feul. Cherchons une foiution plus groffiere j mon appareil fcientinque ne vaut rien pour lui. Nous obfervions la pofition de la foret au nord de Montmorenci, quand il m’a interroinpu par fon importune queftion , a quoi fert cela ? Vous avez raifon , lui dis-je , il y faut penfer a loifir, & Ci nous trouvons que ce travail n’eft bon a rien, nous ne le reprendrons plus, car nous n-e raanquons pas d’amufemens utiles. On b I l’ E d u c a t 1 o 337 s'occupe d’autre chofe, & il n’eft plus queftion de geographic du refte de lajournee. Le lendcmain matin je lui propofe un tour de promenade avant le dejeunq : il ne demands pas mieuxj pour courir lcs enfans font toujours prets, & celui - ci a de bonnes iambes, Nous montons dans la foret, nous pareourons les champeaux, nous nous egarons , nous ne favons plus oit nousfommes, & quand il s’agit de re- venir, nous ne pouvons plus retrouver nctre chemin. Le terns fe palfe, la chaleur vient> nousavons faim , nous nous preflbns , nous er- rons vainementde cote & d’autre, nousne trou- vons par-tout que des bois , des earrieres , des plaines , nul renfeignement pour nous reconnoi¬ tre. Bien echauffes , bien recrus , bien affames, nous ne faifons avec nos courfes que nous ega- ter davantage. Nous nous alfeyons enfin pour nous repofer, pour deliberer. Emile, que je fuppofe eleve comme un autre enfant, ne deli- bere point, il pleure; il ne fait pas que nous fommes a la porte de Montmorenci, & qu’un fimple taillis nous le ^uche; mais ce taillis e!fc une foret pour lui, un homme de fa ftature effc entente dans des builfons. Apres quelques momens de filence, jeluidis d’un air inquiet; mon cher Emile, comment fe¬ lons - nous pour fortir d’ici '{ X flj 33S T R A I T Emile , en vagc , & pleurant a cbaudes larmes. Je n’en fais rien jefuis las> j’ai faim; j’al foif, je n’en puis plus. Jean - Jaques. Me croyez- vous en meilleur etat que vpus 3 8c penfez - vous que je me fiffe faute de pleurer fi je pouvois dejeuner de mes larmes ? il ne s’agifr pas de pleurer , il s’agit de fe reconnoitre-. Voyons votre montre ; quelle heure eft - il ‘l Emile. Il eft midi , 8c je fuis a jeun. Jean - Jaques. Cela eft vraij il eft midi, & je fuis a jeun. Emile. Oh! que vous devez avoir faim ! Jean - Jaques. Le malheur eft que mon dine ne viendra pas me chercher id. Il eft midi ? c’eft juftement l’heure oil nous obfervions liier, de Montmo- renci, la pofition de la force; li nous pouvions de meme obferver de la foret la pofition de jMontraorenci i... Emile. Oni; mais hier nous voyions la foret , & d’ici nous ne voyons pas la ville. Jean - Jaques. Voila le mal.Si nous pouvions nous paflef de la voir pour trouver fa pofition-- Emile. Oh! mon bon ami! Jean - Jaques. Ne difions- nous pas que la foret etoit.. .i Emile. Au nord deMontmorenci. Jean - Jaques. Par eonfequent Montmorenci doit etre..... Emile. Au fud de la foret. Jean - Jaques. Nous avons un moyen de trouver le nord a fcnidi. 4 Emile. Oui, par la direction de Pombre. Jean - Jaques. Mais le fud ? Emile. Comment faire? Jean - Jaques. Le fud eft l’oppofe du nord. Emile. Cela eft vrai; il n’y a qu’a cheroher Pop- pole de Pombre. Oh ! voila le fud , voila le iud! furement Montmorenci eft de ce cote , cherchons de ce cote. Jean - Jaques. Vous pouvez avoir raifon $ prenons ce fen- tier a travers le bois. Emile frappant dcs mains, pouffant un cri de joie. Ah ! je yois Montmorenci! le voila tout de. '340 Trait i r vant nous , tout a decouvert. Allons dejeuner J aliens diner ; courons vite : l’aftronomie eft bon¬ ne a quelque chofe. Frenez garde que s’il ne dit pas cette derniere phrafe, il la penfera ; peu importe, pourvu que ce ne foit pas moi qui la dife. Or foyez fur qu’il n’oubliera de fa vie la leqon de cette jour- nee ; au lieu que ft je n’avois fait que lui fup- pofer tout cela dans fa chambre, raon difeours eufc ete oublie des le lendemain. II faut parler tanfc qu’on peut par les actions, & ne dire que ce qu’on ne fauroit faire. Le Letfteur ne s’attend pas que je le meprife affez, pour lui donner un exemple fur chaque efpece d’etude: mais de quoi qu’il foit queftion, je ne puis trop exhorter le gouverneur a hie it mefurer fa preuve fur la capacite de l’eleve; car encore une fois, le mat n’eft pas dans ce qu’il n’entend point, mais dans ce qu’il croit entendre. Je me fouviens que voulant donner a un en¬ fant du gout pour la chymie, apres lui avoir montre plufieurs precipitations metalliques , je lui expliquois comment fe faifoit l’encre. Je lui difois que fa noirceur ne venoit que d’un fee tres-divife, detache du vitriol, & precipite par une liqueur alcaline. Au milieu de ma dodte ex¬ plication , le petit traitre m’arreta tout court avec ma queftion que je lui avois apprife; me voila fort embarraffe. Apres avoir un peu reve, je pris mon parti. d e l’ Education; '541 JPenvoyai chercher du vin dans la cave an mai- tre de la maifon , & d’autre vin a huit fols chez un marchand de vin. Je pris dans un petit flacon de la diflolution de l’alcali fixe : puis ayant de- vant moi dans deux verres de ces deux differens vins ( b), je lui parlai ainfi. On falfifie plufieurs denrees pour les faire pa- roitre meilleures qu’elles ne font. Ces falnfica- tions trorapent l’oeil & le gout; mais elles font nuifibles , & rendent la chafe falfifiee pire, avec fa belle apparence, qu’elle n’etoit auparavant. On falfifie funtout les boiffons &fur-toutles vins , parce que la tromperie eft plus difficile a connoitre, &donne plus deprofit au trorapeur. La faifification des vins verds ou aigres fe fait avec de la. litarge : la litarge eft une prepa¬ ration de plornb. Le plomb uni aux acides fait un fel fort doux qui corrige au gout la verdeur du vin , mais qui eft un poifon pour ceux qui le boivent. II importe done, avant de boire du vin fufpeeft , de favoir s’il eft litargire ou s’il ne Left pas. Or void comment je raifonne pour de- couvrir cela. La liqueur du vin ne contient pas feulement de 1’efprit inflammable, cotnme vous l’avez vu par l’eau-de-vie qu’on en tire ; ellc contient en- (b) A chaque explication qu’onveut donnerai’enfant,, un petit appareil qui la precede fert beaucoup a le ren- dre attentif. T R A I T E f 3+3 core de l’acide , comme vous pouvez Ie connoi- tre par !e vinaigre & le tartre qu’on en tire auffi. L’acide a du rapport aux fubftances metalli- ques &s’unit avec el'es par diflolution pour for¬ mer un fel compofe, tel par exemple que la rouille qui n’eft qu’un fer diflout par l’acide con- tenu dans l’air ou dans i’eau , & tel auffi que le verd-de-gris qui n’eft qu’un cuivre diflout parle vinaigre. Mat’s ce meme acide a plus de rapport encore aux fubftances alcalines qu’aux fubftances metal- liques , en forte que par l’intervention des pre¬ mieres, dans les feIs compofes dont je viens dc vous parler, 1’acide eft force de lacher le metal auquel il eft uni, pour s’attacher a 1’aJcali. Alors la fubftance metallique degagee de l’a¬ cide qui la tenoit difloute, fe precipite & rend la liqueur opaque. Si done un de ces deux vins eft litargire fon acide tient la litarge en diflolution. Que j’y verfe de la liqueur alcaline , elle forcera l’acide de quit¬ ter prife pour s’unir a elle; le piomb n’etant plus tenu en diflolution reparoitra, troublerala liqueur & fe precipitera enfin dans le fond du verre. S’il n’y a point de piomb (c) ni d’aucun metal (cl Les vins qu’on vend en detail chez les marchands de vin de Paris , quoiqu’ils ne foient pas toils litargires , Fontrarement exempts de piomb; parce que les comp- foirs de ces marchands font garnis de ce metal , & que Ee vin qui fe r^pand dans la mefure en palTant & fejous- be l’ Education. 343 fel dans le vin , l’alcali s’unira paiiiblement (d) avec l’acide , le tout refrera dilfout , & il ne fe fera aucune precipitation. Enfuite je verfai de ma liqueur alcaline fuc- ceffivement dans les deux verres : celui du vin de la maifon re Pea clair & diaphane , i’autre en im moment fut trouble , & au bout d’une heure on vit clairement le plomb precipite dans le fond du verre. Voila, repris-je, le vin naturel & pur dont on peut boire , & void le vin falfifie qui empoi- Fonne. Cela fe decouvre par les memes connoiF. Fances dont vous me demandiez l’utilite. Celui qui fait bien comment fe fait l’encre, fait con- noitre aulTi les vins frelates. J’etois fort content de mon exemple , & ce- pendant je m’apperqus que l’enfant n’en etoit point frappe. J’eus befoin d’unpeu de terns pour fentir que je n’avois fait qu’une fottife. Car fans parler de rimpoffibilite qu’a douze ans un enfant put fuivre mon explication , l’utilite de cette experience n’entroit pas dans fon efprit, parce qu’ayant goute des deux vins & les trouvant riant fur ce plomb en diffout touiours quelque partie. II eft e’trange qu’un abus ft nianifefte & fi dangereux foit fouffert par la police. Mais il eft vrai que Jes gens aifes ne buvant guere de ces vins-la font peu fujets a en litre empoifonnes. (d) L’acide vegetal eft fort doux. Si e’etoit un acide minerals: qu’il fut moins etendu, i’union ne fe feroit' pas fans effervefcence. Y 5 344 T R A I T E f bonstousdeux, ilnejoignoit aucune idee a ca mot de falfification que je penfois lui avoir fi bien explique; ces autres mots mal - fain , poifon, n’atmient meme aucun fens pour lui, il etoit 14- deifus dans le cas de l’hiftorien du Medecin Phi¬ lippe ; c’eft le cas de tous les enfans. Les rapports des effets aux caufes dont nous n’appercevons pas la liaifon, les biens & les maux dont nous n’avons aucune idee , les befoins que nous n’avons jamais fentis font nuls pour nous j il eft impoftible de nous intereifer par eux a rien faire qui s’y rapporte. On voit a quinze ans le bonheur d’un homme Page, comme a tren- te la gloire du paradis. Si l’on ne conqoit. bien l’un & l’autre, on fera peu de chofe pour les acquerir, & quand meme on les concevroit, on fera peu de chofe encore fi on ne les defire , fi on ne les Pent convenables 4 foi. Il eft aife de convaincre un enfant que ce qu’on veut lui en- feigner eft utile •, mais ce n’eft rien de le convain¬ cre li Ton ne fait le perfuader. En vain la tran- quille raifon nous fait approuver ou blarner, il n’y a que la pafiionqui nousfaife agir, & com¬ ment fe paftionner pour des interets qu’on n’a point encore ? Ne montrez jamais rien a l’enfant qu’i.1 ne puiife avoir. Tandis que l’humanite lui eft prcf- que etrangere, ne pouvant l’elever a 1’e'tat d’hom- me , rabaiiTezpour lui l’hommea l’etat d’enfant. En fongeant a ce qui lui peut etre utile dans un be L 5 Education. 54 % autre age, ne lui parlez que de ce dont il voit des-a-prefent 1’utilite. Du refte jamais de com- paraifons avec d’autres enfans, point de rivaux, de concurrens, meme a la courfe , aufll-t6t qu’il commence a raifonner : j’aime cent fois mieux qu’il n’apprenne point ce qu’il n’apprendroit que par jaloufie ou par vanite. Seulement je marque-? rai tous les ans les progres qu’il aura faits , je les comparerai a ceux qu’il fera l’annee fuivante; je lui dirai, vous etes grandi de tant de lignes, voila le foffe que vous fautiez, le fardeau que vous portiez; voici la diftance ou vous lanciez tin caillou, la carriere que vous parcouriez d’u- ne haleine, &c. voyons maintenant ce que vous ferez. Je I’excite ainfi fans le rendre jaloux de perfonne ; il voudra fe furpafler, il le doit; je ne vois nui inconvenient qu’il foit emule de lui- meme. Je hais les livres; ils n’apprennent qu’a par- ler de ce qu’on ne fait pas. On dit qu’Hermes grava fur des colonnes les elemens des fciences , pour raettre fes decouvertes a l’abri d’un delu¬ ge. S’il les eut bien imprimces dans la tete des hommes, elles s’y feroient confervees par tradi¬ tion. Des cerveaux bien prepares font les monu- metis ou fe gravent le plus furement les con- noillances liumaines. N’y auroit-il point rnoyen de rapprocher tant de leqons eparfes dans tant de livres ? de les reunir fous un o'ojet common qui put etre facile T It A I T e' a voir, interelfant a fuivre, & qui put fervir de ftimulant, meme a cet age ? Si Ton peut inven¬ ter une fituation oil tous les befoins naturels de l’homme fe montrent d’une maniere fenfible a l’efprit d’un enfant, & ou les moyens de pour- voir a ces memes befoins fe developpent fucceffi- Yement avec la meme facilite , c’eft par la pein- fcure vive & naive de cet etat qu’il faut donner le premier exercice a fon imagination. Fhilofophe ardent, je vois deja s’allumer la votre. Ne vous mettez pas en frais; cette fitua- tion eft trouvee , elle eft decrite, & fans vous Faire tort, beaucoup mieux que vous ne la de- cririez vous-meme j du moins avec plus de ve- rite & de ilmplicite. Puifqu’ii nous faut a bfo- lument des livres, il en exifte un qui fournit, a mon gre, le plus heureux traite d’education na- turelle. Ce livre fera le premier que lira mon Emile: feul il compofera dur&nt long-terns tou- te fa bibliotheque , & il y tiendra toujours une place diftinguce. Il fera le texte auquel tous nos entretiens fur les fciences naturelles ne fervi- ront que de commentaire. Il fervira d’epreuve durant nos progres a l’etat de notre jugement, & tant que notre gout ne fera pas gate, fa lec¬ ture nous plaira toujours. Quel eft done ce mer- veilleux livre j' Eft - ce Ariftote , eft-ce Pline, eft - ce Buifon ? Non; c’eft Robinfon Cru foe. Robinfon Cru foe dans fon isle , feul , de- pourvu de l’afilftance de fes femblables & des be V Education. 34? inftrumens de tous les arts, pourvoyant cepen- dant a fa fubfiftance , a fa confervation , & fe procurant meme une forte de bien - etre j voila un objet intereflant pour tout age , & qu’on a mille moyens de rendre agreable aux enfans. Voila comment nous realifons l’isle deferte qui me fervoit d’abord de comparaifon. Cet etat n’eft pas, fen conviens, celui de fhomme focialj vraifemblablement il ne doit pas etre celui d’E- mile j mais c’eft fur ce mSme etat qu’il doit ap- precier tous les autres. Le plus fur moyen de s’elever au - delfus des prejuges , & d’ordonner fes jugemens fur les vrais rapports des chofes » eft de fe mettre a la place d’un hotnme ifole, & de juger de tout comrae cet homme en doit juger lui - meme, eu cgard a fa propre utilice. Ce roman, debarrafle de tout fon fatras, com- menqant au naufrage de Robinfon pres de fon isle , & fondant a l’arrivee du vailfeau qui vient fen tirer , fera tout a la fois l’amufement & l’inftru&ion d’Emile durant 1’cpoque dont il eft ici queftion. Je veux que la tete lui en tourne , qd’il s’occupe fans celfe de fon chateau , de fes chevres , de fes plantations , qu’il apprenne en detail, non dans des livres , mais fur les chofes, tout ce qu’il faut favoir en pared cas 5 qu’il pen- fe etre Robinfon lui - meme; qu’il fe voie habil- le de peaux, portant un grand bonnet, un grand fabre, tout le grotefque equipage de la figure, au parafol pres dont ft n’awra pas befcftn. Jg 348 T r a i t e' veux qu’il s’lnquiete des mefures a prendre , fl ceci ou ce!a vcnoit a lui manquer , qu’il examine la conduite de fon heros ; qu’il cherche s’ll n’a rien omis , s’il n’y avoit rien de mieux a faire j qu’il marque attentivement fes fautes, & qu’il en profite pour n’y pas tomber lui - merne en pa¬ red cas : car ne doutez point qu’il ne projette d’aller faire un etabliffement femblable; c’eft le vrai chateau en Efpagne de cet heureux age, oil 1’on ne connoit d’autre bonheur que lc ne. ce/Taire & la liberte. Quelle reflource que cette folie pour un hom- ine habile, qui n’a iu la faire naxtre qu’afin de la raettre a profit. L’enfant preife de fe faire un magafin pour fon isle , fera plus ardent pour ap- prendre, que le maitre pour en feigner. II vou- dra favoir tout ce qui eft utile, & ne voudra favoir que cela ; vous n’aurez plus befoin de le guider, vous n’aurez qu’a le retenir. Aurefte, depechons-nous de 1’etablir dans cette isle , tan- dis qu’il y borne fa felicite; car le jour appro- che ou, s’il y veut vivre encore , il n’y voudra plus vivre feul > & ou j Veiidredi, qui maintenant ne le touche guere, ne lui fuffira pas long-terns. La pratique des arts naturels, auxquels peut fuffire un feul liomme, niene a la recherche des arts d’induftrie , & qui ont befoin du concours de plufieurs mains. Les premiers peuvent s’exer- cer par des folitaires , par des fauvages ; mais les autres ne peuvent mitre que dans la foeiete. de l 5 Education! 349 Sc la rendent necelfaire. Tant qu’011 ne connoifc que le befoin phyfique , chaque homme fe fuffit a lui-meme j l’introdu&ion du fuperflu rend in- difpenfable le partage & la diftribution du tra¬ vail ; car bien qu’un homme travaillant feul ne gagne que la fubfiftance d’un homme, cent hom¬ ines travaillant de concert, gagneront de quo! en faire fubfifter deux cens. Si-tot done qu’one partie des hommes fe repofe , il faut que le con- coursdes bras de ceuxqui travaillent fupplee au travail de ceux qui ne font rien. Votre plus grand foin doit etre d’ecarter de 1 ’efprit de votre eleve toutes les notions des re¬ lations fociales qui ne font pas a fa portee ; mais quand l’enchainement des connoilfances vous force a lui montrer la mutuelle dependance des hommes, au lieu de la lui montrer par le c 6 te moral, tournez d’abord route fon attention vers l’induftrie & les arts mechaniques , qui les ren¬ dent utiles les uns aux autres. En le promenant d’attelier en attelier, ne fouffrez jamais qu’il voieaucun travail fans mettre lui-meme la main a l’oeuvre ; hi qu’il en forte fans favoir parfaite- ment la raifon de tout ce qui s’y fait, ou du moins de tout ce qu’il a obferve. Pour cela tra- vaillez vous-meme, donnez-lui par-tout l’exem- ple; pour le rendre maitre , foyez par-tout ap- prentif ; & comptez qu’une heure de travail lui apprendra plus de chofes, qu’jl n’en retiendroit d’un jour d’explications'j 35° Thai t e* Ii y a ime eftime publique attachee aux difffc rens arts, en raifon ir.verfe de ieur utilite reel- le. Cette eftime fe mefure direclement fur leur inutilite merae, & cela doit etre. Les arts les plus utiies font ceux qui gagnent le moins, par- ce que le nombre des ouvriers fe proportionne au befoin des hommes, & que le travail necef- faire a tout le monde relte forcemeat a un prix que le pauvre peut payer. Au contraire, ces importans qu’on n’appelle pas artifans, mais ar- tiftes, travaillant uniquement pour les oififs & les riches, mettent un prix arbitrage a leurs ba- bioles & comme le merite de ces vains travaux n’eft que dans Vopinio n, leur prix merae fait partie de ce merite, & on les eftime a propor¬ tion de ce qu’ils coutent. Le cas qu’en fait le riche ne vient pas de leur ufage; mais de ce que le pauvre ne les peut payer. Nolo 'habere bo¬ na nifi quibus pop ulus inviderit (e). Que deviendront vos eleves, fi vousleur laif- fez adopter ce fot prejuge, li vous le favorifez vous-meme, s’ils vous voient, par exemple, entrer avec plus d’egards dans la boutique d’un orfevre que dans celle d’un ferrurier ? Quel ju- gement porteront-ils du vrai merite des arts & de la veritable valeur des chofes , quand ils ver- ront par-tout le prix de fantaifie en contradic¬ tion avec le prix tire de l’utilite reelie, & que plus (e) Pet-ron. D E l’ E D V e A T I 0 N.’ 3?* plus la chofe coute, moins elle vaut ? Au pre¬ mier moment que vous laiflerez entrer ces ideea dans leur tete , abandonnez le refte de leur edu¬ cation > malgre vous ils feront eleves comma tout le monde j vous avez perdu quatorze ans de foins. Emile fongeant a meubler fon isle, aura d’au- tres manieres de voir. Robinfon eut fait beau- coup plus de cas de la boutique d’un taillandier, que de tons les colifichets de Saide. Le premier lui eut paru un homme tres-relpedable , & l’au- tre un petit charlatan. „ Mon fils eft fait pour vivre dans le mon- l, de > il ne vivra pas avec des fages, mais avec „ des fous ; il faut done qu’il connoiife leurs „ folies, puifque e’eft par elles qu’ils veulent ,, etre conduits. La connoiffance reelle des cho- s , fes peut etre bonne, mais celle des hommes „ & de leurs jugemens vaut encore mieux ; car ,, dans la fociete humaine le plus grand inftru- n ment de l’homme eft l’homme, & le plus fa- „ ge eft celui qui fe fert le mieux de cet inftru- w ment. A quoi bon donner aux enfans l’idee „ d’un ordre imaginaire tout contraire a celui M qu’ils trou veront etabli, & fur lequel il faudra qu’ils fe reglent ? Donnez leur premierement } , des lemons pour etre fages, & puis vous leur „ en donnerez pour juger en quoi les autres n font fous. “ Voil4 les fpecieufss rnaximes fur lefquelles la Tome VII. Z d e l’Education. 3?2 Vous voyez que jufqu’ici je n’ai point parle des hommes a mon eleve, il auroit eu trop d* Ibon-fens pour m’cntendre ; fes relations avec fon efpece ne lui font pas encore ajfez fenfibles pour qu’il puifle juger des autres par lui. II ne con- noit d’Etre humain que lui feul, & metne il eft bien eloigne de fe connoitre : mais s’il porte peu de jugemens fur fa perfonne, au moins il n’en porte que de juftes. Il ignore quelle eft la place des autres j mais il fent la lienne & s’y tient. Au lieu des loix fociales qu’il ne peut connoitre, nous l’avons lie des chaines de lane- ceffite. Il n’eft prefque encore qu’un etre phylt- que ; continuous de le traiter comnie tel. C’eft par leur rapport fenfible avec fon utilite, fa furete, fa confervation , fon bien-etre qu’il doit apprecier tous les corps de la Nature & tous les travaux des hommes. Ainfi le fer doit fetre a fes yeux d’unbeaucoup plus grand prix que l’or, &leverreque le diamant. De meme il honore beaucoup plus un cordonnier , un maqon, qu’un I’Empereur, unle Blanc & tous les jouailliers de l’Europe ; un patiftier eft fur- tout, a fes yeux, un hornrne tres-important, & il donneroit toute l’Academie des Sciences pour le moindre confifeur de la rue des Lom¬ bards. Les orfevres, les graveurs, les doreurs ne font, a fon avis, que des faineans qui s’a- inufent a des jeux parfaitement inutiles; il ne fait pas metne un grand cas de l’horlogeri®, Z a T R A I T 354 L’heureux enfant jouit du tems fans en etre e& clave; il en profile & n’en connoit pas le prix, Le calme des paflions qui rend pour lui fa fee- ceffion toujours egale, lui tient lieu d’inftrument pour le mefurer au befoin (/). En lui fuppofant line montre, aufll-bien qu’en le faifant pleurer, je me donnois un Emile vulgaire , pour etre utile & me faire entendre ; ear quant an verita¬ ble , un enfant li different des autres ne fervl* roit d’exemple a rien. I! y a un ordre non moins naturel, & plus judicieux encore , par lequel on confidere les arts felon les rapports de neceliite qui les lient, met- tant au premier rang les plus independans , & au dernier ceux qui dependent d’un plus grand nont- bre d’autres. Get ordre qui fournlt dlmportan- tes confiderations fur celui de 1* fociete genera- le, eft femblable au precedent & foumis au me- me renverfement dans Feftime des'hommes •, en forte que l’emploi des matiefes premieres fe fait dans des metiers fans honneur, prefque fans profit, & que plus elles changent de mains, plus la main d’ceuvre augmente de prix & devient ho¬ norable. Je n’examine pas s’il eft vrai que l'in- duftri'e foit plus grande & merite plus de recom- penfe dans les arts minutieux qui donnent la (/) Letems perd pour nous fa tnefure, quand nos paftlons veulent rdgler fon cours a leur gre. La montre du fage eft l’^galite' d’humeur &la paix de fame ; il efk toujours^a fon heure , & il la connoit toujours. be l’E DU c a t I o s. Sf f $ermere forme a ces matieres, que dans le pre¬ mier travail qui les eonvertit a i’ufage des hom- mes i njais je dis qu’en chaque ehofe l’art donfc Fufage eft ie plus general & le plus indifpenfa- ble , eft inconteftablement eelui qui merite le plus d’eftime , & que eelui a qui meins d’aut-res arts font neeeflaires la merite encore par - de/Tus les plus fubordonnes, parce qu’il eft plus libre 8c plus pres de l’independance. Voila les veritables regies de 1’appreciation des arts & de l’induftrie j tout le refte eft arbitraire & depend de l’opinion. Le premier & le plus re/pedable de tons les arts eft i’agriculture : je mettrois la forge au fe- eond rang, la charpente au troifieme, & ainli de fuite. L’enfant qui n’aura point ete feduit par fesprejuges vulgaires en jugera precifement ainfi, Que de reflexions importantes notre Emile ne tirera - t-il point la - deifus de fon Robinfon ? Que penfera-t-il en voyant que les arts ne fe perfedionnent qu’en fe fubdivifant, en multi- pliant a l’inftni les inftrumens des uns & des au- tres ? II fe dira; tous ces gens-la font fottement ingenieux t on croiroit qu’ils ont peur que leurs bras & leurs doigts ne leur fervent 4 quelque ehofe , tant ils inventent d’inftrumens pour s’en pafler. Pour exercer un feul art ils font aflervis a mille autres, il faut une veille a chaque ou- vrier. Pour mop carnarade & moi nous mettons notre genie dans notre adrelfe ; nous nous fai- fbns des outiis que nous puiilions porter par-tout Z 3 3 T R A I T e' avec nous. Tous ces gens fi fiers de leurs taleni dans Paris ne fauroient rien dans notre isle , & feroient nos apprentifs a leur tour. Ledeur, ns vous arretez pas a voir ici l’exer- cice du corps & l’adrelfe des mains de notre eleve j mais confiderez quelle direction nous donnons a fes curioiites enfantines; confiderez le fens, l’efprit inventif,'la prevoyance, con¬ fiderez quelle tete nous allons lui former. Dans tout ce qu’il verra , dans tout ce qu’il fera , il voudra tout connoitre, il voudra favoir la rai- fon de tout : d’inftrument en inftrument il vou¬ dra toujours remonter au premier; il n’admettra rien par fuppofition; il refuferoit d’apprendre ce qui demanderoit une connoiflance anterieure qu’il n’auroit pas s s’il voit faire un reflort, il voudra favoir comment l’acier a ete tire de la mine ; s’il voit aiTembler les pieces d’un coffre, il voudra favoir comment l’arbre a ete coupe. S’il travaille lui-meme, a cbaque outil dont il fe fert il ne manquera pas de fe dire ; fi je n’a- vois pas cet outil, comment m’y prendrois - je pour en faire un femblable ou pour m’en palfer ? Au refte une erreur difficile a eviter dans les occupations pour lefquelles le maitre fe paflion- ne , eff de fuppofer toujours le meme gout a l’enfant ; gardez, quand l’amufement du travail vous emporte , que lui, cependant , ne s’en, nuie fans vous l’ofer temoigner. L’enfant doit &tre tout a ia cfiofe 3 mais vous devez etre tout © e ^.Education. 357 a f enfant , l’obferver , l’epier fans relaehe &. fans qu’il y parobTe , preifentir tous fes fenti- mens d’a vance , & prevenir ceux qu’il ne doit pas avoir, 1’occuper enfin de maniere que non- feulement il fe fente utile a la chofe , mais qu’il s’y plaife a force de bien comprendre a quoi fert ce qu’il fait. t ,a fociete des arts confide en echanges d’ia- dultrie , celle du commerce en echanges de cho- fes, celle des banques en echanges de fignes & d’argent ; toutes ces idees fe tiennent, &. les notions elementaires font deja prifes; nous avoirs jette les fondemens de tout cela des le premier age, a i’aide du jardinier Robert. II ne nous retie maintenant qu’a generalifer ces nremes idees, & les etendre a plus d’ex#nrples pour lui faire comprendre le jeu du trafic pris en lut- meme , & rendu fenfible par les details d’hiftoire naturelie qui regardent les productions parti- culieres a chaque pays, par les details d’arts & de Iciences qui regardent la navigation, enfin par le plus grand ou moindre embarras du tranf- port felon 1’eloignement des licux, felon la ti~ tuadon des terres, des mers, des rivieres, &c. Nulle fociete ne peut exifter fans echange* nul echange fans mefure commune, & nulle me- fure commune Ians egalite. Ainfi toute fociete a pour premiere loi quelque egalite convention- irelle, foit dans les hommes , foit dans les ebofes. Z 4 3?8 T R A I T E* L’egalite conventionnelle entre les homrnesj bien differetite de l’egalite naturelle , rend ne- ceifaire le droit pofitif, c’eft-a-dire le gouverne- ment & les loix. Les connoiflances politiques d’un enfant doivent etre nettes & bornees : if lie doit connoitre du gouvernement en general que ce qui fe rapporte au droit de propriete dont il a deja quelque idee. L’egalite conventionnelle entre les chofes, a fait inventer la monnoie; car la monnoie n’eft qu’un terme de comparaifon pour la valeur des chofes de diiferentes efpeces, & an ce fens la monnoie eft le vrai lien de la fociete ; mais tout peut etre monnoie ; autrefois le betail Pe- toit, des coquillages le font encore chez plu-' fieurs peuple^, le fer fut monnoie a Spar te, le cuir Pa ete en Suede , for & l’argent le font parroi nous. Lesmetaux, comme plus faciles a tranfpor- ter, ont ete generalement choifis pour termes moyens de tous les echanges , & l’on a conver- ti ces metaux en monnoie, pour epargner la mefure ou le poids a chaque echange : car la marque de la monnoie n’eft qu’une atteftation que la piece ainli marquee eft d’un tel poids , & le Prince feul a droit de battre monnoie, at- tendu que lui feul a droit d’exiger que fon te- moignage fade autorite parmi tout un peuple. L’ufage de eette invention ainfi expliquee fe fait fentir au plus ftupidc. II eft difficile de com- D E l’ E d u c A T I 0 N. 3?9 parer immediatement des chofes de differentes natures, du drap, par exemple , avec du bled» mais quand on a trouve une mefure commune, favoir la monnoie, il eft aife au fabricant & au laboureur de rapporter la valeur des chofes qu’ils veulent echanger a cette mefure commune. Si telle quantite de drap vaut une telle fomme d’argent, & que telle quantite de bled vaille auffi la meme fomme d’argent, il s’enfuit que le mar- chand recevant ce bled pour fon drap fait un echange equitable. Ainfi c’eft par la monnoie que les biens d’efpeces diverfes deviennent com- menfurables, & peuvent fe comparer. N’allez pas plus loin que cela, & n’entrez point dans ^explication des effets moraux de cette inftitution. En toute chofe il importe de bien expofer les ufages avant de montrer les abus. Si vous pretendiez expliquer aux enfans comment les fignes font negliger les chofes , com¬ ment de la monnoie font nees toutes les chime- res de l’opinion , comment les pays riches d’ar¬ gent doivent etre pauvres de tout, vous traite- riez ces enfans non - feulement en philofophes, mais en hommes fages, & vous pretendriez leur faire entendre ce que peu de philofophes memes ont bien conqu. Sur quelle abondance d’objets interelfans ne peut-on point tonrner ainfi la curiofite d’un ele- ve , fans jamais quitter les rapports reels & ma- teriels qui font a fa portee, ni fouffrir qu’il s’e- Z S T R A I T £ ? 3&3 leve dans Ton fefprit une feule idee qu’il ne pud* fe pas concevoir ? L’arfc du maitre eft de ne laif- fer jamais appefantir fes obfervations fur des mi- nuties qui ne tiennent a rien , mais de le rap- proeher fans celfe des grandes relations qu’il doit connoitre un jour pour bien juger du bon & du mauvais ordre de la fociete civile. II faut favoir affortir Ies entretiens dont on l’amuft au- tour d’efprit qu’on lui a donne. Telle queftion qui ne pourroit pas meme effleurer Pattention d’un autre , va tourmenter Emile durant fix mois. Nous allons diner dans une maifon opulente; nous trouvons les aprets d’un feftin , beaucoup de monde, beaucoup de laquais, beaucoup de plats, un fervice elegant & fin. Tout cet appa- reil de plaifir & de fete a quelque chofe d’eni- vrant, qui porte a la tete quand on n’y eft pas accoutume. Je preffens i’effet de tout cela fur mon jeune eleve. Tandis que le repas fe prolonge , tandis que les fervices fe fuccedent, tandis qu’au- tour de la table regnent mille propos bruyans , je m’approche de fon oreille , & je lui dis: par combien de mains eftimeriez - vous bien qu’ait paife tout ce que vous voyez fur cette table , avant que d’y arriver ? quelle foule d’idees j’e- Veille dans fon cerveau par ce peu mots ! A Pinftant voila toutes les vapeurs du delire abat- tues. II reve, il reflechit , il ealcule, il s’in- quiete. Tandis que les Philofophes egayes pas d e l’E d u c a t i o n.' 36r le vin, peut-etre par leurs voifines , radotent & font les enfans, le voila lui philofophant tout feul dans fon coin; il m’interroge, je refufe de repondre , je le renvoie a un autre terns ; il s’im- patiente, il oublie de manger & de boire, ii brule d’etre hors de table pour m’entretenir a fon aife. Quel objet pour fa curio(ite ! quel tex- te pour fon inftru&ion J avec un jugement lain que rien n’a pu corrompre , que penfera-t-il du luxe, quand il trouvera que toutes les regions du monde ont ete mifes a contribution, que vingt millions de mains, peut-etre, ontlong-tems tra- vaille, qu’il en a eoiite la vie, pent - etre , a des milliers d’hommes, & toutcela pour lui pre- fenter en pompe a midi ce qu’il va depofer le foir dans fa garde-robe ? Epiez avec loin les conclufions fecrotes qu’il tire en fon coeur de toutes fes obfervations. Si vous l’avez moinsbien garde que je ne le fuppofe, il peut etre tente de tourner fes reflexions dans un autre fens, & de fe regarder comme un per- fonnage important au monde, en voyant tant de foins concourir pour appreter fon dine. Si vous preflentez ce raifonnement, vous pouvez aife- ment le prevenir avant qu’il le faffe , ou du moins en effacer auffi-t6t 1’impreffion. Ne fa- ehant encore s’approprier les chofes que par line jouiifance materielle, il ne peut juger de leur convenance ou difconvenance avec lui que par des rapports fenlibles. La comparaifon d’un dL 3 6z T R A I T l' ne fimple & ruftique prepare par l’exercice, af- faifonne par la faim , par la liberte, par la joie, avec fori feftin fi magnifique & fi compaffe, fuf- fira pour lui faire fentir que tout l’appareil du feftin, ne lui ayant donne aucun profit reel, & fon eftomac fortant tout auffi content de la table du payfan que de celle du financier, il n’y avoit rien a l’un de plus qu’a l’autre qu’il put appeller veritablement fien. Imaginons ce qu’en pareil cas un gouverneur pourra lui dire. Rappellez vous bien ces deux repas , & decidez-en vous- meme lequel vous avez fait avec le plus de plaifir : auquel avez- vous remarque le plus de joie ? auquel a-t-on mange de plus grand appetit, bu plus gaiement, ri de meilleur coeur ? lequel a dure le plus long- tems fans ennui, & fans avoir befoin d’etre re- nouvelle par d’autres fervices ? Cependant voyez la difference : ce pain bis que vous trouvez fi bon, vient du bled recueilli par ce payfan ; fon vin noir 8c groffier , mais defalterant & fain , eft du eru de fa vigne; le linge vient de fon chan- vre, file Fhiver par fa femme, par fes filles , par fa fervante : nulles autres mains que celles de fa famille n’ont fait les apprets de fa table; le moulin le plus proche & le marche voifin font les bornes de l’univers pour lui. En quoi done avez-vous reellement joui de tout ce qu’ont four- ni de plus la terre eloignee & la main des hom¬ ines fur l’autre table ? Si tout cela ne vous a D £ l’ EDUCATION. pas Fait faire un meilleur repas, qu’avez-vous gagne a cette abondance ? qu’y avoit-il la qui fut fait pour vous ? Si vous eulllez ete le maitre de lamaifon, pourra- t-il ajouter, tout csla vous fut refte plus etranger encore ; car le foin d’eta- ler aux yeux des autres votre jouilfance eut ache- ve de vous l’6ter ; vous auriez eu la peine & eux le plaifir. Ce difcours peut £tre fort beau, mais il ne ■vaut rien pour Emile dont il palfe la portee, & a qui Ton ne difte point fes reflexions. Parlez-lui done plus {implement. Apres ces deux epreu- ves , dites-lui quelque matin j ou dinerons-nous aujourd’hui ? autour de cette montagne d’argent qui couvre ies trois quarts de la table , & de ces parterres de fleurs de papier qu’on fert au deflert fur des miroirs ? parmi ces femmes en grand pa- nier qui vous traitent en marionnette, & veulent que vous ayiez dit ce que vous ne favez pas ? ou bien dans ce village a deux lieues d’ici , chez ces bonnes gens qui nous reqoivent fi joyeufe- ment, & nous donnent de fi bonne creme ? La choix d’Emile n’eft pas douteux; car il n’eft ni babillard ni vain; il ne peut fouffrir la gene, & tous nos ragouts fins ne lui plaifent point } mais il eft toujours pret a courir en campagne , & il aime fort les bons fruits, les bons legumeg, la bonne creme , & les bonnes gens (g). Che- 07 ) Le gout que je fuppofe a mon eleve pour la cam- pagne eft un fruit naturel de fon education. D’ailieurs 3&4 T R A I T I* min faifant, la reflexion vient d’elle-meme. Je vois que ces foules d’hommes qui travaillent a ces grands repas perdent bien leurs peines, ou qu’ils ne fongent guere a nos plailirs. Mes exemples, bons peut*etre pour un fujet, feront mauvais pour mille autres. Si Ton en prend l’efprit, on faura bien les varier au befoin , le choix tient a l’etude du genie propre a chacun, & cette etude tient aux occaflons qu’on leur of- fre de fe montrer. On n’imaginera pas que dans ■ l’efpaee de trois ou quatre ans que nous avons siremplir id, nous puiffions donner a l’enfantle plus heureufementne, uneideede tous les arts & de toutes les fciences naturelles , fuffifante pour les apprendre un jour de lui-meme mais en faifant ainfi paflfer devant lui tous les objets qu’il lui importe de connoitre , nous le mettons dans le cas de developper fon gout, fon talent, de faire les premiers pas vers l’objet ou le porte fon genie , & de nous indiquer la route qu'il lui faut ouvtir pour feconder la Nature. n’ayant rien de cet air fat & requinqud qui plait tant aux femmes, il en eft moins fetd que d’autres enfans; par confdqnent il fe plait moins avec elles & fe gate moins dans leur fociete dont il n’eft pas encore en etat de fentir le charme. Je me fuis garde de lui apprendre a leur baifer la main , a leur dire des fadeurs, pas meme a leur marquer preferablement aux hommcs Jes egards qui leur font dus: je me fuis fait line inviolable loix de n’exi- ger rien.de lui dont la raifon ne flit a fa portee, & i! li’y a point de bonne raifon pour tin enfant de trairer ua fexe autrement que 1’ature. IE L’ E r> V C A T I 0 K. 3 meme avant qu’il puiife etre reellement membre adtif de la fociete. Emile voit que pour avoir des inf. trumens a fon ufage, il lui en faut encore a l’u- fage des autres, par lefquels il puiife obtenir en echange les chofes qui lui font necelfaires, & qur fant en leur pouvoir. Je I’amene aifement a fentir le befoin de ces echanges , & a fe mettre en etat d’en profiter. Tome VII. A a 368 T r a i t e' Monfeigneur , il faut que je vine ; difoit UR malheureux auteur fatyrique au Miniftre qui lui reprochoit l’infamie de ce metier. Je n'en to is pas la necejjite , lui repartit froidement l’homme en place. Cette reponfe , excellente pour un Miniftre, eut ete barbare & faulfe en toute autre bouche. II faut que tout homme vi- ve. Cet argument auquel chacun donne plus ou moins de force , a proportion qu’il a plus ou rnoins d’humanite, me paroit fans replique pour celui qui le fait, relativement a lui-meme. Puif- que de toutes les averfions que nous donne la Nature, la plus forte eft celle de mourir , il s^enfuit que tout eft permispar elle a quiconque n’a nul autre rnoyen poftib le pour vivre. Les principes fur lefquels l’homme vertueux apprend a meprifer fa vie & a l’immoler a fon devoir, font bien loin de cette fimplicite primitive. Heu- reux les peuples chez lefquels on peut etre bon fans effort & jufte fans vertu ! S’il eft quelque miferable Etat au monde , ou chacun ne puiife pas vivre fans mal faire , & ou les citoyens foient frippons par neceflite, ce n’eft pas le mal- faiteur qu’il faut pendre , c’cft celui qui le force a le devenir. Si-tot qu’Emile faura ce que c’eftque la vie, mon premier foin fera de lui apprendre a la con- ferver. Jufqu’ici je n’ai point diftingue les etats, les rangs, les fortunes , & je ne les diftinguerai guere plus dans la fuite 5 parce que l’homme eft be l’ Education. 36J Je msme dans tous les etats ; que le riche n’a pas l’eftomac plus grand que le pauvre, & n® digere pas mieux que lui; que le raaitre n’a pas les bras plus longs ni plus forts que ceux de ion efclave; qu’un Grand n’eft pas plus grand qu’ua homme du peuple ; & qu’enfin les befoins natu¬ rals etant par-tout les memes, les moyens d’y pourvoir doivent etre par-tout egaux. Appropries l’education de l’homme a Fhomnie, & non pas & ee qui n’eft point lui. Ne voyez-vous pas qu’en travaillant a le former exclufivement pour un etat, vous le rendez inutile a tout autre; & que s’il plait a la fortune, vous n’aurez travaille qu’a le rendre malheureux ? Qu’y a-t-il de plus ridi¬ cule qu’un grand Seigneur devenu gueux, qui porte dans fa mifere les prejuges de fa naiflance ? Qu’y a -1 - il de plus vil qu’qn riche appauvri, qui, fe fouvenant du mepris qu’on doit a la pau- vrete, fe fent devenu la dernier des hommes ? L’un a pour toute reffource le metier de frippoa public , l’autre celui de valet rampant» aves ce beau mot : il faut que je vive, Vous vous fiez a l’ordre adtuel de la lociete t fans longer que cet ordre eft fujet a des revo¬ lutions inevitables, & qu’il vous eft impoffible de prevoir ni de prevenir celle qui peut regar- der vos enfans. Le Grand devient petit, le ri¬ che devient pauvre, le monarque devient fujet s les coups du fort font-ils ft rares que vous puiC- £ez compter d’en etre exempt ? Nous appro- Aa % 370 T R A I T E f chons de l’etat de erife & du fiecle des revolu¬ tions (h). Qui peut vcnis repondre de ce que vous deviendrez alors ? Tout ce qu’ont fait ies hommes, les hommes peuvent le detruire : 11 n’y a de caracteres ineffaqables que ceux qu’ini- prime la Nature, & la Nature ne fait ni prin¬ ces , ni riches , ni grands Seigneurs. Que fera done, dans la baffefle , ce Satrape que vous n’avez eleve que pour la grandeur? Que fera, dans la pauvrete, ce publicain qui ne fait vivre que d’or ? Que fera, depourvu de tout, ce faf- tueux imbecille qui ne fait point ufer de lui- meme , & ne met fon etre que dans ce qui eft etranger a lui? Heureux celui qui fait quitter alors l’etat qui le quitte, & refter honime en depit du fort! Qu’on loue tant qu’on voudra ce Roi vaincu, qui veut s’enterrer en furieux fous les debris de fon trone} moi je le meprife; je vois qu’il n’exifte que par fa couronne, & qu’il n’eft rien du tout s’il n’eft Roi: mats celui qui la perd & s’en paffe, eft alors au - delfus d’elle. Du rang de Roi, qu’un lache, un mechant, un fou peut remplir comme un autre, il monte a 1’etat d’homme que fi peu d’hommes favent rem¬ plir. Alors il triomphe de la fortune, il la bra- ( h ) Je tiens pour impoffible, que lesgrandes monar- cbies de l’Europe aient encore long terns a durer; tou- tss ont brille, & tout Etat qui brille eft fur fon ddclin. Jai de mon opinion des raifons plus particulieres que cette maxime; mais il n’eft pas a propos de les dire, & chacun ne les voit que trop. 5J £ l 5 Education. 371 ve, il ne doit rien qu’a lui feul; & quand il ne lui refte a montrer que lui, il n’eft point nul ; il eft quelque ehofe. Oui, j’aime mieux cent fois le Roi de Syracufe , maitre d’ecole a Corinthe, & le Roi de Macedoine, greffier a Rome, qu’un malheureux Tarquin, ne fachant que devenir s’il ne regne pas j que Fheritier & le fils d’un Roi des Rois (i ) , jouet de quiconque ofe infulter a fa mifere, errant de Cour en Cour, cherchant par-tout des fecours , & trouvant par-tout des affronts, faute de favoir faire autre ehofe qu’un metier qui n’eft plus en foil pouvoir. L’homme & le Citoyen, quel qu’il foit, n’a d’autre bien a mettre dans la fociete que lui-rne- me, tous fes autres biens y font malgre lui j & quand un homtne eft riche , ou il ne jouit pas de fa richeffe , ou le public en jouit auffi. Dans le premier cas, il vole aux autres ce dont il fe prive & dans le fecond , il ne leur donne rien. Ainfi la dette fociale lui refte toute entiere , tant qu’il ne paie que de fon bien. Mais raon pere, en le gagnant, a fervi la fociete.... Soit j il a paye fa dette, mais non pas la votre. Vous devez plus aux autres que ft vous fuffiez ne fans bien; puifque vous etes ne favorife. Il n’eft point jufte que ce qu’un homme a fait pour la fociete , en decharge un autre de ce qu’il lui doit: car chacun fe devant tout entier ne peut (i) Yonone fils de Phraate Roi des Parthes. Aa 3 37 a T R A I T E f payer que pour lui, & nul pere ne peut tranf- mettre a foil fils le droit d’etre inutile a fes femblables; or c’eft pourtant ce qu’il fait, felon vous , en lui tranfmettant fes richeifes, qui font la preuve & le prix du travail. Celui qui man¬ ge dans l’oifivete ce qu’ii n’a pas gagne lui me- me , le vole ; & un rentier , que l’Etat paie pour ne rien faire, ne differe guere , a mes yeux, d’un brigand qui vit aux depens des paf- fans. Hors de la fociete, Fhomme ifole ne de- vant rien a perfonne, a droit de vivre comme il lui plait; inais dans la fociete , oil ii vit ne- celfairement aux depens des autres , il leur doit en travail le prix de fon entretien; cela eft fans exception. Travailier eft done un devoir indif- penfable a Fhomme focial. Riche ou pauvre, puiflant ou foible , tout citoyen oifif ell un frippon. Or de routes les occupations qui peuvent fournir la fubfiftance a l’homme, celle qui le rap- proche le plus de Fetat de Nature eft le travail des mains : de toutes les conditions , la plus in- dependante de la fortune & des hommes eft celle de Fartifan. L’artifan ne depend que de fon tra¬ vail ; il eft aufli fibre que le laboureur eft en¬ clave : car celui-ci tient a foil champ dont la recolte eft a la diferetion d’autrui. L’ennenii, le Prince, un voifin puiflant, un proces lui peut enlever ee champ ; par ce champ on peut le yexer en mills manieres: xnais par-tout oit Pen d e ^Education. 373 veut vexer 1’artifan, fonbagage eft bientdt fait j il eraporte fes bras & s’en va. Toutefois l’agri- culture eft le premier metier del’homme; c’eft le plus honnete, le plus utile , & par confequent le plus noble qu’il puilfe exercer. Je ne dis pas a Emile, apprends l’agriculture; il la fait. Tous les travaux ruftiques lui font familiers ; c’eft par eux qu’il a commence; c’eft a eux qu’il revient fans celfe. Je lui dis done, cultive l’heritage de tes peres ; mais ft tu perds cet heritage, ou ft tu n’en as point, que faire ? Apprends un metier. Un metier a mon fils ! mon fils artifan ! Mon- fieur, y penfez - vous ? J’y penfe mieux que vous, Madame , qui voulez le reduire a ne pou- voir jamais etre qu’un Lord , un Marquis, un Prince, & peut - etre un jour moins que rien ; moi, je lui veux donner un rang qu'il ne puilfe perdre , un rang qui l’honore dans tous les terns , & quoi que vous en puiffiez dire , il aura moins d’egaux a ce titre qu’a tous ceux qu’il tiendra de vous. La lettre tue & l’efprit vivifie. Il s’agit moins d’apprendre un metier pour favoir un metier, que pour vaincre les prejuges qui lemeprifent. Vous ne ferez jamais reduit a travailler pour vi- vre. Eh! tant-pis, tant-pis pour vous ! Mais n’importe, ne travaillez point par neceflite, tra-- vaillez par gioire. Abbailfez-vous a l’etat d’ar- tifan pour etre au - delfus du votre. Pour vous foumettre la fortune & les chofes, commences A a 4 T R A I T t' 374 par vous en rendre independant. Pour regner pat Popinion . commeneez par regner fur elle. Souvenez - vous que ce n’eft point un talent que je vous demande; c’eft un metier, un vrai metier, un art purement mechanique , ou les mains travaillent plus que la tete, & qui ne me- ne point a la fortune , rnais avec lequel ou pout s’en paffer. Dans des maifons fort au-delfus du danger de manquer de pain, j’ai vu des peres poulfcr la prevoyance julqu’a joindre au foin d’inftruire leurs enfans celui de les pourvoir de eonnoilfances, dont, a tout evenement, ils puf- fent tirer parti pour vivre. Ces peres prevoyans croicnt beaucoup faire : ils ne font rien ; parce que les reifources qu’ils penfent menager a leurs enfans, dependent de cette meme fortune au- delfus de laquelle ils les veulent mettre. En forte qu’avec tous ces beaux talens, fi celui qui les a, ne fe trouve dans des circonftances favora- bles pour en faire ufage, il perira de mifere cotn- nie s’il n’en avoit aucun. Des qu’il eft queflion de manege & d’intri- gues, autar.t vaut les employer a fe maintenir dans l’abondanee, qu’a regagner, du fein de la mifere , de quoi remonter a fon premier etat. Si vous cultivez des arts dont le fucces tient a la reputation de 1’artifte j fi vous vous rendez propre a des emplois qu’on n’obtient que par la faveur, que vous fervira tout cela, quand juf- tement degoute du monde vous dedaignerez les be l’ Education. 37^ .moyens , fans lefquels on n’y peut reuffir? Vous avez etudie la politique & les interets des Prin¬ ces : voila qui va fort bien ; mais que ferez vous de ces connoilfanees , fi vous ne favez parvenir aux miniftres, aux femmes de la cour , aux chefs des bureaux, fi vous 11 ’avez le fecret de leur plaire ; fi tous ne trouvent en vous le frippon qui leur convient? Vous etes archite&e ou pein- tre : foit, mais il faut faire connoitre votre ta¬ lent. Penfez vous aller de but en blanc expofer un ouvrage au fallon ? Oh! qu’il n’en va pas ainfi ! II faut etre de 1’Academie ; il y faut me- me etre protege pour obtenir au coin d’un mur quelque place obfcure. Quittez-moi la regie & le pinceau , prenez un fiacre, & courez de porte en porte; c’eft ainfi qu’on acquiert la celebrite. Or vous devez favoir que toutes ces illuftres portes ont des Suiffes ou des portiers qui n’enten- dent que par gefte , & dont les oreilles font dans leurs mains. Voulez-vous enfeigner ce que vous avez appris, & devenir maltre de geographic, ou de mathematique , ou de langue , ou de mu- lique, ou de deffein ? Pour cela metre il faut trouver des ecoliers, par confequent des pro- neurs. Comptez qu’il importe plus d’etre charla¬ tan qu’habile , & que (i vous ne favez de metier que le votre, jamais vous ne ferez qu’un igno¬ rant. Voyez done combien toutes ces brillantes resources font peu folides, & combien d’autre-s A a 5 T R A I T e' 37 ^ resources vous font neceflatres pour tirer parti de celles-la. Etpuis, que deviendrez-vous dans ce lache abaiflement ? Los revers, fans vous inftruire, vous aviliflent; jouet plus que jamais de l’opinion publique, comment vous eleverez- vous au-deifus des prejuges, arbitres de votre fort ? Comment mepriferez-vous la baifeffe & les vices dont vous avez befoin pout fubfifter ? Vous ne dependiez que des richelfes , & maintenant vous dependez des riches ; vous n’avez fait qu’empirer votre efclavage , & le furcharger de votre mifere, Vous voila pauvre fans etre libre; c’eft le pire etat oii 1’homme puiife tomber. Mais au lieu de recourir pour vivre a ces hautes eonnoilfances qui font fakes pour nourrir fame & non le corps, fi vous recourez au be¬ foin , a vos mains & a t’ufage que vous en favez faire , toutes les difficuttes difparorflent, tous les maneges deviennent inutiles ; la reffource eft toujours prete au moment d’en ufer ; la probite, l’honneur ne font plus un obftacle a la vie; vous n’avez plus befoin d’etre lache & menteur de- vant les grands , fouple & rampant devant les frippons, vil complaifant de tout le monde, em- prunteur ou voleur, ce qui eft a-peu-pres la me- me chofe quand on n’a rien : l’opinion des au- tres ne vous touche point; vous n’avez a faire votre cour a perfonne, point de fot a flatter, point de Suiffe a flechir , point de courtifanne a payer, &, qui pis eft, aeneenfer. Que des co« ©e i,’ Education. 377 quins menent les grandes affaires; pen vous im- porte : ce!a ne vous empechera pas, vous, dans votre vie obfcure, d’etre honnete homme & d’avoir du pain. Vous entrez dans la premiere boutique du metier que vous avez appris. Max- tre, j’ai befoin d’ouvrage; compagnon, mettez- vous la , travaiilez. Avant que l’heure du dine foit venue , vous avez gagne votre dine : fl vous etes diligent & fobre, avant que huit jours fe paffent, vous aurez de quoi vivre huit autres jours : vous aurez vecu libre , fain , vrai, labo- rieux , jufte : ce n’eft pas perdre fon terns que d’en gagner ainfi. Je veux abfolument qu’Emile apprenne un me¬ tier. Un metier honnete , au moins , direz-vous. Que fignifie ce mot ? Tout metier utile au pu¬ blic n’eft-il pas honnete ? Je ne veux point qu’il foit brodeur, ni doreur, ni verniifeur comme le gentilhomme de Locke-, je ne veux qu’il foit ni muficien , ni comedien, ni faifeur de livres. A ces proFeflions pres , & celles qui leur reifem- blent , qu’il prenne celle qu’il voudra; je ne pretends le genet en rien. J’aime mieux qu’il foit cordonnier que poete; j’aime mieux qu’il pave les grands chemins que de fake des fleurs de porcelaine. Mais, direz - vous, les archers, les efpions , les bourreaux font des gens utiles. II ne tient qu’au gouvernement qu’ils ne le foient point: mais paifons, j’avois tort > il ne fuffic pas de choifir un metier utile, il faut encore 378 T R A I T E' qu’il n’exige pas des gens qui l’exercent , des qualites d’ame odieufes , & incompatibles avec l’humanite. Ainfi revenant au premier mot, pre- nons un metier honnete ; mais fouvenons - nous tou^ours qu’il n’y a point d’honnetetefans l’utilite. Un celebre Auteur de ce fiecle, dont les li- vres font pleins de grands projets & de petites vues, avoit fait veu, comrae tous les pretres de fa communion, de n’avoir point de femme en propre; mais fe trouvant plus fcrupuleux que les autres fur l’adultere, on dit qu’il prit le parti d’avoir de joiies fervantes , avec lefquelles il reparoit de fon mieux l’outrage qu’il avoit fait a fon efpece, par ce temeraire engagement. II re- gardoit comme un devoir du citoyen d’en don- ner d’autres a la patrie , & du tribut qu’il lui payoit, en ce genre, il peuploit la claife des artifans. Si-tot que ces enfans etoient en age, il leur faifoit apprendre a tous un metier de leur gout, n’excluant que les profeflions oifeufes, futiles ou fujettes a la mode , telles , par exem- ple , que cells de perruquier, qui n’eft jamais necelfaire , & qui peut devenir inutile d’un jour a l’autre, tant que la Nature ne fe rebutera pas de nous donner des cheveux. Voila l’efprit qui doit nous guider dans le choix du metier d’Emile; ou plutot ce n’eft pas a nous de faire ce choix , c’eft a lui 5 car les n»a- ximes dont il eft imbu, confervant en lui le me- pris naturel des chofes inutiles j jamais il ne vou- be i’ E d u c a t i e s! 379 dra confumer fon terns en travaux de nulle va- leur, & il ne connoit de valeur aux chofes, que celle de leur utilite reelle; il lui faut un metier qui put fervir a Robinfon dans Ton isle. En faifant paffer en revue devant un enfant les produdions de la Nature & de l’art 5 en irri¬ tant fa curiofite , en le fuivant ou elle le porte , on a l’avantage d’etudier fes gouts , fes incli¬ nations } fes penchans, & de voir briber la pre¬ miere etincelle de fon genie , s’il en a quelqu’un qui foit bien decide. Mais une erreur commune & dont ilfaut vous preferver, c’eft d’attribuer a l’ardeur du talent l’effet de l’occafion, & de prendre pour une inclination marquee vers tel ou tel art, Felprit imitatif commun a l’hom- me & au finge, & qui porte machinalement l’un & 1 ’autre a vouloir faire tout ce qu’il veit faire, Ians trop favoir a quoi cela eft bon. Le monde eft plein d’artifans & fur-tout d’artiftes , qui n’ont point le talent naturel de l’art qu’ils exercent, & dans lequel on les a pouffes des leur bas age , foit determine par d’autres convenances , foit trompe par un zele apparent qui les eut portes de merne vers tout autre art, s’ils l’avoient vu pratiquer auffi-tot. Tel entend un tambour & fe croit General; tel voit batir & veut etre arahi- tede. Chacun eft tente du metier qu’il voit faire , quand il le croit eftime. J’ai connu un laquais, qui, voyant peindre 8c defliner fon maitre, fe mit dans la tete d’etre 380 T R A I T e’ peintre & deffinateur. Des l’inftant qu’il eutfori me cette refolution, il prit le crayon , qu’il n’a plus quitte que pour prendre le pinceau, qu’il ne quittera de fa vie. Sans leqons & fans regies il fe mit a defliner tout ce qui lui tomboit fous la main. Il palfa trois ans entiers colle fur fes barbouillages , fans que jamais rien put l’en ar- racher que fon fervice, & fans jamais fe rebuter du peu de progres que de mediocres difpofitions lui laffioienc faire. Je l’ai vu durant fix mois d’un ete tres-ardent, dans une petite anticham- bre au midi, ou I’on fuffoquoit au palfage , afiis , ou plutdt cloue tout le jour fur fa chaife , devant un globe, defliner ce globe, le redeiliner, com- mencer recommencer fans cede avec une in¬ vincible obftinadon , jufqu’a ce qu’il en eut ren¬ du la ronde-boffe aifez bien pour etre content de fon travail. Enfin, favorife de fon maitre & guide par un artifte , il eft parvenu au point de quitter la livree, & de vivre de fon pinceau. jufqu’a certain terme la perfeverance fuppleeau talent; il a attelnt ce terme, & ne le palfera ja¬ mais. La conftance & l’emulation de cet honnfe- te garqon font louables. Il fe fera toujours efti- mer par fon affiduite, par fa fidelite, par fes moeurs; mais il ne peindra jamais que des def- fus de parte. Qui eft-ce quin’eut pasetetrom- pe par fon zele, & ne I’eut pas pris pour un vrai talent ? I! y a bien de la difference entre fe plaireaun travail, &y etrepropre. Il faut des D E L’ E D U C A T I 0 N: 3ST enervations plus fines qu’on ne penfe, pour s’alfurer du vrai genie & du vrai gout d’un en¬ fant , qui montre bien plus fes defirs que fes dif- pofitions; & qu’on juge toujours par les premiers, faute de favoir etudier ,les autres. Je voudrois qu’unhotnme judicieux nous donnat un traits de 1’art d’oblerver les enfans. Cet art feroit tres- important a connoitre : les peres & les maitres n’en ont pas encore les elemens. Mais peut-etre donnons-nousiei trop d’impor* tance au choix d’un metier. Puifqu’il ne s’agit qtre d’un travail des mains, ce choix n’eft rien pour Emile ; & fon apprentiffage eft deja plus d’a-moitie fait, par les exercices dont nous l’a- vons occupe jufqu’a prefent. Que voulez-vous qu’il fafte ? II eft pret a tout : il fait deja ma- nier la beche & la houe j il fait fe fervir du tour, du marteau, du rabot, de la lime; les outils de tous les metiers lui font deja familiers. Il ne s’agit plus que d’acquerir de quelqu’un de ces outils un ufage alfez prompt , affez facile pour egaler en diligence les bons ouvriers qui s’en fervent, & il a fur ce point un grand avan- tage par-delfus tous, c’eft d’avoir le corps agile, les membres flexibles , pour prendre, fans pei¬ ne, toutes fortes d’attitudes, & prolonged, fans effort, toutes fortes de mouvemens. De plus , il a les organes juftes & bien exerces; toute la mechanique des arts lui eft deja connue. Pour fevoir travailler en maitre , il ne lui manque que T R A I T E ? 383 de l’habitude; & Phabitude ne fe gagne qu’avec le terns. Auquel des metiers, dont le choix nous refte a faire, donnera-t-il done affez de terns pour s’y rendre diligent ? Ce n’eft plus que de eela qu’il s’agit. Donnez a l’homme un metier qui convienne a fon fexe, & au jeune homrne un metier qui convienne a Ton age. Toute profeffion fedentai- re & cafaniere, qui effemine & ramollit le corps , ne lui plait ni ne lui convient. Jamais jeune gar- qon n’alpira de lui-meme a fetre tailleur ; il faut de Part pour porter a ce metier de femmes , le fexe pour lequel il n’eft pas fait (k). L’aiguille & Pepee ne fauroient etre maniees par les me¬ rries mains. Si j’etois Souverain, je ne permet- trois la couture , & les metiers a 1’aiguille , qu’aux femmes, & aux boiteux reduits a s’oe- «uper comme elles. En fuppofant les eunuques neceffaires , je trouve les Orientanx bien fous d’en faire expres. Que ne fe contentent-ils de ceux qu’a fait la Nature, de ces foules d’hom- mes laches dont elle a mutile le coeur, ils en auroient de refte pour le befoin. Tout homrne foible , delicat, craintif, eft condamne par elle a la vie fedentaire; il eft fait pour vivre avec les femmes, ou a leur maniere. Qu’il exerce quelqu’un ( k ) 11 n’y avoit point de taiileurs parmi les anciens, les habits des homines fe faifoient dans la maifon par les femmes. D E L* E D U C A T I 0 N. 383 quelqu’un des metiers qui leur font propres, a la bonne heure & s’il faut abfolument de vrais eunuques, qu’on reduife a cet etat ies hommes qui deshonorent leur fexe en prenant des em- plois qui ne lui conviennent pas. Leur cnoix annonce l’erreur de la Nature : corrigez cette erreur de maniere ou d’autre, vous n’aurez fait que du bien. J’interdis a raoti eleve les metiers mal- fains, xnais non pas les metiers penibles, ni meme les metiers ‘perilleux. Ils exercent a la fois la force & le courage > ils font propres aux hommes feuls, les femmes n’y pretendent point: comment n’ont- ils pas home d’empieter fur ceux qu’elles font? LuJlantur pauc font exatftement le meme. Emile lie laura jamais la dioptrique , ou je veux qu’il Fapprenne autour de ce baton. II n’aura point difleque d’infedes j i 1 li’aura point Compte les taches du foleiij il ne faura ce que e’eft qu’un microfcope Sc un telefcope. Vos doc- tes eieves fe moqueront de fon ignorance. Ils n’auront pas tort j car avant de fe fervir de ces inftrumens , j’entends qu’il les invente , & vous Vous doutezbien que cela ne viendra pasfi-tot. Voila l’efprit de toute ma methode dans cette partie. Si Fenfant fait rouler une petite bouie entre deux doigts croifes , & qu’il croie fentir deux boules, je ne lui permettrai point d’y re- garder, qu’auparaVant il ne foit convaincu qu’il ii’7 en a qu’une. Ces eclairciifemens fuffiront, je penfe, pour jmarquer nettement le progres qu’a fait jufqu’ici 1’efprit de mon eleve , & la route par laquelle il a fuivi ce progres. Mais vous etes effrayes , peut-etre , de la quantite de chofes que j’ai fait paffer devan.t lui, Vous craignez queje n’acea- Toms V 1 L Ce 403 T R A I t e' ble fon efprit fous ces multitudes de connoiflam ces. C’eit tout le contraire ; je lui apprends bien plus a Ies ignoret qu’a les favoir. Je lui ' montre la route de la feience, aifee, a la verite* mais longue , immenfe, lente a parcourir. Jelui fais faire les premiers pas pour qu’il reconnoitre Fentree j mais je ne lui permets jamais d’aller loin. Force d’apprendre de lui-meme , il ufe de lit rail'on & non de celle d’autrui ■, car pour ne rien donner a I’opinion , il ne faut rien donner k Fautorite , & la plupart de nos erreurs nous vien- nent bien moins de nous que des autres. De ceC exercice continual il doit refulter une vigueur d’efprit , femblable a cells qu’on donne au corps- par le travail & par la fatigue. XJn autre avan~ tagc , eft qu’on n’avance qu’a proportion de fes forces. L’efprit, non plus que le carps, ne porte que ce qu’il peut porter. Quand l’entendement s’approprie les chofes avant de les depofer dans la me moire , ce qu’il en tire enfuite eft a lui. Aujlieu qu’en furehargeant la memoire a fair infu , on s’expofe a n’en jamais rien tirer qui lui foit propre. Emile a peu de connoitTances , mais ce lies qu’il a font veritablement fiennes ; il ne fait riers a demi. Dans le petit nombre des chofes qu’il fait, & qu’il fait bien, 3a plus importante eft , qu’il y en a beaucoup qti’il ignore & qu’il peut favoir tin jour , beaucoup-plus que d’autreslion*.-- t)E 1 /Education* 4 or fees favent & qu’il ne faura de fa vie, & une infinite d’autres , qu’aucun horame ne faura ja¬ mais. II a un efprit univerfel, non par les lu- mieres , mais par ia faculte d’en acquerir; un efprit ouvert, intelligent, pret a tout, & , com- me dit Montague, finon inftruit, du moins inf. truifable. II me fuffit qu’il fache trouver IV/ quoi bon , fur tout ce qu’il fait, & le pourquoi, fur tout ce qufil croit. Encore une fois , mon objet if eft point de fui donnerla fcience, mais delui apprendre a l'acquerir au befoin , de la lui fairs feftimer exidement ce qu’elle vaut , & de lui faire aimer la verite par-delfus tout. Avec cette methode on avance pea, mais on ne fait jamais un pas inutile, & Ion n’eft point force de re- trograder. Emile n’a que des connoilfances naturelles & purement phyfiques. II ne fait pas merne le nora de l’hiftoire , ni ce que c’eft que metaphyfique & morale. II connoit les rapports effentiels de 1’homme aux cbofes , mais nul des rapports mo- xaux de fhomme a I’homme. II fait jieu genera- lifer d’idees , peu faire d’abftradions. II voit des qualites communes a certains corps fans rai- fonner fur ces qualites en eiles-memes. II con¬ noit l’etendue abftraite a l’aide des figures de la geometrie, il connoit la quantite abftraite a fai- de des fignes de l’algebre. Ces figures & ces fi- gnes font les fupports de ces abftradions, fur lefquels fes fens fe repofent. II ne cherche point Cc 2 Trait/ 403 a connoitre les chofes par leur nature, mais fet$ lement par les relations qui 1’interelfent. 11 n’ef. time ce qui lui eft etranger que par rapport a lui; mais cette eftimation eft exacte & fure. La fantaifie , la convention 11 ’y entrent pour rien. II fait plus decas de ce qui lui eft plus utile , & ne fe departant jamais de cette maniered’ap- precier, if ne donneriena l’opinion, Emile eft laborieux, teniperant, patient * fer¬ ine , plein de courage. Son imagination nulle- ment allumee ne lui groflit jamais les dangers : il eft fenfible a peu de rr.aux, & il fait fouffrir avec conftance , parce qu’il n’a point appris a difputer contre la deftinee. A l’egard de la mort, il ne fait pas encore bicn ce que e’eft ; mais ac- coutume a fubir fans refiftarrcc la loi de la ne- ceftite , quand il faudra mourir, il mourra fans gemir & fans fe debatre ; e’eft tout ce que la Nature permet dans ce moment abhorre de tous. Vivre libre & peu tenir aux cbofes humaiues, eft le meiileur moyen d’apprendre a mourir. En un mot , Emile a de la vertu tout ce qui fe raporte a lui-meme. Pour avoir aufli les ver- tus fociales, il lui manque uniquement de con¬ noitre les relations qui les exigent, il lui man¬ que uniquement des lumieres que fon elpnt eft tout pret a recevoir. Il fe conlidere fans egard aux autres, & trou- ve bon que les autres ne penfent point a lui. Il n’exige rien de perfomie , & ne croit rien de- » E L’ EdUC a T I 0 N. 403 voir a perfonne. II eft feul dans la fociete hu- maine, il ne compte que fur lui feul. II a droit aulli plus qu’un autre de compter fur lui-meme, car il eft tout ce qu’on peut etre a foil age. 11 n’a point d’erreurs ou n’a que cclles qui nous font inevitables ; il n’a point de vices ou n’a que ceux dont nul homme ne peut fe garantir. Il a le corps fain, les membres agiles, fefprit jufte & fans prejuges , le coeur libre & fans paf- lions. L’amour-propre , la premiere & la plus naturelle de toutes, y eft encore a peine exalte. Sans troubler le repos de perfonne , il a vecu content, heureux & libre autant que la Nature I’a permis. Trouvez-vous qu’un enfant ainfi parvenu a la quinzieme annee ait perdu les pre» cedentes ? Fin du Livre troifieme. LIVRE IV. nous palfons rapidement fur cette terref le premier quart de la vie eft &oule , avant qu’on en connoilfe fufage ; le dernier quart s’ecoule encore, apres qu’on a celfe d’en jouir. D’abord nous ne favons point vivre : bientot nous ne le pouvons plus; &, dans i’imervalle qui fepare ces deux extremites inutiles, les trois quarts du terns qui nous relte font confumes par le fommeil, par le travail, par la douleur, par Ce 3 404 T R A I T e' la contrainte , par les peines de toute efpecel La vie eft courte , moins par le peu de terns qu’elle dure , que parce que , de ce peu de terns nous n’en avons prefque point pour la gouter. L’inftant de la mort a beau etre eloigne de ce-. lui de la naiflance, la vie eft toujours trop cour¬ te , quand cet efpace eft mal rempli. Nous naiflbns, pour ainfi dire , en deux fois : l’upe pour exifter & l’autre pour vivre ; l’une pour I’efpece , & l’autre pour le fexe. Ceux-Hjiii regardent la femme comme un homme imparfaifc ont tort, Ians doute ; mats l’analogie exterieure eft pour eux. Jufqu’a 1 age nubile, les enfans des deux fexes n’ont rien d’apparent qni les dif- tingue ; meme vifage, menje figure, merne teint> rneme voix , tout eft egal; les lilies font des en¬ fans , les garqons font des enfans ; le meme nom fuffit a des etres fi femblables. Les males en qui Ton empeche le developpement ulterieur du fexe gardent cette conformite toute leur vie ; ils font toujours de grands enfans ; & les femmes ne perdant point cette meme conformite, femblent a bien des egards , ne jamais etre autre chofe. Mais l’homme en general n’eft pas fait pour refter toujours dans Fenfance. II en fort an terns prefcrit par la nature, & ce moment de crife , bien qu’aifez court, a de longues influences. Comme le mugiifement de la mer precede dg loin la tempete, cette orageufe revolution s’an 7 nonce par le mprmure des pailions naiffantes ? be l* Education 40? Bns fermentation fourde avertit de l’approche du danger. Un changement dans l’liumeur, des emportemens frequens, une continuelleagitation d’efprit, rendetit l’enfant prefque imdifciplinable. II devient fourd a la voix qui le rendoit docile : c’eft un lion dans fa fievre ; il meconnoit fon guide, il ne veut plus etre gouverne. Aux fignes moraux d’une humeur qui s’altere, fe joignent des changemens fenfibles dans la fi¬ gure. Sa pbyfionomie fe developpe & s’em- preint d’un caradere ; le cotoil rare & doux qui eroit au bas de fes joues brunit & prend de la confiftance. Sa voix miie, ou plutot il la perd : jl n’eft ni enfant ni homme & ne peut prendre le ton d’aucun des deux. Ses yeux, ces organes de Tame, qui n’ont rien dit julqu’ici, trouvent un langage & de rexpreffion ; un feu naiflant les anime, leurs regards plus vifs ont encore une fainte Innocence, mais ils n’ont plus leur pre¬ miere imbecillite : il fent deja qu’ils peuvent trop dire , il commence a favoir les bailfer & rougir ; il devient fenfible, avant de favoir ce qu’il fent; il eft inquiet fans raifon de l’etre. Tout cela peut venir lentement & vous laiifer du terns encore; mais li fa vivacite fe rend trop impatiente , fi fon emportement fe change en fureur, s’il s’irrite & s’attendrit d’un inftant a l'autrc , s’il verfe des pleurs fans fujet, fi, pres des objets qui eommencent a devenir dangereux: pour lui, fon pouls s’eleve & fon ceil s’enfiara* Cc 4 >05 T R A I T e' me, fi la main d’une femme fe pofant fur la fienne le fait friifonner , s’il fe trouble ou s’in- timide aupres d’elle 5 Ulylfe , 6 fage Ulyfie ! prends garde a toi; les cutres que t-u fermois avec taut de foin font ouvertes ; les vents font deja dechaines ; ne quitte plus un moment le gouvernail, ou tout eft perdu. C’eft ici la feconde naiifance dont j’at parle j c’eft ici que l’homme nait veritahlement a la vie, & que rien d'humain n’eft etranger a lui. Jufqu’i- ci nos foins n’ont ete que des jeux d’enfant, ils ne prennent qu’a prefent une veritable im-, portance. Cette epoque, ou finiflent les educa- tions ordinaires, eft proprement celle ou la no- tre doit commencer : mais pour bien expofer ce nouveau plan , reprenons de plus haut i’etab des chofes qui s’y rapportent. Nos paffions font les principaux inftrumens de notre confervation •, c’eft done une entreprife auffi vaine que ridicule de vouloir les detruire ; c’eft contr61er la Nature , c’eft reformer Pou- vrage de Dieu. Si Dieu difoit a l’homme d’a- neantir les paffions qu’il lui donne , Dieu vou- droit & ne voudroit pas , il fe contrediroit lui- meme. Jamais il n’a donne cet ordre infenfe, lien de pareil n’eft ecrit dans le coeur humain ; &, ce que Dieu veut qu’un homme fafie , il ne la lui fait pas dire par un autre homme , il le lui dit lui-meme, il l’ecrit au fond de fon coeur. Or]e trouverois celui qui voudroit empicher be ^Education. 407 les paffions de naitre, prefqu’auffi fou que celui qui voudroit les aneantir; & eeux qui croiroient que tel a ete mon projet jufqu’ici, ra’auroient furement fort mal entendu. Mais raifonncroit - on bien , fi , de ee qu’il erfc dans la nature de l’homme d’avoir des paf¬ fions , on alloit conclnre que toutes les paffions que nous fentons en nous , & que nous voyons dans les autres s font naturelles ? Leur fource eft naturelle , il eft vrai ; mais mille ruiifeaux etrangers l’ont groffie; c’eft un grand fleuve qui s’accroit fans ceffe , & dans lequel on retrouve- roit a peine quelques gouttes de fes premieres eaux. Nos paffions naturelles font tres-bornees» elles font les inftrumens de notre liberte, elles tendent a nous conferver,! Toutes celles qui nous fubjugent & nous detruifent, nous vien- nent d’ailleurs; la Nature ne nous les denne pas , nous nous les approprions a fon prejudice. La fource de nos paffions , l’origine & le principe de toutes les autres, la feule qui nait avec l’homme & ne le quitte jamais tant qu’il vit, eft I’amour de foi : paffion primitive, in- nee , anterieure a toute autre , & dont toutes les autres ne font, en un fens que des modifi¬ cations. En ce fens toutes, fi Ton veut, font naturelles. Mais la plupart de ces modifications ®nt des caufos etrangeres, fans lefquelles elles Ji’auroient jamais lieu; & ees memes modifica¬ tions , loin de nous etre avantageufes , nous font Cc j 40§ T R A I T E # nuifibles ; elles changent le premier objet, &; vont contre ieur principe : c’eft alors que l’hom- me fe trouve hors de la Nature , & fe met en contradi&ion avec foi. L’amour de foi-meme eft toujours bon & toujours conforme a l’ordre. Cbacun ecant char¬ ge fpecialement de fa propre confervation, le premier & le plus important de fes foins , eft , & doit etre , d’y veiller fans celfe; & comment y veilleroit-il ainfi , s’il n’y prenoit le plus grand imeret 'i II faut done que nous nous aimions pour nous conferver j & par tine fuite immediate du meme fentiment , nous aimons ce qui nous conferve. Tout enfant s’attache a fa nourrice : Romulus devoit s’attacher a la Louve qui l’avoit allaite. D’abord cet attachement eft purement machinal. Cequi favorife le bien-etre d’unindividu l’atti- re , ce qui lui nuit le repouffe •, ce if eft-la qu’uri inftimft aveugle. Ce qui transforme cet inftincl en fentiment, Tattachement en amour, l’aver- lion en haine, c’eft l’intention manifeftee de nous nuire ou de nous etre utile. On ne fe paf- Honne pas pour les etres infenlibles qui ne fui- vent que l’impulfion qu’on leur donne ; mais ceux dont on attend du bien ou du mal par leur difpofition interieure, par leur volonte, ceux que nous voyons agir librement pour ou contre» nous infpirent des fentimens femblales a ceux qu’ils nous montrent* Ce qui nous fert, on Is de l’ Education. 409 cberche j mais ce qui nous veut fervir, on L’ai- me : ce qui nous nuit, on le fuit ; mais ce qui nous veut nuire , on le hait. Le premier fentiment d’un enfant eft de s’ai- mer lui-meme; &leiecond, qui derive du pre¬ mier , eft d’aimer ceux qui l’approchent ; car dans l’etat de foiblefle ou il eft , il ne connoit perfonne que par l’affiftance & les loins qu’il recoit. D’abord 1’attaehement qu’il a pour fa nour- jrice & fa gouvernante n’eft qu’habitude. Il les cherche parce qu’il a befoin d’elles , & qu’il fe trouve bien de les avoir ; c’eft plutot connoif- fance que bienveillance.' Il lui faut beaucoup de terns pour comprendre que non-feulement elles lui font utiles, mais qu’elles veulent l’etre > & c’eft alors qu’il commence a les aimer. Un enfant eft done naturellement enclin a la bienveillance, parce qu’il voit que tout ce qui 1’approche eft porte a l’affifter , & qu’il prend de cette obfervation l’habitude d’un fentiment favorable a fon efpece ; mais a mefure qu’il ctend fes relations , fes befoins , fes dependances adlives ou paflives , le fentiment de fes rapports a autrui s’eveille 5 & produit celui des devoirs & des preferences. Alors i’enfant devient impe- rieux , jaloux, trompeur, vindicatif. Si on le plie a l’obeiflance ; ne voyant point 1’utilite de & rend leur temperament moins precoce, de i/ Education. 41 ? tere qu’on affe&e de tendre devant leurs yeux, font autant d’aiguiilons a leur curiofite. A la ma- niere dont on s’y prend , il eft clair que ce qu’on feint de leur cacher n’eft que pour le leur ap- prendre, & c’eft , de toutes les inftrudions qu’on leur donne , celle qui leur profite lem'ieux. Confultez Pexperience , vous comprendrez 4 quel point cette raethode infenfee accelere l’ou- vrage de la Nature & mine le temperament. C’eft ici Pune des principales caufes qui font de- generer les races dans les Villes. Les jeunes gens» epuifes de bonne heure, reftent petits , foibles , mal-faits , vieiiliflent au lieu de grandir; comme la vignea qui 1’on fait porter du fruit au prin- tems , languit & meurt avant Pautomne. II faut avoir vecu chez des peuples groffiers & fimples pour connoitre jufqu’a quel age , une heureufe ignorance y peut prolonger l’innocenc© des enfans. C’eft un fpettacle a la fois touchant, & riftble d’y voir les deux fexes livres a la fe-. curite de leurs'coeurs , prolonger dans la fleur da Page & de la beaute les jeuxnaifs de l’enfance » & montrer par leur familiarite meme la purete de leurs plaifirs. Quand enfin cette aimablejeu- nelfe vient a fe marier, les deux epoux fe don- nant mutuellement les premices de leur perfon- ne , en font plus chers Pun a Pautre; des multi¬ tudes d’enfans fains & robuftes deviennent le gage d’une union que rien 11 ’altere , & ie fruit de la fagelfe de leurs premiers ans. Tome VII. D d T R A I T £ f 41 6 Si i’age oil l’homme acquiert la cbnfcience de fon fexe , difiere autant par l’effet de l’edu- oation que par l’adtion de la Nature , il fuit de- la qu’on pcut accelerer & retarder cet age felon la maniere dont on elevera les enfans j & fi le corps gagne ou perd de la confiftance a inefure qu’on retarde ou qu’on accelere ce progres, ii fuit encore que, plus on s’applique a le retar¬ der , plus un jeune homme acquiert de vigueur & de force. Je ne parle encore que des elfets purement phyfiques ; on verra bientot qu’ils lie fe bornent pas-la. De ces reflexions je tire la folution de cette queftion li fouvent agitee , s’il convient d’eclai- rer les enfans de bonne heure fur les ohjets de leur curiofite, ou s’il vaut mieux leur donner le change par. de niodeftes erreurs ? Je penfe qu’il ne faut fairs ni Fun ni l’autre. Premicre- ment, cette 'curiofite ne leur vient point fans qu’on y ait donne lieu. II faut done faire en forte qu’ils lie 1 ’aient pas. E11 fecond lieu , des queftions qu’on n’eftpas force aerefoudre, n’exi- gent point qu’on trompe celui qui les fait: if vaut mieux lui impofer filence que de lui repon- dte en mentant. II fera peu furpris de cette loi, fi l’on a pris loin de l’y aflervir dans les clrofes indiiferentes. Enfin fi l’on prend le parti de re* pondre, que ce foit avec la plus ’grande fimpli- cite, fans myftere, fans embarras, fans fourire. II y abeaucoup moins de danger a fatisfaire la curiofite de l’enfant qu’i F exciter. de l’Education. 417 Que vos reponfes foient toujours graves, courtes , decidees, & fans jamais paroitre hefi- ter. Je n’ai pas befoin d’ajonter qu’elles doivent etre vraies. On ne peut apprendre auxenfans le danger de mentir aux hommes, fans fentir , de Ja part des hommes , le danger plus grand de mentir aux enfans. Un feul menfonge avere du maitre a l’eleve , ruineroit a jamais tout le fruit de l’education. Une ignorance abfolue fur certaines matieres eft , peut-etre , ce qui conviendroit le mieux aux enfans : mais qu’ils apprennent de bonne heure ce qu’il eft impoflible de leur cacher tou¬ jours. II faut, ou que leur curiolite ne s’eveille en aucune maniere , ou qu’ellc foit fatisfaite avant i’age ou elle n’eft plus fans danger. Votre conduite avec votre eleve depend beaucoup , en ceci , de fa fituation particuhere , des focietes qui l’environnent, des circonftances ou l’on prc- voit qu’il pourra fe trouver , &c. II importe ici de ne rien donner au hafard, & fi vous n’etes pas fur de lui faire ignorer jufqu’a feize ans la difference des fexes, avez foin qu’il 1’apprenne avant dix. Je n’aime point qu’on affede avec les enfans un langage trop epure, ni qu’on falfe de longs detours , dont ils s’apperqoivent, pour eviter de donner aux chofes leur veritable nom. Les bon¬ nes moeurs, eh ces matieres, ont toujours beau- coup de fimplicite 5 mais des imaginations fouil-. D d z 4i8 T r a i t e' lees par le vice rendent foreille delicate, & for- cent de rafiner fans ceife fur les expreffions. Les terraes groffiers font fans confequence j ce font les idees lafcives qu’il faut ecarter. Quoique la pudeur foit naturelle a fefpece humaine , naturellement les enfans n’en ont point. La pudeur ne nait qu’avec la connoiifance du rnal : & comment les enfans qui n’ont ni ne doivent avoir cette connoiifance, auroient-ils le lentiment qui en eft 1’elfet 'i Leur donner des leqons de pudeur & d’honnetete, c’eft leur ap- prendre qu’il y a des chofes honteufes & deshonnetes j c’eft leur donner un defir fecret de connoitre ces chol'es-la. Tot ou tard ils en vien- nent a bout, & la premiere etincelle qui touche a rimagination, accelere a coup fur l’embrafe- ment des fens. Qiiiconque rougit eft deja coupa- ble : la vraie innocence n’a honte de rien. Les enfans n’ont pas les memes defirs que les hommes i mais fujets, corame eux, a la mal- proprete qui blelle les fens, ils peuvent de ce feul alfujettilfement recevoir les memes leqons de bienfeance. Suivez l’efprit de la Nature, qui, plaqant dans les memes lieux les organes des plaifirs fecrets, & ceux des befoins degoutans , nous infpire les memes foins a differens ages, tantot par une idee & tantot par une autre; a rhomme par la modeftie , a l’enfant par la pro- prete. Je ne vois qu’un bon moyen de conferver de l’ Education. 419 aux enfans leur innocence ; c’eft que tous ceux qui les entourent la refpe&ent & l’aiment. Sans cela, toute la retenue done on tache d’ufer avec eux fe dement tot ou tard ; un fourire , un clin d’ocil, un gelte echappe , leur difent tout ce qu’on cherche a leur taire : il leur fuffit pour l’apprendre , de voir qu’on le leur a voulu ca- cher. La delicatefle de tours & d’expreffions dont fe fervent entre eux les gens polis, fuppo- fant des lumieres que les enfans ne doivent point avoir, eft tout-a-fait deplacee avec eux; mais quand on honore vraiment leur fimplicite, 1’on prend aifement, en leur parlant, celle des ter- mes qui leur conviennent. II y a une certaine naivete de langage qpi lied & qui plait a l’inno- lience : voila le vrai ton qui d-etourne un enfant d’une dangereufe curiolite. En lui parlant fim- ple'ment de tout, on ne lui laiife pas foupconner qu’il refte rien de plus a lui dire. En joiguant aux mots groffiers les idees deplaifantes qui leur conviennent, on etoufte le premier feu de l’i- magination : on ne lui defend pas de prononcer ces mots & d’avoir ces idees; mais on lui don- ne, fans qu’il y fonge, de la repugnance a les rappeller; & combien d’embarras cette liberte naive ne fauve-t-elle poind a ceux qui, la tirant de leur propre cceur, difent toujours ce qu’il faut dire , & le difent toujours coniine ils font fenti ? Comment fe font les enfuns! Queftion embar- Dd 3 420 T R A I T e' raflante qui vient aflez naturcllement aux en- fans , & dont la reponfe indifcrette ou prudente decide quelquefois de leurs moeurs & de leur fante pour route leur vie. La raaniere la plus courte qu’une mere imagine pour s’en debarrafler fans tromper fon fils, eft de lui impofer filence : cela feroit bon, fi on Py eut accoutume de lon¬ gue main dans des queftions indilferentes, & qu’il ne foupqonnat pas du myftere a ce nouveau ton. Mais rarement elle s’en tietitla. Cefl le fecret des gens maries, lui dira- telle; de fetits gar cons ne doivent point etre Ji curieux. Veila qui eft fort bien pour tirer d’embarras la mere 3 mais qu’elle fache que, pique de cet air de me- pris, le petit garqon n’aura pas un moment de repos qu’il n’ait appris le fecret des gens ma¬ ries , & qu’il ne tardera pas de l’apprendre. Qu’on me permette de rapporter une reponfe bien diftercnte que ’f at emendu faire a la meme queftion, & qui me frappa d’autant plus, qu’elle partoit d’une femme auffi modefte dans fes dif- cours que dans fes manieres, mais qui favoit an befoin fouler aux pieds , pour le bien de fon fils & pour la vertu , la fauftc crainte du blame & les vains propos des plaifans. II n’y avoit pas long-terns que l’enfant avoit jette par les urines une petite pierre qui lui avoit dechire 1’uretre 3 mais le mal palfe etoit oublie. Maman , dit le petit etourdi, comment fe font les enfans ? Mon fjs, repond la mere fans hell ter, Its femmes les D E L’ E D U C A T I O N. 421 pijfent avec des donlsurs qui leur coutzni quelqia- fois la vie. Que les foils rient , que les fots foient fcancLtlifes; mais que les fages cherchent li ja¬ mais ils trouveron: line reponfe plus judicieufe, & qui aille mieux a fes fins. D’abord l’idee d’un befoin naturel, & connu de I’enfant, detourne celle d’une operation myf- terieufe. Les idees accefioires de la douleur & de la mort couvrent celie-la d’un voile de trif. teiTe , qui amortit l’imagination & reprime la cu- riofite : tout porte l’efprit fur les fuites de l’ac- couchement, & non pas fur fes caufes. Les in- fkmites de la nature humaine, des objets de- goutans , des images de fouifrance, voila les eclairciifcniens oil menc cette reponfe, fi la re¬ pugnance qu’elle infpire permet a 1’enfant de les demander. Par oil l’inquietude des defirs aura- t-elle occafion de naitre dans des entretiens ainfi diriges? & cependant vous voyez que la verite n’a point ete alieree , & qu’on n’a point eu be¬ foin d’abufer fon eleve au lieu de l’inftruire. Vos tenfans lifent; ils prennent dans leurs ledturcs des connoiflances qu’ils n’auroient pas s’ils n’avoient point lu. S’ils etudient, l’imagi¬ nation s’allume & s’aiguife dans le lilence du cabinet. S’ils vivent dans le monde, ils enten- dent un jargon bizarre, ils voient des exemples dont ils font rrappes; on leur a li bien perfuade qu’ils etoient homines , que dans tout ce que font les hommes en leur prefence , ils cherchent D d 4 422 T R A I T e' auffi-t6t comment cela peut leur convenir ; il faut bien que les actions d’autrui leur fervent tie niodele , quand les jugemcns d’autrui leur fer¬ vent de loi. Des dotneftiques qu’on fait depen- dre d’eux , par confequent intereffes a leur plai- re, leur font leur cour aux depens des bonnes moeurs ; des gouvernantes rieufes leur tiennent a quatre ans des propos , que la plus effrontee n’oferoit leur tenir a quinze. Bientot elles ou- blient ce qu’elles ont dit; rnais ils n’oublient pas ce qu’fs ont entendu. Les entretiens poliffons preparent les moeurs libertines; le laquais frip- pon rend Penfant debauche, & le fecret de Pun fert de garant a celui de 1’autre. L’enfant eieve felon fon age eft feu 1. II ne connoit d’attachemens que ceux de Phabitude ; il aime fa four comme fa montre , & foil ami comme fon chicn. Il ne fe fent d’aucun fexe , d'aucune efpece; l’homme & la femme lui font egalement etrangers ; il ne rapporte a lui rien de ce qu’ils font ni de ce qu’ils difent ; il ne le volt ni ne l’entend, ou n’y fait nulle attention ; leurs difcours ne l’intereifent pas plus que leurs exempies : tout eela n’eft point fait pour lui. Ce n’eft pas une erreur artifkieufe qu’on lui doit- we par cette metliode , c’eft Pignorance de la Nature. Le terns vient ou la"meme Nature prend foin d’edairer fon eieve ; & c’eft alors feule- roent qu elle Pa mis en etat de profiter fans rif. que des ieqons qu’ells lui donne. Voila le pun- D E L ? E D U C A T I O TS. 423 eipe: le detail des regies n’eft pas de mon fu- jet & les moyens que je propofe en vue d’au- tres objets , fervent encore d’exemple pour ce- lui-ci. Voulez-vous raettre Pordre & la regie dans les paffions nailfantes ? etendez l’eipace durant lequel elles fe developpent, a&n qu’elles aient le terns de s’arranger a mefure qu’elles naiflent. Alors ce n’eft pas Phomme qui les ordonne, c’eft la Nature elle-meme; votre foin n’eft que de la laiffer arranger fon travail. Si votre eleve etoit feul, vous n’auriez rien a faire; mais tout ce qui l’environne, enflamme fon imagination. Le torrent des prejuges Pentrainej pour le rete- nir il faut le pou/Ter en fens contraire. II f" aut que le fentiment entraine 1’imaginaticn, & que la raifon faiTe taire l’opinion des homtnes. La fource de toutes les paffions eft la fenllbilite ; 1’imagination determine leur pente. Tout etre qui fent fes rapports , doit etre affede quand ces'rapports s’alterent, & qu’il en imagine, ou qu’il en croit imaginer de plus convenables a fa nature. Ce font les erreurs de 1’imagination qui transforment en vices les paffions de tous les etres bornes, nieme des Anges , s’ils en ont: car il faudroit qu’ils connulfent la nature de tous les litres, pour favoir quels rapports sonvienneht le mieux a la leur. Void done le fommaire de toute la fagefle humaine dans Pufage des paffions. i°. Sentir D d v 424 T R A X T E r les vrais rapports de l’homme, tant dans l’cfpece que dans l’individu. 2°. Ordonner toutes les affections de l’ame felon ces rapports. Mais l'homme eft - il maitre d’ordonncr fes affections felon te!s on cels rapports '( fans dou- te, s’il eft maitre de dlriger fon imagination fur tel on tel objet, ou de lui donner telle ou telle habitude. D’ailleurs il s’agit moins ici de ce qu’un Homme peut faire fur lui-meme que de ce que nous pouvons faire fur nctre eleve par le choix des circonftances ou nous le placons. Ex- pofer les moyens propres a le maintenir dans i’ordre de la nature, c’c-ft dire affez comment il en peut fortir. Tant que fa fenfibilite refte bornee a fon in- dividu ; il n’y a rien de moral dans fes adions; ce n’eft que quand elle commence a s’etendre hors de lui, qu’il prend d’abord les fentimens , & enfuite les notions du bien & du rnal, qui le conftituenfventablement homme & partie inte- grante de fon efpeee. C’eft done a ce premier point qu’il faut d’abord fixer nos obfervations. Elies font difficiles, en ce que pour les faire, il faut rejetter les exemples qui font fous nos yeux , & chercher ceux ou les developpemens fucceffifs fe font felon 1’ordre de la Nature. Un enfant faconne, poli, civilife, qui n’at- tend que la puilfance de mettre en oeuvre les inftruCtions prematurees qu’il a reques, ne fe trotnpe jamais fur le moment oil cette puiffance de l’ Education^ 42? 3ui furvient. Loin de l’attendre, il l’accelere; il donne a foil fang une fermentation precoce ; il flit quel doit etre Pobjet de fes defirs long- tems meme avant qu’il les eprouve. Ce n’eft pas la Nature qui 1’excite , c’eft lui qui la force: elle 11 ’a plus rien a lui apprendre en le faifant liomme. Il l’etoit par la penfee long-tems avant de l’etre en effet. La veritable marche de la Nature eft plus gradueile & plus lente. Peu-a-peu le fang s’en- flamme , les efprits s’elaborent , le tempera¬ ment fe forme. Le fiige ouvrier qui dirige la fa- brique, a foin de perfedionner tous fes inftru- mens avant de les mettre en oeuvre; une longue inquietude precede les premiers defirs , une lon¬ gue ignorance leur donne le change , on defire fans favoir quoi: le fang fermente & s’agite; une furabondance de vie cherche a s’etendre au-deliors. L’ccil s’anime & parcourt les autres etres ; on commence a prendre interet a ceux qui nous environnent ; on commence a fentir qu’on n’eft pas fait pour vivre feul; c’eft ainfi que le coeur s’ouvre aux alfedions humaines, & devient capable d’attachement. Le premier fentiment dont un jeune homms eleve foigneufement eft fufceptible n’eft pas i’a- mour , c’eft l’amitie. Le premier ade de fon imagination naiflante eft de lui apprendre qu’il a des femblables , & Pefpece Paffede avant le fexe. Voiia done un autre avantage de l’inno- T R A I T E f 425 cence prolongee j c’eft de profiler de la fenfibi- lifce naiflante , pour jetter dans le coeur du jeu- ne adolefcent lcs premieres femences de l’huma- nite. Avantage d’autant plus precieux , que c’efl: le feul terns de la vie ou les memes foins puif- fent avoir un vrai fucces. J’ai toujours vu que les jeunes gens corrom- pus de bonne heure, & livres aux femmes & a la debauche , etoient inhumains & cruels ; la fougue du temperament les rendoit impatiens , vindicatifs , furieux : leur imagination pleine dun feul objet, fe refufcit a tout le refte ; ils- neconnoidbient ni pitie ni mifericorde ; ils au- roient facrifie pere, mere Sc 1’univers entier , au moindre de leurs plaifirs. Au contraire, un jeu- ne homme cleve dans une heureufe fimplicite, eft porte par les premiers mouvemens de la Na¬ ture vers les paflions tendres & affedbueufes : fon coeur compatiffant s’emeut fur les peines de fes femblables ; il treflaillit d’aife quand il re¬ volt fon camarade, fes bras favent trouver des etreintes caretfantes , fes yeux favent verfer des larmes d’attendriflement; il eft fenfible a la honte de deplaire , au regret d’avoir offenfe. Si 1’ar- deur d’un fang qui s’enflamme le rend vif, ern- porte , colere, on voit le moment d’apres toute la bonte de fon coeur dans l’eifufion de foil repentir ; il pleure , il gemit fur la bleffure qu’il a faite , il voudroit au prix de fon fang racheter celui qu’il a verfe , tout fon emporte- d e ^Education: 427 msnt s’eteint, toute fa fierte s’humilie devant le fentiment defa faute. Eft il offenfe lui-meme? an fort de fa fureur une excufe , un mot le defarme ; il pardonne les torts d’autrui d’auffi boil coeur qu’il repare les liens. L’adolefcence li’eft 1’age ni de la vengeance ni de la haine , elle eft celui de la commileration, de la clemence, de la generofite. Oui, je le foutiens , & je ne crains point d etre dementi par 1’experience, un enfant qui n’eft pas mal lie, & qui a conferve jufqu’a vingt ans foil innocence , eft, a cet age, le plus genereux , le meilleur, le plus aimant & le plus aimable des hommes. On ne vous a ja¬ mais rien dit de femblable; je le crois bien : vos Philofophes eleves dans toute la corruption des Colleges , n’ont garde de favoir cela. C’eft la foiblelfe de fhomme qui le rend fo- ciable •, ce font nos miferes communes qui por¬ tent nos coeuts a 1’humanite '• nous ne lui de- vrions rien li nous 11 ’etions pas hommes. Tout attachement eft un figne d’mfuffifance ; ft chacun de nous n’avoit nul befoin des autres , il ne fon- geroit guere a s’unira eux. Ainfi de notre inftr- niite meme nait notre frele bonheur. Un etre vraiment heureux eft un etre foiitaire : Dieu feul jouit d’un bonheur abfolu , mais qui de nous en a fidee ? Si quelque etre imparfait pouvoit fe fuffire a lai-menie, de quoi jouiroit-il felon nous? Il feroit feul, il feroit miferable. Je ne concois pas que celui qui rfa befoin de rien, puiife ai- T R A I T l' 42g mer quelque chofe: je lie conqois pas que celut qui n’aitnc rien, puilTe etre heureux. II fuit de-la que nous nous attachons a nos femblabies, moins par le fentimentde leurs plai- firs , que par cslui de leurs peines ; car nous y voyons bien mieux l’identite de notre nature, & les garans de leur attachement pour nous. Si nos befoins comtnuns nous uniffent par interet, nos miferes communes nous uniffent par affec¬ tion. L’afpedt d’un homme heureux infpire aux autres moins d’amour que d’envie; on l’accufe- roit volontiers d’ufurper un droit qu’il n’a pas , en fe faifant un bonheur exclufif j & 1’amour- propre fouffre encore, en nous faifant fentir que cet homme n’a nui befoin de nous. Mais qui eft-ce qui ne plaint pas le malheureux qu’il voit fouffrir ? Qui eft-ce qui ne voudroit pas Je delivrer de fes maux , s’ii n’en coutoit qu’un fouhait pour cela ? L’imagmation nous met a la place du miferable, plutot qu’a celle de '.’hom¬ me heureux; on fent que i’un de ces etats nous touche de plus pres que l’autre. La pixie eft douce, parce qu’en fe mettant a la place de ce- lui qui fouffre, on fent pourtant le plaifir de ne pas fouffrir comme lui. L’envie eft amere , en ce que Pafped d’un homme heureux , lorn de mettre Penvicux a fa place, lui donne le re¬ gret de n’y pas etre. II femble que Fun nous exempte dcs maux qu’il fouffre, & que l’autre nous etc les biens dont il jcuic. be l’Education. 4 , s9 Voulez-vous done exciter & nourrir dans le coeur d’un.jeune homme les premiers mouve- mens de la fenfibilite naiflante, & tourner Ton caraeftere vers la bienfaifance & vers la bonte ? N’allez point faire germer en lui l’orgueil, la vanite, l’envie par la trompeufe image du bon- lieur des hommes ; n’expofcz point d’abord a fes yeux la pompe des cours , le fafte des pa¬ lais , l’attraic des fpectaeies : ne le promenez point dans les cercles , dans les brillantes affem- blees- Ne lui montrez Fexterieur de la grande fociete qu’apres Favoir mis en etat de l’appre- cier en elle-meme. Lui montrer le monde avanfc qu’il connoilTe les hommes , ce n’eft pas le for¬ mer » e’eft le corrompre : ce n’eft pas l’inftruire % e’eft le tromper. Les hommes ne font naturellement ni Rois s ni Grands, ni Courdfans, ni riches. Tons font nes nus & pauvres , tous fujets aux ndferes de la vie , aux chagrins , aux maux , aux befoins , aux douleurs de toute efpece ; enfin tous font condamnes a la mort. Voila ce qui eft vraiment de Fhomme ,• voila de quoi nul mortel n’eft exempt. Commencez done par etudier, de la na¬ ture humaine, ce qui en eft le plus infeparable , ce qui conftitue le mieux Fhumanite. A feize ans l’adoiefcence fait ce que e’eft que fouffrir, car il a fouffert lui-meme: mais a pei¬ ne fait-il que d’autres etres fouffrent auffi: le voir fans le fentir, n’eft pas le favoir , & com- '4-3® T R A I T E f me je l’ai dit cent fois , l’enfant n’imaginaiit point ce que fentent les autres, ne connoit de maux que les fiens ; mais quand le premier de- vdoppement des fens allume en lui le feu de l’i- magination , il commence a fe fentir dans fes femblabies, a s’emouvoir de leurs plaintes , & a fouffrir de leurs douleurs. C’eft alors que le trifle tableau de l’humanite fouffrante doit por¬ ter a fon cocur le premier attendrilfement qu’il ait jamais eprouve. Si ce moment n’eft pas facile a remarquer dans vos enfans , a qui vous en prenez-vous ? Vous les inftruifez de fi bonne heure a jouer le fentiment , vous leur en apprenez fi-tot le En¬ gage , que parlant toujours fur le merne ton , ils tournent vos leqons contre vous-meme, & ne vous lailfent nul fnoyen de diftinguer quand, ceffant de mentir , ils commencent a fentir ce qu’iis difeiit. Mais voyez raon Emile •, a l’age qu je l’ai conduit , il n’a ni fenti ni menti. Avant de favoir ce que c’eft qu’aimer, il n’a dit a perfonne : je vous dime him ,• on ne lui a point preterit la contenaiice qu’il devoit prendre en entrant dans la chambre de fon pere , de fame- re ou de fon gouverneur malade; on ne lui a point montre l’art d’aifecter la triftelfe qu’il n’a- voit pas. Il n’a feint de pleurer fur la mort de perfonne ; car il ne fait ce que c’eft que mourir. „ La meme infenfibilite qu’il a dans le cocur, eft auffi dans fes manieres. Indifferent a tout, hors 1 lui- bi l^Educatiok. 431 lui merne, comme tous les autres enfans , il ne prend interet a perfoane ; tout ce qui le dirtin- gue, eft qu’il ne veut point paroitre en pren¬ dre , & qu’il n’eftpas faux comme eux. Emile ayant peu reflechi fur les etres fenii- bles , faura tard ce que e’eft que fouffrir & mou, rir. Les plaintes & les cris commenceront d’a- giter fes entrailles , l’afpedt du fang qui coule lui fera detourner les yeux , les convulfions d’un animal expirant lui donneront je ne fais quelle angoiife , avant qu’il fache d’ou lui viennent res nouveaux mouvemens. S’il ecoit refte ftupide & barbare, il ne lesauroit pas; s’il etoitplus inf- truis , il en connoitroit la fource : il a deja trop compare d’idees pour ne rien fentir , & pas alfez pour concevoir ce qu’il fent. Ainia nait la pitie, premier fentiment relatif qui touche le coeur humain , felon l’ordre de la Mature. Pour devenir fenfible & pitoyable, il faut que l’enfant fache qu’il y a des etres fem- blables a lui, qui fouffrent ce qu’il a fouffert, qui fentent les douleurs qu’il afenties, & d’au- tres dont il {doit avoir l’idee , comme pouvanc les fentir auffi. Eu effet, comment nous laif. fons - nous emouvoir a la pitie, ft ce n’eft en nous tranfportant hors de nous, & nous idea- tifiant avec l’animal foufffant? en quittant, pouf ainil dire, potre etre pour prendre le fien ? nous ne fouftrorts qu’autant que nous jugeons qu’il foulfre; ce n’eft pas dans nous, e’eft dans lui Tome I’ll , E e T R A I T e' 433 que nous fouflfrons. Ainfi mil ne devientfenlU ble que quand Ton imagination s’anime & com¬ mence a le tranfporter hors de lui. Pour exciter & nourrir cette fenfibilite naif, fante, pour la guider ou la fuivre dans fa pente naturelle, qu’avons-nous done a faire, fi ce n’eft d’olfrir au jeune homme des objets fur lefquels puilfe agir la force expanfive de fon coeur, qui le dilatent, qui l’etendent fur les autres etres , qui le faifent par - tout retrouver hors de lui; d’e- carter avec foin ceux qui le relferrent , le con- ccntrent, & tendeut le reflort du moi humain ? e’eft-a-dire en d’autres termes, d’exciter en lui labonte, l’humanite, la commiferation , la bien- faifance, toutes les pallions attirantes & douces qui plaifent naturellement aux hornmes, & d’ern- pecher de naitre l’envie , la convoitife, la hai- ne, toutes les paffions repoulfantes & cruelles, qui rendent, pour ainfi dire, la fenfibilite non- feulement nulle, mais negative , & font le tour- ment de celui qui les eprouve. Je crois pouvoir refumer toutes les reflexions precedentes en deux ou trois maximes precifes > claires & faciles a faifir. Premiere Maxims* U n'ejl pas dans le cceur humain de fe mettre a la place des gens qui font plus heureux que nous, mais feuUmnt de (eux qui font plus J plaindr?) , de l’ Education. 435 Si 1’on trouve des exceptions a cette maxi- me , elles font plus apparentes que reelles. Ain- li Ton ne fe met pas a la place du riche ou du Grand auquel on s’attache; meme en s’attachant lincerement on ne fait que s’approprier une par- tie de fon bien-etre. Quelquefois ou l’aime dans fes malheurs : mais tant qu’il profpere, il n’a de veritable ami que eelui qui n’eft pas la dupe des apparences, & qui le plaint plus qu’il ne l’envie, malgre fa profperite. On eft touche du bonheur de certains etats, par exemple , de la vie champetre & paftorale. Le charme de voir ces bonnes gens heureux, n’eft point empoifonne par l’envie: on s’inte- relfe a eux veritablement: pourquoi cela ? par- ce qu’on fe fent maitre de defcendre a cet etat de paix & d’innocence, & de jouir de la meme fe- licite : c’eft un pis-aller qui ne donne que des idees agteables , attendu qu’il fuffit d’en vouloir jouir pour le pouvoir. II y a toujours du plaifir a voir fes reffources , a contempler fon propre bien, meme quand on n’en veut pas ufer. II fuit de-la que pour porter une jeune hom- me a 1’humanite, loin de lui faire admirer le fort briUant des autres , il faut le lui montrer, par les cotes triftes , il faut le lui faire crain- dre. Alors, par une confequence evidente , il doit fe fra/er une route au bonheur , qui ne foie fur les traces de perfonne. E e 2 434 T r a i t e' D e u x i e m e Maxim e On ne ■plaint jamais dans antrui que les mauM dont on ns fe crGit pas exempt foi-meme. Non ignara mali, mxferis fuccurrere difco. Je ne connois rien de fi beau, de fi profond, de Ci touchant, de fi vrai que ce vers - la. Pourquoi les Rois font-ils fans pitie pour leurs fujets '{ c’eft qu’ils comptent de n’etre jamais hommes. Pourquoi les riches font-ils fi durs en- vers les pauvres ? e’eft qu’ils n’ont pas peur de le devenir. Pourquoi la Noblelfe a-t-elle un fi grand mepris pour le peuple ? c’eft qu’un noble lie fera jamais roturier. Pourquoi les Turcs font- ils generalement plus humains , plus hofpitaliers que nous ? e’eft que dans leur gouvernement, tout - a - fait arbitraire, la grandeur & la fortune des particulars etanjt toujours precaires & chan- celantes , ils ne regardent point l’abailfement & la mifere comme un etat etranger a eux (n ); chacun peut etre demain ce qu’eft aujourd’hui celui qu’il affifte. Cette reflexion , qui revient Pins celfe dans les romans orientaux , donne a leur lecture je ne fais quoi d’attcndriifant que n’a point tout 1’appret de notre feche morale. N’accoutumez done pas votre eleve a regar- ( n) Cela paroit changer un peu maintenant: les etats femblent devenir plus fixes, & les homines deviennsnt aulfi plus durs. D E l’ E d u c a T I 0 N. 43^ derdu haut de fa gloire les peines des infortu- nes, les travaux des miferables, & n’efpercz pas lui apprendre a les plaindre, shf-ks confi- dere comme lui etant etrangers. Faites-lui bien comprendrc que le fort de ces malheureux peut &tre Ie lien , que tous leurs maux font fous fes pieds, que mille evenemens imprevus & inevi¬ tables peuvent l’y plonger d’un moment a l’au- tre. Apprenez - lui a ne eompter ni fur la nailfan- ce, ni fur la faute, ni fur les richelfes, mon- trez - lui toutes les viciilitudes de la fortune, cherchez-lui les exemples toujours trop frequens de gensqui d’un etat plus eleve que le lien font tombes au - deifous de ces malheureux : que ce fbit par leur faute ou non, ce n’eft pas rnainte- nant dequoi il eft queftion ; fait -II feulement ce que c’eftque faute ? n’empietez jamais fur l’or- dre de fes connoiifances , & ne feclairez que par les lumieres qui font a fa portee ; il n’a pas be [bin d’etre fort favant pour fentir que toute la prudence humaine ne peut lui repondre ll dans une her,re il fera vivant ou mourant, fi les douleurs de la nephretique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit, fi dans un mois il fera riche ou pauvre , fi dans un an, peut- Atre, il ne ramejra point fous le nerfide-bqeuf dans les galeres d’Alger. Sur-tout n’allez pas lui dire tout eela froidement comme fon catgchif- me : qu’il voie, qu’il rente les catamites humai- nes : ebranlez , effrayez fon imagination des Ee 3 43 6 T a a i t % f perils dont tout homme eft fans cede environ! ne ; qu’il voie autour de lui tous ces abynies, & qu’a vous les entendre decrire ilfe preffe con- tre vous de peur d’y tomber. Nous le rendrons timide & poltron, direz-vous. Nous verrons dans la fuite , rnais quant-a-prefent commenqons par le rendre humain ; voila fur-tout ce qui nous importe. TROI. SIEME M A X I M E. La pitti qii’on a du mal d'autrui ne fe mefure pas fur la quantise de ce mal, mats fur le fenti- tient qu'on prste a ceux qui le fouffrent. On ne plaint un malheureux qu’autant qu’on croit qu’il fe trouve a plaindre. Le fentiment phyfique de nos raaux eft plus borne qu’il ne femble •, mais c’eft par la memoire qui nous en fait fentir la continuite, c’eft par l’imaginatioit qui les etend fur l’avenir, qu’ils nous rendent vraiment a plaindre. Voila je penfe une des caufes qui nous endurcilfent plus aux maux des aniraaux qu’a ceux des hommes , quoique la fen- iibilite commune dut egalement nous identifier avec eux. On ne plaint guere un cheval de chartier dans fon ecurie, parce qu’on ne prefu¬ me pas qu’en mangeant fon foin il fonge aux coups qu’il a requs & aux fatigues qui 1’attendent. On ne plaint pas non plus un mouton qu’on voit paitre, quoiqu ’011 fache qu’ii fera bient6t egor- de l 5 Education. 437 ge j parce qu’on juge qu’il ne prevoit pas fon fort. Par extenfion i’on s’endurcit ainfi fur le fort des hommes, & les riches fe confolent du mal qu’ils font aux p'auvres en les foppofant af- fez ftupides pour n’en rien fentir. En general, je juge du prix que chacun met au bonheur de fes femblables par le cas qu’il paroit faire d’eux. II eft naturel qu’on faffe bon marche du bonheur des gens qu’on meprife. Ne vous etonnez done plus ft les politiques parlent du peuple avec tant de dedain , ni fi la plupart des Philofophes af- -fedlent de faire fhotnme ft mechant. C’eft le peuple qui compose le genre humain ; ce qui n’eft pas peuple eft fi peu de chofe que ce n’eft pas la peine de le compter. L’homme eft le meme dans tous les etats ; fi cela eft , les etats les plus nombreux meritent le plus de ref-~ peel. Devant celui qui penfe toutes les diftinc- tions civ lies difparoilTent;: il voit lesmemes paf- fions , les memes fentimens dans le goujat & dans l’homme iiluftre : il n’y difeerne que leur langage, qu’un colons plus ou moins apprete, & ft quelque difference effentielle les dillingue, elle eft au prejudice des plus dillimules. Le peu¬ ple fe montre tel qu’il eft, & n’eft pas aima- jble ; mais il faut bien que les gens du monde fe deguifent; s’ils fe montroient tels qu’ils font, ils feroient horreur. Il y a, difent ancore nos fages , meme dofe de bonheur & de peine dans tous les etats j rna- E e 4 438 T r a i t e' ximc auffi funefte qu’infoutenable j car 11 tons font egalement heureux, qu’ai-je befoin de m’incommftder pour perfonne ? Que chacun rede commeileft: queTefclave foit maltraite, que i’infirme fouffre , que le gueux perifle ; iln’y a rien a gagner pour eux a changer d’etat. Ils font 1’enumeration des peines du riche & mon- trent l’inanite de fes vains plaifirs : quel groffier fophifme ! les peines du riche ne lui viennent point de foil etat, niais de lui feul, qui en abu- fe. Fiit il plus malheureuxque le pauvre merne, il fl’eft point a plaindre, parce que fes tnaux font tous foil ouvrage, & qu’il ne tient qu’a lui d’etre heureux. Mais la peine du miferable lui vient des chofes, de la rigueur du fort qui s’ap- pefantit fur lui. 11 n’y a point d’habitude qui lui puifle oter le fentiment phyfique de la fatigue , de l’epuifement, de la faira : le bon efprit ni la fagelfe ne fervent de rien pour l’exempter des roaux de fon etat. Que gagne Epidtete de pre- voir que fon maitre va lui calfer la jambe ? la lui cafle-t-il moins pour cela ? il a par-delfus fon mal, le mal de la prevoyance. Quand le peuple feroit auffi fenfe que nous le fuppofons ftupide, que pourroit - il etre autre que ce qu’il eft, que pourroit-il faire autre que ce qu’il fait ? etudiez les gens de cet ordre, vous verrez que fous un autre langage ils ont autant d’elprit & plus de bon fens que vous. Refpectez done votre efpe- des mourans , des fpedacles de douleur & de mifere ! Quel bonheur ! quelle jouilfance pour un jeune cceur qui nait a la vie ! fon trifte inftitu- teur qui lui deftiuoit une education fi douce , ne le fait naitre que pour fouffrir. Voila ce qu’on dira : que m’importe ? j’ai promis de le rendre heureux, non de faire qu’il parut l’etre. Eft - ce ina faute , fi toujours dupes de l’apparence, yous la prenez pour la realite ? Prenons deux jeunes gens fortant de la pre¬ miere education, & entrant dans le monde par deux portes dire&em.ent oppofees. L’un monte tout-a-coup fur 1’Olympe , & fe repand dans la plus brillante fociete. On le mene a la Cour , chez les Grands , chez les riches , les jolies fem¬ mes. Jele fuppofe fete par-tout, & je n’examine pas 1’elFet de eet accueil fur la raifon ; je fuppo¬ fe qu’elle y refifte. Les plailirs volent au-devant delui, tous les jours de nouveaux objets l’amu- fent, il fe livre a tout avec un interet qui vous feduit. Vous le voyez attentif, emprelfe, cu- rieux ; fa premiere admiration vous frappe ; vous 1’eftimez content , mais voyez 1’etat de fort ante : vous croyez qu’il jouit; moi je crois qu’il fouffre. Qu’apperqoit-il d’abord en ouvrant les yeux? Des multitudes de pretendus biens qu’il ne con- noilfoit pas , & dont la plupart n’etant qu’un mo¬ ment a fa portee , ne femblent fe montrcr a lui que pour lui donner le regret d’en etre prive. Se promene-t-il dans un Palais ? Vous voyez afon inquiete curiolite qu’il fe demande pourquoi fa maifon paternelle n’eft pas ainfi. Toutes fes queftions vous difent qu’il fe compare fans ceffe au maitre de cette maifon; & tout ce qu’il trou- ve de mortifiant pour lui dans ceparallele, ai- guife ia vanite en la revoltant. S’il rencontre un jeune homme mieux mis que lui, je le vois murmurer en fecret centre 1’avarice de fes pa* T R A I T E ? 444 rens. Eft-il plus pare qu’un autre? II a la dotfi leur de voir cet autre 1’eiFacer ou par fa naif- fance ou par foil efprit, & toute fa dorure hu- miliee devant un fimple habit de drap. Brille t- il feul dans une alfemblee ? s’eleve - t - il fur la pointe du pied pour etre mieux vu? Qui eft-ce qui ifa pas une difpolition fecrete a rabaiifer Fairfuperbe & vain d’un jeune fat ? Tout s’unit bientcrt comme de concert; les regards inquie- tans d’un homme grave, les mots railleurs d’un cauftique netardentpas d’arriver jufqu’a lui j & ne fiit-il dedaigne que d’un feul homme, le me- pris de cet homme empoifonne a l’inftant les ap- plaudilfemens des autres. Donnons - lui tout; prodiguons - lui les agre- niens > le merits; qu’ii foit bien fait, plein d’ef» prit, aimable; il fera recherche des femmes; mai’s en le recherchant avant qu’ii les aime , el- les le rendront plutot fou qu’amoureux ; il aura des bonnes fortunes, mats il n’aura ni tranfports xii pailion pour les gouter. Ses defirs , toujours prevenus, n’ayant jamais le terns de naitre, au fein des plaifirs il ne fent que l’ennui de la ge¬ ne ; le fexe fait pour le bonheur du lien le de- goute & le raifafie meme avant qu’ii le connoif- fe ; s’il continue a le voir , ce n’eft plus que par vanite; & quand il s’y attacheroit par un gout veritable, il ne fera pas feul jeune, feul brillant , feul aimable , & ne trouvera pas tou- jours dans fes maitrefles des prodiges de fidelite. de l’ Education^ 44^ Je ne dis rien des tracafleries, des trahifons , des noirceurs, des repentirs de toute efpece in- feparables d’une pareille vie. L’experience da monde en degoute, on le fait} je ne parle que des ennuis attaches a la premiere illufion. Quel contrafte pour celui qui, renferme juf- qu’ici dans le fein de fa famille & de fes amis, s’eft vu l’unique objet de toutes leurs atten¬ tions, d’entrer tout-a-coup dans mi ordre des chofes ou il eft compte pour fi peu , de fe trou- ver comme noye dans une fphere etrangere , lul qui fit fi long terns le centre de la lienne! Que d’alfronts ! que d’humiliations ne faut il pas qu’ii elfuie , avant de perdre , parmi les inconnus , les prejuges de fon importance pris & nourris parmi les liens ! Enfant , tout lui cedoit, tout s’emprelfoic autour de lui} jeune homme, il faut qu’ii cede a tout le monde} ou , pour peu qu’ii s oublie & conferve fes anciens airs , que de du- res lecons vont le faire rentrer en lui - meme l L’habitude d’obtenir aifement les objets de fes defirs, le ported beaucoup defirer , & lui fait fentir des privations continuelles. Tout ce qui le flatte, le tente ; tout ce que d’autres ont, il voudroit l’avoir} il convoke tout, il porte en- vie a tout le monde , il voudroit dominer par- tout; la vanitele ronge, 1’ardeur des defirs ef- frenes enflamme fon jeune coeur, la jaloufie & la baine y nailfent avec eux; toutes les palfions devorantes y prenoent a la fois leur effor: il eif 44^ T R A I T E* porte l’agitatioti dans le tumulte du monde ; it la rapporte avec lui tous les foirs ; il rentre me- content de lui & des autres : il s’endort plein de mille vains projets, trouble de mille fantaifies; & foti orgueil lui peint jufques dans fes fonges les chimeriques biens dont le delir le tourmen- te, & qu’il ne poifedera de fa vie. Voila votre eleve; voyons le mien. Si le premier fpe&acle qui le frappe eft un objet de triftelfe , le premier retour fur lui meme eft un fentiment de plaifir. En voyant de com- bien de maux il eft exempt, il fe fent plus heu- reux qu’il ne penfoit l’etre. Il partage les pei- nes de fes femblables ■, mats ce partage eft vo~ lontaire &doux. Il jouit a la fois de la pitie qu’il a pour leurs maux , & du bonheur qui 1’en exempte; il fe fent dans cet etat de force qui nous etend au-de-la de nous, & nous fait porter ail- leurs Faclivite fuperflue a notre bien - etre. Pour plaindre le mal d’autrui, fans doute ii faut 'le CQ-nnoitre , mais il ne faut pas le fentir. Quand on a fouffert , ou qu’on craint de fouffrir, on plaint ceux qui fouffrent; mais tandis qu’on fouf- fre , on ne plaint que foi. Or ft , tous etant af- fujettis aux miferes de la vie , nul n’accorde aux autres que la fenfibilite dont il n’a pas aduelle- ment belbin pour lui-meme , il s’enfuit que la commiferation doit etre un fentiment tres-doux , puifqu’elle depofe en notre faveur, & qu’au con- traire un homme dur eft toujours maibeureux , puifque b b l’ E d u c a t x o ni 447 puilque l’etat de fon coeur ne lui laifle aucune fenftbilite furabondante , qu’il puiife accorder aux peines d’autrui. Nous jugeoiis trop du bonheur fur les appa- rences ; nous le fuppofons ou il eft le moins i nous le cherchons ou il ne fauroit etre : la gaiete n’en eft qu’un ligne tres-equivoque. Un homme gai n’eft fouvent qu’un infortune , qui cherche a donner le change aux autres, & a s’etourdir lui-meme. Ces gens ft rians, ft ouverts, ft fe- reins dans un cercle, font prefque tons triftes & grondeurs chez eux , & leurs domeftiques portent la peine de l’amufement qu’ils donnent a leurs focietes. Le vrai contentement n’eft ni gai, ni folatre j jaloux d’un feritiraent ft doux, en le goutant on y penfe, on le favoure, on craint de l’evaporer. Un homme vraiment heu- reux ne parle guere , & ne rit guere; il reiTer- re, pour ainft dire, le bonheur autour de fon coeur. Les jeux bruyanf , la turbulente joie voi- lent les degouts & l’ennui. Mais la melancolie eft amie de la volupte: l’attendriflement & les larmes accompagnent les plus douces jouilfances, & i’exceflive joie elle-meme arrache plutot des pleurs que des ris. Si d’abord la multitude & la variete des amu- femens paroit contribuer au bonheur, ft 1’unifor- mite d’une vie egale paroit d’abord ennuyeufe j en y regardant mieux , on trouve, au contraire, que la plus douce habitude de 1’ame confifte Toms VI!. F f 44B T R A I T dans une moderation de jouilTance , qui laiffs peu de prife au defir & au degout. L’inquietude des defirs produit la curiofite, Finconftauce j le vuide des turbulens plaifirs produit l’ennui. On ne s’ennuie jamais de foil etat, quand on n’en eonnoit point de plus agreable. De tous les hommes du monde, les Sauvages font les moins curieux & les moins enmiyes; tout leur eft in¬ different : ils ne jouilfent pas dcs chofes , mais d’eux ■, ils paffent leur vie a ne rien faire * & ne s'ennuient jamais. L’homme du monde eft tout entier dans fort niafque. N’etant prefque jamais en lui-meme, ii y eft toujours etranger & mal a fon aife , quand il eft force d’y rentrer. Ce qu ’ii eft n’eft rien „ ce qu’il paroit eft tout pour lui. Je ne puis m’empeclier de me reprefen ter fur le vifage du jeune hemme dont j’ai parle ci- devant , je ne fais quoi d’impertinent, de dovu cereux, d’affe&e, qui deplait , qui rebute les gens unis; & fur celui du mien, une phyfiono-- mie intereffante & fimple qui montre le conten- tement, la veritable fersnite de fame , qui ins¬ pire l’eftime, la confianee, & qui femble n’at- tendre que Fepanchement de Famitie, pour don- ner la fienne a ceux qui Fapprochent. On croit; que la phyfianomie n’eft qu’un fimple develop- pement de traits deja marques par fa Nature. Pour moi je penfeeois qu’outre ce developpe- ment, les traits du vifage d’un homme viemicnt b e. l’ E d u c a t i o si 449 Snferffiblement afe former & prendre de la phy¬ fionomie par f impreffion frequente & habitueUe de certaines affedions de fame. Ces affedions fe marquent fur le vifage, rien n’eft plus certain; & quand elles tournent en habitudes , elles y doivent laifler des impreffions durables. Voila comment je concois que la phyfionomie an- nonce le caradere , & qu’on peut quelquefois jiuger de l’un par l’autre , fans aller chercher des explications myfterieufes, qui fuppofent des con- noiflances que nous n’avons pas. Un enfant n’a que deux affedions bien mar¬ quees , la joie & la douleur •, il rit ou il pleure, les intermediaires ne font rien pour lui : fans eeffe il paffe de fun de ces mouvemens a l’autre. Cette alternative continuelle empeche qu’ils ne Falfent fur fon vifage aucune impreffion conf- tante , & qu’il ne prenne de la phyfionomie j jnais dans l’age ou, devenu plus fenfible , il eft plus vivement, ou plus conftamment affede , les impreffions plus profondes laiffent des traces plus difficiles a detruire , & de l’etat habituel de fame refulte un arrangement de traits que le terns rend ineffaqable. Cependant il n’eft pas rare de voir des hommes changer de phyfonomie k difterens &ges. J’en ai vu plufieurs dans ce cas, & j’ai toujours trouve que ceux que j’avois pu bien obferver & fuivre , avoient auffi change de paffion habitueUe. Cette feule obfervation bien confirmee me paroitroit decifive, & n’eft Ff* 4*)© T R. A I T E* pas deplacee dans un traite d’education, ou ft importe d’apprendre a juger des mouvemens de Fame par les fignes exterieurs. Je ne fais fi , pour n’avoir pas appris a imi- ter des manieres de convention , & a feindre des fentimens qu’ii n’a pas , mon jeune homme fera moins aimable 5 ee n’eft pas de eela qu’ii s’agit ici > je fais feulement ou’il fera plus aimant, & j’ai bien de la peine a croire que celui qui n’ai- me que lui, puilfe alfez bien fe deguifer pour plaire autant que celui qui tire de foil attache- ment pour les autres , un nouveau fentiment de bonheur. Mais quant a ce fentiment meme, je crois en avoir affez dit pour guider fur ce point un Ledteur raifonnable , & montrer que je ne me fuis pas contredit, Je reviens done a ma methode, & je dis ,• quand l’age critique approche , offrez aux jeunes gens des fpedtacles qui les retiennent , & non des fpeftacles qui les excitent : dannez le chan¬ ge a leur imagination nailfante par des objets, qui, loin d’enflammer leur fens, en repriment I’adivite. Eloignez - les des grandes villes, o« la parure & l’immodeftie des femmes hate & previent les leqons de la Nature , oil tout pre- fente a leurs yeux des plaifirs qu’ils ne doivent connoitre que quand ils fauront les choifir. Ra- menez-les dans leurs premieres habitations, ou la fimplicite champetre lailfe les paffions de leur &ge fe developper meins rapidementj ou It leur be l’Edusatios; I gofit pour les iarts les attache encore a la ville, prevenez en eux , par ce gout meme , une dan- gereufe oifivete. Choiliffez avec foins leurs fo- cietes , leurs occupations , leurs plaifirs> ne leur montrez que des tableaux touchans, mais mo- defies, qui les remuent fans les feduire, & qui nourrilfent leur fenfibilite fans emouvoir leurs fens. Songez auffi qu’il y a par-tout quelques ex- ces a craindre, & que les paflions immoderees font toujours plus de mal qu’on n’en veuteviter. - II ne s’agit pas de faire de votre eleve un gar- de-malade , un frere de la charite, d’affliger fes regards par des objets continuels de douleurs & de fouffrances, de le promener d’infirme en in¬ finite , d’hdpital en h6pital, & de la Greve aux prifons. 11 faut le toucher & non l’endurcir a l’afpedb des miferes humaiHes. Long-terns frap- pe des memes fpedacles , on n’en fent plus les impreffions , Vhabitude accoutume a tout > ce qu’on voit trop on ne l’imagine plus , & ce n’eft que l’imagination qui nous fait fentir les maux d’autrui j c’eft ainfi qu’a force de voir mourir & foulfrir , les Pretres & les Medecins deviennent impitoyables. Que votre eleve connoiife done le fort de l’hom me & les miferes de fes fembla- bles ; mais qu’il n’en foit pas trop fouvent le\ temoin. Un feul objet bien choifi, & montre dans un jour- convenable , hii donnera pour un mois d’attendrilfement & de reflexion. Ce n’eft pas tant ce qu’il voit , que fon retour fur ce qu’il Ff 3 4f2 T R A I T E* a vu , qui determine lejugement qu’il en port te ; & l’impreffion durable qu’il reqoit d’un ob- jet, lui vient moins de 1’objet meme, que du point de vue fous lequel on le porte a fe le rap- peller. C’eft ainfi qu’en menageant les exam¬ ples , les leqons, les images , vous emouflerez long-tems Paiguillon des lens , & donnerez le change a la Nature, en fuivant fes propres di¬ rections. A mefure qu’il acquiert des lumieres, choi-’ liflez des idees qui s’y rapportent j a mefure que fes delirs s’allument , choifilfez des tableaux pro¬ pres a les reprimer. Un vieux militaire qui s’elt diftingue par fes mceurs , autant que par foil courage , m’a raconte que , dans fa premiere jeuneife, fon pere, homme de fens , mais tres- devot, voyant fon temperament nailfant le livrer aux femmes , n’epargna rien pour le contenir ; mais enfin malgre tous fes foins, le fentant pret a lui echapper, il s’avifa de le mener dans un hopital de veroles , & fans le prevenir de rien, le fit entrer dans une falle , ou une troupe de ces milhsur eux expioient par un traitement ef- froyable le defordre qui les y avoit expofes. A ce hideux afpedt, qui revoltoit a la fois tous les fens, le jeune homme faillit a fe trouver mah Va , mi fir able debauch? , lui dit alors le pere d’un ton vehement , fids le vil penchant qui t'enframe $ bientot tu [eras trap heureux d'ltre adwiis dans cette falle , ok , viUime des plus itifames douleurs , M © e l* Education 453 fbYCeras ton fere a rernercier Dien de ta mart. Ce peu de mots , joints a l’energique tableau «jui frappoit le jeune homme , lui firent une im. preflion qui ne s’efiaqa jamais. Ckmdamnc , par £bn etat, a paffer fa jeuneffe dans des garnifons , il aima mieux eifuyer toutes les railleries de fe$ camarades, que d’imiter leur libertinage. J'ai ete homme, me dit-il, j'ai eu des foiblejfes ,• niais parvenu jufqu’d mon age , je n'ai jamais pu voir une file pnblique fans horreur. Maitre, peu de difcours j mais apprenez a choifir les lieux , les terns, les perfonnes j puis donnez toutes vos le¬ mons en exemples, & foyez fur de leur effet. L’emploi de 1 ’enfance eft peu de chofe. Le snal qui s’y gliife 11’eft point fans remede, & le bien qui s’y fait peut venir plus tard ; mais il n’en eft pas ainfi du premier age ou l’homme eommence veritablement a vivre. Cet age ne dure jamais affez pour I’ufage qu’on en doit fai- re , & fon importance exige une attention fans relache : voila pourquoi j’infifte fur l’art de le prolonged Un des meilleurs preceptes de la bonne culture eft , de tout retarder tant qu’il eft poflible. Rendez les progres lents & furs ; em- pechez que l’adolefcent ne devienne homme au moment ou rien ne lui refte a faire pour le de- venir. Tandis que le corps croft, les efprits deftines a donner du baume au fang & de la for¬ ce aux fibres, fe forment & s’elaborent. Si vous leur faites prendre un cours different, & que Ui T R A I T t' 4?4 ce qui eft deftine a perfedtionner un individd ferve a la formation d’un autre, tous deux ref- tent dans un etat de foibleife, & l’ouvrage de la Nature demeure imparfait. Les operations de Fefprit fe fentent a leur tour de cette alteration, & fame auffi debile que le corps n’a que des fon&ions foibles & languilfantes. Des membres gros & robuftes ne font ni le courage nile genie, & je conqois que la force de Fame n’accompa- gne pas celle du corps , quand d’ailleurs les or- ganes de la communication des deux fubftances font mal difpofes. Mais quelque bien difpofes qu’ils puilfent etre, ils agiront toujours foible- ment, s’ils n’ont pour principe qu’un fang epuife, appauvri , & depourvu de cette fubftance qui donne de la force & du jeu a tous les relforts de la machine. Generalement on apperqoit plus de vigueur d’ame dans les hommes dont les jeu- nes ans ont ete preferves d’une corruption pre- maturee , que dans ceux dont le defordre a com¬ mence avec le pouvoir de s’y livrer; & c’eft , farts doute, une des raifons pourquoi les peuples qui ont des moeurs furpalfent ordinairement en bon fens & en courage les peuples qui n’en ont pas. Ceux-ci brillent uniquement par je ne fais quelles petites qualites deliees , qu’ils appellent efprit, fagacite , finefle ; mais ces grandes & nobles fonelions de fagelfe & de raifon qui dif- tinguent & honorent l’hornme par de belles ac¬ tions, par des vertus, par des foins veritable- be ^Education. 4?f ment utiles, ne fe trouvent guere que dans les premiers. Les maitres fe plaignent que le feu de cet age rend la jeuneife indifciplinable, & je le vois; mais n’eft-ce pas leur faute ? Si - tot qu’ils ont laifle prendre a ce feu fon cours par les fens, ignorent - ils qu’on ne peut plus lui en donner un autre ? Les longs & froids fermons d’un pedant effaceront-ils dans l’efprit de fon eleve l’image des plaifirs qu’il a conqus ? banniront-ils de fon occur les deftrs qui le tourmentent ? amortiront- ils l’ardeur d’un temperament dont il fait l’ufage ? Ne s’irritera-t-il pas contre les obftacles qui s’op- pofent au feul bonheur dont il ait l’idee ; & dans la dure loi qu’on lui prefcrit fans pouvoir la lui faire entendre, que verra-t-il, finon le caprice & la haine d’un homme quicherche a le tour- menter ? Eft-11 etrange qu’il fe mutine & le halt fe a fon tour 'i Je conqois bien qu’en fe rendant facile, on peut fe rendre plus fupportable , & conferver une apparente autorite. Mais je ne vois pas trop st quoi fert l’autorite qu’on ne garde fur fon ele¬ ve qu’en fomentant les vices qu’elle devroit re¬ primer ; c’eft comme fi pour calmer un cheval fougueux, l’ecuyer lefaifoit fauter dans un pre¬ cipice. Loin que ce feu de l’adolefcence foit un obf. taele a l’education, c’eft par lui qu’elle fe con- fomme & s’acheve > c’eft lui qui vous donne une Ff i T R A I T e' prife fur le coeur d’un jeune homme, quand it cede d’etre moins fort que vous. Ses premieres affe&ions font les renes avec lefquelles vous dirigez tous fes mouvemens ; il etoit libre , & }e le vcis alfervi. Tant qu’il n’aimoit rien , il ne dependoit que de lufmeme & de fes befoins j li-tot qu’il aime , il depend de fes attachemens. Ainfi fe forment les premiers liens qui l’uniflent a fon efpece. En dirigeant fur elle fa fenfibilite. naiifante, ne croyez pas qu’elle embralfera d’a- bord tous les hommes, & que ce mot de genre humain fignifiera pour lui quelque chofe. Non , cette fenfibilite ie bornera premierement a fes femblables, & fes femblables ne feront point pour lui des inconnus j mais ceux avec lefquels il a des ballons , ceux que l’habitude lui a rendus chers ou neceffaires, ceux qu’il voit evidemment avoir avec lui des manieres de penfer & de fen- tir communes , ceux qu’il voit expolcs aux peines qu’il a fouffertes, & fenfibles aux plai- lirs qu’il a goiites > ceux, en un mot, en qui l’i- dentite de Nature plus manifeftee lui donne une plus grande difpofition a s’aimer. Ce ne fera qu’apres avoir cultive fon naturel en mille ma¬ nieres , apres bien des reflexions fur fes propres fentimens , & fur ceux qu’il obfervera dans les autres, qu’il pourra parvenir a generalifer fes notions individuelles , fous l’idee abftraite d’hu- manite, & joindre a fes alfedions particulieres celles qui peuvent l’identiber avec fon efpece. n e ^Education. 4f7 r En devenant capable d’attachement, ildevient fenfible a celui des autres (o) , & par-la merne , attentif aux fignes de cet attachement. Voyez- vous quel nouvel empire vous allez acquerir fur lui '{ Que de chaines vous avez mifes autour de foil coeur avant qu’il s’en apperqut! Que ne fen- tira-t-il point, quand , ouvrantles yeuxfurlui- nieme, il verra ce que vous avez fait pour lui i quand il pourra fe comparer aux autres jeunes gens de fon age, & vous comparer aux autres gou- verneurs ? Je dis quand il le verra , mais gar- dez-vous de le lui dire; ii vous le lui dites, it ne le verra plus, fi vous exigez de lui de fobeif- fance en retour des foins que vous lui avez ren- dus , il croira que vous l’avez furpris : il fe dira , qu’en feignant de l’obliger gratuitement, vous avez pretendu le charger d’une dette , & le lier par un contrat auquel il n’a point confenti. En vain vous ajouterez que ce que vous exigez de lui n’elt que pout lui-meme; vous exigez , enfin 8c vous exigez en vertu de ce que vous avez fait fans fon aveu. Quand un malheureux prend l’argent qu’on feint de lui donner , & fe trouve enrole malgre lui, vous criez a l’injuftice; (o) L’attacheraent peut fe palTer de retour , jamais 1’amitie. Elle eft un (“change , un contrat comme les autres; mais elle eft le plus faint de tous. Le mot d’a- mi n’a point d’autre correlatif que lui-meme- Tout !iomme qui n’eft pas l’ami de fon ami eft tres-furement yn fourbe ; car ce n’eft qu’en rendant ou feignant de tsndre 1’am.itie, qu’on peut l’obtenir, Traits* r 4f8 n’etes-vous pas plus injufte encore de demanded a votre eleve le prix des foins qu’il n’a point acceptes. L’ingratitude feroit plus rare, fi les bienfaits a ufure etoient moins communs. On aime ce qui nous fait du bien ; c’eft un fentiment fi naturel! L’ingradtude n’eft pas dans le coeur de l’homme; mais l’interet y eft: il y a moins d’obliges ingrats, que de bienfaiteurs interefles. Si voiis me vendez vos dons , je marchanderai fur le prix; mais fi vous feignez de donner, pour vendre enfuite a votre mot, vous ufez de fraude. C’eft d’etre gra- tuits qui les rend ineftimables. Le coeur ne reqoit de loix que de lui-meme; en voulant l’enchainer on le degage , on l’enchaine en le lafilant fibre. Quand le pecheur amorce l’eau, le poiflon vient, & refte autour de lui fans defiance; mais quand, pris a l’hameqon cache fous l’appat, il fent retirer la ligne , il tache de fuir. Le pe- eheur eft-il le bienfaiteur, le poilfon eft-il l’in- grat ? Voit-on jamais qu’un homme oublie par fon bienfaiteur Poublie ? Au contraire , il en parle toujours avec plaifir, il n’y fonge point fans attendrilfement: s’il trouve occafion de lui montrer par quelque fervice inattendu qu’il le relfouvieht des liens , avec quel contentement interieur il fatisfait alors fa gratitude! avec quel¬ le douce joie il fe fait reconnoitre! avec quel tranfport il lui dit : mon tour eft venu ! Voila vraiment la voix de la nature > jamais un vrai bienfait ne fit] d’ingrat. de l’ Education. 4^5 Si done la reconnoiflance eft un fentiment naturel, & que vous n’en detruifiez pas l’effet par votre faute , alfurez-vous que votre eleve , commenqant a voir le prix de vos foins, y fera fenflble, pourvu que vous ne les ayiez point mis vous-meme a prix ; & qu’ils vous donneront dans fon coeur une autorite que rien ne pourra detrui- re. Mais avant de vous etre bien aflure de cet avantage , gardez de vous l’oter , en vous faifant valoir aupres de lui. Lui vanter vos fervices , e’eft les lui rendre infupportables j les oublier, e’eft l’em faire fouvenir. Jufqu’a ce qu’il foit terns de le traiter en homme , qu’il ne foit jamais queftion de ce qu’il vous doit, mais de ce qu’il fe doit. Pour le rendre docile, laiflez-lui toute fa liberte, derobez-vous pour qu’il vous cher- che, elevez foname au noble fentiment de la reconnoiflance, en ne lui parlant jamais que de fon interet. Je n’ai point voulu qu’on lui dit que ee qu’on faifoit etoit pour fon bien , avant qu’il fut en etat de l’entendre j dans ce difeours il n’eut vu que votre dependance , & il ne vous eut pris que pour fon valet. Mais maintenanC qu’il commence a fentir ce que e’eft qu’aimer, il fent aufli quel doux lien peut unir un homme a ce qu’il aime ; & dans le zele qui vous fait occuper de lui fans cefle, il ne voit plus l’attachement d’un efelave , mais 1’affedion d’un ami. Or rien n’a tant de poids fur le coeur humain, que la voix de 1 ’amitie bien reconnue 3 car on fait qu’el- T R A I T E* *69 le ne nous parle jamais que pour notre interetl On peut crolre qu’un ami fe trompe ; mais non qu’il veuille nous tromper, Quelquefois on refiftg a fes confeils j mais jamais on ne les meprife. Nous entrons enfin dans l’ordre moral : nous venons de faire un fecond pas d’homme. Si e’en etoit ici le lieu , j’eflaierois de montrer com¬ ment des premiers mouvemens du coeur s’ele- vent les premieres voix de la confeience ; & comment des fentimens d’amour & de haine naif- fent les premieres notions du bien & du mal. Je ferois voir que juftice & bonte ne font ppint feulement des mots abftraits , de purs litres mo- raux formes par l’entendement ; mais de verita- bles affr&ions de fame eclairee par la rai fori, & • qui ne font qu’un progres ordonne de nos affec¬ tions primitives; que par la raifon feule , inde- pendamment de la confeience, on ne peut eta- blir aucune loi naturelle j & que tout le droit de la Nature n’eft qu’une chimere, s’il n’eft fon- de fur un befoin naturel au coeur humain (p) • ( p ) le prexepte rneme d’agir avec autrui comme nous voulons qu’on agifl'e avec nous, n’a de vrai fondement que la confeience & le fentiment; car on eft la raifon prdcife d’agir etant moi comme fi j’etois un autre, fur- tout quand je fuis moralement fur de ne jamais me trou- ver dans le nieine cas ; & qui me repondra qti’en fuivant bien fidellement cette maxime j’obtiendrai qu’on la fuive fle meme avec moi ? Le mechant tire avantage de la probite du jnfte & de fa propre injuftice ; il eft bien aife que tout le monde foit jufte excepte Jui. Cet accord-la , quoi qu’on en dife , n’eft pas fort avantageux aux gens D E L’ EDUCATIO-N. 46l Mais je fonge que je n’ai point a faire id des Traites de Metaphylique & de morale, ni des cours d’etudes d’aucune efpece ; il me fuffit de marquer 1’ordre & le progres de nos fentimens & de nos connoiflanees, relativement a notre confiitution. D’autres demontreront peut-etre ce que je ne fais qu’indiquer id. Mon Emile n’ayant jufqu’a prefent regarde que lui-meme, le premier regard qu’il jette fur fes femblables , le porte a fe comparer avec euxj & le premier fentiment qu’excite en lui cette comparaifon , eft de defirer la premiere place. Voila le point ou l’amour de foi fe change en amour - propre, & oil commencent a naitre tou- tes les pallions qui tiennent a celle-la. Mais pour decider li celles de ces pallions qui domineront dans fon caradtere, feront humaines &douces» ou cruelles & malfaifantes , li ce feront des paf- lions de bienfaifance & de cojnmiferation, on d’envie & de convoitife , il faut favoir a quelle de bien. Mais quand la force d’une ame expanlive m’i- dentifie avec mon femblable & que je me fens pour ainli dire en lui, c’eft pour ne pas fouffrir que je ne veux pas qu’il foufire ; je m’intei effe a lui pour l’amour de moi } & la raifon du precepte eft dans la Nature elle-meme, qui m’infpire le defir de mon bien-etre en quelque lieu que je me fente exifter. D’ou je conclus qu’il n’eft pas vrai que les preceptes de la loi naturelle foient fondds fur la l'aifon feule ; ils ont une bale plus folide & plus fure. L’amour des homines derive de l’amour de foi eft le prin- cipe de la juftice humaine. Le fommaire de toute la mo-* r Je eft donne dans l’Evangile par celui de la loi. 462 T R A I T E* place il fe fentira parmi les hommes, & quels genres d’obftacles il pourra croire avoir a vain- cre pour parvenir a celle qu’il veut occuper. Pour le guider dans cette recherche , apres lui avoir montre les hommes par les accidens communs a l’efpece , il faut maintenant les lui montrer par leurs differences. Ici vient la me- fure de l’inegalite naturelle & civile , & le ta¬ bleau de tout l’ordre focial. Il faut etudier la fociete par les hommes , & les hommes par la fociete : ceux qui voudront traiter feparement la politique & la morale, n’en- tendront jamais rien a aucune des deux. En s’at- tachant d’abord aux relations primitives , on voit comment les hommes en doivent etre affe&es , & quelles paflions en doivent naitre. On voifc que c’eft reciproquement par le progres des pat lions que ces relations fe multipllent & fe reffer- rent. C’eft moins la force des bras que la mode¬ ration des coeurs , qui rend les hommes indepen- dans & libres. Quiconque defire peu de chofes tient a peu de gens : mais confondant toujours nos vains defirs avec nos befoins phyfiques, ceux qui ont fait de ces derniers les fondemens de la fociete humaine , ont toujours pris les elfets pour les caufes , & n’ont fait que s’egarer dans tous leurs raifonnemens. Il y a dans l’etat de Nature une egalite de fait reelle & indeftructible , parce qu’il eft im- poflible dans cet etat que la feule difference d’homme be l 5 Education. 4 si tPhomme a homme foit alfez grande , pour r'en- dre l’un dependant de l’autre. Il y a dans l’etat civil une egalite de droit chimerique & vaine, parce que les moyens deftines a la maintenir fer¬ vent eux-memes a la detruire j & que la force publique ajoutee au plus fort pour opprimer le foible , rompt l’efpece d’equilibre que la Nature avoit mis entr’eux ( q ). De cette premiere con¬ tradiction decoulent toutes cell.es qu’on remarque dans l’ordre civil, entre l’apparence & la realite. Toujours la multitude fera facrifiee au petit nom. bre, & l’interet public a 1’interet particulier. Tou- jowrs ces noms fpecieux de juftice & de fubordi- nation ferviront d’inftrumens a la violence & d’armes & l’iniquite : d’ou il fuit que les ordres diftingues qui fe pretendent utiles aux autres, ne Ibnt, en elfet, utiles qu’a eux-memes aux depens des autres ; par oil l’on doit juger de la confidera- tion qui \eur eft due felon la juftice & felon la rai- fon. Refte a voir fi le rang qu’ils fe font donne eft plus favorable au bonheur de ceux qui 1’oe- cupent, pour favoir quel jugement chacun de nous doit porter de fon propre fort. Voiia main- tenant l’etude qui nous importe ; mais pour la, bien faire, il faut commencer par connoitre le coeur humain. (q) L’efprit univerfel des Loix de tous les pays eft de favorifer toujours le fort contre le foible , & ceiui qui a, contre ceiui qui n’a rien ; cet inconv&ient eft inevitable* & il eft fans exception, Tome VIL G g PE L* E D V C A T I O N. fociete deprave & pervertit les hommes : qu’il trouve dans leurs prejugcs la fource de tous leurs vices : qu’il foit ports a eftimer chaque individu, mais qu’il meprife la multitude : qu’il voie que tous les hommes portent a-peu-pres le meme marque; mais qu’il lache aufli qu’il y a des vi- fages plus beaux que le mafque qui les couvre. Cette methode, il faut l’avouer , a fes incon¬ veniens , & n’eft pas facile dans la pratique car s’il devient obfervateur de trop bonne heure , ii vous l’exercez a epier de trop pres les adtions d’autrui, vous le rendrez medifant & fatyrique, decilif & prompt a juger; il fe fera un odieux plaifir de chercher a tout de ftniftres interpreta¬ tions , & a ne voir en bien , rien meme de ce qui eft bien. Il s’accoutumera du moins au fpec- tacle du vice, & a voir les medians fans hor- reur, commeon s’accoutume a voir les malheu- reux fans pitie. Bientot la perverfit£ generate lui fervira moins de lec ( on que d’exemple il fe dira , que fi l’homme eft ainii, il ne doit pas vouloir etre autrement. Que Ci vous voulez l’inftruire par principes , & lui faire connoitre avec la nature du coeur humain l’application des caufes externes qui tour- nent nos penchans en vices , en le tranfportant ainfi tout d’un coup des objets fenfibles aux ob- jets intelleduels, vous employez une metaphy- fique qu’il n’eft point en etat de comprendre; vous retombez dans ^convenient, evitefifoi- G g 2 T R A I T e' 4 5eaueoup plus les hommes par leurs mauvais co¬ tes que par les bons : comme elle n’eft intereC- fante que par les revolutions , les catattrophes, taut qu’un peuple croit & profpere dans le calms d’un paifible gouvernement, elle n’en dit rien; elle ne commence a en parler que quand, ne pouvant plus fe fuffire a lui-meme, il prend part sux affaires deles voilins, ou les laitTe prendre part aux fiennes $ elle ne l’illuftre que quand ii eft deja fur fon declin s toutes nos Hiftoires commencent ou elles devroient finir. Nous avons fort exa&ement cells des peuples qui fe detrui- fent, ce qui nous manque eft celle des peuples qui fe multiplient; ils font affez heureux & alfez Cages pour qu’elle n’ait rien a dire d’eux : & en effet, nous voyons, merae de nos jours, que les gouvernemens qui fe eonduilent le mieux, font ceux dont on park le moins. Nous ne favons done que le mal, a peine le bien fait-il epoque. Il n’y a que les medians de celebres , ks bons font oublies ou tournes en ridicule ; & voila com¬ ment FHiftoire , ainfi que la Philofophie , ca- lomnie fans ceffe le genre humain. De plus , il s’en faut bien que ks faits de¬ cries dans l’Hiftoire, ne foient la peinture exac- te des memes faits tels qu’ils font arrives. Ils changent de forme dans la tete de l’Hiftorien , ils fe moulene fur fes interets, ils prennent la teinte de fes prejuges. Qui eft-ce qui fait met- tre exaclement le Ledteurau lieu de la feene, Gg 3 T R A I T e' 4^8 • pour voir un evenement tel qu’il s’eft pafle ? L’ignorance ou la partialite deguife tout. Sans alterer meme un trait hiflorique, en etendanfe ou reflerrant des circonftances qui s’y rapportent, que de faces diiferentes on pent lui donner! Mettez un meme objet a divers points de vue, a peine paroitra-t-il le meme, & pourtant rien n’aura change, que l’ceil du fpedateur. Suffit- il, pour l’honneur de la verite, de me dire un fait veritable, en me le faifant voir tout autre, ment qu’il n’eft arrive ? Combien de fois un ar- bre de plus ou de moins , un rocher a droite ou a gauche, un tourbillon de pouffiere eleve par.le vent, ont decide de 1’evenement d’un combat, fans que perfonne s’en foit apper qu ? Cela em- peche-t-il que l’Hiftorien ne vous dife ia caufe de la defaite ou de la vidoire avec autant d’aC. furance que s’il eut ete par-tout? Or , que m’im- portent les faits en eux-memes, quand la raifon -m’en refte inconnue ; & quelles leqons puis - je tirer d’un-qvenement dontj’ignore la vraie cau¬ fe ? L’Hiftorien m’en donne une, mais il la con- trouve j & la critique elle-meme , dont on fait tant de bruit, n’eft qu’un art de conjedurer 5 Fart de choifir entre plufieurs menfonges , celui qui relfemble le mieux a la verite. N’avez-vous jamais lu Cleopatrc ou Caflandre ou d’autres livres de cette efpece ? L’Auteut choiftt un evenement conuu; puis l’accommodant k fes vues, Fornaut de details defon invention, BE V E D U C A T I O 3 S. 4.69 de perfonnages qui n’ont jamais exifte, & de portraits imaginaires, entaiTe fictions fur fidions pour rendre la ledure agreable. Je vois peu de difference entre ces Romans & vos Hiftoires, fi ce n’eft que le: Romancier fe livre davantage a fa propre imagination , & que FHiftorien s’af. fervitplus acelle d’autrui j a quoi j’ajouterai, fi Ron veut , que le premier fe propofe un objet moral , bon ou mauvais , dont l’autre ne fe foucie guere. . On me dira que la fidelite de 1’Hiffoire inte- refie moins que la verite das mceurs & des ca- raderes ; pourvu que le coeur humain foit bien peint , il importe peu que le$ ivenemens foient fidellement rapportes 5 car apres tout, ajoute-t-on, que nous font des faits arrives il y a deux roille ans ? On a raifon, fi les portraits font bien ren- dus d’apres Nature ; mais fi la plupart n’ont leur modele que dans 1’imagination de l’Hiftorien s n’eft-ce pas retomber dans Vinconvenient qu’on vouloit fuir, & rendre a l’autorite des ecrivains, ce qu’on veut oter a celle du maitre? Si mon eleve ne doit voir que des tableaux de fantaifie, j’aime mieux qu’ils foient traces de ma main que d’une autre j ils lui feront , du moins, mieux appropries. Les pires Hifloriens pour un jeune homme, font ceux qui jugent. Les faits , & qu’il juge lui-tneme ; c’cft ainfi qu’il apprend a connoxtre les hommes. Si le jugement de l’Auteur le guide G g 4 470 T R A I T e' fans cefle , il ne fait que voir par l’ocil d’un au¬ tre ; & quand cet ocil lui manque, il ne voit plus rien. Je laifle a part l’Hiftoire moderne; non-feu- lement parce qu’elle n’a plus de phylionomie , & que nos hommes fe reffemblent tous s mais parce que nos Hiftoriens , uniquement attentifs a bril- ler , ne fongent qu’a faire des portraits forte- ment colories , & qui fouvent ne reprefentent rien (V). Generalement les Anciens font moins de portraits , mettcnt moins d’efprit & plus de fens dans leurs jugemens, encore y a -1-il en- tr’eux un grand choix a faire ; & il ne faut pas d’abord prendre les plus judicieux, mais les plus ilmples. Je ne voudrois mettre dans la main d’un jeune homme ni Polybe , ni Sallufte ; Tacite eft le livre des vieillards , les jeunes gens ne font pas faits pour l’entendre : il faut apprendre a voir dans les actions humaines les premiers traits du coeur del’homme, avant d’en vouloir fonder les profondenrs ; il faut favoir bien lire dans les faits avant de lire dans les maxim es. La Philo- fophie en maximes ne convient qu’a l’experience. la jeundfe ne doit rien gcneralifer; toute fon inftru&ion doit etre en regies particulieres. THucydide eft, a mon gre, le vrai model© des Hiftoriens. Il rapporte les faits fans les ju¬ ft) Voyez DaviJa , Guicciardip » Stfada , Salis , Ma- chiavel, & quelquefois de Thou lui-meme. Vertot eft pi eft que le feul qui favoit peindre fans faire de porttaits. be V Education. 471 ger ; mais il n’omet aucune des circonftances 1 propres a nous en faire juger nous-memes. IL met tout ce qu’ii raconte fous les yeux du Lec- teur ; loin de s’interpofer entre les evenemens & les Le&eurs, il Ce derobe; on ne croit plus Li¬ re , on croit voir. Malheureufement il parle tou- jours de guerre, & l’on ne voit prefque dans les recits que la chofe du monde la moins inf- tru&ive, fa voir, des combats. La retraite des dix-mille, & les commentaires de Cefar , ont a- peu-pres la meme fageffe & le merae defaut. Le bon Herodote , fans portraits, fans maximes, mais coulant, naif, plein de details les plus ca- pables d’intereifer & de plaire, feroit, peut-etre, le meiileur des Hiftoriens , li ces memes de¬ tails ne degeneroient fouvent en fimplicites pue- riles , plus propres a gater le gout de la jeunefle qu’a le former ; il faut deja du difcernement pour le lire, Je ne dis rien de Tite-Live , fon tour viendra ; mais il eft politique , il eft rhe- teur, il eft tout ce qui ne convient pas a cet age. L’Hiftoire en generate eft defeclueufe, en ce qu’el'ie ne tient regiftre que de faits fenfibles & marques, qu’ou peut fixer par des noms, des lieux , des dates ; mais les caufes lentes & pro- greflives de ces faits, lefquelies lie peuvent s’af- llgner de meme, reftent toujours inconnues. On trouve fouvent dans une bataille gagnee ou per¬ due , la raifon d'une revolution qui, meme Gg f T R A I T E r 473 avant cette bataille , etoit deja devenue inevita¬ ble. La guerre ne fait guere que manifefter des evenemens deja determines par des caufes mo¬ rales que les Hiftoriens favent rarement voir. L’efprit philofophique a tourne de ce cote les reflexions de plufieurs ecrivains de ce fiecle » mais je doute que la verite gagne a leur travail. La fureur des fyftemes s’etant emparee d’eux tous * nul ne cherche a voir les chofes comme elles font , mais comme elles s’accordent avec fon fylteme. Ajoutez a toutes ces reflexions , que l’Hiftoi- re me ntre bien plus les actions que les hommes , parce qu’elle ne laifit ceux-ci que dans certains momems chojfis , dans leurs vdemens de para¬ de; ellen’expofe que l’homme public qui s’eft arrange pour etre vu. Elle ne le fuit point dans fa maifon, dans fon cabinet, dans fa famille, au milieu de fes amis , elle ne le peint que qtiand il reprefente •> e’eft bien plus fon habit que fa perfonne qu’elle peint. J’aimerois mieux la ledture des vies particu- lieres pour commencer l’etude dm cceur humain 5 car alors l’homme a "beau fe derober, l’Hiftorien le pourfuit par-tout; il ne lui laifle aucun mo¬ ment de relache, aucun recoin pour eviter 1’oeil perqant du fpedateur, & e’eft quand l’un croit mieux fe cacher, que l’aurre le fait le mieux connoitre. Ceux, dit Montague, qui icrivent les vies , iautant qn’ils s’amufent plus aux confeils BE l’ E d u c A T I O N. 473 iqiiaux evinemens , plus a ce qui fe pajfe du-dedans qu'd ce qui arrive au-dehors ; ceux-ld ne font plus propres > voild pourquoi deft mon homme que Plu- tarque. II eft vrai que le genie des hommes aflembles ou des peuples eft fort different du cara&ere de 1’homme en particulier , & que ce feroit connoi- tre tres-imparfaitement le coeur humain que de ne pas l’examiner aufll dans la multitude J mais il n’eft pas moins vrai qu’il faut commencer par etudier l’homme pour juger les hommes, & que qui connoitroitparfaitementlespenchans de cha- que individu , pourroit prevoir tous leurs effets combines dans ie corps du peuple. II faut encore ici recourir aux Anciens , par les raifons que j’ai deja dites, & de plus , pares que tous les details familiers & bas, mais vrais & caraderiftiques etant bannis du ftyle moderne, les hommes font aufl^ pares par nos auteurs dans leurs vies privees que fur la feene du monde. La decence , non moins fevere dans les ecrits que dans les actions , ne permet plus de dire eti public que ce qu’elle permet d ! y faire ; & comme on ne peut montrer les hommes que reprefentans toujours , on ne les connoit pas plus dans nos livres que fur nos theatres. On aura beau faire & refaire cent fois la vie des Eois, nous n’au- rons plus de Suetones ( s). (s) Un feul de nos Hiftoriens qui a iinite Tacite dans grands traits, a ofe iiniter Suetone & quelquefois T R. A I T E 474 Plutarque excelle par ces memes details dans lefquels nous n’ofons plus entrer. II a une grace inimitable a peindre les grands hommes dans les petites chofes , & il eft fi heureux dans le choix de fes traits , que fouvent un mot, un fourire, uti gefte iui fuffit pour caradterifer Ton heros. Avec un mot plaifant Annibal raiTure fon armee ef- frayee , & la fait marcher en riant a la bataille qui lui livra 1’Italie. Agefilas a cheval fur un baton, me fait aimer le vainqueur du grand Roi, Cefar traverfant un pauvre village & caufant avec fes amis , deceie fans y penfer le fourbe qui difoit ne, vouloir qu’etre l’egal de Pompee : A- lexandre avale une medecine , & ne dit pas un feul mot; c’eft le plus beau moment de fa vie : Anilide ecrit fon propre nom fur une coquille, & juftifie ainli fon furnom : Philopemen , le manteau bas , coupe du bois dans la cuiline de fon hote. Voila le veritable art de peindre. La phylionomie ne fe montre pas dans les grands traits, ni le caradlere dans les grandes actions: c’eft dans les bagatelles que le naturel fe decou- vre. Les chofes publiques font ou trop commu¬ nes ou trop appretees , & c’eft prefque unique- ment a celle-ci que la dignite moderne pertuet a nos auteurs de s’arreter. Un des plus grands hommes du fiecle dernier fut inconteftablement M. de Turenne. On a eu tranfcrjre Comines dans les petits, & cela meme qui ajoute aux prix de fon livre, 1’a fait critiquer parmi nous. D E L’EdTJ«ATI©N. le courage de rendre fa vie intereflante par de petits details qui le font connoitre & aimer j mais combien s’eft-on vu force d’en fupprimer qui 1’auroient fait connoitre & aimer davantage ! Je n’en citerai qu’un , que je tiens de bon lieu , & que Plutarque n’eut eu garde d’ometre, mais que Ramfai n’eut eu garde d’ecrire quand il l’au- roit fu. Un jour d’ete qu’il faifoit fort chaud, le Vi- comte de Turenne en petite vefte blanche & en bonnet etoit a la fenetre dans fon antichambre. Un de fes gens furvient, & trompe par l’habil- lement, le prend pour un aide de cuifine, avec lequel ce domeftique etoit familier. II s’appro- «he doucement par derriere , & d’une main qui n’etoit pas legere lui applique un grand coup fur les felfes. L’homme frappe fe retourne a l’inftant. Le valet voit en fremilfant le vifage de fon mai- tre. 11 fe jette a genoux tout eperdu. Monfei- gneur , j'ai cru que c'etoit George. ... Et quand e'eut ete George, s’eerie Turenne en fe frottant le derriere : il ne falloit pas frapper Ji fort. Voila done ce que vous n’ofez dire ? miferables ! foyez done a jamais fans naturel, fans entrailles : trem- pez, durciffez vos coeurs de fer dans votre vile decence : rendez-vous meprifables a force de di- gnite. Mais toi, bon jeune homme, qui lis ce trait, & qui fens avec attendrilfement toute la douceur d’ame qu’il montre , meme dans le pre¬ mier mouvement } lis aulli les petitelfes de ce T n a i t e' 47 ^ grand homme, des qu’il etoit queflion de fis naiflance & de fon nom. Songe que c’eft le me- me Turenne qui affedoit de ceder par-tout le pas a fon neveu, afin qu’on vit bien que cet enfant etoit le chef d’une maifon fouveraine. Rapproche ces contraftes , aime la Nature, me- prife l’opinion, & connois l’homme. II y a bien peu de gens en etat de concevoic les effets que des ledures , ainfi dirigees, peu- Vent operer fur 1’efprit tout neuf d’un jeune hom¬ me. Appelantis fur des livres des notre enfance , accoutumes a lire fans penfer, ee que nous li- fons nous frappe d’autant moins , que , portanfc deja dans nous-memes les paifions & les preju- ges qui rempliflent l’hiftoire Seles vies des hom¬ ines , tout ce qu’ils font nous paroit naturel, par- ce que nous fortunes hors de la Nature, & que nous jugeons des autres par nous. Mais qu’on fe reprefente un jeune homme eleve felon mes maximes : qu’on fe figure mon Emile , auquel dix-huit ans de foins affidus n’ont eu pour objet que de conferver un jugement integre & un coeur fain ; qu’on fe le figure au lever de la toile, jet- tant, pour la’premiere fois, les yeux fur lafce- ne du monde ; ou , plut6t , place derriere le theatre , voyant les adeurs prendre & pofer leurs habits , & comptant les cordes & les pou- lies dont le grolfier preftige abufe les yeux des fpedateurs. Bientot a fa premiere furprife fucce- deront des mouvemens de honte & de dedaia BE l’ E D B C A T i O S, 4?7 pour Ton efpece; il s’indignera de voir ainfi tout ie genre humain dupe de lui-meme , s’avilir a ces jeux d’enfans ; il s’affligera de voir fes freres s’entredechirer pour des reves, & fe changer en betes feroces pour n’avoir pas fu fe contenter d’etre hommes. Certainement avec les difpofitions naturelles de l’eleve, pour peu que le maitre apporte de prudence & de choix dans fes ledures, pour peu qu’il le raette fur la voie des reflexions qu’il en doit tirer, cet exercice fera pour lui un cours de philofophie - pratique , meilleur furement, & mieux entendu, que toutes les vaines fpecula- tions dont on brouille l’efprit des jeunes gens dans nos ecoles. Qu’apres avoir fuivi les roma- nefques projets de Pyrrhus , Cyneas lui demands quel bien reel lui procurera la conquete du mon- de , dont il ne puilfe jouir des - a-prefent fans tant de tourment •, nous n,e voyons - la qu’un bon mot qui paffe j mais Emile y verra une reflexion tres - fage qu’il eut faite le premier, & qui ne s’ef- facera jamais de fon efprit, parcc qu’elle n’y trouve aucun prejuge contrairequi puilfe en em- pecher l’impreffion. Quand enfuite en lifant la vie de cet infenfe , il trouvera que tousfes grands delfeins ont abouti a s’aller faire tuer par la main d’une femme; au lieu d’admirer cet hero'ifme pretendu , que verra -t-il danstous les exploits d’un fi grand capitaine , dans toutes les intrigues d’un fi grand politique, fi ce n’eft autant de pas T R A I T e' 47 S pour aller-ehercher cette malheureufc tuile,qut devoit terminer fa vie & fes projets par une mort deshonorante. Tous les conquerans n’ont pas ete tues; tous les ufurpateurs n’ont pas echoue dans leurs en- treprifes; piufieurs paroitront heureux aux ef- prits prevenus des opinions vulgaires ; mais ce- lui qui, fans s’arreter aux apparences, nejuge du bonheur des hommes que par l’etat de leurs cceurs , verra leurs miferes dans leurs fucces me¬ ttles , il verra leurs defirs & leurs foucis rorx- geans s’etendre & s’accroitre avec leur fortune ; il les verra perdre haleine en avanqant, fans ja¬ mais parvenir a leurs termes. Illes verra fembla- bles a ces voyageurs inexperimentes, qui, s’en- gageant pour la premiere fois dans les Alpes, penfent les franchir a chaque montagne, & quand ils. font au fommet, trouvent avec decou- ragement de plus hautes montagnes au-dev'ant d’eux. Augufte apres avoir foumis fes concitoyens, & detruits fes rivaux, regit durant quarante ans le plus grand empire qui ait exifte ; mais tout cet immenfe pouvoir l’empechoit-il de frapper les murs de fa tete, & de remplir fon vafte pa¬ lais de fes cris , en redemandant a Varus fes le¬ gions exterminees ? Quand ill auroit vaincu tous fes ennemis , de quoi luiauroient fervi fes vains triomphes, tandis que les peines de toute efpece nailfoient fans celfe autour de lui 5 tandis que fes plus D E L’ E 0 U C A T I 0 N. 47$ plus chers amis attentoient a fa vie, & qu’il etoit reduit a pleurer la honte ou la mort de tous fes proches 'i L’infortune voulut gouverner le mon- de, & ne futpas gouverner fa maifon ! Qn’ar- riva-t-il de cette negligence ? 11 vit perir a la fleur de Page foil neveu , fon filsadoptif, fon gendre ; fon petit-fils fut reduit a manger la bour- re de fon lit pour prolonger de quelques heures fa miferable vie ; fa fille & fa petite -fille, apres l’avoir couvert de leur infamie , moururent, l’une de mifere & de faim dans une isle deferte , i’autre en prifon par la main d’un archer. Lui- raeme enfin, dernier refte de fa maiheureufe fa- mille, fut reduit par fa propre femme a ne laif. fer apres lui qu’un monllre pour lui fucceder. Tel fut le fort de ce maitre du monde , tant ce- lebre pour fa gloire & pour fon bonheur: croi- rai-je qu’un feul de ceux qui les admireut les voulut acquerir au meme prix ? J’ai pris l’ambition pour exemple mais le jeu detoutes les palfions humaines offre de fem- blables lecons a qui veut etudier PHiltoire pour fe connoitre, & fe rendre fage aux depens des morts. Le terns approche on la vie d’Antoine aura , pour le jeune homme , une inftrudiora plus prochaine que celle d’Augufte. Emile ne fe reconnoitra guere dans les etranges objets qui frapperont fes regards durant ces nouvelles etu¬ des j mais il fatira d’avance ecarter Pillufion des pallions avant qu’eiies naiifent, & voyant que de Tome VlL H h T R A I T e' 480 tous les terns elles ont aveugle les hotnmes, il fera prevenu de la maniere dont elles pourront Taveugler a fon tour , ft jamais il s’y livre. Ces leqons, je le fais, lui font mal appropriees •, peut- etre au befoin l'eront-elles tardives , infuffifantes j mais fouvenez - vous que ce ne font point cel- les que j’ai.voulu tirer de cette etude. En la cornmenqant je me propofois un autre objetj & furement fi cet objet eft mal rempli, ee fera la faute du maitre. Songez qu’auffit6t que farnour propre eft de- veloppe, ie moi relatif fe met en jeufans ceife, & que jamais le jeune homme n’obferve les au- tres fans revenir fur lui-meme & fe comparer avec eux. Il s’agit done de favoir a quel rang il fe mettra parmi fes femblahles, apres les avoir examines. Je vois a la maniere dont on fait lire 1'Hiftoire aux jeunes gens, qu’on les transfor¬ me, pour ainfi dire , dans tous les perfonnages qu’ils voient ■, qu’on s’efforce de les faire deve- nir, tantot Ciceron, tantot Trajan , tantot Ale¬ xandre, de les decourager lorfqu’ils rentrent dans eux memes , de donner a chacun le regret de n’etre que foi. Cette methode a certains avanta- ges dont je ne difeonviens pas ; mais quant a mon Emile , s’il arrive une feule fois dans ces paralleles qu’il aime rnieux etre un autre que lui, cet autre fut il Socrate, fut-il Caton , tout eft manque ; celu i qui commence a fe rendre stran¬ ger a lui-meme ne tarde pas a s’oublier tou t-a-fait. D E L 5 EDUCATION. 4gl Ce lie font point les Philofophes qui connoif- fent ie mieux les honiraes; ils ne les voient qu’a travers les prejuges de la philofophie, & je 113 fache aucun etat oil l’on en ait tant. U11 Sauvags nous juge plus fainemant que ne fait un Philo- fophe. Celui - ci Pent fes vices, s’indigne des n 6 tres, & dit en lui-meme : nous fomrnes tous mechans; l’autre nous regarde fans s’emouvoir, & dit : vous fetes des fous. 11 a raifon, car nul ne fait le mal pour le mal. Mon eleve eft ce fauvage , aveG cette difference qu’Emile ayant plus reflechi, plus compare d’idees, vu nos er- reurs de plus pres, fe tient plus en garde contra lui mfeme & ne jugs que dece qu’il connoit. Ce font nos paffions qui nous irritent contre celles des autres ; c’eft notre interfet qui nous fait hair les mechans; s’ils ne nous faifoient aucun mal, nous aurions pour eux plus de pitie que de haine. Le mal que nous font les mechans, nous fait oublier celui qu’ils fe font eux memcs. Nous leur pardonnerions plus aifement leurs vices , ft nous pouvions connoitre eombien leur propre coeur les en punit. Nous fentons I’offenfe & nous ne voyons pas le chatiment ; les avantages font apparens, la peine eft interieure. Celui qui croic jouir du fruit de fes vices n’eft pas nloins tour- mente que s’il n’eut point reuffi; fohjec ell change, Finquietude eft la mfeme: iis ont beau tnontrer leur fortune & cacher leur cosur, lest Hh % T R A I T Z f 482 condujte le montre en depit d’eux : mais pour le voir il n’en faut pas avoir un femblable. Les paffions que nous partageons nous fedui- fent; celles qui choquentnos interets nous re- voltent, & par une inconfequence qui nous vient d’elles , nous blamons dans les autres ce que nous voudrions imiter. L’averfion & Tillufion font inevitables, quand on eft force de fouffrir de la part d’autrui le mal qu’on feroit ft l’on etoit a fa place. Que faudroit-il done pour bien obferver les hommes ? Un grand interet a les connoitre , une grande impartiality a les juger : un coeur af- fez fenfible pour concevoir toutes les paffions humaines , & aflez calme pour ne les pas eprou- ver. S’il eft dans la vie un moment favorable a cette etude, e’eft celui que j’ai choifi pour Emi¬ le ; plus tot ils lui euflent ete etrangers, plus tard il leur eut ete femblable. L’opinion dont il voit le jeu n’a point encore acquis fur lui d’empire. Les paffions dont il fent 1’effet, n’ont point agite foil cceur. Ilefthomme, il s’interef. fe afes freres ; il eft equitable , il juge fes pairs. Or furement s’il les juge bien, il ne voudra etre a la place d’aucun d’eux ; car le but de tons les tourmens qu’iis fe donnent etant fonde fur des prejuges qu’it n’a pas , lui paroit un but en fair. Pour lui, tout ce qu’il defire eft a fa portee. De qui dependroit-il, fe fuffifant a lui - raeme, & fibre de prejuges ? Il a des bras, de la fan- I) E L 1 E D T C A T I 0 483 te (/), dela moderation, peu de befoins, & de quoi les fatisfaire. Nourri dans la plus abfo- lue liberte , le plus grand des maux qu’il conqoit eft la fervitude. II plaint ces miferables Rois ef- claves de tout ce qui leur obeit; il plaint ces faux fages enchaines a leur vaine reputation; il plaint ces riches fots , martyrs de leur fafte ; il plaint ces voluptueux de parade, qui livrent Leur vie entiere a 1 ’ennui, pour paroitre avoir du plaifir. Il plaindrois 1 ’ennemi qui lui feroit du nial a lui-meme , car dans fes mechancetes il verroit fa miferc. Il fe diroit , en fe donnant le befoin de me nuire, cet homme a fait dependre fon fort du mien. Encore un pas , & nous touchons au but. L’a- mour-propre eft un inftrument utile, mais dan- gcreux; fouvent il bleife la main qui s’en fert , & fait rarement du bien fans mal. Emile en con- liderant fon rang dans l’efpece humaine & s’y voyant ft heureufement place , fera tente de fai- re honneur a fa raifon de l’ouvrage de la votre, & d’attribuer a fon merite l’effet de fon bon- heur. Il fe dira , je fuis fage & les hommes font fous; En les plaignant il les meprifera, en fe felicitant il s’eftimera davantage, & fe fentant plus heureux qu’eux, il fe croira plus digne de ( t ) Je crois pouvoir compter hardiment la faate & la bonne conftitution au nonibrs des avantages acquis par fon education ; ou plutot au nombie des dons de ia Na¬ ture que fon education lui a conferees. Hh 3 T R A t: T e' 484 Fetre. Voila Perreur la plus a craindfe, pares qu’elle eft la plus difficile a detruire. S’il reftoit dans cet etat , ilauroit peu gagne a tous nos foins ; & s’it falloit opter, ie ne fais fi je n’ai- merois pas mieus encore l’illufion des prejuges que cel ie de I’orgueii. Le,s grands homraes ne, s’abufent point fur leur fuperiorite ; ils la vaient, la fentent, & n’en font pas moins modeftes. Pius its out, plus ils connoiffent tout cequileur manque. Ils font moins -vain's de leur, elevation fur nous , qu hu¬ mifies du fentiment de leur mifere, & dans les biens exclufifs qu’ils poiTedent, ils font crop fen- fes pour tirer vanite d’un don qu’ils ne fe font paslfait L’homme de bien peut etre fier de fa verru, parce qu’elle eft a lui, mais de quoi rhofnme -diefprit eit-il fier? Qu’a fait Racine , pour n’etre pas Pradon '( qu’a fait Boileau., pour a’etrepas Cotin ? Iri'-o’eft toute autre chofe encore. Reftons teu-jours: dans Fordre tommun. Je n’ai. fuppofe daiismen eleve ni un genie trahfeendant, ni un entendeasent bouche. je Fai choifi parmi les ef- prits v.ulgaires , pour montrer ce que peut PeJu- ©ation. fur i’homme.- Tous les cas rares font hors de regies. Quand douc fen confequence de rnes foins, Emile prefere fa maniere d’etre , de voir » de fentir a celle des autres hommes , Emile a jraifon. Mais quand if fe croit pour cela d’une mtme plus exceliente, & plus heureufement ne be l’ Education. 45^ qu’etlx, Emile a tort. II fe trompe, il faut le detromper, ou plutot prevenir l’erreur , de peur qu’il ne foit trop tard enfuite pour la detruire. II n’y a point de folie dont on ne puiife de- fabufer un homme qui n’eft pas fou, hors la va- nite; pour celled, rien n’en guerit que l’expe- rience, fi toutefois quelque chofe en pent gue- rir ; a fa naiffance au ro.oins on peut l’empecher de croitre. N’allez done pas vous perdre en beaux raifonnemens , pour prouver a fadolefcent qu’il ell homme comine les autres & fujet aux niemes foiblelfes. Faites-le lui fentir ou jamais il ne le faura. C’eft encore ici un cas d’exception a mes propres regies; e’eit le cas d’expofer vo jontairement mon eleve a tous les accidens qui peuvent lui prouver qu’il n’eft pas plus fage que nous. L’aventure du Bateleur feroit repetee en mille manieres ; je lailferois auxflatteurs prendie tout leur avantage aveclui; fi des etourdis 1’en- trainoient dans quelque extravagance , je lui en lailferois ccurir le danger ; (i des fiious l’atta- quoient au jeu , je le leur livrerois pour en faire leur dupe (i>) ; je le lailferois encenfer, plumer, ( v ) Au refte , notre eleve donnera peu dans ce piege, lui que tant d’amufemeus environment, lui qui ne s’en- r.uya de fa vie , & qui fait ii peine a qtioi fert 1’argent. Les deux mobiles avec lefqueis on conduit les enfans dtant l’interet & la vanity , ces deux menses mobiles fer¬ vent aux courtifans & aux efcrocs pour s’emparer d’eux dans la fuite. Quand vous voyez exciter leur aviditii par des prix, par des r&ompenfes , quand vous les voyez applaudit a dix ans dans un a&e public s,u College , vous Hh 4 T R A I T e' 486 devalifer par eux ; & qunnd, l’ayant mis a fee, ils finiroient par fe moquer de lui, je les remer- cierois encore , en fa prefence , des leqons qu’ils ont bien voulu lui donner. Les feuls pieges dont je le garantirois avec foin , feroient ceux des Courtifannes. Les feuls menagemens quej’aurois pour lui, feroient de partager tous les dangers que je lui laifferois courir, & tous les affronts queje lui laifferois recevoir. J’endurerois tout en liience , fans plainte, fans reproche , fans ja¬ mais lui en dire un feul mot; & foyez fur qu’a- vec cette dilerction bien foutenue , tout ce qu’il m’aura vu fouffrir pour lui, fera plus d’impref- fion fur foil coeur, quece qu’il aura fouffert lui- meme. Je ne puis m’empecher de relever ici la fa uf- fe dignite des gouverneurs qui, pour jouer fotte- ment les fages, rabaiffent leurs eleves, afferent de les trailer toujours en enfans , & de fe diftin- gucr toujours d’eux dans tout ce qu’ils leur font faire. Loin de ravaler ainfi leurs jeunes coura¬ ges , n’epargnez rien pour leur elever fame ; faites-en vos egaux afin qu’ils le deviennent, & voyez comment on leur fera laiffer a vingt leur bourfe dans un brelan & leur fante dans un mauvais lieu, II y a toujours a parier que le plus favant de fa claffe de- viendraJe plus joueur & le plus de'b.auche, Or les moyens dont on n’ufa point dans i’enfance n’ont point dans !a jeunefle ie metne abus. IVIais on doit fe fouvenir qu’ici jna conftsnte maxime eft de mettre par-rout ia choie au pis, Je cherche d’abord a prevenir le vice , & puis je le fuppnfe, a&n d’y rem&iier. s’ils ne peuvent encore s’elever a vous, defcen- dez a eux fans honte , fans fcrupule. Songez que votre honneur n’eft plus dans vous , mais dans votre eleve; partagez fes fautes pour Ten corri- ger ; chargez - vous de fa honte pour 1’effacer : imitez ce brave Remain qui , voyant fuir foil armee & ne pouvant la rallier, fe mit a fuir a la tete de fes foldats , en criant: ils ne fuient pas, ils fuivent leur capitaine. Fut-il deshonore pour cela ? tant s’en faut : en facrifiant ainfi fa gloire il l’augmenta. La force du devoir , la beaute de la vertu entrainent malgre nous nos futfrages & renverfent nos infenfes prejuges. Si je recevois un foufflet en rempliifant mes fonc- tions aupres d’Emile, loin de mevenger de ce foufflet, j’irois par-tout m’en vanter, & je doute qu’il y eut dans le monde un homme alfez vil pour ne pas m’en refpedter davantage. Ce n’eft pas que l’eleve doive fuppofer dans le maitre des lumieres aufli bornees que les fien- nes , & la merae facilite a fe laiffer feduire. Cette opinion eft bonne pour un enfant qui ne fa- chant rien voir, rien comparer, met tout le monde a fa portee , & ne donne la confiauce qu’a ceux qui favent s’y mettre en effet. Mais un jeune homme de l’age d'Emile , & auffi fenfe que lui , n’eft plus alfez fot pour prendre ainfi le change, & il ne feroit pas bon qu’il le prit. La confiance qu’il doit avoir en fon gouverneur eft d’une autre elpece; die doit porter fur l’au- Hh 5 438 T R A I T e' torite de la raifon , fur la fuperiorite des lumie- res, fur les avantages que le jeune homme eft en etat de connoitre, & dont il fent l’utilite pour lui. Une longue experience l’a convaincu qu’il eft aime de fon condudeur; que ee con- dudeur eft un homme fage, eclaire, qui, vou- lant fon bonheur , fait ce qui peut le lui procu¬ rer. II doit favoir que , pour fon propre interet il lui convient d’ecouter fes avis. Or fi le mai- tre fe laiifoit tromper comme le difciple, il per- droit le droit d’eu exigcr de la deference & de lui donner des lecons. Encore moins l’eleve doit-il fuppofer que le maitre le laiife , a def- fem , tomber dans des pieges, & tend des em- biiches a fa fimplicite. Que faut - il done faire pour eviter a la fois ces deux inconveniens ? Ce qu’ii y a de meilleur & de plus naturel, etre limple & vrai comme lui , l’avertir des perils auxquels il s’expofe , les lui montrer clairement, fenfiblement, mais fans exageration, fans hu- meur, fans pedantefque etalage; fur-tout fans lui donner vos avis pour des ordres , jufqu’a ce qu’ils le foient devenus , & que ce ton inipe- rieux foit abfolument neceffaire. S’obftine-t-il apres cela, comme il fera tres-fouvent i Alors j>e lui dices plus rien; laiifez-le en liberte , fui- vez-le, imitez-le , & cela gaiement, franchement; livrez-vous , amufez-vous autant que lui, s’il eft poffible. Si les confequences deviennent trop fortes, vous etes toujours la pour les arreter} 1) E V E D 1! C A T 10 H. 489 & cependant combien le jeune homrne , temoin de votre prevoyance & de votre complaifance , ne doit - il pas etre a la fois firappe de Pune & touche de l’autre? Toutes fes fauces font autant de liens qu’il vous fournit pour ie retenirau be- foin. Or ce qui fait ici le plus grand art du mai- tre, c’eft d’amener les occafions & de dinger les exhortations , de nianiere qu’il fache d’avance quand le jeune homme cedera & quand il s’obfti- nera , afin de Penvironner par-tout des leqons de Pexperience, fans jamais l’expofer a de trop grands dangers. Avertiffez-le de fes fautes avant qu’il y tom- be ; quand il y eft tombe ne les lui reprochez point, vous ne feriez qu’enflammer & mutiner foil amour-propre. Une lecon qui revoke ne pro- fite pas. Je ne connois rien de plus inepte que ce mot Je vous Pa'voif bleu dit. Le meilleur moyen de faire qu’il fe fouvicnne de ce qu’on iui -a dit, eft de paroitre l’avoir oublie. Touts au contraire , quand vous le verrez honteux de ne vous avoir pas cru , effacez doucement cette humiliation par de bonnes paroles. 11 s’afedion- nera furement a vous , en vcyant que vous vous oubliez pour lui, & qifau lieu d’achever de l’e- crafer , vous le confo'ez. JVlais fi a fon chagrin vo.us ajoutez des reproches, il vous prendra en haine, & fe fera une loi de ne vous plus ecou- ter, conuiie pour vous prouver qu’il lie penfe' pas comme vous fur l’importance de vos avis. 490 T K A I T E f Le tour de vos confolations peut encore etre pour lui une inftru&ion d’autant plus utile, qu’il ne s’en deft era pas. Eli lui difant, je fuppofe, que mille autres font les niemes fautes, vous le mettez loin de fon compte, vous le corrigez en ne paroiiTant que le plaindre : car pour celui qui croit valoir mieux que les autres hommes, c’eft une excufe bien mortifiante que de fe confoler par leur exemple ; c’eft concevoir que le plus qu’il peut pretendre , eft qu’ils ne valent pas mieux que lui. Le terns des fautes eft celui des fables. En cenfurant le coupable fous un mafque etranger, on l’inftruit fans 1’ofienfer j & il comprend alors que Papologue n’eft pas un meaConge , par la ve- rite dont il fe fait I’application. L’enfant qu’on rfa jamais trompe par des louanges, n’entend rien a la fable que j’ai ci-devant examinee; mais I’etourai qui vient d’etre la dupe d’un flatteur, conqoit a merveille que le corbeau n’etoit qu’un Lot. Ainli d'un fait il tire une maxime; & l’ex- perience , qu’il eut bientdt oubliee , fe grave, au moyen de la fable, dans fon jugement. Il n’y a point de connoiffance morale qu’on ne puilfe acquerir par l’experience d’autrui ou par la fienne. Dans les cas on cette experience eft dangereufe , au lieu de la faire foi-meme, on tire fa lecon de PHiftoire. Quand l’epreuve eft fans confequence , il eft bon que le jeune hom- me y refte expofe j puis, au moyen de i’apolo- be l’ Education. 491 gue, on redige en maxime les eas particuliers qui lui font connus. Js n’entends pas pourtant que ces maximes doivent etre developpees ni meme enoncees. Rien n’eft li vain, fi mal entendu , que la mo- ra'e par laquelle on termine la plupart des fa¬ bles ; comme jQ cette morale n’etoit pas ou ne devoit pas etre etendue dans la fable meme, de maniere a la rendre fenfible au Ledeur. Pour- quoi done , en ajoutant cette morale a la fin , lui 6ter le plaifir de la trouver de fon chef? Le talent d’inftruire eft de faire que le difciple fe plaife a l’inftrudion. Or, pour qu’il s’y plaife, il ne faut pas que fon e/prit refte tellement paf- fif a tout ce que vous lui dites , qu’il n’ait abfo- lument rien a faire pour vous entendre. II faut que 1’amour-propre du maitrelailfe toujours que.l- que prife au fien ; il faut qu’il fe puilfe dire ; je conqois , je penetre , j’agis , je m’inftruis. Une des chofes qui rendent ennuyeux le pantalon de la Comedie Italienne , eft le foin qu’il prend toujours d’interpreter au parterre des platifes qu’on n’entend deja que trop. Je ne veux point qu’un gouverneur foit pantalon , encore moins un Auteur. Il faut toujours fe faire entendre; mais il ne faut pas toujours tout dire : celui qui dit tout dit peu de chofes ; car a la fin on ne l’ecoute plus. Que fignifient ces quatre vers que La.Fontaine ajoute a la fable de la grenouille qui s’enlle? A-t-il peur qu’on ne l’ait pas compris ? T H A I T E # 492 A -1 - il befoul , ce grand peintre , d’ecrire les noms audeifous des objets qu’il peint? Loin de generalifer par-la fa morale, il la particularife, il la redreint, en quelque forte , aux exemples cites , & empeche qu’on ne l’applique a d’autres. Je voudrois qu’avant de mettre les fables de cet Auteur inimitable entre les mains d’un jeune homme , on en retranchat toutes ces conclu- lions , par lefquelles il prend la peine d’expli- quer ce qu’il vient de dire aufii clairement qu’a- greablement. Si votre eleve n’entend la fable qu’a 1’aide de l’explication , fbyez fur qu’il ne Fentendra pas meme ainfi. Il importeroit encore de donner a ces fables un ordre plus didadlique & plus conforme au progres des fentimens & des lumieres du jeune adolefcent. Concoit - on rien de moins raifjuna¬ ble que d’aller fuivre exadfemer.t i’ordre nume- rique du livre , fans egard au befoin ni a l’occa- fion ? D’abord le corbeau , puis la cigale, puis la grenouille , puis les deux mulets, &c. J’ai fur !e coeur ces deux mulets, parceque je me fou- viens d’avoir vu un enfant eleve pour la finan¬ ce, & qu’on etourdilfoit de l’emploi qu’il alloic remplir , lire cette fable, I’apprendre, la dire, la redire cent & cent fois, fans en drer jamais ia moindre objection contre le metier auquei il etoit delfine. Non feulement je n’ai jamais vu d’enfans faire aucune application folide des fa¬ bles qu’ils apprenoient; mais je u’ai jamais vu de l’ Education. 493 que perfonne fe fouciat de leur faire fairs cette application. Le pretexte de cette etude eft Pinf- trudion morale; mais le veritable objet de la mere & de 1’enfant , n’eft que d’occuper de lui toute une compagnie tandis qu’il recite fes fa¬ bles: anili les oublie-t-il toutes en grandiffant, lorfqu’ft n’eft plus queftion de les reciter, mais d’en profiler. Encore une fois, il n’appartient qu’aux hommes de s’inftruire dans les fables, & voici pour Emile le terns de commencer. Je montre de loin, ear je ne veux pas non plus tout dire, les routes qui ddournent de la bonne , afin qu’on apprenne a les efiter. Je crois qu’en fuivant celle que j’ai marquee, votre eleve achetera la connoiffance des hommes & de foi- merae au meilleur marche qu’il eft poflible , que vous le mettrez au point de contempler les jeux de la fortune fans envier le fort de fes favoris , & d'etre content de lui fans fe eroire plus fage que les autres. Vous avez auffi commence a le rendre acteur pour le rendre fpedateur, il faut achever ; car du parterre on voit les objets tels qu’iis paroilfent; mais de la fcene on les voit tels qu’iis font. Pour embraffer le tout il faut fe mettre dans le point de vue ; il faut approcher pour voir les details. Mais a quel titre un jeune homrae entrera-t-il dans les affaires du monde? Quel droit a-t il d’etre initie dans ces myfteres tenebreux ? Des intrigues de plaifir bornent les jntersts de fon age, il ne diipofe encore que de T R A I T e' 494 lui-meme , c’eft eomme s’il ne clifpofoit de rien. L’homme eft la plus vile des marchandifes; & parmi nos importans droits de propriete , eelui de la perfonne eft toujours le moindre de tous. Quand je vois que dans Page de la plus gran¬ de adivite Ton borne les jeunes gens a des etu¬ des purement fpeculatives , & qu’apres, fans la moindre experience , ils font tout d’un coup jet- tes dans lemonde & dans les affaires , je trouve qu’on lie choque pas moins la raifon que la Na¬ ture , & je ne fuis plus furpris que li peu de gens fachent fe conduire. Par quel bizarre tour d’efprit nous apprend-on tant de chofes inutiles, tandis que fart d’agir eft compte pour rien ? On pretend nous former pour la fociece , & l’on nous inftruit eomme ft chacun de nous devoit paffer fa vie a penfer feul dans fa cellule, on a traiter des fujets en fair avec des indifferens. Vous croyez apprendre a vivre a vos enfans, en leur enfeignant certaines contorfions du corps & certaines formules de paroles qui ne hgnifient rien. Moi auffi, j’ai appris h vivre a mon Emi¬ le , car je lui ai appris a vivre ave6 lui-mbme, & de plus a favoir gagner fon pain : mais ce n’eft pas affez. Pour vivre dans le monde il faut favoir traiter avec les hommes, il faut connoitre les inftrumens qui'donnent pnfe fur eux ; il faut calculer l’adion & readion de l’interet particu- lier dans la fociete civile , & prevoir ft jufte les evenemens , quon foit raxement trompe dans fes entreprifes be ^Education.. 49$ intreprifes , ou qu’on ait du moins toujours pris les meilleurs moyens pour rcuffin Les loix ns permertent pas aux jeunes gens de fake leurs propres affaires & de difpofer de leur propre bien ; mais que leur ferviroient ces precautions, fi, jufqu’a l’age prefcrit , ils tie pouvoient ac- querir aucune experience ? Ils n’auroient rien gagne d’attendre , & feroient tout aufli neufs k vingt-cinq atis qu’a quinze. Sans doute, il faut einpecher qu’un jeune homme, aveugle par font ignorance ou trompe par fes paflions, ne fe faffe du mal a lui-meme ; mais a tout age il eft per- mis d’etre bienfaifant, a tout age on peut pro- tcger, fous la dire&ion d’un homme fage , les malheureux qui n’ont befoin que d’appuL Les nourrices, les meres s’attachent aux en- fans par les foins qu’elles leur rendent j I’exerci- ce des vertus fociales porte au fond des cceurs I’amour de i’humanite ; c’eft en faifant le bien qu’on devient bon , je ne connais point de pra¬ tique plus fure. Occupez votre eleve a toutes les bonnes adtions qui font a fa portee; que l’inte- ret des indigens foit toujours !e fien; qu’il ne les affifte pas feulement de fa bourfe, mais de fes foins ; qu’il lesferve, qu’il les protege, qu’il leur confacre fa perfonne & fon terns ; qu’il fe faffe leur homme d’affaires , il ne remplira de la vie un fi noble emploi. Combien d’opprimes, qu’on n’eut jamais ecoutes , obtiendront juftice, quand il la demandera pour euxavec cette intra- Tome Til. If T R A I T E ? 49 £ pide fermete que donne l’exercice de la vertu 5 quand il forcera les portes des Grands & des ri¬ ches} quand il ira s’il le faut, jufqu’aux pieds du Trone faire entendre la voix des infommes# a qui tous les abords font fermes par leur mife- ie * & que la craintc d’etre punis des maux qu’on leur fait , cmpeche meme d’ofer s’en plaindre. Mais ferons - nous d’Emile irn chevalier - er¬ rant un redrefleur des torts , un paladin ? Ira- t-il s’ingerer dans les affaires publiques , faire le fage & le defcnfeur des loix chez les Grands , chez les Magi lira ts , chez le Prince, faire le folliciteur chez les Juges & PAvocat dans les tribunaux ? Je ne fais rien de tout cela. Les noms badins & ridicules ne changent rien a la nature des chofes. Il fera tout ce qu’il fait etre utile & bon. Il ne fera rien de plus , & il fait que rien n’eft utile & bon pour lui, de ce qui ne convient pa£ a fon age. Il fait que fon pre¬ mier devoir eft envers lui-meme, que les jeu- nes gens doivent fe defier d’eux , etre circont pedis dans leur conduite , refpedlueux devant les gens plus ages , reteuus & difcrets a parler fans fujet, modeftes dans les chofes indifferen- tes , mais hardi a bien faire & courageux a di¬ re la verite. Tels etoient ces illuftres Romains , qui, avant d’etre admis dans les charges, pat foient leur jeuneffe a pourfuivre le crime & a d«fendre l’innoccnce, fans autre interet que ce> de l* Education 497 lui de s’iaftruire, en fervant la juftice & prote- geant les bonnes mceurs. Emile n’aime ni le bruit, ni les querelles 9 ’ tton-Ieulement entre les hommes (x) , pas merne entre les animaux. II n’excita jamais deux chiens a fe battre ; jamais il ne fit pourfuivre un chat par un chien. Cet efprit de paix eft un effet de fon education, qui, n’ayant point fomente l’a- (*) Mais fi on lui cherche querelle a lui-meme , com¬ ment fe conduira-C-il ? je rdponds qu’il n’aura jamais de querelle , qu’il ne s’y pretera jamais affez pour en avoir. Mais enfin , pourfuivra-t-on , qui eft-ce qui eft a l’abri d’un foufflet ou d’unde'menti de la partd’un brutal, d’un ivrogne ou d’un brave coquin , qui, pour avoitie plaifir de tuer fon homme, commence par le deshonorer ? Cell autre chofe ; il ne faut point quel’honneur des citoyens ni leur vie foit a la merci d’un brutal , d’un ivrogne ou d’un brave coquin , & Ton ne peut pas plus fe preferver d’un pareil accident que de la chute d’une tuile. Un fouf¬ flet & un dementi requ & endure ont des eflfets civils , que nulle fageife ne pent pve'venir & dont nul tribunal ne peut venget l’offenftf. L’infuffifance des loix lui rend done en cela fon independance ; il eft alors Ceul Magif- trat , feul Jiige entre l'offenfeur & lui : il eft feul inter- prete & Miniftre de la Loi naturelle, il fe doit juftice & peut feul fe la rendre , & il n’y a fur la terre mil gou- vernement aifez infenfe pour le punir de fe l’etre faite en pareil cas. Je ne dis pas qu’ils doivent s’aller battre, e’eft une extravagance ; je dis qu’il fe doit juftice & qu’il en eft le feul difpenfateur. Sans tant de vains Edits contre les duels, ft j’etois Souverain je reponds qu’il n’y auroit jamais ni foufflet, ni de'menti donne dans mes Etats ■> 8c cela par unmoyen fort Ample dont les Tribunaux ne fe meleroient point. Quoi qu’il en foit, Emile fait en pa¬ reil cas la juftice qu’il fe doit a lui-meme, & l’exem- p'e qu’il doit k la furete des gens d’honneur. Il ne de¬ pend pas da Thomme le plus ferine d’empecher qu’on ne l’infulte , mais il depend de lui d’empScher qu’on iie fe vaiite long-tems de 1'avoir infultd, Hz 498 T K A I T / mour-propre & la haute opinion de lui - meme } l’a detourne de chercher fes plaifirs dans la do¬ mination , & dans le maiheur d’autrui. II fouffre quand il voit fouffiir; c’eft un fentiment natureL Ce qui fait qu’un jeune homme s’endurcit & fe complait a voir tourmenter un etre fenfible , c’eft quand un retour de vanite le fait fe regardcr com me exempt des memes peines par fa fagefle ou par fa fuperiorite. Celui qu’on a garanti de ce tour d’efprit, ne fauroit tomber dans le vies qui en eft l’ouvrage : Emile aime done la paix. L’image du bonheur le ftatte v & quand il peufc contribuer a le produire * c’eft un rnoyen de plus de le partager. Je n’ai pas fuppofe qu’en voyant des malheureux , il n’auroit pour eux que cette pitie fterile & cruelle , qui fe eon ten te de plain- dre les maux qu’elle peut guetir. Sa bienfaifanee adiive lui donne bient6t deslumieres, qu’avec un coeur plus dur il n’eut point acquifes , ou qu’il exit acquifes beaueoup plus tard. S’il voic regner la difeorde entre fes camarades , il cher- che a les reconcilier : s’il voit des affliges, il s’informe du fujet de leurs peines : s’il voit deux homines fe hair, il veut eonnoitre la caufe de leur inimitxe : s’il voit un opprime gemir des vexations du puiifant & du riche , il cherche dc quelles manoeuvres fe couvrent ces vexations ; & dans 1’interet qu’il prend a tous les miferables » les moyens de fiuir leurs maux ne font jamais jndiiferens pour lui. Qu’avons-nous done a fairs de l’ Education. 499 pour tirer parti de ces difpofitions d’une maniere convenable a foil age ? De regler fes foins & fes connoilfances , & d’employer foil zele a les aug- menter. Je ne me laffie point de le redire : metfeez routes les logons des jeunes gens en addons plutot qu’en difcours. Qu’ils n’apprennent rien dans les livres de ce que ^experience peut leur enfeigner. Quel extravagant projet de les exercer a parler fans fu- jet de rien dire ; de croire leur faire fentir, fur les bancs d’un college, 1’energie du langage des paf- {ions & route la force de l’art de perfuader , fans jnteret de rien perfuader a perfonne ! Tqus les preceptes de la Rhetorique ne femblent qu’un pur verbiage a quiconque n’en fent pas l’ufage pour foil profit. Qu’importe a un eeolier de fa voir com¬ ment s’y prit Annibal pour determiner fes foldats a pafler les Alpes ? Si au lieu de ces magnifiques harangues vous lui difiez comment il doit s’y prendre pour porter fon prefet a lui donner con¬ ge , foyez fur qu’il feroit plus attentif a vos regies. Si je voulois enfeigner la Rhetorique a un feune homme, dont toutes les paffions fulfent deja developpees , je lui prefenterois fans ceffe des objets propres a flatter fes paffions , & j’exa- minerois avec lui quel langage il doit tenir aux autres hommes» pour les engager a favorifer fes defirs. Afais mon Emile n’eft pas dans une fitua- tion fi avantageufe a l’art oratoire. Borne pref. que au feul neeeffaire phyfique, il a moins b.&. li 5 T R A I T e' 500 foin des autres que les autres n’ont befoin de lui; & n’ayant rien a leur demander pour Im¬ mense, ce qu’il veut leur perfuader ne le tou¬ che pas d’affez pres pour l’emouvoir exceffive- ment. II fuit de-la qu’en general il doit avoir un langage fimple & peu figure. II parle ordinaire- ment au propre, & feulement pour etre entendu. II eft peu fentencieux, parce qu’il n’a pas appris a generalifer fes idees; il a peu d’images parce qu’il eft rarement pailionne, Ce n’eft pas pourtant qu’il foit tout-a-fait fleg- matique & froid. Ni fon age, ni fes moeurs, ni fes gouts ne le permettent. Dans le feu de l’adolef- cence, les elprits vivifians retenus & cohobea dans fon fang portent a fon jeune coeur une cha- leur qui brille dans fes regards , qu’on voit dans fes adions. Son langage a pris de l’accent & quel- quefois de la vehemence. Le noble fentiment qui 1’infpire lui donne de la force & de l’elevation ; penetredu tendre amour de l’humanite, il tranf- met en parlant les mouvemens de fon ame j fa genereufe franchife a je ne fais quoi de plus en- chanteur que l’artificieufe eloquence des autres, ou plutoc lui feul eft veritablement eloquent » puifqu’il n’a qu’a montrer ce qu’il fent pour le coamuniquer a ceux qui l’ecoutent. Plus j’y penfe, plus je trouve qu’en mettant ninfi la bienfaifance en adion & tirant de nos bons ou naauvais fucces des reflexions fur leurs cauf?s, il y a peu de cQnnoilfances utiles qu’qit D s l’E d u c a t i 0 si fant n’en fait point etre epouvante, fes foibles yeux n’en peuvent fonder la profondeur. Tout eft infini pour les enfans, ils ne favent mettre des bornes a rien 5 non qu’ils faffent !a mefure fort longue, mais parce qu’ils out l’entendement court. J’ai meme remarque qu’ils mettent l’infi- ni moins au-de!a qu’au*de<;a des dimenfions qui leur font connues. I Is eftimeront un efpace im- menfe, bien plus par leurs pieds que par leurs yeux •, il ne s’etendra pas pour eux plus loin qu’ils ne pourront voir > mais plus loin qu’ils ne pourront aller. Si on leur parle de la puiflance de Dieu , ils l’eftimeront prefque auffi fort que leur pere. En toute tVtofe leur connoiifance etant povtr eux la mefure des poffibies , ils jugent ce qu’on leur dit toujours moindre quece qu’ils fa¬ vent. Tels font les jugemens naturels a l’igno-- rance & a la foibleife d’efprit. Ajax eft craint de fe mefurer avec Achille, & defie Jupiter au con»- bat, parce qu’il connoit Achille & ne connoit pas Jupiter. Un Payfan Suiife qui fe croyoit le plus riche des hommes, & a qui l’on tachoit d’explu quer ce que e’etoit qu’un Roi, demandoit d’un air Her ft le Roi pourroit bien avoir cent vaches'X la moutagne. ft E L’ EducatioI 3t? je prevois combien de Ledteurs feront fur* piris de me voir fuivre tout le premier age de mou eleve Ians lui parier de religion. A quinze ans il ne favoit s’il avoit une ame, & peut-etre a dix-huit n’eft-il pas encore terns qu’il l’ap- prenne; car s’il l’apprerid plus t<5t qu’il nefautj il court rifque de ne le favoir jamais. Si j’avois a peindre la ftupidite Facheufei je peindrois un pedant enfeignatit le catechifme » des enfans ; ft je voulois rendre un enfant foil * je l’obligerois d’expliquer ee qu’il dit en diland fon catechifme. On m’obje&era que la pluparf des dogmes du Ghriftianifme etant deS myfteres j attendre que l’efprit humain foit capable de les Concevoir j ce n’eft pas attendre que l’enfant foie homme, c’eft attendre que l’homme ne foit pluSi A cela je reponds premierement j qu’il y a de£ myfteres qu’il eft non - feulement impoiiible 'A l’homme de concevoir * mais de croire , & qiid je ne vois pas ce qu’on gagne a les enfeigrief aux enfans, ft ce n’eft de leur apprendre a men- tir de bonne heure. Je dis de plus * que pouf admettre les myfteres, il faut comprendre * aii moins, qu’ils font incomprehenfibles ; & les eii- fans ne font pas meme capables de cette coils ception-la. Pour Page oil tout eft myfterd t il ii’y a point de myfteres propremerit dits. 11 faut croire en Dieu pour etre fimve. Ce dog- ime mal entendii eft le principe de la fangiii- tiaire intolerance * & la eaufe de toutes css Kk- % T R k- I T E* nes inftru&ions qui portent le coup mortel a la raifon humaioe en l’accoutumant a fe payer de mots. Sans doute, il n’y a pas un moment a perdre pour meriter le falut eternel : mais ft pour 1’obtenir il fuffit de repeter de certaines paroles, }e ne vois pas ce qui nous empeche de peupler le Ciel de fanfonets & de pies, tout aulli bien que d’enfans. L’obligation de croire en fuppofe la poffibi- lite. Le Philofophe qui ne croit pas a tort, parce qu’il ufe mal de la raifon qu’il a cultivee, & qu’il eft en etat d’entendre les verites qu’il rejette. Mais l’enfant qui profelfe la religion «hretienne, quecroit-il? ce qu’il conqoit, & il conqoit ft peu ce qu’on lui fait dire, que ft vous lui dites le contraire, il l’adoptera tout auifi volontiers. La foi des enfans & de beaucoup d’hommes eft une affaire de geographic. Se- ront-ils recompenfcs d’etre nes a Roma plut6t qu’a la Mecque. On dit a l’un que Mahomet eft le Prophete de Dieu , & il dit que Mahomet eft le Prophete de Dieu ; on dit a l’autre que Mahomet eft un fourbe, & il dit que Mahomet eft un fourbe. Chacun des deux eut affirme ce qu’affirme l’autre s’ils fe fuflent trouves tranfpo- fes. Peut- on partir de deux difpofitions ft fem- blables pour envoyer l’un en Paradis & l’autre en Enfer ? Quand un enfant dit qu’il croit en Dieu, ce n’eft pas en Dieu qu’il croit, c’eft a Pierre ou a Jacques qui lui difept qu’il y a quel* BE l' E D U e A T I O N. I $ que ehofe qu’on appelle Dieu , & ii le croit a la maniere d’Euripide. 0 Jupiter ! car de toi rien Jinon Je ne connois Jeulsment que le nom (»). Nous tenons que nul enfant mort avant l’age de raifon ne fera prive du bonheur eternel j les Catholiques croient la marae chofe de tous les enfans qui ont requ le baptetne, quoiqu’ils n’aient jamais entendu parler de Dieu. II y a done des cas ou l’on peut etre fauve fans croire en Dieu, & ces cas ont lieu , foit dans l’enfan- ce , foit dans la demence, quand 1’efprit hu- main eft incapable des operations neceflaires pour reconnoitre la Divinite. Toute la difference que je vois ici entre vous & moi, eft que yous pretendez que les enfans ont a fept ans cette.ca- pacite, & que je ne la leur accorde pas meme a quinze. Que j’aie tort ou raifon, il ne s’agit pas ici d’un article de £oi, mats d’une Ample obfervation d’hiftoire naturelle. Par 1« meme principe, il eft clair que tel homme parvenu jufqu’a la vieillefle fans croire en D’-’u , ne fera pas pour cela prive de fa pre¬ fence dans l’autre vie fi foil aveuglement s’a pas ete volontaire, & je dis qu’il ne l’eft pas (x~) Plutarque , Traite de VAmour , trad. ' tTAmyoi. C’eft ainfi que oommenqoit d’abord la Tragedie de Mena- lippe; mais les clameurs du Feuple d'AtherieS forcercns Euripide a changer ce commencement. K k 3 T R A I T e' pS toujours. Vous en convenez pour Ies infenfes qu’une maladie prive de leurs facultes fpiritueb. les, mais non de leur qualite d’homme , ni par eonfequent du droit aux bienfaits de leur Crea- teur. Pourquoi done n’en pas convenir aufli pour ceux , qui, fequeftres de toute fociete des leur enFance , auroient rnene une vie abfolu- ment fauvage , prives des lumieres qu’on n’ac- quiert qfue dans le commerce des hommes (y ) ? Cat il eft d’une impoffiblite demontree qu’un pareil Sauvage put jamais elever fes reflexions jufqu’a la connoiflance du vrai Dieu. La raifon nous dit qu’un homme n’eft puniflable que'par les fautes de fa volonte , & qu’une ignorance invihcible ne lui fauroit etre imputee a crime, *D’ou il Tuit que devant la juftice eternelle tout homme' qui croiroit, s’il avoit les lumieres ne- cefTaires , eft repute croire, & qu’il n’y aura d’incredules punis que ceux dont le coeur fe ferme a la verite. Gardons-nous d’annoncer la verite a ceux qui Tie font pas en etat de l’entendre, car e’eft y •vouloir fubftituer l’erreur. II vaudroit mieux n’avoir aucune idee de la Divinite que d’en avoir des idees bafles, fantaftiques, injurieufes, 'irtdignes d’elle; e’eft un moindre mal de la me- comioitre que dc 1’outrager. J’aimerois tnieux, ( // ) Sur l’etat naturel de l’e,fprit humain & fur la len- teur de fes progves: Voyez la premierepartie du. difcouis Jhr iincgalite. $1$ T R A ‘ I T e’ Mais ne eraignons rien de femblable pout mon Emile , qui, refufant conftamment fon at¬ tention a tout ce qui eft au-deflus de fa portee » ecoute avec la plus profonde indifference les chofes qu’il n’entend pas. II y en a taut fur left quelles jl eft habitue a dire, cela n’eft pas. de mon reiTcrt, qu’une de plus ne l’embarraffe gue- re ; & quand il commence a s’inquieter de ces grandes queftions, ce n’eft pas pour les avoir cntendu propofer , mais c’eft quand le progres de fes lumieres porte fes recherches de ce c6- te-la, Nous avons vu par quel cbemin I’efprit hu» main cultive s’approche de ces myfteres, & je? conviendrai volontiers qu’il n’y parvient natu- rellement au fein de la fociete merae, que dans im age plus avance. Mais comme il y a dans la mem? focicte des caufes inevitables par lefqueft les le progres des paftions eft aecelere: ft l’on n’acceleroit de raeme le progres des lumieres qui fervent a regler ces paffions, c’eft alors qu’on fortiroit veritablement de l’ordre de la Nature, & que Fequilibre feroit rompu, Quand on n’eft pas maitre de moderer un developpement trop rapide , il faut mener avec la meme rapidite ceux qui doivent y correfpondre , en forte que l’ordre ne foit point interverti, qne ce qui doit marcher enfemble ne foit point fepare, & que 1’homme, tout entier a tous les niomens de fa vie, ne foit pas a tel point par une de fe.s D E I’lDUClTlOS' f 19 Facultes , & a tel autre point par Les autres. Quelle difficulte je vois s’dever ici! diffi- culte d’autant pius grande, qu’elle eft moins dans les chofes que dans la pufillanimite de ceux qui n’ofent la refoudre: commenqons, au moins , par ofer la propofer. Un enfant doit etre eleve dans la religion de fon pere on lui prouve toujours tres - bien que cette religion , telle qu’elle foit, eft la feule veritable , quetou- tes les autres ne font qu’extravagance & abfur- dite. La force des argumens depend abfolument, fur ce point, du pays ou l’on les propofe. Qu’un Turc qui trouve le Chriftianifme ft ridicule a Conftantinpple, aille voir comment on trouve le Mahometifme a Paris: c’eft fur-tout en ma- tiere de religion que Pop inion triomphe. Mais nous qui pretendons fecouer fon joug en toute chofe, nous qui ne voulons rien donner a I’au- torite, nous qui ne voulons rien enfeigner a notre Emile qu’il ne put apprendre de lui-meme par tout pays, dans quelle religion 1’eleverons- nous ? a quelle fede aggregerons-nous rhomme de la Nature? La reponfe eft fort fimple, ce me femble j nous ne l’aggregerons ni a celle- ei, ni a celle-la, mais nous le mettrons en etat de choifir eelle oil le meilleur ufagc de fa rai- fon doit le conduire. Incedo per icjnes Suppojitos cineri dolofo. K k f N’importe ; le zele & la bonne foi m’ont juf- qu’ici tenu lieu de prudence. J’efpere que ces garants ne m’abandonneront point- au befoin. Le&eurs, ne craignez pas de moi des precau¬ tions indignes d’un ami de la verite: je n’ou- fclierai jamais ma devife; mais il m’efl; trop per- fnis de me. defier de mes jugemens. Au lieu de vous dire ici de mon ehef ce que je penfe, je vous dirai ce que penfoit un homme qui valoit mieqx que moi. Je garantis la verite des faits qui vont etre rapportes» ils font reellement ar¬ rives a l’auteur du papier que je vais tranfcrire: e’eft a vous de voir fi l’on peut en tirer des re¬ flexions utiles fur le fujet dont il s’agit. Je ne vous propofe point le fentiment d'un autre ou le mien pour regie; je vous 1’ofFre a examiner. Fin oelasecohdePartie, T JL JB X M DES M A T 1 E R E S, TOUR LES DEUX PREMIERES PARTIES. I. Deftgne la premiere Partie. II. La feconde Partie, n. Les notes. Bbc de St, Pierre y A. comment dtabliffoit fes enfans. P. II. p, J78* Comment appelloit les hommes. I. 71. Academia , font des ecoles^ publiques de menfonges, II. 394* Accent , s’il faut fe piquer de n’en point avoir. I. 8 3. Ce que le Francois met a la place. I. 8 6, Les enfans en ant peu. I. 263. Achiile , alldgorie de fon immerfion dans Ie Styx. I. 24. Comment le Poete lui ote le merite de la valeur. I. 42. .Aclivite, furubondante dans les enfans, & defaillante dans les vieillards. I. 73. Adolefcence, fignes des approches de cetage. II. 404. Peut etre accelere'e ou retardee par l’education. II. 41 6. Affaires ., comment un jeune homme peut les apprendre. II. 493* Ceux qui ne traitent que les leilrs propres, s’y pat fionnent trop. II. 301. Affectation dun parler modefie, mauvaife avec les en» fans. II. 417. Affronts de'shonorans , a qui en appartient la vengeance. II. 497. n. Age deforce. II. 299. Son emploi. II. 302. Ageprodigieux. I. 43. n. Ajax , eut craint Achiile & defie Jupiter. II. 512. Alexandre, croyoit a la vertu. I. 173. Alimens folidcs, nourriflent mieux que les liquides. I. 31. n. Alimens des premiers hommes. I. 269. Amateurs & Arnatrices , comment font a Paris leurs ou¬ trages. II. 388. Exceptions. Ibid. Amour , exige des connoifiances. II. 411. A de meilleurs yeux que nous. Ibid. Fixe & rend exclulifle penchant de la Nature. II. 413 . "f22 t A B l E Paffions qu’il entraine a fa fuite. P. II. p■ 412- Amour de joi, principe de toutes nos paffions. II. 4 ° 7 * Tou jours bon & conforme al’ordre. II. 4 ° 8 - Quelles fortes de paffions en uaiffent. II. 4 ° 9 - Amour-propre , pourquoi n’eft jamais content. Ibid. Quelles fortes de paffions en naiffen't. Ibid. Devient orgucil dans les grandes ames, vanite dans les petites. II. 419. Comment fe transforme en vertu. II. 9 01 - Analyfe. II. 9 1 9 - Analogic grammaticale, les enfans la fuivent mieux que nous. I. 8*- Angle vifuel, comment nous trompe. I- 242. Anglais , fe difent un peuple de bon naturel. I. 274. n. Ahgloife, adixans, excelloit fur le claveffin. I. 260. Animaux , ont tous quelque Education. I. 61. Dorment plus 1’hiver que 1’ete. I. 219. Antoine {Marc) , terns ou l’hiltoire de fa vie eft inftruc- tive. II. 479. Anthropomorphites. II. 909, 910. Appctit de s enfans. I. 274. Apprentiffages, comment Emile en fait deux a la fois. II. 91 16 . Araignces., quels enfans en ont peur. I. 69. Arme-a feu. I. 64. Art de gouverner fans preceptes. I. 192. Art d’obfet'Ver les enfans. II. 981. Arts, en quel ordre l’eftime publique les range. II. 990. Arts, Emile les rangera dans la fienne en un ordre in- verfe. II. 991. Autre maniere d’ordonner les Arts , felon les rapports de neceffitd quiles lient. II. 997. Arts fauvages & Arts civils, diftindtion des uns & des autres. II. 9 48. Artifan , fon etat eft le plus independant de tous. II. 972. Artifans des villes , fottement ingenieux. II. 999 * Afiianax. I. 64. Attachemenf des enfans, n’eft d’abord qu'babitude. II. 409. En quoi Y attachement differe de Yamide. II. 497 ' 11 • AvcrtiJJ'enicns negliges, s’il en faut reparler apres coup. II. 489 * AuguJle, etqit le prdeepteur defes petits-fils. I. 28- n - S’il eft vrai qu’il ait ete heureux. II. 478- BES MATURES. 323 Autorite, il ne faut lien lui donner quand on ne vent rien donner a 1 ’opinion. P. II. p. 400. Si celle*'du maitre doit fe conferver aux depens des mceurs. II. 45 3, 2 ? B. A 3 Anians. I. 27 3. ft. Baton a moitie plonge dans l’eau. II. 39;. Berccau. I. 36. n. Bibliotheque d Emile. II. 346. Bienfaiteurs inte'rejjes , plus communs que les obliges ingrats. IL 438. Biens & rnatix de la vie humaine examines. I. 97 &fuiv. Bonheur de Fhomme na.tu.reL , en quoi confifte. II. 329. Si la mefure du bonheur eft egale dans tous les etats. II. 438 - Nous jugeons trop du bonheur fur les appardnces. II. 447. Bom-mots, fecret pour en trouver. I. 160. Bonti, de tous les attributs de la Dirinite toufe-puiffante, celui fans lequel on la peut le moins concevoir. I. 72, Bouchers, en quel pays ne font pas requs en temoignage. I- 27?. Bouillie , nourriture peu fame. I. 79 » Boult roulee entre deux doigts croifes. II. 3 92 , 3 99. BouJJole, comment nous l’inventons. II. 324. Bruit d’une arme-a-feu. I. 64. Buffon , (itf. de) cite. 1 . 13 , 36 , 226. n. C C. Adres dor is , a quoi bons. I. 253, Campagne , renouvelle les generations des villes. I. 33. Canard de la foire. , II. 318. Caprice, ne vient point de laliberte. I. 194, N’eft point I’ouvrage de la Nature. I. 19 Caprice , exemples de la maniere d’en guerir un enfant. I. 196, 200. Cartes, geographiques. > II. 313 , 314. Caton le Cenfeur , elevafon fils des le berceau. I. 28. n. Cerf-volant. I. 297. Chardin, cite. I. 211. Charite , maniere inepte dont on croit I’infpirer aux enfans. I. 133. Chat , examine tous les objets nouveaux. I- 205. BJidtiment, doit etre ignore des eaf I. 12, Citoyenne. I. 8. Citoyens , ce qu’il faut faire quand ils font forces d’etre frippons. II. 368. Climat. I. 3 6. Climats tempera , leurs a Vantages. Ibid, Coiffures dcs enfans. I. 211. Coileges. I. 9, 84- Colere. ' I. 137. Commander & obe'ir , mots qui doivertt etre inconnus i l’enfant. I. 119. Concurrence , quand doit eefler d’etre un inftrument de l’education. II. 34*3. Confidentes , font ordinairement des nourrices dans les drames anciens. I. 48. Connoiffances , leur choix relativement aux bornes de l’intelligence humaine. II. 302. Bien vues par leurs rapports , pre'fervent des prejuges pour celle qu’on a cultivee. II. 36?. Confolations , tour qu’on pent leur donner pour humilier famour-propre. , II. 490. Contradictions de I or dr e foctal, quelle eft leur fource. H- 463^ Conventions & devoirs , ouvrent la porte a tous les vices. I. 148. Corps debile affoiblit l’ame. I. 40. II. 434. Corps humain , difference de 1’habitude qui lui convient dans l’exercice, ou dans l’inaction. I. 210. Cofmographie , fa premiere leqon. II. 310. Courage , en quels lieux il faut le chercher. I. 43. Courfe. I. 243. Inftruction que I’enfant peut tirer de cet exercice. I. 247. Couvens. I. 84. Cris des enfans. I. 66. Cuipne Frangoife. I. 270. Culture , tin de fes grands preceptes eft de tout retarder. II. 4? 3- Curiopte, I a premiere fource. II. 304. Comment fe fait fon developpement. Ibid. Quelle feroit celle d’un Philofbphe reiegue dans une isle deferte. Ibid. Curiojitf, raifon pourquoile Philofophe en a tant, & le Sauvageipeu. II. 393= Cyclopes* , L275. Czar Pierre* II. DES MATURES. D. P. I. p. 53 ? ’Anfe, F. I. p. 239 , 24®. De'clamer, I. 265. Definitions , comment pourroient etre bonnes. I. 16$. ft, Dents , moyen de faciliter leur eruption. I. 7S £5? fttiv, Dependance des chofes & dependance des hommes. Luo, La premiere ne nuit point a la liberte, Ibid. Defordre moral , par ou commence. I. 2i. DeJJein , reflexions fur cet art. I. 250, 2 31. Dettcfociale , comment fepaie. II. 371. Devoir , impofe mal-a-propos aux enfans. I. 123. Eifet de cette indifcretion. Ibid. Ce qu’on doit mettre a la place. I. 124. Dialogue de "morale entre le maitre & I'enfant. I. 121. Dieux du paganifme, comment furent imagines. II. 310. Dijiances, moyen d’apprendre aux enfans a en juger. 1 . 66 . Divinite , il vaut mieux n’en point parler aux enfans, que deleur en donner de fauffes idees. II. 51 6. Docihtc , effets de celle" qu’onexige des enfans. II. 331, Domination, dent al’opinion comme toutle refte. I. 106, X>ouZe//7,rflomniedoitappreodre ala connoitre. 1.92,114, Comment perd fon amertume au gout des enfans. 7 D E. I. 218, 219, JdtAu, dans quel etat I’enfant la doit boire. I. 214, Dedication , fes diverfes efpeces. I. 3,8. Opposition entr’eUes. I. 7. Choix. I. 4, 10. But. I. 4. Sens de ce mot chez les Anciens. I. 12. Commence a la naiffance. I. 60, Ne fe partage pas. I. 33. Nouvelles difficultes. I. 31. Quel en doit etre le veritable inftrument. I. 12 6. Importance de la retarder. I. 129. Difficulte, I. 132. Doit etre d’abord purement negative. I. 130. Progres de fes differences. II. 304, Education exclufive , prefere les inftruftions couteufes, I. 221,' Education naturelle , doit rendre 1 ’homme propre a too- tes les conditions humaines. I. 37, Maintient 1 ’enfant dans la feule depandance des chofes. I. xi°. Education vulgaire , difpenfe les enfans d’apprendre a penfer. I. 190, Qud efprit die teur doruje, L 19U Table Egalite civile & naturelle, leur difference. P.II.p.462,^1 Egalite conventionnelle , rend ne'ceffaires le droit pofitif & les loix. II. 338. A fait in venter la monnoie. Ibid.. Eleve imaginaire que 1’Auteur fe donne. t I. 33. Eleve ne doit point s’envifager comme devant etreun jour fdpare de foil gouverneur. I. 5 g. Inconvenient qu’il paffe fuceefiivement par diverfes mains. 7. 48, A vantage qu’il n’apprit rien du tout jufqu’a douze ans. I. 150. Comment on le trouvera capable d’intelligence, dc memoire, de raifonnement. I. 188. Ne doit recevoir de leqons que de l’experience. I. igr. Doit toujours croire faire fa volonte en faifant la votre. I 19?- Le mal de fon inftrudtion eft moins dans ce qu’il n’en- tend point, que dans ce qu’il croit entendre. II. 540. Comment je m’y prends , pour que le mien ne foit pas aulfi faineant qu’un fauvage. II. 389. TJtillte de fes travaux dans les arts. II. 3 96. En parcourant les atteliers , doit mettre lui-meme la main a 1’oeuvre II 349. Eleve , choix de fon metier, s’il a du gout pour les fcien- ces fpeculatives. II. 389- En ceffant d’etre enfant) doit fentir la fuperiorite du maitre. II. 487- Difference du votre & du mien. II. 304. Eleves , ce qu’on leur apprend, plutot qu’a nager. I. 221. Eloquence , maniere inepte de 1’enfeigner aux jeunes gens. II. 499. Vrai moyen. Ibid. Emile , pourquoi paroit d’abord peu fur la fcene. I. 33. Riche, & pourquoi. I. 37. A de la naiffance , & pourquoi. Ibid. Orphelin , en quel fens. Ibid. Premiere chofe qu’il doit apprendre. I. 91. N’aura ni maillot. I. 93. Ni chariots, ni bourlets, ni lifieres. 7. 93. Pourquoi je l’eleve d’abord a la campagne. 7. 52, 133. Son dialogue avec le jaruinier Robert. 7. 143. N’apptendra jamais rien par coeur. 7. 176. Comment apprend a lire. 7. igS, A define,r. 7. 230. A nagar. _ 7. 222. Bqira fon eau froide ayant cJiaiKl; precaution. 7. 214, Emile DES MATURES. S*7 Emile , avis aue je lai donne fur les furprifes nocturnes, p. i- p- 5 . Penfif & non queftionneur dans fa curiofite. II. 509. Son a venture ala foire. II. 318. Sa premiere lecon de cofmographie. II. 310. Deftatique. II. 526. De nhylique fyftematique. II. 529. Mot determinant entre lui & moi dans toutes les ac¬ tions de notre vie. II. 552. Queftion qui, de ma part, fuit infailliblement toutes les fiennes. Ibid. Comment je lui fais fentir l’utilite de favoir s’orienter. II. 356. Quel livre compofera long-terns feul fa bibliotheque. II. 34 6 . Emule de lui-meme. II. 34?. S’interefle a des queftions qui ne pourroient pas meme effleurer 1 ’attention d’un autre ; exemple. II. 360. Pourquoi peu fece des femmes dans fon enfance , & avantage de cela. II 3 6 3. ru Pourquoi je veux qu’il apprenne un metier. II. 374, Choix de fon metier. II 39,3. fait a Ja fois deux apprentilfages. II. 3 §7. Comment je loue fon ouvrage, quand il eft bien fait. II. 38S. Queftion qu’il me fuit, quand il juge que je fuis riche, & ma reponle. II. 390. Emile , eft un Sauvage fait pour babiter les villes. 11 . 393. Ne repond point etouvdiment a mes queftions. II. 396. Sait I’d quoi bon fur tout ce qu’il fait, & le pourquoi fur tout ce qu’il croit. II. 401. Etat de fes progres a douze ans. I. 289 1 v fuiv. A quinze. II. 401. N’eft pas faux comme les autres enfans. II. 430. Saura tard ce que c’eft que fouffrir & mourir. II. 431. Quand if commence afe comparer a fes fernblables. II. 46 r. Quelles paffions domineront dans fon caracftere. Ibid. Irnprelfion que feront lur lui les leqons de fHiftoire. II 47 6, Ne fe transformera point dans ceux dont il lira les vies. II. 480. jugera trop bien les autres pour envier leur fort.I/.qgs. Tome VU\ E 1 ?2g T A B L Smile, pourra s’enorgueillir de fa fuperiorite. P. 7 /. p .48 Remede a cela. 11 . 485. Comment s’inftruira dans les affaires. II. 496. Aime la paix. • II. 497. Son parler n’eft ni vehement. II. too. Nifroid. Ibid. _ Etendue de fes idees , & elevation de fes fentimens. II. 50J. Ne s’inquiete point des idees qui paifent fa portee. 11 . ti§. A quelle fectc dcit etre aggrege. II. 919. Sucre, comment elle fe fait. II. 340. Utilite de favoir cela. II. 343. Enfance , premier etat. I. 6 8, Deuxieme e'tat. 7 . 90. Troifieme etat. 77 . 299. Court tableau de fa depravation. 7 . 27. Seul moyen de 1 ’en garantir. 7 . 28. Ses premiers developpemens fe font prefque tous a la fois. 7 . 89. Doit etre aimee & favorifee. 7 93. Son etat par rapport a 1 ’homme. 77 410 &fuiv. Ne peut guere abufer de la Jiberte. 7 118. A des manieres de penfer qui 1 ui fontpropres. I. 122. Doit murir dans les enfans. 7 131. II y a des homines qui n’y paffent point. 7 139. Ne point fe prefer de la juger. _ 7 162. Semblable dans les deux fexes. II. 404. Enfans , comment traitesa leur naiffance. I. 14, 33, 113. Supportent des dvangemens que ne fupporteroient pas les homines. 7 2 3. Dodvent etre nourris a la campagne. 7 32. Leurs premieres fenfations purement affectives. 7 . 6 t. Doivent etre de bonne heure accoutumes a«x tene- bres. 7 62. Ont rarement peur du tonnerre. 7 64. Comment apprennent a juger des diftances. 7 66 . Ont les mufcles de la face tres-mobiles. 7 6§. Pourquoi font fi volontiers du degat. 7 72. Comment deviennent imperieux. 7 74. Maximes de conduite avec eux. 7 73. En grandiflant deviennent moms remuans. 7 74. Ne point les flatter pour les faire taire. 7 76. Sont prefque tous fevres de trop bonne heure. 7 78. Suivent mieuxque nous l’analogie grammaticale. 7 8r. Oo s’empreffe trop de les faire parler. 7 82 j 8 § BES MATIElES. 529 Et de corriger leurs fautes de la langue. P. I.p. 8z. ©t fans , apprennent a parler plus diftimftement dans les Couvens & dans les Colleges. I. 84.. Pourquoi ceux des Payfans articulent mieux que les notres. Z. 85. Donnent fouvent aux mots,d’autres fens que nous 1.88. Ne point montrer un air alarms quand ils fe bleilent. I. 91. Avantage pour eux d’etre petits & foibles. I. 92. . Souffrent plus de la gene qu’on leur impofe , que des incommodites dont on les garantit. /. 114. En les gatant, on les rend miferables. I. \ Jiao. Regies pour accarder ou refufer leurs demandes. I.ilg.n. On les conduit par les paffions qu’on leucdonne. Z.raA. D’ou vient leur petulance. /. 127. Abus des longs difcours qu’on leur dent. I. 13 6 . Ne font point naturellement portes a mentir.Z.149 £# f. Pourquoi trouvent quelquerois d’Jieureux traits. Z. 1*9. Leur apparente facilite d’apprendre, caufe leur perte. 1 16?. On ne leur apprend que des mots. Z. 166. N’ont point une veritable memoire. J. 164. Comment fe cultive celle qu’ils ont. Z. 17?. Quelle eft leur Geographic. Z. 169. Si l’Hiftoire eft a leur portee. Z. 170. Comment fe perd leur jugement. Z. 174. De leurs vetemens. I. 208. Et de leur coeffure. Z. 211. Generalement trop vetus. Z. 212. Sur-tout dans les villes. Z. n . En quel mois il en meurt le plus. Z. 212. S’ils doivent boire ayant chaud. /. 214. Ont befoin d’un long fommeil. J. 2 r s. Moyen de les faire dormir. Z. 2 17. Et fe reveiller d’eux-memes. Ibid. Comment fupportent gaiement la douleur. Z. 219. Peuvent etre exerces aux jeux d’adreffe. Z. 2 c 9. S’ils doivent avoir les memes alimens que nous. Z. 270. Difficulte de les obferver. Z. 297. On ne fait point fe mettre a leur place. II. 31?. Iffet de la docilite qu’on en exige. ZZ. 3 3 r. Ne les payer que de raifons qu’ils puiflent entendre. »?• TABLE Enfans , Font peu d’attention aux lecons en difcoursi P.II.p.m. Si Ton doit leur apprendre a etre galans pres des fem¬ mes. 77 . 364. n. Un appareii de machines & d’inftrumens les effraie ou les diftrait. II. 329. Ne s’intereffent qu’aux chofes purement phyfiques. II. 401. Sont naturellement portes * la bienveillance. II. 409. Mais leurs premiers attachemens ne font qu’habitude. II. 422. Leur curiofite fur certaines matieres. II. 414. Comment doit etre eludee. II. 41 6&fuiv. Apprennent a jouer le fentiment. II. 450. Inconvenient de cela. Ibid. Tout eft infini pour eux. II. 912. Enfant , augmente de prix en avancant en age. I. 26. Doit (avoir etre malade. I. 43. Suppofe homnie afanaiffance, I. rg. Pourquoi tend la main avec effort pour faifir un objet eloigne. I. 66,71. A quelle dependance doit etre affujetti. I no. Ne doit point etre contraint dans fes mouvctnens. Ini. Ne doit lien obtenir par des pleurs. I. 112. Ne doit pas avoir plus de mots que d’idees. I. 89. De la premiere fauffe idee qui entre dans fa, tete naif- fent ferreur & le vice. I. 119. Ne joint pas a ce qu’il ditlesmemes idees que nous. I. 160. Gouverne le maitre dans les educations foignees. 7.192. Comment n’epieia pas les moeurs du maitre. I. j94. Ne doit point apprendre a declamer. 7 . 265. Moyen de le rendre curieux. II. 5.06. Ne peut etre emu par le fentiment. 77 . 308. Ne s’intereffe a rien dont il ne voie l’utilite. 77 . 349. Situation ou tous les befoins naturels de l’homme , & les moyens d’y pourvoir fe developpent fenfiblement a fon efprit. 77 . 346. Comment il fautlui montrer les relations fociales. 77 . 349. Sa premiere etude eft une forte de phyfique experi- mentale. 7 . 20?. Ne doit rienfaire fur parole. 77 , 330. Enfant qui fe croit briile par la glace. 77 , 392. Enfant difcole , maniere de le contenir. I. 146. Enfant-fait. I, 286. Sa peinture, 7 . 287 £5? fuiv. D E S' M AimiS. Ennui , d’ou vienf. P. II. p. 448. Entendcment hupxain , fon premier terrne & fes progres. I- s 8 . Envie , eft amere & pourquoi. II. 4:8. Epiflete , 'fa prevoyance ne tubfert de rien. II- 4 -'; 8- Erreur, le feul moyen de l’eviter , eft 1 ’igHDranoe. II. 594. Errcurs de nosJens , font des.erreurs de nos jugemens; exemple. II- 59 1 5 192 . Efprit , chaque efpiit.su fa fotnie ■>: Mqij laquelle il doit etre gouverne. I■ i]f- Efprit , fes caracteres. , II. 39 f- Efprit ( 1 ’) d’un enfant -dolt etre d’ahord exhale modere- ment, puis retenu. I. 161. Efprit de votre eleve & du mien. 1 . 19 r. Efpritwilijaire, a quoi fe recommit dans 1 ’enfance. I. l6l. Sens du mot Efprit , pour le.peti.ple &.pour les enfans. II. ^09. Sens primitif. II. Ibid. Etat ck Naturepncn fortant nous forcons nos femblables d’en fortir aulfi. II. 567. Etat , quelle occupation nous' en rapproche le plus. II. 372. Etat de Nature, etat Civil: ce qu’il faudroit pour en reu.- nir les avantages. I. no. Etudes , s’il y en a ou il ne faille gue des yeux. I. 169. S’il y en a qui conviennent aux enfans. I. '7b Etudes fpeculat'ives , ttop cultivees aux depens de Part d’agir. II. 467. Etudier par amr , habitue a nial prononcer. I. 84. Euripide , Ce qu’il dit de-Jupiter. II $ 1$. Exces d’indulgence ou de rigneur a eviter. I. 113. Exercice du Corps , s’il nuit aux operations de.l’efprit. I. 188. Explications cn difeours , font peu d’impreftion fur les enfans. II. 3 3 v Mauvaife explication paries chofes. II. 340. Flbles. Si leur etude convient aux enfans. I. 176. Analyfe d’une de celles de La Fontaine. I. 178. Examen de leur morale. I. 18 f . Quel eft leur vrai terns. II. 490. La morale n’y doit pas etre developpee. II. 491. Facullesfuperflucs de 1’homme.caufes de fa mifere. I. ioi, Eamide , comment fe diffout. Lzs. «* T A TB L E Pantaipes des enfans g&tds. P. I. p. 11 6'. Farineux. I. s°. Favorin , cite. 7 . ioi, Fautes , leur terns eft celui des Fables. II. 490. Fclicite de l’homme ici-bas ed negative. I. 98. Femme , confideree conime uti homme imparfait. II. 404. N’eft a bien des egards qu’un grand enfant. Ibid. Femmes , notre premiere education leur apparrient. I. 2 .n. Ne veulent plus etre nourrices ni meres. I. 17,18. Quel air leur plait dans les homines. II. 564. n. Fetiches. II. 510. Feu dc lajeuneffi,pourquoi la rend indifciplinable.i7.4S 7. Cell par lui qu’on la peut gouverner, Ibid. Foi des enfans , a quoi tient. II. 514. Foibleffe, en quoi confifte. I. 100. D’oti vient celle de 1’homme. II. 299. Cell elle qui le rend fociable. II. 427. Force , en quoi confifte. I. 100. A quel age riiommea leplus de force relative. II. 505. Comment il en doit employer 1’excedent. II. 302. Force du genie Qf de lame, comment s’annonce dans l’enfance. /. 161. Foret de Montmorenci. II 3 36. Francois, ce qui rend leur abord repouffant & defagreable. fH , , G- 7 8s, 244. n. eft indifferent. I. 19. D’abord fereux, puis prend de la confiftance, I. 47. Eft une fbbftance vegetale. I. 50. Se caiile toujours dans l’eftomac. I. ■; r. Langue naturdle. I. 67. Langues, ft leur etude convient aux enfans. I. 167, lin enfant n'en apnrend jamais qa’une. I. 1 6%. Eourquoi Eon enfeigne aux enfans par preference les !J% TABLE latigues mortes. f. I. p. 16%. Lemons doivent etre plus en adfion qu’en difcours. I. 145. Li'bertd , le premier de tous les biens. I. 107. Libcrte him reglee , feul inftrument d’une bonne edu¬ cation. I. 126, Lire , maniere d’apprendre a lire aux enfans. I. 18?. Lijierc , lailfe une mauvtdfe demarche aux enfans.I. 93. n. Lit , nroyen de n’en trouver jamais de mauvais. I. ti 6. Quel eft le meilleur. I. 217. Litarge. II. 341. Livre, qtii compofera feul la bibliotheque d’£mile.II.346* Livi es , inftrumens de la mifere des enfans. I. 184. Locke recommande dene point droguer les enfans. I. 43. Examen de fa maxirne , qu’il faut raifonner avec eux. I. 120. Comment veut qu’on rende un enfant liberal. I. 134. Veut qu’011 apprenne a lire aux enfans avec des ties. I. 185. Inconfdquence de cetAuteur,fur leur boiffon.1.213,214. Metier qu’il donne a fon Gentilhomme. II. 377. Veut qu’on etudie les e/prits avant les corps. II. 508. Loix, ce qui leur manque pour rendre les homines li- bres. I. 110. Favorifent le fort contre le foible. II. 463. n. Loix de la Nature , dans leur recherche ne pas prendre les faits pour des raifons. II- 328. Loix de la Nature , exemple fur la pefanteur. I bid. Lotophages. I. 27?.' Louche , precaution pohr qu’un enfant ne le devienne pas. I. 62. Lutie , au dela d’un nuage en mouvement, paroit fe mou- voir en fens contraire. II. 393. Lydiens, comment donnerent le change a leur faim.I.281. fyjlA chine s , leur appareil effraie ou diftrait les enfans. II. 32s. Nous ferons nous-memes les notres. Ibid. A force d’en raffembler autour de foi, l’on n’en trouve plus en foi-meme. II. 327, Meagre , n’eehauft’e que par l’affaifonnement. I. sr. Maillot. _ I. 15, 5?, 76. Maitre , gouverne' par l’enfant. L 192. Mai, n’en faire V perfonne , la premiere & la plus im« portante leqon de morale. I. 137 - Manx entaffes par fenfar.ee. I. 24. D E'S I A T I E R E S. 537 Manx phyjiques , moins cruels que les autres. P.l.p. 2 6 . Maux moraux , tons dans Popiuion , hors un feul. I. 102. Mauxde I’ame , n’excitent pas fi generalement a compaf- lion que les autres. II. 441. Manitou. II. po. Marcel , celebre maitre a danfer. I. 240. n. Marmoufets de Laban. II. 3 1 °- Maroe, ce que Montague a ditd’undefes Rois. I. 219. Mafques, comment on empeche un enfant d’en avoir peur I. 63. Matiere. II. 5if. Maximes de conduite avec les enfans. I. 7?. Maximes fur la pitie. II. 432. Me'decine , d’ou vient fon empire. I. 40. Maux qu’elle nous donne. Ibid. Sophifme fur fon ufage. I. 41. Aulfi nuifible a fame qu’au corps. I. 42. Ne fait aucun bien aux homilies. I. 102. Medecin , ne doit etre appelle qu’a l’extremite. I. 43. Melancolie , amie de la volupte. II. 447. Mcmoire, les enfans n’eo out pa* une veritable. I 164,173. Comment fe cultive celle qu’ils ont. I. 17$, Menalippe , Tragedie d’Euripide, II. 217.1*. Menfonge de fait & de droit. I. 149. Ni l’un.ni 1 ’autre n’eft naturel auxenfans. 1 .130 fuiv. Menuiferie. II. 38?. Meres , d’elles depend tout l’ordre moral. I. 22. Avantage pour elles de nourrit leurs enfans. I. 23. Jfc'ridknne a tracer. II. 317. A venture qu’elle amene. II. 318. Me fares nature lies. I. 250. Metaux, choilispour termes moyens des eehanges. II. 3 4 g. Mcthode , il en faudroit une pour apprendre difficilement les fciences. II. 326. La mieux appropriee a l’ef- pece > al’age, au fexe , eft la meilleure. II. 363. J/cricr,pourquoi je veux qu’Emile enapprenneun.il.373. Metiers , raifons de leur diftiniftion. II, 36 6. Miferes de I'homme , le rendent humain. II. 427 fuiv. Mhirs , comment peuvent renaitre. I. 22. Comment 1 ’enfant n’dpiera pas celles de fon gouver- neur. I. 194. En quoi les peuples qui en ont furpaflent ceux qui n’en ont pas. II. 4S4- Monnoie , pourquoi inventee. II. 338. N’eft qu’un (time de comparaifon. Ibid, . PaJJions douces affeBueufes naiffent de V amour de foi; pajjioru haineufcs & irafciblcs naiffent de l’amour- propre. II. 410- PaJJions impetueufes , moyen d’en faire peur aux enfans. I. 137. PaJJions naijjantes , moyen de les ordonner. II. 423. Paumt , exercice pour les garqons. I. 257. Pauvrc , n’a pas befoin d’education. I. 3 7.. Payfan SuiJJe , idee qu’ilavoitde la puiflknce Royale. II 912. Pay fans , n’ont point peur des araignees. I. 63. Leurs enfans articulent mieux que les notres. I. 8?. Ne graffeyent jamais. I 82. Pourquoi plus groffiers que les Sauvages. I. 189. Pedarctc , citoyen. I. 7. I ere , fa tache. I. 29. Ne doit point avoir de preference entre fes enfans. I. 3 9. terfpeBive , fans fes illufions nous ne verrions aucun efpace. I. 241. TABLE f4» fortavancee. P. II p. 330. Prindpes des chafes , pourquoi tous les peuples qui en one veconnu deux , out regarde le mauvais comme inferieur aubon. I. 72. Progres d’Emile a douze ans. I. 2f:g. A quinze. 11 . 400 &fuiv. Proprie'te , exemple de la maniere d’en donner ia pre¬ miere idee a l’enfant. I. 141. Vuberte , vraie dans les individus felon les temperamens, & dans les hommes felon les climats. II. 41;. PeuC etre acceleree ou retardee par des caufes morales. II. Ibid. Toujours plus hative chez les peuples polices. II. 414. Et dans les Villes. Ibid. n. Pudcur , les enfans n’en ont point. II. 418. Puiffance dujexe, comment les enfans Faccelerent.77.423. fi/rrhus, jugement d’Emile fur fa vie. II. 477. CL, . UeJHon par laquelle on reprime les fottes & fafti- dieufes queltions des enfuns. II. 552. Ses a vantages. II. 333. Qaejlion feabreufe , & reponfe. II. 419 &Juiv. Ouintilkn cite. I. 187. *7© , R- Jt\Aces periffent ou degenerent dans les villes. I. 33. Raifon , frein de la force. I. 122. Comment on. la decredite dansFefprit des enfans. I. 131. RaifonJenJitive. I. 206. Ses inftrumens. Ibid. Raifons , importance de n’en point donner aux enfans. qu’ils ne puiffent entendre. 11. 334. Raifonncment , de quelle efpece eft celui des enfans. IT63. Si-tot que Fefprit eft parvenu jufqu’aux idees , tout jugement eft un raifonnement. 77.399. Reconnoijfance,{mthnentmimel aucoeur humain 77438- Moyen de Fexciter dans le coaur du jeune homme.77.439. Rdf ration. 77. 398 f&'fuiv. Re/us , n’en etre point prodigue & n’en jamais revoquer. 7. 112. Regime pitagoricien. 7. 52. n. 273. Regime vegetal , convenable aux nourrices. 7. 49. Relations fociales , comment on doit its montrer a l’en¬ fant. II- 5+9* Religion ‘Religion •, choix de celle d’Emile. P. II. p.$i 9 Bepas rujlique compare avec un feftin d’appareil. II. 362 Reprimands que m’addreffe un Bateleur en prefence d’Emile. , II. Re'publique de Platon n’eft pas un traite de politique. 1.9 Ce que e’eft. ibid. Comment ks enfans y font sieves. I. 161 Riche , l’education de fon etat ne lui convient point I. 5 7 Riche appauvri. II. $frj| Riches , trompes en tout. I. 4.5 Rivage , pourquoi quand on le cotoie en bateau paroit fe mouvoir en fens contraire. II. 393 Robert , jardinier , fon dialogue avec 1’Auteur & foil eleve. I. 14$ Robinfon Crufoe. II. $46 Romains illujlres 1 a quoi palfoient leur jeunelfe. II. 49 6 Romans orientaux , plus attendrilfans que les nitres. II. 434 Romulus devoit s’attacher a la Louve qui l’avoit allaite. II. 408 € S. Ageffe humaine , en quo! confifte. I. 98, II. 423 Savans, font plus loin de la verite que les ignorans. II. 5 94 Saveurs fortes , nous repugnent naturellement. 1. 269 Inconvenient de s’y accoiatumer. I. 27® Sciuvagcs , pourquoi plus fubtils que les payfans. I. j 89 Devroient, felon les Medecins, etre perclus de rhu- matifmes. I. 215 n, Pourquoi cruels. I. 279 De tous les hoflimes les moins curieux & les moins ennuyes. II. 443 Science humaine , la portion propre aux Savans tres-pe- tite , en corhparalfon de celle qui ell commune a tous. I. 60 Sens , lequel fe developpe le plus tard. I. 6 c n. De fart deles exercer. I. 223 ejjfuiv. Deusl manieres de verifier leurs rapports. II. 596 Sens commun, ce que e’eft. I. 28s Senfations & fentimens ontdes expreffions differentes.I.6g Diftinguees des idees. II. ;gz Comment chacune peut devenir pour nous une ide'e. II. 9 96 Moyen d’en avoir a la fois deux eontraires en touchanc le meme corps, II. 392 Tome FIR M m 144 T A B l (si Scnfations effectives precedent les representatives. PJp.fZ Senjibilitc, comment on 1’etoufte ou 1’empeche de ger- mer. .* if. 429 Comment elle nait. II. 451 A quoi d’abord elle fe borne dans un jeune homme. II. 456 Doit fervir a le gouverner. II. 457 Sentiments , gradation de ceux d’un enfant. II. 409 Sentiment , quel eft le premier dont foit fufceptible un jeune homme bien eleve. II. 424 Sevrer , terns & moyen. I. 75 Signe , ne doit jamais £tre fubftitue' a la ehofe , que quand il eft impoffible de la montrer. II. jiz Situationf ou les befoins naturels de l’homme & les moyens d’y pourvoir , fe developpent fenfiblement a l’efprit d’un enfant. II. 34 6 Socic'te , a fait Thomme foible. L 107 Toute Socie'te confifte en echanges. Application de ce principe au commerce & aux arts. IL 357 D’ou il fuit que toute fociete a pour premiere loi quelque egalite conventionnelle. II. Ibid. Soled, fon lever. II. 367 Sommed des enfant. I. 213 Moyens d’en regler la duree. I. 217 Soiirds , moyen de leur patler en mufique. I. 238 Spartiatcs , eleves en- poliffons , n’etoient pas pour celaj groffiers etant grands. I. 19 Spectacle du monde , a quoi compare. II. 46 Sphere armillaire , machine mal compofee. II. 31 Statique , fa premiere leqon.' II. 3 'Stupidite d’un enfant tonjours eleve dans la maifon. 1 .2 Stupiditcfachcufe , fous quels traits je la peindrois.il. 3 Subftance animale en putrefaction fourmille de vers.. I. f o Subjlances , combien il y en a. II. 311 Sues nourriffans , doivent etre exprimes d’alimens fo- lides. Suc'tone cite. Surprifes nocturnes. Si/titneje. rp T A Adte , a quel age cet Auteur eft bon a lire. Taillcurs , inconnus chez les Anciens. •I. I. 31 n. :8 n. I:ji li II. II. 7 ® 383 Tulens eleves, inconvenient de n’avoir qu’eux pour toute D E S MATIE 1 E S, * 54 $ reflburce. P. II. £.37? Talens naturcls , facility de s’y tromper. II. 579 Exemple. Ibid. T/iemiJiocle , comment fon fils gouvernoit la Grece. 1.106 n. Thucydide , modele des Hiftoriens. II. 470 Terns , c’eft plus le perdre d’en mal ufer que de n’en rien faire. I. 1 6 3 Quand il eft avantageux d’en perdre. I. 133 Trop long dans le premier age , & trop court dans ce- lui de 1 ’inftrudti.on. II. 3 1 $ Terns , quand les enfans commeucent a connoitre fon prix. II. 330 Tcncbres , on y doit de bonne heure accoutumer les en¬ fans. I. 6* Tonnerre , rarement les enfans en ont peur I- 64 Toucher , culture de ce fens. I. 225 fuiv. Ses jugemens bornes & furs. 1-237 Comment peut fuppleera la vue. I.226. Al’ouie. I. 237 Mo yens de l’aiguifer ou de l’emouffer. I. 2 3 8 Sans lui nous n’aurions aucune idee de l’e'tendue.I.249 Trefor de St. Marc a Venife , ce qui lui manque. I. 207 Turcnne , trait de douceur de ce ce grand homme. II. 47 3 Petiteffe. 1. 178 V v - r Alere - Maxime ? citd. I. 90 Vamte , ftiites mortifiantes de Ln premier mouvement dans Emile. II. 321 Varron cite'. I. 12 Vcrtu , en la prechant aux enfans on leur fait aimer le vice. I. 15 j Vertus , font des apprentiiTages de l’enfance. I. 220 Vertus par imitation. I. 136 Vetemens , obfervations fur ceux des enfans. I. 208, 211 'e'rite, doit coiiter quelque chofe a connoitre , pour que l’enfant y faffe attention. II. 310 Quand on peut fans rifque exiger qu’un enfant la dife. I. 203 n. ande , fon gout n’eft pas naturel a l’homme. I . 274 ambeaude Plutarque fur cet aliment I. 27? e , il n’y en a pas un dans le coeur de fhomme dont on ne puilfe dire comment il y eft entre. I. i?8 pour qui la peur de la perdre en fait tout le prix. I 41 1 l'i\ 15 ® T A L E A quel point commence veritableraent celle de Pig- dividu. /. 9-4, On doit la Iaiffer gouter aux enfans. I. 9$. Les vieillards la regrettent plus que les jeunes gens L 103. Vie dure , multiplie les fenfations agreables. I. 2 16. Vie humaine , fes plus grands rifques font dans fort com¬ mencement I. 94. Courte k plus d’un egard. II. 404. Viesparticulieres , prefdiables k l’hiftoire. II. 472. Vieillards , deplaifent aux enfans. I. 54. Aiment a voir tout en repos autour d’eux. I. 7?. Vigutur d’ejprit , comment fe eontradte. II. 5 70. Vi lies , font le gouffie de Pefpece humaine. I. pj. Pourquoi les races y ddgduerent. II. 4f p Vin , nous ne l’aimons pas naturellement. I. 269. Falfifie par la litarge eft un poifon. II. 54c. Aloyen de eonnoitre cette falfificatioit. II. >,42. Virgile , fon plus beau Vers. II. 4;4 Virginite , importance de la conlerver long-terns. II. 4.16. 422. Pre'ceptes. II. 416, a pa Vifages plus beauxt que leurs mafques, II. 46 c. n'ure , ce que e’eft. I. I?. Vocabulaire de Venfant , doit etre court. I. §9. Voix , combien de fortes PViomme ena. I. 262., Volant , eft un jeu de femme. 1 . 258- Vfage , en prendre prefque toujours le contre-pied pour bien faire. I. 130. Ufagcs, en toute chofe doivent etre bien expliques a vane de naontrer les abas. II. 3:39. C hilite, fens de ce mot dans l’efprit des enfans. II. 330. Pourquoi ce mot dans notre bouche les frappe fi pen. II. }?2. Exemple de l’artde leur faire entendre. II. 3; 6. Vue, exerciee de ce fens. ( I. 241 &fuiv. Ce qui rend fes jugemens equivoques. Ibid. Comment la courfe exerce un enfant a mieux voir. I. 24S. Y , x. Enophon cite I. 3 5 - Z t . Urich , comment paffent maitres les Confeillers de cette Vi He. II FIN DE LA TABLE,