\ t VOYAGE E N DALMATIE PAR M. L'ABBE FORTIS, traduit de L'ITALIEN. TOME SECOND, BERNE, chez la Société Typographique, M. DCC. LXXVIIL J .30<2 LETTRE I. A Mr. Je J. F E R B E H, ASSESSEUR DU COLLEGE DES MINES EN SUEDE. ____ Du Comté de TRAU. notre dernière réparation, quand je partis pour la Dalmatie , pendant que vous allâtes examiner les Volcans éteints de l'Italie, fi peu connus des Sa vans du Nord> je vous ai promis de Vous communiquer le réiultat de mon Voyage. Agréez donc quelques ob-fervations que j'ai faites dans un Païs, que vos autres occupations ne vous ont pas permis de vifiter avec moi comme vous l'aviez défiré. 2 Du c o ji t ï * 1 Du DijiriB deTRAU. Le territoire de Trait commence vis-à-vis de Piste de Rogofm%a} s'étend trente Milles le long de la Mer > & comprend plusieurs Isles habitées» outre un grand nombre d'Ecueils déiérts. Un de ces derniers 3 appelle la Planta Pkciola,. eft regardé comme un endroit dangereux, parce qu'il eft expo-fé à la pleine Mer, au lieu que le refte de la cote eft défendu pat les Isles. La raifon , alléguée par le P. Far ht î, dans le premier volume de fon IlUricum Sacrum > des dangers du partage de la Pian* ca , eft ridicule. Il l'attribue au choc des eaux à la jonction des Rivières Narenta^ Cettina & Kerka. Mais l'embouchure de la Nareuta elt à quatre-vingt cinq bonnes Milles de cet endroit , & cette rivière coule dans la Mer avec tant de tranquillité que la Marée fe monte bien à douze Milles dans fon lit. La Cettina eft éloignée de quarante Milles de la Pianca : fon cours eft d'ailleurs très-lent , & elle fe perd dans la Mer au-deflbus de la ville à'Alenifra. La Kerka enfin fe jette dans le Lac de Scardona à trente Milles de la Pianca & à douze de la Mer, on DE T R A è, % ks «aux > confondues avec celles du vafte port de Sibenico , fe déchargent. Une erreur aufli groffiere , où eft tombé un homme d'ailleurs très-favant , doit aprendre aux écri-vains de ne fe fier pas fi légèrement aux relations des ignorants. Un des endroits les plus remarquables de ce territoire , fur-tout pour un amateur des antiquités s eft celui qui eft connu des Pécheurs & des Mariniers fous le nom de Trait V2cchio, Cet endroit eft éloigné de neuf Milles de la ville acluelle de Trait , & de vingt - quatre de Sibetiico. Lucio 4 auteur né à Trah , croit que 4e Prœtoriinn de la Table de PEUTINGER étoit dans cette poOtion. Mais on ne peut pas fuppofet Sue les Romains ayent choili un fi mauvais emplacement, & bâti d'une manière fi grof* fiere. En tout fens la Situation eft défavanta-geufe, dans un païs écarté & itérile * où il ne fe trouve aucun Port : le bâtiment eft fans art i fans indice de pierres équarries, uiîtées dans l'architeclufe Romaine. Ces murs ruinés paroiftent plutôt les reftes d'une vafte jnaifon privée, que d'une ville médiocrement habitée ; ils font conftruits de pierres brutes, tirées des montagnes voifines. A t 4 Du c o M t à Le pavé, confervé en partie, eft lié par un ciment ii tenaceg qu'il n'a pas feulement bravé le teins, mais qu'il refifte encore aux efforts des vagues. Je ferois tenté de prendre ces murs plutôt pour des ruines de bâtiments Grecs du moyen âge, que pour des ruines Romaines. Une efpécc de Chapeiic, qui eft encore reconnoilfable, confirme mes foupçons. Dans tous les environs de ce lieu déiért on ne trouve ni Infcriptions, ni pierres taillées, ni reftes de Mofaïque , ni morceaux de beau marbre ; choies qui fe rencontrent cependant toujours plus ou moins autour des anciennes habitations des Romainsc . Les pierres, qui bordent le rivage de Traît Vecchïo , font remplies de corps ma* rins fiftuleux , de la même efpece que ceux que j'ai obfervés dans les Islcs du Canal de Iara, & qui font fi communs dans les Isles Coronate. r"j.a.jJj j Il. . De BOSSIGLINA & de la FresqnTk HT LU S. A la diftance de peu de Milles des^ ruines décri:es9 on trouve le village Finifehie , près du Port Mandola , où l'on, exploita au- DE T K A Ù, t trefois une mine cTAfphalte , de laquelle cependant je n'ai pu obtenir aucun échantillon. En avançant vers Trait, on rencontre le village Bojjîglina, dont le nom paroit à Lncia venir des anciens Bulini. Par cette conjecture il reiîerre extrêmement l'étendue de la Péninfule de Hyllis, Si les Bulini ont habité ces environs on ne peut placer Hyllh \ que dans le petit efpace, connu des anciens Géographes fous le nom de Fromontorium Diomedis, qui s'avance dans la Mer entre ITsle de Rogofniza & Bojfiglina, fief de VEvêque de Traù. De cette manière l'étendue de Hyllis ne feroit que de douze Milles d'une pointe à l'autre, & de cinq Milles dans fa plus grande largeur : mefures qui ne conviennent pas à la défeription de Segmam Chim \ qui l'appelle grande Péninfule, égale au Péloponefe. Des quinze villes qui s'y trouvoient, il ne refte plus aucun vertige, & ces quinze villes auraient du occuper cependant une bonne partie de cet efpace ref-ièrré. Voici le paftage de cet ancien Géographe- „ Aux Liburnkm confinent les BnU „ Uni Après ces derniers on rencontre Hyllis> ,. grande Péninfule, qu'on croit égale auPé-„ lopônefe. On dit qu'elle contient quinze » villes, habitées par les Hyllicns , qui font A ? 6 i) u c o M f É „ Grecs d'origine , puifque leur fondateur ,i fut Hyllits fils d'Hercule. Ce peuple , en „ fe mêlant ave,c les nations voifines , tomba ^ avec le temps dans la Barbarie. " (*) La contrée , qui s'étend depuis l'embouchure du 'fitlus'y qui fit toujours les limites de la JJburnie , jufqu'à celle du Tilurm, paroit plus propre à contenir tant de villes. Cet efpace s'approche plus de la grandeur du Péloponefe, & comprend les belles plaines de Kmn , de Fctruropoglic , de Scign, & des environs des ruines de Fromuna ; ville qui du tems à'Augufte fut le centre des éta-/ bliffements des lïlyrïens. On attribua encore Je nom de Hyllh à la Péninfule montueufe de Sabbiwçelb . qui s'étend dans la Mer entre l'embouchure de la rivière de fiïarenta & Msle de Cnrzola : mais les auteurs qui ont adopté cette opinion, n'ont pas bien examii né la défeription qu'en donnent .les anciens Géographes, & qui ne convient pas à Sab« frloucelltj. Quoi qu'il en foit de leur ancienne origine, les habitants de fioffigliva font aujourdhui f] pauvres, qu'ils fe voyent fouvent obligés de *n-:-f. ■ 1 ■•'......'.. - - »- . -1—l— ^f'.uTri VW'-ci '.y.«p ï:.T rO .^jvnoqor,, (*) Scym\u$ Chius , f/îffr Gcograph, wrt. v. 4°31 fqq, de T * A ù. 7 fe nourrir des racines de l'Afphodele. Ils en font un très - mauvais pain, qui les rend pâles, foibles , & mal - fains. Les maladies ordinaires, caufées par cette racine dangcreu-fe , font des douleurs d^eltomac , & le flux de fang. 11 eli étonnant que les polfelfeurs des terres en Dalmatie fe foucient fi peu de la fub-fiilance du pauvre peuple , qui a . cependant un fi grand befoin qu'on penfe pour lui. Le Chataigner , arbre qui réufliroit fi bien dans les montagnes Se qui néanmoins ne le trouve actuellement dans aucune partie de cette province , founùroit aux indigents une nourriture faine & abondante. Les Pommes de Terre ferviroient au même uiage , & i£-roient plus agréables au goût que les racines de l'Arum , de l'Asphodèle , ou les Bayes de Genevre cuites ; aliments trop ufités dans les temps de diCette parmi les habitanà de tant de miférables villages des Isles Se des côtes voilines. Vous favez de quelle utilité (ont à votre patrie les Pommes de terre, qu'on à fubftïtupes au mauvais pain, dont le noiurilfoit le païfan dans pluiieurs provinces, principalement dans la Itérile Dalécarlie, Les laines de BqffigHtja fe diitingnent de çellçs du voifmage par leur bonne qualité : A .4-1! avantage que cet endroit doit probablement à l'attention de quelque Evêque, qui pour améliorer la race aura fait venir des brebis de l'Italie. Mr, Miouvicb , qui occupe actuellement le Siège dé Trait , marche fur les traces de çe prédéceffeur bienfaifant, & fes pauvres valTaux reffentent les effets de fon amour pour le Bien public. En quittant Ëojjiglina & en côtoyant la Mer , on rencontre le village de Segbetto, environné d'une campagne bien cultivée. Le païs s'élève peu à peu vers les montagnes , & préfente aux navigateurs un point de vue riant par les Oliviers dont il éft couvert. De çe village mené à Trait un chemin uni fur les bords de la Mer. De la Fille de TRAiJ, Ç# dit Marbre TRAGURJEN des Anciens, (La ville de Trait, appellée Troghir par les Efdavons, eft éloignée de trente-quatre Milles 'de Sibenico. Si elle n'eft pas confia deïable par retendue des fes Murs, ou par le nombre de fes habitans, elle l'eft au moins .par l'antiquité de fon origine, par la quantité de ; Savants qu'elle a produits, & par l'efprit d'union qui règne parmi fes Citoyens. Les Syracufaim , établis dans l'Isle à'Iffa, ne trouvant plus de place dans la petite étendue de cette Isle, envoyèrent une Colonie qui bâtit la ville de Trait. La fituation qu'ils choifirent, prouve, que les Grecs, quoique tranfplantés dans des contrées éloignées, ne dégénérèrent jamais, & conferverent toujours le bon goût naturel à leur nation. Cette ville eft placée fur une petite Isle artificielle, jointe au continent par un Pont de bois, & à l'Isle de Btia par une digue folide & murée, entrecoupée par deux Ponts de pierre, avec un Pont-levis pour donner palfage aux Barques. Le canal qui fépare la ville de l'Isle de Bua , a trois-cent-cinquante pieds de largeur. 11 eft très-frequénté par les petits b& timents qui craignent la pleine Mer , & qui tâchent de naviguer à l'abri des Isles en côtoyant la Terre depuis Zara jufqu'à l'extrê-niité orientale de la Province. Jean Lucio , né à Trait d'une famille noble mais éteinte aujourdhui, publia un gros Volume fur PHiftoire de cette ville ; ouvrage rempli de Documents & de connoifïim-ces intéreftantes. Dans la Bibliothèque d'un Savant de cette Ville , on découvrit le fa- 10 t>U C 0 M T i nieux Ms. de Pétrone avec le fragment du repas de Trimalcion. Je n'ai pu trouver aucun vertige de ce Ms. quoiqu'il toit poih-blë que le célèbre Spon fait vu en I671T. On compte parmi les illuilres nés â Traïi, CoRÏOLAN ClPPICH, MARIN StATTLEO , Tranquille & Paul Andreis. Dans une autre occafiou , je tacherai de donner quelques notices détaillées de ces Illuftres, & j,e profiterai des favantes recherches que l'Evéque de cette ville fait à ce fujet, s'il ne les pu^ blie pas lui-même à l'honneur de fes compatriotes. Pline, en parlant fuccintement de Trait* diflingue cet endroit des autres établiflements Romains, par la célébrité de fou Marbre: Tragurhtm oppidum Romanmun, marmore mtum. Donati croit que le Marbre ^ra-gurieu des anciens efl; cette efpéce, connue aujourd'hui fous le nom de Marbre dTflria , ou de Rovigito. Je ne voudrois pas foute-aiir opiniâtrement un fentimen.t contraire. Mais ii ce AI arbre Tragurim eut été cette pierre dure commune, dont les rivages de VJfirie , de la Halmatie & des Isles adjacentes font formés, les Romains' n'eurent pas eu beibin de la tirer de Trait. Les montagnes voifmes de Rome, qui dominent les Marais Fontins jufqu'à Terracina , contien- ncnt en abondance cette efpéce de Marbre, que je crois pouvoir appeller Marbre de VAppemnn, puifque cette chaîne de Montagnes cneftprefque entièrement compofée. Il eft certain , au moins, qu'on en aurqit pu tranfporter , à moins de frais, de grandes maf-fes de Terracina à Rome, que de la Dalmatie. On ne peut pas dire que les Romains n'ayent pas connu les carrières du Marbre de rAppennin, & qu'ils çiuïent ignoré combien de grands blocs on en peut tirer. Entre plu-heurs endroits, qui montrent leur habileté dans l'art de couper les pierres, il y en a un remarquable du côté de Terracina fur le bord de la Mer : c'eft. un ,lv>c de Marbre taillé à. plomb dans l'étendue vie cent-vingt-pieds , pour donner un paiiage commode à la Via Appia. Dans votre voyage à Kaples. vous aurez furemen.t obfervé cet ouvrage. Et ft ces conquérants, par une extravagance, qu'on ne peut "pas fuppofer à un peuple iî fage , euttént voulu faire venir de loin des morceaux d'un Marbre des plus communs, Us ne l'euffeut pas pris à Trait, mais dans les parties Orientales de la Dalmatie, ou dans les ïsles moins éloignées , où cette pierre abonde également, & où les Romains avoient des établilTements. Ajoutons à toutes ces raifons, que dans les ruines de Rome on ne Du C O M T i voit aucun ouvrage fait du marbre de cette elpeec: dans tous les bâtiments anciens on ne remarque que la pierre dure de Tivoli, nommée Tavertino par les ouvriers modernes ; ou le Piperino, tiré des collines voifines de Rome & non de Fipemo ; ou enfin le Tuf f abloneux, produit par les Volcans, de qui fe trouve dans les Montagnes de Marina. (*) Dans les colonnades & dans les incrurta-ttons des ornemens des bâtiments antiques, on voit, outre le Granit, le Porphyre & autres pierres vitrifiables , encore des Brèches calcaires avec des taches de tpute efpece, &des Marbres compolés de couleurs fort variées. C'eft parmi les pierres de cette féconde claflé qu'il laudroit chercher le Marbre Tragnrien, qui rendit célèbre le lieu de fon origine, C'étoit apparemment une Brèche joliment tachetée, comme on en trouve de belles efpe- (f) Il eft étonnant que le célèbre WAU.KRTus confonde le Pipcrvio & le Trauertwo , & qu'il n'ait bien conrin"vrî 'l'un ni l'autre. On voit par JçS pp. $ç<5. çfc 3 s 7. de la noun. edit. de /h Minéralogie, qu'il fe fie à tj'ARCET, qui allure que le Piperino n'eft pas-produit par un Volcan. Mais oubliant cette affertion , il recon-noit Piperino, ou, comme il dit: îe Travcrtino, pour des débris des Volcans, 8t ne diitingue pas ces deux pierres de nature fi différente... T. p. 4.12. de fon ouvrage. Si les auteurs d'IIiftoirc naturelle voyageoint un peu, ils corrigeroient bien leurs Syltémes, tes fur la cime de toutes les montagnes de la Dalmatie , & qu'on regarde aujourd'hui comme des Brèches Africaines. Il eft probable cependant que les anciens ayent tiré des environs de Trait du Marbre propre à la fculpture. Mais qui pourra en deviner les carrières, fans un heureux hazard, ou fans examiner pied-à-pied toute la contrée? Mes recherches ont été iufructueufes, quand j'ai tâché de découvrir autour de Trait du Marbre Salin. Un homme voulut me furprendre, en me préfentant un morceau de Marbre de Carrare, comme un échantillon tiré de la Montagne de St. Elle , qui s'élève près de la Ville, & où, dans une fituation très-fauvage, on trouve d'anciennes carrières d'un Marbre affez beau, mais bien éloigné encore de la hneiïe de celui de Carrare, Un voyageur a befoin d'obiérver une précaution avant d'aflùrcr une chofe fur la foi d'autrui : c'eft d'aller lui-même fur les lieux , ou de faire femblant de vouloir y aller: de cette manière il reconnoîtra les impoltures. La pierre de St. Elle mérite cependant quelque attention.; fi ce n'eft pas à caufe de fa blancheur , au moins à caufe de fa facilité à être mife en œuvre. Elle eft douce , d'un grain uni, & fufceptible- d'un beau poli. Elle ne fera pas bonne pour les travaux du pre- mier rang S mais elle eft excellente pour être placée dans des ornemcns hors de la portée d'un œil trop examinateur. 11 eft lûr que les anciens en firent uiage. A Trait fubfiftent peu d'Inlcriptions «Se au* cun refte d'anciens bâtiments. Le petit nombre de ces Inlcriptions eft publié dans des ouvrages 9 qui font connus de tous les Sa-■vans. Toutes ces Inlcriptions , découvertes dans cette ville, y exiftent encore actuellement. §. IV. De l'Isle de BU A. L'Isle de/fart, que Pline appelle Battis, eft jointe de telle manière à la ville de Trait ♦ que je ne puis pas nie reibudre d'en traiter iépafément , quoique, à caufe de beaucoup de chofes remarquables quelle contient, elle mériteroit bien un article à part. Le grand nombre de maifons , répandues fur la cote vis-à-vis de Trait, forme un Bourg, qui feroit confidérable, fi le voifmage de la ville ne le failbit pas paroître plus petit qu'il ne l'eft en effet. 11 faut avouer que ce Bourg elt mieux fîtùé que la Ville même. Dans les tems de la décadence de l'Em* pire, cette Isle porta le nom de Boas, & 1er- b e T r, a ù. $F vit comme un lieu d'exil à piuiieurs Illuftres difgraciés : tels furent Florentius du tems de l'Empereur Julien ; & Hymettius & l'Hérétique lovinien du tems de Valens. Les Empereurs de Conilantinople ou ne connurent pas atfez cette prétendue Sibérie > où ils voulurent traiter ces exilés avec beaucoup de clémence. Car cette Isle jouit d'un climat très-doux, & d'un bon air: l'Huile, le railin Se tous les fruits y font excellent : la Mer a-bonde en poillun : le Port cit fur & fpacieux. L'étendue de l'Isle eit affez confidérable pour permettre des promenades de long cours: elle a dix Milles de longueur, & vingt-cinq de circuit, & quoique allez élevée elle ne peut pas palier pour montueufe* On voit dans le Bourg de Bua un Palmier , âgé de quarante » trois ans , expofé à toutes les injures de l'air , & qyû néanmoins depuis dix ans n'a jamais manqué de porter une grande quantité de Dattes. Elles ne font pas, il eit vrai, de la première qualité : on peut cependant les manger, malgré une certaine âpreté, qui provient, fans doute, du peu de foin qu'on prend de garantir l'arbre des rigueurs de l'hvver , qui, quoique doux dans cette Isle, eli toujours plus froid que ceux de l'Afrique & de l'Àiie, où le Palmier vient naturellement. A le fruit de cet arbre manque de noyau , apparement par le défaut d'un arbre mâle pour féconder la femelle. Au lieu d'un noyau , il s'y trouve une cavité , dont les parvis ont plus de dureté que la pulpe du fruit. Si le propriétaire de ce Palmier le fàifoit couvrir en hy-ver, les Dattes auroient probablement plus de douceur. J'ai trouvé dans cette Isle une grande variété de Marbres & de pierres molles : & celui qui feroit des recherches plus étendues en trouveroit fans doute encore une diverfité plus confidérable. On y voit du marbre commun , dur, feuilleté, Se rcflemblant à celui d'iitria : un Marbre . de la même nature, laminé , & rempli à fa iorface de corps marins. Celui qui y domine le plus eit le Marbre lenticulaire plus ou moins dur. On y trouve des veines d'une pierre molle calcaire qui obéit au cizeau : des crayes durcies, Se des grouppes d'un Spath , connu de -nos Sculpteurs fous le nom d'Albâtre fleuri. Des cailloux de toutes les couleurs font incorporés dans le Marbre , ou difperfés dans le Schifie v qui fépare fouvent les veines de la pierre, Se qui eft rempli de petrifactions marines. Ni dans cette Isle, ni dans aucun endroit de la Dalmatie, ouïes cailloux fe mêlent aux couches de Marbre, je n'ai vu vérii-é Je lén- timent tinrent de Reaumur , qui en traitant de i origine de ces pierres dans les Mémoires de l'Académie des Sciences, dit que les cailloux affectent a l'ordinaire une figure ronde. Ceutf de Bua font fort irréguliers , anguleux, à lace platte , & en grands morceaux, qui interrompent vifibleme.nt la continuité du Marbre. En les voyant on les croit tombés de bien haut par quelque accident, & enfoncés dans la {ange de la Mer par leur propre pe-fanteur j & fans avoir été roulés par les ilôts. Cette fange durcie en Marbre par le laps du tems, & reliée à fec> éprouva dans le cours des Siècles toutes les révolutions néceifanes pour fendre les couches & pour féparer les Montagnes. L'irruption des nouvelles Mers emporta alors les parties ifolées en forme de fable ou de gravier, Se les vagues de ces Mers, en battant fans celfe les lsles & les rivages du continent, rongèrent peu à peu l'ouvrage des eaux plus anciennes. Les cailloux de Bua, Se à l'ordinaire ceux de toute la Province en général, qui font enfcvulH dans le Marbre, portent des marques fi viii-bles de leur féparation d'une grande malle , que je fuis tenté de les regarder comme des débris des couches étendues d'anciennes Montagnes qui n'exiitent plus ; malgré Topinion-Tome IL • B D U C O M T t du célèbre Naturalifte mentionné, qui fou-tient que les cailloux ne font jamais en couches-. Ce qui me confirme dans ma conjecture , c'eft une obfervation , dont j'ai conlî-gné le détail dans le Journal de mes voyages, j'ai vu un lit de cailloux verds traverfer horizontalement les matières d'un Volcan . dans une colline ifolée entre Padone & Vï-cence appellée Monte <•> Lungo. Cent foisj'ay eu fous mes yeux, dans les Montagnes autour de Padone , des lits de cailloux noirs difpoiès par couches , principalement dans les endroits où fe trouve cette pierre calcaire, blanche & remplie de pétrefadions pyriteu-fes, connue parmi nous fous le nom de Scaglia, & dans le refte de l'Italie fous celui &Alba-refe. Je me fou viens encore d'avoir vu fur le rivage de Manfredonia une prodigieufe quantité de cailloux roulés, & difperfés ; & dix milles plus loin , près du palTage de Can~ delaro , des cailloux avec une écorce blanche, éparpillés & enfermés dans une efpece de Tuf fragile, compofé de Madrépores, & de fragmens de coquillages pétrifiés. Mais on apperçoit clairement que ces cailloux ont été apportés de loin, & qu'ils ne font pas originaires du lieu où ils fe trouvent actuellement. Ces faits me mettent en droit de douter de la vérité de la régie de Linné : Silex nafi citnr in monHnm cretaceorttm rimis; uti Qttar-%um in rnnis Saxorum. *) Je ne veux pas cependant taxer d'inexaéiitude ce célèbre Naturaliste : il eut parlé différemment s'il eut eu l'occafion de voyager dans les contrées méridionales • ou fi nos Savans Italiens lui eut fent communiqué leurs obfervations. Si les cailloux rangés par couches prouvent que RHAUMURs'eft trompé en les croyant toujours iiolés ; ces cailloux répandus en fi grande quantité fans tenir enfemble, prouvent aufli l'eireur de Linné » qui attribue leur origine à la craye, pendant qu'ils proviennent de la dnfolution des Brèches, dont le ciment détruit ne retient plus les cailloux, qui yétoient incorporés, J'ai fouvent rencontré des cail* loux qui commençoient à paffer de la nature des pierres calcaires à celle du Silex ; & fouvent encore d'enchaiïes dans les débris des Volcans. J'ai difpofé même des cailloux fuivant les gradations de leur patïage d'une nature à l'autre, & j'en ai montré les échan* tillons à pluûeurs de mes amis. *) Usa. syj}. tfat Silex. Les cailloux dejftm, pris dans le Marbre , font fouvent couverts d'une croûte d'O-cre d'une demi - ligne d'épaifleur ; quelquefois ils font marqués de taches de rouille j & ceux qui font difpofés dans la craye , ou dans des fragmens de corps marins inégale--ment pétrifiés, ont la figure ronde. 11 y en a d'irréguliers ; de globuleux , & en forme de poire : ces figures leur font cependant communes avec d'autres pierres de nature différentes qui fe trouvent aux mêmes lieux ; de manière qu'il eft difficile de les dillinguer à l'extérieur. Un cailloux cilindrique, que j'ai fait polir elt tout rempli de veines d'un Spath cryftallifé , & entouré de petits éclats de cailloux enduits de petits corps marins. Ce morceau eft: très-propre à montrer la difficulté d'expliquer la formation des cailloux; difficulté dont Henkel convient aufli dans fa Pyrituhgie. *) *) Dans le cabinet du Noble MoROSINl, on voit, parmi d'autres raretés, une table de Jafpe des Montagnes de Rccoaro , où ii y a des eaux minérales. La mafle de ce Jafpe, comme les coquilles de Térébratules & des Gryphites qui y font enclavées, font de la nature du caillou . mais l'intérieur de ces coquilles elt rempli d'une cryilallifation calcaire. D E T R A Ù. 0 -l D'une Mined'Afphalte. Entre les curiofités fofliles de l'Isle dç Bua, celle qui , à mon avis , mérite la plus grande attention eft une Mine d'Afphalte. Je dis Mine , quoiqu'improprement, puifqu'il feroit plus étrange encore de l'appeller fontaine. A l'Ouelt & au Nord, l'Isle fe partage en deux Caps, dont l'un regarde l'Isle de Solta, & l'autre s'étend jufqu'à vis-à-vis de Trait. H faut traverfer la cime de ce dernier , qui nya qu'un demi - Mille de largeur : en defeendant de ce,fdmmet, droit vers la mer, on arrive à une petite caverne bien connue des habitants. L'ouverture de cette caverne a douze pieds, & dans fon fond s'élève perpendiculairement une malle de marbre de vingt-cinq pieds de hauteur , fur laquelle repofent les gros morceaux de Roc qui corn-pofent le fommet de la montagne. Cet endroit m'a paru fi remarquable que je l'ai fait defliner. ( Tab. VIII. ) Le trou A A A, ett percé dans une terre argileufe me. lée de fable , tantôt blanchâtre , tantôt tirant fur le verd; tantôt à moitié pétrifiée, & remplie de pierre Nummulaires, de branches de Madrépores, & fouvent de Tefpece de la&r- B 3 pttla lumbricalis , appellée par Gesner, Cornua AmmonU, albat minima £«fc. Le mor» ceau B eft tombé d'en haut, & refte ifolé, Une excavation, faite dans la matière la plus douce par quelque habitant des environs, s'é-i tend deflous l'extrémité C C de la couche D D, qui eft féparée de la couche F F de marbre commun , par la ligne E E. La couche fupérieure G G, eft d'une pier-. re dure, parfemée de cailloux remplis de Len^ ticulaires, La Mafle H, d'où fortent des gouttes prefque imperceptibles d'Afphalte , ne montre pas au - dehors les féparations de fes couches. Mais fi les gouttes font prefques invifibles , les larmes F F F qui fe forment de la matière qui perce par les fentes & par les crevaffes du lit branchâtre DP*, fe font d'autant plus remarquer. Elles for^ tent plus abondamment pendant les heures les plus chaudes du jour, quand les rayons du foleil tombent directement fur les Marbres. Cet Afphalte eft de la meilleure qualité : luifant comme le Bitume de Judée , noir, odo^ rant, pur Se tenace î il fort liquide, & fe durcit en groffes gouttes après le coucher du Soleil. En rompant fur les lieux beaucoup de ces gouttes, j'ai trouvé dans prefque toutes une cavité intérieure, remplie d'une eau très - limpide. r> E T R A ù. 25 La plus grande largeur de ces larmes eft de deux pouces de Paris ; l'ordinaire , d'un demi - pouce. Les crevafles & les fentes du Marbre, d'où fuinte cet Afphalte, font à peine larges d'une ligne : par cette raifon elles font prefqu'invifibles, & fans la couleur noire, que la matière bitumîneufe leur imprime , l'œil nud auroit de la peine a les diftinguer, 11 faut attribuer à la petitelTe de ces paiTages la rareté de lAfphalte produit par cette Mine. J'ai très - fouvent brifé des morceaux de cette pierre dure calcaire, & j'y ai trouvé toujours des taches d'une poix luifante, qui avoient quelquefois communication avec les crevalTes extérieures , & qui fouvent formaient comme de petits Lacs ifolés , & fans iffue. Ce phénomène me fait foupçonner que la Poix a exifté avant la formation du Marbre au fond de l'ancienne Mer ; çe qui remonte à la plus haute antiquité. La partie fupérieure de la Montagne eft toute de Marbre & prefque dénuée de terre végétale : il n'y vient point d'arbres & on n'en pourroit pas y planter. Qui pourra me dire d'où provient cette Poix déjà cuite Se noire, Se comment à l'approche du Soleil elle peut fuinter de ce Roc dur ? Quel em-brafement ancien, ou quel Volcan a pû la produire ? Quelle prodigieufe diftance des B4 teins, & quelle fmgularité des circonftances, ont dû caufer un tel effet ? Comment y vient cette eau qui l'accompagne toujours, même pendant les plus grandes féchereflês ? Coule-t-elle des hautes montagnes du continent, en pallant ibus le bras de Mer qui iépare Btta de la ville de Trait ? Ou l'ardeur du Soleil difpofe -1 - elle ces Marbres d'attirer l'eau du fond même de la Mer, ou d'une fource cachée fous le pied de la colline ? Je vous bifferai le foin de répondre à ces queftions, & je ne déciderai rien fur une matière aufli obfeure. Dans plufieurs autres endroits , il y a des montagnes d'où l'on tire de l'Afphalte, notamment en Auvergne près de Clermont-Fer-rmid. Strabon parle aufli d'un lieu dans le territoire tfAppoiïonie, célèbre pour une Mine de cette matière. Mais la montagne de Cler~ momi - Ferraud elt un Volcan éteint *) ; & prés de la Mine, mentionnée par Strabon **), fe trouvoit un Rocher qui jettoit du feu, & qui avoit dans fon voifmage des lources d'eaux chaudes. Une Poix bitumineufe coule d'un *) Ai.drov.ind, Muf. Metall. p. J83 **) Strabon. Geogr. I. Vil rocher dans une montagne près de Caftroàxm h Campagne de Rome , dont Boccone parle en partant : mais cet endroit ett environné de matières jettées par d'anciens Volcans.-Dans l'Jsle de Bua, au contraire , & bien en avant dans le continent , on ne rencontre aucun veitige d'un Volcan ni ancien ni moderne. Vous nVavez parlé fouvent d'une Poix femblable , qui découle des rochers dans quelques provinces en Suéde. Mais j'ignore fi vos compatriotes ont examiné & bien d'écrit la nature & les couches des montagnes où eUe lé trouve. J'ai remarqué, que tous les auteurs , qui traitent de l'Afphalte, ne font aucune mention des lits de pierres par lefr quels il fuiute : négligence qui me paroît impardon uablf. L'Afphalte de Rua relTcmble parfaitement à cette production foilile , appelléc par fUs-sllojjist , Mumia mineralh\ & par K*m* pb'er , Mumia uatîva Perjiaua, dont les Egyptiens fe fervoient pour embaumer leurs rois. *) ) )> Mundahi, ou Mumia nativa Pcrfana. Elle " 10rt etl petite quantité d'un Roc fort dur. C'eft î> un lue bitumineux qui fuintede la furtUce des pierres » & qui par ia couleur, fa ténacité-& fa ductaitc tef- On la trouve dans une caverne au pied du Cau-cafe , qui, par ordre du Roi de Perfe , cil gardée avec beaucoup d'attention. Linné donne pour une qualité diftin&ive de ce Bitume précieux, celle de fumer dans le feu , comme fait celui de Bua> & de répandre une odeur de Poix alTez agréable. Je le crois utile dans la guérifon des playes, comme celui de l'Orient : aufïï les chirurgiens de Rome fe fervent- ils de l'Afphalte de Caflro dans le traitement des fractures, des contulions , & de plufieurs autres maladies du r effort de leur art. *) femble à la Poix des cordonniers. Quand elle tient encore au Roc elle n'eft pas trop folide : échauffée j, dans la main elle prend toutes les formes : elle s'u-w nit à l'huile & refufe l'eau : elle a peu d'odeur & dans » toute fa fubftance elle ell femblable à la Mumie d'E-„ gypte. Mife fur des charbons ardens , elle exhale une ÏS odeur de fouffre , mêlée avec celle de la Naphte & 3, qui n'eft pas desagréable,--Il y a deux efpeces de „ cette Mumie, dont l'une eft plus précieufe a caufe „ de fa rareté & de fes vertus plus aftives. — Le lieu natif de l'efpece prétieufe eft fort écarté , loin des ha-„ bitations & de toute fource d'eau, dans la province j, de Daraab. Elle fe trouve dans une caverne étroite, „ profonde de deux braflees , & creufée dans le tnaffif « du Roc, au pied d'une Montagne elearpée du Cau~ ,3 caje.^ KjEMPFER. Amœn. Exot. Cette défeription convient parfaitement à l'Afphalte de Bua : elle diffère feulement dans le défaut d'odeur, qui cependant ne peut pas manquer entièrement à la Mumie de Perfe. *) Boccone , Muf. diFiJtcaxp. 161. §. VI. Des Patelles articulées. Parmi les Etres vivants qu'on pèche dans le Port de Bua , ou le long de fes côtes toutes encombrées de morceaux détachés des Rochers, méritent une attention particulière deux efpeces d'un coquillage allongé, connue des Pêcheurs fous le nom de Babuf che. Les Naturaliftes n'ont pas allez diftiugué ces tefta-cées, & les dellins , que Rumpf & Ginna-ni en donnent font très - imparfaits : le premier les appelle Limax marinus, le fécond Fa* telle teftudinate. La ftruchire de ce coquillage m'a paru il élégante, que j'ai crû devoir le faire delïi-ner mieux & de nouveau, Dans la fig. A. Tab. IX- on voit la Patelle étendue comme elle fe place ordinairement en s'attachant à la fur-lace unie des pierres ou à d'autres corps fous l'eau. Elle eft compofée de huit pièces, emboitées Tune fur l'autre comme les écailles des poiflbns , & liées enfemble par de forts tendons. Par le moyen de ces tendons l'animal , en marchant, s'allonge de quatre lignes. A cette extenfion fe prête auih une eipece d'ourlet de cuir, qui, vu par le microf-Cope, préfente du côté où la Patelle s'atta- che aux pierres, un amas de papilles nerveu-fes, répondantes à autant de protubérences de l'extérieur dé la coquille. De ces papilles fort une fubftance gluti-neufe, qui fert à.coller l'animal, là où il s'attache. Quand on arrache deux ou trois fois la Patelle de l'endroit où elle fe tient, elle perd pendant plufieurs heures la faculté de fe rattacher, & paroît comme morte, jufqu'à ce que les réfervoirs de cette colle fe rem-plùTent de nouveau: alors elle fe retourne le ventre en-bas. Quand elle marche , elle ne montre pas la bouche ; mais tout eft couvert par cet ourlet de cuir, qui s'étend & fe ref-ferre par le même mécanifme que celui des papilles, & qui paroit tenir lieu de jambes à l'animal. En examinant le deffous du coquillage je n'ai pu appercevoir aucun organe diftinct, de forte que fon mouvement pro-greffif doit dépendre uniquement du mouvement des papilles de l'ourlet en queftion. Sa bouche reflemble à celle des autres Patelles : mais fa ftructure intérieure eft encore plus ftmple ; on n'y apperçoit autre chofe qu'un fac qui va de la bouche à, l'anus. Les excréments de l'animal font des petits grains cylindriques : le fac mentionné en eft fouvent prefque rempli. Sa nourriture çoufifte dans des vermilfeaux marins, & prin- de Ira û. 29 cipalcmcnt dans la fubftance gelatineuie de plufieurs efpece, de Polypes,:qui habitent les pierres couvertes des eaux de la mer. Quoique-la Patelle articulée ne s'approche pas atfez du rivage pour que la baffe marée puiile la lailfer à fec, elle paroît néanmoins aimer l'air. J'en ai mis plufieurs dans des badins, remplis d'eau de^ mer , afin de les avoir à portée pour les bbfervations microfco-piques. Pendant que je fàifois du bruit dans la chambre, elles lé tenoient fous l'eau : maisauf-fitôt que je fortois ou que je*.reftois tranquille pendant quelques minutes, elles s'approchoient des bords du vafe , &, fentant manquer l'eau, elles remuoient de côté & d'autre leur ourlet de cuir, & paroillbient refpirer l'air aVec plai-fir. A la in elles s'accrochoient d'un côté hors de Peau, ou elles fe trainoient fur le bord extérieur du baflin, & fe relcvoient en partie pour iaiflér paifer Pair fur leur ventre ridé. Leur extrémité antérieure , repréfentée dans la fig. B, eft plus grande que nature , & allez différente de la poftérieure tig. C, quoique, au premier afpect elle paroiflé de la même ftru&ure, Les fix vertèbres du milieu, fig. D , fe rellcmblent entièrement ; le bord qui les entoure, vu avec le microfeope , mon-, îre une furtace globuleufe, fig. E. Sur la coquille de cette Patelle bâtiffent leurs habitations plufieurs Polypes des plus petites efpeces. On y trouve aufïï plufieurs vers à tuyaux, dont l'enveloppe rayée eft fouvent tournée en fpi-rale d'une manière agréable. Voyez leur fig. de grandeur naturelle fig. F , G I , H I, & groflie par la loupe G 2, H 2, & J. La couleur ne varie pas feulement dans l'efpece & dans les individus ; mais encore dans les vertèbres du même coquillage. Il y en a de gris, de verdàtres 4 de jaun es, de noirs : tantôt une extrémité d'une couleur 5 & les vertèbres d'une autre : tantôt une vertèbre eft rouge , & les autres marquées de petits points. J'en conferve un , qui a les deux extrémités teintes en noir, pendant que le refte eft verd. Linné range ce coquillage dans la 7 efpece du genre de Chiton. La féconde Patelle, repréfentée dans la fig. K, eft rare dans les eaux de Bim, puif-qu'elle aime mieux habiter les fonds limoneux , comme ceux de la vallée de Slofella. Sa ftruclure intérieure reftemble allez à celle de la première efpece : mais à l'extérieur elle en diffère fenfiblement. L'ourlet, dont j'ai parlé dans la défeription de la première efpece , tient plutôt de la nature du Lard que de celle du cuir : il eft tigré de gris & de noir , parfemé de poils, & terminé tout au tour par des houpes pointues. Le nombre des Vertèbres eft le même : mais entre chaque Vertèbre perce la fubftance couenneufe de l'ourlet , & forme dans les jonclures des vertèbres des pyramides qui fe joignent au fommet. Les vertèbres fig. L , ont la courbure en coin aigu , & font couvertes d'un épiderme marqué de petits cercles, qui dans les fig. M, N, répondent parfaitement à ceux des fig. E. Mais la plus grande différence , qui dif-tingue cette efpece de la précédente, confifte dans dix - huit petites houppes argentées , compofées de filaments femblables à ceux de l'Amianthe. Ces houpes s'élèvent des jointures des vertèbres, & fervent comme de bafe aux pyramides couenneufes. De cette manière il ne devroit s'y trouver que fei-ze, puifque la coquille de la Patelle n'eft formée que de huit écailles : mais il y a deux de ces houpes plus petites que les autres fur la partie antérieure. La fig. O, montre une partie groflie d'une de ces houpes, & la fig. P, une colonne hexagone, qui n'eft qu'un des filaments , qui forment les houpes, ou par un verre plus - fort. J'ignore l'ufage que l'animal fait de cet organe. Linné d'écrit ce coquillage, lui afligne la Barbarie pour habitation , & en fait la quatrième efpece des Union. Sa description ne donne pas cependant une idée fullïfante de la ftruchire de l'animal, & contient quelques inexactitudes à l'égard des parties extérieures. *) En parcourant ma collection , après mon retour du voyage, j'y ai trouvé une variété très - rare du Ckiton fafricularis, avec fïx articulations fig. Q. Entre une centaine de Chitoîis, que j'ai amafles je n'ai vu que cet unique individu de ion efpece. Une infinité d'autres animaux curieux peuplent les Bayes de Baa, dont plufieurs, fans-doute , ne font pas encore connus des Naturalistes. Mais il faudroit employer une grande exactitude pour les obferver dans leurs dirfërens états; faire un longféjonr dans leur lieu naturel pour découvrir leur nature & leurs qualités, & enfin être à portée de con-fulter des cabinets & des livres d'hiitoire naturelle, pour juger fi l'animal eft inconnu, j'ai ébauché la defeription de quelques - uns: mais je ne la publierai qu'après l'avoir per-iéetionée. §. VII. *~) Chiton ttfia oHovalvi, cor port utrinque ad activas fafciœlaro. Habitat in Barbon a. , Corpus cincrcuni , Uvc, 2pç/?{Ç tevitfn càrfnata. Fqfciculi pilorum totidem. , albidi , Juxta tèjiarum m» tera corpori injîdcnt. Lin m. Syji. Nat. i de T r a Ù* 3? §. VIL Du Rivage de TRAU vers SPALATRO % Qf de la Pierre de Mîlo. Le rivage de Trait eft bien cultivé, mais peu large. Il s'étend le long du pied de hautes montagnes, Se ne contient jamais plus de plaine que la largeur d'un mille & demi. A deux milles de la ville , au pied de la montagne de Carban, eft une fource abondante d'eau, qui formeroit un ruifleaux confidérable , fi,tout de fuite en fortant d'une caverne, elle ne fe perdoit pas dans un marais falé , qui rend un peu mal - fain l'air des environs. Les malTes de roc renver-fées, au milieu defquelles cette fource prend fon origine , font d'une pierre dure lenticulaire. Le milieu de la montagne eft compo-fé d'une argille blanchâtre , tirant fur le bleu, plus ou moins endurcie, & le fom-met allez confinement de marbre commun , de brèches , Se de pierre lenticulaire ; comme pn peut voir par le gravier apporté ou par les eaux des pluyes, ou par des ruiiTeaux permanents , dont plufieurs arrofent cette dé-licieufe contrée. Dans ces environs on voit plufieurs moulins , mis en mouvement t fuivant l'ufage Tom. II C général en Dalmatie , par des roues horizontales , dont les rayons finiffent par des efpe-ces de cuillers. Ici j'ai vu pour la première fois des Meules, compofées de plulieurs pie-ces de Pierre de Mih, qui tire fon nom de l'Isle de l'Archipel dont elle elt originaire.*) Dans prefque tous les moulins on fe fert de ces Meules comme plus légères , & on les préfère aux plus pefantes, puil-qu'en tournant avec plus de viteiTe elles font plus d'ouvrage en moins de tems, L'Examen de la Pierre de Milo, montre que de cet avantage apparent il réfulte un mal réel. Cette pierre ell blanchâtre , poreufe , & d'une petite pefanteur ipecitique. Dans fes cellules irrégulieres on croit d'abord re-connoitre l'ouvrage des eaux , & devoir la ranger parmi les Stalactites : mais en la comparant* avec les Pierres - Ponces noires & pelantes des anciens Volcans , on voit qu'elle *) Christophe Crisonius Auteur d'une deferip. tion des Isles, qui le trouve en Mfct. dans la Bibliothèque des Comtes Dkaganich - Veranzio à Sibcnico , prétend que cette pierre a donné le nom à l'Isle de Alilo,cc qui n'eft guères probable. Ce Mfct. paroit écrit vers la fin du quinzième fiécle , & je ne le crois pas imprimé. Malgé quelques préjugés de fon tems, qu'oa y rencontre , ce: ouvrag; n'eft pas fans mérite, kur relTemble parfaitement. En tournant rapidement au Moulin elle s'ufe & mêle les particules vitrifiées & an^uleufes avec la farine; ce qui rend le pain fabloneux, & doit a la longue produire de très - mauvais effets dans le corps humain. Le meilleur uiage qu'on pourroit faire de la Pierre de Milo , ce feroit de l'employer à la conitruction des voûtes , à l'imitation des habitans de Pom-peya , qui bâtirent les leurs avec la Pierre-Ponce noire du Vefuve. Elle eft plus légère qu'aucun Tuf & qu'aucune autre pierre, Se elle peferoit peu fur les murs des côtés : par fa porolité elle eft très-propre à s'unir au mortier : enfin, compofée de petits cri-ftaux intimement liés, elle brave les injures de l'air rempli de fel , qui confirme pau à peu les briques Se le marbre. *) Depuis les moulins de Trait jufqu'aux ruines de la ville de Salona, s'étend la déli-cieufe Plage de Caftelli, dont tous les Auteurs, *) Pctrofîlex opacus, variisforamirtulis inordina-te dijlinftis, Waller. Pumex faxiformis cinercus. La Pierre de MHo blanche & légère ne paroit pas avoir été connue des Ecrivains du Nord : les deux deC-criptions de WallerIUS & de Linné, lui conviennent cependant aflez. Bomare la connoit \ mais la nomme improprement Quart carié. qui traitent de Hllyrie, célèbrent les agréments. Un de ces châteaux, dont la plage tire fon nom, eit bâti à la place du Sic lis de la Table de PEUTINGER , qui eit probablement aufli le Sicum de Pline, où l'empereur Claude envoya fes vétérans. On y cultive fi bien la vigne & l'olivier, qu'on tire de cette petite contrée la plus grande partie des treize - mille Barils d'excellente huile, & des cinquante - mille barils de très - bon vin, qui font le produit moyen annuel du territoire de Trait. Les rivages de la plaine de Çaftelli fournilTent eucore une bonne provi-fion d'amandes, trois-cent-milles livres de figues feches , & quelque peu de bled, qui cependant n'eft pas la production la plus abondante de cette contrée. L'intérieur du territoire de Trait, qui s'étend dans le continent & qui a près de cent-milles de circuit, produit très - peu de vin, & point d'huile. Les troupeaux qu'on y nourrit, comme aufli dans quelques petites isles appartenantes à ce territoire, donnent par année environ quatre - cent-mille livres de fromages, & des laines à proportion. La population de ce territoire peut aller à vingt-mille ames. *) *) La juftice & la reconnoiflanee m'engagent a dé- de T k a ù. 37 S. VIII. De quelques lnfecles nuifibles. Sous ce ciel doux une infinité d'infectes paroiflent confpirer pour détruire les productions de la campagne. La rigueur de l'hyver eft rarement affez forte pour extirper, ou même pour diminuer, la race de ces ennemis de la culture , dont le plus dangereux eft ce ver qui mange le grain, & que les habitants appellent Magnacoz. Outre ces infectes qui vivent aux dépens des fruits de la terre , il y en a qui attaquent les animaux, & principalement l'homme. Une efpece de Tarantule, très - refTemblante à celle de la Calabre, eft connue ici fous le nom de Pauk ; nom commun à toutes les araignées dans la langue Illyrienne. Les païfans, qui, pendant les grandes chaleurs de l'été, font obligés de travailler à la campagne, rifquent très - fouvent d'être mordus par ce vilain infecte ; comme aufli par cette araignée rayée , à courtes jambes, connue en Corfe fous le clarer que je dois les notices fur les productions & fur la population du Comte de Trait à Mr. Pierre NutRI" Zio , gentilhomme très -inftruit de cette ville. c î nom de Malmignatto. Pour apaifer, & pour faire ceiTer peu - à - peu , les douleurs caufées par le venin du Pauk, on fait aifeoir le malade fur une efcarpolette, & on le berce pendant cinq à fîx heures : remède analogue à la danfe qu'on ordonne à ceux qui font mordus par la ïarantule en Calahre. Ces Pauk de la Dalmatie font velus , & tigrés comme les Tarantules du Royaume de Naples : quelquefois ils en différent un peu par les couleurs ; mais ils font au refte également hardis & féroces. J'ai eu occafion de bien connoître ces animaux maifaifants, puifque j'en ai même confervé quelques - uns pendant plufieurs mois dans des verres, en les nourriffant de mouches. Vous aurez vu dans le cabinet du Noble MORISINI, une de ces Tarantules, que j'ai apportée de Manfredonia, & qui a reflé en vie affez longtems à Venife, malgré la différence du climat. Agréez cette longue lettre comme un gage de mon eflime & de mon amitié. &&&& LETTRE II. À MS. JEAN STRANGE » RÉSIDANT BRITANNIQUE AUPRE'S LA RÉPUBLIQUE DE VENISE, V OUS auriez un droit acquis fur les ob-fervations , que j'ai faites en Dalmatie , quand même vos bontés n'euflfent pas été l'occafion de mon voyage dans cette province. C'en, à Vous, que je dois la fatisfaction d'y avoir pu accompagner le favant & aimable Lord Her-vey , Evêque de London - derri. Je croirois donc manquer à tous mes devoirs, fi je ne Vous communiquois pas au moins une partie de mes obfervatioris. Du Comté de SPALATKP. C 4 40 Du COMTE Si vous ne trouvez pas dans mes recherches la même exactitude , & la même profondeur , que vous mettez dans les vôtres , vous m'excuferez par la différence dans les circonftances, où je me fuis trouvé. Vous avez parcouru les Alpes de la SuilTe & les montagnes de l'Auvergne , où dans les cabinets riches en fofTiles, & dans le commerce de gens inftruits, vous avez eu tous les fecours né-ceffaires pour pouvoir raporter une collection intérelTante de productions du règne minéral. J'ai voyagé , au contraire , dans un vafte Païs, où les Sciences font négligées, & où le nom de l'hiftoire naturelle eft à peine connue. Toutes mes expéditions ont été en-treprifes à l'avanture : j'ai erré comme un aveugle dans des déferts, & dans des montagnes fauvages, dans l'efpérance de trouver des objets propres à me recompenfer de mes fatigues , & mon attente n'a été que trop fou-vent trompée. Je n'ai rien pu apprendre des productions & des curiofités de ces païs, que ce que j'en ai vu de mes propres yeux : je n'y ai trouvé même perfonne qui eut voulu , ou qui eut pu, diriger mes pas plutôt d'un côté que d'un autre. Au milieu de ces defavantages je n'ai point pu faire des découvertes importantes & nom-breufes. Mais celles que j'ai l'honneur de vous offrir , fi elles font ordinaires & en petite quantité , font au moins conformes à la vérité, puifque je ne me fuis point repofé fur des oui - dire. Vous êtes d'ailleurs de mon fentiment, que plufieurs objets communs bien obfervés, fervent plus dans l'étude de la nature , que la defcription des phénomènes rares &■ ifolés. §. I. Des couches & des filons du CAP MARIAN. Entre l'embouchure du fleuve Hyader, qui porte aujourd'hui le nom de Saloua, & celle de la Xernovniza, autre petite rivière, inconnue aux anciens Géographes, s'étend un cap dont le fommet s'appelle le Mont Mariait, & dont la bafe eft le pied du Moffor. En côtoyant cette contrée dans une barque, je conftruire des efpeces de maifons. On voit en B, B, de telles habitations, où le devant du creux eft fermé par une muraille grofliere. Tout le corps de la Montagne , qui fert jde bafe à la fommité de marbre jufqu'à la Jner, eft compofé d'une matière entièrement différente du marbre de Dalmatie ou d'Iftrie. Elle relfemble à la terre argilleufe des Montagnes qui dominent la Plage de Caftclli près de Trait- Cette même matière fe trouve, dans l'intérieur des Montagnes, fous les lits de marbre, depuis Zara jufqu'à la forteref-fe feDuare, dans l'efpace de plus de cent milles en droite lisme. Elle fe montre encore dans une grande étendue de païs vers la Mer, quand on peut voir à découvert l'intérieur des grandes Montagnes. On fe tromperoit donc en croyant avecDoNATi, „ quel7/?n>, » la Dalmatie, VAlbanie , les isles voifincs, m & même le fond de la Mer, confident „ dans une feule Maffe de marbre opaque » „ blanchâtre, d'un grain & d'une dureté uni- „ formes." *) En continuant mon voyage, j'ai trouvé encore loin de Primorie , l'intérieur des montagnes plus ou moins compacte *. des lits immenfes de marbre très-différent du blanchâtre ordinaire ; des bancs moins étendus de pierre fabloneufe ; enfin des marbres épars & précieux par la fineffe de leur pâte, & par la variété de leurs couleurs. Le nom de couches ne convient pas peut-être à des divifions aufli bizarres , que celles qui font repréfentées Tab. X. Quoique des auteurs célèbres parlent de couches perpendiculaires : je ne me fervirai pas d'un terme qui me paroit impropre ; J'aime mieux les appeller Triions , à caufe de leur reflem-blance avec les veines métalliques. La bafe des couches inférieures eft con-ftamment d'une terre argilleufe ; avec des modifications cependant qui méritent d'être remarquées. Le filon C, C, contient une pierre lenticulaire , grife , d'un grain fin, divi-fée en morceau, qui reçoivent un aufli beau poli qu'aucun autre marbre. Cette pierre eft en effet toute calcaire, & compofée uniquement de corps marins pétrifiés, Les divifions D, D, D, D, font des filons *) Saggio di Storia naturale dell' Adriatico.p. 8- gris & ferrugineux, d'une matière femblable à la pierre à aiguifer, fans aucune apparence de coquillages. Quand on examine horizontalement un morceau de ces filons, comme ils font partagés naturellement, on diftin-gue le cours des eaux chargées d'ochre, qui ont pénétré ces maffes & y ont dépofé les particules ferrugineufes dans les interftices de la pierre. Cet ouvrage des eaux reffemble à une efpece de mofaïque des anciens: mais il n'en a pas la folidité ; il fe décompofe par le moindre effort, même par l'action de la pluye & des vagues de la mer. Tab. X, %. A. La partie E, E, n'eft pas de pierre : elle contient une argille blanchâtre , fans aucun fable, durcie, qui fe rompt en pièces liftes, & mêlée d'efflorefcences pyriteufes. Il paroit que les eaux imprégnées, d'ochre & de fpat, au lieu d'abreuver uniformément cette argille , ont pris un cours détourné par le chemin irrégulier F, F, dont la pierre eft femblable à celle du filon C, C. Les croûtes G> G, G, d'un Spat blanc , rayé, & demi-tranfparent , qui du haut en bas s'étendent entre les filons D, D, D , prouvent que ces eaux chargées tantôt d'ochre, tantôt de fpat, ont tenu cette direction. La Mer bat avec force ce pied du Cap Marjan, fi peu propre à faire refiftancc, & le détruit continuellement. Elle produit le môme effet fur les blocs de marbre Lenticulaire H, H, danslefquels elle creufe des trous de figure ovale ou ronde. Il m'a paru que le fel, introduit par l'eau de Mer dans la fubitance poreufe de cette pierre, & développé par Vaction de l'air & du Soleil dans de> tems calmes, élève peu - à - peu des écailles de cette fubitance & la réduit en fable. On trouve des dépots de ce fable, dont j'ai un échantillon, au fond de chacune de ces cavités. Jl eft furprenant qu'on rencontre cette efpece de pétrification fi fréquemment dans les Montagnes, dont plufieurs grandes chaînes ne contiennent prefque aucune autre pierre , & qu'on ne trouve plus dans nos Mers l'original vivant. Pline fait mention d'un fable rempli de Lenticulaires, qui couvre les environs des fameufes Pyramides de Memphis : que la même efpece fe trouve prefque par toute l'Afrique. *) Il faut, ou que plufieurs ctpeces de coquillages fe foient perdues ; ou *) Arma late fufa circutn (Pyramides Memphiti-cas) leniis JtmiHtudit\e, qualis in majori parte Africœ, Plin. Hijl. Kat. I. XXXTL c. is. de Spâlatro. 47 <^ue la Terre ait éprouvé d'étranges révolutions , capables de changer l'ordre des climats. Outre les Lenticulaires, le Cap-Marian ne fournit gueres d'autres pétrifications , excepté un Helmintholithe allez rare, appelle par Gesnër , Cornu Ammonis album , minimum. Les fréquentes occafions, que j'ai eues de côtoyer le Cap Marian, m'ont mis en état de bien examiner la nature de ces couches , & d'expliquer l'afpect fingulier qu'elles préfentent dans plufieurs endroits. A un mille de la petite Baye , que j'ai décrite, s'élève un bord de Roc perpendiculaite , de la hauteur de vingt-cinq pied, & qui dans la même direction s'enfonce dans la Mer. Une pierre fabloneufe, d'une couleur mêlée de jaune & de cendré, compofe fes couches , qui font difpofées horizontalement, quoique de loin elles paroiflént perpendiculaires , & qu'elles pourroient tromper encore de près un obfervateur peu exercé. J'ai-, fouvent entendu parler, & j'ai lu dans plufieurs Auteurs, des couches perpendiculaires formées par la ^îer : mais jufqu'ici je n'ai pas été a (fez heureux pour en trouver de telles, & qui après un mûr examen ne m'ayent fait douter de leur état perpendiculaire. Il ne faut pas faire attention à des morceaux de Montagnes éboulées , mis dans cette pofition par un accident ; tels qu'on voit dans la colline de rochers de Salarola, dans le territoire de Calaone , au milieu des montagnes du Padouan. Danà les couches près du port de Spaiatro, les lignes des divifions horizontales font prefqu'im-perceptibles , quand on les regarde de loin. On les obferve d'autant moins que le maf-fif du roc, par PaffailTement des couches inférieures ou par l'action des eaux, eit féparé du haut-en - bas par des fentes perpendiculaires , qui le font reflembler à un amas de pilaitres. Les vagues de la mer, en rangeant la furiace de la pierre labloneufe , la partagent en petits rhombes , femblables à ceux qu'on obferve dans les filons D, D, D. On n'y remarque d'autre différence , que celle des lignes qui bordent les rhombes: elles font creufes dans les pierres fabloneufes, & en bolfe dans les filons. C'eit la différente pofition des filons de la même nature , qui produit ce phénomène. Ceux de la Tab. X, font expofés de front à l'action des vagues : ceux dans le voifina-ge de Spaiatro, préfentent aux efforts de la mer, leur flanc dans toute fon étendue. La maifon de campagne du Comte CAPOGROS-SO, délicieufement fituée fur le haut de la cote, eft au milieu de ces deux endroits , lèparés par une autre petite baye. Les bords de de S p A L A t r O. 49 de cette Baye font compofés de couches in* égales d'une argille bleuâtre ou jaunâtre, mêlée de fable , à demi pétrifiée, & fouvent traverfée par des bandes d'une pierre , qui, par faction de l'air & de la Mer -t fe fend en petits morceaux Cubiques. Un autre Cap, eft d'une pierre fabloneufe j & une aut- : pointe , qui termine une petite Baye derrière la précédente , confifte en marbre. Cette variation alternative d'une argille plus ou moins durcie, ou d'une pierre compacte> qui fe voit dans tons les Caps jufqu'à l'embouchure du Nà-fentci : les écueils de marbre qui s'élèvent de ta Mer , ou qui ne s'abailfent gueres au-def-fous de fon niveau : enfin les Isles remplies de rochers, qui s'étendent le long du continent de la Dalmatie, à droite & à gauche du Promontoire de Diomede , Se qui confer* vent allez de veftiges de leur ancienne contiguïté , prouvent à un obfervateut attentif Combien de révolutions notre Globe a effuyéesj Se combien l'afpect de ces Païs a dû être au-» trefois différent de celui d'aujourd'hui. Dans ces Mers, dans ^endroit fur-tout où la petite rivière de Salonct décharge M eaux, doivent fe trouver des Peignes ou Pé* toucles , égaux en grandeur & en déliCatek ffc à Ceux de Metelïno 5 fi recherchés fur U table des anciens. Oribasë en fait mentiori» Tom. Jl D & ajoute que la Mer de Dalmatie produifoit aulfi les plus excellentes Oreilles de Mer, efpece de Lépas, qu'on affaifonnoit, comme il dit, avec la Liqueur de Cyrene 3 la rue & le vinaigre. §. ii. Du Port & de l'bifloire littéraire de la Fille de SPALATRO. Sur le rivage du Port, à la droite de la Ville , fe trouve un grand Faux-bourg, & plus loin des campagnes bien entretenues. Parmi ces campagnes fe diftingue un Domaine, deitiné aux aifemblées, & aux expériences de la fociété d'agriculture , érigée par un nombre confidérable de gentilshommes & de Citoyens , qui fe çotifent pouf la dépenfe. 11 eit à fouhaiter qu'on ne laùTe pas tomber un fx louable établiïlément. La Province a le plus grand befoin de voir plus répandues les connoilfances économiques: les Aîorlaquesf comme les autres habitants, entendent très-mal toutes les parties de l'économie champêtre. Au pied des murs de Spaiatro , des fentes de quelques blocs de pierre, remplis de coquillages marins 3 fortent quelques fources d'une eau fulphureufe, qui fouvent, veri le foir, répandent l'odeur la plus defagreable. Elles charient en quantité des filamens épars de foye de foufre, qui font d'une blancheur éclatante. Les pierres, fur lefquelles coulent ces fontaines & fe jettent dans la Mer à peu de pieds de diftance de leur fource, font d'un blanc argenté, précifément comme celles fur lefquelles coulent les eaux chaudes de Sermo-neta, avant de fe perdre dans les Marais Pontins. Celles de Spaiatro ont des variations dignes d'être remarquées. Mr. Bajamonte , favant & actif Phyficien , m'alTure qu'elles font chargées quelquefois de Sel commun : quelquefois elles font jaunes & fulphureufes & quelquefois blanches , chariant des terres calcaires : & ces changements ne paroiffent avoir aucun rapport avec ceux du temps ou des faifons. Le Docteur Urbani , habile Médecin de Spaiatro, les employé aveefuc-cès dans le traitement de plufieurs maladies, principalement des chroniques. Ces deux Savans feront encore à ce fujet des obferva-tions intérelTantcs. Le Port de Spaiatro eft très - fréquenté par des navires étrangers qui viennent y charger des marchandifes provenantes de la Bosnie; telles font le fer, les cuirsa les vafes deciû- D 2 vre, les laines, les couvertures grofiiercs, la cire , l'orpiment , le coton , la foye, le bled. Sur les rivages, qui l'environnent, on rencontre la même variété dans les argilles , tantôt mêlées de fable & de terres calcaires, tantôt pénétrées ou divifées par de petites lames d'un Spath blanc & rayé. Dans la bleue, je n'ai jamais pu découvrir des vertiges de coquillages marins, dont on voit, au contraire, quelques-uns danslagrife feuilletée. 11 y a dans quelques endroits, & principalement derrière les maifons du Faux-bourg, une croûte de Tuf, inclinée à l'horizon & peu épaiile, qui court fous une terre végéta/le qui la couvre de quelques pouces de hauteur : on y voit beaucoup de Teita-cés de terre ferme. On ne peut pas la confondre avec les couches produites par laMer: on apperçoit bien qu'elle eft formée par les eaux courantes, qui , en fe filtrant dans la terre , y ont dépoié le Tuf dont elles étoient chargées. Je ne parlerai point des Antiquités romaines , qui principalement ont donné de la célibrité à cette ville. Tous les amateurs connoilTent l'ouvrage de Mr. Adams, quia -gravé ces ruines avec tant d'élégance. Cependant, dans ce^ ruines, la gruflLreté de la failpture & le mauvais goût du Siècle con-, traitent en tout avec la magnificence du bâtiment. Je ne veux pas pour cela difputer tout mérite aux fuperbes reltes du Palais de Dio-dcticn. Je les regarde comme un des plus précieux monumens de l'antiquité : mais je. ne voudrois pas qu'un fculpteur ou un archi^ tecte fit lés études à Spaiatro , plutôt qu'à Rome, ou parmi les veltiges de la grandeur ancienne à Pola. La politelTe des habitants "d'aujourd'hui Fait plus d'honneur à Spaiatro, que ces bâtiments anciens trop vantés. Seul, & en compagnie avec nôtre aimable Lord Hervé y , j'y ai reçu les preuves les plus marquées de leur hofpitalité. Les Chanoines eurent la complaifancc de me faire voir quelques Manufcrits dans les Archives de la Cathédrale. On en pourroit tirer des matériaux pour Thiltoire de l'Ulyrie : comme on peut voir par les ouvrages de Lu-cio & de Beni , qui en ont fait des extrait?, & qui fe font fervi de ces documents. Parmi ces Manufcrits nous en trouvâmes im> allez bien confervé, des Evangiles; copié dans le feptieme , ou peut- être même dans le fixiemc, fiécle. La première pa,^; contient lc commenceijicnt de l'Evangile de . 5t. Jean en Grec, mais écrit en caractères la-. D 3 tins : le copifte, bientôt lalTé de ce travail, recommença , après avoir achevé deux colonnes , en latin, & fe fervit de la Vulgate pour original Cette ville produifit en tout tems des hommes diftingués dans les lettres & les fcien-ces. Je ne m'arrêterai pas à parler des Chroniqueurs du moyen âge comme de l'Archidiacre Tommaso , de Michel Spalatinus, & d'autres, dont on conferve des morceaux qui ne font pas à dédaigner. A la renaiffan-ce des lettres, Spaiatro eut dans M arc Marcello un favant, qui laiflfa beaucoup d'ouvrages dont une partie eft imprimée. J'ai de lui une collecfion d'Infcriptions expliquées , mais dont l'autenticité eft un peu fufpecte : fi aujourd'hui on vouloit en impo-fer au public par de telles fictions il faudroit s'y prendre plus habilement. Parmi les Archevêques de cette ville , le plus favant étoit, (ans-doute, Marc-Antoine de Dominis , natif de la ville tYAr-be „ dont la réputation feroit mieux établie, fi, content d'être un habile phyficien, il ne fe fut pas mêlé de la controverfe. Son ouvrage du Rayon vifuel & de l'arc - en - ciel, & un autre fur le ftnx & le reflux de la mer, 'méritent d'autant plus d'être remarqués,qu'il y pofe des principes , que d'autres philofo- de Spaiatro, ff plies célèbres des tems poftérieurs, n'ont fait que mieux développer. Le grand Newton rend juftice à de Dominis, & reconnoit d'avoir puifé dans fon ouvrage les premières idées de fa Théorie de la lumière. J'ai vu des ouvrages Mit. de ce Prélat qui font con-Jioitre fa façon de penfer : peut - être je les publierai un jour. Mr. Cosmi, qui,longtems après lui, occupa ce fiege Archiépifcopal, a lailTé un écrit fur la Bulle Clémentine qui doit fe trouver parmi les Mfts. d'AposTOLO Jeno , dans la Bibliothèque des religieux délie Zattere à Venife. Entre Spaiatro Se la rivière Hyader, au pied de la Montagne de Marian, s'étend une belle & agréable plaine ; mais qui eft aride à caufe de la petite profondeur de fon terroir. Il paroit cepandent très - facile de l'ar-rofer, en tirant, dans des endroits convenables, des canaux de la rivière voifine. Les blocs , qu'on rencontre au pied de la Montagne, & fouvent dans la plaine contigue, font d'une pierre Lenticulaire , femblable à CeHe qui forme le petit Cap H, H, Tab. X-niais plus dure Se remplie de cailloux. D4 Du c o M t t §♦ ni Des 'Ruines de SALON A. Pour vifiter les miférables relies de Salo-m il faut aller à deu^ milles au Nord de Spaiatro , & traverfer la rivière fur un maur vais pont , bien différent de celui que les romains y avoient conltruit. VHyader eit, dès fon origine, qui eit au pied de la Montagne de Cliffu , aiTez confidérable , & n'a pas bér foin de s'accroître par d'autres ruiflfeaux pour être une belle rivière. On trouve près de fa fource, dans du marbre feuilleté & une terre ferrugineufe, des Os pétrifiés, Mr. Garqgnini , Archevêque adtuçl de Spaiatro , en conferve des échan, tillons dans fon cabinet, Ce Prélat, orné de toutes les vertus convenables à fon état , e(t encore recommendable par fon goût pour fliiftoire naturelle, dont il a donné des preur ves par l'accueil fait à mon ami Mr, Brun^ nfch, ProfelTeur à Copenhague, qui par rer connoilfançe lui a dédié un de fes ouvrages. *) *)(Mart. Tk.Brunnichy, Ithty,ologiaMajJïlicn-Jïs , 6f Speçirncn Ichtyai Hadriat, 8- Hafnis Lip- Salona, quiétoit une ville confidérable, avant & après être tombée Tous la domination des romains , eft aujourd'hui un pauvre village, qui conferve peu de traces de fon ancienne fplendeur. Ce qui avoit été épargné par les Barbares du Nord, a été détruit encore, apparemment dans les deux derniers Siècles. Je trouve la preuve de ce fcn-tmient dans une précieufe relation manufcrk te de la Dalmatie , faite au milieu du feizie-me Siècle par le Sénateur Jean - Baptiste Giustiniani. „ On reconnoit la grandeur » & la magnificence de l'ancienne ville de »j Salona par les relies qu'on y voit aujour-3» d'hui, favoir, par les voûtes & les arca-» des d'un Théâtre meveilleux : par des » grands blocs du plus beau marbre qui font » difperiés dans les champs : par tïne belle » colonne, compofée de trois morceaux de »> marbre, qui eft encore fur pied dans un » endroit vers la Mer, où, à ce qu'on pré-%> tend, étoit fitué l'Arfenal : par plufieurs a» Arcs admirables , foutenus par des colon-" nes de marbre de la hauteur d'un jet de jî pierre , fur lefquels paffe un aqueduc " deviné à conduire les eaux de Salona à » Spaiatro. ---- On y voit des ruines de " §rands Palais , & des Epitaphes anciennes » iur beaucoup de belles pierres. Mais le „ terrein qui s'accroit & s'élève peu - à - peu, „ a enterré les chofes les plus anciennes» „ & les plus précieufes. " Les habitants du village \ bâti fur les ruines de Salona y déterrent fouvent des Inlcriptions & des ouvrages de Sculpture : mais leur avidité eit égaie à leur barbarie, & ils aiment mieux gâter les plus beaux morceaux, que de les vendre à un prix honnête. J'ai voulu fauver quelques belles pierres des mains malfaifantes d'un paiïan , qui en avoit déjà brifé un grand nombre pour en faire des portes & des fenêtres : mais fon avance fera* verfa mes deflfeins , & je fus obligé de me Contenter de copier les Infcriptions. Un citoyen laborieux de Spaiatro a fait une collection des Infcriptions de Salona, qui ne font pas encore connues du public : mais je n'ai point pu obtenir de fa complai-fauce qu'd me les communiquât. Il les ré-ferve pour ce Savant, qui a expliqué celles qui fe trouvent, pour la plupart défigurées, dans le fécond volume de ITlîyricum Sacrum* Je me confole d'autant plus aifément de cette préférence, que je ne dois pas m'occuper trop de ces objets , qui pourroient me détourner de mes études favorites. Sans l'exemple du célèbre Tournefort, je n'aurois pas ofé parler, feulement en palfant, des Antiquités, qui chemin faifant fe font pré-fentées à mes yeux. Je fais d'ailleurs combien ceuxj, qui prétendent expliquer les monuments anciens, fans avoir étudié ces matières à fond, commettent des fautes & des méprîtes ; |& par cette considération je dciti-«C toutes les Antiquités , que j'ai ramadées dans mon voyage à mon ami, te Comte ]e-fcOME Silvestri de Rovigo. Ce qui m'a engagé à en faire une légère mention , c'eit que ces monuments font menacés journellement en Dalmatie d'une entière deftruction. Vous ne defapprouverez pas non plus mon foin de mettre quelque variété dans nies lettres, qui, uniquement remplies des diicuflioiis niinéralogiques, deviendroient trop fechcs. Si les trilles rcftes de Salona ne mar-Ruoient pas la pofition de cette ancienne ville fur le rivage de la mer , un palfage de Lu-cain l'indiqueroit allez : Qiia maris Adriaci longas ferit itnda Sa- lonas. Et tipidum in molles Zcphyros excurrit Hyader. Le texte de César doit être corrompu, quand il place Salona i ht edito colle. Il n'elt pas 60 Du C 0 m t E à préfumer , qu'il ait ignoré la véritable fitua-tion d'un endroit fi connu. La rivière, dont le cours ne s'étend qu'à trois milles, coule fur des bancs de Tuf, & nourrit dans les cavités tapitfées de mouiîé, une efpece exquife de truites. Cette particularité donna occafion à un auteur, quifavoit apparemment mieux apprécier les bons morceaux que les a&ions des grands hommes , d'écrire que Dioclétien avoit renoncé à l'empire du monde, pour avoir le plaifir de fe railafier de ce poilfon dans fa fuperbe retraite de Spaiatro. J'ignore fi cet Empereur aimoit autant le poilfon que le jardinage : mais je fais, que Spaiatro peut être un féjour délicieux pour un homme, quoiqu'il ne foit pas attaché à la bonne chère. Pour en être . convaincu, j'imagine que la montagne voifme a été couverte d'arbres, qui, aujourd'hui toute pelée, réfléchit en été une chaleur in-foutenable. Un accès de philofophie, & peut-être un trait de bonne politique, ont été, fans-doute, les motifs de la retraite de Dioclétien. Il vécut pendant vingt-ans tranquille à Spaiatro, & il eut poulfé plus loin fa carrière , fans les inquiétudes que lui cauferent Constantin & LiciniuS. Malgré tout le mal que les auteurs chrétiens-, fe copiant les uns les autres , ont dit de cet Empereur Dal- de Spalatrû. 61 mate, il faut avouer que c'étoit un homme d'un mérite fupérieur, qui monta fur le trône Par fes vertus fans le fouiller de fang civil, & qui, aprçs un règne de vingt-ans, don* na l'exemple d'une fage modération , telle qu'on n'en avoit vû jamais dans le monde. Une preuve certaine du mérite de Dioclétien c'eft qu'il a été loué par Julien , qui ne l'auroit pas épargné, s'il avoit trouvé de quoi pour le blâmer. De la Montagne de CLISSA & du MOSSOR. A la droite de VHyader sjéléve la montagne appellée Cliffa , du nom d'une forterelfe bâtie fur un de fes flancs. Elle relTèmble à celles que j'ai décrites tant par la matière gri-fe ou bleuâtre d'une dureté inconftante, dont elle eft compofée , que par l'arrangement des Couches. Les pierres tombées de fon fom-met & répandues par les chemins, font ou du marbre Dalmatien commun, ou une brèche compacte de cailloux , ou une pierre dure lenticulaire. Les couches d'un bord de la montagne MoJJor, à coté du chemin de Cliffa & de la vallée profonde où coule YHyader, présentent un afpcct iingulier. De loin elles offrent aux yeux de Tobiervateur beaucoup de divifions en forme de fegments circulaires, dont les extrémités font tournées en haut ; ainii dans une direction contraire à celle qu'on voit à l'ordinaire dans les couches courbées. Celui qui voudroit en juger dans l'éloignement , donneroit fûrement quelque explication ab-furde, comme il arrive h fouvent aux naturalistes quand ils rencontrent quelque phénomène extraordinaire. En croyant que les extrémités de ces couches font tournées eu haut, on tombe dans une erreur d'optique, qui provient de l'éloignement & de la poli-tion de l'obfervateur en regardant du bas-en-haut Dans mon premier voyage , ces couches m'ont paru un de ces jeux de la nature , que les torrents découvrent fouvent dans l'intérieur des montagnes. Mais la diilance m'avoit trompé. Les extrémités apparentes des demi-cercles, ne le font pas en effet : elles ne font que des points de la circonférence des couches, arrangées l'une fur l'autre depuis le fommet de la colline , découvertes & léparées par les eaux de pluye. Le rocher ifolé, fur lequel Cliffa eft bâtie , conlifte en grande partie dans une brèche, qui doit fon origine à la mer , &dont interftices entre les petites pierres qui la compofent, font remplis de corps marins. Les petites pierres même, qui compofent la brèche, contiennent des lenticulaires , de plus ancienne datte que les matières où elles font enfermées. Le pied de la colline eit d'un Sfes, femblable à celui des côtes de Spala-tro- Entre ce grès & le marbre s'étend un filon de terre calcaire , remplie de coquillages calcinés & de morceaux d'une terre bi-tomineufe pétrifiée. Dans la brèche on trouve encore de petites pierres toutes noires, produites , fans - doute, par des volcans éloignés & anciens. Quand on examine cette colline, d'un endroit également élevé , on voit qu'elle a été féparée du reite de la montagne , & que *es couches , tant à l'égard de la direction que de la fubitance, font les mêmes dans les deux parties. Les couches en arc, continuent à tromper l'œil jufqu'à ce que l'obfervateur met à portée de les regarder horizontalement; alors l'illufion difparoit. La fortereffe de Cliffa eft certainement YAnderhim de Dion Cassius , & le fflm+ dctrium de Pline. Le premier de ces anciens auteurs, en racontant le fiége de cette ville fous les ordres de Tibère, en décrit exactement la fituation, & dit : „ qu'il ne 64 Il u comté „ s'y trouve aucune plaine ; que la montai „ gne c(t rapide, inaccellible & entourée de „ précipices. " Il ajoute „ que Tibère voyant „ tous les efforts inutiles, malgré les ren-„ forts qui vinrent continuellement aux ro-„ mains du camp à Salona, fit défiler un corps de troupes par des chemins diilïci-„ les pour gagner les hauteurs qui dominent „ Auderïum : & que par cet expédient les „ Illyriens enveloppés furent obligés de ren-rt dre la fdrtereffe. Pj " Or Cliffa elt en effet peu éloigné de Salona , bâti fur un rocher inaccellible , entouré de précipices, & dominé par le fommet de la montagne. Pline parle de Mandetrinm comme d'une ville devenue célèbre dans les expéditions militaires. Clilla ne l'a été que trop dans les derniers temps, & fera toujours un endroit fameux , quand il y aura guerre en Dalmatie, à caufe du palfage étroit & important que couvre cette fortereflè. Le célèbre Spon rapporte une Infcription trouvée à Cliffa , & qu'il a vue à 'Iran. Elle fait mention des réparations du chemin de Salona a. Andetrium. s- v. *) Dio. Cassius. Lib. 5j. t> È S P A l A T R 0. §. v. bit Païs habité par les MORLAQUES entré CLISSA & SCIGN ; de la vallée dè LUZZANE & du GIRAL0V0- VRI+ L0. Pour aller de Cliffa dans l'intérieur de la Province, nous traversâmes un païs tantôt haut, tantôt bas ; mais toujours également rude & mal Peuplé. Les précipices de Clapavizâ , la defcente rapide de Cocigne - Berdo, la vallée de Draqaniza, pierreufe & incultivable quoique unie, & la montagne de Crijiza> fonfc des délerts horribles > capables de faire perdre courage au plus zélé naturalifte» Toutes les pentes y font d'un marbre dangereux, où les ehevaux ont de la peine à fe foutenir i toute la vallée eit périlleufe à caufe des rochers tranchants , dont elle eft comme pavée; Le Peu d'arbres mal - Venus , & la grande quantité d'épines, dont la vallée a reçu le nonl de draqaniza *) , font un plus mauvais effet ^ue ft elle étoit pelée : ces buiflbns enibaraf-lent , & fendent ce chemin affreux plus desagréable encore, *) Draça, en Efclavon Épine, & particulière taent le Paiiurus, ou l'Epine de Chxift. Tome IL E 66 Du COMTE Au pied de la montagne de Crijvza fe trouve la belle vallée de Dlzmo, qui, toute environnée de montagnes, peut avoir dix milles de circuit. Ses pâturages font bons, & fon terroir eit fertile : mais fa culture ne répond pas à fa fertilité , parce que les Mor-laques entendent très-mal l'agriculture. De Dizmo par Xer.ski - Kianaz, de - là par la montagne de Moyanka , & enfin par Cncuzn-Klanaz on defeend dans la belle & vafte plaine de Scigu, arrofée par la rivière de Cettina , le Tihirns des anciens. Quand je traiterai du cours de cette rivière, j'aurai oc-cafion de parler plus au long de cette contrée de Scign, connue autrefois fous le nom de Comté de Cettina. En pénétrant dans l'intérieur du païs des Morlaques, il n'eft pas rare de rencontrer des montagnes , des lacs, & des diftricls, dont le nom fert à conferver la mémoire de quelque événement arrivé dans l'endroit. Tels font ceux du paflàge Xenski -Klanaz **) , & de la montagne de Moyanha. Par tradition , les Morlaques des environs, ont une chanfon qui raconte la trifte avanture d'un jeune-homme , auquel on avoit enlevé fa maîtreffe, appellée Anka. L'amant la cher- !) Xenski'-Kîqnâz, le partage delà Dame, cha de nuit par toute la montagne, en criant fans ceffe à haute voix moya Anka , ce qui fignirie mon Anka : de - là cette montagne tira le nom qui lui reite encore. Rlufieurs Heux autour portent des noms relatifs à cette hiltoire. Après Une journée fatiguante, par un chemin ennuyant & par un païs âpre & défert, nous arrivâmes à Scign ; fortereffe peu éloignée de la rivière de Cettina, dont je parlerai après, dans une occafion plus conver/able, Quand on ne veut pas faire la même route en retournant de Scign à Spaiatro, on peut prendre le chemin de Radojfich, qui eit un peu plus au Nord de la montagne de Moyanka* H vaudroit cependant la peine de fe détourner du droit chemin pour aller voir les vallées de Luzzane & de Gipalovo - Frilo. Dans ces endroits féparés de la mer par une vafte chaîne de montagnes , qui a bien feize milles de largeur , on trouve les preuves les plus claires de l'ancien féjour de l'Océan , & des preuves aufli inconteftables que les couches, qui compofent actuellement l'intérieur du pied des montagnes, ont été autre-fois un fol habité par des hommes» Des collines baffes , nommées GlàviP* en Illyrien, bordent la vallée de Lnzzane. Ces collines, fituées au pied d'une montagne picrreufe , font formées d'une terre ffériie , marine, tantôt bf.lichâtre , tantôt bleuâtre, remplie de turbinites, & dans d'autres endroits de coquillages bivalves étrangers, blancs, brillants, Se demi -calcinés. Sur la'furlâce d'un morceau quarré , large de quatre doigts, j'en ai compté plus de quarante de même grandeur & de la même eipece. Toutes les couches cependant n'en contiennent pas une ii grande quantité ; elles ne font pas non plus ni de la même confiitance, ni de la même couleur. La plus grande différence qui fe remarque entre ces terres dépofées par l'ancienne mer, c'eit l'inégalité de leur poids. De deux morceaux, de volume égal, celui où fe trouve des algues marines & des pailletés d'herbes brûlées Se réduites en charbon, pefe la moitié moins que les autres. Cette dernière fait fouvenir de la pierre ponce gri-fe des Volcans, quoiqu'à l'extérieur elle n'en montre pas la porofité. Ces pailletés charboneufes ne font pourtant pas imprégnées de bitume : elles tombent en poudre , Se teignent en noir , comme le charbon de paille de nos foyers. Je me fouviens d'avoir obferve de petits charbons femblables dans une terre bolaire , verte , Se ferrugineufe , parmi les débris d'un volcan au Mont Bérico près de Vicehza. Les lits des DE S P A L A T R 0. *9 terres durcies des collines de Luzzane , ont des divifions horizontales fi bien marquées, qu'on en peut emporter de grandes lames , comme celles de l'ardoife. Les canaux, que les eaux de pluyc ramalfées, ont creufés, en defeendant dans la vallée , fur le dos des collines , montrent au jour la nature & la difpofition des couches. En avançant un peu plus vers les gorges étroites de la vallée, on rencontre le lit dl| torrent appelle Gipàlovo - Vrilo , ce qui f'gnifie la fontaine de la famille GipaL Ce torrent charie des matières de toute efpece, & de la plus grande variété. Parmi le gr% vier , il y a des pyrites, & des étites, dans lefquels les coquillages entérinés reitent blancs, & refiitent à l'action du fer dilîous. On y trouve des cailloux noirs & de toute autre couleur : des morceaux d'une belle Agathe remplis de corps marins : comme aufii des morceaux de grès, de brèches & de dirrerens marbres çom, niuns , apportés des montagnes fupérieures. Outre ces productions de montagnes ordinal les, on y voit encore une infinité de pièces d'une Lave compacte , tantôt grife, tantôt noire & pefante ; du charbon fofiile : & enfin une terre bitumineufe , noire comme le gagate , & remplie de corps marins d'une blancheur éclatante. Tout le long du torrent on, apperçoit des filons , inclinés à l'horizon de cette terre , qui ontau-deifus & au-défions d'eux, des couches d'une autre terre peu compacte & toujours pleine de coquillages. Plus loin le lit du torrent fe reiïere, & dans plufieurs endroits il eft creufé entièrement dans Ja terre bitumineufe : mais à l'ordinaire les filons font pofés alternativement. Au-deffus des couches divifées de GipiU lovo - Frilo , 6'éléve une haute montagne, com-pofée des différentes matières que le torrent charie dans fes grandes crues. Dans l'endroit où finit la terre bitumineufe, & où elle difparoit fous une chute du torrent , & fous des maffes ferrugineufes tombées des hauteurs voifines, on trouve le tronc d'un arbre de trois - pieds de circonférence, tout converti en charbon. Dans le temps que j'ai voyagé dans ces lieux, cet arbre étoit dans fa poilu-re naturelle , & on^voyoit partir de fon pied fes racines parfaitement entières jufqu'aux plus petites ramifications. J'en ai emporté queU ques - unes, qui reffemblent aux filiques du caroubier : mais elles font converties dans un charbon très - noir & très - luifant. Ce qui difiingue cet arbre du bois fofiile, qji'on rencontre fouvent dans les montagnes, c'eft qu'il a été coupé à un pied de fa racine , avec une hache ou quelque inftrument Pareil, avant d'être couvert par les fédimens de la mer. Pour m'en convaincre je l'ai examiné avec foin & à plufieurs reprifes. Les couches de terre marine , creufées par le torrent, courent régulièrement au moins deux braïTes plus haut au - deiTus de la place où fe trouve le pied & les racines de cet arbre. On voit même des coups de hache remplis de bitume. Il étoit encore enterré à moitié, quand j'ai creufé de mes propres mains la terre pour le déblayer , & pour m'aflurer de fa véritable pofition. Je laiffe aux favans à décider dans quelle haute antiquité cet arbre a dû être coupé-, & dans quel temps ces contrées ont été iùbmergées par un Océan lointain , qui y a dépofé cette quantité prodigieu-fe de teftacés étrangers. Le charbon fofïile & la terre bitumineufe de Gipàlovo - Frilo , malgré fon éloigne-ment de la mer , pourroit fervir à faire du gaudron, dont la fabrique dévafte actuellement les forêts des côtes. E 4 % VI. De la montagne de SU TINA & des lieux voifins. En retournant à Spaiatro, nous nous repliâmes un peu vers le Nord , pour ne pas faire la même route par laquelle nous étions ■venus. On voit aux environs de Radojfich les ruines de montagnes écroulées, & des maf-fes ifelées de marbre , forties de leur pofitiou naturelle, Elles repofent fur des lits formés par les eaux marines ; mais il eft difficile à deviner, fi elles tombèrent dans le temps où ces terres étoient couvertes par la mer, ou dans des tems poftérieurs par les fecouffes d'un tremblement de Terre, Dans ces ruines , & le long de la montagne de Sntina, dans les lits profonds du torrent qui la creufe, on trouve une grande variété de corps marins Se de brèches de toutes les couleurs. Le fommet de cette montagne confifte dans une brèche compofée de cailloux roulés, Se le milieu dans une ardoife calcaire de difte-, rentes nuances d'une couleur rougeâtre. Dans une couche de cette ardoife, qui fe fond en lames minces Se fragiles, j'ai vu les impref-fions de Tellines. De S p a l a t r o, 73 Quand on a pafTé cette montagne, on rencontre Hamuch, petit hameau bâti fur une brèche peu propre aux ouvrages fins. Dans cet endroit je vis beaucoup de tables de marbre & d'ardoife , apportées, je ne lais pas d'où , des montagnes fupétieures. Dans plufieurs de ces tables font enfermés des ver-miculites , & des branches de madrépores : dans d'autres des teilines & des anomies profondément (triés, femblables à ceux qu'on trouve fouvent dans les montagnes du territoire de Verona. *) J'ai fait polir un morceau de ce marbre qui devint tigré, avec des étoiles blanches qui ne font que les fections horizontales des afteries en colonne, **) Une des furfaces de ce marbre montre les coquilles tournées en-deffous ; l'autre feulement leurs impreflions concaves. Sous le hameau s'étend une petite plaine , que je traverfai pour aller lire une In-feription , découverte peu de mois auparavant. Ce que j'ai obferve ici de plus remarquable , font de grand blocs d'une brèche, avec *) Hclmintholithus Anomia deperditœ, povemiïria-MNN. $0. Nat. III. p. i6]. ) llrhnintholitus Ijldis AjkiU. LlNN. AJlcria colunma anguhs obïujts. Scheuchz- des taches des plus belles couleurs. Onpour-roit en faire de fupcrbes colonnes , & d'autres magnifiques ouvrages de fculpture, fi le lieu étoit moins éloigné de la mer, ou les chemins d'alentour en meilleur état. A Rome on voit une brèche parfaitement reffem-blante à celle de ce hameau, qu'on a employée aux travaux les plus achevés : elle eft connue de nos fculpteurs fous le nom de Brcc-cia coraïïata. Qui fait, fi autrefois dans un païs rempli de colonies romaines & fréquenté par les armées, il n'y a pas eu des chemins commodes dont on a perdu les veftiges & la mémoire? Pour nous remettre dans le chemin de Cliffa nos guides nous menèrent par les vallées de Ghisdavaz & de Pmtgovo , dont la figure eft circulaire, & qui font entièrement bornées par des montagnes. Sans être fertiles, elles pourroient le paroître parce quelles font en plaine : mais le terroir eft h* peu profond , & u rempli de rochers aigus, que ces vallées paroiffent être les fommets d'anciennes montagnes, écroulées quand leurs fon-demens ont manques. De tels écroulemens ne font pas rares dans des païs caverneux, où des r.vieres coulent dans des fouterains, & où des eaux, ramaffées dans de grandes plaines, fe déchargent par des canaux cachés. de S p a l a t r o. 75" La vafte vallée de Prugova devient fouvent en hyver un lac profond , qui iè defléche au prin-tems. La rivière de Salona, qui fort toute formée d'une montagne, & le ruilfeau des moulins à Trait, doivent apparemment leur origine à des eaux qui, des vallées, s'écoulent par les cavités des montagnes. % VIL Des ruines ctEpetittm , & des pétrifications de fes environs, A fix ou fept mijles de Spaiatro vers l'orient , & à trois de Salona , fe trouvent les relies de l'ancienne ville ÛEpetium, colonie des habitants de Yisle dTJJa. Aujourd'hui cet endroit s'appelle Stobrcz. Quand on y va de Salona par terre, on palfe près de l'Aqueduc de Diocletie/t, connu du peuple fous le nom de Ponte - Secco, & près d'une malfe ifo-lée, nommée Kamen, ce qui lignifie en Uly-rîen le roc par excellence. Sur ce rocher il y avoit autrefois une petite fortereflfe, comme on peut voir par les murailles qui en reftent. La fîtuation de la ville à'Epetium, fur le rivage, dans une plaine allez élevée au-delfiis du niveau de la mer, étoit très - agréable. La belle rivière de Xarnovniza *) , dont je n'ai point pu découvrir le nom chez les anciens géographes, fe jette dans fon port, qui par fon étendue eft capable de contenir un grand nombre de vaiifeaux ; mais qui aujourd'hui eit peu profond , parce que la rivière négligée le remplit de vafe. La campagne des environs , quoique peu cultivée, eit délicieufe. Les turcs y a voient établi des Salines, qui furent abandonnées quand ce païs pafla fous la domination des Vénitiens, La plaine cependant , autrefois occupée par les Salines s n'eft ni marécageufe ni mal-faine : elle invite plutôt à tirer parti des avantages de fes eaux & de la douceur de fon climat, On voit encore le long des bords du petit port de Stobrez les veltiges des anciennes murailles dCEpetium, conftruites d'une manière folide, mais fans cette exactitude dans les joints des pierres qu'on admire dans les bâtiments romains. Un conduit fouterain , dont l'entrée fubfifte dans fon premier état & qui s'étend au loin fous les ruines de^a ville , paroît avoir fervi pour faire écouler les eaux. Près de l'églife paroiiliale , éloignée *) Xarnovniza tire fon nom du mot Ulyrien Xarr\ tjui lignifie un moulin. de S 1? a l a t r 0. 77 d'un quart de mille du port, on obferve les fondements d'une tour, qui de ce côté défen-doit la ville : cette églife même eit bâtie fur les fondements des anciennes murailles. Je m'étois flaté de trouver ici quelque précieufe lnfcription grecque, & à cet effet je parcourus tous les coins du village ; mais mes recherches n'eurent aucun fuccès. On y voit bien quelques fragments d'Infcriptions latines tfès - peu intéreffantes. J'ai dû me contenter d'en copier une feule , enclavée dans le Pavé de l'églife, Les habitants du lieu cachèrent probablement les autres : car ils lé défient de tous les étrangers, & principalement des italiens, &, il faut l'avouer, pas toujours fans raifon. La petite rivière de Xarnovmza ne vient Pas de bien loin. Elle a fa fource entre Suuercich Se Dubrava, au pied du Mont-Moffoy : elle fait affez près de fa fource une eafeade , tourne plufieurs moulins, & tombe dans la mer après un cours de cinq milles. Elle nourrit des poiflbns délicats , & ceux de la mer aiment â s'approcher de fon embouchure. Cette particularité favorife la Pêche des habitants , qui mériteroit plutôt le nom de chaffe : car ils entrent pied-nuds dans l'eau , & frappent & prenent les poiflbns avec des bâtons ferrés. 78 DU c 0 m t Û Je me transportai nu petit village de Xaf* ïrovniza , éloigné de trois milles de Strobrez, pour examiner un peu le cours de la rivière , & pour y voir une Inscription, qui, a ce qu'on m'avoit dit, fe trouve dans l'eglife du village. Le pied delà première colline, que je devois traverfer , me frappa par la quantité immenfe de Nummales dont il eft couvert : j'en ramalfai de parfaitement con-fervées, & d'une grandeur confidérable. Parmi ces pétrifications on voit aufli des frag-mens d'Oftracites «Se d'Helmintholites, fem-blables à ceux qui font communs dans lesar-gilles à Brendola & à Grancona dans le Vice n tin. Les enfans du païs rendent ces Nummales rares, parce qu'ils s'en fervent dans leurs jeux : ils connoiflent aufli le tems propre pour amatrer ces pétrifications, & ne manquent jamais de les aller chercher immédiatement après les grolfes pluyes. Les en-fans dans les montagnes dûPadouan vont aufli, après la fonte des neiges, ramalfer des En-trochites & des Afteries pour les mettre en cachette fur des braifes , & pour jouir alors de la furprife que leur détonation fubite caufe aux afliftants. J'ai été deux fois tout exprès pour chercher de ces coquill; ges, & je m'appercus bien qu'on m'avoit prévenu. La montagne, rongée par la Xarnovniza> confute en grès bleuâtre, fans aucun vertige de pétrifications. Le rivage gauche de la rivière eit efcarpé , fauvage & impraticable : fautre elt cultivé , ou planté , au moins, de vignes & de figuiers. L'infecte ennemi de ce dernier arbre, y multiplie ii prodigieufemenr, que j'ai compté, fur une figue, grande comme Une noix, plus de foicante & dix galles , & fur une feule feuille cent - cinquante - fept : les branches en étoient entièrement couvertes. Arrivé au village de Xarnoiwïza , je grimpai jufqu'à la cure du lieu , dans l'état d'un homme qui avoit marché au milieu du jour fous un foleil ardent, par des chemins pierreux & rapides. ' N'oiant pas expofer moi-même mes déiirs au Curé, crainte de choquer fes oreilles en parlant mal l'Illyrien, je le fis faire par mon honnête guide. Mais cet homme fauvage & défiant refufa abfolu-ment d'ouvrir l'églife , malgré nos humbles prières. 11 ne répondit jamais à nos inftan-ces que Nechiu , je ne veux pas. Cette grof-fiereté me fit perdre patience , & en commençant à eftropier l'Illyrien, je lui dis tous les mots injurieux qu'on applique aux hommes & aux femmes. Le Curé me lailTa crier, & s'enferma tranquillement dans fa cabane. C'étoit la première & la feule fois que j'ai So du c o m t Û ciîuyé un traitement fi peu hofpitalier en Dïft» matie, & comme j'y ai été fort fenlible je n'ai pas pu m'empécher d'en parler. Je fouhaite que vous n'ayez pas le malheur de rencontrer des hommes de ce caractère * dans les voyages, que vous allez entreprendre en France & en Suiife : voyages dont j'attends tant de nouvelles découvertes pour les progrès de l'hiftoire naturelle. LETTRES LETTRE III. À MR. JEAN MARSILI* PROFESSEUR EN BOT AN I QUE DANS l'UNIVERSITÉ DE PADOUE&c. £>ïï Cown- de la CETTltfÂi ubliez pour quelque - temps, mon cher* Ami, vos études Botaniques, & venez Voyager avec moi fur les bords d'une rivière peu corM nue aujourd'hui , mais fréquentée autrefois par les valeureux foldats romains. Je vqiiS invite à palfer les montagnes efcarpées, oui Réparent de la mer, les belles contrées de MA* font. Il F rieur de la Dalmatie, habitées par les Morlaques: mais fans rifquer des fatigues fembla-bles à celles que j'ai effrayées dans mes expéditions. Puifque vous aimez les connoiifances de toute efpece, vous verrez avec plaifir, peut-être, le détail des objets remarquables que nous rencontrerons en fuivant le cours de cette rivière, Vous me pardonnerez les digrefiions , où l'analogie des matières quelquefois entraines. J'ai taché à éviter l'ennui : fi je n'ai pas réuflî vous mettrez ma lettre de coté fans la lire. §. I. Des fources de là CETTINA. ; i UI >G !:'. " ri. '. j . ... Près du hameau de Zarebiza , éloigné de trois milles de Fcrlika, fe trouvent, au pied d'une colline de marbre, les quatre principales fources du Titurus, nommé aujourd'hui Cettina par les habitans du païs. Après un cours de peu d'étendue, ces fources s'unifient dans un feul lit, & donnent à cet endroit le nom de Frilo - Cettine. Le païs ar-rolé par cette rivière , porta , dans les temps pa(fés , le titre de Comté, ou de Zupania, & dépendit d'un petit Souverain particulier. Il n'y a eu jamais cependant une ville du nom de Cettina, quoique plufieurs géographes la citent, & récemment Mr. Busching , qui parle encore d'un lac, qui n'a jamais exilté. Porphyrogenete appelle Zentzena, la Zupania de Cettina. Dès la première fois que je vifitai, en compagnie de Mylord Hervey , ces fources, deux me parurent mériter une attention particulière. Les collines, qui s'étendent entre les montagnes de Kozjak Se de Dinar a Se qui entourent les belles campagnes de la Cettina, * élèvent peu - à - peu vers l'intérieur du païs, & vont fe joindre à la montagne de Hcrfo-Vcté. Les couches montrent à l'extérieur tant d'irrégularité, qu'on ferbit tenté de regarder Ces collines comme les ruines de montagnes anciennes. Mais pour s'en atTurer il feroit nécelTaire d'obferver ces débris depuis les hauteurs & à découvert. La première fource que nous vifitames eit à cent pas du hameau : le bas des collines y forme un demi-cercle tout au tour. Le petit lac d'une eau très - limpide, caché prefque par les rochers & par les arbres, a trente pieds de diamètre. Les gens du païs prétendent qu'il n'a point de fond: nousyjet-tames des pierres blanches de toute grandeur, cme nous perdimes de vue avant qu'elles s'arrêtèrent. L'eau ne paroît pas y être en mouvement : elle doit cependant s'écouler du lac F2 en grande abondance , puifque plus bas , I deux portées de fiilil, elle forme déjà un ruif-feau confidérable» Une infinité de truites, dont quelques - unes pérent jufqu'à vingt-cinq livres , fortent avec l'eau de l'intérieur de la montagne ; on y voit encore d'autres pouTons d'eau douce, L'ouverture qui leur fert de paffage eft inacceffible , & même invifible en dehors, quand on la regarde horizontalement. Pour la découvrir, il faut fe placer fur une des extrémités des rochers en demi - cercle , & la regarder de haut-en-bas. On apper-çoit alors une efpece de voûte irréguliere de marbre à fix pieds de profondeur , du def-fous de laquelle l'eau jaillit avec force. Quoiqu'on ne remarque point de bouillonement fur la furface du lac, on s'affure du mouvement circulaire de l'eau par la direction oblique que les pierres , qu'on y jette, prennent en tombant. La féconde fource, fituée du côté oppo* fé à peu de diftance du hameau, forme un lac plus étendu » que des bancs de marbre entourent en forme de fer achevai. Ses bords ne font pas aufli frais 8c aufli ombragés, que ceux de la première: mais on le dit de la même profondeur. Encore de ce lac fort un ruif-feau , qui feul feroit déjà alTez confidérable, & qui le devient beaucoup plus en fe joi- K'iant aux eaux des trois autres fources, & à plufieurs ruiffeaux qui coulent de la même montagne vers la plaine, * Il J?un voyage fouterrain. Quand on fait attention à l'abondance des eaux, que ces lacs, & les autres fontaines, fournirent pour former la rivière de Cettina : quand on voit qu'elle fort toute entière d'une montagne beaucoup plus petite que celles d'où les rivières confidérables tirent leur origine : quand enfin on fe fouvient de la brèche qui occupe régulièrement les fommets des montagnes de Plllyrie, on foupçonne aifé-ment que les fontaines, que nous venions de vifiter n'étoient pas les véritables fources de la Cettina. On eft tenté de les regarder plutôt comme les ramifications d'un fleuve fouterrain, dont le litétoit, dans les ficelés les plus reculés, fur ces plaines hautes & continues, qui, après une longue fuite de déchirements, devinrent des fommets de montagnes. My* lord [Iervey, fraîchement revenu des environs de BelhatOy où les écroulements des montagnes interrompent fouvent le cours des rivières , crût reconnoîtie fur le penchant des F 3 hauteurs des monts Kozjak, Qnat Se Dhtara, des veftigesd'un bouleverfement.L'interruption extraordinaire de leur couches femble avoir été caufée par un écroulement iiibit ou par des abaiffements fucceflifs. Pour vérifier cette conjecture, fi raifonnable & fi bien appuyée , nous refolumes de pénétrer dans les cavernes, qui ferpentent dans l'intérieur des montagnes autour des lacs en queftion. Malgré leur rudefie & leur obfcurité quelques - unes de ces cavernes ont été habitée? autrefois par des hommes femblables aux bê^ tes féroces. On voit encore des vertiges de murs groflîers, deftinés à fortifier l'entrée & à la rendre plus difficile. Les hommes fau-vages, qui ont pu demeurer dans ces lieux affreux , doivent avoir été d'un naturel de fer. J'y grimpai à plufieurs reptiles pour examiner , non à mon aife, mais au moins félon mes défirs la ftruclure de ces montagnes de marbre. Entre les couches renverfées fe trouvent des fentes & des cavernes, dans lefquelles on ne peut pasfe tenir long-temps debout ; pour y parvenir il faut fetrainer à quatre pattes. Dans une de ces cavernes, près de l'entrée extérieure, le fond Se la voûte font parfemés de fiala&ites fort dures & pointues. Plus haut le marbre, par la fréquentation- des anciens fauvages, eft devenu fi liffe. Qu'après m'être traîné en avant avec des peines infinies, j'ai glifTé fouvent loin en arrière. De ces partages on parvient à. des endroits plus fpacieux, mais toujours également horribles, & rendus plus affreux encore par la noirceur de leurs parois enfumés. Les Barbares, qui, dans des fiecles palfés, habitèrent ces tanières, ont dû rifquer de fe caf-fer le cou , ou d'étouffer par la fumée épail-fe, caufée par les bûchettes de fapin qui iervoient de flambeaux dans ces demeures infernales. Pour fe former des idées juftes de la ftruchi-re intérieure de la partie de notre globe qui n'eft pas trop éloignée de fa furface, il faut, comme vous favez, ou creufer profondément dans la terre, ou grimper de pierre-en-pierre dans les cavités tortueufes & horribles des montagnes. De cette manière on pourra prendre la nature fur le fait, & a.maftér des matériaux pour conftruire de bonnes théories , ou pour détruire, au moins, les mau-vaifes. Jufqu'ici je n'ai pas été heureux dans mes recherches : les cavernes dans les montagnes calcaires, que j'ai vues , fe relfemblent toutes. Mais, en vifitant des montagnes métalliques , ou les hommes, n'ont pas fouillés encore, j'efpére de trouver un jour des choies moins ordinaires. Quelles belles leçons, f7 4 couchant les procédés chimiques de la nature, ne prendroient-ton pas dans ces abimes obfcurs ï Après ayoir examiné les fyltêmes & les daf-fifications. des auteurs les plus célèbres, & après avoir comparé les fofliles avec les def-çriptions qu'Us donnent de leur origine , je vois que la nature a été niai comprile par fes plus fameux interprêtes. J'ofe donc aiTurer que la Minéralogie, pour être pafiablement perfectionnée , a befoin encore des efforts & des obfervations, de gens exemts de toute prévention. Parmi les voyages fouterrains, celui que nous avons fait dans la plus grande caverne des fources de la Cçttiw, elf un de ceux qui pourront plaire, je me flatte , aux amateurs de la géographie phyiique. M a été plus initructif que les autres, faits dans l'intérieur des montagnes calcaires. Près de l'entrée on ne peut pas marcher long-temps debout : nous lûmes obligés de nous courber, & [dors de nous mettre par terre, & de nous trainer fur le ventre par un fentier , âpre & limoneux, capable 3 rebuter les plus curieux. tes productions des eauxqiu dégouttent, lotit aufli variées & aulli multipliées que le permet la petite étendue du lieu , ou elles ne peuvent pas être aufli magnifiques que dans les grottes d'Antiparo* ou de Bawnavu. Le de la nature le plus curieux, font des va-les, faits en guife de coquilles par écailles : un entre-autres a fes écailles bien formées, & longues d'un demi-pied. Cette coquille, epaifïe de quatre doigts, a deux pieds & do-nii de longueur, & peut contenir une quantité confidérable d'eau. L'art ne pourroit pas exécuter une plus belle pièce pour orner une fontaine ou une grotte de Jardins. Les mêmes eaux , qui ont produit ce baflin en tombant de la hauteur de deux pieds, forment autli des modelles bienfaits de fortifications, vuides dans le milieu, & entourés de murs » de battions hauts de trois à quatre pouces. Ne croyez pas que l'imagination aide à trouver dans ces ouvrages une perfection qui u'exiite pas : la nature les a faits fi artiltement qu'on ne peut fe lalfer de les admirer ; elle employé même plus d'exactitude dans cet ou-Vrage, que dans la formation de la pierre Mathématique qu'on trouve dans le Martignone. Près de Bologne. En avançant, nous rencontrâmes encore de petits étangs , dont la furface eft couverte de petites lames falines, d'un fpath calcaire Se très - blanches : ces lames fe joignent Se forment une efpece de croûte , qui, emportée par fa propre péfanteur, tombe au ibnd de feaii, pour faire place à une autre qui fe formé peu de tems après. J'ai vu ce phénomène curieux plufieurs fois dans les vaftes cavernes de roc à Coftoggia dans le Vicentin. *) Immédiatement fous les gouttières, chargées de particules de faux Albâtre, s'élèvent de la terre des efpeces de tiges d'une blancheur refplendilfante , femblable à celle de la neige plutôt qu'à celle du lucre : ces tiges paroi lient fortir du fol comme des afperges. Cette apparence de végétation , qui trompa autrefois Tournefort & plus récemment le lavant auteur de Ihiftoire des foffilcs de Fefaro, ne nous féduifit pas. Le naturalifte françois étoit plus verié dans la Botanique que dans la Minéralogie, de forte qu'on ne peut pas lui faire un crime d'avoir cru vrai ce qui n'étoit qu'apparent : le favant Italien eft plus excufable encore, puifque, fe hant à des ob-fervateurs peu exaéts, il a fondé fes inductions au moins fur des faits, quoique peu afturés. Il eft d'ailleurs bien éloigné d'adopter les préjugés des écoles, qui en fiuvant aveuglément les opinions de l'ancien Pline , accordent auf- *) V. Arduini Lettcre Orittografichc , dans le fixie-me volume de la tmova Kaaolta d'Opufco/i , qui le publie à Venife. Ce Journal qui contient plufieurs morceaux intérellauts qui regardent la Minéralogie , mérite-roit, d'être plus connu & plus répandu. fi aux pierres la faculté de végéter. Il croit que, parmi tous les marbres , cette efpece d'Albâtre calcaire , qu'on voit fous les gouttières, eft la feule pierre qui végète, & il ne le croit pas des autres. L'ouverture qui fe trouve dans le centre des colonnes & des tiges, attachées au fol: l'affurance qu'on lui a donné que l'eau ne dégouttoit pas dans ces grottes ; Se enfin quelques autres obfervations niai faites l'ont engagé à expliquer, avec beaucoup de modeftie , l'origine de ces tiges ifo-lées. J'ai lu avec plaifir les conjectures in-génieufes de ce philofophe que j'aime & que j'eftime : mais mes propres obfervations, fi contraires à celles qu'on lui a communiquées, ne me permettent pas d'être de fon fentiment. L'ouverture en long, fe voit également dans les tiges qui s'élèvent du fol, & dans les glaçons de ftalactite qui pendent de la voûte des grottes , & dont l'origine fe découvre fi clairement. Si l'eau ne dégoutta pas, quand, apparemment pendant des jours fereins, les correfpondants de l'auteur vidèrent ces cavernes, ils euflént pu lavoir dégoutter pendant un tems pluvieux- A Vénife , fous les voûtes du Pont de Rialto Se à la façade de l'églife des Jéfuites, pendent de tels glaçons, le long defquels l'eaucoule Se augmente leur volume après les pluyes. Les fréquents & vifibles renverfemente des couches de marbre ou de pierre douce „ qu'on rencontre dans ces abîmes , nous confirma de plus en plus dans l'opinion qu'une rivière fouterraine avoit rongé leurs bafes. Après avoir marché long-temps, nous arrivâmes à un pont naturel, formé par un arc, relié en l'air, d'un lit de rochers écroulés. Sous ce pont s'écoulent les eaux amaflées de$ montagnes voifines, qui, entre les différentes couches, ont creufé un large canal fou-terrain. Ici Mylord Hervey voulut fe repo-fer , & renvoya , avec une intrépidité peu conir munis, les Morlaques , qui nous fervoient de guides, faire une nouvelle provifion de morceaux de fapin pour nous éclairer pendant le refte du chemin. La longueur de ce pont elt de douze pieds, & fa hauteur le double de fa longueur. 11 paroît le modelle du Pont de Fèja décrit par Mr. Betti & par moi. *) Il prouve que l'habile mathématicien Air. h Brigadier Lorgno , a expliqué le mieux la manière, dont, parle moyen des eaux rongeantes , fe forment ces pièces d'architectuie naturelle. *) Gipmale d'Italia. T. 2. N.. çi. Bçfèriptionc del ponte di Vcja di J. UETTl. Vetona, in 4- fig* En fautant de ruine-en ruine nous parvînmes à la fin au pont, où nous trouvâmes notre ami tranquillement aflis. Jamais aucun Evêque de l'églife ancienne ne pénétra dans des catacombes plus obfcures & plus af-freufes, que celles où le défir de s'inftruire avoit conduit T Evêque de Londonderrù L'endroit où il nous attendoit , eft l'original de l'enfer peint par le Dante, & le lieu le plus propre pour y méditer les nuits de TOUNG, fi l'on veut les trouver encore plus triftes & plus noires, qu'elles ne font en effet. Nous n'étions pas contents de la découverte du lit, par lequel les eaux de pluye s'écoulent fous ce pont de marbre. Nous étions fâchés d'avoir acquis feulement un plus grand degré de probabilité en faveur de notre conjecture fur l'exiftence d'une rivière fou-terraine, fans avoir pu découvrir cette rivière même. Les côtés du pont font fi hauts & fi efcarpés, qu'il paroiffoit impoflible d'aller plus en avant : cette difficulté cependant ne nous retint pas : nous nous coulâmes, l'un après l'autre, le long du roc, dont les pointes huilantes rendoient la defcente plus difficile encore , & nous nous trouvâmes à la fin en état de continuer notre chemin. Le marbre, que nous franchîmes, eft de la même pâte que celui qui fait la bafe de la Liburnie & des isles voiimes , dont j'ai donné la description dans mes Remarques fur les isles de Charjb & d'Ofero.**) Dans ces abymes, comme iur les bords de la mer, les petits corps en tube, changés en fpath calcaire , refirent mieux à l'érofion des eaux , que le ciment qui les unit, & par cette raifon ils s'élèvent de la furface du marbre, où ils font enclavés. En defcendant quelques pas fur cette couche inclinée, nous rencontrâmes plufieurs per tits lacs ou puits. Il eft clair que ces trous proviennent de la preflion des eaux fupérieu-res, qui refierrées, dans le temps de la fonte des neiges, & cherchant une iîfue, ont déchiré les lits des rochers. Ces puits nous firent comprendre, que nous marchions fut une voûte , fous laquelle tout étoit rempli d'eau : leurs bords, compofés de marbre, font épais de deux pieds ; épaifleur ordinaire aufli des couches fur les cotes du golfe de Quar-naro. Nous jcttames plufieurs pierres blanches dans l'eau limpide de ces lacs, & après les avoir fuivies des yeux pendant une minute, nous les perdimes de vue, avant qu'elles euf-fent atteint le fond. Nous voulûmes encore reTirn si û ï'ji'.jfcyyoïî «non moa & , 530; *) Saggio d OSfervazioni fu Vljfola de Chctfo^; Qfèro, irti.fig- i-P* nous affûter du mouvement de ces eaux, qui • caufe de l'inégalité des lieux pierreux où elles paffent , doivent perdre l'impétuofité de leur courant & paroître ftagnantes, Quelques morceaux de carte, que nous y mimes, emportés lentement fuivant la même direction, nous prouvèrent que ces eaux , quoiqu'enfer-niées fuivant les apparences de toute part, ont Un mouvement réel. J'efpérois de voir quelques poilfons dans ces lieux folitaires : mais je n'en vis point. Peut - être qu'en effet il n'y en a point ; ou l'apparition des lumières, & le bruit, que nous laifions en parlant, les aura effrayés & chaffés. Nous fortunes de cette caverne , trés-con-tents de l'avoir vifitée deux fois. En jettant alors de nouveau un coup d'œil fur les hautes montagnes qui bordeut le cours actuel de la Cettina, je ne pouvols plus douter, que leurs cîmes n'ayent été le lit d'une ancienne rivière; la même probablement qui va aujourd'hui en partie fous terre & en partie à découvert , fe jetter dans la mer. Les différents bras de cette rivière auront dépofé, dans des temps éloignés, ces grands amas de gravier roulé, qu'on rencontre fur ces montagnes. Les habitants des environs de la Cettina, ayant eu meilleure occaflon , pendant qu'ils étoient fous la domination des Turcs, de cou- noître leur contrée, ont remarqués un rapport confiant entre les crues de cette rivière & celles du lac de Bufco - Blato , fitué de l'autre côté des montagnes, à vingt milles de diftance des fources de Jarebiza. Ils conclurent de cette obfervation, qu'il devoit exifter une communication fouterraine entre ce lac & la rivière : ni la diftance des lieux, ni la hauteur des montagnes interpofées , ne les empêchèrent de former une conjecture fi rai-foiinable. Ce lac de Bufio - Blato eft fi abondant en poiflbn, que du temps des eaux balfes, tes cochons s'en nourriifent , & deviennent extrêmement gras par cette nourriture. Les Morlaques , fujets de la Porte Ottomane , qui habitent fes bords, profitent de cette abondance du poiflbn pour en tirer de l'huile. Pour la faire ils employentle procédé fimple de frire le poiflbn dans des pots de fer, de ieparer la graiffe qui découle, & de la con-ferver dans des jarres pour Pufage du ménage pendant toute Tannée. Je n'ai point pu apprendre il les variations dans les eaux du Bufio - Blato fuivent une période confiante , comme celles du fameux lac de Czirkniz : mais elles ont au moins une efpece de période fur laquelle comptent les habitants des environs. §. in §. Ht Repas Morlaque, fur un CimetieYe. Pas loin de l'entrée de la caverne, on noue avoit préparé notre diner. L'endroit -, chou n" pour faire ce repas , étoit un ancien cime^ tiere, près d'une églife ruinée* Entre les tombeaux font plantés nombre de beaux ar^ bfes , qui y font un ombrage. Les pierres * fous lefquelles repofe la cendre de ces anciens guerriers » dont on trouve louvent les armes, font remarquables par leur nombre & par leur grandeur. Sous ces arbres on voit plus de deux - cent pelantes maiTes j chacune d'un feul bloc de marbre : de forte qu'on pourvoit les regarder comme des tombeaux de Géants» Quelques-uns de ces blocs ont huit & demi pieds de longueur, plus de quatre pieds de largeur & autant de hauteur* Ils font placés alfez loin de la montagne, pour qti'on ne puifie s'imaginer la pofibilité de les con-» duire dans cet endroit, fans que les anciens habitants ayent employés des machines bien entendues. Ces maiTes énormes font la plupart des parallélipipedes alfez bien polis : quelques - unes font d'une forme plus barbare & plus recherchée : aucune n'a une Epitaphei , Tarn. IL G mais toutes font ornées de guirlandes en bas* relief. Le diner fe fit au dépens du Morlaque Vukovich , avec toute la profufion pofltble de viandes, Ce galant homme n'entend pas un mot d'Italien , mais il connoit parfaitement bien les règles de l'hofpitalité. Un des tombeaux nous fervit de table; mais on mit devant nous des tables encore plus fingulieres, qui foutenoient deux agneaux rôtis. C'étoient des gâteaux d'une pâte non-fcrmentée, deiti-nés à tenir lieu en môme-temps de plat & de pain. Nous mangeâmes de plufieurs de ces mets avec grand appétit ; mais nous ne pûmes pas goûter ceux, qui faifoient précifé-ment les délices des Morlaques. Nous dévorâmes les gâteaux, qui nous parurent exquis : alors Mylord Hervé y lé tournant vers moi , dit comme Afcagne dans Virgile : Heus ! etiam menfas confumhmis. La manière d'apprêter ks mets, ufitée parmi les - Morlaques , refiémble à celle des Tartares: ce qui n'eu: pas furprenant, puif-que dans d'autres chofes, ces deux nations ont beaucoup de conformité dans leurs moeurs. Elle ne plairoit pas' à un homme accoutumé à la cuiiine françoife ou italienne. La nappe eit à l'ordinaire un tapis de laine : ils fe fervent rarement de ferviettes, & s'ils en ont, elles font d'une étoffe de la même matière. On ne voit gueres de fourchettes, excepté une pour le maître de la maifon. ils font mieux pourvus de cuillers de bois, dont on fournit toute la compagnie. Ceux, qui conlervent les mœurs nationales dans toute leur pureté, n'ont point de verres: ils font faire la ronde à un grand vafe de bois, nommé , Bukkàra , où l'on met un mélange d'eau & de vin. Quelquefois, il eft vrai, les convives y trempent leurs mouftaches : mais oit ne lait pas attention, à fi peu de chofe. Un des conviés, plus altéré que les autres, tira fon bonnet, & s'en fervit en guife de gobelet, Toute la vaiffelle de ces bonnes gens con-fifta dans quelques écuelles de bois , dans lefquelles on fervit du lait accomodé de plufieurs manières : chacun de la compagnie en mangea en y mettant fon cuiller : nous , un officier Morlaque , notre hôte Vueovich, & tous nos guides : nous en fîmes autant avec une égalité édifiante. Notre digne Evêque fe trouva aufîî content que s'il avoit afiiité au plus fuperbe repas. > Leur manière de rôtir le mouton & l'agneau eft très-iimple. Quand l'animal eft éventré & écorché, ils l'embrochent en en* tier avec une branche d'arbre émondée: ils G z allument autour un grand feu, tantôt d'un côté , tantôt de l'autre jufqu'à l'entière cuil-fon de la viande. L'ail entre dans toutes leurs fauffes, comme principal ingrédient: ils ont des tourtes dételtables, compofées de lait & de farine, dont lail fait auili l'alfaifonnement. Avec le temps je me fuis il bien accoutumé aux mets des Morlaques, que j'ai mangé avec appétit le lait aigre , l'ail, les échalottes & le pain d'orge, qui font leur nourriture ordinaire. En parcourant les environs de ce cimetière nous rencontrâmes des ruines d'habitations anciennes, entièrement détruites : preuve qu'il y avoit autrefois dans cet endroit un établiflement des romains. g. IV. De la plaine de PASCOPOGLIE, d'une fontaine falée : de Visle d'OTOK; ©! des ruines de la colonie JEQUUM. La Cettina , augmentée par les eaux des différentes fources de Zarebiza , traverfe la plaine de Pafcopoglie , fujette aux inondations, quand les automnes font pluvieufes, parce que le cours de la rivière, deltituée de digues & remplie de moulins, d'isles, & de bancs de vafc , eft partout embaraffé , & que fes lits font abandonnés au hazard. Par ces raifons, nialheureufement combinées , la culture de la plaine de Pafcopoglie , comme celle des belles & fertiles vallées des Morlaques en général eft prefque entièrement négligée. Nous ne fuivimes pas le cours de la Cettina. Après l'avoir quittée pendant quelque temps, nous la revinies au paffage de Han, où, pas loin de la rivière, fe*rouve une fontaine falée, appellée par les habitants Zlane-Stine, ou pierres falée. N'ayant point entendu parler de cette fontaine , nous ne la Vimes pas , quoiqu'elle foit près de notre route. Nous continuâmes notre chemin à Otak *), petite isle au milieu de la rivière, Se célèbre dans le voifinage par la défaite de plufieurs familles Morlaques, qui, pendant la dernière guerre , s'étoient rétirées dans cet endroit , & s'y étoient défendues, affez longtemps , avec beaucoup de valeur. Dans cet endroit les différentes branches de la Cettina font d'une profondeur confidérable , Se elles occupent un grand terrein, qu'elles conver-tiffent en marais. On pourroit obvier a cet inconvénient, en réunifiant ces branches dans *) Otok, fignifie une isle, en Efclavon. G 3 » un feul lit, & en garnilTant la rivière , depuis, fes fources, de bonnes digues. Alors le cours de la rivière acquérant plus d'impétuofité paf-feroit plus aifément la montagne de Trigl, & couleroit, en fe précipitant de quelques petites inégalités près de la forterede de Diui-re, dans un lit plus praticable pour aller fous Almiffa, fe jetter dans la mer. Anciennement cette rivière ne doit pas avoir été ii négligée , puifque, pas loin du partage de Hatt, il y avoit autrefois la ville municipale JEqmtm , dont il ne fe voit plus prefque aucun veftige reconnoilfable. Elle étoit bâtie fur une colline peu élevée , mais allez étendue , qui domine les belles plaines de la Cettina, &dont cette rivière baigne le pied, 11 ne refte prefque rien \ hors de terre, des anciens bâtiments romains ; mais en çreufant, pour tirer des pierres taillées, les habitants de Scign rencontrent fouvent des. morceaux d'architecture , travaillés dans le meilleur goût. Nous vhnes quelque choie d'une infeription en grolTes lettres; mais il rongée par le temps, que nous n'en pûmes dé-chiirer que peu de caractères. Les Morlaques déterrèrent tout fraîchement delfous les ruines des murs , couverts d'herbes & de broutilles, un beau monument, où il eft fait mention du nom de cette ville détruite. Mais ces ouvriers ignorans & barbares, le briferent, pour le tranfporter avec moins de peine a Scign ; de forte que de trois pièces il manque jultement celle , qui contient le nom de l'homme diitingué, à l'honneur de qui ce monument fut érigé. Sur le penchant de la colline il y avoit un Amphitéatre, allez petit à en juger par fes ruines circulaires, couvertes de terre & de gazon. On voit encore les canaux, défîmes à conduire l'eau dans l'arène , qui font fans aucune maçonnerie , taillés dans le roc vif de la colline. Les habitans de cette ville paroif-fent avoir applani premièrement l'emplacement de l'édifice, avant de creufer les canaux ; qui par rette raifon font taillés à coups de cizeau , & recouverts de tables de marbre. Ils ferpentent loin fous les ruines. Un homme peut fans peine y entrer à quatre pattes : l'embouchure du plus grand a deux pieds, & celle du plus petit, un pied de largeur. La pierre qu'on a creufée , eft extrêmement tendre & quafi farineufe : elle relTemble à la pierre feuilletée de Bolca : on n'y voit aucun fragment de coquillages ; mais bien quelques feuilles d'Algue , ou d'une plante analogue. Cette pierre ne fupporte pas le froid , & elle paroit fe décompofer par l'action du foleil G 4 & de la pluye : par cette raifon, l'infcriptlon dont j ai parlé , eit fi dégradée. Le P. Coronelli appelle cet endroit Nojac , & rapporte qu'il avoit été pris en I6~8f, fur les Turcs par le Général Valie-ro. L'hiftorien Lucio le nomme ChgUucich. L'annalilte de Ragufe Luccari , qui ne pa-roit pas avoir bien confulté les anciens géographes , croit que la colonie JEquum n'étoit pas fort éloignée de l'ancien Epidaurus, dans un endroit appelle aujourd'hui Cogniz. Tous les Itinéraires lui auroient appris à redrefler ibn erreur. Cogniz auroit pû être fubftitué à Equilium , fi un endroit, dont le nom eut quelque rapport avec celui de Cheval, eut çxiflé dans ces contrées. Kogn, en Eidavon, fignifie cheval, Equits ; ce qui n'a aucun rapport avec JEquum , la juftice. En allant des ruines de cette colonie vers Scign, on voit une grande quantité de collines difpofées avec la plus agréable variété, & remplies de grands arbres, fous l'ombre def-quels les Morlaques ont la coutume de conf-truire leurs cabanes. Le pied de ces collines confifte dans une argille cendrée , remplie de coquillages, * §• v. Des collines volcaniques & des lacs de Kriu ; & du Gypfe de SCIGN. Nous nous arrêtâmes à Krin, dans une cabane plus délicieufement fituée , que beaucoup de palais des grands. Son maître nous régala de miel, qu'il tira devant nous de la ruche, fans être piqué par les abeilles, quoiqu'il fit cette opération avec beaucoup de flegme & en furetant dans tous les rayons. Ce miel étoit d'une qualité fupérieure. Peur dant que nous en mangeâmes, affïs fous f ombrage des arbres, la ri lie ainée de ce pauvre homme préfenta à chacun de nous un bouquet d'herbes odoriférantes, Il n'eft pas pol-fible de refter infenfible à de tels traits naïfs d'une hofpitalité champêtre. Le fommet de la colline eft d'une pierre Semblable à celle à" JEquum , & fon pied pa-roit tirer fon origine d'un Volcan : par cette raifon on y trouve, comme autour des lacs qui portent le même nom, une pierre ponce & une terre ferrugineufe pefante, produites Par le feu. Ces petits lacs font peuplés de différentes efpeces de poilfons . parmi lefqiiel-«W, à ce que prétendent les habitants, il y eri a une de velue. Un de ces habitans m'en fit féneufement la defcription , en ajoutanr qu'on ne pouvoit les prendre fans empoifon-ner les eaux, puifque ces poiffons velus demeurent toujours dans les plus grandes profondeurs du lac. Je ne crois pas aiiément au merveilleux , & pour me convaincre de l'exilten-ce de ce poilfon, il auroit fallu le voir moi-même. Les deux lacs de Kriu ont une communication fous le petit Iifhme, qui les lépare, & dont le terrein tremble fous les pas de ceux qui y marchent, Dans les prairies de Mar-gudc, où ces lacs font fitués, il s'en forme quelquefois de nouveaux, par l'enfoncement imprévu du fol. Depuis peu , le Moçlaqne Bilonoski fut témoin occulaire d'un tel accident : le fol, dans une étendue de trente pieds, s'enfonça fubitement & l'ouverture fe remplit d'eau bourbeufe. Ces fubmerfions des terreins herbeux dans les campagnes baffes de Scign , me font fou venir de ces croûtes marécageufes, appellées Cuore, qu'on trouve dans le Folefin, le Dogado , & dans d'autres contrées inondées , qui n'agent fur les eaux des marais, & qu'on peut à bon droit nommer des isles flottantes. Le Comte Jérôme Silvestrï a bien expliqué leur origine, dans une duTertation, inférée dans le Giorna-le dTtalia. Decembr. 1771. La nature du DE LA C e t T I N A. 107 terrein de Kriu , & des Cnore en Italie, eft la même; ils font compotes & foutenus par les racines entrelacées d'herbes de marais, & quand on entame ces terreins avec la charrue , l'eau fe répand tout de fuite fur leur fur-lace. H n'y avoit encore aucun poiffon dans ce nouveau lac , dont la profondeur nous parut confidérable : fes bords perpendiculaires prouvent que fon origine eft très-récente. Une pente douce joint les prairies de Margudc aux collines qui les environnent. Ces collines font composées de matières provenantes d'un Volcan , principalement vers leur bafe. Le ruiHèau Caracafha, qui charie des laves noires & ferrugineuiés, comme d'autres pierres grifes ou rougeâtres de la nature de celles des Volcans , prouve, que les collines , fituées plus en avant, contiennent les mêmes matières. Le pauvre hameau de Caracafizci eft habité par des Bohémiens (Zingari), nation errante Se très - importune aux païs qu'elle parcourt. Dans la Dalmatie vénitienne il y a beaucoup de familles de ce peuple qui s'occupent tranquillement de la culture des terres; ou de la fabrication des ouvrages de fer, art dans lequel ils réulHlfent parfaitement bien, vu la iimplicité des inflruments qu'ils eni-ployent. Quelques - uns de ces Bohémiens s'appliquent au métier de faifeur de tours d'adref-fe : ils font dételles par les Turcs des frontières , qu'ils trompent fouvent de la manière la plus rufée. Le l'angage des Bohémiens & très - différent de YIllyrien, parlé en Bosnie & en Dalmatie : il doit reffembler à celui de Y Arménie* & de la Mingrélie ; païs d'où ce peuple eft fort! avant de fe répandre en Europe, & par préférence en Bohême. Après avoir parte le ruifleau de Caraca-fiza, qui fous JEquum fe jette dans la Cettina , & après avoir laiflé en arrière le hameau de ce nom , on rencontre une colline de gyp-fe , fituée à la gauche du chemin vers Scign. Ce gypfe furpalfe en qualité celui de la marche cYAncone, dont on fe fert à Venife. Les marchands ne trouveroientpeut-être pas leur profit en le faifant venir de la Dalmatie , à caufe des fraix du tranfport de l'intérieur des terres vers la mer. Mais l'argent, dev penfé pour cette marchandife dans les états du Pape , pourroit être dépenfé plus utilement en Dalmatie , fuppofé même que le prix du gypfe revint un peu plus haut, delà Cettina. 109 §. VI. De- la Fortereffe de Scign , & de fes environs. La fortereffe de Scign , où pendant la dernière guerre quelques centaines de Morlaques tinrent en échec une armée de trente-mille Turcs, n'a jamais été un chef- d'ceuvre d'architecture militaire. Quelques-uns prétendent que l'ancien Aleta étoit fitué à cette place. On n'y trouve cependant qu'une feule infcription grecque bien confervée, qui a été enchaffée depuis longtemps dans le mur d'une maifon. Mais elle peut avoir été apportée , comme d'autres, des ruines & JEquum , qui n'en eft pas éloigné plus que de cinq petits milles ; ou peut - être d'une autre ville encore plus ancienne, dont le nom & les débris font également perdus. Il n'en eft pas de même d'une infcription & de quelques bas-reliefs mal confervés, qu'on voit dans un endroit , peu éloigné de Scign, appelle le Fon-tome, où l'on trouve alfez fouvent des antiquités. Sa fituation eft très - belle, & les romains , accoutumés à choifir les endroits les plus agréables pour leur établiffements, n'auront pas manqué d'en profiter. Les Turs y ont fortifié un roc efcarpé à leur manière bar- bare; c'eft-à-dire fans intelligence, & fans faire attention aux effets du canon. Leurs fortifications tombent en ruine, malgré Bu-sching , qui en parle comme d'ouvrages bien entretenus. A Scign réfide un noble Vénitien , qui a le titre de Proveditore. 11 y a aufli des quartiers pour la Cavallerie, defti-néea fournir des efeortes aux caravanes, qtù viennent des provinces Turques pour aller à Spaiatro. La cotine de Scign eft de brèche , fi irrégulièrement difpoiée qu'on croit voir plutôt des ruines des lits, que des lits même de cette pierre. Elle eft fituée au fond de la plaine qui s'étend jufqu'à la Cettina , & qui eft fouvent inondée par les débordements de cette rivière. Au-deffous du Bourg la plaine fe rétrécit beaucoup , à caufe des montagnes qui l'environnent, & qui fe joignent au Mont Cucuzu Clanaz. On y voit des couches d'une argille bleue , remplie de corps marins, qui fe montrent au pied de ces montagnes. Sur cette argille repofent de grandes malles de brèche, précipitées des hauteurs, La belle & vafte plaine de Cettina ou de Scign, eft fujette, comme il a été déjà dit, aux inondations de la rivière , qui lui fert de borne en s'écoulant le long du pied des collines de Rude & de Trigî. Ce qui la rend malfaine , ce font les eaux de la Sutfc Wï qui fe perdent dans un marais ; circon-itance qui aura engagé quelques géographes d'imaginer un lac dans cet endroit. Les différents ruilfeaux & torrents, qui portent, fans aucune règle, leurs eaux bourbeufes dans la Cettina; font, fans-doute, une des caufes de ces refoulements, qui cependant ne font ni h* étendus ni fi durables. Les eaux qui font principalement le mal, font celles de Riuk, qui fe répandent aux environs de TrigU où l'on trouve'des monumens romains, & où étoit fitué, peut - être, l'ancienne ville de 7/7//-rium. Les gorges étroites, par lefquelles paf-fe la rivière , en perçant la grande montagne qui iépare le territoire de Cettina de la mer , ralentiflént encore fon cours, & rendent fes eaux ilagnantes. Il fcroit avantageux de chercher le remède d'un inconvénient , qui caufe la ftérilité & la dépopulation d'une belle province. On y parvien-droit, comme je l'ai infinué déjà plus haut, en réunifiant les differens bras de la rivière, en bordant de digues fon lit, & en réglant le cours des ruiffcaux qui s'y jettent Les Morlaques du diftrict de Scign comprennent bien à quel point cette entrcprife feroit. utiAe au public , leur intérêt particulier les engagerait à fe prêter volontiers à des travaux, qui ne pourroient être exécutés que par le fecours de leurs bras. Mais on détourne trop fouvent cette nation frugale & robufte de la culture de fes héritages, fous un faux prétexte d'un bien public qui ne l'eft pas. Elle fe-condcroit les vues d'un fouverain , qu'elle adore, avec le plaifir le plus vif, ii ce plai-lir n'eft pas empoifonné par l'avidité de quelques particuliers, qui, dans des travaux de cette eipece, profitent feuls des lueurs du peuple. §. VIL • ' Du cours de la CETTINA parmi des précipices , & de fes Cataracles. Depuis Trigl jufqu'à Duare, la Cettina fe précipite de rocher en rocher, & coule, l'efpace de feize bons milles, prefque toujours par un lit creufé à plomb dans les profondes entrailles de la montagne. Au - défions de Novafeila elle pailé par une petite plaine, qui feroit un peu moins horrible que le relie de ce païfage, fi les eaux , abandonnées à leur impetuofité naturelle , ne la tenoient prefque toujours inondée. Duara, dans le voifina-ge, eft une place importante, dont dépend le fort de tout le païs fitué près de la mer , depuis depuis AlmijJ'a jufqu'à Narenta> A un petit mille de cette fortereffe, la Cettina forme une magnifique cafeade, que les habitants nomment Velika - Guboviza, pour la diftinguer d'une autre plus petite , qui fe trouve un peu plus bas, Pour la voir de bon matin > je defeendis de Dnare, où j'avois patte la nuit, bien accueilli par le commandant de la fortereffe, Mr. Furiosi , gentilhomme d>AtmiJJa> dont les braves ancêtres ont contribué beaucoup à la conquérir fur les Turcs. Pour parvenir à un endroit propre à l'ob-ferver à mon aile , je fus obligé de me couler fouvent, & plus fouvent encore de fauter de rocher en rocher. Quoiqu'on dife des précipices dans les Alpes, il eft impoffible d'y trou* Ver de plus difficiles à franchir. Les bergers, chargés d'outrés pleines d'eau, grimpent néanmoins, avec une adrelle furprenante, du fond de ces abîmes fur le fommet applani des montagnes , pour abreuver leurs troupeaux, qui paillent dans ces lieux élevés & arides. Je ne voudrois pas répondre» qu'il ne tombât quelquefois un de ces hommes dans les précipices , & ne devint la prOye des Vautours : mais ces cas font, au moins » rares. Les vautours des contrées voifines dô l'embouchure de la Cettina, font de terribles animaux : ils ont douze pieds d'envergure tk Tmt II H la pointe d'une aile à l'autre ; ils enlèvent dans leurs ferres , & portent dans leur nid, des agneaux , & quelquefois des brebis ou des enfans des bergers. J'en ai vu un, & j'ai méfuré moi - même fes ailes. *) Dans l'endroit où j'étois à portée de voir la cafeade en plein , le rivage droit, qui s'élève perpendiculairement au-delfusla tête du fpectateur, peut avoir quatre - cent pieds de hauteur : le gauche, par lequel j'étois venu , eft ii efearpé , que, fans les pointes des rochers, où l'on trouve un peu à s'appuyer, il feroit impoffible de le defeendre. Le lit de la rivière n'a pas quatre - vingt pieds de largeur. Cette gorge profonde eft capable d'infpirer la triftelfe à l'humeur la plus gaye. La rivière cependant ne fe précipite pas d'une hauteur conlidérable. On peut comparer fa chiite à celle du Veliuo à Terni : mais non pas le lieu à la Vallée de Pepigue dont l'horreur eft délicieufe encore en corn- *) Il ne faut pas trouver incroyable la taille gigan* tefque des vautours de ces contrées. Les vautours dans les Alpes de la Suiife, font de la même efpece : fuivant les témoignages des voyageurs dignes de toi, ces oiieaux monftrucux emportent des chevreaux, des agneaux & des enfants, & attaquent, fouvent même, des hommes adultes. paraifon des précipices fauvages près de Vua* T£- Dans le premier pourroit demeurer un nomme mélancolique qui chériroit fa propre triiteffe ; mais dans l'abîme obfcur & bruyant de la Cettina, enfeveli dans de profonds précipices , perfonne ne pourroit durer qu'un deieipéré , ennemi de la lumière, des hommes & de foi - même. L'eau tombe perpendiculairement de la hauteur de cent - cinquante pieds, avec un bruit lourd & majeltueux, renforcé encore par les écos des murs de rochers de marbre , dont le rivage eft entouré. Plufieurs blocs de pierre écroulés, qui embaraifent la chute de la rivière, rompent les vagues, & les rendent encore plus agitées , & plus mugiifantes. Dans ce choc violent l'écume fe refout en vapeurs> qui s'ék-vent en brouillards, que les vents portent par la vallée humide , où les rayons du folcil pénétrent rarement pour les difliper» Quand ces brouillards montent directement vers le ciel, les habitants attendent le Scirocco , qui alors ne manque jamais d'arriver. Des deux côtés de l'endroit, où la rivière forme le lit inlé-rieur, on voit deux pilaftrcs comme placés àdeiïein: lefommet.de l'un, couvert d'un peu de terre, produit de l'herbe & quelque.1» arbres ; l'autre eft de marbre , tout nud & ifolé, V. Tab. XL H* Pendant que mon compagnon deflinoit ce païfage extraordinaire, j'en fis à mon aifela deicription , & je ne négligeai pas d'examiner les matières qui compofent ces rivages eicar-pés. J'y trouvai une Volithe remarquable par un ciment tenace de fpath ; comme aufli une belle brèche , tachetée de blanc , rayée d'un rouge vif & propre aux ouvrages les plus précieux. Les Morlaques, qui m'accompagnoient, me parurent plus curieux & plus attentifs que ceux que j'avois connus jufqu'alors. Ils re-gardoient avec attention les progrès du travail de mon deflinateur; & bien loin de marquer de l'étonnement ou du mépris, comme font à l'ordinaire les païfans, quand ils voyent ramaffer des pierres, ils témoignèrent une louable curioiité de les examiner a leur tour. Mon amour - propre fût flatté par la furprife que caufe, à ces hommes endurcis à la fatigue, mon adreffe à grimper & defcendreles rochers. J'entendis avec plaifir l'un d'eux me crier : Gofporfine, tinijjï Lanzmanin, tijjt Vlàh ! „ Seigneur tu n'es pas un Italien, tu es un „ Morlaque." J'avoue d'avoir été plus fen-fible à cette apoftrophe, qu'aux éloges, à l'ordinaire fi peu finceres, des gens du monde, Ce bon Morlaque, éfoufhe en me fuivant de rocher en rocher, parlait par effulion de cœur. A un demi - mille au - deftbus de la Fe-Uha Gubaviza, la rivière tombe derechef de la hauteur d'une vingtaines de pieds, & forme la Malet Gubaviza, ou la petite cafeade. Celle - ci préfente un coup d'ceil moins magnifique , mais plus romanefque. La rivière fe précipite entre des maiTes de roc au pied de la montagne : elle fe répand après dans une vallée fpacieufe , bordée par des collines remplies de forêts, & dominée par la montagne de Dnare. L'intérieur de cette montagne n'eft, pas de marbre , quoique le fommet en foit. En defeendant vers la rivière, j'obfer-vai une grande variété de terres marines plus ou moins durcies : celle qui y domine eit l'ar-gille cendrée. *) Du pied de la montagne de Duare jufqu'à la mer, s'étend, l'cfpace de fept milles du Nord au Sud , une vallée fauvage , où l'on reconnoit les vertiges du lit d'une rivière , détournée apparemment par l'écroulement de quelque montagne. Quand on obferve ces hauteurs & ces rocs ébranlés, on voit la pofiibilité que le cours de la Cct- *■) Argilla humido cœrulefcens , ufticme infefcens. LINN. ça. 9. Argûla vitrefeens , rudis. Wall. Argilla rudis, iàbuio deftituta. Woltero. ïï S ï I g Du Cours tina foit encore changé par de nouveaux ébou* lements. j; vin Du Cours de la CETTINA depuis la DU ARE jufqu'à fon embouchure. En fuivant le cours de la rivière depuis Dnare vers fon embouchure, qui en eft éloignée de douze bons milles, je me fuis confirmé de plus en plus dans mon opinion, que, quoique les grandes montagnes de la Dalmatie maritime ayent leurs fommets de marbre, leur milieu & leur bafe n'en contiennent pas, Le Mont Dinara *) y qui eft fitué entre la Cettina & la mer, a la cime de marbre ; mais fes parties inférieures font coinpofées de matières marines, diverfement modifiées. A quatre bons milles au-deflfous de Dnare près du grand chemin, on voit des filons dignes d'attention , qui reiïemblent, quoique obier- *) 11 ne faut pas confondre ce Mont Dinar a avec xin autre du même nom, fitué aux confins des territoires de Knin & Scign. Rien déplus commun en Dalmatie que des endroits très * différents qui portent le même nom. de t a Cettina. 119 •vés de près, à des murailles de pierres taillées. *) La direction de ces filons paroît prefque verticale. Leur origine eit analogue à celle de ceux qu'on trouve près de Spaiatro : ils font formés par les eaux qui fe filtrent par les fentes. Quand je vous rendrai compte de mes obfervations fur la partie du Mont Dinara qui regarde les côtes maritimes, je vous parlerai d'un endroit, où un arrangement femblable des couches fe montre à découvert, & que j'ai fait delfiner comme une chofe curieufe Se hnguliere. Quand on continue ce chemin, on trouve , dans le diftrict de Slime, des cailloux de différentes couleurs, Se des'marbres curieux, compofés de corps marins Se fufceptibles d'un beau poli. J'en ai quelques échantillons, qui mériteroient une place dans un cabinet. Entre ces échantillons fe difkingue un marbre compolé de lenticulaires, de fragments de coquillages pétrifiés, & de petits cailloux blancs. Parmi les lenticulaires, qui y font enclavées, on en remarque de cette efpece qui montre au dehors fes cellules. En parcourant avec *) Cos. 4, particulis impaïpabilibus , efterve-feens ,. mollis ; csedua. Quadrum. Wall. 84» Quadrat um. A l R E R tl;. Çhwdrum. CiESALFIN. H 4 des yeux non-armés la furface liflfe du marbre , on y voit des fecfions de lenticulaires en tout feus : mais en l'examinant avec le nucrofcope , il uy pas un de ces objets qui n'attache l'obfervateur. La rivière, dont j'ai fuivi à cheval toujours les bords, eft partout remplie de tuf , qui même augmente continuellement, &rend la navigation impraticable, malgré la quantité d'eau permanente, & l'avantage que la province tireroit d'une rivière navigable au-deffous de Duarc. Les montagnes de Pa* gli-za, qui s'élèvent à la droite de la Certifia, aufti bien que celles de Slime , de Svinifchie & de Cttccichie , abondent en chênes, dont on pourroit alors tranfporter les troncs à peu de fraix jufqu'à la mer. Ils coûteroient moins, & donneroient un meilleur bois de conftruc-tion que les chênes Ûlfiria , qui croiffent dans les forêts dont le fol eft humide. Pour ouvrir un canal droit pour leur tranfport, il ne s'agiroit pas de creufer dans des pierres du-» reb ; mais feulement d'enlever le tuf, qui, k caufe des calcades fréquentes , embaralfe le lit de la rivière. En defeendant de Svhiifchie vers Miri%y on rencontre du grès , tantôt gris, tantôt bleuâtre, Les brèches, tombées des hauteurs, contiennent mie multitude de petits cailloux & de fragmens de corps marins. A Miriz, «J* le rivage gauche de la rivière , fubfiltent encore les reftes d'une muraille naturelle, par laquelle les eaux ont dû , à la longue, forcer Je paffage. La vue de cet amas de rochers a quelque chofe de pittorefque, qui rompt l'uniformité monotone des lieux lauvages d'alentour. Qui fait, dans quelles entrailles profondes d'une ancienne montagne, s'eft formé ce mur, par les eaux qui, dans les fiecles les plus reculés, y coulèrent verticalement? Les montagnes de l'intérieur de la Dalmatie, & quelques argilleufes des côtes, font toujours traverfées par des filons de grès pur ou mêlé de coquillages. Ce grand mur de Miriz aura été anciennement entouré de couches d'ar-Sille , dont les montagnes voifines font aufli compofées ; principalement celles des deux côtés du rivage, par lefquelles la rivière s'elt ouvert un paffage. Les grands écroulements, qu'on apperçoit dans cet endroit, & la hauteur étonnante des maffcs dérocher , par lef, Quelles la rivière néanmoins s'eft: frayée un chemin , font des objets bien propres à prouver quelles altérations continuelles les eaux causent à la furface de notre globe. La ÇrtbU nci & la Kerka ne font pas les feules rivières qui apprennent cette vérité ; les plus petits torrents le montrent aufli bien. Elle ne s'ap- plique pas feulement, aux païs montueux : mais aulfi aux plaines dont les inondations éxhauffent le fol, Sr aux contrées fituées fur les côtes ou près des embouchures des rivières , qui, comme Ravenna & Adria , fe trouvent avec le temps éloignées de la mer. En fortant des gorges de Miriz, la Cettina s'étend dans la vallée, & fe partage en plufieurs bras, entre des amas de tuf & des bancs de gravier. Les barques peuvent parvenir jufqu'à un endroit fitué un mille plus bas, où il y avoit autrefois un dépôt de fel, au pied de la forterefle Fiffech, démentelée , comme inutile, depuis un fiecle. Le P. Far-lati , dont l'ouvrage de lilyrico - Sacro a paru depuis peu d'années, parle de Fiffech comme d'une place bien fortifiée, & pourvue d'une bonne garnifon : Busching en fait une ville, Ce qu'il en faut croire, c'eft que, bien loin d'avoir des habitans, Fiffech ne montre pas feulement des veftiges d'habitations. Depuis cette place jufqu'à la mer , la rivière coule librement, fans rencontrer des obftacles, quoique fon cours foit tortueux, entre des précipices d'une hauteur effrayante , dont les rochers forment des rivages perpendiculaires. Pendant le court trajet de trois milles fur la Cettina, depuis Fiffech à Ahniffa , on rencontre une variété charmante de points de vue: °n paffe tantôt dans des canaux étroits, tantôt par des vallons bien cultivés & parfemés de troupeaux : on s'enfonce de nouveau dans les rochers , fans prévoir comme on en forti-ra , & à la fin on arrive à l'embouchure fins s'en apperçevoir, & avec la mortification de n'avoir pas pu jouir plus longtemps d'un fpectacle fi agréable & fi magnifique. 'De la province de POGLTZA % Çs? de fon Gouvernement. Les branches du Mont Moffar fe prolongent fur le rivage droit de la rivière, & la côtoyent, en fuivant tous fes détours, depuis la ville de Gradun, vis-à - vis de TrigU jufqu'à la mer. La contrée montueufe , qui s'élève entre Cliffa Se Dnare, Se qui s'étend . depuis l'embouchure de la Xcruovuiza jufqu'à Celle de la Cettina, eit connue fous le nom de Pogliza. Le cours de la rivière , dans 1 cfpcice de trente milles , lui fert de bornes, interrompues feulement par une petite portion du territoire de Dnare. Elle ne contient aucune ville, Se on ignore fi elle en a jamais contenu dans les anciens temps. Elle s'elt mile volontairement fous la protection de la république de Vcnife, après avoir fecoué la dépendance de la Porte , fous laquelle cependant elle s'étoit gouvernée par fes propres loix. Cette petite république mérite d'être mieux connue. Trois claifes de perfonnes compofent un peuple de quinze-mille ames. La première confilte en vingt familles, qui prétendent defeendre des noble Hongrois, qui, dans des temps de troubles, s'étaient retirés dans cette contrée : un plus grand nombre de familles, forties de la nobleffe de Bas-nie , forment la féconde , & le relie du peuple , ou les païfaus, la troifiéme claflé. Tous les ans, le jour de St. George, les habitans de la province de Pogliza fe réunifient dans une allemblée, qu'ils appellent Zbor dans leur langue. Chaque clalfe campe à part dans la plaine de Gatta. Dans cette efpece de Diette, on élit de nouveau , ou l'on confirme les Magiftrats. Le Feliki Knès, ou le Grand - Comte , eft la première perfonne de l'état, qu'on tire toujours de la clalfe des nobles Hongrois. Ses électeurs font les petits Comtes, c'eft - à - dire les gouverneurs des villages, qu'on tire de la nobleffe originaire de Bosnie , & qui portent à la Diette les voix de leurs communautés. Pendant que les petits -comtes éiifcnt un grand -comte, le peu- d £ la Cettina. pie divifé en alTemblées particulières, qui re-préfentent les habitans des villages, élit à fon tour les petits comtes pour l'année fuivante, Ou confirme ceux qui le méritent. En même temps la première claflfe s'occupe de l'élection d'un Capitaine & de deux Procureurs. Rarement l'élection d'un grand - comte fait fans violences, puifqu'il y a toujours des partis oppofés. Dans un tel cas, après qu'on a eflayc eu vain de réuflir par la voye du fcrutin , quelque zélé partifan d'un des prétendants s'empare de la caifette, où fe tiennent les privilèges de la Province , & dont la garde eft confiée au grand - comte. Le ra-vifleur s'enfuit pour porter la caftette dans la maifon du prétendant dont il favorife l'élection : alors chaque membre du Confeil a le droit de le pourfuivre à coups de moufquet, de pierres, ou de couteaux , & plufieurs ufent de ce droit dans toute fon exteniion. Si ce galant - homme a bien pris les mefures, & s'il parvient fain & fauf dans la maifon du prétendant, le Grand-Comte eft dûement élu, & perionne n'ofe plus s'oppofer à fon Section. Les loix de ce peuple fe refientent de la barbarie des fiecles, dans lefquels elles ont été compilées» Il y en a cependant aufli quelques-unes de très-raifonnables. Quand il furvient quelques difputes à l'égard d'un fond de terre i le Juge fe tranfporte fur les lieux, & écoute le plaidoyer, aflîs par terre fur fon manteau étendu : il prononce la fentence avant de fe lever, & termine à l'ordinaire le procès fur le champ. Quand un habitant tue Un de fes concitoyens, le Gouverneur du village , accompagné des Notables , va dans la maifon du meurtrier, y mange, boit , & prend tout ce qui s'y trouve de meilleur. Après quoi on avertit du cas le Grand-Comte , qui, en venant aufli tout de fuite furies lieux, achevé de piller le refte. Si le mcur-* tre n'eft pas accompagné de circonftances atroces , la peine du meurtrier coniifte en quarante tôliers, ou à-peu-près huit fequins, qu'on lui fuit payer : cette amende s'appelle Kar-varina , fang répandu, ou prix du fang. Autrefois on condamnoit les meurtriers à être lapidés : aujourd'hui on leur inflige une peine pécuniaire, parce que le Grand-Comte ne veut pas rifquer que le délinquant appelle de fa fentence. Il arrive cependant quelquefois qu'on lapide un condamné fur le champ, pour qu'il n'ait pas le tems d'appeller au Provedi-teur - Général de la Dalmatie. L'épreuve par le feu & par l'eau bouillante eft encore en ufage chez les habitans de Pogliza : d'où il arrive que beaucoup d'in- nocens font moitié brûlés, ou tout-à-fait eitropiés. Ils employent encore une autre efpece de torture, qui vaut bien les belles in-ventions des peuples policés dans ce genre. Quand un homme eit foupçonné d'un crime , on lui met des éclats de lapin entre la Chair & les ongles : ils ne fe ferviroient pas d'un autre bois parce que leurs ftâtuts ordonnent précifément cette efpece , & que ce peuple ne fouffre pas des innovations. Malgré la barbarie de leurs loix, les habitans de Pogliza font humains, hofpitaliers & bons amis , quand ils ne fe croyent pas en droit de fe défier de ceux qu'ils fréquentent. Leur ignorance les rend ombrageux: par cette raifon il cil impofiible de tirer aucune lumière touchant les anciens documens, °u dautrcs chofes dignes de la curioiité d'un voyageur : ils craignent toujours que l'étranger qui fait lire ne foit un cheicheur de thréfors. Comme les anciens Efclavons adorèrent le Dieu FiiU les bergers de Pogliza ont une dévor tion particulière à St. Vito, dont ils célèbrent la fête en allumant des bois odoriférants autour de leurs cabanes. Ils croyent qu'il s'élève un vent du Nord, qui' détruit leur plantations , quand on emporte la glace, qui fe Conferve toute l'année dans leurs montagnes : 128 Du C o u k s dans cette perfuafion ils ne permettent a per-fonne d'en taire provilion. Ils traitent le fexe avec peu d'égards, &, tout comme les Morlaques , ils ne parlent jamais des femmes fans fe fervir auparavant d'une formule d'ex-cufes. Ces traits prouvent alfez la rudelfe& la grofïiereté de leurs mœurs. Robuttes , bien - faits, fobres , accoutumés au travail, les habitans de Pogliza font tous bons Soldats en cas de befoin. Leur païs eit inaccellible aux armées : mais eux peuvent en fortir en corps refpeclable. Le défir de fe venger les engagea , il n'y a pas longtemps, de defcendre en grand nombre jufqu'aux bords de la Cettina , & de menacer Aimiffa : on fut obligé d'employer du canon pour les faire retirer. Dans le territoire de Pogliza fe trouve un village appelle Pirun Dnbrava, qui lignifie la foret de Pirun. On y adoroit peut-être anciennement le Dieu Pirun, qui étoit aufli l'objet du culte des Slaves à Novogorod, avant que Ivan Basilovitz eut conquis cette fameufe ville & la province qui en dépend. dé la CbTTINA, 129 De h ville d'ALMISSA, De ïinjujlice du P. FARLATI & de fes erreurs géographiques. Almiffa, nommée Omifch par les Slaves, eft peut - être l'ancien Onœum : au moins non l'ancien Feguntium , comme on le croit ordinairement. Elle eft .(ituée au pied d'un rocher très-élevé, fur une petite^ plaine en pointe , baignée par la Cettina & par la mer. r^uscHiNG, pour qu'elle jouiffe d'un meilleur au, la place fur un roc. Le P. Farlati af-lure qu'elle eft bâtie fur la montagne, & ajoute avec autant d'exactitude, qu'elle eft à cinq milles des ruines à'Epetium, pendant que la diftance entre ces deux endroits eft de treize bons milles. On n'y voit gueres d'Antiquités remarquables. Cependant les fragmens de vafes, de tuiles & d'infcriptions qu'on trouve à Sta* rigradi ou la vieille ville , prouvent que dans Cet endroit, il y avoit un établiflément des romains. Le feul monument, confervé à dbttifi M eft une pierre dédicatoire, encadrée dans la muraille. Cette ville a le titre d'Evêché, fans ctre une réfidence : en quoi elle reflèmble à KxiUi où néanmoins BuccHi^a a placé un Tom. Il I Evêque rendent. Almiffa avec fon territoire fait partie du diocefe de Spaiatro : elle à un Séminaire de Pères Glagolitiques, deftinés à deilervir les paroifTes de Pogliza Se des isles , où la liturgie Efclavonne elt encore en uiàge. AlmiJJa fut un repaire de pirates , dans ces iiecles de fer & de fang, où les circon-(tances donnent aux peuples un caractère paflàger* & leur infpirent de la férocité. Dans ces temps d'anarchie , pendant que les habitants d'Almilfa étoient alliés aux Narentins, Se plus tard encore quand ils vivoient fous la domination de YHerceg, ou Duc de St. Sabba , la poiition de leur ville , pouvoit bien les tenter à embraffer le métier de corfaire : la rivière cachée dans les rochers , & fon embouchure pleine de bancs de fable dangereux, les mettaient à l'abri de la pourfuite de leurs ennemis, lis font bien changés aujourd'hui, Se le P. Eaiu.ati a tort de les acculer d'avoir hérité desmauvaifes qualités de leurs ancêtres. Cet écrivain , cttimable d'ailleurs, paroît avoir pris à tache de .choquer une nation entière. 11 a fait des méprifes clfentielles, parce qu'il a été mal fervi par fes correspondants en Dalmatie. Pour que le lecteur ne fait pas induit en erreur par le P. F \ r l a r i -, je crois devoir re- dé t a Cettina. iji lever quelques inexactitudes qui fe trouvent dans le premier volume de fon Illyricttm Sa-crimj, *) Il parle p. I f f de Scardona comme d'une fortereffe, pendant que c'elt une ville renanTante qui n'a encore ni portes ni murailles. Il parle aufli p. I $6 de la Prana, comme d'une ville exiftente : la Vrana ce-pendant eft une montagne pierreufe & horrible, fans aucune habitation., La diftance de Scign, de Cliffa Se de la Cettina eft dite égale p. If 8 & Scign eft éloigné de cinq-milles dq la rivière, Se de vingt de Cliffa. Près de Spaiatro il n'y a point de montagne du nom de Alaffaron ; mais bien de Mont * Moffor , *) 55 Scardona , tivit.it; exigu! circuitus, fed mœni* » bus cicuta , & propucueillis ad hoftîles agyfeflione» >j luftinendas non invalidis. — lrrana^ modica civitas s, loco lads amoeno ; fôrtalîtii non invalidi ; fuburbant Jj late diffundit.....Sin^. :n à Tiluro in occafiini , $t îj à CliJJa in Boream, tp-.uîo aequalî disjunclum. ■— Af* te i'nrgic nions Majjarûti ;-o f/.;/7'a ad Tilttrum perdu* dtus. —- Prope îontibu-i Tiiuri, loco arduo & prae-55 rupto infidet Livnunt. — Undc Inuid longo fpati.o jî abell Verlica, caftellum fatis validUm, <*— Oppidum i5 Cut nomen eit Dumno, oui naitlmu.> eft pagus qui 55 Clivnus dicitur. Almiffu, Sivc Jcgunratni. — C|* 3j rfouz cujusdam calielli fupra Almiffam memînit Bal* 53 LADIUS. —» Ciduturn nunc imperio fubeft Veneto-î> rum. —- Ojyur, arx firmiffimis meenibus ac munition!» a bus fepta." FARLATI , Ulyr. Sacr. Frolcg* P, i M p. i ç ç - |ans la mer noire les poiffons parviennent, eu peu de tems, à une grandeur rare dans leur efpece, & Pline déjà attribue cet effet a la quantité de rivières qui s'y jettent. *) En *) „ Pifcium genus omnea praecipua celerîtate ado-» lescit, maxime in Ponto : caufa multitude» amnium « dulces inferentium aquas." Plin. Hijh Nat, i ? général les pécheurs de cette contrée ne fréquentent pas affez la mer : ils en abandonnent le produit aux habitans des isles voifi-nes, defquels ils font obligés alors d'acheter le poiflbn Le territoire & Almiffa s'étend quinze-mil-îes le long de la côte jufqu'à Rreda. Quoique mal cultivé , il produit de l'excellent vin : la bonté du fol compenfe les défauts de la culture. Le Mufcat & le Profitât d'AU miffa, comme en général tous les vins des environs laits avec foin de raifms mûrs, méritent de paroître aux meilleures tables. Mieux connus, ils feroient préférés à beaucoup de vins étrangers, dont l'achat nous coûte annuellement une fomme confidérable. Sur cette côte il y a des domaines , dont le fond eft bitumineux : le vin, qui y croît, prend ce goût du terroir. De h muraille naturelle de ROGOSNTZA; & de la FRULLIA, le Peguntiumdes anciens. Les côtes du territoire d'Almiffa font com-pofées dans les hauteurs de couches de marbre, & dans le bas de grès, ou de diftéren- DELACzTT'INA. tes terres argilleufes. Dans une petite Baye, au-deffous du village de Rogosniza, on voit une muraille naturelle ( Tab. XII. ) , fembla-ble à celle que j'ai rencontrée dans le diftrict de Slime, de l'autre côté du Mont Dinara, le long du cours de la rivière. 'La pointe A du petit cap eft de grès écroulé : la muraille B. au contraire d'une fimple pierre fa-blonneufe. Les ruines C, proviennent de l'affaiffement de la terre pierreufe D, fur laquelle repofe la muraille entière. Un autre côté de la muraille fe montre en E, comme en F, de nouveaux filons d'une terre bleuâtre En G, G, G, font des murailles blanchâtres, & en H, H, H, d'autres amas d'une argille marine durcie, fans aucune trace de coquillages. Les eaux, qui defcendent par le dos de la montagne forment la croûte tartareufe, 1,1, I, dont on voit des morceaux détachés , tombés des hauteurs fur le rivage de la mer. La pierre K, longue de deux pieds, eft une de celles qui compofent la muraille B. Ces murailles naturelles ont les joints fi exacts, qu'on les prendroient pour les reftes d'un ancien bâtiment. A quatre - milles vers l'orient de cette petite Baye, on trouve la Fruîlia ; nom commun à une vallée, à une montagne, & à des fontaines dans la mer, qu'on voit au même I 4 endroit, La vallée eft la même que celle, dont j'ai parlé au §. VII, & qui paroît creu-fée par une ancienne rivière. Les fources qui jailliffent du fond de la mer font fi considérables qu'on peut les regarder comme l'if-fue d'une rivière fouterraine. Le mot FruU lia dérive du mot Fril, qui en Efclavon fi-gnifie une fource ou une fontaine : cette éty-mologie rend le nom de Frullia analogue à celui de Peguntium, puifque Pegu en grec défigne ce que Fril défigne en Efclavon. Cette raifon me fait croire que cette ancienne ville étoit fituée ici, & non a l'embouchure de la Cettina. Porçhyrogenete l'appelle BeruUia. On n'y trouve pas des antiquités remarquables: on connoît cependant par la quantité de fragmens de vafes, de tuiles, & d'épi-taphes, que du tems des romains cette cote a dû être bien habitée. La raifon pourquoi qn découvre à la Frullia fi rarement des traces de ces anciennes habitations, c'elt que les eaux, qui defeendent de la montagne très-» rapide , emportent les monumens avec les pierres qu'elles charient. Les navigateurs craignent la gorge qui termine la vallée de la Frillia : il s'élève, de cette ouverture , quelquefois fubitement, un vent impétueux, qui met le canal entre Pr'mioric & Y Isle de Braz™ DE l A C E T T i n 'Ai tj? dans une agitation dungereuie aux bâti-mens qu'il furprend. Une carte , réputée une des meilleures delà Dalmatie, place près de cet endroit l'embouchure d'une rivière, qui doit tirer fon origine du lac de Profilas. Quand on connoît la hauteur Se h continuité du Mont Dinara, on voit l'impolTibilité de l'exiftence d'une telle rivière, Plufieurs écrivains ont copié cependant cette erreur , comme auih* celle d'une prétendue isle dans la Cettina vers fon embouchure. % XII. De la Paklara, ou du Rémora des latins. Je finirai cette lettre en vous racontant, un fait, dont vous apprécierez vous-même la vérité. Vous aurez lu fouvent dans les anciens naturaliftes quelques miracles opérés par le Rémora ou YEcheneis : vous aurez été fçan-dalifé de voir Pline raconter fur la foi d'au-trui l'hiftoire du retard du navire de Marc-Antoine , çaufé par ce poiflbn: vous l'aurez été plus encore en le voyant aflurer positivement qu'un de ces poiflbns arrêta tout Court le vaùTeau de Caligula , dont l'équi-Page étoit de quatre - cent rameurs, pendant que le rcfte de la flotte cingloit à plaines voiles. J'ai lu aufli ces belles chofes, & je me fuis contenté de haufler les épaules , fans me cafter la tête pour chercher la raifon qui a pu accréditer une telle opinion , au point, qu'un auteur d'un grand fens, comme l'étôtt certainement Pline, eut dû l'adopter. *) C eft par hazard que j'ai découvert cette raifon. Une après - dinée nous faiflons voile avec un vent frais & égal entre la FrulliaSc Almiffa. Tous les matelots fe repofoient, & le pilote feul veilloit tranquillement à la direction de la barque ; quand tout d'un coup nous l'entcn-dimes appeller à haute voix un homme de *) „ Ruant venti licet & faevient proccllae (Echc-s) neis) imperat furori , virefque tan tas compescit, & si cogit ftare navigia. — Fertur Aftiaco Marte tenuifle 33 praetoriam navim Antonit propcrar.tis circumire & ex-y, hortari fuos, donec tranfiret in aliam. Ideoque , & Caefariana claflis impetu majore protinus venit. Te-„ nuit & noftra memoria Caii principes ab Aftura Antium. >, remigantis. Nec longa Fuit illius morae adnuïatio, « ftatim Caufa intelledta , quum e tota clafle quinquere-j> mis fola non proriceret. Exilientibus protinus qui id s? quaererent circa navim invenerunt ad haerentem gu-33 bemaçulo, ofr.enderunt.QjUe Cajo indignanti hoc fuiifc ,> quod fe revocaret quadringentorumque remigum obfe-„ qulo contra fe intercederet. ^- Qui tune pofteaque vide-3, reeum limaci magnae iîmilcm eiTe dicunt.— E noftris quidam latinis Remoram appellavere eum." Plin. Hiji, jiat. L. ]2. ci. l'équipage & lui ordonner de venir tuer la Paklara. Mon ami Mr. Bajamonti, quife trou voit avec moi, ibupçonna dequoi il étoit mieltion , & demanda à voir le poiflbn, dont œ pilote défiroit la mort : mais ce poiflbn s étoit déjà échappé. Le pilote , homme de fins & pêcheur de profelîion , interrogé pourquoi il avoit voulu faire tuer la Paklara, répondit avec Pailurance d'un homme convaincu de ce qu'il dit : „ que la Paklara avoit la coutume de prendre le gouvernail avec les dents, & retarder par ce moyen le cours de la barque fi fenfiblement, que les pécheurs s'appercevoient de fa préfence fans le voir. Il ajouta; qu'il avoit cent fois attrapé ce poiflbn fur le fait ; qu'il en avoit pris Se mangé fouvent ; qu'on le trouvoit fréquemment dans la mer près de Liffa ; qu'il retfembloit au Congre, & que fa longueur n'exeédoit pas un pied & demi j & enfin fi j'avois envie d'en Voir Se d'en prendre , qu'il fuflifoit de faire , dans la faifon convenable , un tour avec les pêcheurs entre les isles de Lefina Se de Lijfii, où lui en avoit rencontré toutes les années." Je ne prétend pas que vous ajoutiez une foi entière à la relation de mon pilote : mais j'ai, je l'avoue, un grand déftr de prendre la Paklara attachée au gouvernail d'une barque fous voile. La refiftançe merveilleule des ï^o D u C o u n s rmifcles de quelques petits animaux marins, qui s'oppofent avec tant de vigueur à la force qui veut les arracher du roc : le coup violent qui part rapidement de la torpille, connue à Venife fous le nom de Pefce Trémolo, Se en Dalmatie fous celui de Ternak ; les mou-vemens convulfifs des Dentki, même hors de leur élément : toutes ces obfervations, dis-je, fans parler des thons, des dauphins, & d'autres grands pniflbns, me font foupçonner que tout ce que les anciens ont écrit touchant le Rémora, quoiqu'on ne puiflTe pas le croire â la lettre, ne peut pas être entièrement fabuleux. On doit certainement faire réflexion, fur ce que Pline parle avec tant d'étendue de ce phénomène comme d'une chofe connue & hors de doute ; que les grecs ont bâti fur cette faculté du Rémora , la fuperltition d'attacher un de ces poiflbn s à une femme prête d'accoucher, pour faciliter l'accouchement, en retenant les parties dans la fituation la plus avantageufe pour donner paflage à l'enfant. Je ne fuis pas cependant fi porté à croire des faits extraordinaires pour être perfuadé de cette force d'un petit poiflbn, & j'aime mieux me fervir du nom de Paklara que de celui de Rémora, ■ t / La plus grande différence entre le Rémora ou VEcbeneis des anciens , & la Paklara de « Dalmatie, eft que. le premier eft toujours décrit comme un teftacé, au lieu que le fécond eft du genre des murènes. Aimez - moi toujours , mon cher ami ; & priez pour moi le ciel de m'accorder de longs voyages & une bonne fanté. LETTRE IV. A Mrr.oRD FREDERIC HERVEY » EVEQ.UE DE LONDONDERRY & PAIR d'IR LANDE &c Du P RI MO RI E on An dipicl Parathatafx* des anciens, ^^'elt Mylord , à vôtre zele infatigable pour les progrès des feienecs naturelles, qcâ vous engage vous - même à parcourir des païs fauvages, où les grands paroiflént ii rarement , & îl la bienveuillance que vous accordez à ceux qui ne craignent pas de lire l'hiitoire de notre globe dans les montagnes Du P r 1 M O R I E. 143 les plus affreufes ; que je dois l'occafion d'avoir pu faire mon premier voyage en Dalmatie. Dans le moment, où je devois accepter vos propofitions généreufes pour entreprendre une courfe plus confidérable dans des terres moins connues & plus éloignées, d'autres raifonsont prévalues, & mont engagé de retourner fur la mer Adriatique, au lieu de naviguer fur l'Océan. J'ai vifitédonc Une féconde fois la partie de la Dalmatie que j'ai eu l'honneur de parcourir en votre compagnie. Comme je croyois paffer deux années dans cette province , j'avois penfé d'acquérir quelques connoilfances préliminaires, & de pénétrer à cet effet dans les contrées intérieures, où vos affaires preffantes ne vous °nt pas permis d'aller. Des raifons imprévues m'ont obligé de changer mon plan, & de me contenter du peu que j'ai pu voir. Pour prouver donc au Monde que je n'ai pas été °i(if, je donne a ma relation la forme dont elle eft fiifceptible , & non celle que j'au-rois voulu lui donner, fi j'avois pu la rendre plus complette. 144 Du PRIMORIE. s. I. De la ville de MA CARSKA. La partie de la côte, fituée entre les deux rivières de Cettina Se de Narenta, dont la première étoit appellée Ncftus Se 'l'ilmus, & la féconde Naro par les anciens, renfermoit, au commencement de notre Ere, la Dalmatie proprement dite. Les gens du moyen âge la nomment Parathalaflia, Se les Efclavons lui donnent le nom équivalent de Primorie. Suivant le récit d'AppiEN , les Ardai ou Far~ dei, y poiredoient, avant l'invaiion des Ro, mains, une quantité de villes, tant bâties par leur nation que conquifes fur les nations voisines. H eft clair par la Table de Peutin-ger que plufieurs de ces villes fubliftoient après la conquête des romains, où les vainqueurs s'établirent, & fondèrent même de nouvelles villes municipales. Si ces autorités ne prouvoient pas cette vérité , on en auroit un indice certain dans la multitude d'inferip-tions qu'on rencontre dans tous les endroits fitués près de la mer , Se même parmi les montagnes dans l'intérieur de la province. La beauté de cette plage ; la fécondité du terroir ; la commodité du commerce par mer Se avec l'intérieur du païs ; Se la riche pêche pêche de ces mers, ont dû engager les anciennes nations, malgré leur barbarie , à s'établir dans ces lieux. Ces peuples, pour fournir à leurs befoins , auront été obligés de couper les forêts & de cultiver les montagnes voifines : c'eft à ces exploitations mal réfléchies, qu'il faut attribuer^ apparemment la détérioration du fol, l'enfablement du rivage , & l'im-pétuofité des torrens, qui rendent une partie de cette plage inhabitable. Aujourd'hui Macarska eft l'unique ville qui refte dans ce diftricl. Sa fituation fait préfumer qu'elle s'eft élevée fur les ruines de l'ancien Rataneitm de Pline, qui doit être la même ville que Retino, mentionnée par Dion. *) Les grottes, fi fréquentes dans cette contrée , paroiffent les mêmes que celles dans lefquelles, fuivant le rapport de cet hifto-rien , les habitans de Retino fe retirèrent après avoir brûlé leur ville avec les romains, qui l'avoient prife d'aflaut. La deftru&ion entière de Retino ne fit pourtant pas abandonner cette place ; on la trouve dans Procofe fous le nom de Muchirum , & dans le fixiéme fiecle on l'appelle Mttcarum. Les actes du concile de Salona , confervés par l'Archidiacre Tommaso, nous apprennent que dans cette *) Dion Casids. Lib. <;6. Tom. IL époque on avoit établi un Evêque de Mucarum. De nos jours on a déterré le monument iepulcral d'un Etienne qui avoit occupé le premier ce liège Epifcopal. Peu de temps après vinrent les Avares, Se s'emparèrent du Primorie & du territoire de Narenta : ces païs acquirent alors le nom de Pagania, parceque ces nouveaux venus étoient des Idolâtres, que les lllyriens déjà alors defignoient par le mot de Vogànin. Il eft probable que Ylnaronia de la Table de Peutinger eft encore une autre dénomination du même diftricl maritime, prilé de JVa-rona, qui en étoit la capitale. On pourroit cependant avec quelque raifon, en fuivant l'opinion de Y Archidiacre Tommaso , lire dans ce paflage plutôt Maronia, & alors ce mot barbare feroit fynonime des noms Para-thalajjia & Primorie. L'Anonyme de Raven-na confond Mucarum avec Inaronia , placé dans la Table de Peutinger à douze-milles à l'orient d'Oneum ou à Almiffa ; pendant que Mucarum devroit être à fept-milles plus loin, où l'on voit des bâtimens fans titre. Por-phyrogenete donne à Macarfka le nom de Mocros, Se en fait la capitale d'une des trois Zupanies , dans lefquelles étoit partagée la Pagania. Comme le nom de Pagania dérive du mot Pogàniu, ainfi celui de Mocros Se Du P r i ai o k i e. 147 les corrompus Mucarum & Mucbirum , dérivent probablement du mot Efclavon Mokat\ qui lignifie humide ou arrofé ; ce qui convient très - bien à Jlacarska à caufe de la quantité d'eaux vives qui s'y trouvent. Macarska fit, pendant plufieurs fiecles , Une partie des états de la république de Na* fenta. Après la deftruéhon de ces pirates, die pafîa , avec le refte du Primorie, dans les temps du moyen âge , fous la domination de différents grands ou petits fouverains Chrétiens. Enfuite elle fut fujette des Turcs, Se enfin elle fe fournit en 1646 , volontairement à la république de Vcnife , qui la combla de privilèges. Quoiqu'il en foit du premier nom & de l'état paffé de Macarska , il eft certain au moins qu'il n'y refte aujourd'hui rien d'antique. Elle eft bâtie à neuf, & elle eft la feule ville de Dalmatie , où l'on ne rencontre ui décombres ni maifous ruinées. Elle a peu d'étendue, & le nombre de fes habitants eft petit : bien loin d'être fortifiée, elle n'a ni portes ni murailles, quoiqu'en difent quelques Géographes modernes, entre autres Buse hing , qui la place encore fauflement fur le fommet d'une montagne. Elle eft fituée au contraire au pied d'une grande montagne, dans une plaine le long d'un port allez pe* K % tit & affez mauvais. Dans les temps païïes Pair de ce païs n'étoit nullement fain : un marais faumâche du voiiinage exhaloit en été des vapeurs peitilentielles. Les habitans, per-fuadés qu'un terrein de petite étendue , inondé d'eaux puantes, peut corrompre l'ath-mofphere à une grande diftance, purent le parti de donner à cet étang marécageux une communication avec la mer. Le fuccès répondit parfaitement à leurs vues patriotiques : on jouit à préfent dans cette ville d'une meilleure fanté, & fa population augmente. Les citoyens de Macarska ont l'efprit vif & principalement tourné vers le commerce. Ils ne réunifient cependant pas moins dans les feiences. Un exemple remarquable de cette difpofition fournit le Comte Clément Grubbisich, né a Macarska d'une noble & ancienne famille , & enlevé trop tôt en 1773 , par une mort prématurée , à la république des lettres, à fa patrie , aux voyageurs qu'il éclai-roit , & à tous les honnêtes - gens, dont il étoit aimé. Il doit avoir laifie des Mfs. précieux , entre - autres une Hifioire de Narenta prefque achevée, & un Traité, plein d'une rare érudition , de t origine & des analogies de la langue Efclavone. Ce lavant aimable s'étoit retiré dans une maifon de campagne, qu'il avoit rendue fort agréable , § dans cet- te folitude il fe livroit à fon goût pour fétu-de, & tâchoit de corriger , par fon exemple, l'agriculture grofliere des habitans du frjr marie. Parmi les citoyens lettrés de Macarska fe diftingua de même Mr. Kadcich Archevêque de Spaiatro, qui publia en Efclavon nue théologie morale y à l'ufage du Clergé Illyrien Glngolitique, auquel un pareil ouvrage avoit entièrement manqué. Il lailfa, par un exemple digne d'être imité , fa bibliothèque , riche en livres eccléfiaftiques, à fa patrie. Par-Wi le nombre de ces favans il finit compter encore le P. André Cadcich Miossich, qui Publia un recueil de chanfons héroïques de la nation: ouvrage qui feroit plus eitimable encore , fi ce religieux eut employé plus de goût dans le choix de ces poëfies, & fi, foute d'une faine critique , il n'eut pas mis dans fon recueil trop de chofes inutiles ou douteufes. Le foi autour de Macarska produit abondamment de l'huile , du vin, des amandes, des mûriers , & du miel ; mais du bled en Petite quantité. Le terroir eit léger & graveleux, fans cependant manquer d'humidité, comme la plus grande partie des côtes de la Dalmatie. On voit clairement que des Petits torrens ont formé fa furfâce extérieure, K 3 & que ces torrens ont creufé leur lit dans des matières qu'ils avoient charriées anciennement. Un ruilïeau , nommé Vrutak tra-veilé la place de la ville ; mais quoique fa fource foit de beaucoup plus élevée que le niveau de la mer, fes eaux ne font pas allez douces pour pouvoir fervir de boiflbn falubre. Un autre ruiffeau, appelle Budiçeviza, qui defcend du hameau de Cotifma & qui tombe dans la mer près de Macarska, fournit aux* habitans une eau pure & légère. Malgré le gravier , apporté par les torrens , la mer paroit avoir gagné, & gagner continuellement fur le rivage de ces environs. En tems de calme on voit fous l'eau, à l'entrée du port, un morceau d'un mur, qui ne peut pas avoir été conftruit dans la mer: YEcueil de St. Pierre, qui couvre le port, fe dégrade fans celfe, quoique lentement, par la violence des flots, comme tous les caps de ces côtes, L'étang marécageux du voiiinage, où l'eau croupilfoit autrefois faute d'écoulement dans la mer, fournit encore une preuve de ce hauffement du niveau- En creufant le canal de communication , dont j'ai parlé auparavant , on trouva les reftes d'un tombeau magnifique, & des morceaux de fuperbescolonnes. J'ai vu à Macarska une très-belle médaille en or de l'Empereur Marc-Jules Philippe , tirées des ruines de ces bâtimens, dont on n'aura certainement pas pofé les fondements dans une place inondée. §. IL Du Mont B10COFA, ou BÎOCOVO, qui domine Alacorskci. La plus haute montagne des côtes du Primorie, eft le Mont BÎOCOVQ, au pied duquel fe trouve Macarska, De loin il paroit blanc & dénué d'arbres : les noms cYAlbius & à'Adrius, qu'il portoit anciennement, lui con-Venoient donc en tout fens. L'afpecf pierreux , nud & fauvage de cette montagne, étouffe tout défir d'y monter. On ne peut y aller ni en voiture ni à cheval : il eft très-difficile même d'y grimper à pied en s'aidant des mains. Je fus cependant engagé à tenter de l'efealader par la curiofité de voir les Le-dcuizze , ou les refervoirs naturels de la glace» qui, pendant les plus grandes chaleurs de l'été , fe conferve dans les cavernes de la Partie la plus élevée de la montagne. Mon a,ni Mr. Bajamonti voulut m'accompagner. Nous partîmes de Alacarska a la pointe du jour , ayant pour guides deux habitans des environs. Mon prudent ami n'auroit point K 4 fait ce voyage fans efcorte, ne croyant pas devoir s'expofer à la rencontre des Haiduks, qui, attirés par l'âpreté des lieux , demeurent, comme des Loups, dans les grottes du Mont Biocova. Pour moi, j'aurois volontiers fait feul ce trajet, parce que je comptois plus fur la probité de ces fugitifs, qui trop fouvent font forcés à embratTer ce genre de vie plutôt par l'avarice de quelque magiftrats , que par la crainte du châtiment d'un crime véritable. Le dos de la montagne eft tout éboulé: les fentiers les plus praticables, que nous avions à choifir, étoient les canaux creufés par les eaux de pluye. Le gravier & les fragmens des pierres gihToient fous nos pieds, & me faifoient fouvenir de la fatigante montée du Vefuve, où j'ai eu l'honneur de vous accompagner , & où, pendant longtemps, il nous arriva d'avancer d'un pied pour reculer d'un pas. La belle vue de la mer, des caps & des isles, dont on jouit pleinement fur la hauteur , fût à peu-près la feule récompenfc de nos fatigues. Les glacières, auxquelles nous parvînmes par un chemin long & dangereux, en fautant de rocher - en - rocher , ne contenoient plus de glace au commencement d'Octobre. Nous defcendimes dans un abime très profond, qui reçoit d'en - haut la lumière > & qui s'étend de côté à une diftance inconnue dans l'intérieur de la montagne: nous Y fentimes un froid perçant. En dehors nous vîmes des abreuvoirs de bois, où les bergers fondent de la glace, ou de la neige pour l'usage de leurs troupeaux. La montagne eft ptefqu'entiérement dépouillée d'arbres, mê-Bie dans ces profondeurs les plus impraticables : il eft rare de voir des reftes d'anciennes forêts, «Se le peu qui fubfifte croît fi loin des lieux habités & dans des endroits fi inac-ceflibles, qu'il eft phyfiquement impoflible de tranfporter des troncs d'une certaine grandeur. Les bergers détruifent encore ces trif-tes reftes, ou pour fe chauffer ou pour jouir du fpectacle fauvage d'un incendie , qui dure louvent plufieurs mois. Le fommet du Mbnt Eivcova eft com-pofé de brèche , & de marbre commun , blanchâtre. Les maffes de la première & de la féconde de ces pierres, contiennent, par intervalles, des cailloux anguleux, à furface raboteufe , pleine de corps marins, & dont l'intérieur dur & demi-tranfparent reçoit un Poli égal & luifant. Le pied de cette montagne Retend fort loin , d'un cap à l'autre du territoire de Macarska. Par cette raifon il faut rapporter à la Lithographie de cette montagne tous les fbflîles que je décrirai à mefure que j'aurai l'occafion de les obferver en parcourant les différents endroits de cette cote. Avant de finir la relation de mon voyage fur le Mont Biocova , je dois vous raconter une petite aventure, qui nous eft arrivée en defeendant de la montagne, & qui peut vous donner une idée du caractère des païfiins du Primorie. Les deux hommes qui nous pré-cédoient, armés félon la coutume de la nation , rencontrèrent dans le l'entier une Vipère qui alloit tranquillement fon chemin. 11 s'excitèrent réciproquement à la tuer à coups de pierres, & ils s'obftinerent à le faire, malgré notre intercefîion , en difant que c'étoit un Démon malfaifant caché fous cette forme. Ils évitèrent même avec horreur les lieux par où cet animal s'étoit trainé. Mr. BÀjamon-ti, après leur avoir dit beaucoup de chofes pour leur faire fentir l'extravagance de cette opinion, prit de terre l'animal mort, qu'ils regardoient encore de loin avec des yeux remplis de terreur , & s'approcha d'eux pour leur faire voir que la Vipère étok réellement morte. Ces deux hrutaux fe mirent furie champ en pofture de décharger leurs fufils contre lui, en lui criant des injures & en lui fai* fant des menaces terribles. Ce fut un bonheur pour mon ami, de n'avoir pas jette ce ferpent vers eux, comme il en avoit eu le def-iein : s'il Peut fait, il eut été tué certainement dans le même moment. N'avoit - il pas tort de vouloir prendre de ces païfans pour la dé-fenfe de fa perfonne ? On voulut excufer ces hommes féroces en mettant tout fur le compte de leur fuperffcition : mais ce peuple feroit horrible fipour la religion même il étoit capable de commettre de telles atrocités. Des Météores du PRIMORIE. Suivant l'opinion des habitans de ce dif-trict le Mont Biocova produit les vents, la grêle, la pluye , & généralement tous les changements dans l'athmofphere. La vérité eft, qu'il fert à leur annoncer ces changements. Ceft fur les vents du Nord qu'ils mit fait les obfervations les plus exactes : elles méritent, je crois , d'être rapportées, puif-qtie mon ami défunt, le Comte Grubbisich > m'uflTura qu'il les avoient trouvées conformes a fa propre expérience. Si le Mont Biocova eft couvert d'un brouillard , ce brouillard s'élève avant l'éruption du Nord , déchiré en mille manières : f intérieur de la montagne mugit, on entend bientôt après un bruit plus fort , & l'air fe refroidit. Si le Biocovo n'a point de brouillard , les nuages également étendus dans cette région du ciel & l'air plus vif que de coutume , annoncent aufli l'arrivée du vent du Nord. Les bergers aflurent , & les faits paroiflènt le prouver, que ce vent fort des abîmes de la montagne. Ce qui efl: fur , c'eit qu'il dcf-cend fubitement de fon fommet vers la mer comme un torrent impétueux. Les cavernes d'Eole, fituées dans les hautes montagnes, & les tempêtes, qui, chez les poètes anciens, le précipitent des hauteurs, montrent que les peuples les plus cultivés ont déjà fait autrefois de femblables obfervations. Aufli Seneque pen-fa que les vents fe déchaînent des abîmes fou-terrains , & fe font jour par les ouvertures de la terre. Quand les bois, dans les enfon-cemens de la montagne, brûlent, les vents du Nord régnent aufli longtemps que dure l'incendie , avec une force médiocre , puifque les vallées où fe trouvent les forêts allumées font médiocrement profondes : mais ces vents caufent alors de longues féchereffes. Je me fouviens à cette occafion de ce qu'on raconte des Uscoques dans leurs guerres avec les Venitiens. Les Hifloriens aflurent, que ces pirates , en allumant les forêts, ou en jettant du bois brûlant dans les abîmes des monta- gnes , favoient exciter un vent qui -éloignoit de leurs côtes les vaiueaux ennemis, & les frifbient périr quelquefois dans le canal dangereux de la Morlachie. Quand la montagne eft bien mouillée par de longues pluyes, le Nord ne fe montre pas, ou s'il fouffle un Peu, il ne prend au moins des forces qu'à rneiure que la montagne fe féche. 11 s'élève cependant, quand après une longue féche-reflè la pluye tombe en petite quantité : fi dans ces circonftances le Nord ne fe fait pas fen-tir, c'eft figne de l'approche du Scirocco. Quand après vingt-quatre heures d'un vent du Nord le ciel ne devient pas parfaitement ferein, c'eft un indice que ce vent durera longtemps, °u que le Scirocco prendra fa place. La durée du nord eft a l'ordinaire par jours impairs ; c'eft - à - dire, il foufle de fuite pendant un , trois, cinq, fept, neuf, onze, treize ou enfin quinze jours. Il commence fe plupart du temps au lever ou au coucher du Soleil & de la Lune : il fe rallentit, ou tombe quelquefois à l'aube du jour ou à midi ; s'il ne le fait pas , on peut-être iùr de le voir durer longtemps. Il y a un nord périodique qui fe fait fen-tlr , le dix-feptiéme, ou le vingt - feptiéme de mars ; mais le plus confiant eft celui qui fouffle autour de la Pentecôte, & qui par cet- te raifon , porte le nom de Duhovqiza. On prétend , que quand, dans cette époque , le nord eit doux, il doit relier tel pendant l'été entier. Si ce vent fouffle modérément, on le croit utile, & néceffaire même après la fieuraifon des oliviers , parce qu'il emporte les fleurs deffechées : il fait du bien encore quand, à caufe de la trop grande humidité, la rouille attaque les vignes. Mais à l'ordinaire c'eft un vent pernicieux , qui caufe aux hommes des fluxions de poitrine & des fièvres malignes , Se qui tue par le froid des jeunes bêtes répandues dans les pâturages. Suivant le rapport des pêcheurs , il éloigne de la côte les eflaims des poilfons de paffage : enfin quand il fe renforce il déchire, brife & déracine les plantations ; & il defleche & met en poudre la terre , qu'il emporte enfuite , ou la laiffe épuifée , & privée de fa faculté de contribuer à la végétation. Les navigateurs n'ofent pas s'embarquer de nuit fur le canal entre le Primorie Se les isles de Brazza Se de Lefiua : ils craignent la fureur de ce vent du nord qui fe précipite des montagnes, ou qui s'élance des gorges de la vallée de la FruîUa. Cet inconvénient occafionne le retard des vaifléaux & dérange le commerce. Le Scirocco, ou fud - ouefl, & le Mac/irai, ou nord -oueit, régnent aufli alternativement dans le Primorie. La mer haute & la rapidité des courans annoncent le Scirocco, comme les eaux extrêmement bâties indiquent l'approche du vent du nord. Toutes les années un Scirocco périodique fe fait fentir vers la fête de Pâques : alors il n'amené pus de la pluye mais de la chaleur. Il dure pendant vingt - jours à l'ordinaire , & il tombe quand le foleil fe couche. L'été de l'année , où le Scirocco ne fouffle pas dans le temps accoutumé & delà manière ordinaire, eft toujours exempt des vents du nord - oueft & d'orages. Ce Scirocco fec eft malfaifant parce qu'il brûle les germes des plantes: aux hommes il ne caufe cependant d'autres maladies que des abattement & des laflitudes ; inconvéniens qui font compenfés par les abondantes moilfons des terreins montueux, & la riche pêche, qu'on croit lui devoir, fur-tout quand il eft accompagné de fréquentes pluyes. Quand en été le Maëftral fe repofe un jour, le Scirocco régnera le jour fuivant; & alors leSci-r°Cco finit avec un orage. Les tempêtes dans leurs retours réglés ont beaucoup de reftcm-blance avec la fièvre : fi elles ne finiffent pas le même jour, elles reviennent le jour fuivant à la même heure. On fauroit les prédire , peut-être, en faifant plus d'attention à de certains mouvcmeus allez réguliers de l'air # Dans l'intérieur de la Bosnie, il etttombé, à ce qu'on dit, depuis peu une pluye de Sardines qui épouvanta fingulierement les turcs : fi cet événement n'eft pas fabuleux, il fau-droit l'attribuer à quelque trombe, dont les apparitions ne font pas rares. Des éclairs en été, quand le ciel eft fe-rein, préfagent une longue féchereffe : quand ils fortent de quelque nuage épais, ils indiquent qu'il s'amaffe un orage , ou une pluye impétueufe. Les éclairs en hyver, qu'on voit fréquemment dans les païs fitués fur la mer Adriatique , annoncent que le vent viendra du coté oppofé. Des coups de tonnere violents & réitérés ne promettent pas beaucoup de pluye ; ce qui a donné lieu au proverbe Ilîyrien : Kad vecchic garmi, magna dajgia pade ; plus il tonne moins il pleut. La faifon des grandes pluyes dans le Prz-morie eft au commencement de l'automne & vers la tin de l'hyver. Quand l'hyver & l'été font fort pluvieux, les faifons font dérangées : après un hyver doux fuit un été orageux. Un été pluvieux procure une bonne récolte d'huile , mais peu de vin : mais quand en hyver on a eu beaucoup de pluye, & au prin-tems & en été fécherefle , il furvient une di-fette de toutes les productions de la terre. Quand la «iic$ eft trop pluvieufe , il tombe à l'entrée des nuits, dans les temps fereîns t une rofée rougeâtrc, qu'on obferve fur-tout quand on voyage par mer , & à laquelle on attribue la rouille de la vigne. Vers Noël & au printemps fe font fentir les Provcnze, qui ftniiïent le plus fouvent par des bourrafques. Le fud & l'oueil font tares en comparaifon du nord, du Maëftral w du Scirocco ; à caufe de leur rareté on ne connoit pas les règles qu'ils oblèrvent dans leurs cours. La neige & la glace ne durent gueres dans le Primorie , pas même fur le fommet du Mont Biocovo ; dans ces cavernes, &dans les précipices du Mont - Moffbr , elles fe cou-fervent cependant quelquefois d'une année à l'autre. L'abondance de 1a neige produit une abondance de denrées, principalement d'huile, & d'autant plus , quand elle tombe de bonne - heure au commencement de l'hyver. tfl froid qui arrive trop tard eft pernicieux, Parce qu'il furprend les plantes, quand leur levé eit en mouvement: il caufe aulli beaucoup de dommage aux jeunes bétes. Cependant le froid, dans ces contrées maritimes, n'eft jamais rigoureux fi le vent du nord ne l'amené pas ; fans ce vent , le mois de Janvier y autoit la température du mois d'Avril à Venife. Prefque partout on eifuye en été To?7iu IL i. des chaleurs exceflives : au mois de Septembre j'ai fouffert ici autant de l'ardeur de l'air que je n'ai jamais fouftèrt dans la Pouille. La grêle eft moins fréquente , & fes grains font moins gros qu'en Lombardie, S, IV. De la mer , autour du PRIMORIE ; de fon niveau, 6? de la pèche. Dans le voyage, que j'ai eu l'honneur de faire avec vous, j'ai cru remarquer , dans beaucoup d'endroits, des indices clairs & conitants du haulfement du niveau de la mer Adriatique. Mamfredi & Zendrini avouent que , depuis le temps des romains jufqu'à nos jours , ce niveau a haufle : cependant tout nouvellement cette vérité vient d'être combattue par quelques favans , qui la nient fans raifon & malgré les faits ; ou par d'autres, qui doutent pareequ'ils n'ont pas employé les calculs , quand il auroit fallu calculer. Ce n'eft pas le lieu ici de rapporter toutes les preuves de cette vérité que préfente la ville de Venife ; ou le gouvernement eft obligé d'année en année de faire hauffer les places qui fournifTent l'eau aux citernes publiques, parce que depuis le feiziéme fiecle, dans lequel elles furent réparées , la mer a gagné pendant les hautes eaux du temps du Scirocco , les pavés ; où les eaux, entrent dans plufieurs eglifes, qui, quand on les a bâties, auront été fûrement à l'abri de cet inconvénient; °ù la place de St. Marc, malgré le hauffement du nouveau pavé, eit fouvent inondée ; où enfin les eaux , furpalfant , dans le temps des marées, les mefures prévues, entrent dans les Magazins des négocians & gâtent les 'uarchandifes. Ces dommages caufés dans la ville ; la deftruclion exceflive des digues; les inondations plus étendues des terreins bas de nos provinces & de Cornac bio ; la ruine frappante du port d'Ancona, qu'on ne pourra plus réparer, & de la montagne voifine qui s'écroûle vifiblement par l'action de la mer ; la ville de Conca, près de Rimini, fubmer-gée ; les fondemens de la ville de Ciparum en Iltrie , détruite feulement dans le neuvième fiecle , déjà entièrement couverts par les eaux ; & enfin tant d'autres obfervations analogues , font étrangères à mon fujet. Je dois vous entretenir de ce qui eit relatif au niveau de ta mer le long des côtes de Primorie, La mer s'elt retirée vifiblement de toute la plage , qui s'étend entre les embouchures sdes deux rivières de Cettina 8c de Narenta, ke gravier , la terre , la fable , apportés par L % les torrens, ont comblé les creux , & ont fait d'une cote, autrefois remplie de ports, une plage fans bayes, & expofée aux vents. La mer bat avec furie ces nouveaux terreins, &■ les ronge d'autant plus aifément que leurs parties ont peu de liaifon entre - elles. Quelque baiTe que foit la Marée , dans les endroits où le rivage rongé s'élève perpendiculairement, on n'y apperçoit aucune matière , qui entre dans fa coinpofition , que le gravier des montagnes* • Les caps , qui du continent s'avancent dans la mer , bien loin de recevoir des accroiflemens, comme il devroit arriver ii la mer chaffbit vers les côtes fon propre gravier , diminuent au contraire de jour en jour , & deviennent des écueils inondés, & féparés de la montagne. En voyageant par le Primorie, j'ai pu ajouter, à ces obfervations générales, encore deux particulières. Une infcription , gravée dans le roc vif fur le rivage de Xiim-gofihie , me fournit la première. Cette infcription parle d'une fontaine , qui ne le trouve plus dans cet endroit, & d'un domaine qu'elle arrofoit. A prêtent la mer bat avec violence contre ce roc, & , en jettantdu gravier, contre finfeription, elle a effacé une partie de ce précieux monument , dont tous les ca racler es ne font plus lifiblcs. Le domaine. le jardin, le chemin, au moins vers la fontaine, qui, fuivant le fentiment de Mr. Zanetti , appartenoit a l'Empereur Licinien , tout eit fubmergé par la mer. La rivière de Narenta & la campagne qu'elle inonde , où les reftes de la ville de Narona fe trouvent enterrés, me firent faire la féconde obfervation , qui n'elt que trop applicable auffi à nos contrées en Italie , où Adria & Ravenna fubirent le même fort. Les eaux de la rivière , dont la mer exhaufïee retarde'le cours , dépofent à fon embouchure des bancs de fable, qui peu - à - peu forment des isles baffes & marécageufes. La mer fe dédommage de cette apparente prolongation des terres, en remontant toujours plus dans le lit même de la rivière, & en forçant fes eaux, qui ne peuvent plus s'écouler librement , à fe répandre dans la plaine adjacente. Cette campagne , autrefois fi fertile en bled & dominée par une ville floriffante, eft a préfent un vafte marais mal-fain , où un petit nombre de miférables païfans traînent à peine une vie languiftante. Il ne feroit pourtant pas difficile de rendre cette plaine habitable : on ne rencontreroit même dans cette entreprife pas autant d'obftacles, vu la différence de la pofition des lieux , que dans nos contrées marécageufes en Italie. Mais com- L 3 nie on a laifîë les chofes dans leur état naturel, la mer a fait rétrograder la rivière, & caufé par là l'inondation des terres. Le lac de Scardona étoit probablement auffi une plaine arrofée par le Titius avant que la mer eut retardé fon cours. Le canal, qui féparela prefqu'isle de Sab-bioncelîo du continent, paroît avoir été, dans les temps les plus reculés, le lit de la rivière de Narenta. La montagne qui forme le cap, ne doit pas fon origine à un Volcan, & on ne peut pas fuppofer qu'elle fortit des eaux telle qu'elle eft actuellement : on voit clairement qu'elle a été féparée de la grande maffe du continent, comme le furent aufli, fans aucun doute , les isles voifines. Dans la petite isle de Torcola , habitée feulement par quelques bergers, fe trouve un creux formé de tuf, qui ne peut devoir fon origine qu'à une rivière qui charioit cette matière: dans toute la ftrudure de cette isle on reconnoît des indices clairs d'anciens lits de rivière. On en rencontre de femblables dans l'isle de Lejîna, defquels je parlerai en fon temps. Le fond de la mer du Primorie a de grandes inégalités. Sa profondeur eft cependant toujours confidérable au milieu du canal, qui fépare les isles du continent , & elle doit pafTer cent-cinquante brafles. Elle eft beau- coup moindre dans le golfe de Narenta , comme entre Sabblonceîlo & Lejiua, de forte qu'on y peut apperçevoir le fond de la mer. J'ai eu occafion de voir autour du cap de St. Giorgio de Lefina, une choie qui peut donner une idée de l'accroîffement du fond de la mer par des amas de teftacés & de polypiers , qui forment la croûte, dont parle Donati dans fon Saggio di Storia naturelle deW Adriatico. Cet auteur, d'après beaucoup d'obfervations, fe croit en droit de conclure , que la mer haufle en proportion de ce que les rivières y portent pour couvrir le fond, & en proportion de cette croûte , qu'il a rencontrée par-tout & principalement dans les grandes profondeurs. J'omettrai l'examen de l'opinion , fi en effet le hautement du fond peut produire le haulfement des eaux » dans un bras de mer dans lequel entrent les eaux de l'Océan , qui ne devroient plus y venir fi les hauffements du fond diminuoit la capacité du baffin de ce bras de mer : je vous Parlerai uniquement de cette croûte. Elle neparoit pasfe former en tout lieu. Dans plufieurs fonds on ne la voit pas, & °n ne l'en retire avec aucun inflrument : dans d'autres endroits elle eft très - peu de chofe. Près du cap St. Giorgio , dont j'ai fait mention , on voit à une petite profondeur un L 4 168 DU P r i m o r i t. grand monceau d'urnes antiques, qui doivent avoir reftés dans cette place au moins pendant quinze fieçles : plufieurs de ces urnes, tombées du grand monceau, font éparies à trois ou ù quatre enfemble. Elles ne font pas enterrées, & on voit au moins la moitié de leur corps: on peut en tirer quelques unes de la mer à peu de fraix. Elles ont un peu plus d'un pied de Diamètre, & trois pieds de hauteur : fouvent elles portent le nom de l'ouvrier, écrit en belles lettres romaines. Elles fe trouvent dépofées probablement dans cet endroit par le naufrage d'un vaùTeau chargé de poterie. Mais pendant le cours de tant de fiecles, ces urnes n'ont pas été en-fevelies fous la croûte mentionnée par Do-nati : la croûte même , dont ces vafes font enduits, tant en dedans qu'en dehors, n'cx* cède pas l'épaifleur d'un demi-pouce. Par conféquent elle ne peut pas être aufli univer-felie , ni fe former en aufli peu de temps comme on pourroit le croire. Il faut donc aufli que le fond de la mer n'ait pas haufle fi con-ftdérabiement par cette croûte. Il eft probable d'ailleurs & conforme aux loix de la nature, que les rivières , & principalement les torrens, dépofent leur gravier proche des embouchures, & que ces dépots caufent une prolongation du continent plu- tôt qu'un autre changement dans le badin de la mer. *) Une telle prolongation du rivage , tout comme l'enfablement du fond , fer oit lans, doute monter le niveau d'un lac : mais on ne comprend pas comment le même effet puilfe être produit dans notre mer, qui a des communications & qui fe met à niveau avec des mers extérieures. Comme cependant le hauffement du niveau de notre mer, depuis le temps des romains, eft un fait incontefta-°le , dont Don ati lui-même rapporte plufieurs preuves, il faut l'attribuer néceftàire-ment à une caufe plus efficace & plus générale, L'aftaiffement des terres, par lequel un auteur ingénieux à voulu expliquer ce phénomène, ne pourroit pas être égal dans les terreins marécageux, & dans les terreins mêlés de roc : ce feroit un miracle continuel, « par exemple à Venife tous les bâtimens s'a- *) „ Plus les teftacés & les polipiers propagent 13 fur cette croûte, plus elle fe remplit de coquillages & îj des fquelletes de ces animaux : elle augmente donc « en maffe, & haufTe de cette manière le fond de la >s mer. A ce hautement du fond contribuent aufli les s> isles écroulées, ce qui eit arrivé plufieurs fois dans » la mer Adriatique. Parmi ces caufes il faut aulïi comp-» ter les ruines &c. — Vous voyez comment le fond des mers doit hauffer, & comment les eaux doivent si hauffer en môme temps." &c. DoNATl. Saggio&c. & 11. 12. baiffoient également, quoique conftruits dans des temps différents & fur un fol de nature différente. J'ignore quel eft en Angleterre l'état de la mer, loin des embouchures des rivières , qui ne peuvent fournir aucune règle généra* le , puifque le prolongement des terres eft fûrement un cas particulier. Je fais bien que , s'il faut en croire le témoignage de Celsius, de Dalin & de Linné , la mer Balthique fe retire, s'abaiffe, & laifte à fec des terreins autrefois couverts de fes eaux. Mais par une fatalité étrange, les théologiens du nord, qui cependant taxent les nôtres d'in-tolerance , fe font mêlés de cette queftion phyfique , & ont nié hautement les afïértions de fes obfervateurs ; de forte qu'on ne fait plus qu'en croire. Mais, fans m'en apperçevoir , je me fuis bien éloigné du Primorie. Je reviens donc à mon fujet. La pêche la plus riche des côtes du Primorie eft celle des Maqueraux & des Sardines. Le temps propre à la faire aveciuccès* eft dans les nuits obfcures : les poiflbns trompés par les barques, nommées ÎUuminatrici, qui portent à la proue un feu de bois de Sapin ou de Genévrier allumé, eft attiré en grand nombre vers les filets placés près du ( rivage. Chacun de ces filets , appelles Trat-ta, demande trois barques ; une grande pour contenir le. filet , & deux petites, garnies d'un feu pour fervir d'appât au poiflbn qui fuit la lumière. Treize hommes font employés pour chaque filet ; & ces hommes deviennent en peu d'années d'excellens mariniers , parceque leur métier les oblige a lutter contre les tempêtes imprévues, & à fur-nionter, à force de rames, les obftacles que leur oppofent les calmes ou les vents contraires, f Autrefois la pèche étoit très - floriflante en Dalmatie : mais depuis que l'intérêt particulier a fubftitué des productions étrangères à celles de la pêche des Dalmates , qui fe vendoit auparavant avec avantages dans les états de la république, ces derniers ont perdu leur induftrie, ou la reflerrent au lieu de l'étendre. Un des grands obftacles des progrès de la pêche , eft encore le haut prix des bois réfineux du Sapin & du Genévrier, dont les habitans fe fervent uniquement pour éclairer le poiflbn : à force d'en couper on a détruit ces efpeces d'arbres fur les montagnes des cotes & fur les écueils. Il feroit facile cependant de remédier à cet inconvénient, en fubftituant au feu un fanal, tel que celui qu'em-ployent les pécheurs françois fur la Méditer- rannée quand Us vont de nuit à la recherche des Maqueraux & des Sardines. Cet expédient diminuèrent les fraix néceflaircs à l'exploitation d'un filet, & épargneroit encore le travail de quelques hommes, dont la main-d'œuvre eft précieufe dans un païs médiocrement peuplé, comme Teft la Dalmatie. Cette pêche des, Maqueraux & des Sardines commence avec le printemps, & dure tout l'été avec une bonne partie de l'automne , excepté dans les nuits trop claires au temps des pleines lunes. Les pécheurs prétendent avoir obfervés , que les grands elîaims de ces deux efpeces de poûTons viennent du milieu du golfe, & fe répandent alors par le canal de Primorie pour chercher leur pâture : ils difent encore , que la nourriture que ces poilfons aiment le plus, font différentes efpeces d'orties marines, nommées dans le langage des pécheurs Klobnci, ou chapeaux , qui chaftees par les vents nagent vers le rivage. Les. Sardines & les Maqueraux les pourfui-vent, pareequ'ils en font fort friands, tout comme de toutes les efpeçes d'animaux gélatineux , dont on trouve fouvent une grande variété dans les filets, mais qu'on ne peut pas obferver puifque hors de l'eau ils le dé-compofent & tombent en déliquefeence. Les poilfons de palfage aiment encore à fe nour- n'r d'un infecte appelle Morska Buha, ou puce de mer , qui relfemble à YOnifctis AJellus de Linné , & dont on voit nager des ef-faims dans les eaux : il en eft de même d'une efpece de Scolopendre , longue d'un pouce & demi, & connue des pécheurs fous le nom générique de Gliftim, ou vers, & de quelques - uns fous le nom particulier de Gliftlne Stomghe, ou de vers à cent pieds. Ces pauvres infectes répandent de nuit & dans l'eau tranquille , une lumière blanche fort vive , qui caufe leur perte. Pendant les nuits obi-cures de l'été , j'en ai vu fouvent fe prome-Uer dans les bas-fonds. Outre la pèche des deux efpeces de poilfons mentionnées , & des filets de Traita qu'on y employé , on fait ufage d'autres filets Pour une autre pêche, celle des Ghirize, ou ftlendoles blanches, petit poilfon qu'on fale pour la nourriture du peuple ; comme aufli Pour prendre des muges, que les pêcheurs uoniment Chiffie. La pêche des Ghirize fe fut en toute faifon ; celle des Muges uniquement en automne le long du rivage. Ces poilfons, dans le temps de leur accouplement, s'aGTemblent quand il pleut ou que le vent de Uord règne , à l'embouchure de la rivière de Narcnta. Les habitans fe mettent alors en mer, for des barques de neuf hommes d'équipage, & vont à la pêche des muges, qui fe fait en plein jour. Deux fentinelles occupent un endroit élevé de la côte pour reconnoître , par le mouvement des eaux, de quel côté vient le poilfon , & pour en avertir ceux de la barque, qui jettent alors le filet à la place la plus avantageufe & au moment favorable. Cette pêche , quoique la faifon en foit fi courte , ne laiflé pas d'être profitable, de manière qu'une barque fait fouvent en peu d'heures fon chargement complet. On fend ces poif-fons, & on les fale comme on fait à Com-macbio : mais en Dalmatie ils font plus grands. Les pêcheurs de Macarska en tirent de la boutargue, qui féchée au foleil eft d'un goût exquis, Se fe conferve long-temps. Les gourmands la préfèrent même à celle des grecs, quoique fes grains foient plus petits. Ji eft difficile à calculer combien de poif-fon falé le Vrimorie fournit annuellement au commerce. Cette branche d'induftrie eft mal conduite dans toute la Dalmatie, Se dans plufieurs endroits, où le produit de la pèche mé-1 îteroit mieux encore l'attention du gouvernement. Ce qui eft certain, c'eft que les habitans de Macarska , qui, eu recompenfc de leur foumiftion volontaire à la république, jouiflent dans le port de^Venife de beaucoup de privilèges , préfèrent néanmoins de ven- dre leur Saline aux étrangers. Ils prétendent lavoir par expérience qu'ils peuvent trafiquer plus avantageufement avec les marchands Napolitains ou fujets du Pape, qu'avec les Vénitiens. Jls ajoutent que depuis vingt-ans la pêche diminue , & qu'aujourd'hui le produit paye à peine la dépenfe. Je ne puis pas croire pourtant que le poiflbn vienne en moindre abondance chercher fa nourriture près dès rivages du Primorie ; quoiqu'une loit pas entièrement impoilible qu'il s'en éloigne à caufe de la détérioration du fond de la mer par les dépots de terres fauYages & de gravier itérile, amenés des montagnes pelées par les torrens & les rivières. Il me femble plus probable que la dépopulation générale & pro-grelïive de la Dalmatie , eil la caufe principale du dépérilfement de la pêche. Le défaut de moyens pour équiper des barques diminue leur nombre , comme aufli celui de pêcheurs Courageux , qui ofent courir les mers dans des nuits orageufes, & qui peuvent rapporter , malgré les mauvais temps , de riches prises de poiflbn. Il ne feroit pas feulement utile, mais encore abfolument néceflaire, d'encourager cette branche d'induftrie , & d'augmenter le nombre des pêcheurs qiû s'y adonnent. Outre le profit qu'on en tireroit & l'extenfion de notre commerce, notre marine feroit des pn> grès marqués. Vôtre nation, Mylord, montre un exemple frappant de l'influence d'une pêche fioriffante fur les forces navales. Nous ne navigons pas il eft vrai ni dans les mers du nord pour prendre des Baleines ; ni fur l'Océan pour aller aux Indes ou en Amérique : ainfi un pêcheur accoutumé à couvrir nos mers en toute faifon , eit pour nous un ak fez habile marinier. Ces pêcheurs vont auffi de nuit dans des barques illuminées à la chaffe des Dentales, des Congres, des Dorades, & d'autres poif-fous errants qui habitent ces mers. Ils font fort hahiles à les prendre avec la Fos-tîftà, qui ell une longue lance de bois, armée au bout d'un fer de la forme d'un peigne, dont les dents font recourbées comme un ha-mecon. Les Thons , les Bonites & d'autres poillons délicats fe rencontrent fouvent fur les tables à Macarska. Les Dauphins & les Marfouins errent librement dans ces mers, & perfonne n'a pen-fé encore à tirer parti de ces efpeces de petites baleines. Les pêcheurs Dalmates marquent aux Dauphins une forte d'amitié & de reconnoiflancc, s'imaginant que ce Cétacé fa-vorifè leur pêche en châtiant le poiffon vers les barques illuminées. Quand ils pèchent avec avec lu Fofcina , ils ne manquent jamais de jetter au Dauphin quelque gros poiflbn, comme pour partager avec lui leur proye. Si ïfuJTe eu le loifir & la commodité d'entretenir quelque pêcheur raifonnable, je lui au-rois tait fentir le dommage que caufent à la pêche ces animaux voraces, & quel profit on pourroit tirer de leur chair falée , & de leur graille fondue. , , . Les veaux marins fê montrent rarement dans le canal de Primorie ; mais allez fouvent près de l'embouchure de la rivière de Naren-fflh Ils aiment les fonds remplis d'écueils & de petites isles, afin de pouvoir fe mettre au fcc & à l'air : par cette raifon on en voit beaucoup le long des .côtes de ITflrie & entre les isles du Qtmrnaro. Les habitans des païs maritimes attribuent un goût fmgulier pour le raifia à cet amphibie , & aflurent pofitive-ment, qu'il fort de nuit des eaux pour aller fiicer les grappes pendantes à la vigne; , Souvent les pêcheurs trouvent dans leurs filets trois efpeces de poilfons nuifibles & venimeux : la Paftenaque, appellée XiitiiglïiM ou ^ittlzzak caufe de fa couleur jaune: UPâtik^ °n Dragon marin ; & ht Scarpena , ou le Scorpion marin. Le venin de ces poilfons réfi-de dans la piquure d'une épine qu'ils ont fur la vete, & que les pécheurs évitefit avec iift Tom. )I M grand foin. Si maigre leurs précautions ils ont le malheur d'en être piqués, ils appliquent contre le poifon du feorpion marin, le fiel de l'animal même : ils remédient à la piquure du Dragon marin & de la Paitenaque par le fiel-blanc, comme ils difent, du Calmar, connu d'eux fous le nom prefque latin de Lihgna, ou &Oligctgn. Le meilleur remède eit cependant de lier fortement la partie piquée , & de fearifier la blelfure pour faire for-tir le fang empoifonné. La torpille eit très-commune , & fe nomme Termxk: l'engour-dilfement qu'elle caufe à ceux qui la touchent, ne dure pas long - temps & ne laiife aucune fuite facheufe. Les coquillages de ces mers ne font remarquables ni pour leur beauté ni pour leur variété. Dans quelques endroits fangeux , les Pin nés marines parviennent à la grandeur de deux pieds : elles donnent une mau-vaife efpece de perles d'une couleur plombée , & cette efpece de Soye , qu'on met quelquefois en oeuvre en Dalmatie. Un Na-turalifte qni voudroit confacrer fon temps à la recherche des coquillages & des zoophytes, trouveroit néanmoins , dans les fonds de la mer Adriatique, un vafte champ pour exercer fa curiofité. On peut dire que Marsigli & Donati ont effleuré à peine cette riche Du P k i M o r 1 I79 matière. Les travaux des polypes doivent être fort variés & fort abondants dans ces profondeurs, dont on tire quelquefois des morceaux de corail & de madrépores. Depuis quelque - temps on a négligé beaucoup la pêche du corail ; l'entrepreneur en eft dégoûté peut-être par une combinaifon de cir-conftances peu favorables. Des lieux habités des cotes du PRIMORIE, de droite & à gauche de MACARSKA. Le territoire de Macarska commence près du petit village de Breiia, placé fur une hauteur du rivage , à côté de la Frullia, où, fuivant toutes les probabilités , étoit fitué le Pegtmtium des anciens, & le BeruUia de Por-phyrogenete. Les petites bandes de plaine entre la mer & le pied des montagnes , & les collines contigues , font affez mal cultivées : pour la plus grande part on le laifte en pâturages, quoiqu'il fût convenable de mettre tout ce diftrict en vignes. La ftérili-té des montagnes fupérieures, excufe cependant un peu cet emploi du terrein des côtes. Malgré le règne trop fréquent du vent de nord, tout le territoire de Macarska eft M 2 tirés - propre à la culture de l'olivier, de la vigne & des arbres fruitiers. On commence à cultiver de ces derniers à l'exemple des habitans de Pogliza qui plantent des arbres le long de leurs cotes, & qui avec leur irait font un commerce avantageux , quoiqu'ils ne foient pas encore parvenus à améliorer, par la greffe , les efpeces. Les Marafques y réuf-filfent parfaitement bien : c'eft une efpece de cérife , dont le noyau fert à donner le parfum à la liqueur connue fous le nom de Ma-rasquin , qui fe fabrique dans plulieurs endroits en Dalmatie , principalement à Zaret , où la manufacture la plus renommée eft celle de Mrs. Carseniga. Avec l'huile & le vin, les figues & les amandes forment le principal produit des arbres fruitiers. Leur culture cependant n'eft pas bien entendue. Dans le même petit domaine, on trouve en confufion des oliviers, des figuiers & des amandiers parmi les vignes, dont les feps font plantés à deux pieds de diftance, & dont on lailfe ramper les farmens par terre. Le produit d'une vigne, en prenant le ■revenu moyen & en comptant la dépenfe, ne va gueres à quatre pour cent. Les feps de vigne parviennent à l'ordinaire à l'âge de trente-ans : niais ici ils vieilliffent plutôt, par* ceque cette quantité d'arbres épuife les fucs de la terre , qu'on ne peut pas remplacer parle fumier, à caufe de la rareté du fou rage, & de la coutume barbare de laiffer courir toute la nuit les beftiaux par la campagne. Quand les feps d'un domaine finiffent leur carrière , il n'eft pas avantageux d'en planter de nouveaux fous l'ombre , & fintêret ne permet pas d'arracher les arbres. Les païfans du Primorie prennent alors le parti de femer du bled dans ces terreins : mais ils y perdent leur temps & leur travail pour gagner une récolte mefquine, quoique leur charrues, adaptées à la petiteffe de leurs bœufs, ne raflent qu'effleurer la terre. Ces vices de leur agriculture font communs , à peu - près, à toute la province, & par cette raifon le peuple, après beaucoup de vaines fatigues, manque d'alimens , & fe voit forcé de fe nourrir , pendant plufieurs mois, de racines fau-Vages. Tous les villages du Primorie font bien ftués, jouiffent du meilleur air , & boivent des eaux très - faines. Baft , placé fur une colline , a une fontaine , qui donne le nom de Baska - Foda à un petit amas de cabanes. Dans cet endroit on déterre des infcriptions, & d'autres pierres antiques. Un pilaftre, qu'on y avoit trouvé tout fraîchement , nie fournit la matière pour des obfervations. Il M* 182 D' u P r ! M Q k 1 K." eft d'une pierre calcaire, compolée de frag-mens marins , & principalement des épines & de la coque d'échinites. Un fuc bitumineux qui avoit pénétré cette pierre, avant qu'elle fe fut durcie, lui a donné une couleur d'un gris obfcur. Ceux qui l'avoient tirée de la terre, fentirent, en la frappant avec leurs pieds, une forte odeur de poix, & me menèrent, par cette raifon, la voir comme une curiofité. J'en fis détacher quelques morceaux, qui en fe féparant de la m a (Te exhalèrent une odeur piquante , & qui le font encore quand je les frotte l'un contre l'autre. Les collines de Baft flanquent le pied du Mont Biocova, & partent derrière la ville de Macarska , toujours en s'appuyant à la montagne. .Sur ces collines on voit les hameaux de Felo - Bcrdo , de Macar & de Cotifina : des deux derniers descendent de petits ruif-feaux d'une bonne - eau , qui après un court trajet \ fe jettent dans la mer. Dans ces environs , les cartes de la Dalmatie confondent fi fort les pofitions, & eftro-pient les noms d'une manière fi étrange, qu'il feroit ennuyant de rectifier en détail toutes ces méprifes. Il fera plus agréable de confronter ces cartes avec la mienne, que j'ai rectifiée pas - à - pas en parcourant ces côteg. Dans le diftricl: du petit village de Tu-cçpi au bord de la mer, dans une maifon de campagne , bâtie dans le goût des nôtres fur la Brenta, vivoit le Comte-Abbé Grubbisich, aimable & utile philofophe, dont on déplorera toujours la mort prématurée. 11 avoit le projet de réformer, par fon propre exemple , l'agriculture abfurde des habitans du Primorie; & il auroit réufli s'il eut joui d'une plus longue vie. Il commença par étudier le climat du païs & la nature de fon terroir. En conféquence de fes longues obfeiv vations, il fe décida pour un nouveau plan de culture. Les vignes de fon domaine a Tupeci fur le penchant de la colline , furent élevées à trois pieds de terre, & liées à des perches, pofées, en guife de haye, au travers du vent dominant ; ce qui eft le principal objet quand on plante dans cette contrée fur des hauteurs. Entre ces hayes il reftoit un efpace fuffifant pour femer du bled , de manière qu'on tiroit du même terrein deux productions différentes fans l'épuifer. Le rai-fm étoit plus mûr, plus abondant & de meilleure qualité : les vignes taillées, comme elle le font en Italie, promettoient une plus longue vie. Les arbres fruitiers & les mûriers étoient difpofés autour cjes champs cultivés, en-forte qu'ils ne pouvoient endommager ni le bled M 4 Du P r i V omit. ni la vigne. Cet habile obfervateur, après avoir vu que les oliviers , placés dans des lieux de paffage , portoient plus de fruit &'ibuftroient moins de la féchereife , ne planta plus ces arbres au milieu de ces domaines , mais le long des chemins. Les murailles lèches , qui fou-tiennent les terreins en pente de Tncepï, étoient aufli bien construites qu'en Tofcane & dans le territoire de Vicenza. 11 adopta aufli de la pratique des Italiens la charrue de montagne à quatre roues ; inconnue aux paysans du Frimwic, accoutumés à gratter la terre avec une charrue légère fans roues, & tjrée par deux chétives bétes. Pour mettre fes expériences à couvert de toute exception, le Comte Grubbisich avoit choifi l'endroit le plus expofé aux vents, le plus fujet aux autres inconvénients du climat, & dont le fol étoit le plus difficile à labourer Il favoit très-bien qu'on attribue aux cirçpnurances favorables , & non à l'habileté du cultivateur, la réuflite des elfais faits fur des terreins d'un bon fol, à portée des eaux, & à l'abri de l'impétuofité des vents. Mon ami auroit fouhaité j\z voir traiter de l'art do cultiver, plutôt les: poflèfleurs des terres, que les gens qui n'ont pas un champ en propre, & qui dans leur cabinet fe contentent de coin- conjectures : par cette raifon il ne goûtoit pas les ouvrages périodiques, qui roulent fur ces matières. Il ne iâîfoit aucun cas des expériences exécutées dans des lieux enfermés. Il difoit : comme on ne doit pas préférer en médecine les plantes tranfportées dans un jardin de botanique , a celles qui viennent fur les montagnes ; ainfi on ne doit pas compter fur des efTais faits dans des terreins clos, préparés & arrofes, qu'après les avoir éprouvés dans de va lie s champs, ou fur les montagnes. Les collines du Primorie font en parties pierreufes, & en partie fufceptibles de culture. Pour rendre telles ces dernières, il eit néceflaire cependant d'employer du travail & de l'induftrie, Outre les fols de craie & d argille , déjà propres au labourage, on trouve des couches entières de ces mêmes matières a demi pétrifiées, qui, quand on les entame & quand on laiffe pendant quelque temps les mottes expolées à l'action du foleil & de la pluye , fourniffent une terre bonne pour la yigne • mais qui ne convient ni au bled ni a l'olivier. Les habitans nomment Bigar cette efpece de terre qui fe décompofe en de très - petites parties de figure rhomboïdale. Les craies bleuâtres font quelquefois mêlées d'un fable fin, apporté pur les torrens ; ou d'une terre blanchâtre, qui provient de ladif-folutiou des marbres calcaires : dans ce dernier cas, elle produit de bonnes recokes de bled , pourvu que les trop grandes chaleurs de l'été ne la rendent pas ftérile. La pierre dominante dans ces collines eft le grès, nommé Brumiza par les habitans , dans lequel on rencontre quelquefois des frag-mens de corps marins. Il eft remarquable , que cette pierre , bleue en dedans, eft en dehors toujours couleur de rouille. Ceux qui bâtiftent fur le rivage de la mer , choifif-fent par préférence cette pierre pour pofer les fondemens. On rencontre aufli des couches à'Alberefe, ou pierre calcaire fine , & différens marbres, entre-autres un lit d'une belle brèche rouge, dans les poffeflions des Comtes Grubbisich. En fuivant les lits fecs des terreins voifins de la maifon de campagne démon ami, où j'étois logé, je ramaffai aufTi plufieurs pierres compofées d'autres pierres. Les ravins , creufés par ces torrens fur le penchant des hauteurs, ne font pas affez profonds pour qu'on puiffe fe former par leur moyen des idées de la ftru&ure de l'intérieur des collines : leurs côtés montrent des matières plus anciennement tranfportées, avant que l'induftrie des hommes avoit fixé à ces torrens un lit certain. Près de l'églife délia Ma- donna de Tncepi t j'ai trouvé une efpece très-curieufe de marbre blanc, marqué de lignes rouges, qui ferpentent par toute la malfe régulièrement, & en fuivant la même direction. Près de cette églife champêtre , environnée d'un bois, il y a d'anciens tombeaux Ef-davom , ornés de Bas - reliefs ; mais fans infcriptions. Un de ces monumens repréfente un guerrier finguliérement vêtu , & coërfé d'un bonnet terminé en cône pointu : ornement qui a donné peut-être lieu à la tradition , qu'on a dépofé fous cette pierre les olfemens d'un Doge de Venife, tué dans une guerre contre la ville de Narcnta. Ce Doge pourroit être Pierre Candi an o , qui mourut en effet pendant une expédition contre la ville mentionnée, dans un endroit nommé Miculo. L'infpection de ce monument montre cependant qu'il a été érigé par les Efcla-vons : le bonnet pointu étoit un habillement ulité chez cette nation, comme on peut voir par un fçeau du Roi Dabiscia , attaché à un Diplôme qui doit fe trouver dans la collection des chartes de feu mon ami le Comte Grub-Bisich. Dans le diftrict de Tncepi on avoit déterré des infcriptions grecques & romaines, qui palferent enfuite en Italie. Le Lanren-tuw de Procope étoit fitué probablement t 88 Du Primorie. dans la contrée, appellée Zavorac, puifque les deux noms lignifient également un lieu planté de Lauriers. Les cavernes naturelles font fort communes dans ces environs: près de chaque village on en trouve de fortifiées par des murailles, & quelquefois par des petites citadelles d'une architecture barbare. Elle fervirent, fuivant les apparences , anciennement de retraite aux pirates, & dans les derniers temps de refuge aux habitans effrayés par les incur-fions des Ufcoqites. Sous les eaux de la mer, près du rivage de Tucepi, on voit trois fources abondantes , qui proviennent, fans - doute, ou des grands refervoirs d'eau de l'autre côté des montagnes ; ou de quelque rivière, qui, ne pouvant pas arriver jufqu'à la mer , fe précipite dans des gouffres. Une de ces trois fources s'appelle Smerdegliac, ou la puante , parce-que, fuivant le dire des habitans, elle exhale fouvent une odeur defagréable. On nomme les terres voiiines Pakline, ou abondantes en poix. Cette odeur ne doit pas être confiante : ce qui eft certain au moins, c'eft que la fource de Smerdegliac ne jaillit pas toujours avec affez de force pour mettre la fur-? face de la mer en mouvement: elle fe rcpo-fe fouvent pendant quelques jours ; fouvent el- le vient & difparoît le même jour à plufieurs repaies. Les pluyes abondantes qui tombent de l'autre côté des montagnes ; ou les canaux: tortueux, par lefquels les eaux engouffrées font obligées de ce frayer un paflâge pour parvenir à la mer , font apparemment les cailles de cette inconitance. L'odeur de poix lui vient peut-être de quelque embrafement ■Ibuterrain , plus ou moins violent. A peu de diftance de Tucepi, fe trouve, fur une coltine , le village de Podgora, fitué au-defllis de la campagne la plus agréable, la plus fertile, & la mieux cultivée des environs. Le petit cap de Dracevaz, qui s'avance dans la mer dans le territoire de ce village, rnérite d'être obferve. Les couches fupérieu-res, qui le forment, font.de brèche, & les inférieures de grès : ces dernières contiennent des filons, compotes de morceaux cubiques, & difpofés en guife de murailles. Deux de ' ces murailles s'avancent plus que les autres, & font au milieu une efpece de terraife : les morceaux cubiques penchent vers la mer. Au - delfous de Podgora fort un ruifle.au, qui au moment qu'il finit fon cours de fi peu de longueur , tourne des moulins à Zarichine. Ce petit ruiflèau elt l'occalion de l'erreur de quelques cartes, qui marquent entre Podgora & Drasnize une rivière, venant du vol- fmage dTmoski; d'où elle ne pourroij; pas couler fans voler par delTus le Mont Biocovo* Il elt plus probable que ces environs (oient la fource de la fontaine jaillilfante au milieu de la mer , & nommée Frttgliza ou Mala Fritllia. Elle fort avec impétuofité, dans une baye près de Drafnize , au pied d'un roc efcarpé , du fond de la mer dont la profondeur dans cet endroit eit confidérable. Elle attire un grand nombre de poilTons. Nous defcendimes à Drafnize pour voir une infcription Romaine , qui doit s'y trouver ; mais que * le Curé bourru du lieu nous cacha par défiance contre les étrangers , à laquelle on elt ii fujet dans ces contrées. Il fallut nous contenter de copier deux infcriptions Eiclavones : l'une à caufe de la iingula-rite des caractères, l'autre parcequ'elle apprend l'époque du paiTage de YHerceg, ou Duc, Etienne par ces environs. Dans tout le Primorie on vante beaucoup l'eau d'une petite fontaine, qui, près de l'égli-fe de Drafnize, fort d'une malfe de roc très-élevé , & qui , après un cours de quelques bralfes, tombe dans la mer. On dit qu'elle eit aufli légère & aufli parfaite que celle de Nocera, & que, confervée dans des bouteilles, elle dure des années fans fe corrompre-Les habitans rïmploycnt fréquemment, & avec Du PRIMORÏI. 191 fuccès, dans leur médecine fimple. Etant légère, pure, douce & limpide, elle polléde toutes les qualités qu'Hippocrate attribue à une eau ialubre. Il vaudroit la peine de l'examiner mieux par Panalyfe chymique, & par les expériences faites dans nos hôpitaux. Ce qu'on dépenié dans le Vénitien pour les eaux de Nocera , monte à une fomme aflez confidérable. Celles de la Dalmatie ne devien-droicnt peut - être pasfi aifément à la mode: quelque grand collier de la Faculté pourroit eependanr parvenir, en s'y prenant bien , à les mettre en vogue. J'ai trouvé près ' de cette fontaine, des niorceaux de marbre falin, viiiblement détachés des maiTes fupérieures , peu éloignées de la mer ; comme aufli un marbre rouge , d'un grain fin, digne d'être employé dans les palais & dans les églifes. Si j'eufle eu les moyens, j'eufle porté à Venife des échantillons de toutes ces curioiités. Pas loin de la fontaine de Drafnize, il V a une chapelle, dédiée à St. Roch, où depuis long-temps on avoit vénéré un Bas-relief antique, qui pafla , depuis quelques années, à Venife. Il repréfente un fatyrc, à demi couvert d'un manteau de peau de chèvre , avec fon bâton à la main , & fon chien * cote. Une partie de fon corps reflemble Î92 DtJ'pRIMORIÉi à celle du Dieu des jardins. Un grillage l'avoit défendu de l'approche des mains profanes ; mais n'avoit pas empêché les femmes & les filles des environs d'avoir une iinguliere dé^ votion pour ce Bas - relief comme pour l'image de St. Roc. On enleva de nuit cet objet indécent de fuperftition : quand le peuple de Drafmze s'en apperçut, il penfa fe foulever, & s'appaifa même difficilement quand il apprit que le faint avoit été tranfporté par les ordres du Souverain. Prefque tous les villages du Primorie i ont des fontaines de bonne-eau, dont plufieurs paliènt pour être falubres. Telles ont dû être les fontaines de Xivogofchie, dont les louanges fe trouvent célébrées dans deux épigrammes , gravées dans le roc vif : l'une y elt appellée falutifera ; mais cet endroit ne contient plus de fource. Il fubfifte cependant dans ce village , fur le penchant de la colline , encore une fontaine abondante. Une femhlable fe trouve aufli à Dervenich, où il y- avoit anciennement un château, dont ou voit encore les ruines, & où mon ami le C. Grubbisich avoit copié une infcription El-clavonne en caractères Cyrilliens. Pas loin de ce château on trouve une grande pierre fepulchrale , potée fur une baie proportionnée , & otnée dans le goût go* thique.- thique, On voit au milieu un Bas - relief, qui contient plufieurs figures grofliérement dellinées ; entre-autres celle d'un guerrier qui tue une béte féroce. Ce tombeau, ifolé contre la coutume des Efclavons, appartient * l'ancienne famille Costaonich , actuellement établie à Macarska. A un mille de Dervenicb on rencontre Zaojh'og, qui elt le Raftotza de Porphyro-Qenete , où l'on voit, dans Féglifc de Ste. Barbe , deux infcriptions romaines. Sur le rivage de la mer eit un couvent de Mineurs ob-fervantins, qui, eu bâtifiant leur églife à neuf, °nt employé une grande quantité de pierres antiques, dont ils firent effacer avec foin les caractères» Ils les tirèrent des lieux voifins , & particulièrement des ruines de Narenta. Qui fait combien de choies mémorables le font Perdues par ce zélé mai placé ! Le long du rivage de Zaoflrog, qui elt mal fur & expo-le à tous les vents, j'ai ramalfé des morceaux de (talactites calcaires , avec des imprefiions de feuilles d'Aulne, femblables à celles qu'on trouve a Rome au pied du Mont Pincio, où le Tibre couloit peut-être autrefois. Parmi le gravier, rejette par la mer 8c apporté anciennement par les torrens, on rencontre beaucoup de morceaux d'une pierre fcifiile, bitumineufe , d'un grain impalpable, feuilletée, Tom. IL N donnant par la friction une mauvaife odeur i qui répond parfaitement à la pierre de Porc des Naturalises. *) Elle ne reiïémble pas mal au Bitumen marmoreum, compaftnm , fœtidum de Linné. Sa furiace extérieure , quand on l'expolé à l'air , eit cendrée, & convient avec la defeription de Dacosta : mais fintérieur eft noir. Sur le même rivage , j'ai ramaffé aufli des Nummales pétrifiés. Entre Zaoflrog & l'embouchure de la rivière de Narenta , fe trouvent les hameaux de Brift & de Lapqagn, litués au pied delà montagne. Derrière le cap dans les terres, il faut placer le Lac de Bachina , qui manque dans les meilleures cartes. Les montagnes qui entourent ce lac font plus âpres & plus remplies de rochers que le relte du Primorie : elles étoient néanmoins plus peuplées autrefois, qu'elles ne le font aujourd'hui. Le château ruiné de Gradaz, & les tombeaux à Sîavi* na% , où étoit apparemment la ville de Labié-nitza mentionnée par Porphyrogenete, en font témoignage. Ou dit que le Bachins-ko - Blato, ou le lac marécageux de Bachina, *) Caharcus fijjïlis , unitohr, fufeus. Waller-Salifias càmxw, lapis fœtidus diclus. Dacosta. Lapis fuillus , particulis granuhv.is. Cronst. Bitumen marmoreum , fœtidum, compati uni. LlNX- \ I contientoutre des anguilles qui font communes à tous les lacs de ces contrées » aufli des poilfons qui lui font propres» §. VL Des Gouffres de Coccoricb ; des lacs de RA+ STOK, de JEZERE, de DESNA, & de la rivière de TREBISAT. je partis du couvent de Zaofirog pour Voir le lac de Rafiok , duquel , fuivant plufieurs géographes , la rivière de Norin doit tirer fon origine ; ce que les habitans des environs ne croyent pas. Je pris ma route par Dervenich pour monter fur le Mont-Biocova : mais il fût impoflible de pourfui-vre ma route de la même manière. Les chemins étroits, dans la partie la plus élevée de la montagne , paflent fouvent fur des rochers écroulés s ou à côté des précipices. Après avoir franchi la cîme de la montagne , je continuai mon chemin tantôt à pied > tantôt a cheval, accompagné de l'efcorte que le Fou ftode Pervan de Cocconicb avoit envoyé à ma rencontre. On Compte cinq petits milles le chemin des piétons Morlaques depuis Zaoflrog jufqu'à ce village, fitué dans l'intérieur des terres : mais ces hommes g:impent N z & fe lailTent couler avec une dextérité mer-veilleufe par les rochers les plus efcarpés, & voyagent par des endroits , où les oifeaux ieuls paroiifent pouvoir palier. J'employai fix bonnes heures i\ traverfer la montagne par la route praticable à cheval, & j'arrivai enfin à la maifon du bon Voïwode qui me reçut avec une fincere cordialité. Les habitations de ce galant-homme font bâties en guife de tours, à la mode des Turcs. J'occupai" une tour iéparée, & je paifai pour dîner & pour fouper, dans celle qui appartient à la famille. A mon arrivée , la femme & la belle-fille vinrent me baifer la main, & je ne les vis plus qu'en fortant de la maifon après les repas. Les filles de la maifon regard oient par les fentes de la porte, moi & mon deilinateur comme des animaux étranges par leur habillement & par leurs manières. Le vénérable vieillard fe mit à table avec nous, & les mets préparés a la mode des Turcs, furent fetvis par fon fils. Dans ce petit païsceVoï^ wode joue un rôle confidérable : & il le mérite par fes talens ; quoiqu'il n'ait pas eu occafion de fe former par le féjour des villes. Dans fa jeunefle il avoit compofé beaucoup de poëfics héroïques & amoureufes. 11 me par^i de quelques gouffres , d'où en automne & au printemps l'eau fort quel- quefbis en fi grande abondance , que dans peu de jours la vallée de Coccoricb, longue de trois bons milles, fe trouve changée en un lac très - profond. Les habitations du Voïwode Pervan font placées fur le dos d'une colline , d'où il faut defcendre confidérable-ment pour parvenir au fond de la vallée. Malgré cette élévation , l'eau, ayant haulfé fubitement dans une nuit, atteignit le fécond étage de la tour , où loge ce bon vieillard ; de manière qu'il ne put fe fauver que par les fecours d'une échelle. J'allai voir un ou deux de ces gouffres, qui fe reflemblent tous. Leurs bords font garnis de mouffes & de conferves noircies, ce qui leur donne un afpect lugubre. L'ouverture du plus grand a vingt-pieds de diamètre, & fa profondeur eft de cent-vingt-pieds. Comme fon fond contient toujours de l'eau , on a voulu il n'y a pas long-temps, s'afturer de la hauteur de cette eau. On l'a trouvée de douze pieds; niveau qui répond à celui du Lac de Jczero, éloigné de peu do milles. Après les grandes pluyes, tombées dans l'intérieur de la Bosnie , ces gouffres, ou Jame en Efclavon , vomiffent des colonnes d'eau à la hauteur de vingt-pieds. Dans l'efpace de quinze - jours le Lac de Coccoricb atteint fa plus grande hauteur, qui eft aug- N l mentée quelquefois encore inopinément par les pluyes ou par la fonte des neiges, nouvellement furvenues dans l'intérieur des terres. Après deux mois de temps, le terrein redevient fec. Une quantité furprenante de poilTons fort des entrailles de la terre avec ces fontaines gigantefqnes, & les habitans en prennent abondamment, en étendant les filets fur les gouffres quand les eaux commencent à s'écouler, La petite profondeur du terroir de la vallée de Caccorkb, eft la rai- . fon pourquoi Pair n'eft pas infecté après l'écoulement des eaux. A un petit mille desmaifons du Voïwode on trouve une mine d'Afphalte , entièrement femblable à celle de tislv de Rua. Les Turcs, comme on voit, l'avoient exploitée avant que les, Vénitiens eulTent conquis cette contrée : mais à caufe de l'éloignement de la mer, & à caufe des mauvais chemins, fon exploitation ne peut pas être profitable. Le marbre qui compofe la furface des montagnes de Coccoricb & de Fergoraz, eft rempli tantôt de Cératophytes, tantôt de Nummales & de Lenticulaires. Fergoraz eft un mauvais château, qui défendoit autrefois un bourg bien peuplé de Turcs, pareeque , malgré la montagne qui le fépare des côtes, il étoit regardé comme un Du-Primorie. 199 .endroit propre au commerce. Aujourd'hui c'eit un amas de ruines, habité par un petit nombre de pauvres familles. Toutes les campagnes, dominées par la montagne de Fer-goraz, font fujettes aux inondations; ce qui occaiionne fouvent des difettes , & réduit les habitans ou à voler ou à chercher du travail dans les provinces Turques. La juflice y elt adminiftrée par un Surintendant, choifi dans la famille des Fur iosi $ Almiffa , qui a contribué le plus a la conquête de cet endroit. Au pied du Mont Fergoraz elt la vallée de Raftok , très - unie, & affez étendue en longueur & en largeur. Le Trébifat eu traver-fe la partie qui s'enfonce dans la chaîne du Mont Fergoraz, Se dans les collines Sauvages des frontières de la Turquie, Cette rivière , au lieu de couler vers l'orient, prend un cours tout oppofé, & vient rencontrer le pied de ces montagnes, où elles fe courbent en arc. Rencontrant cet obitacle, comme aufli celui que lui oppofe le gravier d'un torrent , le petit Trébifat tourne à gauche , Se fe partage en plufieurs bras : mais au lieu de reprendre fon chemin naturel il fe précipite dans les gouffres qui s'ouvrent dans cette plaine. Dans les temps que j'y fus, les eaux, qui de la vallée de Raftok font un lac inter- N 4 mittant , s'étoient écoulées : je pouvois, par. conféquent, examiner de près cette rivière & voir comme elle s'engouffre dans plufieurs endroits. Les habitans ont bouché , avec des murailles féches, une partie des ouvertures des gouffres , & y mettent des naflés pour prendre le poiflbn , qui avec les eaux retourne Tous terre. Il eit démontré que cette avidité infenfée d'un petit profit , fait que ces trous fe bouchent de plus - en - plus, & que le deiféchement des terres devient plus difficile , au grand détriment de la bonté de l'air & de la population de Fergoraz. Je ne faurois pas décider, où va par des cavernes ténébreufes ce bras engouffré du Trébifat ? Ceux cependant, qui le font aller former la fource du Norin, à vingt-milles de là, fans avertir qu'il paffe fous terre, n'ont pas trop raifon. Dans les Prolégomènes du P. Farlati , je trouve une femblable inad-vertence à l'égard de la rivière Lika, qui fe perd de la même manière. Ce favant auteur la fait tomber dans la mer près de Carloba-go ; pendant qu'il eft certain , que la rivière Lika, dont la fource eft du coté de Graçqaz ; fe perd dans un abîme au pied du Mont Mor-lacca dans la vallée de Cozzigne à une journée de la mer. Le ruiffeau Gofchiza ou Gufçhim, après avoir paffé fous Ottoçaz, fc jette aufli à Snizza dans un gouffre : on dit, il eit vrai, que des vaiés de bois , emportés par le ruiifeau à Snizza , ont reparus dans la mer près de St Giorgio fur le Canal Morlaque , où il y a des fources fous le niveau de la nier. On prétend encore, que les fources de même nature , près de Starigrad, proviennent de la rivière Lika : mais un Géographe a tort, malgré ces opinions populaires , de mettre à de tels endroits l'embouchure d'une rivière. Sans cela , cette carte au-roit encore raifon, qui place l'embouchure de deux rivières, qui doivent fortir des Lacs da Prolofaz & dTmofki, près des deux FruU lia, dont j'ai parlé plus haut ; quoiqu'il fe trouve, entre ces lacs & ces fources fous l'eau, un païs montueux de vingt- milles d'étendue. La chaîne des collines fauvages de Fergoraz, fe prolonge vers l'orient jufqu'aux fources de la rivière de Norin , & fépare le territoire Turc de Glubuski* des Lacs de Je-É fora , de Jcferaz, de Berna & de Bach'msko-Blato. Le premier de ces lacs a dix bons-uiilles de longueur: vu des hauteurs, il préfente une vue délicieufe, à caufe des petites isles, couvertes de bofquets, qui. y font répandues. Il ell tout environné de montagnes : je le vis depuis Vrologh, où j'avois été pour copier des infcriptions Efclavones. Son eau eit très - limpide & très - pure : on le nomme Jezero, on le lac par excellence, parce-que c'eft le plus grand de cette contrée. Dans quelques endroits on voit au fond des ruines de maifons ; ce qui pourroit accréditer la tradition des habitans du voilinage , favoir que ce lac étoit autrefois une plaine cultivée , dont les eaux s'ccouloient par des James , ou canaux foutcrrains, que les Turcs bouchèrent en abandonnant le païs. Vers le fud il fubfifte encore une de ces ouvertures d'un canal fouterrain, qui entre dans la caverne &) Czemïvir, & qui, à ce que ces gens difcnt, après un cours de deux-milles fous terre , fe décharge dans le Canal noir , qui a fon tour fe mêle avec la rivière de Narenta à deux milles de la mer. Le Lac de Jezero devient cependant fec quelquefois, & les cultivateurs Morlaques profitent alors du terroir gras qu'il offre ; comme ils font aufli des fonds de la vallée de Raftok, fi les eaux s'écoulent entièrement dans une faifon convenable. Jcferaz eft un petit lac, comme l'indique fon nom, qui a peu de profondeur, & qui, par cette raifon, fe defféche toutes les années, à moins que les pluyes ne tombent avec une abondance extraordinaire. Le païs, fitué entre Fergoraz & la mer, elt en général peu iùfceptible de culture, parce qu'il eft alternativement, lec ou couvert d'eau , & que ces montagnes font prefque de Purs rochers. Les campagnes arroféeS par le Trébifat, hors des limites des états de la république, font d'une nature toute différente : mais le peu de foin que les Turcs en prennent, fait qu'elles font inondées la plus grande partie de l'année. La rivière n'a aucun bord , & elle rencontre des embarras au milieu de la plaine, Le Trébifat charrie du Tuf, & dans les endroits où il fe répand, la couche extérieure de la terre confifte en pailles & en brins d'herbes & en Nérites incruftés par un Tuf calcaire. Au milieu des grandes forêts touffues qui s'étendent le long de cette rivie^ re paffe le chemin militaire, qui fervoit autrefois à entretenir la communication entre les villes de Salona & de Naroua. Je m'arrêtai dans ces forêts , pour examiner quelques anciens monumens Efcla-vons, qui s'y trouvent: mais je ne pouvois Pas chercher des infcriptions , pareeque la forêt eft trop marécageufe, & pareeque les Turcs , qui auroient pu fur venir , fe feroient défiés de ma curiofité , a ce que m'affure-rent mes guides. La plus grande partie de .ces tombeaux font des maffes énormes de marbre, femblables à celles près des fources de la Cettina, où j'ai eu l'honneur de dîner avec vous en compagnie de nos bons Morlaques. Cependant les bas-reliefs du cimetière fur les bords du Trébifat, font plus curieux que ceux des tombeaux près de Frilo-Cettine. §. VIL Des rivières de NORIN & de NARENTA, & de la plaine qu'elles inondent. A la fin d'une journée fatigante je revins dans un coin du domaine Vénitien , qui entre dans les collines fauvages de marbre , au pied defqueiles la rivière de Norin prend fon origine. Depuis fa fource , abandonnée à elle - même , elle rend marécageu-fe une grande étendue de terrein , qui ne produit que des joncs, des Saules, & des Aunes. Un petit efpace du terrein refte à fec , entre le pied des collines & le marais, dans un endroit appelle Prud. Cet efpace eft tout parfemé de pierres antiques taillées, defrag-mens d'inferiptions, de colonnes briiées, de chapiteaux, de bas - reliefs des meilleurs fie-cles; le tout défiguré par le temps & par la barbarie des peuples feptentrionaux, qui dé-truifirent Narona. Les habitans, qui fouvent vont couper des joncs dans le marais, affu-rent qu'on y voit fous les eaux les vertiges de cette grande ville, qui s'étendoit, on ne fait pas combien, dans la plaine, & qui, du coté des collines , avoit certainement trois-milles de longueur. L'ancien chemin eit fubmergé , Se nous fûmes obligés de prendre une route efearpée pour parvenir au i'ommec de la colline , où fe trouvoient ces anciennes fortifications qui a voient caufé tant de peines à Vatinius. Tout le long de ce fentier, on voit les traces des infcriptions, qu'on y avoit gravées. Le pauvre village de Fido3 elt placé à préfent dans l'endroit, où les conquerans romains avoient leurs palais Se leur temples. On y voit des reltes confidérables de murs, de bains , d'Aqueducs, & de bâtimens magnifiques : les miférables cabanes des Morlaques , qui habitent ce village , font toutes bâties avec de belles pierres taillées par les anciens. Il y fubfilte peu d'inferiptious, puif-cme la plupart ont été tranfportées dans tes collections des amateurs en Italie. J'en ^i copié deux feules : mais il elt à préfnmer qu'il en exilte d'autres lifibles , que les habitans pateHeux n'ont point voulu me montrer, Il ne rclte aucun monument de ce peuple nombreux Se formidable de Pi-rates,, qui dans les fiecles du moyen âge dominèrent cette contrée, & que les Vénitiens détruifirent après de longues guerres. Il feroit inutile peut-être d'en chercher , fi ce peuple avoit occupé même un païs à l'abri des inondations : car ces coriaires n'auront pas connu les arts, & ils fe feront aufli peu fouciés de la poltérité que de leurs ancêtres. Quelques Géographes, entre - autres Mr. Bisching , placent l'ancienne Narona fur la même colline, où fe trouve actuellement Ci-dut, petite fortercilé appartenante aux Turcs ; mais ils fe trompent, Cicliit eit éloigné de huit-milles des ruines de Narona, & ii, pour bâtir ce fort, ou a employé des pierres antiques , elles ont été tranfportées du village de riëû\ La Martiniere , & quelques cartes , indiquent, fous le nom de Narenta, une ville qui n'exifte pas. Après un cours de fix - milles , le Norht fe jette dans la Narenta, qui, augmentée en^ core par les eaux, qui découlent des montagnes de Xaxabie, s'élargit en guife de lac ; alors fe divifant en deux grands bras, elleein-bralfe, trois-milles plus- bas, l'isle ftOpus-Autour de cette isle , fes eaux font faumâ-ches : fouvent la falure de la mer remonte douze-milles plus dans les terres, & au de* là de l'embouchure du Norin. Les habitait boivent néanmoins familièrement cette eau, qui elt peut-être-la principale caufe des maladies, auxquelles ils font fujets. Il y a fur fisle d'Opus un petit fort, entouré de remparts de terre. Dans fon voilinage on voit deux villages de Morlaques, qu'on honore du nom de bourgs , & dont l'un elt habité par des Morlaques du rit grec. Les hommes s'habillent comme le relte de leur nation : les femmes, quand elles font dans leur plus grande parure , portent un Caftan à la mode des Turques. (V. Tab. XKI.) A Opus je fus accueilli avec beaucoup de politelTe par la famille noble de Noncovich. Je m'y arrêtai, dans l'efpérance de pouvoir pénétrer jufqu'à Mofïar , & de faire deffiner le pont ancien , qui donne le nom à cette ville marchande delà Bosnie Turque. *) Mais un officier du diitrict AeNarenta ( délia Crama Narentina ) , après m'avoir promis folemnei-lemént de m'accompagner, manqua honteu-fement à fa parole. Ce trait de mal-honnêteté me lut d'autant plus fenfible, qu'il m'empêcha d'exécuter ce que vous aviez défiré de moi. Les anciens Géographes, tout comme les r) Alajt -Jiari , eu Efclavon fignifie. Pont anJtr.. modernes, paroiffent avoir peu connus cette partie de la Dalmatie , puifqu'ils commettent tant de fautes à Pégard des noms, de la fituation, des lieux, & du cours des rivières. Cependant Scylax Cariandenus , taxé d'inexactitude par le P. Farlati , me femblc avoir eu du païs de Narenta des idées plus jultes que les autres anciens auteurs, & même que tous les modernes. 11 ne penfa pas que la rivière de Naron fbrtit du Lac dTmos-kîi comme le croit le P. Farlati ; mais bien delà plaine iùbmergée, qui porte aujourd'hui le nom de Narenta. Voici fes paroles : „ Après les Neftéem ( les habitans du Primo-„ rie & des bords de la Cettina ) fe trouve „ la rivière de Naron. Elle eft grande & na-„ vjgable : les galères la remontent jufqu'à la „ ville marchande fituée dans l'intérieur des „ terres à quatre - vingt Stades de la mer, & „ qui elt habitée par les Maniens peuple "de „ race lUyrienne. Au de - là de cette ville „ elt un vafte lac qui s'étend jufqu'aux coii-», fins des Autariates, peuple aufli lllyrlcu ; „ dans ce lac il y a une isle de cent - vingt „ Stades, dont les champs font très - fertiles. De ce lac fort la rivière de Naron. " *) Eu *) Scylax Cariand, intcr Gcograpk. riiinoî-Hudfon p. 9. En fuppofa-nt une faute de copifte dans le texte de Scylax, & en changeant une feule particule , tout elt en ordre. L'isle , dont il parle , fera Opm , dont la grandeur répond à fes paroles : on verra le lac dans l'extenfion de la rivière autour de l'isle. La ville de Narona , malgré Pline qui la met plus avant dans les terres, nYlt pas plus éloignée de la mer, que de quatre-vingt Stades en droite ligne. Si l'on ne veut pas que le texte de Scylax foit corrompu , on pourra croire que le fie dont il parle elt la plaine de Raftok. *) Lile mérite bien ce nom dans le temps des inondations : un terrein confidérable , qui fait la partie la plus fertile du dilhiétde Gîiu-bufkï , reite fec & retfèmble alors à une isle. Dans cette fuppofition Scylax auroit pris pour le 'Naron , le Trébifat qui coule par cette plaine avant de fe jetter dans la Na» tenta. L'isle , dont cet ancien auteur vante la fertilité , eit peut-être cette partie de la campagne de Narenta, qui s'étend entre la *) En voulant juger fuivant la plus grande analogie g|? noms , on pourroit s'imaginer que Raftoza du P^RPhyrogevetf: devroitérre Raftok & non Zaoftrog: liais Rajhza étant fituée fur la mer, comme Mocros, *"tfciIftiH la pêche , ne peut pas être Raftok, qui, fe li'ouve au milieu des terres. Tome II. O Narenta & le Norin, & qui a pu être ifo-lée autrefois par une communication régulière entre les deux rivières. Cette communication auroit dû palfer au pied de la colline de Clthic , où l'on voit aujourd'hui un marais , & un canal prefque impraticable. Si l'on vouloit chercher plus avant dans les terres, il faudroit examiner les terreins élevés du Moftarsko - Blato, ou du lac marécageux de Mofiar, duquel vient, fans-doute , la rivière de Narenta pour aller fe décharger dans la mer par trois grandes embouchures. Les fimples , qui croilfent dans les environs de cette rivière , avoient chez les anciens une grande réputation. Nicandre dans fon Focmc fur la Thériaqne , recommande d'y cueillir l'Iris. Theophraste, cité par Athénée, donne la préférence à cette plante, venue dans les montagnes de l'Illyrie éloignées de la mer, fur les Iris de tous les autres païs du monde alors connu. Ce fentiment peut s'accorder avec celui de Nicandre , quand on entend les montagnes, où la Narenta prend la fource. *) Puifque je fuis en train de me fouvenir *) Athen. Dipnofoph. L. iç. c. g. des relations des anciens, je crois devoir ajouter à cette occafion qu'à Moflar & dans toute la Bosnie on compoie avec les rayons de miel, par le moyen de la fermentation, une efpece d'hydromel , que les Turcs nomment Scerbet. Cette boidon revient à celle des Taulanziens , qui habitaient autrefois ce même païs, dont l'auteur d'un ouvrage, attribué à Aristote , rapporte au long la com-pofition. *) Nos voifins Turcs, qui regar-deroient comme un péché de boire un verre de vin, ne fe font aucune peine de s'cny-vrer avec du Scerbet. Ils boivent aufli largement dit Rakia , qui elt l'efprit de vin tiré immédiatement du raifin fermenté : ils ont encore différentes préparations de mout cuit, dont ils ufent fans fcrupule. Telles font le Mttfcelez ScfoTujJja, bohTons très - eny vran- *') „ On raconte que les lllyricns , appelles Tau-s, lanxiens font du vin avec du miel. A cet effet ils ex-îj priment les rayons de miel trempés dans l'eau , ils font » bouillir ce fuc jufqu'à ce qu'il s'en eft évaporé la moi-55 tié. Ils le mettent alors dans des vafes de terre, où >> il eft déjà d'une grande douceur. Ils le tranfvafent 3j après dans des tonneaux de bois & le gardent jufqu'à 3j ce qu'il ait acquis le goût d'un vin parfait. Cette 55 boiffon eft douce & faine. On dit qu'on en fait pa-53 reillement en grece, & qu'il avoit été impoflible de 53 le diftynguer d'un vin vieux." ARISTOT. de audit, mirai, tes : mais les cafuiftes Turcs trouvent moyen de tranquilliiér les confciences fur cet article. Le vieux Mitfcelez refTemble au vin des anciens , en ce que, pour être buvable, il a befoin d'être délayé. v Malgré la largeur de la rivière de Narenta les grandes barques ne peuvent la remonter que jufqu'au village de Metkovich ; les petites vont jufqu'à Focitegl, & pas plus loin, comme, me l'ont afluré les habitans. Les auteurs qui l'ont crue capable de porter des bateaux jufqu'à Moftar, fe font, par confé-quent, trompes : fi la chofe étoit poilible, les Zopuli, ou bateaux légers du païs, defeen-droient fûrement la rivière avec les marchan-diiès Turques , afin d'épargner les fraix du transport par terre. La pêche la plus confidérable dans les marais de Narenta eft celle des anguilles, qui y montent de la mer voifine en grande quantité. Aucun endroit en Dalmatie feroit plus propre à l'établitTement des enclos réguliers, comme ceux des environs de Comachio. Il eft certain, que le produit des anguilles fa-lées ou marinées balanceroit en peu d'années la fournie , que nous fouîmes obligés de payer pour cet objet, fans néceffité , aux étrangers. Ce produit eft actuellement peu de chofe pareeque la pêche fe fait d'ufie ma- niere grofliere & fans intelligence : on ne difpofe pas le terrein. convenablement, & les enclos ne font pas régulièrement fermés. Dans l'état préfent de ce lac marécageux , le poiffon qu'on y prend & qu'on mange tout de fuite , elt mal-fain : on j.s'en nourrit cependant fans danger, quand il elt purifié par le lèjour dans les viviers, ou quand il eft falé. Outre les Anguilles du marais, on pèche dans la Narenta plufieurs efpeces de poiflTôiis des plus délicats. On y trouve des Saumons, & les Truites defeendent en quantité des parties fupérieures de la rivière. Vers les embouchures & dans les environs de fisle d'O-pus, les Muges, dans les temps de leur fraie, fc'affemblent en grand nombre, & le peuple, quoique peu induitrieux, en prend copieufe-ment. Les petits bateaux, dans lefquels les habitans d'alentour naviguent fur la Narenta font peu fpacieux & très - légers. Ils les nomment Ciopule , nom que donnent aufli à leur canots les Morlaques de la Kerka & de la Cettina. Les Ciopule ou Zopoli de Narenta ne font pas d'un feul tronc d'arbre , mais compofés de planches fort minces, jointes avec des traverfes. Ils ont une pointe égale aux deux exrémités, & ils manquent entièrement de bord. Leur petiteffe , '& la proximité où l'on fe trouve de l'eau quand on fe fert de ces frêles bâtimens , font frémir le navigateur. Les Zopolieri n'eniployent pas des rames: ils avancent par le moyen de certaines palettes, qu'ils manient étant aflis les jambes croifées. Dans les endroits, que l'eau ne couvre pas continuellement , le fol de Narenta elt fablonneux , comme doit être un terroir fréquemment inondé par une rivière qui fe répand librement, & qui reçoit les torrens, des montagnes. Par ces alluvions , qui durent encore , le fol de l'isle à'Opns a haulTé, depuis les romains , au moins de dix-pieds. J'ai vu, à l'occafion d'un folle lait dans le jardin de Mr. Noncovich , les différentes couches, qui ont couvert fuccefîivement le fol ancien, fur lequel on trouve des fragmens de verre & de poterie romaine. Malgré cet exhauf-fement l'isle ne peut pas être cultivée en entier : il y relie de grands terreins marécageux, qu'il feroit poflible cependant de déflècher & de mettre à profit. L'abondance de toutes les productions de la plaine de Narenta, dévroit naturellement exciter l'induftrie , fi fes habitans n'étoient pas d'une pareiTe infurmontable, qui eft apparemment l'effet de l'air épais, qui les prelfe & les environne. Les légumes de toute efpece, le maïs, le froment , & principalement les oliviers y réuflïïfent merveilleufement bien : les Mûriers y parviennent en peu d'années à une hauteur furprenante, & les vers qu'on en nourrit donnent une très - belle foye. Les vignes ne font pas d'un bon rapport : mais il eft étonnant qu'elles fe confervent même, puifqu'elles fe trouvent fous l'eau une partie de l'année ; fur-tout dans la plaine , qui s'étend entre les deux rivières jufqu'à Mefio vich , village habité par un peuple nombreux, laborieux, fain & robufte. Malgré la fertilité du terroir & la fitua-tion avantageufe pour faire le commerce avec la Turquie, le païs de Narenta n'eft pas peuplé , Se moins fréquenté encore par les étrangers , qui craignent les effets de fon mauvais air. Les qualités malfiifantes de cet air ont apparemment donné lieu à un dicton Efcla-■ von ; Neretva od Boga proclcta, Narenta maudite de Dieu , qui a paffé en proverbe en Dalmatie. Le célèbre Joseph Pujati , mort Profeffeur en médecine à Padoue, a publié un traité, de morbo Naroniano, très-propre à effrayer ceux qui voudroient voyager dans ce • païs, principalement en Automne. J'y ai été cependant ati mois d'Octobre ; j'y ai paffé quinze - jours , & , grâces à quelques fimples précautions, je fuis revenu bien portant avec tous mes bateliers , qui au commencement avoient fait des difficultés pour m'y mener. L'eau, qui croupit dans quelques endroits , devient fi pcilillentielle qu'elle tue les poif-fons. Pu j ati aifure , que les oifeaux aquatiques, qui fe trouvent dans ces marais en prodigieufe quantité, tombent fouvent empoi-fonnés par ces exhalaiibns meurtrières. Il regarde les fièvres d'Automne qui régnent à Narenta, comme une efpece de Perte, -diilici-le à guérir. Tous les habitans de cette contrée dorment fous des pavillons, pour fe garantir des coulins: les perfonnes délicates palfent même le jour , pendant les chaleurs, fous des pavillons de gaze. Dans le temps de mon féjour le nombre de ces infectes incommodes étoit encore h grand , qu'il me devint infup-portable. Un eccléliaiHque me montra fur fon front une excrefeence , caufée, à ce qu'il ailura , par la piquure d'un coufin. Cet homme, d'un efprit vif, me dit, qu'il foupçon-noit, que les fièvres, dont les habitans de ce païs font tourmentés, proviennent de la piquure de ces infectes, qui, après avoir fucé un cadavre corrompu ou une plante véné-neufe, vont fucer les hommes. Il n'eit pas im-poflible que les miafmes fe communiquent par cette voye: la conjecture elt aux moins ingénieufe. La mauvaife qualité de cet air n'elt pas cependant iàns remède : plufieurs parties de ces païs. font devenues habitables depuis qu'on a cultivé les terreins contigus. Kn tâchant d'encourager par des prix l'Agriculture , il fera polîible de rendre cette contrée riche & agréable , connue elle a dû l'être anciennement. Les collines des environs font d'un marbre , dont la pâte ne diffère pas de celle du marbre des isles. On n'y obferve aucun fof-file curieux ou utile ; excepté une mine d'Af-phalte au pied du Mont Rabba dans le territoire de Slivno. Je n'ai point vifité cet endroit , non plus qu'une grotte de marbre à Comin , qu'on m'avoit indiquée. La partie montueufe elt toute remplie de gouffres & de cavernes , dont on raconte beaucoup de chofes merveilleufes. Dans ma barque j'avois un Moine, de qui je comptois pouvoir tirer quelques lumières : mais qui me débita les plus grandes folies qui puilfent s'engendrer dans un cerveau gâté par la fuperltition. Cet extravagant affura avec ferment, qu'on, entendoit crier de petits en-fans dans les gouffres, & qu'on voyoit dan-fer des Fées dans les cavernes. Il foutint hardiment , qu'il avoit, dans un livre particulier , une prière, à laquelle aucune fièvre 2t8 D u Primorie. ne pouvoit réfifter. Quand je lui demandai, pourquoi il ne guérifoit donc pas tout ce miièrable peuple , & pourquoi il ne faifoit pas une telle œuvre agréable à Dieu & aux hommes ? il repondit ingénuement : qu'il vou-loit être bien payé pour de tels miracles, & qu'il ne fe foucioit pas de les faire en faveur de gens fi pauvres &fi lézineux. Je fus d'autant moins édifié de cet aveu naïf, que les autres Moines fes confrères font fort humains Se fort charitables envers les pauvres Murla-qnes. H feroit long & inutile de répéter toutes les folies & toutes les fan lié tés que cet homme me dit à l'égard de l'ancienne,étendue de ces marais, & à l'égard des monumens & dus infcriptions qui y exiftent encore. Une feule fois je m'étois fié à les paroles, Se j'ai eu lieu de m'en repentir. On a un petit livre imprimé , où fe trouvent une infinité de fauffe-tés abfurdes touchant le païs de Narenta : j'ignore fi mon Moine en eft l'auteur ; mais je fais que c'eft un ouvrage qui ne mérite pas d'être ni lu ni critiqué. Je partis de ce païs, pénétré des bontés Se des politelfes de plufieurs. perfonnes : mais en même - temps indigné de la duplicité &de la grofliéreté de quelques perfonnages, que j'avois eu le malheur de connoitre. Il me fût imp'offible d'oublier le chagrin qu'on m'avoit caufé en me dérangeant le projet d'aller jufqu'au Vont de Moflar. J'efpére cependant toujours de pouvoir, dans un autre voyage en Dalmatie , exécuter vos ordres, My-lord , & vous donner des preuves de mon julte & inaltérable attachement. LETTRE V. À MR. L'ABBÉ LÀZ. SPALLANZANÏ, Professeur en Histoire Naturelle dans l'Un i-\ , versité de p a v i e. Des isles de Lijfa, de Felagofa, de Lefina & As Brazziï •> dans la mer de Dalmatie : & de l'isle d\trbe dans le Golfe de Qitarmivo. qJTe fais auiïi bien que perfonne, que les ouvrages commencés & abandonnés après à moitié chemin, ne méritent gueres qu'on les offre au public ou à quelque lavant en particulier. Je fuis intimement convaincu encore, combien les obfervations que j'ai faites en Dalmatie & dans les isles voulues, font imparfaites & défe&ueufes ; pareeque plufieurs DES ÏSLES DE LA DALMATIE. 221 circonftances m'ont empêché de leur donner le degré de perfection néceffaire. Maigre ces réflexions , j'ofe vous adreflér , mon ellimable ami, une partie de mon travail , fans rifquer d'être taxé de préfomption. Votre propre expérience aura pu vous apprendre , combien un Naturalise qui voyage dans des païs de montagnes, rencontre de difficultés imprévues, quoiqu'il foit appuyé par le gouvernement. Par cette raifon vous ferez mieux en état, que les Savans de cabinet, de juger combien de temps, en parcourant des contrées peu habitées & mal policées, j'ai dû perdre par le changement d'air, par l'incon-ftance de la mer , & par l'ignorance & le naturel foupçonneux des peuples grof tiers. Les jours qui fe font écoulés inutilement de cette manière, font bien la moitié des dix mois que j'ai paflès dans cette province. J'anrois pu réparer en partie cette perte, li, après avoir furmonté les premiers obftacles, il m'eut été permis d'y retourner. Cependant comme Perfonne n'a donné encore de cette vafte Contrée une notion détaillée, j'ai cru que le Peu , que je pourrai en dire, fera toujours agréable aux amateurs de l'hiftoire naturelle. s. i Des Isles de LISSa & de PELAGOSA. L'Isle , appellée aujourd'hui Liffa ; étoit connue des anciens fous un nom peu différent , tous celui d'JJJlt. Les géographes grecs & latins en font une mention honorable, comme d'une colonie des Syracuiains ; & lui allignent unanimement le premier rang parmi les isles de la mer d'Ulyrie , quoiqu'elle ne foit pas une des plus grandes. Scymnus Chius , voulant parler des Isles Illyrieunes , commence par celle d'Ijfa, quoique la plus éloignée du continent. Strabon la compte parmi les renommées, & Agathemere la met à la tête des plus coniidérables. Appolloin i us de Rhodes, dans fon Poëme des Argonautes , lui donne l'épithete de duskehûlos, ou de mal - fonnante, & la joint à l'agréable Pitye, qui n'eit pas Lefina ; mais la petite isle de St. Andréa , couverte de huilions, defquel> on tire de la poix par incifion. Lycophroî* dit, dans fa Caffandre , que Cadmus ayant demeuré quelque - temps dans cette isle y eut un fils. Enfin prefque tous les écrivains anciens du premier ordre , grecs & latins, parient au long de cette isle , fameuie depuis « les temps les plus reculés par fon commerce & par fes forces navales. L'hittoire nous fournit peu de connoif-fances touchant les Libitruiens , & leurs alliés les Etrufques d'Adria, qui, établis dans cette isle \ dominèrent fur une grande partie de la nier Adriatique. Nous ne lavons gueres quelque chofe de fur dés révolutions de Lijjii que dans la XCIII. Olympiade; c'eft-à-dire, dans les temps que Denys l'ancien s'en empara, & y envoya une colonie de Syracn-fnins, qui devenue, avec le temps, indépendante fe rendit formidable par l'étendue de les polléd ions & par le nombre de fes navires. Ces infulaires firent fouvent la guerre aux Rois de VIllyrie, & s'allièrent à la fin aux romains, qui en leur faveur envoyèrent une Ambatfade à la Reine Teuta pour l'engager à cclfer fes hoftilités contre Iffa. L'iffue lançante de cette Ambaflade fervit de prétexte a la première guerre lllyrienne, dont les autres furent la fuite \ & qui finirent par la conquête entière de ce vafte païs. Après ces guerres, le commerce & la navigation des habitans d'IJJa tombèrent en décadence, & par conféquent leurs forces fe réduifirent à rien. Les hiftoriens n'en parlent plus pendant plufieurs fiecles : on fait feulement, que ces infulaires, étoient , dans les temps du moyen âge, fous la domination des Pirates de Narenta. Dans des temps plus modernes, IJjj'a dépendoit de Lefina , & ne formoit jamais un état particulier. Elle n'a pas plus de trente - nulles de circonférence : quoique mon-tueufe elle contient des vallées propres à la culture: fon climat eft fort tempéré, & elle n'auroit rien à défirer fi elle avoit une plus grande abondance d'eau douce. Il y avoit anciennement deux villes, dont l'une portoit le nom de l'isle , & l'autre celui de Méo. On trouve de milérables voltiges de la première près du port, qui a une vue vrayement romancfque, & à coté duquel eit bâti aujourd'hui le bourg de Liffa : ces veitiges confiltent dans des pavés molaïques, couverts par la mer quand les eaux font hautes. Les ruines de la féconde exiitent probablement à Cornifa, endroit bien bâti& bien peuplé, fitué fur le bord de la mer dans la partie orientale de l'isle. On trouva ici deux médailles d'JJJa, avec la tête de Pallas armée d'un côté, & une cruche au revers : le revers de l'autre porte une chèvre au lieu d'une cruche. En creufant on rencontra des vafes antiques, fembiables aux vafes etrufques par le vernis & par la forme ; comme aulfi quelques infcriptions grecques & latines. Au com-mencement de ce fiecle il vécût ici un Savant de de la famille Caramaneo, qui laiflà beaucoup de Mf. eitimables pour fervir à Thiftoire de fa patrie. Ce galant-homme eiit de grands chagrins, parcequ'il avoit prouvé * dans une diQèrtation , l'illégitimité des reliques de Sti Uoymo , vénérées à Spaiatro avec une grande dévotion. Je fus une feule fois fur l'isle de Liffa „ en compagnie avec Mylord Hervey. Nous y débarquâmes à l'aventure, fans connoiffan-ce & fans pouvoir trouver un guide. Cette raifon , jointe à la chaleur exceflive , nous» empêcha d'y faire des obfervations nombreu-fes ou intéreffantes. Le roc de l'isle de Liffa eft compofé de rnarbre commun , rempli d'orthocétatites dam les couches inférieures, & de nummales dan,, les fupérieureS; Cette loi cependant elt fouvent renverfée. Parmi les pierres du rivage près du Port de Liffa , on voit un marbre feuilleté * Se une efpece d'ardoife blanchâtre; peu propre aux ufages économiques à ëaùfé de fes lames fragiles & irréguliéres. Lek os iolliles font pétrifiés dans une matière fèiii hiable à celle des pierres, qui contiennent de Ces os dans les isles d'Ofero Se de Rogofnù On les rencontre abondamment àai}9 les fentes perpendiculaires des rochers de la* petite vallée de Rifda. Les habitans attiirent. Twi. U P 226 DES I s L t S qu'on en trouve encore en plus grande quam tité dans un petit islot peu éloigné, appelle Jliidicovaz. 1 Donati , dans fon Saggio di Storia na* turaîe, dit avoir péché autour de Liffa une efpece de Serpentin : mais il n'explique pas fi c'étoit un morceau éparpillé , ou tiré d'une excavation dans le lieu même. Dans la partie de l'isle que j'ai parcourue, on ne voit aucun indice des éruptions d'un Volcan , d'où l'on pouroit préfumer l'exillence des Serpentins , ou d'autres pierres produites par le feu dans les environs. Nous rencontrâmes plu-heurs fragmens de lava, épars fur le Port de Liffa : revenus fraichement d'un voyage au Vclùve, nous nous flattâmes de la découverte de quelque Volcan éteint. . Les habitans nous dirent que dans un endroit, appelle Porto - Manica, la mer ne rejettoit que des pierres noires. Nous y allâmes, en traversant l'isle à cheval, & nous trouvâmes ce récit entièrement faux : nous conclûmes que les pierres vues à Liffa n'étoient pas indigènes. On voulut encore nous faire croire, qu'un écueil entier, peu éloigné de Porto - Manica étoit compofé de pierres noires: mais aucune barque ne voulut nous y tranfporter, & nous gardâmes le foupçon que cette relation con-tenoit aufli une fauffeté. Dans la partie de l'isle , que nous avions traverfée , nous ne vimes aucun indice d'un beau marbre ou d'une pierre, fine. L'intérieur des montagnes doit cependant être compofé de brèches compares , comme l'extérieur l'eit de molles & de poreufes Le terroir eft rougeâtre & tenace , comme une craye faturée d'ochre de fer ; les lieux élevés font fablonneux & graveleux. Dans les anciens temps le vin étoit la production la plus importante de cette isle. Athénée en parle avec éloge, fur la foi d'AoATHARCHiDES , qui préféra le vin de X/fJîï à tous les autres vins. Aujourd'hui ce vin elt d'une très - médiocre qualité, parce qu'on néglige l'art de le faire, ou pareeque le temps détruit les bonnes elpeces de raifm.' Le terroir & la lituation font très - favorables à tou-*tes les denrées: la vigne, l'olivier, le Mûrier, l'Amandier, le Figuier, y viennent parfaitement bien. La quantité des plantes odoriférantes, dans les montagnes, donne au miel un goût exqufe : mais on prétend , que les abeilles travaillent peu, à caufe de la difette d'eau. La viande des agneaux, & des chevreaux, le lait & le fromage font de la meilleure qualité; mais les laines ne le font pas, parce qu'on prend peu de foin des troupeaux. La récol- P 2 te en grains n'eft pas fufnTante pour nourrir le petit nombre de fes habitans. La pêche forme la branche la plus importante du commerce de Liffa. En peu de temps, pendant une nuit obfcure, une feule barque prend foixante , cent, ou même cent-cinquante - milles Sardines. Dans des Cas femblables la trop grande abondance devient un objet d'affliction. Par une de ces petites vues, qui caufent fi fouvent de grands maux, Visle de Liffa, placée dans la fituation la plus commode pour faire la plus riche pêche, n'à point de magasins de lêl. Les pêcheurs embaraffés par une prife abondante, font forces, pour la conferver, d'aller à la diftance de quarante - milles chercher le fel dans les magasins de Leftîia, Ils entreprennent quelquefois ce voyage , fi un vent favorable les invite à tenter la fortune: mais à l'ordinaire, défefpérant de pouvoir aller & revenir avec la célérité néccflaire, ils jettent cinquante ou cent-mille poiffons à la mèr, afin de ne pas rilquer d'être empeftés par la puanteur de leur corruption. On eftime un Sequin la valeur du millier de Sardines : les Maquereaux ^ à caufe de leur grandeur fe vendent un peu plus cher. Ce fetoit une bonne économie , avan* tageufe à notre nation, que Pétabliffement d'un magazin de fel fur l'isle de Liffa : fes pauvres habitans ne perdroient plus algrs le fruit de leurs peines. Ce n'eft pas aux nuits obfcures des mois d'été que fe borne la pêche de Liffa: la douceur de fon climat permet aux pécheurs d'exercer leur métier pendant tout l'hyver. L'at-fluence du poilfon , qui aime à hyverner entre les écueils couverts des environs, les dédommage des inconvénient de leur métier. Tous les poiflbns deviennent plus grands autour de Liffa, que dans les endroits plus proches du continent. On confit dans de la gelée les Dorades «fe les Dentales pris en hyver, & on les vend préparés de cette manière. Parmi les poilfons rares de ces mers , il faut compter principalement la Paklara , que je n'ai pas eu occafion de voir, mais qui, fuivant la defeription que les mariniers m'en ont fait , répond à YEcheneis d'ARTEDi & de Gouan f & non à MEcheneis pu au Rémora des anciens. *) A caufe de leur iituation ifolée , les habitans de Liffa ne rifquent pas de troubler la pêche de leurs voiiins. Ils devroient, pat-cette raifon , avoir la permiflion de le iervir des filets, qu'ils croiroient les plus convena- *) Artedi, Sun.p, 28. Gouan, H>Jï- Pifc. Gcn. 37. P ? . - r"''-* ■ :>êÊÊÊÊÊÊÊÊi \ 230 d k s Isle» bles pour la nature des fonds où ils pèchent : ils ne jouiffent pas cependant fur cet article de toute la liberté rcquife. Cette gène les engage fouvent à quitter les environs de leur isle, & à aller pêcher près de Yisle de Fcla-gofa , éloignée de Liffa de foixante - milles , & autant à-peu-près du Cap St. Angclo dans-la Fouille. Us ne portent pas leurs prifes à Venife , où ils prétendent elîùyer des pertes: ils les vendent dans le royaume de Naples, dont les cotes,' qui regardent la mer Adriatique , manquent de pêcheurs. Il feroit à dé-firer que , dans les endroits riches en poif-fons, on établit une bonne police pour la pêche j police qui embratlat^auffi la manière de faler le poilfon , & dont la France pourroit fournir le modèle. L'isle de Felagofa , & plufieurs écueils qui l'entourent, fout les relies d'un ancien Volcan. Je ne voudrois pas alfurer qu'elle fortit de la mer comme d'autres isles de l'Archipel : quoique le filence des anciens géographes, qui n'en font aucune mention, puif-fe le faire foupçonner. Il lemble qu'ils n'au-roient pas pu la confondre avec les isles de Diomede, qui en font éloignées de trente-milles. La lava , qui compofe cette isle , reffemble à la plus commune du vefuve, autant que nous avons pu voir en la côtoyant. Si quelque Naturalise vifitoit les lieux les plus élevés de cette petite isle , il pourroit décider fi elle a été chaffée hors de la mer par un Volcan caché, comme de nos jours l'isle près de Santeriui ou fi elle eft le fommet d'un ancien Volcan , dont le pied fût couvert par la mer, k l'occalion de l'irruption de l'Océan par le détroit de Gibraltar : irruption dont on ne peut] pas douter quand on examine les fonds & les côtes de la rner Adriatique. Suivant le rapport des pécheurs, elle eft fujette à de fréquens & de violens trem-blemens de terre. Son afpect lèul annonce deja les résolutions qu'elle efTuye, tant elle paroît inégale Se bouleverfée. J'aurois eu envie de vifiter aufli les isles de Diomede , appellées aujourd'hui Ifola di Tremiti, à caufe de la fréquence des trem-blemens de terre qu'elles reffentent ; j'efpé-roisd'y trouver desveftigcs de Volcans. Mais je perds peu - à-peu courage, Depuis la découverte des anciens Volcans dans les isles d'Ecofle , dans l'Islande, & dans les païs fraîchement trouvés , faite par Mr. Banks : depuis les obfervations de I'Evèque de London-dert en Irlande , dans le Valais, & en Auvergne; & depuis le voyage de Mr. Stran-ge dans les montagnes de la Suiife , de la France & de l'Allemagne , les objets qui m'en- P4 Courent me paroiflcnt bien petits. Le feul avantage que leur petitefte promet , & qui m'empêche de m'en dégoûter entièrement , c'eft qu'on peut les examiner avec plus d'exacti tude que des objets plus grands & plus vaftes. La nature elt toujours également grande Se ingénieufe: aux yeux d'un Naturalifte les petites cryttallilations de Baialte dans les laves communes, Se les petits cryftaux des collines du Padouan, font aufli remarquables que les mer-veillieules colonnes prifmatiques de Stafca, & les grottes de cryltal en Suiffe. S. Il De lisle de LESINA. Il ne refte aucune trace , dans les géôgra-. plies & dans les hiftorien* anciens, du nom que portoit cette isle dans les temps qu'elle dépendoit des Libnrniens. Scymnus , fi en effet il elt aufli ancien que le prétendent les commentateurs , eft le premier qui nous éprend qu'elle étoit une colonie des Pariem: en quoi il eft d'accord avec Strabon , qui ajoute que ces nouveaux venus l'appellerent Par os. Ptolomée nomme Pharia, tant l'isle que fa capitale: les géographes plus-modernes lui donnent tous ce même nom, qui re- vient* aufli à celui de Hvar , que lui impotent les Eiclavons, accoutumés de prononcer un F étranger comme HV, & quelquefois comme P. Aujourd'hui elle elt nommée.Lejiua, à caufe de la relfemblance de fa figure avec l'aléne d'un cordonnier. Les P ariens , qu'un oracle, fuivant Dio-dore de Sicile, envoya s'établir dans la mer Adriatique , y fondèrent une colonie , & érigèrent une petite république , dont il refte une médaille. Ils jouirent d'une liberté plus tranquille que glorieufe jufqu'au - temps d'A-gron , duquel il furent conquis, avec une partie du continent & tous les infulaires, excepté ceux de Liffa. Dans l'hiltoire romaine eft célèbre, Demetrius, citoyen dePbaria, qui , devenu puilfant à la cour d'AGRON, & de fa veuve Teuta, trahit fa Souveraine, & remit aux romains différentes places, entre-autres fa propre patrie , dont Agron l'avoit fait gouverneur fouverain. On voit dans Polybe , dans Dion & dans Appien , comment cet ingrat abufa encore de l'amitié des romains, qui pour le châtier détruifirent Pha-fia à plufieurs reprifes dans leur guerres avec Puylippe roi de Macédoine. Après la mort de Demetrius il n'eft plus queition de cette isle chez les anciens écrivains. Dans les temps de la décadence de l'Empire, elle changea fouvent de maître, & refta long-temps entre les mains des Pirates de Narenta. Elle appartint depuis à des Seigneurs particuliers, dont le dernier Al iota Capenna la remit en 1424, à la république de Venife. La longueur de cette isle eft de quarante-quatre - milles , & fa plus grande largeur de huit Sa capitale porte le nom de Lejhni; elle eft fituée dans un endroit bien choifi , mais nullement comparable à celui où les anciens Parïens avoient placé leur ville. Elle eft médiocrement peuplée : un noble Vénitien comme Provediteur, & un Evéque, y font leur réfidence. La citadelle, bâtie fur une colline de marbre, & les autres fortifications font mal entretenues. Puifque la population & le commerce font fi peu de chofe, le port quoique fur & fpacieux n'eft gueres fréquenté. Les habitans aiment les étrangers : mais entre-eux , à ce qu'on dit, il règne peu d'amitié. Pendant le peu de temps que je me fuis arrêté aux environs de la ville de Lefina, j'ai ramalfé une grande variété de pierres. La plus belle eft un marbre falin, d'un grin fin, de couleur de chair par bandes: il ne fe trouve pas par couches étendues, mais en group-pes, comme le marbre ftalaclite qui eft commun ici. Une autre efpece de marbre , plus DE LA D AL M A T I E. intéreflante pour le Naturalise que pour le Marbrier, eit répandu en vaites couches : il e(l d'un fond blanc laie, & d'une pâte dure : les fragmens du corps marins, qui s'y voyent difpofés horizontalement, font changés dans un fpat jaunâtre. On trouve aulli communément cette efpece de marbre d'un rouge foncé, connu à Venife fous le nom de Roffo da Cattaro, parce qu'on le fait venir à l'ordinaire des environs de cette ville. La Brec-cia cor allât a y eft en quantité : fes taches va^ rient entre la couleur de vin & le bleu foncé : les pierres, dont elle eft compofée, prouvent par leur rondeur qu'elles ont été roulées. Ces brèches occupent à l'ordinaire le fom-met des montagnes : ce qui fournit une nouvelle preuve de l'ancienne contiguïté de fes isles avec le continent, dont les hauteurs renferment aufii cette efpece de pierres. Vous comprenez - bien, que les cailloux roulés in* diquent l'exiftencé des hautes montagnes, d'où les torrens les ont emportés ; & qu'en voyant des corps marins pétrifiés dans ces cailloux roulés, dont les brèches font compofées, il faut néceflairement admettre l'exiftencé d'une mer, qui a couvert autrefois ces montagnes actuellement détruites, d'où ces cailloux ont roulée. Ces événemens remontent,' il eft vrai, à des temps bien reculés : mais il eft impôt- des Isles. fcble d'en clouter. Je ne iaurois vous expliquer, au relie, comment la mer a pu abandonner ces amas de gravier, que les rivières & les torrens lui avoient apportés : & comment les nouvelles rivières, qui ont du changer les plaines en montagnes & en vallées, ont pu s'emparer de ces amas abandonnés par la mer ; ni comment l'eau a manquée à ces rivières après la dellruction des montagnes anciennes , d'où ce gravier étoit defcendu ; ni comment une nouvelle mer s'elt introduite dans les-vallées & dans les lentes des montagnes. Ces derniers événcmcns doivent cependant être beaucoup plus récens que les premiers. Il feroit également difficile & dangereux de s'occuper des recherches touchant le temps & les caufes des révolutions que l'écorce de notre globe a elfuyées. Cependant leur nombre elt prouvé par les oblerva-tcurs les plus exacts, & nous ne pouvons pas refufer de croire des faits multipliés, quand même ils nous étonnent. J'ai trouvé le long du rivage du Port dç Lejina des cailloux jaunes verds & rouges , entièrement pénétrés de Fluors pyriteux. Dans le petit écueil de Borovaz on rencQntre des amas d'os foffiles. Dans le,quinzième fiecle' la ville de Le-fijia a produit plufieurs Savans dont Vincent DE U D A L M A T I E. 237 Pribevio rapporte les noms dans fa hararu» gttc de Origine & fitccejjibus Shworum^ prononcée en 15*25". Deux de ces Savans fe didinguerent par leurs poëfies , AnnibalLu-eio , duquel on a une collection imprimée *); & Pierre Extoreo , qui a laide des poëfies en i\îf. entre - autres une traduction en vers J'llyriens d''Ovide de Remedio Amoris, & plu-iieurs Eglogues. L'isle de Lefina, quoique pierreufe & fté-rile dans fa partie la plus élevée , contient Cependant des lifieres d'un bon terroir, propre à porter non-feulement des arbres fruitiers , mais encore du bled. De - là vient qu'elle eit la plus peuplée des isles de la nier Illyrieune : plufieurs de fes villages méritent le nom de bourgs, & furpadént par le nombre de leurs habitans, quantité de petites villes. Le plus confidérable de ces Villages elt, fans - doute, celui qui fort des ruines de l'ancienne Pharia , & qui par cette raifon s'appelle Civita- Vecch'm. Il eft fitué au bord de la mer , à côté d'un beau port commode, au niilieu d'une campagne très - agréable. Dans ce feul endroit la terre gagne vifiblement fur *) Robigna Gqfpodina Axnibala lvcia, Hvars* koça Vlajklina, g. Ventila 1637. la mer. La raifon évidente de cette prolongation des terres, eft le penchant de la côte qui s'élève doucement, & qui eft flanquée à fa plus grande hauteur par des montagnes. Les eaux de pluye qui en defeendent, dépo-fent le limon , dont elles font chargées, fur la plage , & augmentent peu - à - peu l'étendue du terrein qui s'avance dans la mer. Je crus m'appercevoir, par le peu de ruines qui reftent encore à découvert, de la véritable place de la ville de V h aria, qui me parût être un endroit à deux - milles plus avant dans les terres que ne l'eft actuellement Ci* vita - Pecchia : les rapports des habitans me confirmèrent dans cette, opinion. Dans ce village je vis deux feules antiquités : la plus remarquable eft un Bas-relief en marbre grec, alfez bien confervé, qui repréfente une barque fous voile, avec le Pilote occupé à tenir le gouvernail ; l'autre, un Bas - relief fépulchral d'une mauvaife fculpture. Je fus obligé de chercher le premier au haut de la tour del'égii-fe, dont la bâtiffe aura occafionné , fans-doute , la perte d'une grande quantité des mo-numens des anciens Pharicns. On n'y trouve aucune infcription grecque : je copiai une feule Epitaphe latine, exiflante a un - mille du village, Se qui ne valoit pas la peine d'être cherchée fi loin. Les habitans des environs font bienfaits, courageux, & fpirituels : ils s'appliquent à la navigation , & beaucoup fe font maîtres de Vaiifeau : le petit peuple s'occupe à la pêche & à l'art de conltruire des bâtimens. De Civita - Vecchia j'allai à cheval juf-qu'au petit golfe de Zukov-a, où il y a un port affez fur pour les barques de pêcheurs. Ici, fur le rivage de la mer, font les carrières des tables d'un marbre blanchâtre, dont les infulaires de la Dalmatie fe fervent généralement pour couvrir leurs maifons. En fendant les lames les plus épaiffes de cette pierre , il arrive fouvent qu'on découvre des im-prefîions de plantes marines & de poilfons inconnus. Il eft plus rare cependant de rencontrer des impreilions de poilTons que celles des plantes, dont les efpeces ne font pas en grand nombre. Celles des corallines font aufli rares : la feule que j'ai trouvée, a paffé en Angleterre dans un riche cabinet, dans lequel j'ai envoyé encore le petit nombre de poilfons que j'ai pu avoir dans cet endroit. On y trouve aufli des moules pétrifiées; mais maltraitées & défigurées. Les circonftanccs locales ne forcent pas la mer de s'éloigner du rivage : elle gagne donc fur la terre , & fubmerge peu -à- peu les couches de marbre feiflile, où les fquelei tes des poilfons font enfermés. Ces couches feront couvertes , avec le temps, par le gra^ vier & par les débris des Tcftacés de la mer Adriatique : ce qui embaraflera quelque Naturalise futur, s'il y en a qui, à l'avenir vou* dra examiner cet endroit fubmergé alors , ou abandonné de nouveau par la mer. Il fera tenté de croire que les pétrifications, qu'on tirera à l'avenir du fond de la mer , ont été engendrées fous l'eau , ou l'on les trouvera. Cependant il en eft tout autrement, & les morceaux de marbre lenticulaire, qu'on tire des plus grandes profondeurs en péchant le corail, en lont la preuve. Les fquelettcs de ces poiffons de Ztikova, n'appartiennent pas à notre mer actuelle, qui eft fûrement polté-rieure de beaucoup à celle qui a dépofé ces fquelettes. Je n'ai pas actuellement fous ma main de ces poilfons pétrifiés : ainfi je ne pourrai pas les décrire, ni déterminer de quel genre 11s font, ou avec quelle efpece connue ils ont le plus d'analogie. Près d'un petit hameau , nommé Fcrbagru loin de la mer, fe trouve encore une carrière du même marbre, qui renferme des poilfons. Mais pour avoir de ces pétrifications , il faut demeurer fur les lieux des femaines entières i Se taire travailler les ouvriers à fes frais, qui fans cela ne fe foucient pas de conferverde telles curiofités. Ce hameau eft éloigné de deux-milles de Farboska , village bien peuplé, il y a deux fiecles, comme le montrent une quantité de maifons bien bâties, actuellement ruinées. Les habitans de cet endroit, comme généralement tous ceux de cette côte , font polis & hofpitaliers. Les femmes s'occupent de la culture des terres, & les hommes , quand ils en ont les facultés, s'adonnent à la Pêche. De Farboska à Géîfa il y a quatre-milles par terre. En faifant cette route, je rencontrai une curiofité naturelle , qui me parut mériter toute mon attention. Une grande partie du chemin, comme auilï une colline adjacente prefqu'entiere , eft compofé d'un tuf, qu'une rivière ancienne -, perdue ou devenue in-vifible, a dépofé. L'origine de ce tuf, pofté-rieure à la formation des couches de marbre marin répandues par toute l'isle, eft certainement de beaucoup antérieure à l'irruption de la mer actuelle, événement d'une très-ancienne datte ; car les isles de la Dalmatie ont dû être réduites déjà de leur état primitif de plaines , dans celui d'une contrée traverièe de montagnes & de vallées, avant que la mer eu eut inondé leur partie baffe. Quand on regarde du haut du MonuBiocova les isles & le continent enfemble, l'intérieur de la Dal- Tom. IL Q. matie préfente le même païfage que les isles, qui paroilfent réunies au fpeéfateur, placé à cette hauteur. J'ai placé en imagination dans les plaines & dans les vallées de la Bofiiie la mer qui entoure les isles, en laiffant le baflin actuel à fec ; la Bofnie refiémbloit alors à l'Archipel IUyrien, & les isles à la province du Primorie. Le petit lac de Jezero , féparé de la mer par le Àlont-Biocova & rempli de petites isles, montre dans une petite étendue , ce que feroit cette contrée inondée par la mer, & ce que les isles ont été avant d'être entourées par la mer. Gelfa elt un grand village bien peuplé , & bien fitué fur un port riche en ruiffeaux permanents. Il elt au pied des collines de marbre, dont le penchant fe perd infenfible-ment dans la mer. On y voit le plus beau marbre épars dans les chemins, ou employé dans des pavés groiTiers, ou dans les plus ché-tils bâtimens. La brèche de Gelfa elt com-pofée à l'ordinaire de morceaux anguleux de marbre blanc , fufceptibles d'un poli très-égal, liés par un ciment d'une terre rouge pétrifiée. On trouve auffi une brèche avec des taches ir-régulieres de différentes couleurs , digne d'entrer dans les cOnftructions les plus magnifiques. Mr. Beascovich, Evéque de Macarfka a fait tailler, dans ces carrières, toutes les colon- nés, & tous les gradins des autels de fa cathédrale. Les défauts qu'on obferve dans les ouvrages faits de cette brèche , vient du mauvais choix des carriers, qui par une économie mal entendue, fe contentent de prendre les premiers morceaux qui fe préfentent, & qui peuvent s'embarquer le plus commodément. Quand on veut exploiter une nouvelle carrière , il ne faut jamais compter fur la couche extérieure , ordinairement dégradée par les injures de l'air, & plus encore par le fel, 11 elle eit lîtuée au bord de la mer : il faut en chercher une plus profonde pour s'en fervir aux beaux ouvrages. Les marbres de Gelfa, employés à Macarska , font très - beaux , & leur poli eft aufli brillant que celui des plus belles brèches qu'on voit à Rome, & qui probablement y ont été apportées de la Dalmatie. Mais quand ils font expofés au foleil & à la pluye , le ciment, qui unit les matières de la pâte, fouffre une déteriation, qui fait que le poli des ouvrages n'a plus cette continuité & cette égalité qu'on peut défirer. Il faudroit prendre la brèche de Gelfa, dans une carrière médiocrement profonde, Se éloignée de quelques centaines de pas du rivage, le fuccès rembourferoit amplement ce furcroît de dépenfe. Il feroit plus avantageux pour la ville de Venife, qui employé tant de marbre par année, de l'avoir à Q.2 peu de Fraix des isles de la Dalmatie , que de lu tirer à un prix très-haut de la terre terme où des païs étrangers. Outre ces brèches, j'ai vu aufli dans ces environs le lumachelle blanc & noir , compofé d'une terre bitumineufe durcie , & d'Orthoeeratites changés > comme de coutume , en l'path. Quoique Gelfa contienne une quantité de maiibits, Se quoique beaucoup de gens habillés à la Francoife y ayent des campagnes, je ne trouvai point de proviiions à acheter ni pour moi ni pour mes batteliers, & je fus obligé de palier la nuit à bord de ma barque. Les pêcheurs , qui font dans ce païs en grand nombre , étoient abfens pour exercer leur métier , Se, pour cette raifon, je n'ai pas trouvé parmi les autres claflTes des habitans cette honnêteté cordiale, qui paroît s'être réfugiée uniquement parmi les pauvres. Le village de St. Giorgio, fitué fur la pointe orientale de l'isle, eft un endroit mai peu^ plé & peu confidérable. Une curioflté peut y attirer un voyageur : c'eft une grande quantité d'Urnes romaines, amoncellées au fond de la mer près du rivage, où elles doivent fe trouver au moins depuis quatorze-fiecles. Quand on ôte la croûte légère, dont elles ont été couvertes par les Polipiers, on y lit fouvent le nom de l'ouvrier écrit en caracfé- res, qui font d'un fiecle où les arts fleurif-foient, L'isle de Lefina , étant la plus peuplée des isles de la mer Adriatique, doit naturellement être aufli la plus riche en productions de toute-efpece, qui y font en effet de la première qualité. On y recueillit en abondance du vin, de l'Huile , des Figues, des Amandes , du Saffran & du Miel. Les plaines produifent du bled, quoique non à proportion desj ha, bitans. La douceur du climat y fait multiplier les aloês, dont, à l'exemple des François & des Américains, on pourroit employer utilement le fil pour la pêche. Les Palmiers, les Orangers & les Carroubiers y viennent très-bien : il feroit avantageux d'y encourager auf-fi la culture des Mûriers , comme dans toutes les isles( & fur les côtes de la Dalmatie, où le terroir convient à cet arbre. Le bois eft encore un produit dont on tire parti : le profit qu'on en fait diminue néanmoins toutes les années à caufe des fréquens défrichemens, & de la mauvaife économie dans l'exploitation trop forte des forêts. La laine, les brebis, & le fromage rapportent par année une fomme médiocre. La Saline fait la branche la plus importante du commerce des habitans de Lefina. Cet objet mériteroit bien d'être protège', & déli- Q-î. 246 des IsiES vré des charges publiques & des avanies particulières dont il ett accablé. Les pêcheurs 'fe multiplier oient alors, & porteroient avec profit leur poilfon à Venife ; ville qui, depuis le commencement de ce fiecle , fe rend de plus en plus tributaire des peuples du nord. Si la moitié de la fournie, que l'état Vénitien dépenfe annuellement pour de la Saline étrangère & mal-faine, fe répandoit en Dalmatie , cette province en reifentiroit les effets les plus avantageux. L'état y gagneroit aufïi, puifque les droits, qu'il perçoit actuellement des poilfons de la Dalmatie, font un objet peu confidérable. Autrefois la pêche, exercée par un plus grand nombre de barques , étoit plus floriffante ; & alors Busching pouvoit avoir raifon , en difant, que Lefina fourniffoit de Sardines l'Italie & la Grèce : mais aujourd'hui ce commerce eft tombé. La Rakia , ou l'eau de vie , eft encore un objet affez important parmi les productions de Lefina Se des côtes de la Dalmatie. Mais la république n'en tire gueres quelque avantage, pareeque fur cet article l'économie eft aufli mauvaife, que fur les autres productions de cette vafte & fertile province. §. in. De lisle de BRAZZA. Cette isle ne paroit pas avoir été anciennement ni célèbre ni bien peuplée. Scylax la nomme à peine , en Pappellant Cratia, Polybe lui donne le nom de Brectia: Lyco-phron celui de Crathis ; Pline., Antonin, & la Table de Peutinger Brattla. P011-phyrogenete l'appelle Bartzo , & la qualifie de belle & de fertile. Elle a trente-deux nulles de longueur , fur une largeur inégale, qui ne paffe jamais neuf-milles. Les habitans affurent, que, dans un endroit nommé, Scrip , il y avoit anciennement Une ville : il feroit cependant fingulier , que tous les géographes grecs & latins eufTent gardé le lilence fur une ville, qui eut exifté de leur temps. Busching donne à cette isle le bourg de Rrazza pour capitale , & y place la réfidence d'un Evêque, Il n'y a cependant ni bourg de ce nom, ni Evêque dans cette isle. Sa capitale eft un endroit appelle Nereji, où réfide le Comte °u Gouverneur Vénitien , comme dans le lieu le plus commode pour adminiftrer la juftice a ces infulaires. Outre les erreurs mentionnées , Busching , fait encore d'autres méprifes dans le peu de paroles qu'il dit de cette isle. Q.4. „ Brazza, Brattia, appellée ainfi du bourg „ de Brazza j où rélide un Eve que. Le Com-„ te Vénitien demeure à St. Pietro, endroit fi-„ tué dans la partie occidentale, près du Port „ de Milna. " Mais St. Pietro n'eft pas à l'occident , ni dans le voifinage de Milm. *) *) Mr. Busching doit avoir puifé fes notices de la Dalmatie dans des fources peu fûres. Ayant vu tard fon ouvrage, je crois pouvoir redreffer ici à la fois quelques - unes de les méprifes , pour lui rendre un fervicc comme à fes lecteurs. Les Dalmatiens ne font grecs ni de nation ni de religion : une petite partie feulement fuit le rite grec. --. Nnna eft une ville naiilante , remplie encore de ruines, & nullement une fortereffe___La Vrana, bien loin d'être un des lieux des plus délicieux de la Dalmatie , ©ft une montagne horrible , déferle & inhabitable. — Knin n'a point d'Evêque, & la hutinifchiza^ & non la Bolisniza, baigne fes murs. — Demi f h n'eft pas une ville de peu d'importance , mais un pauvre village. — La cathédrale de Sibenico le trouve dans la ville K non dans la citadelle* — \l n'y a point de ville de CHJfa : le chemin, qui mené en Turquie à côté de cette for-tereife » ne patfe pas par une vallée, mais par le clos de la montagne. — Salona n'eft pas fituée dans une belle plaine > mais au pied d'une montagne, & en partie fur fon penchant. La rivière de ce nom ne la traverfe pas, mais baigne fes murs. — .J'omets plufieurs autres fautes, comme des erreurs dans la pofidon des lieux, des mots eftro-piés &c, H eft permis de fe tromper quelquefois, quand il s'agit d'yn pais peu connu comme la Dalmatie. Mais je fuis furpris devoir cet auteur, fi eltimable d'ailleurs, commettre tant de fautes dans la defeription des villes les plus connues de l'Italie. Telle eft la repétition d'un vieux conte ■> que Venife fepréferve de la difette par le moyen du poilfon ^ que les habitans peuvent prendre à la porte de leurs maifbns. Jl paroit ignorer la valeur actuelle du L'Isle de Brazza eft toute âpre Se mon-tueule. Dans fes parties les plus élevées, il y a de grands efpaces entièrement compofés de rochers, & incapables de produire même des genévriers ou d'autres arbuftes qui croif-fent ailleurs dans les terroirs les plus ftériles. Il coûte beaucoup de peines pour défricher les terres : les défrichemens néanmoins fe multiplient , & en augmentant le produit du vin, diminuent celui du bois & des troupeaux. A caufe de la nature pierreufe du fol & de la rareté des fources , cette isle eft fujette à de fatales- fécherelfes. Le principal endroit de Brazza eft Nerefi, dont le nom dérive d'un mot grec, à caufe des refervoirs d'eau qui en font peu éloignés. C'eft le véritable lieu de la réfidence du gouverneur , & de l'aftemblée des états. Dans des temps réglés, la nobleffe y vient des places maritimes, où elle fait fa demeure ordinaire. La fituation de Nerefi n'eft pas heureufe, quoi- Ducat de Venife , en l'évaluant comme on le comptoit anciennement. 11 parle avec peu d'exactitude des villes dePadoue, de Vicenza, de Verona, & de plulieurs autres de la Lombardie. Il fe trompe en plaçant entre Vicenza & Padone une chaîne de montagnes, habitées par le peuple des! Sétèe Commuai, qui doivent cultiver les vignes. En n'évitant pas de telles fautes touchant des païs-voilins, un auteur fait douter de fon exactitude à l'égard des païs éloignés. que fes alentours contiennent le feul morceau de bon terroir qui fe trouve dans l'isle. Le chemin, qui y mené depuis le rivage de la mer , eft très-rude & fauvage. Le froid continue pendant tout le printems, & l'hyver eft d'une rigueur extrême. Les environs préfentent quelques belles vues mais le plaiiir qu'elles donnent, coûte trop cher. • Nerefi aura été un endroit confidérable dans les temps des in* curfions des pirates, quand les principaux de l'isle s'y retirèrent. Mais aujourd'hui, depuis qu'on peut habiter en fureté les endroits fitué s près de la mer, fa population n'a celfé de diminuer : de tout côté on voit des maifons défertes qui tombent en ruines. Bol, St. Giovanni, St. Pietro & Pucifchie, font de grands villages , habités par un peuple commerçant & induftrieux. Les montagnes au-delfus de Nerefi, qui forment comme un dos à l'isle , font tout à fait ftériles : rien n'y croit que le Pin & le Genévrier , dont les copeaux, pour l'ufage de la pêche nocturne , font l'objet d'un petit commerce. Dans l'isle de Brazza on trouve une grande variété de pierres. Les plus généralement, répandues , font le marbre commun blanchâtre , le marbre lenticulaire & les brèches. On voit près du port de Spliska les anciennes carrières , d'où l'on a tiré les matériaux pour bâtir le palais de Diocletien. On trouve au même endroit, en montant un peu vers les montagnes, un marbre noir, rempli de corps marins, changés en fpath blanc & fa-lin. On y exploite un banc d'une pierre blanche, qui refilte peu au cizeau quand elle elt tirée fraichement de fon lieu natal, qui fe durcit après à l'air, & qui eft préférable à la pierre molle & farineuie de Cofioggia Se de St. Gottardo dans le Vicentin. Cette même pierre fe trouve aux deux extrémités oppofées de l'isle, à St. Giovanni Se à Pucifchie. Suivant le rapport de Tomco Marnavich, on connût autrefois ici une mine d'Afphalte ; mais je n'en ai pu découvrir aucun veftige. Mon ami Mr. Bajamonti me fit voir, il eft vrai, à Spaiatro un morceau d'une pierre calcaire grife, fentant la poix, remplie de corps marins bien reconnoilfables , & différentes de toutes les autres pierres bitumineufes que j'ai rencontrées en Dalmatie : il me dit qu'elle étoit connue des fculpteurs fous le nom de Pietra Pegolotta, & qu'on la trouvoit à Pucifchie. Aux environs du village de St. Pietro on voit une pierre dure , qui, outre des minimales, renferme encore des échinites Se des pectini-tes. Près du port de Poftire eft commun un grès fans pétrifications, compacte Se en lames comme le caillou. La production, par laquelle cette isle étoit connue anciennement, y conferve fa perfection primitive. Pline *), la diftingiié des autres isles par la qualité fupérieure de fes chèvres. Les pâturages donnent en effet non feulement aux chevreaux, mais encore au lait & aux agneaux , un goût particulier, fupé-rieur à celui des mêmes productions dans les autres païs. Par cette raifon , le fromage de Brazza eft recherché en Dalmatie & de Pé-tranger. Les habitans fubitituent cependant aux chèvres les brebis , comme moins nuifi-bies au jeune bois, que les chèvres défolent. Les laines de Brazza font d'une bonté très-médiocre ; Il faut excepter cependant celle à qui provient des troupeaux du Comte Joseph Evelio, qui, dans fes domaines a Pucifchie, a introduit des races étangeres, & fait garder fes brebis avec plus de foin qu'il n?eft ufité dans cette contrée. En reformant plufieurs abus, qui regnoient dans l'agriculture & dans l'art de gouverner les beftiaux , cet eftimable gentil-homme n'a pas feulement augmenté fon revenu , mais inftruit encore fes voifins par fon exemple. Les vignes, les oliviers , les abeilles, qui lui appartiennent , font autant de preuves de fon application heureufe à l'étude de l'économie, qu'il allie à celle des lettres. Les ruches ; *) Cctpris laudcita Brattia. Vlix.H. N. L. 3. c. 26. dans cette isle, font conftruites de tables du marbre fciflïle, bien luttées & cimentées aux joints : la table fupérieure , qui fert de couvercle , peut - être ôtée à volonté, & pour la garantir de l'impétuofité des vents on la charge d'une pierre pelante : l'ouverture de la table fur le devant, par laquelle les abeilles fortent & entrent, eft très - petite. Il y a une grande quantité de ces ruches dans le même endroit , & le Comte Evelio feul en poiféde plufieurs centaines. Il prend grand foin, que ces abeilles ne manquent ni d'eau ni de nourriture , inconvéniens auxquels elles font fort expofées dans cette isle. Malgré fon fol pierreux, l'isle de Brazza produit beaucoup de vin , qui paife généralement pour le meilleur de la Dalmatie. Cet article, le bois & les troupeaux, font les principales fources du revenu des habitans. L'isle fournit encore de l'huile , des figues , des amandes, delà foye, du faffran, & quelque peu de bled. Il y croît une quantité prodi-gieufe de lentifques : les pauvres gens tirent des bayes de cet arbufte une huile , quand les olives manquent. J'ai eu un échantillon de cette huile : j'ai elfayé d'en alfaiftbnner la viande , & j'ai trouvé que je pourrois m'accoûtu-mer aifément à fon odeur un peu forte. Les denrées font extrêmement a bon marché, & on y peut faire grande chère avec peu d'argent. Pour un fol de Venife on'achéte trois Bec-figues, & le relie à proportion, La pêche n'eft pas non plus un article indifférent, quoique la mer d'alentour ne fourniffe aucun poilfon particulier à ces eaux. L'isle voiiine de Solta, peut-être conG-derée comme une continuation de Brazza, quoiqu'elle dépende pour le civil & pour le fpiritucl d'un autre gouvernement, de celui de Spaiatro. Scylax l'appelle Olyutha, Se la table de Peutinger Solentum. Dans le canal qui iépare les deux isles, il y a un écueil, uniquement habité par des Lapins. Sulta , qui a vingt-quatre - milles de circuit, elt très-mal peuplée , parce qu'elle eft prefque couverte de bois, où fe trouvent quantité de Vipères, comme dans ceux de Brazza. Son miel a de la réputation , & ne cède en rien ni à celui d'Efpagne , ni à celui de Sicile. §. IV. De IHsle d'ARBEdaiis leGolfe deQUARNARO. C'eft un grand faut, fans-doute, que de paf-fer tout d'un coup de l'isle de Brazza à celle cVArbe, éloignée au moins de cent-vingt-milles. Mais les navigateurs font fujets à des écarts femblables. J'ai rapporté déjà le peu d'obfer-vations, que j'ai eu occafion de faire , fur les petites isles des mers de Zara 8c de Sibenico : j'ai traité trop en détail , peut-être, de celles de Cherjo 8c cVOfcro : je ne me fuis gueres arrêté dans les autres isles du Qiiarnaro , 8c celle &Arbe eft la feule de laquelle je puiUe dire quelque chofe de remarquable. Cette isle fût peu connue des anciens géographes. Pline, la table de Peutinger, 8c Porphyrogenete ne font que la nommer. Ptolomée , dont le texte paroît altéré par les copiites, lui donne le nom de Scardona, 8c y place deux villes Arba 8c Colcntttm. Les habitans , qui aiment à croire que leur isle ait contenu deux villes, ne doutent pas de cette erreur de copifte , & n'imaginent pas que Ptolomée eut pu confondre leur patrie avec la petite isle inculte 8c déferte de Scarda près de Pago. Il eft probable , que dutenYps des romains cette isle ne contenoit aucune autre ville , que celle qui porte fon nom, 8c dans le voilin.ige de laquelle on déterre fouvent des pierres antiques. J'ai villté les prétendues ruines de Co-îentum, & je n'ai pu y reconnoître que les reftes d'un lieu de refuge, bâti par ces infulaires foi-bles & effrayés dans les ficelés barbares. H eft impofiible que des hommes raifonnablcsayent penfés de faire de cet endroit une demeure permanente : on ne pourroit trouver une fituation plus rude, plus ftérile, plus froide, plus expo- 25" 6 des Isles. fée aux vents, même au cœur de l'été. On voit que ces murs ont été coultruits à lu hâte : les portes font fans art; on n'y rencontre aucune pierre taillée à la manière des anciens, aucun marbre, aucune infcription. Les cabanes , autour de l'enceinte intérieure du mur, font fi étroites & fi mal-faites, qu'elles ne peuvent pas avoir été deftinées à loger des familles. Enfin , les citoyens d'Arbe devroient chercher les vertiges de leur féconde ville , dans un emplacement qui fit plus d'honneur à fes fondateurs. Quoique capitale feulement d'une petite isle de trente - milles de circuit, & qui eit inculte dans fa partie la plus élevée, la ville d'Ar-be jouit néanmoins toujours d'une certaine confidération. Les infcriptions qu'on découvre fréquemment, & dont une partie fe trouve dans le cabinet du Chevalier Jaqijes Nani, prouvent qu'elle a été habitée par un peuple policé. Dans les fiecles du moyen âge, elle eflfuya les mêmes malheurs que les contrées voifines ; mais elle fe rétablit toujours avec honneur de ces défolations palïagercs. Par les documens précieux, qu'on garde avec foin dans les archives d'Arbe, on voit que, déjà dans fes temps malheureux, les habitans poffedoient familièrement de l'or & de la foye. De la domination des rois d'Hongrie ils palferent fous celle de quel- quelques vaflaux des Vénitiens , & enfin tous celle de la République même, qui y envoit, pour la gouverner , un noble Vénitien avec le titre de Comte & de Capitaine. La population de cette isle n'excède pas trois - mille ames, diftribuées en peu de pa-roiiles qu'un petit nombre de prêtres pour-roient deiTervir. Mais, par un abus infu-portable, cette petite & pauvre peuplade lé trouve chargée de trois couvens de religieux, de trois de religieuses, & encore d'une foi-xantaine de prêtres mal pourvus. Ce clergé eft gouverné aujourd'hui par Mr. Jean Antoine dai l'Ostia , Prélat d'un mérite fupé-rieur. Le climat cVÀrbe n'eft pas heureux : l'hyver eft horrible : & agité par des Nords d'une violence extrême ; vents qui changent fouvent en hyver encore les faifons intermédiaires, Se font difparoître l'été. Ces vents caufent les plus grands dommages, furtoutau printemps. Douze-mille bêtes à laine périrent de froid dans une feule nuit, il y a deux ans, fur les pâturages de la montagne, où, fuivant l'ufage delà Dalmatie , on les |#iilé paitre à découvert dans toutes les faifons. Ces vents enfermés dans le canal étroit entre l'isle & \es.Alpcs Mur-loches , foulevent les flots avec une telle violence , que l'eau de la mer tombe fur l'is'.e en Tom. Il R forme de brouillard : ce brouillard falé brûle les germes des plantes & du grain , & caufe par là une difette cruelle de toutes les denrées. Les viandes fe rclTentent aufli de cette défo-lation générale , & prennent un mauvais goût, à caufe de la pauvre &amere nourriture , que trouvent alors les animaux, abandonnés dans les pâturages. Ces accidens irréguliers exceptés, l'air &Arbe eft fain : il ne faut pas attribuer à fon iufluence les fièvres d'été des habitans de la campagne ; mais aux mets mal-fains dont ils fe nourrillent, & à leur manière de vivre fauvage, femblable prefque à celle des Hottentots. Le payfage de cette isle eft très-agréable, & je n'en connois point en Dalmatie qui puiflé lui être comparé. A l'orient il y a une haute montagne , de la même compo-lition que celle des Alonts Alorlaques vis-à-vis , auquels elle a été unie autrefois. Du pied de cette montagne l'isle s'étend vers l'occident, & fe partage dans de belles & fertiles vallées , ou dans des collines propres à des productions d« toute efpece. Au Nord s'avance dans la mer un cap délicieux, nommé Loparo , couronné de collines qui enferment, à peu-près, en entier une plaine charmante Se bien cultivée. A peu de diftance de ce cap font deux petites isles de S. Gregorio & de i> ê la Dalmatie. 2f9 Guli, dont ies bergers & les pécheurs tirent des avantages considérables. La côte d'Arbe, qui regarde le Mont Morlaque, eit toute efearpée & inaccelTïble. Un bâtiment eft perdu, quand une tempête le iurprend dans ce canal fans rades des deux côtés. Le long & étroit Islot deDolin, en s'étendant parallèlement à un rivage de i'isle d'Arbe appelle de Barbado , forme un canal moins dangereux ; moins fur néanmoins qu'a-gréabîe à la vue. Aux environs de la ville il y a beaucoup de rades, qui facilitent le commerce de la meilleure partie de l'isle. 1 La ville cYArbe eft fituée fur une colline allongée, entre deux ports, qui en font une pref-qu'isle. Elle contient mille -habitans, parmi lefquels il y a plufieurs familles illuftres parleur noblefTe, quoique peu favorifées par la fortune. Les principales font : de Domikis , dont étoit i(fu Marc-Antoine, le fameux Archevêque de Spaiatro: Galzigna: Nemira , connue par un habile Mathématicien de ce nom qui vécut au quinzième fiecle. Spalatini, illuftrée aujourd'hui par un Evêque de Corzola de ce nom : & Zudenighi. Les habitans cVArbe lé glorifient de poiïe-der plufieurs Reliques refpectables, & principalement la tête de St. Christophe , Patron de f isle. Mais les amateurs des antiquités facrées trouveront une plus extraordinaire encore dans R % les têtes de Sjdrach , Misach & àbdenago» qu'on vénère ici avec une dévotion fingulïere, Le fan&uaire eft gardé avec foin par quatre gentils-hommes, auquels on confie auflî les Archives. Parmi les documens qui fe confervent dans ce dépôt, fe trouve une tranfacfion de l'an IOI8 » par laquelle la ville promet au Doge Otton Orseolo un tribut de quelques livres de foye, de Seta ferica ; 8c en cas de contravention quelques livres d'or pur, de auro obrizo. Dans les temps palfés il y avoit àArbe3 un fa-vant Evêque qui ne voulut plus permettre qu'on expofât la têtede St. Chriftophe, le jour de fa fête, à la vénération publique, pareequ'il avoit des doutes fur l'autenticité de ces reliques.Le peuple foulevé penfa le précipiter dans la mer du haut de la colline fur laquelle la cathédrale eft fituée. Pour appaifer ce tumulte , le Gouvernement envoya un vaiffeau de guerre, qui tira du danger ce Prélat, auquel le Pape fe crut obligé de donner une époufe plus docile en Italie. La nature du fol cVArbe n'eft pas la même par-tout : il feroit difficile de trouver un païs , qui, dans une fi petite étendue, réunifie tant de variétés. Il y a une différence extrême entre la côte de la montagne par le Canal de Barbado vis-à-vis de Dolin, 8c entre celui qui regarde ou l'intérieur de l'isle ou les Alpes Morlaques. Le fommet de la montagne n'eft non plus de la me- me nature : tantôt il contient des plaines couvertes de bois ou cultivées; tantôt il eft compû-fé de rochers nuds. Les fonds au pied de la montagne, oppofés au rivage de Jablanaz, font de marbre : dans le diftrict- de Barbado ils font d'un gravier très-propre à tenir fraîches les racines des vignes pendant long-temps. Les petites pierres font anguleufes parceqfu'elles n'ont pas été roulées par les eaux qui les dépofent : leurs couches anciennes fe durciffent fous terre, & fe forment par lafiltration des eaux de pluye. Le vin de Barbado eft de la meilleure qualité, & a beaucoup de réputation : fur cette côte on ne plante que des vignes, qui y réufliflent très-bien malgré là négligence des cultivateurs. Aux environs des prétendues ruines de Cohntum, le terrein porte, outre les vignes, encore des Oliviers, des Mûriers, des arbres fruitiers, & quelque peu de bled dans des endroits bas & bien fitués. Toute la partie inférieure de l'isle, compofée de collines & de vallées, a un fond très-différent de celui de la montagne. Les pierres de la montagne font de marbre, & celles des collines font de grès. Cette pierre fablonneufe contient des Oftracites & des Lenticulaires : fes couches extérieures font faciles à diftbudre. Les vallées, qu'on s'attendroit à voir remplies de fable, ont un terroir excellent, qui ne contient de fable R 5 fin qu'autant qu'il elt Jiéceflaire pcmr le rendre léger. Les fources j bien distribuées par la Nature dans fisle entière , y entretiennent une humidité modérée ; de forte que le verd formé des collines couvertes de forêts, la vigueur des vignes, & la fraicheur des champs préfentent un coup d'œil fatisfaifant & agréable. L'isle d'Arbe produiroit allez de bled pour fatisfaire aux befoins de fa petite population, ii elle étoit cultivée par un peuple moins ftupide & moins parelTeux. Elle fournit cependant} du bois à brûler, dont on envoît de grandes charges annuellement à Venife, du bled ; de l'huile ; de l'excellent vin ; des eaux de vie ; de la foye , depuis les temps les plus reculés,où l'on étoit déjà dans l'habitude de nourrir les vers avec les feuilles du Mûrier noir. Elle exporte encore, du cuir, de la laine, des moutons, des cochons, & des chevaux de bonne race. La mer commence aufli à lui procurer des avantages, par le poùTon qu'on fale en abondance. La Pêche des Thons,'des Maqueraux & des Sardines, quoique faite avec peu d'adreffe & de courage , eft une branche confidérable du commerce de ces Infu-laires ; qui cependant, comme les autres Dalmatiens, trouvent mieux leur compte de vendre leur Saline chez l'étranger qu'à Venife. Malgré ces productions naturelles , l'isle eft bien loin ■d'être riche & fioriQànte : partout on voit des terres incultes & des habitans oififs. tj e l a D a l m a t i t. 26$ En faiflint des obfervations fur les fofliles de cette isle, j'ai cru trouver une chofe allez curieu-fe. Le fommet de la montagne, dont j'ai parlé auparavant, elt en plaine, eit enfoncé dans quelques endroits en forme de badin.Quand j'ai examiné les maiTes de marbre, répandues hors des couchesj'ai vu qu'elles coniiitoientpour la plus grande part en brèches ; ce qui confirme mon opininion fur l'ancien état des montagnes de ces contrées. Un phénomène nouveau pour moi, c'étoit de rencontrer fur ces hauteurs des grands efpaces couverts d'un fable fin, mêlé avec une terre ferrugineufe, dépofé en lits très-réguliers comme fout ceux qui tirent leur origine des dé-bordemens des grandes rivières. J'ai voulu examiner ce fable fi étrangement fittiée fur la cime d'une montagne : j'ai trouvé qu'il étoit duQuarz, & vifiblement produit par la trituration des matières arrachées de quelque montagne contenant des mines. Vous ne ferez pas étonné, il je foutiens avec alfurance, que le fable quarzeux provient du broyement des pierres des montagnes, charriées par les torrens, & diviiées par le frottement continuel, occafionné par le cours rapide des rivières. Nos fleuves de la Lombardie, & principalement le Pô, ne laiffent aucun doute fur la vérité de ce fait, dont le raifonnement feul devroit convaincre un homme, qui n'a jamais vu une R 4 £54 d e s Isles rivière d:une certaine grandeur, loin de fa fource. Les Naturalises du Nord, entre-autres Wallerius, regardent le fable comme préexi-ffant aux pierres, & croyent qu'elles en tirent leur origine. *) C'eft foutenir que la farine a exiftée avant le bled. Il eft fingulier, que ce lavant, après avoir rapporté l'opinion d'ARisTO-te & des autres anciens fur l'origine du fable, qui la dérivent des montagnes & des rochers détruits ; & après avoit accordé, qu'une partie , au moins, n'avoit d'autre origine, fe foit laiifé effrayer par la quantité & par la fituation du fable, pour abandonner le fentiment raifonnable des anciens. Les pierres aggrégées, du grain même le plus fin , doivent leur origine, il eft vrai, à l'union des parties plus ou moins fines du fable : mais ce fait ne prouve nullement que le fable ne vienne pas de la divifion des pierres. Un homme raifonneroit mal, qui , en prenant une poignée de fable aux bords du Pô , croiroit avoir découvert , *) Aren& ufuni prajiant aquaîem ut alid terra, in ea quod originem prœbent lapidibus> £«f montibus ,• undepa-tet arenam ejfe priorcm. — Vetat tamen ingens quantités, necnonjitus arena, tamfubterrancus qitani fabac quqfus, ut hoc de onmi arena dici pojjït. — Phtrimos montes ab arena concretos faciîius demonjlrari potcji quam arenam ab fus deftrutlis ejft+ortam. \C>LLER. Syft. Minerai, p. ÏOi & 107. comment fe font formées les montagnes d'où ce fleuve defcend ; il devroit dire plutôt alors en regardant ces montagnes : à présent je fais comment fe forme le fable. L'opinion de wam.erius doit paroître d'autant plus étrange , quand on fait attention comment le fable eft toujours de la même nature dont font les pierres , desquelles il doit provenir. Dans un autre endroit cet auteur ajoute, que le fable quarzeux a exil té toujours , & qu'il eft né d'une matière gela-tineufe, formée par l'eau , divifée en grains, & durcie avec le temps. Il tâche d'appuyer ce fentiment par l'obfervation des fentes dans les grains de fable , & de leur adhé-fion aux parties métalliques. Mais quand on broyé bien le quarz de quelque mine , & quand on le lave après , on voit dans les petites parties de cette pierre pulvérifée , les mêmes fentes & les mêmes fragmens métalliques , qu'on obferve dans le fable dépofé dans la terre ou fous les eaux. Dans un endroit , appelle Crazzicb, oh rencontre fur le fommet de la montagne, dans un fable fin , des filons de Géodes, qu'on peut regarder comme une riche mine de fer. Du côté de cette montagne , qui regarde Loparo , les eaux de pluye portent fur le rivage cette efpece de fable fin & quarzeux , connu des marbriers & des ver-* riers tous le nom de Soldante. Pline a eu apparemment cet endroit en vue , quand il dit, que pour tailler le marbre , on avoit découvert une bonne efpece de fable dans un bas - fond de la Mer Adriatique , qui reitoit à fec quand les eaux fe retirent *. La plage , fituée au pied de la montagne appeliée Vweb od Mêla, colline de fable , quoiqu'aujourd'hui il ne s'y trouve pliîs de fable, elt toute compofée de Saldame ; comme le font aufli plufieurs endroits de l'Isle , où les flots battent avec force le pied des collines fablonneules. Voilà encore un cas , propre, à embarrallèr les Naturaliltes futurs. Le fable, qui avoit occupé la furface de la montagne , où il avoit été dépolé par la Mer, ou par d'anciennes rivières, fur des couches de marbre Se de brèches de la plus haute antiquité, eit defeendu avec les eaux de pluye fur le rivage, où il fe môle avec les coquillages d'une Mer nouvelle , qui ne produit pas du fable de la même nature, puifqu'elle baigne des montagnes calcaires , qu'elle détruit. Qui fait, quand ce fable fera pétrifié avec ces coquillages, Se quand il fera enfermé alors dans quelque nouvelle montagne. Ce fable paroit être venu de loin , Se avoir fubi ~"*)Tlin, Hijf. Nat. L, 16. c.~6. " plufieurs révolutions, puifque le long de 11 Mer Adriatique il n'y a plus aujourd'hui des montagnes qui contiennent des mines. Le grès de la colline , fur laquelle la ville d'Arbe elt bâtie , a ce fable pour bafe : il renferme fouvent une grande quantité de Lenticulaires , qui comme on fait , font le produit d'une Mer inconnue, & ne s'accordent pas avec le Porpite, que Line donne pour leur original. Sur les collines de Loparo on rencontre des Nummales, dans un fable à peine agglutiné , de manière que les eaux de pluye l'emportent. Dans ces collines fablonneufes , que la Mer détruit peu a peu, fe trouvent encore des Echinites étrangers ; comme aufli fur le port oppofé à la ville d'Arbe. Près du port de Campora , & au port de Dornich , la pierre fablonneufe eft remplie d'Oitracités & de Nummales. Il eft clair , que ces collines ont été formées après la montagne : elles doivent être cependant bien anciennes, puif-qu'elles contiennent des pétréfactions étrangères â notre climat & à nos Mers. Sur la colline , où les habitans d'Arbe ont une agréable promenade , on trouve dans le grès des morceaux irréguliers de caillou & de Jafpe, dans lefquels on remarque des fragmens de corps marins. Je ne voudrois pas cependant conclure de ce fait, comme wallerius, que les Jafpes fe font formés d'une matière fluide.1 Mes obfervations multipliées fur les changement que les pierres eifuyent, m'ont convaincu, quo les cailloux & les Jafpes n'ont jamais été dans-un état de fluidité. Je poflede une fuite de fofli-les, dont j'ai fait moi-même la collection dans les montagnes du Padouan, qui peut donner des lumières fur la génération des pierres de cette clalTe. La brèche de la montagne à'Arbe reçoit un beau poli : elle a des taches blanches ; les morceaux qui la compofent font d'un marbre fin 3 8c le ciment qui les unit elt d'un rouge très - vif. Puifque je vous ai dit librement mon jugement fur l'opinion de "wallïïrius fur l'origine du fable , je vous avouerai aufli que celle qu'il a de la génération des pierres aggregées, me paroît plus étrange encore. Il dit : qu'il lui paroit impofllble , que les pierres qui compofent les couches de cette efpece , ayent pu fc fouder enfemble, fans avoir été d'une confif-tence molle , puifque le gluteu ne trouve aucune entrée dans les pierres dures *. Il déduit de ce principe les propofition* fuivantes* T. Que la fracture des pierres seft faite dans le moment où elles fe font féchées, par le moyen de l'attraction réciproque de leurs parties, ou d'une compreflion, ou d'une préci- * waller. S'yjl Armerai p. 431. DE LaDaLMATIE. 269 pitation. 2. Que ces pierres fe font réunies dans un feul corps, pendant qu'elles étoient une pâte molle. ?. Que cette réunion a été opérée dans des lieux fouterrains, puifqu'elle ne pourroit pas fe faire en plein air. 4. Qu'après cette réunion achevée , ces pierres aggrégécs ont été chalfées de l'intérieur fur la furtace de la terre par une force énorme. Les faits réfutent ces quatre propofitions de Wallerïus. Quant à la première , il eit conitant que les petites pierres anguleufes, dont les brèches font composes, fe trouvent mêlées avec tant de variété, qu'on ne peut pas foupçonner, que ce corps ait eu anciennement quelque continuité. Les brèches d'ailleurs que nous voyons fe former fous nos yeux, dans les montagnes & le long des torrens, montrent le mécanifme , dont fe fert la Nature pour les produire. Quant à la féconde propofition , il ne paroit nullement croyable , que les pierres qui cbm-pofent la brèche, ayent été molles dans le temps de fa compoiition. 11 fuffît de brifer quelques morceaux de brèche , pour voir que chaque pierre exilte indépendamment des autres : il arrive même quelquefois , qu'on peut les; féparer une-à-une, quand le ciment qui les unit, n'eit pas alfcz pétrifié. Si dans le temps de la formation de la brèche , elles euflent DES J S I. F. S éternelles, l'une auroit fouvent pénétrée l'autre, ce qu'on "e voit jamais. La troilieme alfertion n'eft pas réfléchie : car il réfulte de l'examen des pierres aggrégées, qu'il elt impoilible qu'elles fe forment fous terre , comme celles qui font reconnues pour être produites par les volcans. Il eft contraire a l'expérience de dire , cjue les pierres ne peuvent pas être formées en plein air, pendant qu'on voit naître tant de italagrnites & tant de dépôts des eaux thermales, prefque fous les yeux de l'obfervateur. Il en eft de même de la quatrième propofition. On voit des brèches , difpofées en couches très - étendues & très - régulières, fur des couches également étendues & très-anciennes de pierres d'une autre nature. 11 eft impof-iible de comprendre , comment une force fouterraine ait pu expulfer des entrailles de la terre ces maffes énormes, fans les déchirer & fans les bouleverfer. , La brèche n'eft pas cependant la production la plus intéreflante de l'Isle cYArbe, Se des Jslots de S. Gregorio Se de Goli , voilins du Cap de Loparo, On y trouve en très-grande abondance le marbre ftatuaire blanc , parfaitement femblable .à celui dont fe iérvoient les Romains , qUi n'employèrent pas uniquement le marbre grec, comme on croit à l'ordinaire. Il n'a pas cette blancheur de neige, qu'on regarde comme une bonne qualité dans le marbre de Carrara, & qui trompe fouvent également l'artilte & l'amateur. La parfaite reflémblance entre le marbre , pris des itatues Romaines, & celui qui fe trouve dans la montagne cVArhc vers Loparo, 8c dans les deux Islots mentionnés ; le nom ancien même de Loparo , qui fuivant les documens confervés à Arbc \ étoit Neoparo?; la probabilité que les vailleaux Romains , en allant prendre dans les bas-fonds du voifinage le fable , dont parle Pline , ayent découvert aufli dans cet endroit ce marbre , qui y eft en abondance ; la grande quantité de morceaux de ce marbre, dont la furface eft rongée par le temps, & qui fe rencontrent au .pied de la montagne de fable ; toutes ces raifons , dis-je, m'engagent à croire, qu'il y avoit ici autrefois des carrières d'où les fculpteursRomains tiroient en partie la matière de leurs ouvrages. Le marbre ftatuaire dCArbe contient des Ortocératites & des Nummales de la grande efpcee : néanmoins pour les appercevoir , il faut examiner les morceaux rongés, dont j'ai parlé. Le poli fait difparoître ces corps marins pétrifiés. Quand on brife un morceau de ce marbre ftatuaire , il préfenfcë dans l'intérieur une cryftallilation , comme tous les marbres qu'on nomme Salin*;. 272 des Isles de là Dalmatie. La découverte de ce marbre m'a fait plus de plaifir que mes autres obfervations, parce que je 1a crois la plus utile, & toute propre a épargner à ma nation la grande dépenfc qu'elle fait annuellement en marbre de Carrara. Cette découverte vient d'autant plus à propos , qu'on ne peut plus avoir du beau marbre de Carrara, depuis que les Ànglois tiennent un Agent à AlaJJa, qui acheté pour leur compte les blocs les plus parfaits , en huilant aux Italiens les veinés ou tachetés de gris , dont on ne peut jamais faire de beaux ouvrages. J'ai fait auffi à Arbe Se à Pago des obfervations fur la lumière phofphorique de la Mer. Si je parviens à leur donner un certain degré de perfection , je m'emprelferai à vous les communiquer. En attendant , recevez , mon cher ami, cette lettre comme une preuve de mort amitié, & de ma vénération pour un homme, qui occupe une place diftinguée parmi les Phyfi-ciens, Se qui montre aux autres Nations, que le génie desREDi Se des Wallisneri ne s'eft pas éteint en Italie. TABLE DES ARTICLES CONTENUS DANS LE TOME SECOND, LETTRE L DU COMTÉ DE TRAU. §. I Du difirïB de Trait. pag. 2 2 De Boffiglina & la prefqtfisle a*Hyllis. 4 3 De la ville de Trait, & du marbre Tra-gurien des anciens. S 4 De l'isle de Eua J 14 5" Dune mine d'Afphalte. 21 6 Des Patelles articulées. 27 7 Des côtes de Trait vers Spaiatro, & de la pierre de Milo. 33 $ De quelques Infeiïes uuifibles. 37 LETTRE II. DU COMTÉ DE SPALATRO. $. Description des couches & des filons du cap_ Mariait, • Des erreurs de Do-îiati, 41 S 274 T AELE. 2 Du port, de la ville de SpalaU de fou hifioire littéraire. f o 3 Des ruines de Salona. f6" 4 De la montagne de Cliffa & du Mont - Moffor. 6l 5 Du pays habité par les Morlaques entre Cliffa & Scign ; de la vallée de Luzzanc, & du Gipalovo-Frillo. 6Y 6 De la montagne de Satina> & des lieux voij'mu 72 7 Des ruines dyEpctium , & des Pétri-jications de fes environs. 7? LETTRE III. DU COURS DE LA CETTINA. §. T Des Sources de la Cettina. 82 2 D'un voyage fouterrain. 8T 3 D'un repas Morlaque fur un cimetière. 97 4 De la plaine de Pafcopoglie : d'une Fontaine falée : de l'isle d'Otok; & des ruines de la Colonie d'Mqnum. 100 5 Des Volcans éteints, & des lacs de Kriu. Du gypfe de Scign. ioç 6 De la fortereffe de Scign, 6? de la campagne d'alentour. 109 7 Du cours de la Cettina entre des précipices, &dcfcscataracïes. 112 T A B L E. §. 8 Du cours de la Cettina depuis Duare, jufqu'à fin embouchure. 118 9 De la province de Pogliza, £5? de fon Gouvernement. i2j I o De la ville d'Almiffa. De l'injuftice & des erreurs du P. Farlati. 129 II De la muraille naturelle de Rogof-uiza, & de la Frullia, le Fegwttium des anciens. , 134 12 De la Paklara, ou du Rémora des Salins. 137 LETTRE IV. DU PRIMORIE. §. I De la ville de Macarska. 144 2 Du Mont - Biocova, ou Biocovo. I f I 3 Des Météores du Primorie. Iff 4 De la mer du Primorie, de fou niveau , & de la pêche. ; I-6"2 f Des endroits habités de la cote an-tour de Macarska. 179 6 Des Gouffres de Coccorich : des lacs de Raftok, de Jezero, de Desna ; £j? de la rivière de Trébifat. I9f 7 Des rivières de Norin gf de Narenta ; & de la plaine qu'elles inondent. 204 < 276 TABLE. LETTRE % DES ISLES DE LADALMATIE. §. I Des isles de Liffa & de Pclagofa 222 2 De l'isle de Lefina. 232 3 De l'isle de Brazza. 247 4 De Pis le d'Arbe, dans le Golfe de Qiiarnaro. * 2f4 FLN du Tome fécond, $ ^ .H G lu I Jï *1 U CI Jftci L itro, ebMacajsâ = fc ni ci, eu m ''h util o > érm&xj m J.\thna.ti.asru. s m Toi. MLT. rojif szr.it) vin g roMfi.iXB.jcr.