159 * Université Paris Nanterre Filozofski vestnik | Volume XLI | Number 1 | 2020 | 159–177 | doi: 10.3986/fv.41.1.06 Jean-Jacques Lecercle* Volochinov, Thackeray et l’enthymème Volochinov L’objet de ce texte est de mettre au travail la philosophie du langage, qui prend la forme d’une stylistique, du philosophe du langage soviétique Valentin Volochinov. L’évocation de ce nom nécessite une brève digression. En effet, les œuvres de Volochinov ont été publiées dans les années 70, dans les pays occidentaux, sous le nom de Bakhtine et considérées comme partie intégrante de l’œuvre de ce dernier, sous forme apocryphe. Aujourd’hui, le consensus critique tend à considérer que les œuvres publiées en URSS dans les années 20 sous le nom de Volochinov ont bien été écrites par lui. Il y a deux raisons majeures pour ce revirement. La première est empirique. L’attribution à Bakhtine se fonde uni- quement sur les affirmations de ce dernier et aucune preuve matérielle de ces affirmations n’a pu être apportée. Au contraire, les documents qui ont émer- gé depuis 1989 suggèrent fortement que Volochinov est bien le seul auteur des textes qu’il a signés : Le marxisme et la philosophie du langage est tiré d’une thèse que Volochinov a soutenue, et l’on a même retrouvé un rapport d’étape, où le thésard fait le point sur le développement de son travail. 1 Et il y a une se- conde raison, encore plus importante. Si l’on décide avec Althusser qu’un philo- sophe n’est rien d’autre que la cohérence de ses thèses, alors Bakhtine ne peut être Volochinov : celui-ci est marxiste, d’un marxisme qui n’est pas une langue d’Esope, due à la nécessité de s’adapter à l’air du temps, mais s’insère pleine- ment dans une tradition intellectuelle qu’il cherche à développer. Bakhtine au contraire n’a rien à voir avec le marxisme, ce dont témoigne sa Philosophie de l’acte, écrite dans les années vingt et restée à l’état de manuscrit : 2 un actualisme 1 Valentin Nikolaevich Voloshinov, « Report on work as a postgraduate student », in The Bakhtin Circle: In the Master’s Abscence, C. Brandist, D. Shepherd & G. Tihanov (eds.), Manchester University Press, Mancester 2004, pp. 226–50. 2 Mikhaïl Bakhtine, Pour une philosophie de l’acte, L’ Âge d’homme, Lausanne 2003 (1986). 160 jean-jacques lecercle idéaliste de tendance mystique, qui est explicitement hostile au marxisme. Il y a donc quelque absurdité à suggérer que ces textes antithétiques ont un auteur unique : autant suggérer qu’Heidegger et Adorno sont le même philosophe. Enthymème L ’article sur lequel je m’appuie est intitulé « Le discours dans la vie et le discours dans la poésie ». 3 On y trouve le paragraphe suivant : La situation extra-verbale n’est en aucune façon la cause extérieure de l’énon- cé, elle n’agit pas sur lui de l’extérieur comme une force mécanique. Non, la si- tuation s’intègre à l’énoncé comme un élément indispensable à sa constitution sémantique. Donc l’énoncé quotidien considéré comme un tout porteur de sens se décompose en deux parties : 1) une partie verbale actualisée, 2) une partie sous-entendue. C’est pourquoi on peut comparer l’énoncé quotidien à « l’en- thymème ». 4 Et Volochinov de rappeler ce qu’est un enthymème : un énoncé incomplet par sous-entendu, dont on conserve une partie « dans l’âme », c’est-à-dire par de- vers soi (en logique, le terme désigne un syllogisme incomplet, dont une des prémisses est sous-entendue). 5 On voit aisément ce qu’une linguistique de l’énonciation peut tirer de la thèse ici posée. Pris en lui-même, c’est-à-dire hors situation, un énoncé est incomplet : ce qu’on tire du sens des mots qui le com- posent et de leur articulation syntaxique, c’est seulement une signification, pas un sens. L’énoncé hors situation est une parole morte, sa signification ne fait que décliner l’abstraction du système de la langue saussurienne. Pour passer au sens, et le succès de la communication est à ce prix, il faut redonner vie à cette parole morte en intégrant l’implicite que son insertion dans une situation concrète engage. On se souvient qu’une des techniques de Stanislavski consis- tait à faire répéter à l’apprenti acteur la même phrase des dizaines de fois, en produisant chaque fois un sens différent. 3 Tzvetan Todorov, Mikhail Bakhtine, le principe dialogique, Seuil, Paris 1981, pp. 181–216. 4 Ibid., p. 191. 5 Chez Aristote (Rhétorique, 1355a) l’enthymème est un syllogisme fondé sur des prémisses probables. C’est par la suite qu’on l’a défini comme un syllogisme abrégé. 161 volochinov, thackeray et l’enthymème Cette prise en compte de l’immersion de l’énoncé dans ce milieu vivant qu’est une situation a deux conséquences. Cette situation est une situation sociale. On ne peut donc se contenter du célèbre schéma saussurien de la communication, qui va d’un locuteur à un auditeur, même si, comme Culioli, on ajoute que tout locuteur est son propre auditeur et tout auditeur son propre locuteur : il y a tou- jours dans le schéma un troisième terme, la société. Er la seconde conséquence est que l’énoncé ne réagit pas simplement à la présence de l’auditeur (présence structurelle, qui admet son absence empirique), mais à la situation sociale, sous la forme d’une évaluation, la référence directe, sèche, n’étant que le degré zéro de l’évaluation. On se souvient de la maxime de Culioli, « ‘Le chien aboie’ n’existe pas » – par quoi il voulait dire non pas que cette phrase était impos- sible, puisqu’il venait de la prononcer, mais qu’elle relevait de la parole morte, que sa seule possibilité d’occurrence était dans des manuels de grammaire élémentaire et autre méthode Assimil, et non dans l’échange vivant. 6 Dans la parole vivante, ce qu’on entend, c’est : « Qu’est-ce qu’il aboie, le chien ! », « Ya le chien qui aboie » ou « Les chiens, ça aboie ». Ce que Culioli reprochait à la lin- guistique structurale, c’est de ne tenir aucun compte de l’affect. Car l’affect, ce que Volochinov entend par « évaluation », est ce qui distingue la parole vivante de la parole morte, le sens de la signification. Tout énoncé de la vie courante, en tant qu’il est engagé dans une parole vivante est donc porteur d’évaluations sociales. Comme elles sont sociales, n’ont pas leur origine dans les idiosyncrasies du locuteur individuel et sont largement par- tagées par la communauté des locuteurs, elles n’ont pas besoin d’être exprimées et restent principalement implicites. « Principalement », et non absolument, car elles laissent des traces dans le texte de l’énoncé, de deux façons. D’abord dans la forme de l’énoncé, sous la forme de marques d’implicite (implicite grammati- sé de la présupposition – « Jean est grand pour un Français » dit implicitement que les Français sont de petite taille ; implicite pragmatique qui engage le calcul d’implicatures). Ensuite sous la forme de l’intonation. L’exclamation « Bien ! » en langue ne veut en effet rien dire hors contexte. Ou plutôt, sa signification (la marque d’une approbation, c’est-à-dire d’une évaluation positive) est excédée par son sens, car il y a mille façons de prononcer ce mot, avec mille nuances de sens, y compris des sens qui prennent le contrepied de la signification (une 6 Cf. Jean-Jacques Lecercle, « Postface », in Sandrine Sorlin, Convictions philosophiques et plaisirs linguistiques, Presses Universitaires du Midi, Toulouse 2016, pp. 145–157. 162 jean-jacques lecercle intonation « ironique » inverse l’évaluation). Un texte de Giuseppe Pontiggia décrit la rencontre manquée, en Sicile, de Wagner et de Garibaldi. 7 Le héros des deux mondes est dans son train, l’inventeur de la musique moderne au balcon de son hôtel. Chacun remarque l’autre et se fait expliquer qui il est. Et tous deux réagissent à ces explications avec le même laconisme, en un seul mot, « Ah ! ». Et Pontiggia d’envisager, la langue dans la joue, les innombrables sens que peut prendre cette exclamation. Où il apparaît que l’intonation est un rapport social, car ce qui permet à Pontiggia de multiplier les interprétations pour produire une multitude de sens, c’est que ces sens sont toujours déjà énoncés dans les interactions sociales des locuteurs et que l’intonation impulsée par le locuteur individuel se situe dans cet espace idéologique collectif. L’objet de l’article de Volochinov est d’opérer une distinction entre deux genres de discours, le discours de la vie courante et le discours de la poésie, par quoi il faut entendre le discours littéraire. La différence est due au fait que ce dernier ne bénéficie pas des conditions de la parole vivante orale, que l’intonation en est absente. Il est donc condamné, pour passer de la signification au sens, à ex- ploiter les traces que l’intonation peut laisser dans la parole morte sédimentée et éventuellement à tenter de les inscrire. On se souvient de l’article dans lequel Gilles Deleuze expose sa théorie du style comme agrammaticalité, tangage et roulis dans la langue. Il a pour titre « Bégaya-t-il » et commence ainsi : On dit que les mauvais romanciers éprouvent le besoin de varier leurs indicatifs de dialogue en substituant à « dit-il » des expressions comme « murmura-t-il », « balbutia-t-il », « sanglota-t-il », « ricana-t-il », « cria-t-il », « bégaya-t-il »… qui marquent les intonations ». 8 Et il ajoute que le romancier a pour ce faire deux possibilités, ou bien le faire (et Balzac de faire bégayer le père Grandet) ou bien le dire sans le faire, par une simple indication qui encouragera l’imagination du lecteur. Et il suggère une troisième possibilité, dont il va tirer une théorie du style, quand dire c’est faire, c’est-à-dire quand l’écrivain fait bégayer la langue : « Ce n’est plus le personnage qui est bègue, c’est l’écrivain qui devient bègue de la langue ». 9 Autrement dit le 7 Giuseppe Pontiggia, Prima persona, Mondadori, Milano 2002, pp. 15–6. 8 Gilles Deleuze, Critique et clinique, Minuit, Paris 1993, p. 135. 9 Ibid. 163 volochinov, thackeray et l’enthymème discours de la poésie doit intégrer en son sein, autant que faire se peut (et l’iro- nie de Deleuze met le doigt sur les difficultés du processus) la situation d’énon- ciation, ce qui fait de l’énoncé un enthymème thématisé. Les procédés de thématisation de l’enthymème ne sont pas toujours aussi élé- mentaires que ceux que moque Deleuze. Voici par exemple la première phrase de A Sentimental Journey, de Sterne : « -- They order, said I, this matter better in France  -- ». 10 Célèbre début in medias res, qui semble n’être pas autre chose que l’expression d’une opinion. Mais la suite immédiate montre que cette si- gnification n’épuise pas le sens de l’énoncé, loin de là : « -- You have been in France ? said my gentleman, turning quick upon me with the most civil triumph in the world ». Ce qui, au niveau de la signification semble être une innocente demande d’information est immédiatement contredit par le reste de la phrase, qui est une tentative d’inscription de l’intonation, puisque ces énoncés rap- portent des paroles vivantes, en l’occurrence une discussion, dont il apparaît qu’elle n’était pas tant irénique (expression d’opinion et demande d’informa- tion) qu’agonistique (une discussion où il s’agit de triompher de l’adversaire, d’où l’utilisation du mot « triumph »). Et de fait la réplique de l’interlocuteur-ad- versaire du narrateur clôt la discussion, puisque celui-ci non seulement quitte la scène, je devrais dire s’enfuit, mais fait ses valises et s’embarque le soir même pour Calais (où débute son voyage sentimental). Ces deux énoncés sont donc clairement des enthymèmes, et le passage de la signification (irénique) au sens (agonistique) se fait par inférences, tirée et du ton triomphant de la réplique (un Sterne moins talentueux aurait pu utiliser l’incise ‘triompha-t-il ») et des actions du narrateur conversationnellement défait. Le lecteur accède au sens en com- prenant que l’adversaire du narrateur insinue qu’il n’a jamais mis les pieds en France, et que donc il n’a aucun droit à émettre une opinion sur ce qui s’y passe, et sur ce que les Français font mieux ou moins bien. Mais il y a plus, qui montre que l’implicite de l’enthymème est social et non individuel, qu’il relève de ce que les marxistes entendent par idéologie : pour que l’argument porte, et signe le triomphe de l’interlocuteur, il faut qu’il soit admis par les deux participants, comme relevant du sens commun, qu’on ne peut aborder un sujet de conversa- tion que sur la base d’une expérience directe – « knowledge by acquaintance », plutôt que « knowledge by description », pour pasticher Bertrand Russell. On verra là la trace non d’un bon sens par tous partageable mais d’un sens com- 10 Laurence Sterne, A Sentimental Journey, Penguin, Harmondsworth 1967 (1766), p. 27. 164 jean-jacques lecercle mun idéologique, à savoir de l’empirisme qui irrigue la culture anglaise, et la réaction, que l’on jugera excessive, du narrateur, n’est que l’inscription ironique de cette pesanteur idéologique. Mais comme tout reste encore quelque peu abstrait, il me faut travailler sur d’autres exemples. Deux exemples simples d’enthymème Soit l’énoncé suivant : « The cat is on the mat ». Cet énoncé, dont la signification ne pose pas de problème, ne fait pas immédiatement sens, et justifie la distinc- tion que fait Culioli entre phrase et énoncé : 11 c’est indéniablement une phrase, comme est une phrase « Le chien aboie », mais ce n’est pas immédiatement un énoncé, faute d’une situation qui transformera cette parole morte en parole vi- vante. L’analyse de la phrase, que la linguistique structurale mène avec entrain (des constituants immédiats, un syntagme nominal sujet et un syntagme pré- dicatif composé de la copule et d’un syntagme prépositionnel de lieu – bref, une phrase simple et non ambigüe) ne nous dit pas qui parle, de quoi il ou elle parle, et ce qu’ils veulent dire par là. Pour passer de la phrase à l’énoncé, il faut replonger la phrase dans une situation, ou, pour parler le langage du second Wittgenstein, indiquer le jeu de langage dans lequel et par lequel il fait sens. Autrement dit, ce texte ne fait sens qu’en termes d’une interprétation, qui res- tituera l’intonation et les évaluations nécessaires à l’émergence du sens. J’en suggère deux et donc deux situations d’interlocution. La première s’appuie sur la simplicité de la phrase, qui n’est pas seulement grammaticale (phrase simple, syntaxe élémentaire) mais aussi lexicale (mots monosyllabiques d’origine saxonne, vocabulaire concret élémentaire). Si l’on ajoute à cette simplicité l’assonance « cat » / « mat », on se trouve dans l’univers langagier des textes enfantins, nursery rhymes ou spelling bees, et dans l’univers discursif de langue scolaire pour l’école élémentaire, celle qui est inculquée aux enfants du peuple et dont ils devront, sauf miracle (le terme est emprunté à Bourdieu) se contenter. Vous aurez reconnu ici une allusion aux thèses de Renée 11 Antoine Culioli, Pour une linguistique de l’énonciation, 4, Lambert Lucas, Limoges 2018, pp. 19–20. 165 volochinov, thackeray et l’enthymème Balibar, et à son analyse du français scolaire. 12 Le jeu de langage concerné est celui des manuels scolaires, des exercices destinés à enseigner la pratique de la phrase simple : ainsi s’explique la proximité de notre phrase avec ce chien qui aboie culiolien, dont le contexte d’utilisation est lui aussi restreint à ce genre de jeu de langage, méthode Assimil ou grammaire scolaire pour premier degré. Les deux phrases illustrent la définition barthésienne du sens de connotation (on se souvient de son célèbre exemple : Quia ego nominor leo). 13 Notre phrase est un enthymème en ce qu’elle ne nous donne pas seulement la localisation du chat mais qu’elle nous dit également, et implicitement : je suis un exemple de grammaire ou je fais partie d’un spelling bee. Mais notre culture nous suggère une autre interprétation. La phrase est alors un enthymème au sens le plus immédiat en ce qu’elle est inachevée. Et la fin de phrase que la sédimentation culturelle évoque irrésistiblement en nous est la sui- vante : « …but I don’t believe it is ». Vous avez reconnu ce que la philosophie ana- lytique anglo-saxonne connaît sous le nom de paradoxe de Moore. Cette phrase, parfaitement grammaticale, est logiquement déficiente en ce qu’elle enfreint une maxime logique : assertion implique croyance. En affirmant par une phrase as- sertive (« le chat est sur le paillasson » et non « je crois bien que le chat est sur le paillasson ») je présente ma proposition comme un fait avéré, et il m’est donc impossible de déclarer que je ne crois pas à ce que je viens d’affirmer. On remar- quera naturellement que la phrase ainsi complétée n’existe pas plus que le chien qui aboie culiolien : son lieu discursif est l’article ou le manuel de philosophie, et elle présente les mêmes caractéristiques de parole abstraite et morte. Cependant, on peut suggérer une différence avec « le chien aboie ». La phrase complète fait partie de notre culture : l’énonciation de la première proposition inévitablement évoque la proposition manquante et donne à la phrase incom- plète l’allure d’une citation, c’est-à-dire d’un appel dialogique au lecteur ou à l’auditeur qui est implicitement invité à compléter l’enthymème, montrant par là, dans son aptitude à reconnaître la citation, qu’il participe de cette culture commune. Et si par malheur il ou elle ne la reconnaît pas, l’enthymème prend va- leur de distinction, séparant le cultivé de l’inculte, car tout énoncé-enthymème implique une évaluation sociale. Et si par bonheur le locuteur est convaincu 12 Renée Balibar, Les français fictifs, Hachette, Paris 1974. 13 Roland Barthes, « Le mythe aujourd’hui », in Mythologies, Seuil, Paris 1957. 166 jean-jacques lecercle que son auditeur ou lecteur va reconnaître la citation, la phrase se prête alors à exploitation sous forme de jeu d’esprit, car cela peut être une façon habile de faire remarquer que ce paresseux de Mistigris, le matou familial, se prélasse sur le paillasson au lieu de chasser les souris. Et voici un second énoncé : « Vous êtes bien sur Radio Classique », indéfiniment répété entre deux scies musicales pour chaîne petite-bourgeoise. Encore une phrase grammaticalement simplette, dont l’intérêt principal est la présence de cet adverbe, qui la rend ambigüe. Les linguistes se sont bien sûr penchés sur cet adverbe polysémique. Antoine Culioli, par exemple, a beaucoup écrit sur lui. 14 L’analyse qu’il donne de l’ad- verbe, au niveau de la simple description est simple : il s’agit d’un « ‘bien’ de confirmation », partie d’une chaîne dialogique dans laquelle l’énoncé qui le contient est une réponse à une demande (de confirmation). On voit en quoi l’énoncé est un enthymème : il est prédiqué sur du préconstruit, anneau d’une chaîne d’énoncés qui constituent son implicite (tu te demandes si tu es sur radio Classique – je te rassure). Bien entendu, le linguiste, fidèle au principe de « un marqueur une valeur », généralise son analyse aux autres usages de « bien » (« tu lis bien des romans policiers, toi » ; « Il y a bien Jules, mais… » ; « Tu achèterais bien un petit souvenir, non ?» – tous exemples donnés par Culioli). L’opération énonciative qu’il formule, pour rendre compte de cette multiplicité de significations, se situe à un haut degré d’abstraction : construction d’une relation prédicative, parcours des possibles et choix. Mais notre phrase de départ s’inscrit dans cette analyse abstraite de façon par- ticulière, puisque la phrase est ambigüe et a la structure d’un mot d’esprit. Derrière le « bien » de confirmation il faut bien entendu entendre un « bien » d’appréciation, et dont il n’est pas sûr que l’analyse du linguiste rende compte de façon convaincante (au-delà des agilités de pensée). Le « bien » marqueur d’appréciation illustre la plasticité des marqueurs grammaticaux, en ce qu’il peut être utilisé comme nom (« Ça lui fera du bien »), comme adverbe (« Tu vas bien ? ») comme adjectif (« C’est un type bien »), sans parler de l’extension métaphorique dans le domaine de la propriété, qui marque bien la nature de 14 Antoine Culioli, « Valeurs modales et opérations énonciatives », in Pour une linguistique de l’énonciation, vol. 1, Ophrys, Gap 1990, pp. 135–56. 167 volochinov, thackeray et l’enthymème signe idéologique du mot (« Il a du bien au soleil »). Cela pourrait nous amener à revoir la notion de catégorie grammaticale, ou encore, comme aimait à dire Sapir, « grammar leaks » : 15 la grille d’interprétation que le système grammatical impose aux phénomènes laisse ce que j’ai naguère appelé un reste. 16 Mais ce n’est pas vraiment ici que l’analyse du linguiste pèche, car il n’est pas dit que les agilités de pensée (qui ne sont pas toujours des facilités) ne parviennent pas à subsumer toutes ces occurrences sous une valeur unique. Elle pèche en ce que notre phrase refuse l’unification sous une valeur unique : l’auteur de ce slo- gan publicitaire a besoin de la disjonction des valeurs du marqueur, il a besoin que la langue, au moins sous la forme de ce que Culioli appelle le savoir épilin- gustique (savoir pratique, pas entièrement conscient, du locuteur natif, que l’on oppose au savoir métalinguistique explicite du linguiste), distingue un bien 1 et un bien 2 . Ce qui peut apparaître comme un raté de la langue, une homonymie source de possibles confusions est en réalité une réussite, coïncidence faste et hasard heureux. C’est le principe du jeu de mots : c’est parce qu’il y a du jeu dans la structure que l’on peut jouer avec elle. Je reviens à l’ambiguïté du slogan. En principe, la phrase ne devrait pas être ambiguë : il y a une interprétation saillante qui fait de ce « bien » un « bien » de confirmation. La phrase est à la deuxième personne, elle constitue donc une ré- ponse au sein d’un dialogue, que l’enthymème m’incite à restituer. Par ailleurs, l’interprétation appréciative (« vous êtes bien (dans votre peau) »), portant sur un sentiment subjectif, s’accorde mal à la deuxième personne : je peux deman- der, sur le mode interrogatif, si mon interlocuteur se sent bien, je ne peux guère l’affirmer, pas plus que je ne peux décider qu’il a mal aux dents. L’ambiguïté résulte donc d’un forçage de la langue, forçage qui toutefois n’est pas arbitraire, mais implique une situation particulière, et ici on comprend l’im- portance de l’intonation. Car le slogan ne fait sens ambigu que si l’intonation est celle de l’hypnotiseur (« Relax ! »), de celui qui prend possession de votre intériorité subjective, forme d’interpellation caractéristique non seulement de 15 Edward Sapir, Language, Harvest, Londres n.d. (1921), p. 38. La citation exacte est : « unof- tunately, all grammars leak ». 16 Jean-Jacques Lecercle, The Violence of Language, Routledge, Londres 1990 (2ème edition, 2016). 168 jean-jacques lecercle l’hypnotisme mais aussi de la publicité, qui est là pour me dire ce que je ressens ou devrais ressentir. On a ici une forme particulière du jeu à trois qui constitue pour Freud la structure du mot d’esprit grivois (le plaisantin prend à témoin l’intrus qui a interrompu ses élans amoureux en faisant une plaisanterie dont la femme est la victime) : 17 l’allocutaire, vous et moi qui écoutons Radio Classique, est à la fois l’objet de l’interpellation, c’est-à-dire la victime de la plaisanterie (c’est bien à moi que ce discours s’adresse) et son témoin, qui n’est pas seu- lement interpellé comme victime, mais est complice de l’interpellation. Cette complicité, c’est à dire cette servitude volontaire qui caractérise l’interpellation par la publicité plaisante, marque un rapport social, celui qui dans a société marchande interpelle le sujet en consommateur. 18 Un mot d’esprit The Two Ronnies fut une émission célèbre de la télévision britannique, qui dura plusieurs années. Les deux comiques, Ronnie Barker et Ronnie Corbett avaient pour signature une parodie des informations télévisées, sous la forme de « brèves ». En voici une, que je cite de mémoire : « After a prolonged investigation, a team of Irish experts have concluded that the Irish Domesday Book was indeed a forgery. » L’objet de ce mot d’esprit est d’insister sur le caractère d’enthymème de l’énon- cé : ce qui se présente en surface comme une simple assertion, porteuse d’in- formation (n’est-elle pas ce que les anglais appellent « a news item » ?) ne fait sens que si l’auditeur récupère l’implicite complexe qui se cache derrière la si- gnification de l’énoncé. Et l’on ne manquera pas de remarquer la présence d’un marqueur explicite d’implicite dialogique, l’adverbe « indeed », qui est comme le « bien » de l’énoncé précédent un adverbe de confirmation. Il fait de l’énon- cé une réponse à une affirmation, probablement exprimée sous la forme d’une question, laquelle sert de préconstruit pour la construction de notre énoncé : « Is it not the case that the Irish Domesday Book is a forgery ? ». 17 Cf. Tzvetan Todorov, « Freud sur l’énonciation », in Théories du symbole, Seuil, Paris 1977, pp. 361–369. 18 Anthony Galluzzo, La fabrique du consommateur, La Découverte, Paris 2020. 169 volochinov, thackeray et l’enthymème Reste à se demander en quoi l’énoncé est un mot d’esprit. On note d’abord la construction rhétorique qui retarde jusqu’à la fin de la phrase l’apparition du mot sémantiquement le plus pertinent, « forgery », qui prend par-là l’aspect d’une pointe, non parce qu’il est inattendu, mais parce qu’il est évident, et entre en contradiction avec le reste de l’énoncé, pastiche du langage ampoulé des « ex- perts ». Car l’auditeur, au fil de la phrase, c’est-à-dire au fur et à mesure que l’information lui est transmise, se livre à un calcul d’implicite, et reconstitue une situation : une enquête longue (que l’on peut donc supposer complexe ou diffi- cile), des experts pointus (le champ de leur expertise est la machine à écrire, un champ nettement délimité historiquement et techniquement), et un objet, « the Irish Domesday Book », que son nom même, par association avec son célèbre équivalent anglais, doit faire remonter au 10 ème siècle. L’anachronisme est écla- tant, et le mot de la fin « forgery » est à la fois inévitable (c’est la conclusion que l’anachronisme impose dans l’esprit de l’auditeur) et surprenant (faut-il être idiot pour avoir besoin d’une enquête longue et difficile, menée par des experts, pour conclure que si le texte prétendument médiéval est tapé à la machine, alors c’est nécessairement un faux). Ce calcul d’implicite, que je viens d’expliciter de façon pédante, se produit bien entendu en un clin d’œil – c’est une des caractéristiques de l’enthymème que d’être immédiatement déchiffré, en ce qu’il est, au moins partiellement, grammatisé, c’est-à-dire inscrit dans des marqueurs pragmatiques et en ce qu’il relève de l’évidence idéologique qui constitue le sens commun. Mais l’enthymème n’est pas seulement grammatical, il est aussi social. Cette plaisanterie (de goût douteux) est idéologiquement chargée, en ce qu’elle pré- suppose ce sens commun, commun aux deux comiques et à leurs auditeurs, sous la forme de la complicité du mot d’esprit freudien : s’il a fallu tout ce temps et tous ces efforts pour parvenir à ce résultat évident au premier coup d’œil, c’est qu’il s’agit du « Domesday Book » irlandais, et que donc les experts en question sont sans doute irlandais, c’est-à-dire stupides. Autrement dit, ce mot d’esprit est chargé d’idéologie xénophobe, que le sens commun et sa complicité ont pour fonction de faire passer pour une évidence : pour la culture anglaise (dans cette forme de l’idéologie dominante), les Irlandais sont idiots, les Ecossais pin- gres et les Gallois voleurs – les Anglais, eux, sont des gens normaux. On relira à ce propos la superbe pièce de Trevor Griffiths, Comedians, qui dénonce la pré- 170 jean-jacques lecercle gnance de l’idéologie dominante dans les pratiques discursives des comedians anglais. 19 Thackeray, enfin L ’idée d’écrire ce texte m’est venue en lisant le remarquable livre que Jacqueline Fromonot vient de consacrer à l’œuvre de Thackeray. 20 Elle y pose à nouveaux frais le problème du réalisme de Thackeray. Car il est clair que Thackeray n’est pas réaliste au sens naturaliste ni même au sens de Dickens, son rival plus for- tuné. Ce qui ressort des analyses de Jacqueline Fromonot, c’est que le réalisme de Thackeray n’est pas un réalisme de contenu, pour lequel le texte reflète, quel que soit le sens que l’on donne au concept de reflet, la réalité sociale, mais un ré- alisme de la forme. Une question se pose immédiatement : qu’est-ce donc qu’un réalisme de la forme ? Dans les termes de la stylistique de Volochinov, on dira que le texte réaliste dans son contenu reflète la réalité (il nous offre un reflet de la structure sociale dans une formation sociale déterminée et dans une conjonc- ture historique déterminée), tandis que le texte réaliste dans sa forme la réfracte (il représente la structure sociale indirectement, par le biais des processus de subjectivation par interpellation dans une formation linguistique et dans une conjoncture linguistique – qui est aussi une conjoncture historique – détermi- nées). Je précise tous ces termes. Outre sa thèse sur le marxisme et la philosophie du langage et l’article auquel je me suis déjà référé, Volochinov a écrit une série de trois articles, qui constituent en réalité l’ébauche d’un livre, sous le titre général de « Stylistique littéraire ». Le troisième de ces articles a pour titre « Le mot et sa fonction sociale ». 21 La thèse défendue dans cet article est que l’orientation sociale de l’énoncé joue un rôle décisif dans sa structure stylistique. Ce par quoi Volochinov entend que l’appar- tenance de classe du locuteur organise la structure stylistique de l’énoncé non dans son contenu mais dans sa forme, qui actualise le rapport du locuteur à la situation et à ses auditeurs. Dans un langage plus contemporain, mais toujours 19 Trevor Griffiths, Comedians, Faber, Londres 1976. 20 Jacqueline Fromonot, Figures de l’instabilité dans l’œuvre de William Makepeace Thacke- ray, Presses Universitaires de Rennes, Rennes 2021. 21 Valentin Nikolaevich Voloshinov, « The word and its social function », in A. Shukman (ed.), Bakhtin School Papers (Russian Poetics in Translation, vol. 10), RPT Publications, Oxford 1985, pp. 139–152. 171 volochinov, thackeray et l’enthymème inspiré par le marxisme, on dira que la structure pragmatique de la situation d’énonciation est une structure idéologique : qui je suis pour te dire ceci, qui tu es pour que je te dise ceci et la façon dont je peux te le dire dépendent de la po- sition idéologique des sujets concernés, de leur mode de subjectivation par in- terpellation idéologique. Il y a donc un rapport entre la structure sociale, qui est une structure de classe, telle qu’elle s’actualise dans la situation d’énonciation, et les énoncés enthymémiques produits, mais ce rapport n’est pas de simple reflet, il est de réfraction. Voici comment Volochinov formule l’opposition entre les deux concepts : All of reality, the entire being of man and nature are not simply reflected in a sign, but are also refracted in it. And this refraction of being in the ideological sign is determined by the crossing of differently directed social interests within the pa- rameters of one sign collective, that is, in the class struggle. 22 Dans ce langage de la lutte des classes, il faut entendre que la structure sociale n’est pas stable, qu’elle est traversée de contradictions, que ces contradictions ne sont pas seulement reflétées dans les énoncés mais réfractées par eux, ce qui veut dire que leur énonciation est partie prenante des rapports qui actualisent ces contradictions (on reconnaîtra ici le thème marxiste classique : les classes sociales n’existent pas hors de la lutte des classes, elles en sont le produit, sans cesse recommencé). On pourra donc rendre compte de l’opposition entre les deux concepts sous la forme d’une corrélation : le reflet est à la réfraction ce que le passif est à l’actif (la réfraction n’est pas seulement une représentation mais une intervention dans l’interaction sociale) ; ce que la parole morte, sédimentée en texte, est à la parole vivante, avec son intonation et ses évaluations ; ce que la signification (qui est donnée par la parole morte) est au sens (qui est issu de la parole vivante, évaluations et point de vue) ; ce que la structure figée des classes, produit d’une mauvaise abstraction est à la lutte des classes, processus par lesquels les classes se forment et se défont. On comprendra que le processus de réfraction ne représente cette structure so- ciale abstraite qu’indirectement, par le biais du processus de subjectivation par interpellation, ce qui est une façon de lui donner vie : supériorité du réalisme de la forme sur la représentation naturaliste du contenu. Le concept d’interpel- 22 Ibid., p. 147. 172 jean-jacques lecercle lation est au cœur de la théorie althussérienne de l’idéologie (l’idéologie, par le biais de appareils idéologiques d’Etat interpelle les individus en sujets – elle les interpelle tous, et le processus ne rate « pratiquement » jamais). Comme j’ai consacré à ce concept un volume entier, je me permets d’y renvoyer. 23 On y trouvera une transposition des concepts marxistes de formation sociale et de conjoncture historique dans le domaine de la philosophie du langage sous la forme des concepts, par moi introduits, de formation linguistique (ce qu’on ap- pelle une langue naturelle est une multiplicité de dialectes, sous la domination d’un dialecte standard grammatisé dans des manuels, des institutions et des média) et de conjoncture linguistique (ces dialectes sont en concurrence et en mouvement incessant : de même que les classes se constituent dans la lutte des classes, ils se constituent dans cette lutte). Comme tout ceci est bien abstrait, je prends un exemple thackerayen. Il est tiré du chapitre 5 du livre de Jacqueline Fromonot, « Plasticité des codes sociaux », dans lequel elle analyse longuement l’usage diégétique que fait Thackeray des formules consacrées, « At home » et « Not at home », par lesquelles le maître ou la maîtresse des lieux fait dire par son larbin au visiteur qu’il ou elle est in- disponible. C’est un exemple de code social, d’étiquette, chargé de rendre plus faciles les rapports sociaux, de leur préserver un caractère irénique, en évitant, en cas de refus d’admission, de blesser le visiteur. Car la formule « Not at home » (dont le caractère syntaxiquement elliptique – ni sujet ni verbe – indique l’ap- partenance à un code fait de formules conventionnelles) peut renvoyer à trois situations : une absence réelle, une indisponibilité qui interdit de recevoir des visiteurs, mais aussi le refus de recevoir ce visiteur en particulier. La formule, dont la signification est simple et univoque prend des sens multiples selon la situation, c’est à dire les rapports entre les interlocuteurs potentiels, et elle de- mande chaque fois un calcul d’implicature, puisque cet énoncé est, spectacu- lairement, un enthymème. Dans le troisième cas en particulier, la formule est censée préserver le caractère irénique du rapport social en pratiquant ce que les Anglais appellent « face-saving », la prise en compte des intérêts discursifs de l’interlocuteur, ici le visiteur éconduit, pour éviter de donner au refus un ca- ractère humiliant. Thackeray est pleinement conscient des subtilités de ce jeu linguistique et social, et il en joue avec brio dans ses narrations. Mais il va plus loin et se montre capable de l’exploiter, ce qui, comme le montre Jacqueline 23 Jean-Jacques Lecercle, De l’interpellation, Amsterdam, Paris 2019. 173 volochinov, thackeray et l’enthymème Fromonot, est une façon de tester ses limites (et je suis ici en train de donner un contenu à la notion de « réalisme de la forme »). Elle cite à ce propos un passage des Diaries of Jeames de la Pluche. Jeames est un valet de chambre qui a fait fortune en spéculant sur les chemins de fer. Une fois richissime, il s’achète une généalogie qui remonte à Guillaume le Conquérant, devient Jeames de la Pluche, et s’apprête à épouser « the Lady Angelina », fille d’un baronet au bord de la ruine, dont il a naturellement promis de payer les dettes. La veille de ce mariage, pour lequel la fiancée ne semble pas éprouver un enthousiasme débordant, il rend visite à la famille. Et voici, dans son langage fleuri, comment il est reçu : There was a great bussel and distubbans in the Hall in Ill Street: which I etribyout- ed to the eproaching event. The old porter stared most uncommon when I kem in – the footman who was to enounce me laft I thought – I was going up stairs, - “Her ladyship’s not – not at home,” says the man; “and my lady’s still in bed” “Git lunch,” says I, “I’ll wait till Lady Hangelina returns.” At this the feller loox at me for a moment with his cheex blown out like a bladder, and then busts out in a regular gaffau! The porter jined in, the impident old raskl: and Thomas says, slapping his and on his thy, without the least respect – “I say, Huffy, old boy! ISN’T this a good un?” 24 C’est le moment où, comme dit la langue anglaise, « Jeames gets his come-up- pance », c’est-à-dire une forme sociale de rétribution, car sa fiancée, refusant d’être vendue au plus offrant, s’est enfuie vers Gretna Green avec son cousin, le fringant capitaine. On voit en quoi l’analyse pragmatique en termes de face saving, qui est iré- nique, est ici dépassée et exploitée. Car la réponse du larbin est à la fois littéra- lement véridique, puisque la demoiselle s’est envolée, et insultante, car le reste de l’échange insiste sur le plaisir qu’a le larbin à remettre son ancien collègue, le parvenu, à sa place. Autrement dit, l’enthymème social conventionnel de la formule se fait, par exploitation, c’est-à-dire par son passage de parole sédi- mentée morte à parle vivante, porteur d’un agôn social, forme de lutte idéolo- 24 William Makepeace Thackeray, « The Diary of C. Jeames De La Pluche », in The Book of Snobs, Collins, Londres n.d., p. 255. 174 jean-jacques lecercle gique de classe par laquelle l’aristocratie rappelle à la bourgeoisie des parvenus récents avec laquelle elle est forcée de composer qu’ils n’appartiennent pas au même monde, un monde qui n’est pas seulement fait de rapports de classe et d’argent, mais aussi de civilité et de bien dire et dont l’inscription se lit dans des enthymèmes conventionnels. Nous sommes ici dans l’univers de la civilisation des mœurs de Norbert Elias. 25 L’ironie est que le représentant de la classe féo- dale, chargé d’écraser linguistiquement le parvenu, est son ancien collègue – version littérale de ce que la critique marxiste appelle habituellement un « chien de garde ». Mais on doit aller encore plus loin, et célébrer le réalisme de la forme de Thackeray, car cette exploitation de la formule conventionnelle en dit la vérité : qu’elle n’est pas simple manière de fluidifier les rapports intersubjectifs langa- giers, relevant de ce que les pragmaticiens appellent le principe de politesse, 26 mais inscription d’un rapport social, par le biais de ce qu’Elias appelle le « bien dire » des aristocrates, rapport qui est fondé sur la lutte idéologique des classes. En réalité, c’est tout le texte de Thackeray qui illustre cette lutte idéologico-dis- cursive, portée par le langage grotesque du valet parvenu qui singe le bien dire de ses anciens maîtres. Toutefois, la position est ici ambiguë. Chez Elias, ce sont les bourgeois qui cherchent à imiter le bien dire des aristocrates, à des fins d’intégration (le bour- geois gentilhomme est l’archétype de ce rapport social). Mais Jeames est un par- venu de trop fraîche date pour être vraiment un bourgeois : en sa personne c’est le peuple, plutôt que la bourgeoisie déjà cultivée, qui singe l’aristocratie, d’où la caricature. Une analyse marxiste montrera que cette position de Thackeray est une position de classe, celle du petit bourgeois, tiraillé entre sa critique des classes dominantes, dont il se sent exclu, et son besoin de se distinguer des classes populaires, c’est-à-dire d’éviter la prolétarisation qui toujours le menace. On le voit, une fois replacée dans le contexte d’une situation vivante (même si entièrement fictive), l’expression figée se fait inscription dynamique d’un rap- port de classe. Le signe linguistique est bien, comme l’affirme Volochinov, un signe idéologique. 25 Norbert Elias, La civilisation des mœurs, Livre de Poche, Paris 1973 (1969) ; La dynamique de l’occident, Calmann-Levy, Paris 1975 (1969). 26 Geoffrey Leech, Principles of Pragmatics, Longman, Londres 1983. 175 volochinov, thackeray et l’enthymème Conclusion : le réalisme de la forme et la vérité En analysant l’épisode thackerayen, j’ai utilisé un terme gros de sens, le mot « vérité » : le réalisme de la forme consiste en ce que l’artiste dit la vérité des rapports sociaux inscrits dans les pratiques discursives. De fait, la question de la vérité a toujours été au cœur des pratiques artistiques qui se voulaient réalistes. Que ce soit sous la forme de la fidélité du reflet natu- raliste, qui repose sur une conception de la vérité comme adéquation au réel, ou sous celle du « typique » chez Lukacs, qui n’est pas simple reflet du donné en ce qu’il est capable de saisir le réel émergent. 27 Le réalisme de la forme se distingue de ces réalismes du reflet en ce que, comme on l’a vu, il remplace le reflet par la réfraction : ce n’est pas une réalisme du contenu, image en miroir de l’objet dé- crit, mais de la forme, par réfraction des pratiques discursives de subjectivation. Cette substitution nous incite à reprendre la question de la vérité à nouveau frais, et Thackeray va nous aider à le faire. Car Thackeray joue en maître avec l’instabilité de la vérité littéraire, selon le gradient qui va de la vérité « vraie » du réalisme traditionnel, qui est censée être adéquation au réel, au vraisemblable, discours qui ressemble au discours qui ressemble au réel, au mensonge délibéré qu’est la fiction, mensonge paradoxal, puisque la caractéristique définitoire du mensonge est qu’il ne doit pas se laisser percevoir comme tel, pour aboutir à une forme de vérité de la fiction. On se souviendra par exemple de ce chapitre du Book of Snobs où Thackeray, qui a convaincu son lecteur que les snobs abondent dans toutes les couches de la société, soutient qu’il est impossible que l’on trouve des snobs dans le monde des écrivains – pendant un chapitre entier le lecteur doit interpréter chaque phrase comme disant le contraire de ce qu’elle semble vouloir dire, selon la définition traditionnelle de l’ironie. 28 Et l’on se souviendra aussi de cette vignette, dans un autre chapitre, lorsque Thackeray nous conte l’anecdote de l’avocat désargenté, mais heureux en ménage, qui ose inviter le millionnaire à déjeuner dans son humble demeure, lui sert un repas d’une ex- trême simplicité, côtelettes d’agneau grillées et pommes de terre bouillies, sans service en argent ni larbins chargés de présenter les plats, et le force, à la fin du repas, à convenir qu’il a bien déjeuné – la leçon étant bien entendu que les pra- tiques culinaires et les manières de table de la haute société sont des exemples 27 Georg Lukacs, Balzac et le réalisme français, Maspéro, Paris 1967, p. 9. 28 William Makepeace Thackeray, The Book of Snobs, chap. 16. 176 jean-jacques lecercle de pur snobisme. Et Thackeray de conclure son anecdote en s’adressant ainsi à ses lecteurs, dans une parenthèse : « The best of this story (for the truth of every word of which I pledge my honour)…». 29 Voilà une prétention à la validité, pour parler comme Habermas, qui vise la vérité de façon particulièrement péremp- toire. Mais le lecteur n’est pas dupe ; il ne peut s’empêcher de prendre cette af- firmation apodictique comme une dénégation freudienne, ce à quoi l’incitent et l’exagération comique du récit (le carrosse qui amène le millionnaire chez l’avo- cat, dans cette rue étroite d’un quartier pauvre, est haut comme le deuxième étage des maisons) et l’onomastique thackerayenne, car l’avocat désargenté se nomme Grey, et le richard Goldmore – nous sommes dans le monde de l’oncle Picsou, c’est-à-dire le monde de la fable dont la généralisation et l’abstraction n’ont rien à voir avec une quelconque adéquation au réel, ce qui transforme la parenthèse de Thackeray en impudent mensonge. Mais la fable est grosse de po- tentialités de vérité morales – la vérité fictionnelle est en un sens plus « vraie » que la vérité descriptive. Sauf qu’il y a un dernier tour d’écrou, et que cette vérité fictionnelle se détruit elle-même en sombrant dans le cliché – aurea mediocritas contre richesse ostentatoire qui ne fait pas le bonheur. Voilà en quoi consiste la vérité de la fiction : elle fait apparaître la nature idéo- logique du signe ; elle illustre la fonction de l’idéologie comme production de sujet ; elle thématise le rôle du langage dans le processus de subjectivation ; elle utilise le réalisme de la forme pour pratiquer et à la fois décrire le processus de subjectivation par interpellation. Car là est bien la leçon à tirer de l’anecdote de Thackeray : elle met en scène (dans l’anecdote) et pratique (dans la parenthèse affirmant la vérité du manifestement faux) une double interpellation : celle du millionnaire, forcé de se mesurer avec son propre snobisme, et celle du lecteur, interpellé à sa place et incité à contre-interpeller l’interpellation auctoriale. Ce n’est pas un hasard si le livre de Jacqueline Fromonot débute par un chapitre sur les modes d’adresses dans l’œuvre de Thackeray : le réalisme de la forme est un réalisme de l’interpellation. Références Bakhtine, Mikhaïl, Pour une philosophie de l’acte, L’ Âge d’homme, Lausanne 2003 (1986) Balibar, Renée, Les français fictifs, Hachette, Paris 1974 29 Ibid., p. 164. 177 volochinov, thackeray et l’enthymème Barthes, Roland, Mythologies, Seuil, Paris 1957 Culioli, Antoine, Pour une linguistique de l’énonciation, vol. 1, Ophrys, Gap 1990 — Pour une linguistique de l’énonciation, vol. 4, Lambert Lucas, Limoges 2018 Deleuze, Gilles, Critique et clinique, Minuit, Paris 1993 Elias, Norbert, La civilisation des mœurs, Livre de Poche, Paris 1973 (1969) — La dynamique de l’occident, Calmann-Levy, Paris 1975 (1969) Fromonot, Jacqueline, Figures de l’instabilité dans l’œuvre de William Makepeace Thacke- ray, Presses Universitaires de Rennes, Rennes 2021 Galluzzo, Anthony, La fabrique du consommateur, La Découverte, Paris 2020 Griffiths, Trevor, Comedians, Faber, Londres 1976 Lecercle, Jean-Jacques, « Postface », in Sorlin, Sandrine, Convictions philosophiques et plaisirs linguistiques, Presses Universitaires du Midi, Toulouse 2016 — De l’interpellation, Amsterdam, Paris 2019 — The Violence of Language, Routledge, Londres 1990 (2ème edition, 2016) Leech, Geoffrey, Principles of Pragmatics, Longman, Londres 1983 Lukacs, Georg, Balzac et le réalisme français, Maspéro, Paris 1967 Pontiggia, Giuseppe, Prima persona, Mondadori, Milano 2002 Sapir, Edward, Language, Harvest, Londres n.d. (1921) Sterne, Laurence, A Sentimental Journey, Penguin, Harmondsworth 1967 (1766) Thackeray, William Makepeace, The Book of Snobs, Collins, Londres n.d. Todorov, Tzvetan, Mikhail Bakhtine, le principe dialogique, Seuil, Paris 1981 — Théories du symbole, Seuil, Paris 1977 Voloshinov, Valentin Nikolaevich, « Report on work as a postgraduate student », in The Bakhtin Circle. In the Master’s Abscence, Brandist, C., D. Shepherd & G. Tihanov (eds.), Manchester University Press, Mancester 2004 — « The word and its social function », in Bakhtin School Papers (Russian Poetics in Translation, vol. 10), A. Shukman (ed.), RPT Publications, Oxford 1985